Vue sur mère

Vue sur mère

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Français
206 pages

Description

« Quand la mer se retire, elle abandonne dans le creux des vagues ces murmures qui vous poursuivent à jamais...
J’ai eu deux mères, une en basse-saison et l’autre en haute-saison. Je suis le fruit multiple d’une fuite silencieuse et d’un désir violent d’enfant. En quelque sorte, l’une m’a poussé du haut de l’arbre afin que je puisse m’envoler, et l’autre s’est précipitée avant que je m’écrase au sol. Je suis tombé, mais par amour, sans me faire mal apparemment... »
Ce livre raconte l’histoire d’un vol à voile entre un abandon et une étreinte, au fil de pages écrites pour rire, avec les larmes aux yeux.


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Date de parution 06 septembre 2017
Nombre de lectures 1
EAN13 9782414119219
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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C o p y r i g h t













Cet ouvrage a été composé par Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
www.edilivre.com

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,
intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN numérique : 978-2-414-11919-6

© Edilivre, 2017
A Suzy Verlange, qui aurait pu ne jamais devenir ma mère, mais qui savait remettre la
fatalité à sa place. Ces quelques pages écrites pour rire, avec les larmes aux yeux.
*
* *
A la mémoire de Romain Gary,
avec ma profonde admiration.
*
* *
Mes remerciements chaleureux à Francis Dannemark, pour son soutien, ses conseils
lumineux et francs, et sa confiance.
Quand la mer se retire, elle abandonne dans le creux des vagues ces murmures qui vous
poursuivent à jamais…
J’ai eu deux mères, une en basse-saison et l’autre en haute-saison. Je suis le fruit multiple d’une
fuite silencieuse et d’un désir violent d’enfant. En quelque sorte, l’une m’a poussé du haut de l’arbre
afin de pouvoir s’envoler, et l’autre s’est précipitée avant que je m’écrase au sol. Je suis tombé, mais
par amour, sans me faire mal apparemment…
Ce livre raconte l’histoire d’un vol à voile entre un abandon et une étreinte.
Danny s’est levé pour s’approcher de la fenêtre. Il a frotté la vitre. Je lui avais tout raconté, et il n’en
restait qu’une mince pellicule de buée…
Il a murmuré de sa voix chaude, blessée : « … Tu n’étais encore qu’un bébé, et un bébé ne peut pas
rester seul dans une chambre vide, entre une lettre d’abandon et une infirmière désemparée… » Il a
repris, après un instant de silence : « Qu’est-ce qui s’est passé ?… »
Dehors, les nuages se craquelaient pour tenter de dire quelque chose… Il était bientôt midi. Je
parlais à Danny depuis l’aube, pour en arriver à une chambre vide avec une reconnaissance d’abandon…
« Tu me racontes, après ?… »
Les choses ne se déroulent jamais comme elles devraient, le jeu du chat et de la souris, un exercice
d’équilibriste… En principe, l’infirmière aurait dû remplir un formulaire et me remettre aux objets
perdus. Mais ça s’est passé autrement. Les enfants se passent toujours autrement…
« Je t’écoute. » Danny a servi du café, avant de s’asseoir, dos à la fenêtre. « Que s’est-il passé quand
tu t’es retrouvé seul ?… »
Il m’a fallu du temps pour répondre, même si la présence de Danny me rassurait. Je souffrais de la
hantise des pas de ma mère, que je ne suis pas parvenu à retenir, et qui ont fini par s’éloigner dans un
couloir lointain… Je les entends toujours. Alors, dans les frémissements tièdes de ce début d’après-midi,
j’ai commencé à raconter : « … Au départ, je n’étais pas prévu, et ensuite ça a continué… »

« Tomber enceinte, c’est ce qui peut arriver de plus beau à une femme. » Ma mère en haute-saison
se répétait cette phrase dès le matin, dans le premier clignement de la lumière, et puis vers dix heures, à
midi, l’après-midi pour le goûter, et au moment de s’endormir. Ensuite, elle se la passait en boucle toute
la nuit. « Mon Dieu, faites-moi tomber enceinte ! Mon Dieu, faites-moi tomber enceinte ! Mon Dieu,
faites-moi tomber enceinte ! »
A force d’empiler ces supplications en strates, Suzy Verlange édifiait un monument qui montait
jusqu’au ciel. Là-haut, c’est le terminal des prières, le seul endroit où elles ont une chance d’être
entendues…
De nouveau, ma mère en haute-saison a eu ce regard implorant. Elle priait l’au-delà de ne pas la
