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L'Industrie américaine

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LA NAISSANCE DE L’INDUSTRIE. — LES PREMIERS TARIFS

Les États-Unis d’Amérique, au lendemain de la guerre de l’Indépendance, avaient un territoire d’une superficie de plus de deux millions de kilomètres carrés. Cet immense domaine, qui s’étendait de l’Atlantique au Mississipi, et des Grands Lacs au 31° de latitude nord et à la rivière Sainte-Marie, était à peine peuplé. La population des anciennes colonies, dont on avait évalué le chiffre à 2.

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Achille Viallate

L'Industrie américaine

PREMIÈRE PARTIE

L’ÉVOLUTION INDUSTRIELLE ET LA POLITIQUE COMMERCIALE

CHAPITRE PREMIER

1789 à 1807

LA NAISSANCE DE L’INDUSTRIE. — LES PREMIERS TARIFS

 

Les États-Unis d’Amérique, au lendemain de la guerre de l’Indépendance, avaient un territoire d’une superficie de plus de deux millions de kilomètres carrés. Cet immense domaine, qui s’étendait de l’Atlantique au Mississipi, et des Grands Lacs au 31° de latitude nord et à la rivière Sainte-Marie, était à peine peuplé. La population des anciennes colonies, dont on avait évalué le chiffre à 2.600.000 habitants en 17751, n’atteignait pas 4.000.000 en 17902. De ce chiffre, un peu moins du cinquième étaient des gens de couleur. Cette population résidait presque tout entière entre l’Atlantique et les Alleghanys ; une bande étroite de villes et de hameaux s’étendait, avec de nombreuses interruptions, le long de la côte, de la province du Maine à la frontière de Georgie3. A l’ouest des Alleghanys, les Indiens régnaient encore en maîtres. Quelques hardis pionniers avaient cependant franchi les montagnes et commencé la colonisation de ces territoires. Au nord, un petit groupe de colons venus de la Nouvelle-Angleterre, des États de New-York et de Pennsylvanie, s’étaient établis dans la vallée de la Monongahela. Pittsburg, au confluent de cette rivière et de l’Alleghany, n’était encore qu’un poste militaire, édifié pour assurer la libre navigation de l’Ohio et protéger ces établissements. Au sud, ces colonies étaient un peu plus importantes. Le district du Kentucky avait 73.000 habitants, venus pour la plupart de la Virginie, et celui du Tennessee en comptait 35.000, originaires des Carolines.

La population américaine était presque exclusivement rurale : 95 p. 100 des habitants vivaient groupés dans de petits villages ou éparpillés dans la campagne. Les villes, très peu nombreuses, étaient presque toutes situées au nord du Potomac. Philadelphie, la plus importante, n’avait en 1790, que 42.000 habitants. New-York n’en comptait que 32.000, Boston 18.000, Baltimore 13.000. Dans les États du sud, la seule ville digne de ce nom, Charleston, résidence des riches planteurs des Carolines, n’avait que i5.000 habitants. En Virginie, Richmond n’en avait que 3.761 el Norfolk, Petersburg, Alexandria, étaient les seules autres villes de l’État qui comptaient plus de 2.000 habitants. Dans la Caroline du Sud, aucune ville n’atteignait ce chiffre4.

