//img.uscri.be/pth/d72ebf6cee237f6ed32e6df20d9c4890922a0abf
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Voyages d'un faux derviche dans l'Asie centrale

De
296 pages

Arrivée à Téhéran, le 13 juillet 1862. — Objet du Voyage. — Les Perses Chiites et les Turcs Sunnites. — Causes de retard jusqu’en mars 1863. — Derviches et hadjis sunnites. — Mes futurs compagnons. — Motifs de mon déguisement. — Hadji Bilal m’accepte dans sa compagnie. — Choix d’une route. — Préparatifs de départ.

De Tébriz à Téhéran on ne compte guère que quinze journées de marche, et treize à la rigueur pourraient suffire ; mais, quand on traverse la Perse, durant le mois de juillet, on se traîne d’une station à l’autre, lentement, sous un ciel de feu, au pas d’une mule pesamment chargée, sans autre spectacle que celui des plaines arides et désolées, qui constituent presque entièrement cette région, et l’on ne tarde pas à être attaqué par une indicible lassitude.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
À propos deCollection XIX
Collection XIXest éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes class iques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse… Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
Armin Vámbéry
Voyages d'un faux derviche dans l'Asie centrale
De Téhéran à Khiva, Bokhara et Samarcand, par le grand désert Turkoman
INTRODUCTION
C’est de l’Asie que traite le volume que nous avons composé d’après le livre de M. Vambéry. Cette partie du monde a, vers l’Occident, deux appe ndices : l’un, qui lui appartient presque, est la série des terres profondément découpées par les eaux maritimes et qu’on appelle l’Europe ; l’autre, qui s’y rattache par un lien fort mince, est la massive péninsule connue sous le nom d’Afrique. En somme, l’Asie form e la plus grande étendue de terre qui s’élève tout d’une pièce au-dessus des eaux. Là croissent spontanément les céréales qui servent à notre alimentation et les fruits que la greffe et la culture empêchent de devenir chez nous apres au goût et sauvages. C’est de là que les traditions historiques les plus lointaines font émigrer les populations soit jaunes ou blanches. On ne connaît pas, aujourd’hui, en Europe, un peuple vivant ni un langage parlé qui ne soit venu d’Asie. Là ont été conservés par l’écriture les premiers souvenirs qui racontent l’enfance de la civilisation des hommes blancs ; là se retrouvent l es origines de leurs idées, de leurs religions et de leurs gouvernements. C’est de là, en effet, que l’Europe a reçu les hard is pionniers qui venaient ouvrir ses forêts et ses mines, et travailler ses métaux ; de là lui sont venus, avec les primitifs artisans, tous les germes religieux, les modèles de ses lettres et de ses arts, les principes de ses sciences. Donc l’Asie, pour nous, est le pays des aïeux. A ce titre, nous trouvons heureux le hasard qui nous permet de commencer par elle la sér ie des hommages que nous rendrons successivement à toutes les parties du mon de, en les étudiant avec la franchise la plus loyale et la plus sincère. Salut à l’Asie, mère de nos aïeux ! De ses larges flancs, elle a fait sortir les Chaméens et les Sémites qui ont occupé les rives septentrion ales et orientales de l’Afrique, et les descendants de Japhet qui ont peuplé l’Europe. Dans le centre de cette partie du monde, à l’est de la mer Caspienne, au nord des chaînes qui portent les noms de montagnes du Khoras san, de monts Gour et Hindou-Couch, se développe le Turkestan. Ici, séparant par une fertile vallée les plateaux h omicides des Sables Noirs et des Sables Rouges, coule un large fleuve appelé Oxus (A mou-Daria ou Dji-houn). Il tombe aujourd’hui dans le lac Aral, après s’être dirigé du sud-est au nord-ouest. Par les vallons de ses affluents ou des rivières qu i, comme la Mourgab, se perdent dans les sables, la vallée de ce fleuve communique, vers le sud, avec les gorges donnant accès, d’une part, au plateau iranien, de l’autre, à la vallée hindoue des Cinq-Rivières ou du Pendjaub. Vers l’est, il mène au som met des monts Bolor ou du Toit du Monde. Il y conduit aussi, mais vers l’extrémité se ptentrionale, par les vallées de la Zérefchan et de l’Acsou. De là, en longeant les riv ières d’Yarcande et de Cachgar, on peut entrer sur le plateau central de l’Asie. La vallée de l’Iaxarte (Si-houn ou Sir-daria) ouvre , dans le nord du Turkestan, des communications du même genre. Conséquemment, c’est le long de ces cours d’eau, que, depuis la plus haute antiquité, se sont naturellement formées les routes suivies par les émigrations, par les caravanes ou par les invasions. Les territoires arrosés par les eaux courantes sont des suites d’oasis d’une exubérante