prendre de haut. « Exaucez-moi, mon Dieu, faites-moi un bébé le plus rapidement possible, et je vous
remercierai tous les jours de ma vie, vous avez ma parole ! »
Le gynécologue s’est assis derrière son bureau. Il a poussé ce soupir de défaite qu’inflige la vie
lorsqu’elle refuse d’ajouter un numéro…
« … Ah non, ne me dites pas que je ne suis pas enceinte ! » Ma mère s’est rhabillée à la vitesse de
l’éclair. Son regard était dévasté de désespoir et de révolte. « J’ai deux semaines de retard ! J’ai mal au
ventre tous les jours ! Je souffre de nausées abominables ! J’ai tout le temps envie de dormir ! Qu’est-ce
qu’il vous faut de plus ? » Bouclant la ceinture de son blue jean, elle s’est penchée au-dessus du bureau,
menaçante : « J’exige un bébé, ou je vais consulter quelqu’un d’autre ! »
Le médecin a ôté ses lunettes, dans un geste de lassitude : « Allez consulter qui vous voulez,
seulement je vous répète que vous n’êtes pas enceinte ! » Il a posé sur ma mère en haute-saison un regard
de compassion et d’agacement. Après plus de trente ans de femmes enceintes, il avait appris à les
reconnaître. « Je suis désolé, mais c’est la vérité. »
« Vous êtes un raté de la gynécologie ! » La voix de ma mère en haute-saison a claqué, et puis c’est la
porte qui a claqué. Elle a dévalé les escaliers. Elle savait très bien quand elle était enceinte et quand elle
n’était pas enceinte, et là elle était enceinte !
Pourtant, elle avait rencontré un homme comme il faut pour lui faire ce bébé. Grand, athlétique,
équipé d’un matériel de reproduction performant, sans parler de sa ferveur. Elle l’avait épuisé. Six jours
durant. Un acharnement de chercheuse d’or. « On est bien le 14, aujourd’hui ? » L’athlète avait acquiescé
dans un instant d’étonnement…
L’heureux élu était entrepreneur de travaux publics. Ça avait tout de suite rassuré ma mère, un homme
qui construisait des immeubles devait savoir comment fabriquer des bébés. Théo, son ami d’enfance,
avait confirmé son choix. « Je suis sûr que cette fois, ça va marcher, Suzy. » Il l’avait prise dans ses bras,
dans un regard bourré à craquer d’espérance.
Résultat du bon choix : un mois et quatre jours plus tard, ce salaud de gynéco lui refusait sa
grossesse.
*
* *
La rue représente une insoutenable source de provocations. A peine expulsée du cabinet du gyné, ma
mère a croisé cinq landaus, deux femmes scandaleuses de grossesse, et comme si ça ne suffisait pas, elle
a subi une crèche municipale ainsi qu’un magasin d’articles de bébés ! Elle a serré les poings. Au bord du
vide, son cœur filait en copeaux…
« La nature est vraiment une énorme salope ! » Le monde entier était enceinte, alors que ma mère en
haute-saison était un terrain vague dans lequel rien ne poussait. Pourtant, elle se serait contentée de peu.
Un seul bébé. Même un tout petit. Souvent, elle s’allongeait, les mains posées sur son ventre, les yeux
brouillés de larmes…
« Je souffre de désertification, un vrai Sahel… » A bout de souffle, elle s’est affalée dans la caged’escalier de son immeuble, désespérée au milieu des sacs de courses…
… Le lendemain, Floralie Purgeot a tenu à lui remonter le moral : « Ce que tu peux être défaitiste !
Un peu de patience, ça t’arrivera à toi aussi, la nature est bien faite ! » Floralie se trouvait au salon de
coiffure, pour un balayage. La nature, dans son cas privé, c’était son mari Willy Purgeot. Elle a repris,
dans un soupir d’épuisement : « Elle est même tellement bien faite que je suis à nouveau enceinte,
figuretoi… « Elle a levé les yeux au ciel. « La cata. Ça fera le sixième. Cette fois, on va vraiment devoir
déménager, et changer de voiture… »
Ma mère en haute-saison a jeté sur Floralie un regard de haine. Abandonnée par cette nature si bien
faite qui s’acharnait à la considérer comme un terrain vague, elle a murmuré qu’elle refusait de continuer
le ventre vide…
« … Vous m’avez parlé ? Je suis à vous. » Irène, la coiffeuse, s’est approchée dans un sourire
joyeux, une brosse à la main.
Ma mère en haute-saison a soupiré. Floralie 6 – elle 0 ! Le score de l’injustice en matière de
répartition des enfants était révoltant ! Avec deux ou trois gosses seulement, Floralie Purgeot aurait déjà
profité d’une vraie source de joie quotidienne. Ma mère en haute-saison aurait été heureuse avec un seul.
