Voyage en zigzags dans l

Voyage en zigzags dans l'Italie centrale

-

Livres
303 pages

Description

Paysages de la Terre de Labour, en Italie. — L’heure magique de la belle nature. — Où Mentor et Télémaque font leur apparition. — Causeries des deux voyageurs. — Itri et Fundi. — Le pays des brigands italiens. — Esquisses de ces intéressants personnages. — Leurs aimables procédés. — Manière de battre monnaie. — Histoire du célèbre Campagna. — Un tour de bandit. — Le non moins fameux Gagino. — Fra-Diavolo. — Ce que sont les piflerari et les zampognari.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 décembre 2015
Nombre de visites sur la page 2
EAN13 9782346027545
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page  €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Alfred Driou

Voyage en zigzags dans l'Italie centrale

I

Paysages de la Terre de Labour, en Italie. — L’heure magique de la belle nature. — Où Mentor et Télémaque font leur apparition. — Causeries des deux voyageurs. — Itri et Fundi. — Le pays des brigands italiens. — Esquisses de ces intéressants personnages. — Leurs aimables procédés. — Manière de battre monnaie. — Histoire du célèbre Campagna. — Un tour de bandit. — Le non moins fameux Gagino. — Fra-Diavolo. — Ce que sont les piflerari et les zampognari. — Préface de la Noël, dans Rome. — Histoire d’un pifferaro, à Paris. Comment Mentor explique les choses à Télémaque.

Il y a de cela quelques années à peine.

Deux voyageurs à pied, l’un jeune, la lèvre fleurie d’un léger duvet, ses boucles de cheveux blonds voltigeant sous la brise, tout de blanc habillé, frêle panama ombrageant son intelligente physionomie ; l’autre, âgé déjà, mais agile encore, en vêtements sombres ; tous les deux, le sac du touriste au dos et appuyant leurs pas sur le long bâton des Alpes, longent les dernières rampes des Apennins, qui viennent se confondre avec la plaine encore bien accidentée qui s’étend jusqu’à la mer, non loin de l’antique Caieta, au cœur de la Terre de Labour actuelle, jadis le pays des Volsques.

Ils se dirigent vers Rome, sans doute ; toutefois, la mer a un attrait pour eux, car ils inclinent souvent leur marche dans la direction de ses rivages. Au fait, de route ils n’en suivent aucune, mais ils s’avancent en zigzags, selon que la plus légère éminence et la moindre ruine appellent leur attention et éveillent leur curiosité. Ce sont deux Français, sans doute ; leur entretien, leur désinvolture, leur costume, tout le fait supposer. A chaque cent pas, ils sont distraits de leur causerie par de nombreux accidents du sol qui se présentent à eux : tombeaux à fleur de terre, nécropoles creusées dans les roches de vallons, décombres de villas, débris de monuments, etc.

On est aux beaux mois de l’année. Le joyeux mai touche à sa fin, et juin, radieux et chaud, montre déjà toutes ses fleurs et fait entendre ses plus doux chants d’oiseaux.

En Italie, c’est l’heure magique des splendeurs de la nature.

Les pampres que le brûlant soleil du midi n’a pas encore rougis, ne présentent pas leurs grappes noires ou dorées à la main des touristes, mais déjà de longues guirlandes de vignes aériennes, courant d’un arbre à l’autre, en festons continus, comme pour le passage d’une procession sacrée, engagent à s’arrêter et à se rafraîchir sous leur ombrage.

Ici et là, un peu partout, sont groupées des chétives demeures, telles que des nids, sous des massifs de verdure. Leurs toits moussus, leurs puits entourés de plantes grimpantes, de grands bœufs, aux yeux étonnés, et des poules qui gloussent à l’entour, donnent de la vie à ces magnifiques paysages de la Campanie. Par moments, la vue se repose sur de vastes prairies, où des vaches paissent ensevelies dans l’herbe jusqu’au poitrail. Parfois, nos voyageurs cheminent sous de longues avenues, près desquelles s’épanouissent les jardins entourés de beaux arbres de la plus ravissante fraîcheur et constellés de pois en fleurs, de roses et de marguerites. D’autres fois, ils suivent des sentiers parfumés des senteurs de l’aubépine et de l’églantier.

Sur les coteaux, de nombreuses jeunes filles sarclent le maïs en fleur, sous la surveillance de quelque matrone rustique, et leur grand œil méridional, aussi malin, que curieux, vous invite à vous approcher pour cueillir quelques cerises qui déjà rougissent sur la lisière des champs. Timides et réservées tout d’abord, pour peu que vous sembliez séduit par là beauté du fruit, les descendantes des Volsques s’enhardissent bientôt dans un espoir de lucre. Alors on cause, et du dialogue on passe rapidement à la demande humble et modeste d’une danse ou d’une chanson. Vous n’attendez pas longtemps.