Tench Coxe, écrivant en 1794, estimait que neuf dixièmes des Américains s’adonnaient à l’agriculture5, Franklin, vers la même époque, disait de la Nouvelle-Angleterre : « Des calculs soigneusement faits ne permettent pas d’évaluer le montant des capitaux et le nombre des individus employés dans les manufactures, les pêcheries, la navigation et le commerce à plus du huitième du capital et des individus occupés par l’agriculture, même dans cette région particulièrement commerciale6. » Les richesses naturelles étaient considérables. Les forêts qui couvraient les pentes des Alleghanys et venaient, en Nouvelle-Angleterre, presque jusqu’au rivage, fournissaient à ces États des matériaux recherchés pour la marine : ils y trouvaient un élément important d’exportation, et ils en mettaient en œuvre eux-mêmes une bonne quantité. Les céréales étaient cultivées à peu près dans tous les États, sauf dans la région côtière de l’extrême sud, mais leur vrai centre de culture étaient les États de New-York et de Pennsylvanie, qui trouvaient un débouché pour le surplus de leur production dans les États du sud et aux Antilles. En Nouvelle-Angleterre, l’élevage des moutons, des porcs et des bœufs, tenait une place plus importante que dans les autres régions. Le Maryland et la Virginie tiraient leur principale ressource de la culture du tabac. Les terres basses et marécageuses des Carolines et de la Georgie étaient le domaine du riz et de l’indigo. Le coton était cultivé dans le sud. On savait que les plaines alluviales de cette région convenaient admirablement à sa culture, mais il ne jouait encore qu’un rôle effacé, là où, un demi-siècle plus tard, il devait régner en souverain. La principale entrave à son expansion était la difficulté que présentait le nettoyage de la fibre, opération qui ne se faisait encore qu’à la main, et demandait un temps considérable.

La nature de la propriété et de la main-d’œuvre variaient autant que celle des cultures. Dans les États du nord, en particulier dans la Nouvelle-Angleterre, la petite et la moyenne propriété étaient la règle ; au sud du Potomac, la grande propriété dominait. Au nord, régnait la main-d’œuvre blanche et libre ; au sud, la main-d’œuvre noire et servile. Des 757.000 individus de couleur recensés en 1790,660.000 résidaient dans les cinq États du sud, où ils travaillaient sur les plantations de tabac, de riz et d’indigo. A l’époque de la proclamation d’indépendance, l’esclavage existait dans les treize États. Au nord, les conditions climatériques et économiques avaient empêché qu’il se développât. Sous l’influence du mouvement anti-esclavagiste issu de la révolution, ces États votèrent des lois qui mirent fin, en quelques années, à l’esclavage. Au sud, cette institution allait, au contraire, trouver bientôt dans le développement de la culture du coton une cause nouvelle d’expansion.

La pêche était pour les populations de la Nouvelle-Angleterre une source importante de profits. Le poisson et la viande salés, les grains et la farine, le bois fournissaient à leurs navigateurs les éléments d’un commerce fructueux avec les colonies des Antilles, dépourvues de cultures vivrières. Ils en rapportaient du rhum et des mélasses, source d’un trafic nouveau avec la côte occidentale d’Afrique, d’où ils ramenaient des noirs pour les plantations des Antilles et des États du sud. Dans la partie septentrionale de ces États, le nombre des individus s’adonnant aux industries maritimes dépassait le nombre de ceux qui se livraient aux travaux agricoles.

Le commerce venait, comme importance, après l’agriculture. Les routes étaient rares et à peine entretenues. Il n’existait de ponts sur aucune rivière. Pendant la présidence de Washington, deux diligences et douze chevaux suffisaient au transport des marchandises et des voyageurs entre New-York et Boston, les deux grands centres commerciaux du pays, et il ne fallait pas moins de six jours pour faire le trajet7. C’est par mer qu’avaient lieu principalement les relations entre États. Ce commerce de cabotage était presque entièrement fait par les États du] nord, qui accaparaient également le commerce au long cours. Salem, Boston, New-York, Philadelphie, étaient les ports d’armement les plus importants. Après le traité de 1783, l’Angleterre interdit aux marins américains le commerce avec les Indes occidentales. C’était une perte sérieuse pour les marchands et les marins des États du nord, bien qu’une partie de ce commerce continuât à s’effectuer en contrebande, ainsi que s’était toujours fait le commerce avec les Antilles françaises et espagnoles. Ils cherchèrent d’autres sources de profits. En février 1781, l’Empress of China mettait à la voile à New-York, ayant pour but de son voyage Canton, d’où elle revint en mai suivant. En décembre 1786, le Grand Turc partait de Salem pour l’Ile-de-France, l’Inde et la Chine. Ce fut le commencement de relations régulières avec l’Extrême-Orient, et l’origine d’un commerce qui devint la source de quelques grosses fortunes. Des relations s’établirent aussi avec les pays de l’Europe occidentale. A l’époque de l’adoption de la Constitution, en 1789, le commerce avec l’étranger employait une flotte de 123.893 tonneaux8.