Le miroir lui renvoyait le visage d’une femme aux traits creusés, d’une pâleur maladive, avec deux yeux
éteints… Quand la vie s’entête à vous refuser l’enfantement légitime, ça se termine en traits creusés, en
pâleur maladive, et en yeux éteints.
Floralie Purgeot était une femme abjecte, toujours prête à enfoncer la tête de ma mère dans l’eau pour
lui rendre service. Elle se goinfrait alors que ma mère manquait du minimum. Avec une mauvaise foi de
chamelle, elle a expliqué qu’à son corps défendant, elle jouissait d’un taux de fécondité particulièrement
élevé. 6 sur l’échelle nationale qui stagne à 1,79. Ma mère en haute-saison a eu ce sourire d’une pâleur
douloureuse. La Purgeot a repris, les clientes du salon n’écoutaient qu’elle, quand vous êtes à 6, vous
avez toutes les oreilles à vos pieds : « Mon mari navigue sur un porte-containers. Six escales en six ans. »
Elle a ajouté, une cible de la fertilité : « Un marin d’élite, il ne rate jamais son coup. »
Tout le salon a éclaté de rire. Ma mère s’est résignée à rire elle aussi, en miettes… Dans l’euphorie
générale qui sévissait, elle a fermé les yeux, se voyant en mouette stérile dans un tourbillon de succès
maternel. Puis brusquement, elle a lâché : « Tu serais d’accord de me céder ton sixième ? » Un silence a
gelé le salon… L’instant suivant, ma mère enchaînait : « Je blague. Mais tu risques de te ruiner la santé, à
une cadence pareille… » Elle ne lâchait pas Floralie du regard.
L’hyper-mère a réagi dans un énorme éclat de rire : « T’es impayable, toi alors ! » Elle a levé les
yeux au ciel. « Bébé à céder, je ne l’avais encore jamais entendue, celle-là ! » L’assistance s’est
esclaffée.
Une permanente plus tard, ma mère en haute-saison a quitté le salon. Un estuaire de larmes lui coulait
à l’intérieur. Elle s’est arrêtée face à la Citroën Picasso rutilante de Floralie Purgeot. Elle a saisie les
clefs de son appart, dans le but d’immortaliser l’instant, et elle a gravé S A L O P E sur la peinture
métallisée.
*
* *
… Abîmée dans ses pensées, elle a erré plus d’une heure. Finalement, elle s’est arrêtée face au
fronton d’une mairie. Trois mots étaient gravés en lettres d’or dans la pierre : « Liberté. Egalite.
Maternité. » Elle lisait à haute voix.
« Pardon, permettez-moi de rectifier. Ce n’est pas Maternité, mais Fraternité. » Un passant
observait ma mère, pensant avoir affaire à une malvoyante ou à une touriste étrangère. Il a déclaré avec
emphase : « Fraternité. Un mot merveilleux d’espoir. Un sommet de l’humanité ! » Il dressait l’index, les
yeux brillant de fierté nationale.
« De quoi je me mêle ? La fraternité, je m’en tape, c’est de maternité dont j’ai besoin ! »
Chez ma mère en haute-saison, le désir d’enfant était venu avec le désir tout court. Elle était née pour
être mère, une vocation. Comme Mozart, Pasteur, Marie Curie, Cézanne ou Steve Jobs. Quand une femme
veut devenir mère à ce point-là et que la nature s’acharne à faire barrage, ça s’appelle un crime contre
l’humanité. Pourtant, elle avait respecté les étapes. Elle avait commencé par prendre des hommes, c’est
ce qu’il y a de plus naturel pour faire un bébé. Il existe d’autres méthodes, mais l’homme c’est le bas de
l’échelle. Elle n’avait sélectionné que des bons reproducteurs, la volonté de me lancer sous les meilleurs
auspices. Motivée, elle avait couché avec un jardinier, un mécanicien, un pédiatre, un alpiniste et un
éleveur du Limousin. Sans parler du dernier, le type des travaux publics. Malheureusement, ma mère en
haute-saison n’avait pas rencontré le bon marin, comme Floralie Purgeot, et j’étais tombé à l’eau.Anéantie, elle a poussé la porte d’une brasserie. Besoin de boire quelque chose de fort. Elle s’est
assise à une table, au fond de la salle. Un immense miroir courait le long de la cloison, un truc à voir
toute sa vie défiler, ça lui a déclenché une bouffée d’angoisse… Elle s’est placée le dos à la glace. Une
larme coulait sur sa joue.