N’est-on pas dans la patrie de la tarentelle, cette sauterie d’un caractère si gai, ce trémoussement incomparable que nous a valu la piqûre de la tarentule ?

Donc une des Campaniennes s’élance, et d’une branche auquel il est suspendu, décroche bien vite le tambour de basque qui suit partout toute joyeuse réunion. Aussitôt, entraînées par le ronflement du naïf instrument, auquel se joint le cliquetis de quelques castagnettes, nos ardentes Italiennes font frétiller à l’envi leurs jupes courtes à rouges bordures, et, dans les évolutions les plus bizarres, elles vous entourent d’un indescriptible tourbillon de corsages bleus ou verts, elles vous fascinent de leur verve pétillante, et enfin ne s’arrêtent que pour réclamer, haletantes, de leur main bronzée par le travail, en piécettes sonores, le prix du plaisir qu’elles vous ont donné dans leurs rondes échevelées.

Certes ! si la Campanie pleura jadis sur les malheurs de Capane, elle rit bien aujourd’hui : elle chante et s’ébaudit. D’une part, ce sont d’éclatantes canzonette de moissonneurs, et, de l’autre, de sonores accents de pétulantes faneuses, car dès le mois de mai l’heureux climat de l’Italie a déjà mûri certaines récoltes. Aussi, dans la plaine et sur les coteaux, tout respire l’aisance, le bonheur et la joie.

 — Dirait-on jamais que nous sommes dans la contrée sauvage, jadis habitée par les Volsques et les Rutules, si redoutés des Romains ; que nous entrerons demain dans l’âpre région des farouches Samnites ; et ensuite dans le pays montagneux des Marses et des Osques ?... murmure le sage Mentor à l’oreille du doux et calme Télémaque.

En effet, tout est poésie champêtre et pair suave autour de nos voyageurs. Les versants des montagnes qui encadrent la vaste plaine, offrent aux yeux enchantés la végétation luxuriante de toutes les productions de l’Italie. De nombreuses villas sont disséminées çà et là sur les talus de cet immense amphithéâtre, ombragées par des marronniers séculaires, tapissées de vignes et entourées de jardins fleuris. Mais ce qui fait le charme du paysage, ce sont les restes d’un aqueduc, d’un théâtre et de vastes arènes, derniers débris de la ville de Minturnes, qui se mirent encore dans les larges flaques d’eau qui furent jadis les célèbres marais dans lesquels se cacha Marius, pour échapper aux soldats de Sylla. Où est maintenant la maison de cette vieille femme qui offrit un asile au proscrit ? Combien ces souvenirs émeuvent l’homme qui pense et se rappelle ! Au-delà de ces ruines, s’étend le cours de l’antique Liris, le moderne Garigliano, qui sépare le Latium de la Campanie, et dont le pont fut défendu, si bravement, par un seul soldat français, en 1503, contre toute une armée d’Espagnols. Il est vrai que ce preux était le chevalier sans peur et sans reproches, et qu’il se nommait Bayard ! Le Liris, que le poète Horace signalait de cette épithète, taciturnus amnis, en changeant de nom et en s’appelant Garigliano, a bien conservé la qualité dont l’honore le poète ; il roule ses eaux dans un silence absolu.

Nos deux voyageurs s’arrêtent en face des ruines, vers le milieu du jour, et ils prennent leur premier repas dans une posada rustique assise sur les rives du fleuve. La jeune femme qui les sert, à l’ombre de vieux tilleuls, exhibe un visage quelque peu mauresque, quant à la nuance, mais ses yeux noirs sont allongés jusqu’aux tempes, et ses lèvres, épanouies et vermeilles, ressemblent au plus bel œillet. Mais sa langue ne reste pas un moment au repos, et, sans la route qui reste à faire aux touristes, ils auraient sans doute grand plaisir à la laisser caqueter à l’aise.

Il n’en est rien. Les voici qui reprennent le sac et l’alpenstock : ils s’acheminent vers une éminence qu’ils escaladent en quelques minutes. C’est leur dessert qu’ils viennent prendre là, un dessert de savoureuse poésie, un dessert parfumé de cigarettes turques et d’aspects ravissants. En effet, de ce point culminant la vue est plus charmante encore que partout ailleurs, et la preuve, c’est que tout d’abord nos héros demeurent silencieux et comme en extase. On voit que Mentor connaît son Italie, et qu’il a passé déjà par les bons endroits. Aussi dit-il à Télémaque, en lui désignant du doigt les sites dont il parle :

 — Devant nous, à l’orient, cette longue ligne qui. s’élance comme une flèche à travers le cœur de ce village appelé Itri, et qui, tournant à gauche, se perd sous les arbres millénaires dont le feuillage la cache et l’enfouit, c’est la voie Appienne, que nous avons suivie, hier, dans la traversée des Marais-Pontins.