fertilité, qu’enveloppent les plus affreux déserts. Dans ces berceaux de verdure, qu’ornaient les fleurs et qu’enrichissaient les grains et les fruits, se sont réunies les populations sédentaires, qui y voulaient, par l’agriculture, se procurer les moyens de vivre dans le bien-être et dans l’aisance. Sur les sables ont erré les pasteurs abreuvant leurs troupeaux de source en source, jaloux de la prospérité des sédentaires, et devenan t brigands pour s’approprier sans labeur les richesses amassées, les récoltes serrées, en dépouillant par le pillage ceux qui avaient travaillé et qui même pouvaient, si on les y forçait, travailler pour des maîtres comme ils l’avaient librement fait pour eux-mêmes. Afin d’échapper à ces violences des nomades, les sédentaires ont ici comme partout, préparé des refuges, vastes enceintes où ils pouvai ent serrer leurs familles et leurs troupeaux, lieux d’échanges, marchés à l’abri des t rahisons, camps fortifiés qu’ils pouvaient défendre. L’origine de ces populations n’est pas clairement indiquée par la Bible, et c’est par des hypothèses assez arbitraires que l’habitacle de Magog, l’un des fils de Japhet, est placé à l’est de la mer Caspienne. Quant aux autres, Madaï est mis au sud de la même mer ; à l’ouest de laquelle on distribue, jusque dans la pé ninsule hellénique, Gomer, Thubal, Mosoch, Thiras et Javan. En se fondant sur l’étude des langues pour remonter à ces époques anté-historiques, la science a, de son côté, indiqué ce pays comme le perpétuel champ de bataille des Touraniens et des Aryens. Or les uns sont les nomades, et les autres, les séductaires. A présent, les Ousbegs, les Kirguis, les Mongols, les Tartares, enfin les Turcomans, sont les peuples touraniens de la région. En France, ils sont représentés par les Basques ou Escualdunacs, débris, suivant Rawlinson, des pop ulations qu’ont refoulées, puis acculées dans des coins, les invasions des Iraniens. Dans le Turkestan, les rameaux de cette famille vivent séparés les uns des autres, au point qu’un Turcoman, même à demi 1 sédentaire, reste plus étranger à un Ousbeg qu’un Européen ne l’est à un Hottentot . Les Aryens se sont partagés en deux grandes souches : l’Hindoue, qui a converti au brahmanisme et an bouddhisme les hommes jaunes de l ’Asie méridionale et orientale, puis qui a passé dans l’Amérique occidentale ; l’Ir anienne, qui a peuplé l’Europe et a colonisé l’Amérique orientale. En France, les plus purs descendants des Aryas seraient les Bas-Bretons, reste de la plus antique immigration, peu à peu poussée en avant, puis refoulée aussi sur les extrémités du littoral europ éen par les invasions successives des Iraniens. Dans le Turkestan, ces derniers, sous la désignation de Sarts à Khiva et de Tadjics à Bokhara, forment le fond de la population sédentaire des oasis et des villes. De nos jours, les Perses nomment encore leur pays l ’Iran, tandis qu’il appellent Touran, le Turkestan. La Boukharie, suivant les conclusions actuelles de la science, est la patrie des Aryas, l’Aryane de l’origine, lacairyana vaega. De là, les migrations ont rayonné dans tous les sen s. Vers le sud-est, les Hindous védiques se sont écoulés par les défilés de l’Hindo u-Couch. Vers le sud-ouest, les Iraniens, d’où sortirent Zoroastre, Prométhée et les Druides, ont passé par les portes du Khorassan. « La race de l’Oxus a enveloppé la terre. Du même centre, dit-on, lorsqu’on veut systématiquement nier Moïse et Jésus-Christ, sont sorties toutes les migrations qui 2 ont civilisé le monde . » Après le départ des Aryas hindous, la lutte des Tou raniens et des Iraniens a été personnifiée dans les livres sacrés des Mages par ce Dchemchid, avant lequel on ne se battait qu’avec des pierres et des bâtons, et qui, le premier, fabriqua des cimeterres, des 3 couteaux, des piques et des cuirasses . C’est l’ancêtre prétendu des Djemchidis,