Trois gorgées de cognac plus tard, un jeune homme timide s’est avancé vers elle, proposant des
porte-clés pour les orphelins de la guerre en Syrie. Ma mère en haute-saison a levé les yeux, son verre à
la main, le dévisageant d’une manière troublante… « Je m’appelle Nicolas. » Il bredouillait, avec une
tête à se balancer du haut d’un immeuble. « C’est pour S.O.S. Orphelins de la guerre en Syrie. » Il a
ajouté : « Vous aimez les enfants ? » Il souriait, gauche, avec de l’altermondialisme à la hauteur des
malheurs du monde.
Brusquement, ma mère a eu une révélation. Une sorte de lueur au bout du tunnel. Impossible de
laisser passer un garçon doué d’un tel attachement pour les enfants dans le malheur. A son tour, elle a
souri. Quand on a le cœur en ténèbres, avec désespoir et amour maternel en vrille, il n’y a que S.O.S.
Orphelins de la guerre en Syrie. « Nicolas, il y a un hôtel de l’autre côté de la rue, suivez-moi, on va faire
un bébé. »
Il y a eu un sacré silence. Nicolas dévisageait ma mère, cramoisi…
Ça n’a pas marché avec ce garçon. Pour la Syrie, on avait droit à un bel élan, avec mobilisation des
forces vives, mais dès qu’il s’agissait de ma mère, il n’y avait plus personne… Le jeune homme s’est
enfui de la brasserie comme s’il y avait le feu. C’est toujours la même chose avec les causes
humanitaires, dès qu’il faut passer à l’acte, les belles âmes foutent le camp.
Ma mère a de nouveau plongé dans un puits de noirceur. L’absence de germination confine au
désespoir. Elle a commandé un second cognac. Le serveur a déposé le verre, observant cette femme avant
de retourner derrière son bar. Il demeurait silencieux. Ma mère a soupiré. Ce vide glacé dans son ventre
n’était rien d’autre qu’une lame qui la déchirait…
Vue de l’extérieur, elle semblait comme vous et moi. Seulement en dedans, elle broyait des ténèbres.
Un vice de la gynécologie. Elle a vidé son verre d’un trait. La seconde suivante, le serveur déposait deux
autres cognacs sur la table, avant de s’asseoir en face d’elle. Ma mère a battu des paupières : « … C’est
quoi, ce cognac, je n’ai pas commandé de cognac, pourquoi vous me servez un cognac ? » Ce n’est pas
parce qu’elle était seule et dans le désarroi qu’il fallait se croire tout permis ! Elle avait un teint de
plâtre. A son tour, elle a fixé ce jeune homme.
Il avait la beauté de l’inattendu… Le serveur a déclaré, dans un beau sourire : « Je veux bien vous
faire un bébé. » Il l’observait. « Je ne voulais pas surprendre votre conversation, mais on n’entend que
vous… » Sa voix était douce, un beau sourire illuminait son visage.
Troublée, ma mère a demandé : « Comment vous appelez-vous ? »
« Pierrot. »
*
* *
Un mois et quatre jours plus tard, ma mère en haute-saison et Pierrot sont entrés dans le cabinet du
gynécologue David Rozensweig. Elle était éclatante. Elle ne lâchait pas la main de Pierrot. Ils se sont
assis, avec de l’espoir pour plusieurs générations.
Ma mère a énuméré la liste des symptômes qui la comblaient : « J’ai deux semaines de retard. J’ai
des nausées et des migraines carabinées ! » Elle était radieuse. « En plus, je suis tout le temps fatiguée ! »
Sur son visage, on lisait que j’étais enfin possible. « Alors, docteur, c’est pour quand ?… »
Dans ces moments de félicité, ma mère en haute-saison affichait ce sourire qui montait directement de
l’âme. Assis à côté d’elle, Pierrot respirait le bonheur et la confiance dans notre avenir. Il était amoureux
de ma mère, et il était déjà amoureux de moi, la loi de la transitivité.
Le gynéco a invité ma mère à passer dans la salle d’examen. Elle s’est levée, enthousiaste. De la
main, il a indiqué le fauteuil. Il portait une très belle blouse blanche, comme pour un mariage.
« Ce sera un examen de routine. Je sais très bien quand je suis enceinte et quand je ne suis pas
enceinte. » Elle a ajouté dans un bel élan de vie future : « Et là, je suis enceinte ! »
Quelques minutes plus tard, le docteur Rozensweig se rasseyait, confirmant l’heureuse nouvelle, avec
les honneurs médicaux dus aux parents : « Chère Madame, Cher Monsieur, mon cabinet et moi-même
sommes heureux de vous annoncer que vous attendez un enfant. » Il observait cette femme comblée et son
compagnon, souriant dans une belle communion. Il a ajouté, une véritable profession de foi dans l’avenir
de la maternité : « Tomber enceinte, c’est ce qui peut arriver de plus beau à une femme ! »
… Trois semaines et quatre jours après l’annonce faite à ma mère, elle a été prise de violentesdouleurs abdominales. Elle a d’abord pensé que c’était la choucroute du dîner, puis elle s’est rabattue sur
la gymnastique prénatale. Elle voulait que je sois musclé, d’où la gymnastique prénatale. Enfin, elle a mis
ces douleurs sur le compte du jardinage, étant restée des heures courbée sur les géraniums de la terrasse.