Le lac que tu vois étinceler tel qu’un miroir, au-delà d’Itri, a vu jadis fleurir sur ses bords la reine de la contrée, l’antique Amyclœ. Mais les plus belles choses ont le pire destin, et Amyclæ est si bien disparue, qu’on n’en retrouve pas même une pierre.

Après Itri, cet autre village, ou plutôt ce bourg misérable qui se tient à cheval sur la route, c’est Fundi, la patrie des brigands, comme Itri, comme tous les moindres hameaux des Abruzzes, de la Capitanate, etc., et aussi des pifferari et des zampognari.

 — La patrie des brigands !... Autrefois ?... demande le jeune touriste.

 — Pas du tout... Actuellement et toujours !... réplique son compagnon. Le brigand des Apennins fleurit dans ces montagnes, comme la rose des Alpes dans les vallées du mont Blanc. Seulement, si ce mot de brigands t’inspire quelque effroi, je puis t’affirmer, d’autre part, que les coteaux qui entourent Itri et Fundi produisaient jadis le fameux vin de Cécube, tant apprécié des Romains. Il en est encore dans les celliers modernes, et de la dernière récolte, qui a été exceptionnellement bonne, car le vin de cette contrée conserve encore sa renommée. Eh bien ! je t’en ferai boire une fiasque, et cela te donnera le courage d’affronter ces terribles personnages...

 — Mais, est-il bien vrai que les habitants de ces pays, que nous voyons d’ici aller et venir... soient des brigands ?... fait encore Télémaque en insistant.

 — Tout ce qu’il y a de plus vrai. Fundi et Itri sont leur repaire, je ne veux pas te laisser dans l’illusion. Peut-être, dans le nombre des habitants, y a-t-il quelques honnêtes gens : mais la plus grande partie... Oh ! je ne donnerais pas un baïoque de leur probité.

 — Pourquoi donc nous diriger sur ce point, dès-lors ?

 — Mais, afin de les connaître ! Rien n’est pittoresque comme leur contrée... Rien n’est avenant comme leur costume... Tu seras enchanté de les voir, le front couvert d’un chapeau pointu enrubanné, leurs longs cheveux flottant sur les épaules, la barbe inculte, des culottes courtes aux jambes, le torse en belle chemise blanche, des guêtres de cuir aux pieds... C’est de la couleur locale, cela. Ne voudrais-tu connaître que les brigands de notre Opéra-Comique de Paris ? Allons donc ! Je ne te cacherai pas qu’ils ont en outre, quand ils sont en quête de voyageurs, tout un arsenal de pistolets à la ceinture, des tromblons sous le bras comme de vrais chasseurs de gibier... humain, et des poignards à en revendre. Mais ne crains rien ; j’ai déjà traversé ces montagnes ; j’ai dîné, le soir, à Itri ; j’ai couché à Fundi ; j’ai passé dix jours dans les gorges des Abruzzes et de la Basilicate. Les brigands m’ont dédaigné ! Qu’auraient-ils à nous prendre ? le sac que nous avons au dos ? les quelques écus qui sonnent dans notre poche ? Nous ne sommes que des mendiants, au vis-à-vis d’eux... Il leur faut de riches proies, des Anglais, par exemple, de riches lords... Voyageant en poste, avec des ladies, des miss, qui tremblent, qui crient, quand on les attaque, et pour lesquelles on donne une honnête rançon de mille, dix mille scudi, parce qu’elles ont bien peur et qu’elles s’évanouissent en face des brigands. Les Anglaises s’évanouissent toujours, elles... Voudrais-tu t’évanouir, comme une jeune miss, toi ?...

 — Non, sans doute : mais j’aimerais tout autant ne pas me rencontrer avec ces misérables détrousseurs des montagnes... fait, en tremblant à moitié, le doux Télémaque.

 — Mon cher, reprend Mentor, un danger connu n’est plus un danger. Te voilà prévenu, le péril est prévu, nous saurons le braver au besoin. Je vais d’ailleurs te mettre bien au courant de la situation, afin de savoir jouer ton rôle, si l’occasion se présente. Ne craindrais-tu pas, en rentrant à Paris, de dire que tu n’as pas osé franchir les Calabres, les Abruzzes, l’Italie centrale, en un mot, de crainte de rencontrer... des brigands ?... Evohe, Bacche ! Ecoute-moi, et, macte animo, deviens brave !

Ce que je vais te dire s’applique aux Anglais, aux ladies, aux miss, ne l’oublie pas... Quant à nous, Français, nous ne sommes que du fretin pour messieurs les voleurs.