4 cantonnés à présent dans leurs montagnes entre Maymè , où ilsne et Kalè-No conservent le type iranien dans sa pureté primitive . Brave peuplade d’arrière-garde, qui s’oppose aux progrès des Touraniens vers le sud. Ceux-ci dominent dans le nord. Les Ousbegs règnent à Khiva comme à Bokhara, où 5 les Tadjics asservis scandalisent les étrangers par leur dégradation morale . Vers le sud des Djemchidis, sont les Afghans. L’ant ique pays qu’ils occupent s’appelait, au sixième siècle avant Jésus-Christ, l ’Arie proprement dite, et ce nom s’étendait parfois sur toute la région, de la Perse à l’Indus, où se trouvaient la ville Ar-ia (Hérat), sur la rivière Ar-ius, le lac Ar-ia (Zerra h) ; les villes Ar-iaspe et Ar-akhota dans 6 l’Ar-achosie . Que de souvenirs sur cette vieille terre ! On peut remarquer que ceux qu’a conservés l’histoire ancienne se rapportent tous à des conquêtes venues de l’Occident. Tant ils sont postérieurs aux grandes migrations devinées par les linguistes ! En remontant à près de quatre mille ans, l’histoire mous montre le sémite Ninus, que 7 l’abréviateur de Trogue Pompée, Justin , accuse non pas d’avoir violé la paix universelle, ce qui serait fort injuste sans doute et fort mal fondé, mais d’avoir le premier voulu faire des conquêtes durables. Contemporain, suivant le même Justin, de ce Zoroastre qui peut être né aussi bien treize que six siècles avant Jés us-Christ, Ninus vient, avec l’aide de 8 Sémiramis, prendre « la Mère des Cités . » Balkh pouvait alors dépasser en importance Ninive et Babylone, que Ninus et Sémiramis n’avaien t pas encore embellies. C’est à Balkh qu’a eu lieu le solennel concile où quatre-vi ngt mille brahmes, venus de l’Hindoustan pour défendre l’antique croyance des A ryens, furent confondus par Zoroastre. Sémiramis passe pour avoir fondé Areskhata, nom plu s oriental d’Arachotus, ville qui avait pour objet de contenir l’Arachosie. Maracanda ou Samarcande, sous le nom de Sogd, paraî t remonter à la même antiquité. Ses habitants l’appellent « le Foyer cen tral du Globe ; » ils nomment « Distributrice de l’Or » la rivière que les Grecs appelaient « la Très-Précieuse, » Polytimête,à cause de la fertilité qu’elle répand sur ses rives ou des richesses produites par ce grand marché de l’Asie centrale. Puis Cyrus alla fonder sur l’Iaxarte Cyreskhata, ru inée deux siècles plus tard par Alexandre, qui la remplaça plus loin, dit-on, vers l’est, par Alexandreskhata. Or, Khodjend a la prétention d’être l’une et l’autre des villes qu’ont fondées ces grands conquérants ; mais, si Khodjend était la ville de Cyrus, Khocand pourrait bien être celle d’Alexandre. Peut-être le nom d’Araxe qu’a porté l’Iaxarte indique-t-il de ce côté une ancienne limite des Aryens et des Touraniens. Alexandre a donc, comme Cyrus, pénétré jusqu’à ce f leuve. La description de son 9 invasion dans le Turkestan, telle que nous l’a laissée Quinte-Curce , nous donne du pays 10 un tableau si réel, que Burnes a rendu hommage à ce tte fidélité . Nos lecteurs en seront frappés s’ils comparent l’ouvrage latin au l ivre de M. Vambéry ; et nous en pouvons conclure que, depuis plus de deux mille ans , la nature ni la physionomie générale de cette région n’ont pas sensiblement changé. Sur son passage, le conquérant grec a semé des colo nies nombreuses qui ont conservé des traces de leur origine occidentale et de leur civilisation jusqu’à la conquête mahométane. Outre Alexandreskhata au nord et Alexandrie arienne (Hérat ?) au sud, il y 11 eut peut-être une douzaine de colonies alexandrines en Bactriane . Du temps de Ptolémée Philadelphe, les rives de l’Ox us et de l’Iaxarte étaient encore les routes que suivaient les caravanes en allant à l’Inde septentrionale ou en en revenant.