Finalement, je n’ai pas tenu. Fausse couche que ça s’appelle. Le gynéco a aussitôt rassuré ma mère,
déclarant que ça arrive souvent, ça n’empêche pas un autre enfant dans le futur. « Ne vous faites pas de
soucis, vous aurez un bébé plus tard, j’en suis persuadé ! » Il la fixait avec un regard encourageant.
« Parfois, la maternité exige de la persévérance, mais il n’y a aucune raison de vous angoisser. »
*
* *
« Calme-toi, Suzy, je ne comprends pas un mot de ce que tu dis… »
Théo le faisait exprès. Tout le monde le faisait exprès. Personne ne voulait comprendre ce que disait
ma mère… Elle a fermé les yeux, avant de reprendre, dévastée : « J’ai fait une fausse couche. Le gynéco
m’a prescrit du Temesta pour que je le prenne à la légère. » Ses yeux se sont noyés de larmes. « Le foetus
était mal accroché… Il paraît que ça arrive. Il paraît qu’il faut garder espoir. » Elle secouait la tête, les
lèvres blanches. « … Pourquoi il n’est pas resté, Théo ? J’étais prête. J’avais tout préparé pour lui… »
Ma mère en haute-saison a passé un doigt sur sa joue humide. Elle a repris, frappée d’incompréhension et
de révolte : « Le gyné a promis que ce serait pour la prochaine fois. Il a ajouté que j’avais tout ce qu’il
fallait pour tomber enceinte. Aucune raison de me tourmenter… » Alors, elle a murmuré, dans ce sourire
triste qui a bouleversé Théo : « … Au moment de quitter le cabinet, il a précisé que sa propre femme
avait fait deux fausses couches avant de lui donner une magnifique petite fille… »
« Ah ! Tu vois ? » Théo a poursuivi d’une voix pressante : « Le docteur Rozensweig a raison, les
fausses couches sont courantes, ça n’empêche pas d’avoir un bébé plus tard. »
« Arrête, tu me fais de l’amitié, là… »
Il s’est approché d’elle : « … Suzy… »
Mâchoires crispées, elle a repris : « Je ne veux plus avoir affaire à un gynéco. Je prendrai quelqu’un
d’autre. En Afrique, ils n’en ont pas, et les femmes font des kyrielles d’enfants… » Elle se tenait allongée
sur le canapé, tête abandonnée au creux d’un coussin, fixant le plafond avec un regard en noyade…
Théo était assis dans son fauteuil. De fines lunettes reposaient sur son nez. Il gardait les jambes
croisées, la main posée sur son menton. « … C’est pas l’Afrique, ici, on a pas les moyens… »
Ma mère l’a interrompu : « … J’attends cet enfant depuis si longtemps… Tout ce que j’ai réussi,
c’est une série d’échecs couronnée d’une fausse couche… Pourquoi est-ce que je ne parviens pas à avoir
un bébé, comme des millions d’autres femmes ?… » Elle était blanche. Elle a repris, la détresse aux
yeux : « J’ai rêvé de lui des nuits entières. J’en ai rêvé des jours et des jours. Je demande la lune ? Un
bébé. Un petit bébé. Qu’est-ce qu’il y a de compliqué à demander un petit bébé ?… »
« … Tu l’auras cet enfant, Suzy. Je le sais. Il est écrit. »
« En attendant, Floralie Purgeot est enceinte de son sixième !… » Elle s’est redressée, brusquement.
« C’est réservé aux femmes de marins, les bébés ? » Ma mère avait la rage.
Théo s’est levé. Il l’a entourée de ses bras, enfonçant sa joue dans ses cheveux en désordre. Il l’a
bercée. Il y a des fois où c’est tout ce qui reste, bercer quelqu’un qu’on aime. Théo avait toujours été là
pour ma mère. Cette fois encore, il a séché ses larmes, s’efforçant de la consoler avec des mots qui
faisaient ce qu’ils pouvaient… « Ne pleure pas. Je suis là. La prochaine fois, tu le garderas. »
Pour quelle raison les enfants la fuyaient, alors qu’il y avait tant d’amour qui les attendait ? Pour
quelle raison est-ce qu’ils rebroussaient chemin ? Qu’est-ce que ma mère leur avait fait ? Qu’est-ce
qu’elle avait fait au bon Dieu ? Elle suppliait une réponse, seulement personne ne répondait, personne ne
répond jamais… Du temps s’est écoulé. Elle a murmuré : « … Ces bébés comme des étoiles filantes… »
Une larme a roulé sur sa joue.