Ce sont toujours de riches rançons, ricatti, après lesquelles aspirent les brigands, quand ils ont capturé un propriétaire de la contrée, un opulent voyageur. Pour cela, on le garde en otage. Les brigands le contraignent alors à écrire une lettre à sa famille, où il est dit que si cette famille n’envoie pas, en quelques jours, souvent en vingt-quatre heures, une somme de... — or, ce chiffre est parfois considérable, — le patient sera mis à mort. Que l’envoi-tarde à venir, le chef de la bande prend la plume à son tour, et, pour donner plus de poids à sa missive, il y joint... une oreille du malheureux captif...

 — Une oreille !... s’écrie le pauvre adolescent.

 — L’envoi tarde-t-il encore ?... seconde oreille...

 — Oh ! les monstres !...

 — Le troisième jour s’écoule, et rien ne vient, car enfin le numéraire ne se trouve pas immédiatement, quelquefois. Alors, on envoie... la tête de l’infortuné... Tout est dit. Les brigands sont volés, mais ils se rattrapent au plus vite sur un nouveau capturé...

 — Ah ciel !... Et la police, la police du pays ?...

 — La police ? Dans ces montagnes !... Mais assez de ces atrocités. Je ne veux ni t’attrister ni te terrifier. Je préfère me rabattre sur le côté plaisant de ces bandits. Voici donc un mauvais tour joué par le chef Campagna, l’organisateur du banditisme dans ces temps mauvais, au sous-préfet de la province. J’étais alors dans le pays, il y a de cela trois ans.

Des pourparlers étaient engagés, précisément par la police dont tu parles, afin d’amener le redoutable Campagna à se constituer prisonnier. Campagna promit de se présenter et de se rendre à l’autorité ; mais, pour faire honneur à sa bande, il demanda un habillement complet, afin d’entrer honnêtement en ville.

Enchanté de son succès, le sous-préfet s’empresse de faire acheter et d’envoyer au brigand ce qu’il exigeait pour sa soumission. C’était un riche costume que le drôle revêtit sur-le-champ.

Mais alors, au lieu de se rendre auprès du sous-préfet, qui l’attendait avec impatience, il reprit la route des montagnes, en faisant remercier la police de sa courtoisie.

Un autre fait. C’était en 1846, celui-là. Un chef de bande infestait la Basilicate. Impossible de le prendre. Sa tête était mise à prix, mais qu’importe ! Un capitaine de gendarmerie promit de le saisir et de l’amener mort ou vivant. En conséquence, il choisit une douzaine d’hommes courageux, résolus, bien armés, et donna la chasse au bandit. Il n’avait pas fait une centaine de pas dans le grand bois, la sombre forêt de Magnano, qu’il aperçut, au pied d’un arbre, un pauvre bûcheron qui geignait, qui geignait à fendre le cœur. Il était tombé d’un hêtre et s’était donné une entorse. Le capitaine profita de la circonstance pour questionner le pauvre homme sur le brigand, et lui demanda de lui servir de guide.

 — Je le veux bien, mon capitaine, fit le blessé, mais je ne puis faire un pas. Si vous me laissez prendre en croupe par un de vos cavaliers, je serai heureux de vous montrer le repaire du bandit...

 — Je te prendrai moi-même... répondit le capitaine. Allons, monte !...

L’autre se hisse sur le cheval, en poussant de tristes gémissements.

Durant le trajet, il ne fut question que des faits et gestes du brigand. Le bûcheron prévint le capitaine qu’on le trouverait dans une cabane de charbonnier, et déguisé en charbonnier, c’est-à-dire la figure noircie.

 — Ne vous y fiez pas ! ajouta-t-il en tremblant, car il a des pistolets plein ses poches... Il fera le niais : il dira qu’il n’est qu’un pauvre diable... Si vous pouvez, tâchez de lui mettre vivement la main sur le collet et de le ficeler solidement. Une fois garrotté, vous saurez ce que vous aurez à faire : mais, ne l’oubliez pas, c’est un rude gaillard !

On arrive à cent mètres de la cabane, cachée sous des arbres. Un filet de fumée s’en échappe : le bandit est là.

 — Maintenant, murmure le bûcheron, descendez, car vous ne pouvez aller à cheval jusqu’à la cabane. Je vais garder votre animal. Mais, attention ! et faites tout pour le surprendre !

 — Sois tranquille ! répond le capitaine.

En même temps, il descend de cheval, et, suivi de ses hommes, il s’avance le revolver au poing.

En un clin d’œil, on a surpris et garrotté le charbonnier, qui appelle à lui tous les saints du paradis. On l’entraîne vers l’endroit où attend le guide...

Ah bien, oui !... Plus de guide !... Le faux bûcheron est disparu, mais avec le cheval du capitaine...

 — Serions-nous joués ? fait celui-ci.

 — Certainement vous l’êtes... gémit le malheureux charbonnier. Le coquin s’est vengé, parce que, l’autre jour, j’ai refusé de lui donner l’hospitalité dans ma cabane...