Après Mithridate-le-Grand, les nomades ne cessèrent plus de distribuer, le long du littoral de la mer Noire et jusqu’en Crimée, les marchandises apportées de l’Inde sur ces chemins naturels. Le Turkestan tut conquis, au commencement du huitième siècle de Jésus-Christ, sous le khalifat de Walid, et converti à l’islamisme, pa r Catibah ebn Moslem. Alors Samarcande était la capitale d’un souverain nommé Magourek, et Bokhara, dont l’origine est inconnue, était qualifiée de ville très-ancienne. Nous rappellerons que l’Asie centrale la regarde encore comme le berceau de sa civilisation et que son antique nom veut dire 12 « Lieu de réunion des sciences » et « Foyer d’études . » Deux siècles plus tard, le mahométan Ibn Haukal visitait ces régions et en traçait une description fort intéressante, qui, au dix-huitième siècle, a été traduite en anglais par 13 Ouseley . Dans la première partie du treizième, Gengiskhan co nquiert ou plutôt ravage et saccage, couvre de ruines et de sang, ce malheureux pays. Lui et ses successeurs, durant la dernière nuit de chaque année, rendaient grâces à Dieu, après avoir, en présence de leur cour, fait b attre par les forgerons un fer rougi au feu. Cela rappelle le tablier de cuir du forgeron C avéh, que les Pichdâdiens avaient, depuis leur sixième roi, Afridoun, accepté comme étendard, prétendu toujours victorieux, mais incapable pourtant d’empêcher plusieurs conquêtes de la Perse. Le tablier de cuir reparut avec Ardschir Bargan, fondateur de la dynastie des Sassanides, et ne réussit pas davantage à prévenir la défaite de Cadésia, où il t omba entre les mains des Mahométans. En dépit des fables orientales qui les défigurent, on regarde ces symboles comme les marques de la supériorité que les anciens Iraniens avaient d’abord acquise par la fabrication des armes en fer, depuis leur in vention attribuée à Dchemchid. Le fait est que les Turcs sont restés d’habiles travailleurs du fer. Les guerres de Gengiskhan ayant eu lieu contre des dynasties de sultans que les chrétiens combattaient et ceux-ci considérant le Tartare comme un auxiliaire, Innocent IV, en 1245, et Louis IX, vers 1253, envoyèrent chez les Mongols Jean du Plan de Carpin et Rubruquis. Ces voyageurs chrétiens y avaient été devancés au siècle précédent par un juif espagnol, Benjamin de Tudèle, qui s’était donn é la mission de faire une espèce d’inspection de toutes les synagogues du monde. Benjamin raconte la défaite d’une grande armée persane environ quinze années avant son voyage, et que les Turcomans battirent probable ment du côté de Merv. Il parle de Juifs nombreux habitant les montagnes du Khorassan depuis que leurs ancêtres y avaient été transportés par Salmanazar, roi d’Assyrie. Il dit de Khiva « grande ville sur les bords de l’Oxus, contenant environ huit mille Juifs ; elle est le centre d’un commerce très-étendu et l’on y rencontre des marchands de tous le s pays et parlant toutes les langues. — Samarcande, d’après lui, est une grande ville située sur les frontières de la Perse, où il y a environ cinquante mille Israélites qui ont, pour chef, établi sur eux le prince rabbin Obadias, et, parmi eux, sont des disc iples, des sages et des gens 14 riches . » M. Éd. Charton a récemment (1855) publié une nouvelle édition de ce voyage ainsi que de ceux de Jean du Plan de Carpin et de Marco Polo. Carpin, n’entendant les noms de lieux qu’au moyen d e la prononciation de son interprète russe, les a tellement défigurés qu’ils sont difficiles à reconnaître ; mais évidemment il a peu parlé du Turkestan. La relation de Marco Polo présente au contraire plu sieurs bonnes indications. Elle marque comme la meilleure des provinces de toute la Perse, celle de Boccara qui obéissait à Barackhan, arrière-petit-fils de Djagathaï, second fils de Gengiskhan. Le père