Théo caressait son front. « … C’est parfois compliqué… Tu ne dois pas perdre courage… »
Ils sont restés blottis. Finalement, ma mère a balbutié : « Jure-moi que j’aurai mon bébé, Théo ! »
Une voix d’une fragilité de porcelaine, qui provenait du plus profond d’elle-même. Sans attendre de
réponse, elle a étreint son ami de toutes ses forces. « Jure-le ! » Elle fouillait son regard de ses yeux
d’une tristesse à briser le cœur.
« Je le jure. »
Ma mère en haute-saison a enfoncé la tête contre la poitrine de Théo. Il était son grand frère. Le seul
qu’elle pouvait appeler à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Le seul dans les bras de qui elle
pouvait se réfugier. Ils avaient vécu ensemble tout ce que vivent des amis comme les deux doigts de la
main. Depuis l’enfance, Théo et elle passaient leur temps à se jurer des trucs, ils feraient la route 66 àmoto, le tour du monde en voilier, ils vivraient dans une maison sur pilotis dans les Everglades, ils
adopteraient un bébé panda, ils se marieraient quand ils seraient grands…
Elle est restée silencieuse.
*
* *
Son ami Pierrot n’a pas tenu le choc. Il a quitté ma mère un mois plus tard. Vivre avec elle était
audessus de ses moyens.
Le soir de son départ, ma mère en haute-saison s’est précipitée chez Théo. Elle s’est agrippée à lui,
le corps secoué de sanglots, un flot de larmes brouillant ses yeux.
… Malgré son insistance, Théo n’avait pas réussi pas à empêcher le départ de Pierrot. Ça lui avait
créé une plaie béante au cœur. L’impuissance ressemble à une petite mort. Ma mère avait toujours pris
Théo pour le bras droit du bon Dieu, seulement il était taxidermiste au musée d’Histoire Naturelle, il
empaillait les bêtes mortes, il ne savait pas toujours comment s’y prendre avec les vivants…
Pierrot s’était enfui au clair de la lune, le cœur brisé, et l’âme en confettis. C’était peine perdue de se
battre contre une fausse couche, il n’était pas à la hauteur.
« Pierrot, Suzy t’aime. Elle a besoin de toi ! » Théo avait tout tenté afin d’empêcher la suffocation
d’une histoire d’amour.
« Elle n’a besoin que d’un enfant. » Pierrot avait bouclé sa valise, ça s’imposait douloureusement.
« … Réfléchis… »
« Laisse tomber, je n’y arriverai pas… » Il s’était enfui dans un réflexe de lâcheté ordinaire, juste
pas assez d’amour sur lui.
Voilà ce qui était arrivé. Tout était de ma faute. J’étais de cause à effet. Pierrot avait quitté ma mère
sans faire de bruit, abandonnant un mot sur la table de la cuisine : Je t’aime, mais je n’en peux plus. Je
n’existe plus. Je n’arrive pas à te faire un enfant. Sans cet enfant, tu erres avec un trou béant dans le
ventre. Et si jamais j’y parvenais, j’aurais l’impression d’être mis en terre sous des mètres cubes
d’amour maternel. Aucun homme ne peut survivre à ça. Comment veux-tu que je trouve ma place dans
une cathédrale pareille ? Ne m’en veut pas, Suzy. Je pars. De tout mon cœur, je te souhaite d’être
heureuse et d’avoir ton bébé.
… Chez Théo, ma mère a longtemps pleuré en buvant de la vodka. Le visage appuyé contre la fenêtre,
elle répétait que Pierrot n’avait qu’à foutre le camp, basta, dix de retrouvés… Mâchoires serrées. Gorge
étranglée. Même pas capable de lui faire un gosse, bon débarras ! Elle se rabattrait sur un autre en état de
marche. Elle a envoyé un coup de pied dans une table basse. De nouveau, elle a fermé les yeux. Elle
haïssait Pierrot. Elle aurait dû le plaquer plus tôt, pourquoi était-elle tombée amoureuse de ce boulet ?