En effet, le capitaine ne tarda pas à vérifier l’identité de son captif, et le relâcha. Mais le bandit ne fut point pris, et il avait joué cruellement la police, en dérobant ainsi un excellent cheval au pauvre officier, trop confiant dans son adresse.

 — Quelle plaie pour un pays qu’un pareil banditisme ! s’écrie, en soupirant, le pacifique Télémaque.

 — Mais dans ce que je te raconte, il y a seulement à rire : quelquefois, hélas ! on a des pleurs à verser... continue Mentor.

Ainsi, tout récemment, la population de l’Apennin central était terrifiée par les exploits de nombreux brigands. Le fameux Gagino, qui était à leur tête ; excitait l’étonnement par l’audace et l’adresse avec laquelle il s’approchait des bersaglieri ou soldats qu’on avait lancés à sa poursuite. Tu vois bien, cher ami, que la police ne laisse pas ces bandits faire tout ce qu’ils veulent. Donc, poursuivi par les bersaglieri, Gagino trouvait toujours moyen de leur échapper. Dans de petites batailles, ici et là, le misérable ayant perdu tous ses compagnons, continua seul à tenir campagne

Un jour, à, lui seul, ai-je dit, il rencontre sur sa route un groupe de quarante paysans, qui s’étaient réunis tout exprès, afin de ne pas être attaqués par lui, et qui se rendaient au marché de la ville la plus proche. Il les attaque incontinent, le fusil à la main. Les pauvres gens, dans leur frayeur, n’osent se défendre, et il les dépouille, les uns après les autres, de tout l’argent qu’ils avaient et des mille choses qui lui parurent à sa convenance...

Aussi, depuis ce moment, la terreur causée par une pareille audace devint telle, qu’on ne vit plus de voitures sur les routes de la province, pas plus de jour que de nuit.

 — Il allait bien, votre Gagino ! Un contre quarante ! Et pas un seul coup de fusil ! Oh ! il faut convenir que ces paysans sont de bien mince courage ! s’écrie notre adolescent, qui semble prêt à faire le coup de feu.

 — Ah ! voilà que tu mords à la grappe, toi aussi, maintenant ! répond le vénérable guide. Tu ne te laisserais pas dépouiller de la sorte. A merveille !

Du reste, le sort de ces bandits est toujours le même ! Un jour ou l’autre, ils succombent...

Ainsi, le plus célèbre brigand de ce pays où nous sommes, car il était né à Itri et y demeurait, fut Michaele Pezza. Tu le connais sans t’en douter, c’est celui que l’un de nos brillants auteurs français a converti en Fra-Diavolo. Pezza se mit à la tête d’une bande de brigands, et surprit et massacra quantité de soldats français, isolés, ou marchant par petits détachements. Il coupa même toute communication entre Rome et Naples. C’était au commencement de ce siècle, alors que l’Italie était à la discrétion de Napoléon Ier. De ce moment, Pezza se mit à piller et à rançonner le pays. Il brûlait les villages et donnait à ses crimes une couleur politique, car il les commettait au nom du roi et de la reine, chassés de Naples par les Français. Lorsque le monstre tomba entre les mains de nos soldats, on trouva sur lui des lettres de la reine Caroline et de l’Anglais Sydney Smith, dans lesquelles on l’appelait « mon ami, » et où on lui donnait le titre de colonel dans l’armée de Sicile.

Condamné à mort, ce brigand mourut lâchement, en hurlant contre ses augustes amis, qui l’avaient poussé à ses sinistres exploits. On l’envoya en Sicile, pour être passé par les armes, avec trois cents autres malfaiteurs, tirés des galères où ils avaient été provisoirement déposés.

A Sora, dans la Terre de Labour, un autre bandit, plus féroce encore, un meunier du nom de Mammone, prêtait, lui aussi, son appui à la cour de Naples, pendant les guerres de l’Italie. On trouva également dans ses papiers des lettres royales le nommant tout à la fois et « mon ami, » et « général. » On l’excitait aussi à exterminer les Français. Le fait est qu’il fit périr au moins trois ou quatre cents des nôtres

Cet infâme scélérat, à l’exemple des plus cruels empereurs de Rome, se faisait amener ses prisonniers, pendant ses repas, et son divertissement était de les égorger de sa propre main, sous les yeux de sa bande : il jouissait du spectacle de leur agonie et se délectait à la prolonger et à en amuser ceux qui l’entouraient.

 — C’était une bête féroce, ce Mammone !... un chacal...

 — Mais assez sur le chapitre des bandits de ce pays, si pittoresque, et par là même si propre à rendre douces les mœurs de ses habitants, en présence de si brillantes et si magnifiques splendeurs de nature.