et l’oncle de Marco Polo y sont demeurés trois ans ; mais cette ville, qui devait leur être si bien connue, ne donne lieu à aucune autre observation. — « Samarcande, très-grande et très-noble cité a encore des habitants chrétiens mê lés aux mahométans. — Balac ou 15 Balkh, grande et noble cité fut encore plus grande et plus noble qu’elle ne l’est , car les Tartares et les autres gens l’ont gâtée et ruinée (en 1220 comme les deux précédentes). Il y avait jadis en cette ville maints beaux palais et maintes belles maisons de marbre, dont on voit encore les ruines Et sachez, ajoute Marco-Polo, que, jusqu’à cette cité, dure la terre des Tartares du levant ; et, à cette ville , sont les confins de la Perse entre l’occident et le levant. » Les frontières de la Perse ont bien reculé depuis ce temps-là. Avec Alexandre, le farouche Tamerlan est le conquérant qui a laissé les souvenirs les plus vivaces dans le Turkestan. Samarcande est enco re remplie de la mémoire de cet 16 homme . Vers la fin de ses dévastations, un Portugais, don R.G.de Clavijo, que lui envoyait, en 1403, Henri III, roi de Castille, a pénétré aussi jusqu’à Samarcande. On a la relation de son voyage. L’Anglais Jenkinson va, dans le siècle suivant, jusqu’à Khiva (1557). Depuis lors, le Turkestan est resté une terre fermé e ; mais, de nos jours, plusieurs Européens y ont pénétré, et, parmi ceux qui ont eu le bonheur de pouvoir en sortir et nous communiquer les récits de leurs aventures avec le fruit de leurs observations, nous citerons MM.N. Mouravief, Burnes, de Khanikoff, J. Abbott, G. de Meyerdorf, Wolff, de 17 Blocqueville et A. Vambéry . Comme la plupart de ces documents originaux ne sont pas à la portée des lecteurs, nous indiquerons des ouvrages dont l’accès est plus commun et plus facile, pour ceux qui auront le désir de compléter les récits et les opinions de M. Vambéry en les comparant à d’autres. LaGéographie moderne de J. Pinkerton, traduite en français par C.A. Walckenaer et publiée en 1804. Elle est faite avec talent et avec soin ; mais elle a vieilli. e L aGéographie UniverselleMalte-Brun, livre CXXXIII , que successivement MM. de Huot et Lavallée se sont efforcés de tenir au courant des progrès de la science Une description de laTartarie, etc., e parpleine de détails intéressants, a été publié MM. Dubeux et Valmont, en 1848, dansUnivers Pittoresque,tome VI de l’Asie. Quant au voyage de M. Vambéry, nos lecteurs en retireront-il s quelqu’une de ces leçons que Descartes allait chercher en parcourant le monde ? Nous le croyons. Même en tenant compte de toutes les divergences de sentiment que peuvent produire les différences de sexe, d’âge et d’éducation, rien ne nous semble plus généralement instructif que ces relations écrites de bonne foi. En premier lieu, n’est-on pas frappé par l’aveu d’infériorité en tous sens que font les Mahométans lorsqu’ils se comparent aux Frenguis ou Européens ? C’est la magie des infidèles qui en est cause, disent-ils. Non, ce n’e st pas la magie. Les causes fondamentales de notre supériorité existent dans la foi au libre arbitre, base du christianisme occidental, et dans l’esprit d’examen et d’observation, base de nos philosophies. Ces éléments intellectuels l’ont peu à peu emporté sur le fatalisme mahométan, source de toute décadence morale. C’est le fatalisme qui, à la longue, a dissous la civilisation dont ces pays avaient été enrichis par leurs plus anciens habitants. 18 Au point de vue archéologique, on remarquera l’ence inte de Bala Mourgab dans laquelle ne s’élèvent que des tentes, comme dans la ville de Merv et dans le campement 19 20 21 des Tekkés, tels que les a dessinés M. de Blocqueville . De plus Khi va , Bokhara 22 et Samarcande ne sont aujourd’hui, ainsi que les villes de la Pe rse, bâties, à