Elle a essuyé ses larmes, elle détestait ses larmes, elle ne voulait plus d’elles ainsi que des charrues lui
labourant le cœur… Soudain, elle s’est jetée dans les bras de Théo. Il a fermé les yeux. Ma mère a
sangloté, dans une confusion de haine et de douleur. Pierrot s’était enfui. A peine un mot sur la table de la
cuisine… Pierrot était un lâche. Les mecs sont des lâches, dès qu’il faut prendre des responsabilités !… »
Théo la serrait contre lui, bouleversé. Elle a continué à ne rien dire, en larmes.
*
* *
Une semaine après le départ de son ami Pierrot, Ma mère en haute-saison a franchi les portes de
l’hôpital Central. A l’accueil, elle a déclaré qu’elle voulait des renseignements sur la procréation, c’était
urgent.
« Insémination artificielle ? Fécondation in vitro ? Procréation médicalement assistée ? »
L’employée attendait. Ma mère en haute-saison demeurait silencieuse. « Vous êtes mariée ? Vous avez un
conjoint avec qui vous êtes domiciliée ? » Ma mère a hoché la tête, gorge serrée.
Finalement, elle a dû remplir un questionnaire en vue d’obtenir un rendez-vous pour une consultation
dans six ou huit mois, avec de la chance. C’était la procédure d’urgence pour femmes désespérées, et ça
donnait un bel espoir d’être mère dans un avenir lointain…
Elle a quitté l’hôpital Central. Pâle. Le Service Public l’abandonnait à cette absence d’enfant qui la
consumait. Il y avait non assistance. La science prendrait soin de nous dans le futur, mais ma mère ne me
voulait pas dans le futur, entre nous chaque jour comptait…
Le lundi suivant, elle arrachait un rendez-vous au docteur Khaled Mimoun. C’était un ami de Théo.
Ma mère avait d’abord voulu que Théo l’accompagne, mais il avait une famille de loutres de Sumatra àcongeler, et il n’avait pas pu se libérer. « Je t’appelle dès que je sors de chez le docteur. » Ma mère lui
avait serré le bras, comme pour se donner du courage.
Elle a couru pour arriver en avance. Le docteur Mimoun l’a reçue dans un immense cabinet aux
étagères noyées de livres et de revues médicales. Entre les deux fenêtres s’alignait une impressionnante
série d’échographies sous cadres, ça a tout de suite rassuré ma mère.
« Que puis-je faire pour vous ? » Le docteur Mimoun a levé les yeux. Il portait un costume
troispièces de coupe princière anglaise.
Ma mère en haute-saison a lâché d’une voix précipitée : « Docteur, je veux un bébé. Vous devez
m’aider. » Elle fixait le médecin comme si c’était la dernière personne avant la fin du monde…
Il y a eu un silence… « Ne restez pas debout. Asseyez-vous. » Mimoun indiquait une chaise de
l’autre côté de son bureau. Il ne quittait pas cette étrange patiente du regard… Sur le visage de ma mère
se lisait cette attente dans laquelle palpitait une vie. Le docteur Mimoun a ouvert un dossier médical, et a
inscrit le nom de ma mère, Suzy Verlange, et la date, avant de demander : « Avez-vous fait tous les
examens ? Y a-t-il eu détection d’une forme de stérilité ? »
« Le dernier gynécologue que j’ai vu a procédé à tous les tests, il m’a assurée que tout était parfait.
Telle que vous me voyez, je suis dans une forme éblouissante, docteur. » Ma mère lui a adressé un regard
brisé.
« C’est chez le père, alors ?… »
« Quel père ? » Il y a eu un nouveau silence. Le docteur Mimoun observait ma mère en haute-saison.
Au téléphone, Théo lui avait parlé d’elle avec une belle amitié, il ne s’était pas méfié… Elle s’est retenue
de déclarer que les pères ne comptaient pas, et qu’elle refusait de s’encombrer plus que nécessaire. Elle
ferait père et mère, pour moi elle était capable de tout.
Le docteur Mimoun a marqué un temps de réflexion. Puis il s’est avancé au-dessus de son bureau,
mains jointes. Il a évoqué la fécondation in vitro. « C’est sans père, vous ne serez pas dérangée… » Ma
mère ne le lâchait pas du regard. Il a précisé : « Seulement, je vous préviens, c’est le parcours de la
combattante. Et si aucune infertilité n’est diagnostiquée, vous n’aurez pas accès à ces traitements. »
Ma mère a encore blêmi. Un silence a envahi le cabinet. Le docteur Khaled Mimoun a proposé : « On
va tout reprendre à zéro. Vous allez devoir subir une batterie d’examens poussés. Ensuite, on avisera… »
L’aube d’un sourire est née sur les lèvres de ma mère. Le docteur Mimoun l’observait, soucieux. Cette
patiente recelait une maternité impressionnante, il en avait rarement vu autant réunie dans une seule
femme…
*
* *
Sur le boulevard éraillé de voitures, ma mère en haute-saison flottait sur un nuage d’espoir. Elle a
appelé Théo. « … Pour la première fois depuis longtemps, j’ai confiance… » Elle a voulu poursuivre,
mais a éclaté en larmes dans les bras du téléphone. Théo s’est aussitôt exclamé : « Où es-tu ? Ne bouge
pas. J’arrive. Une dernière loutre de Sumatra à congeler, et je saute dans un taxi ! »
Un bistro formait un angle sur le trottoir d’en face, à l’abri d’une haie de lauriers. Ma mère est entrée
pour s’asseoir au fond, sur une banquette rouge. Oscillant d’une prudence douloureuse à une impatience
enfantine, elle nous imaginait par avance… Les tests scientifiques avaient fait d’énormes progrès, ces
dernières années. Aujourd’hui, la médecine était capable de trouver une grossesse dans une botte de foin.