 — A merveille ! si de telles gens ouvraient les yeux sur les grandes œuvres de Dieu : mais elles ne connaissent que l’amour de l’argent ! Aussi, foin de ces tristes créatures !... dit notre jeunes touriste. Et vos pifferari, les zampognari annoncés, ne m’en dites-vous rien ? ajoute-t-il. Ce sont ces petits musiciens italien - que nous voyons pulluler dans Paris, dans la France, je crois, et qui jouent, soit du violon, soit de la cornemuse ? On les représente comme bien à plaindre. Mais pourquoi leurs parents les chassent-ils ainsi du foyer paternel, de leur beau pays ?...

 — L’amour de l’argent, encore et toujours ! comme tu disais tout-à-l’heure... réplique Mentor. Pauvres enfants ! Au début de leur vie, certes, le bonheur n’a pas été leur partage : mais quel enfer les attend à Paris.

Ils viennent tous des Abruzzes, des Calabres, mais surtout de la belle Basilicate, l’ancienne Lucanie. Il y à là plusieurs villages, tels que Marsico-Vetere, Marsico-Nuovo, Viggiano, etc., qui fournissent des escouades entières de petits harpistes et de violonistes. Viggiano spécialement n’a pas d’autre industrie. On y est musicien de père en fils et d’oncle en neveu, à telles enseignes que l’on appelle, ici, les Viggianesi, tous les musiciens ambulants.

Dès que les enfants peuvent se tenir debout et prendre un archet entre leurs doigts, l’éducation commence. On sait que ces enfants ont une façon à eux de tenir le violon. Ils ne l’appuient pas sur l’épaule gauche, horizontalement ; ils le tiennent verticalement et y promènent l’archet en biais. C’est étrange, mais, c’est ainsi.

Bientôt, quand nous serons à Rome, l’hiver prochain, vers Noël, tu verras riche ou pauvre, patricien ou plébéien, le Romain fêter Noël avec plus de solennité, d’entrain et de gaîté que nous n’en mettons à fêter le jour de l’an. Noël est pour lui la plus grande fête de l’année, et elle dure deux jours. Le pauvre a mis toutes ses économies en réserve pour cet heureux moment. S’il n’avait pas d’argent, il mettrait son coucher au mont-de-piété.

La fête venue, honni serait celui qui ne mangerait pas les mets qu’on appelle de rito, c’est-à-dire obligatoires : les brocoli ou anguilles, le capitone, les struffoli, la caponata, etc. J’abrège, car la liste en est longue, il y en a une vingtaine ; et encore ne nommé-je pas les vermicelli aux vongole, qu’il faut bien se garder de confondre avec notre vermicelle.

Alors, comme dans chaque maison hommes et femmes, adolescents et jeunes filles ont dressé dans la pièce principale une crèche qui représente aussi bien que possible la crèche de Bethléem, avec des statuettes figurant la sainte Vierge, saint Joseph et l’enfant Jésus, sans oublier le bœuf et l’âne traditionnels, pendant le repas de chaque famille, nos petits zampognari viennent jouer de la cornemuse, de la harpe ou du violon, à l’entour de ce presepe, et quelques-uns chantent des cantiques pieux. C’est naïf, mais cela démontre la foi de ces braves gens. Aussi toutes les maisons sont en liesse. Tu en jugeras, et tu pourras même t’associer à cette joie si naturelle.

Puis, quand nos pifferari ont bien prié, bien chanté, fait de plus ou moins bonne musique, on les fait souper, on leur donne quelques baïoques, et on emplit leur besace de toutes sortes de gâteaux et de fruits secs. Ces gâteaux sont aussi de rito, c’est-à-dire obligatoires. On les nomme sosamelli, c’est du pain d’épices raffiné, mostaccioli, rafioli, etc. J’ignore de quoi se composent ces derniers, mais je puis t’affirmer qu’ils sont excellents.

Juge de l’allégresse de ces pauvres petits pifferari !

Quand ils ont bien soupé, ils remercient et s’en vont compter leur recette.

Le lendemain des fêtes, ils repartent pour la montagne, où ils portent un joli magot !

Mais c’est là le bon temps de nos petits artistes. Ils doivent bientôt quitter leurs villages, quands ils sont un peu forts et qu’ils peuvent marcher. C’est vers la France, c’est vers Paris qu’on les envoie. Ne faut-il pas qu’ils aillent gagner de quoi faire vivre leur père, leur mère, leurs frères, leurs sœurs, toute la nichée de la hutte ? Paris et la France n’ont-ils pas des gros sous pour l’univers entier ?

Le plus souvent, c’est un ancien qui, revenant à Viggiano ou dans les autres bourgades de la Basilicate faire marché avec les parents de ces pauvres petits êtres, les emmène avec lui. On débat le prix ; on donne des arrhes, on signe, ou plutôt on appose une croix sur une feuille de papier timbré, et le pacte est conclu. 2 Alors, à partir de cet instant, l’enfant ou les enfants, car un ancien peut en emmener jusqu’à dix, n’appartient plus à sa famille. Il est la chose de celui qui l’a loué et qui l’exploite le mieux qu’il peut, le terrible spéculateur ! Celui-ci se charge du voyage, du logement, de la nourriture, mais il empoche la recette.