L’industrie avait reçu une vive impulsion pendant la guerre de l’Indépendance. Par suite de la difficulté des communications, les habitants avaient dû se préoccuper de fabriquer eux-mêmes un grand nombre des articles d’usage courant qu’ils importaient auparavant d’Angleterre. Encore rudimentaire, l’industrie demeurait pour la plus grande part familiale. Le petit nombre d’ateliers existants se trouvaient dans les États du nord, que l’on appelait déjà les États « manufacturiers », par opposition aux États « agricoles » du sud, mais la différence entre eux était loin d’être aussi accentuée qu’elle devait le devenir par la suite.

Dans son célèbre « Rapport sur les manufactures », de décembre 1791, Alexander Hamilton a laissé d’intéressants détails sur l’état de l’industrie à cette époque. Il ne cite pas moins de dix-sept articles dont la fabrication avait déjà donné naissance à l’exercice de métiers réguliers.

La fabrication du fer avait pris un certain développement dans les États de la Nouvelle-Angleterre, ainsi qu’en Virginie et en Pennsylvanie. Les États-Unis s’approvisionnaient eux-mêmes en clous et pointes. Ils fabriquaient aussi « divers espèces d’outils tranchants et une grande quantité de quincaillerie ».

Les industries du bois étaient parmi les plus florissantes. L’ébénisterie, suivant Hamilton, était à peine inférieure à celle fabriquée en Europe. Mais la plus importante de ces industries était celle des constructions navales. Le grand nombre des forêts et leur proximité de la côte permettaient de construire les navires meilleur marché aux États-Unis qu’en Europe. Les américains avaient, dès la période coloniale, acquis une réelle supériorité à cet égard, et, d’après Bancroft, « plus du tiers du tonnage employé dans le commerce britannique avant la guerre était de construction américaine. » Cette industrie, répandue à l’origine dans toutes les colonies, avait tendu à se localiser. Elle avait son siège principal dans les États de la Nouvelle-Angleterre, de New-York et de Pennsylvanie.

Parlant des industries du cuir, Hamilton dit qu’ « Il est agréable de constater les progrès importants qu’elles ont faits dans leurs principales branches, arrivées à un point où elles peuvent presque défier la concurrence étrangère. Les tanneries, en particulier, sont non seulement exploitées dans diverses parties du pays comme des entreprises régulières, mais, en quelques endroits, elles constituent un élément important des industries domestiques. »

L’industrie textile était encore presque exclusivement familiale. La fabrication des draps communs, serges, flanelles, tricots, calicots, linge de corps et de table, étoffes mélangées de laine et de coton, de coton et de lin, dépassait « souvent les besoins de la famille ; une partie était vendue, parfois même exportée. » « On estime, — dit Hamilton, — que, dans nombre de districts, les habitants fabriquent eux-mêmes les deux tiers, les trois quarts, parfois les quatre cinquièmes de leurs articles de consommation ».

Il existait cependant quelques manufactures d’étoffes de coton : à Beverley, dans le Massachusetts, à Providence, dans le Rhode-Island, et dans l’État de Connecticut. Les Américains connaissaient l’existence du nouvel outillage mécanique récemment appliqué dans cette industrie en Angleterre. Mais celle-ci en gardait jalousement le secret. La législation rigoureuse prohibant l’exportation de ces machines, de leurs modèles et de leurs dessins, avait empêché l’introduction de ces perfectionnements aux États-Unis. Une seule branche de l’industrie des lainages avait atteint, comme entreprise régulière, un réel développement : la fabrication des chapeaux, soit de laine, soit de laine mélangée avec de la fourrure, qui fournissait aux États du nord un article d’échange avec ceux du sud.