l’exception de plusieurs édifices publics, qu’en terre et en pisé. D’un côté, cela n’explique-t-il pas clairement ce qu’ont pu être beaucoup des célèbres villes de l’antique Orient, les cités pélasgiques et même lesoppidade notre Gaule : Alesia, Gergovia, Bibracte ? Dans le département de la Seine-Inférieure, par exemple, on a de nos jours trouvé le rempart d’une cité gauloise. Il compte jusqu’à vingt mètres de hauteur, le fossé a six mètres de profondeur sur treize de large ; mais, quand on y e st entré, on ne découvre pas à l’intérieur une seule trace d’édifice, on n’y obser ve que des espèces d’excavations superficielles, ayant la forme ronde ou ovale, au-d essus desquelles étaient construites des habitations en bois, en boue, recouvertes de chaume, comme en avait encore même 23 la cité grecque de Marseille, à l’époque de César . D’un autre côté, l’instabilité, le peu de sécurité de la fortune privée, toujours exposée aux exactions des tyrans ou aux pillages et aux ravages des ennemis, tous barbares destructeurs dans ces contrées, n’est-ce pas là une cause de la pauvreté, de la vil enie et du peu de confortable des constructions particulières, si on les compare à la solidité, à la splendeur de celles que la bonne police de l’Europe permet d’élever dans nos villes ? En prenant un point de vue historique, ne paraît-il’ pas aussi curieux à des Français du dix-neuvième siècle de se trouver, à la suite d’une caravane, cheminant de Samarcande à Hérat, lancés dans une espèce de Moyen-Age féodal , qui leur fasse comprendre un peu le bonheur qu’ils ont de ne plus vivre durant c elui dont les livres leur ont parlé ? Laissons de côté l’intolérance religieuse, la superbe humilité des ordres mendiants, les injurieux traitements infligés aux Juifs, le despot isme des chefs et la barbarie des châtiments. A chaque gorge de montagne, des fortere sses ; à chaque frontière, à chaque gué, à chaque barrière, des péages. Sans dou te nous aurons l’occasion de remarquer bientôt qu’uneinstitutionanalogue fleurit dans l’Afrique centrale, sous le nom d ehongo,que important personnage yque, chefs de village ou officiers de cour, cha  et soumet, autant que les rois eux-mêmes, les caravane s de trafiquants à ses exactions. Cependant, en Afrique, on voit un mélange de flatterie, d’âpreté, de crainte, qui n’existe pas en Asie : le hongo y est sollicité avec une bas se importunité pour le rendre, de guerre lasse, aussi lucratif que possible ; mais, e n théorie, il est plutôt un don de bienveillance, d’amicale déférence, qu’on mendie avec un insupportable acharnement. Ici le péage est un droit fixe, tant par tête d’homme o u de bête, et tant par ballot, qu’on exige. Le commerce en souffre ; les droits acquitté s rendent le prix des marchandises exorbitant ; et cependant, loin de s’en plaindre, o n s’en loue ; car c’est unprogrès : l’exaction douanière et policière s’est substituée au pillage. « Nous remercions Dieu, disent les marchands, de ce que à présent les autorités se bornent à lever sur nous de l’argent ; car naguères nous ne pouvions traverser ni Maymène ni Andkhoï sans courir le 24 risque d’y laisser tout notre avoir . » Effectivement, en échange de ces taxes, les khans aujourd’hui garantissent une sûreté relative aux caravanes et les protégent contre les attaques des bandits, qui non-seulement pillent les marchandises, mais réduisent encore les hommes en esclavage. Ces razzias perpétuelles, cette chasse à l’homme es t la principale cause du dépeuplement et de la ruine, aussi bien dans l’Asie centrale que dans l’Afrique. Souvent, il est vrai, d’une façon fort peu attendue, la future prospérité du nouvel esclave en est le dernier résultat ; néanmoins cette criminelle coutume arrête le travail et la vie honnête, fait le désert, étouffe les développements de la richesse et de la civilisation, parce qu’elle empêche chacun d’être assuré de son lendemain. Quant aux productions industrielles, nous nous somm es efforcés de les décrire avec toute l’exactitude réclamée par un sujet qui devait intéresser tout le monde. Parmi elles, nous regardons comme les plus antiques la confectio n du feutre par les femmes