Le voyage est des plus simples. La bande va toujours à pied, à petites, journées. Il y a un fameux bout de chemin, des Calabres à Paris ! mais on finit par arriver...

Maintenant, cher ami, à la place Maubert, dans ce Paris ! Il y a là un grand nombre de garnis à des prix tout-à-fait exceptionnels. Ce ne sont pas des chambres, ce sont des dortoirs. Les murs suintent, le sol est gras et visqueux. Tel est l’asile des pauvres ! Les uns y reçoivent pour coucher de simples bottes de paille ; les autres, — ceux des années précédentes, — poussent le luxe jusqu’à serrer cette paille dans des sacs, qui prennent ainsi de faux airs de paillasses. Ce qu’on respire, dans ces réduits, n’est pas d’une extrême pureté : mais bah ! quand on a marché toute la journée, et qu’on rentre à minuit, fatigué, harassé, souvent trempé jusqu’aux os, on n’a pas trop à craindre les nuits blanches.

Seulement, avant de se coucher, hélas ! il faut rendre des comptes à l’ancien.

L’ancien, ainsi que son nom l’indique, fut autrefois lui-même un musicien ambulant. Il connaît Paris sur la pointe des orteils. Ne pouvant plus intéresser par son âge, il exploite la faiblesse, les jeunes ans de ses petits compatriotes. C’est pour cela qu’il vient en louer ici, dans, ces splendides contrées, où l’homme sait mal gagner son. existence, et que, avec eux, il retourne à Paris.

Donc, chaque soir il faut rendre des comptes ! Ce quart d’heure de Rabelais, pénible pour tous, est affreux pour nos petits enfants. Quand ils n’ont pas recueilli au moins trois francs, dans leur journée, gare les coups ! L’ancien, qui se seuvient de son enfance, n’y va pas de main morte. Et si les enfants crient, double ration !...

Mais tous les musiciens ambulants ne vont pas en France. Les virtuoses de la ; rue sont de deux sortes. Les uns ne jouent que des instruments à cordes : harpe, violon, guitare ; les autres, d’instruments à vents : cornemuses, musettes, clarinettes rustiques, etc. A Paris, nous voyons beaucoup moins de ces derniers, qui ne sont pas les moins pittoresques, et par leur costume et par leur aspect. Ils sont Abruzziens ou Calabrais. Ils ont toujours avec eux quelques jeunes filles qui chantent ou qui dansent la tarentelle. On les reconnaît à leur chapeau pointu, à leurs guêtres, à leur veste taillée dans une peau de mouton, à leur gilet rouge à boutons d’argent. Les jeunes filles portent des robes, des tabliers, des bas aux vives couleurs ; et, sur la tête, elles ont la coiffure italienne, pliée en carré. Ces instrumentistes vont de préférence dans l’Italie méridionale.

Heureusement pour tous ces musiciens ambulants, je parle des plus petits, la police française ne veut plus les tolérer dans Paris, d’abord à cause de leur nombre énorme, et ensuite à cause des sévices dont ils sont l’objet de la part des anciens...

 — Voilà ce qu’a fait de mieux la police !... réplique le sensible Télémaque. Ces enfants ne sont que de pauvres martyrs exploités par des dogues à tête humaine. J’ai souvenance que, l’hiver dernier, un de ces petits malheureux était assis, vers minuit, à l’angle de la rue Lafitte et du boulevard, sa tête brune penchée sur sa harpe, comme le jeune troubadour de la romance. Il semblait absorbé dans une profonde rêverie. Emu, je m’approche de lui et lui adresse quelques mots. Il lève ses grands yeux noirs et me regarde tout étonné, sourit tristement, et, contre l’habitude, ne me demande pas un petit sou.

Décidément, il avait le cœur gros.

Je lui donne une petite pièce blanche. Il me remercie du bout des lèvres et retombe dans sa rêverie.

Pour le coup, j’étais intrigué. Je reprends mon interrogatoire. Le petit bonhomme hoche la tête et me dit enfin :

 — L’an dernier, j’étais à Rome, là veille de Noël... La veille de Noël, c’est aujourd’hui, et je suis à Paris !.... On s’amuse bien à Rome, ou à. Naples, la veille de Noël, tandis que, ici...

 — Eh bien ! mais, ici, on fait réveillon... répliqué-je.

 — Comme si c’était la même chose !... dit-il. Là-bas, c’est le pays !... Ici, ce sont les coups !... D’ailleurs, ce n’est pas pour nous, votre réveillon !...