La Pennsylvanie trouvait une sérieuse ressource dans la distillation d’une partie de ses récoltes de grains, et la fabrication du rhum avec les mélasses importées des Indes occidentales jouait un rôle important dans l’État de New-York.

Parmi les autres industries ayant quelque importance, Hamilton cite celles du sucre, du papier « presque suffisante pour satisfaire aux besoins du pays », la fabrication du sucre et du chocolat, et l’imprimerie : « Le grand nombre des presses répandues dans l’Union, — dit-il, — paraît donner l’assurance qu’il n’y a nul besoin de recourir aux pays étrangers pour l’impression des livres employés aux États-Unis. »

*
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Pendant la période coloniale, le commerce des colonies était réglementé par la métropole. La déclaration d’indépendance donna aux nouveaux États toute liberté à cet égard. En même temps que la révolution entraînait la chute des pouvoirs coloniaux, elle entraînait celle des systèmes fiscaux existants. De 1776 à 1781, durant la guerre, les impôts anciens cessèrent d’être perçus, et aucune taxe nouvelle ne fut établie. Les États pourvurent aux besoins de la lutte au moyen du papier-monnaie et de la vente des biens des loyalistes ; dans la détresse où les laissaient ces ressources précaires, vite épuisées, ils furent contraints de recourir aux réquisitions en nature.

La guerre finie, il durent, pour faire face à leurs besoins financiers, rétablir des impôts. Le commerce ; qui reprenait avec la paix, offrait une source de revenus facile à atteindre. Le recours aux droits de douane fut donc général. De 1781 à 1788, la législation douanière fut abondante : le Massachusetts et l’État de New-York votèrent chacun sept lois relatives aux droits de douane ; la Virginie en vota douze. Dans les États du sud, ces mesures conservèrent un caractère purement fiscal. Mais, dans ceux du nord, elles prirent rapidement un caractère protecteur, et, dans certains, le Massachusetts et la Pennsylvanie, par exemple, « la protection devint le but particulièrement cherché9. »

La conclusion de la paix avait ouvert pour les industries à peine naissantes une dure période de crise. Les produits étrangers, en particulier les produits anglais, parurent de nouveau sur le marché, faisant une concurrence ruineuse aux produits nationaux. La Grande-Bretagne reprit presque aussitôt la prédominance économique dont elle jouissait avant la déclaration d’indépendance. Elle entendait la garder. En 1783, Pitt, désireux d’établir les liens d’une amitié durable entre l’ancienne métropole et ses colonies émancipées proposa un projet de loi libéral pour réglementer le commerce avec les États-Unis. Ce projet, dont l’adoption, suivant lord Sheffield, « aurait menacé la puissance navale de la Grande-Bretagne », fut repoussé. Le Parlement voulait, par les procédés bien connus des actes de navigation, multiplier les obstacles au développement économique des États-Unis. L’ordre en conseil du 26 décembre 1783 détermina les conditions des rapports commerciaux entre les deux pays. L’importation des produits américains n’était autorisée en Grande-Bretagne que par des sujets anglais et sous pavillon britannique. Les produits agricoles, le bois et le bétail des États-Unis ne pouvaient être importés dans les colonies des Antilles que par navires anglais, et ceux-ci avaient reçu le droit d’exporter aux États-Unis le rhum, le sucre, les mélasses et les autres produits de ces îles. L’application de ces règlements devait se faire cruellement sentir dans les États du nord.