Ma mère croyait dans ce nouveau docteur providentiel. D’abord, c’était un ami de Théo. Ensuite, il ne
ressemblait pas à ces charlatans qui l’avaient cruellement déçue auparavant… Il exposait les photos de
ses plus belles réussites dans des cadres suspendus au mur, le genre de galerie qui parle à un cœur de
mère.
A l’intérieur de ce café aux murs lambrissés, elle brûlait d’espérance. Vissés aux cloisons, des
chevaux de manège observaient les clients de leurs yeux peints. Des consommateurs se sont arrêtés sur le
sourire de ma mère. Il ne faut jamais passer à côté du bonheur chez les autres, il y a peut-être des raisons
d’espérer qu’on ignore… Une lumière éclairait son visage. Elle se sentait capable de franchir des
montagnes et de soulever la Mer Rouge.
Une demi-heure plus tard, Théo débarquait. Elle l’attendait devant un verre de vin blanc. Il s’est
assis dans un mouvement précipité : « … Qu’est-ce qu’il a dit, Khaled ?… Qu’est-ce qu’il propose ?… »
Il fouillait les yeux de ma mère. Il a ajouté, tendu : « Parfois, il est très… direct. »
« Pas du tout, je suis enchantée ! » Son visage s’est illuminé, et deux fossettes se sont creusées sur
ses joues : « Il a tout de suite proposé une série d’examens, il s’est montré très confiant. Il m’a assurée
que j’aurai un enfant. » Elle a regardé Théo, animée de flamme, touchante de tendresse. « Il m’a faitbeaucoup de bien. Je sens que ce médecin me comprend. » Théo l’observait, troublé. Elle s’est
exclamée : « Ça me donne une force de lionne, je suis prête à me battre ! » Et dans ses yeux se lisait un
espoir tendu de crainte…
A son tour, Théo a commandé un verre de vin blanc. Il a souri. « Je suis persuadé que ça va marcher.
Cet enfant et toi, ça va être une formidable histoire. » Il a bu une gorgée. « Khaled est un excellent
gynéco, le meilleur. » Ma mère puisait des forces supplémentaires dans ses yeux…
Quelques instants plus tard, elle s’est adossée à la banquette. Une grimace désabusée est passée sur
ses lèvres : « … Mimoun a parlé du père, figure-toi… » Elle a soupiré. « … Je crois que j’aurais aimé
Pierrot… » Ses yeux se sont brouillés au-dessus d’un sourire pataud.
Théo a posé sa main sur la sienne. « Tu en rencontreras un autre, il y a d’autres Pierrot… »
« … Tu es un amour. » Ma mère en haute-saison lui a offert son plus beau sourire, celui qui était
désarmé et dans lequel tout était possible.
*
* *
Le jour même, elle entrait en prépa de grossesse. Elle n’avait que des doutes sur l’issue des examens,
et elle a commencé à souffrir d’insomnies…
Le parcours de l’enfantement n’est pas un long fleuve tranquille. La nature s’acharne parfois sur des
femmes innocentes, avec une mauvaise volonté impitoyable, et ça se termine en AMP ou en FIV. Toutes
les femmes ne partent pas avec des chances de Floralie Purgeot…
Ma mère en haute-saison se réveillait chaque nuit en sursaut. Bouche sèche. En sueur. Cœur battant.
Dans ces déchirures où le sommeil volait en éclats, elle se voyait projetée dans le tunnel de la
procréation médicalement assistée… Les hommes ne marchaient pas chez elle. La nature la désertifiait.
Elle était terrorisée à l’idée que notre histoire commence par un gobelet…
Elle demeurait assise dans son lit, au milieu des draps en désordre. Glacée. Les chiffres étaient sans
appel : un couple sur sept consulte pour des problèmes d’infertilité, un sur dix a recours aux...