Il y avait tant d’amertume dans sa voix...

Pauvre petit ! Je compris bien pourquoi son âme était si rêveuse, et à quoi il songeait !.... Il revoyait dans sa pensée le beau couvert des Romains, resplendissant de lumière, le presepe, l’animation de la ville : il entendait les zampognari, les cris de joie de la foule, les pétards, et il pensait qu’il lui fallait rentrer dans son bouge infect de la place Maubert, pendant que ses petits camarades, ses frères peut-être, étaient à Rome, dans la jubilation...

C’est que, pour tous, le bonheur est au pays qui vous a vus naître !

 — Et leur pays, à eux, est si beau ! répond Mentor. Vois quelle richesse, quelle splendeur de nature ! Est-il plus ravissants paysages que ceux de ces montagnes, de ces vallées, de ces rivières, de cette belle nappe d’eau qui a nom la Méditerranée !

Et puis, pour nous qui avons recueilli quelque instruction dans nos études et acquis quelque connaissance des choses sur le grand chemin de la vie, comme notre imagination se met en émoi au souvenir des événements dont ces charmantes contrées ont été le théâtre ! Il n’y a pas un coin de terre, dans ces régions, où l’histoire, de sa plume de bronze, n’ait buriné quelque grand drame, quelque fait émouvant.

Là-bas, au sud, dans ce lointain vaporeux où se dresse la formidable cité de Gaëte, cette pyramide de pierre qui monte vers les cieux, c’est le tombeau de Cicéron, le prince des orateurs latins, l’ardent consul qui arracha sa patrie, Rome, aux horribles projets de l’anarchie et aux torches du furieux Catilina. En récompense de ses services, ce fut sur l’un de ces sentiers verts, que le célèbre consulaire, cherchant à fuir pour gagner la mer et s’embarquer, fut rencontré par les assassins qui le cherchaient, et alors le proscrit de Marc-Antoine et d’Octave présenta la poitrine au glaive homicide de Popilius Lenas.

De ce côté, au nord, je te signalais, tout-à-l’heure, les marais de Minturnes, où Marius, le démagogue, était réduit à se cacher dans les roseaux fangeux, pour échapper à un autre proscripteur, jaloux de ses triomphes, le farouche Sylla, l’orgueilleux patricien.

Voici la Voie Appienne. Combien de fois n’a-t-elle pas vu passer les aigles romaines, à la tête des légions, en marche pour aller lutter, ici contre Annibal, là contre Pyrrhus, ou bien contre les Samnites ?

N’avons-nous pas devant nous, dans les gorges de ces monts sourcilleux, le fameux défilé de Caudium, où furent dressées les Fourches Caudines, pour humilier l’armée consulaire qui s’était honteusement livrée à ses ennemis ?

Ici, cités volsques ; là, cités rutules ; plus loin, places fortes des Osques ; à droite, nationalités marses ; à gauche, nationalités sabines ; partout, tout autour, lucumonies étrusques. Or, cités, places fortes, nationalités, lucumonies, tout a été jeté bas et passé sous le pesant niveau romain, comme ensuite la grande souveraine de l’Italie, Rome, est devenue la vassale des Barbares.

Et, en remontant vers Rome, comme nous le ferons, le long de cette même Voie Appienne, en évoquant un autre genre de souvenirs, comme tu seras ébloui par la magie des aspects poétiques de l’antique Sinuesse, de Vénafu, de Foro-Appio, qui conserve encore son vieux nom d’autrefois, mais qui a perdu les bateliers nonchalants et les taverniers fripons dont parle Horace, dans son charmant voyage de Rome à Brindes, la moderne Brindisi.

Enfin, j’en passe, et des meilleurs. Dans le voisinage de la mer, en nous tournant de son côté, quelle merveilleuse perspective et quels souvenirs ne nous présente pas cette masse isolée du Monte-Circeo, qui signale l’extrémité des Marais-Pontins, que tu as tant admirés, hier, nonobstant leur mauvais renom ? Au pied de ce domaine de l’antique magicienne Circé, je pourrais te faire pénétrer dans la caverne qui porte toujours son nom, Grotta della Maga, et dans laquelle le grand Homère, qui l’a chantée, a rendu immortel le souvenir de l’astucieux Ulysse et de ses compagnons changés par la sorcière en immondes pourceaux...

Remarque, sur toutes choses, partout où peuvent se porter tes regards sur l’immense amphithéâtre qui nous entoure, la puissante, l’admirable végétation de ces contrées méridionales. Avec quel luxe, quelle opulence s’élancent vers les cieux toujours bleus, toujours rutilants des feux du soleil, ces magnifiques groupes de palmiers, ces énormes massifs d’aloès, ces caroubiers...

Mais je me tais, car à peine si tu me prêtes l’oreille !...

En effet, Télémaque n’écoute plus Mentor...