Les hommes d’État anglais refusaient d’accéder aux demandes des Américains en vue de la conclusion d’un traité de commerce. « Il est impossible, — disait lord Sheffield, — de désigner quelque avantage naturel ou matériel que les États américains voudront ou pourront nous accorder, que nous n’obtiendrons pas par le cours naturel des choses10. » Les États essayèrent d’exercer des représailles contre l’Angleterre. Le Massachusetts, le New-Hampshire, le Rhode-Island, qui étaient parmi les plus éprouvés, adoptèrent des actes de navigation, prohibant l’exportation par navires anglais des produits de ces États, et frappant de droits élevés les produits importés sous pavillon britannique. Mais ces mesures individuelles se montrèrent inefficaces. Elles l’étaient d’autant moins, que certains États cherchaient à tirer profit de cette situation : le Connecticut, par exemple, prenant avantage de sa position géographique, proclamait entièrement libre son commerce avec la Grande-Bretagne11. Entre les États eux-mêmes, d’ailleurs, les relations commerciales étaient entravées par des droits de douane : ils traitaient mutuellement leurs produits comme les produits de pays étrangers.

Les faits montraient la nécessité de donner à une autorité supérieure et unique le droit de réglementer la politique commerciale. Dès le 30 avril 1784, le Congrès de la Confédération adoptait une résolution demandant aux États de lui accorder pour quinze années le droit d’édicter un acte de navigation prohibant l’importation ou l’exportation de toutes marchandises dans des navires appartenant aux pays avec lesquels les États-Unis n’auraient pas de traité de commerce, ou montés par des sujets de ces pays. Cette demande fut favorablement accueillie par la population commerçante et maritime des États de la Nouvelle-Angleterre et du centre, mais la population rurale n’y prêta qu’une médiocre attention. Quant aux États du sud, les planteurs craignaient que l’autorité ainsi donnée au Congrès fut employée à leur détriment pour avantager le commerce du nord. Deux ans et demi seulement après la demande du Congrès, tous les États avaient répondu ; mais l’autorisation donnée était accompagnée dans la plupart des cas de tant de conditions et de restrictions qu’il était impossible au Congrès d’en faire usage. Il dut, en octobre 1786, adresser un nouvel appel aux États12.

Le Congrès n’avait pas été plus heureux dans ses demandes en vue de lever un droit de 5 p. 100 sur les importations étrangères, dont le produit devait servir à rembourser les dettes contractées pendant la guerre. Une première fois, le petit État de Rhode-Island fit échouer le projet. La seconde fois, il échoua par la mauvaise volonté de l’État de New-York, dont il fut impossible de vaincre l’obstination.

L’insuffisance des « Articles de Confédération » se faisait de plus en plus sentir. On allait vers l’anarchie. La conférence convoquée à Annapolis, en septembre 1786, sur l’initiative des États de Maryland et de Virginie, pour « considérer combien un système uniforme dans les réglementations commerciales des États peut être nécessaire à leur intérêt commun et à leur harmonie permanente », ne put efficacement délibérer, cinq États seulement ayant envoyé des délégués. Mais elle fut le prélude de la convention qui se réunit à Philadelphie en mai 1787, et donna aux États-Unis une constitution nouvelle et un gouvernement efficace.

La Constitution de 1787, entrée en vigueur le 4 mars 1789, donne au gouvernement fédéral le droit de « régler le commerce avec les nations étrangères, et entre les divers États, et avec les tribus indiennes » (art. 1, sect. 8). Il lui donne également le droit de taxation le plus étendu. Une restriction, cependant, est mise à ce pouvoir. Il est interdit au Congrès de lever « aucune taxe ou droit [de douane] sur les articles exportés d’un État quelconque » (art. I, sect. 9). C’était une garantie exigée par les producteurs de riz et d’indigo de la Caroline du Sud, qui trouvaient à l’étranger le marché le plus important pour leurs produits. Enfin, la Constitution interdit d’une manière absolue aux États d’imposer « aucuns droits sur les importations et les exportations » (art. I, sect. 10)13.