25 nomades et celle des cuirs et des armes de métal par les artisans sédentaires. Une dernière observation que nous voulons consigner ici c’est que les différences de gouvernement sont moins une question de race et de tempérament qu’une affaire d’habitude et de volonté. Sans doute, le Kirguis vo us dira : « L’homme est fait pour se mouvoir comme le soleil, comme la lune, comme les étoiles, les eaux et les animaux ; il 26 n’y a d’immobiles au monde que les morts et la terr e où ils reposent . » De fait, il changera continuellement de place après un court re pos. Voilà le type le plus pur du Touranien. L’opposé, c’est-à-dire l’Iranien, Sart, Tadjic ou Persan, préfère la vie sédentaire et se plie volontiers au despotisme patriarcal. Mais, de même qu’en Europe, parmi les Slaves, les Polonais ont conservé une ind épendance personnelle presque sauvage, jusqu’à la préférer au salut général, tand is que les Russes ont accepté le despotisme pour parvenir à fonder un grand empire ; ainsi, en Asie, les iraniens Djemchidis ne le cèdent en aucun point d’indépendan ce aux Turcomans, tandis que l’Ousbeg touranien accepte la servitude politique et religieuse que les khans font peser sur lui. Là sont donc, opposés en présence, les deu x principes les plus contraires. « Nous sommes un peuple sans chef et nous n’en voulons établir aucun. Nous sommes 27 tous égaux et parmi nous chacun est roi . » Voilà ce qu’affirment les Turcomans, de façon à exciter l’admiration enthousiaste des parti sans de la vie sauvage. Avec cet égoïsme individuel, la société n’existe plus, l’unité tombe en miettes ; c’est la barbarie dont chaque jour resserre le siége et qui est destinée à disparaître inévitablement, parce qu’elle n’admet comme respectable aucun intérêt com mun d’État. Par contre et en face, de l’autre côté de l’Oxus, domine le gouvernement p atriarcal, pouvoir de droit divin, imposant les dogmes et les préceptes aux consciences, se croyant le bras séculier des mollahs, et punissant de mort un coup d’oeil, un délit véniel, un oubli de la pratique de la loi. Pharisiens, ils s’en tiennent à la lettre des préceptes sans prendre aucun souci de la vérité morale. A Bokhara, nous sommes, à cet égard aussi, en plein Moyen-Age. L’individu peut être voleur et corrompu tant qu’il voudra, s’il pratique la religion extérieure ; mais, s’il ne pratique pas, s’il regarde une femme dans la rue, il est lapidé ou pendu jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le luxe y est rigoureusement prohibé dans l’intérêt des sujets, tenus à l’état de mineurs incapables de diriger leur vie. Ici l’individu s’absorbe dans l’unité, et toute dignité humaine est sacrifiée. Entre ces deux extrêmes, le Turkestan ne présente pas ce milieu, cette forme gouvernementale qu’a, lentement et par un travail séculaire, élaborée l’Europe et qui en fait la gloire et la prospérité. Laissons à ce sujet la parole à M.G. Lejean, un des collaborateurs duTour du Monde, qui était, il y a moins d’un an, sur les frontières du pays que nous étudions. « L’idéal d’un gouvernement musulman est tout à fait le contrepied de ce que nous entendons par gouvernement dans notre société, où l’idée chrétien ne n’a point enrayé le progrès de l’économie politique. De la vieille notion d’un certain absolutisme patriarcal, qui ne devait de comptes qu’à Dieu, nous en sommes arrivés par de grés à celle d’une magistrature héréditaire, investie de pouvoirs limités et défini s, soumise à des devoirs multiples, gouvernement d’après le consentement des majorités et pour la protection des intérêts légitimes de tous. Ce contrat synallagmatique, passé sur le pied d’égalité entre un peuple et son souverain, est, aux yeux des vrais musulmans , une monstruosité sans nom, l’œuvre d’une société d’où Dieu est absent. Qu’est-ce qu’un sultan ou un émir selon la vraie tradition de l’Islam, selon le cœur du Prophè te ? C’est l’homme pieux qui remplit avec zèle les prescriptions extérieures du culte, qui veille à ce que la foi ne s’attiédisse pas, qui dote les mosquées, les tékés, les medressés (couvents et écoles théologiques), qui rend bonne justice à tous et qui entreprend le plus souvent possible desdjihad (croisades) contre les infidèles, voisins de son territoire, chrétiens ou païens, les mettant