La première question qu’eût à envisager le Congrès, lorsqu’il se réunit, en avril 1789, fut celle des ressources financières. Il fallait faire face aux dépenses courantes et reprendre le service, interrompu depuis près de trois ans, de la dette contractée pendant la guerre. Le gouvernement de la Confédération ne laissait que quelques milliers de dollars, reliquat d’un emprunt obtenu à grand’peine, en Hollande, en 1787. La création de taxes s’imposait. Dès le 8 avril, Madison présentait à la Chambre des Représentants un bill dans ce but. Il proposait simplement de recourir à des droits d’importation. Il semblait dangereux de créer des droits d’accise qui mettraient en contact direct avec les habitants des États, des fonctionnaires d’un gouvernement à peine organisé, et dont l’autorité n’était pas sans causer de fortes appréhensions. La mesure présentée par Madison n’avait à ses yeux qu’un caractère financier, mais les représentants des États demandèrent que les droits proposés fussent utilisés pour protéger les jeunes industries qui s’élevaient.

Dès sa réunion, le Congrès avait reçu des pétitions réclamant des mesures protectrices. La première venait de Baltimore ; elle portait 700 signatures d’artisans, de commerçants et autres habitants. D’autres pétitions furent envoyées par les artisans des villes de New-York, de Boston, les constructeurs de navires de Philadelphie, de Charleston, les citoyens de New-Jersey.

Madison proposait d’imposer des droits spécifiques sur les spiritueux, les mélasses, le vin, le thé, le sucre, le poivre, le cacao et les épices, et de frapper les autres articles d’un droit ad valorem. La discussion qui s’engagea sur la quotité des droits ne dura pas moins de sept semaines.

Le Massachusetts réclamait un droit élevé sur le rhum, pour être protégé contre les distilleries de la Jamaïque, tandis qu’il protestait contre le droit sur les mélasses, matière première pour la fabrication de son rhum, et article d’alimentation. La Pennsylvanie réclamait une protection efficace pour son industrie métallurgique naissante, mais cette demande soulevait l’opposition des États du sud, qui redoutaient une élévation du prix des outils agricoles. Par contre, les représentants de ces États et ceux des régions de l’ouest favorisaient un droit d’entrée sur le chanvre, dont ils voulaient développer la culture. Cette prétention était repoussée par les représentants des États de la Nouvelle-Angleterre, qui appréhendaient une augmentation du prix des cordages, employés en grande quantité par la construction navale. En général, le sud se montra hostile aux élévations de droits réclamés par les États du nord pour les articles manufacturés. Mais aucune objection constitutionnelle ne fut faite au cours des débats sur l’utilisation des droits de douane pour favoriser certaines industries14.

Le tarif du 4 juillet 1789 frappait de droits spécifiques une trentaine d’artieles ; des droits ad valorem variant de 7 1/2 à 15 p. 100 atteignaient un certain nombre de produits, et les articles non énumérés étaient frappés d’un droit de 5 p, 100. Le caractère de cette mesure a été vivement discuté par les auteurs américains. Certains, s’appuyant sur la discussion et sur le préambule même de la loi, qui disait : « Attendu qu’il est nécessaire pour les besoins du gouvernement, pour le remboursement de la dette des États-Unis et la protection des manufactures, que des droits soient imposés... », ont voulu y voir l’adoption raisonnée et franchement voulue de la politique protectionniste qui a aidé si puissamment, suivant eux, au développement économique des Etats-Unis. D’autres ont soutenu, au contraire, que ce tarif n’était protecteur que de nom, et que le peu d’élévation du taux des droits ne permet pas de le regarder comme le précurseur d’une politique qui ne devait triompher qu’un quart de siècle plus tard.

Malgré la modicité de ses droits, le tarif de 1789 semble bien avoir eu, dans l’esprit de ses auteurs, un caractère nettement protectionniste. Ce n’était pas une politique nouvelle : les États s’étaient servis eux-mêmes des droits de douane pour cet objet. Mais on poursuivait sans doute autant un but politique qu’un but économique.

Le développement de l’industrie manufacturière, au moins des industries fondamentales, paraissait nécessaire pour assurer l’indépendance. Washington disait à ce sujet, dans son premier message annuel au Congrès, en décembre 1790 : « Un peuple libre ne doit pas être seulement armé, il doit être discipliné ; à cette fin, un plan uniforme et bien conçu est nécessaire ; et sa sûreté et son intérêt demandent le développement des manufactures qui tendent à le rendre indépendant des autres pour les choses essentielles, principalement pour les approvisionnements militaires. L’avancement de l’agriculture, du commerce et des manufactures par tous les moyens possibles n’aura pas besoin, j’en suis sûr, de ma recommandation... » Ce tarif paraît donc plutôt une mesure opportuniste, que la base d’un système destiné à devenir permanent.

La marine nationale recevait une protection particulière, et autrement importante que celle accordée à certaines industries manufacturières. Le tarif du 4 juillet accordait une réduction de 10 p. 100 des droits sur les produits importés par des navires construits aux États-Unis ou à l’étranger, propriété de citoyens américains. En outre, la loi du 20 juillet, qui créait des droits de tonnage, favorisait également le pavillon américain. Les navires construits aux États-Unis et appartenant à des Américains étaient assujettis à un droit de 6 cents par tonneau, alors que les navires de construction américaine, mais appartenant à des étrangers, payaient 30 cents, et ceux de construction étrangère et propriété d’étrangers étaient frappés d’un droit de 50 cents. Et, tandis que, pour les navires américains, le droit était annuel, les navires étrangers devaient le payer chaque fois qu’ils entraient dans un port15. Cette mesure excluait, en fait, les pavillons étrangers de la navigation de cabotage. En 1793, celle-ci fut expressément réservée au pavillon national16.

La loi du 10 août 1790 augmenta, pour des raisons financières, les droits d’entrée sur les vins, les spiritueux, les thés et le café. Quelques droits frappant des produits manufacturés étaient également relevés ; par contre, le droit sur le chanvre était réduit de 10 p. 100. La même loi modifia la forme de la protection accordée à la marine. La réduction de droits consentie en faveur des produits importés par navires américains fut remplacée par une surtaxe de 10 p. 100 sur les produits importés par navires étrangers.

*
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Les origines de la grande industrie aux États-Unis sont, par une singulière coïncidence, concomitantes avec l’établissement du gouvernement constitutionnel. Les Américains s’efforçaient d’introduire chez eux les perfectionnements apportés à l’industrie cotonnière anglaise par les inventions de Hargreaves, Arkwright, Cartwright. Ils stimulaient de leur mieux l’esprit d’invention. En octobre 1786, la législature de Massachusetts nommait un comité pour examiner une machine nouvellement inventée pour « carder et filer le coton », et, sur son rapport, elle accordait aux inventeurs, Robert et Alexander Barr, une somme de 200 livres sterling pour leur permettre de compléter leur machine. Mais celle-ci, très imparfaite, ne put être utilisée pour la production17.

L’année suivante, une société se créait en Pennsylvanie pour « l’encouragement de l’industrie et des arts utiles ». Elle était ouverte à tous les citoyens des États-Unis, et elle donnait des récompenses et des primes pour les perfectionnements apportés à l’outillage industriel18.

Dès 1790, le Congrès votait une loi introduisant le système des patentes, qui fut remaniée et développée en 1793.

On cherchait également à se procurer en Angleterre même des modèles des nouvelles machines. En 1786, un agent de Tench Coxe, de Philadelphie, avait réussi à constituer une série complète des modèles de la machine d’Arkwright, mais ils furent saisis par les agents anglais la veille même du jour où ils devaient être expédiés19. Un heureux hasard mit, peu de temps après sa fondation, sous les yeux d’un ouvrier anglais, l’annonce d’une des récompenses promises par la Société de Philadelphie.

Samuel Slater, fils d’un agriculteur du Derbyshire, travaillait alors dans la manufacture élevée à Milford par Jeremiah Strutt qui, dès 1771, était devenu un associé d’Arkwright. Slater avait fait un apprentissage dans les ateliers de Strutt ; à l’expiration de son contrat, il y était resté comme surveillant général, et était particulièrement chargé de l’outillage. L’annonce de la Société de Philadelphie le décida à aller chercher fortune en Amérique. Mais, connaissant les règlements stricts de la douane anglaise, il s’appliqua à conserver dans sa mémoire tous les détails des machines qu’il voulait reconstruire dans le nouveau monde, de façon à pouvoir se passer de tous modèles, dessins ou notes. Son but atteint, il s’embarqua à Londres le 13 septembre 1789, gardant son dessein secret, et se donnant pour un ouvrier agricole. Il arriva à New-York le 17 novembre, et se mit en rapports avec des personnes intéressées dans l’industrie du coton. Après quelques tentatives infructueuses, il signait un contrat en janvier suivant avec Almy et Brown, de Providence (Rhode-Island), pour construire un outillage d’après les modèles anglais. Le 20 décembre 1790, la première filature de coton, munie des machines nouvelles, commençait à fonctionner, à Pawtucket, petit hameau d’une douzaine de maisons, sur un cours d’eau qui fournissait la force motrice à l’usine. Le développement de l’industrie fut d’abord assez lent. En 1803, il n’y avait encore que quatre manufactures dans le pays, mais une plus grande activité se manifesta à partir de cette date. En 1808, on en comptait 15 avec 8.000 broches, et l’année suivante, leur nombre s’élevait à 62, avec 31.000 broches20.

L’industrie de la laine suivit à peu près le même cours que l’industrie cotonnière. Le nouvel outillage fut également introduit par des ouvriers anglais : John et Arthur Schofield. Ils substituèrent aux cardes à main, la machine à carder, mais l’application de la machine à filer la laine n’eut lieu que plusieurs années après. La manufacture construite à Byfield, Massachusetts, en 1791, par Arthur Schofield, employait la force hydraulique pour actionner ses machines à carder et à fouler. Le développement de cette industrie fut plus lent que celui de l’industrie cotonnière. Elle rencontrait une difficulté particulière dans la mauvaise qualité de la laine. Dès 1785, l’Association de Pennsylvanie pour le développement de l’agriculture avait offert une médaille à la personne qui introduirait dans l’État un troupeau de moutons mérinos. Les premiers animaux de cette race ne furent cependant introduits aux États-Unis qu’en 1802 : le ministre américain en France, R.R. Livingstone, envoya à sa femme, dans l’État de New-York, deux couples de mérinos français provenant du troupeau de Rambouillet. La même année, le ministre des États-Unis en Espagne, le colonel David Humphreys, de Connecticut, envoyait un troupeau de 100 mérinos espagnols. D’autres envois suivirent ceux-ci, et on estime qu’en 1809, 5.000 mérinos avaient été importés, dont la progéniture fut répandue dans les États de la Nouvelle-Angleterre et du centre, et dans l’ouest, jusqu’à l’Ohio21.

L’industrie métallurgique resta pendant cette période à peu près stationnaire, continuant à employer les méthodes de la période coloniale. Elle était déjà établie à cette époque dans la partie orientale de la Pennsylvanie et dans quelques autres colonies, et la guerre de l’Indépendance lui avait donné une forte impulsion. Vers 1780, des mines de fer avaient été découvertes à l’ouest des Alleghanys. En 1796, après une tentative éphémère quatre ans plus tôt, un fourneau était élevé à Huntingdon, et en 1803 une fonderie était établie à Pittsburg22. Suivant Tench Coxe, il y avait en 1810 dans les États-Unis 153 fourneaux, produisant 54.000 tonnes de fonte ; la Pennsylvanie en produisait à elle seule la moitié, avec 50 fourneaux23,