Les mines et la recherche ninière en Afrique occidentale Francaise

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LES MINES ET LA RECHERCHE MINIÈRE EN AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE @L'Harmattan, 1991 ISBN: 2-7384-09474 Pierre LEGOUX et André MARELLE LES MINES ET LA RECHERCHE MINIÈRE EN AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE Histoire et Témoignages Textes réunis par Jean SERVANT Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS LES AUTEURS Qui sont les auteurs? Ils sont énumérés ci-après par ordre alphabétique, en mentionnant simplement le corps de fonctionnaires auquel ils appartenaient lors de leurs séjours dans les pays décrits (ou, pour les non-fonctionnaires, leur profession) et les périodes pendant lesquelles ils ont été actifs pour ces pays au cours de la période couverte par les souvenirs. Gilbert ARNAUD, ingénieur du corps des mines, en service en AOF de 1934 à 1948, puis en poste à Paris au Bureau minier de la France d'outre-mer de 1948 à 1957, et directeur général de la Compagnie sénégalaise des phosphates de Taïba à partir de 1957. Jean AUDIBERT, ingénieur du corps des mines, directeur général de la Société des mines de fer de Mauritanie (Miferma) à partir de 1956. Guy BERTHOUMIEUX,ingénieur des mines de la France d'outremer, en service en AOF de 1945 à 1953. André BLANCHOT, géologue de la France d'outre-mer, en service en AOF de 1945 à 1960. Roger CAUSSE, ingénieur des mines de la France d'outre-mer, en service en AOF de 1945 à 1960.

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Date de parution 01 janvier 1991
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EAN13 9782296232969
Langue Français

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LES MINES ET LA RECHERCHE MINIÈRE
EN
AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE@L'Harmattan, 1991
ISBN: 2-7384-09474Pierre LEGOUX et André MARELLE
LES MINES ET LA RECHERCHE MINIÈRE
EN
AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE
Histoire et Témoignages
Textes réunis par Jean SERVANT
Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 PARISLES AUTEURS
Qui sont les auteurs?
Ils sont énumérés ci-après par ordre alphabétique, en
mentionnant simplement le corps de fonctionnaires auquel ils
appartenaient lors de leurs séjours dans les pays décrits (ou, pour les
non-fonctionnaires, leur profession) et les périodes pendant
lesquelles ils ont été actifs pour ces pays au cours de la période
couverte par les souvenirs.
Gilbert ARNAUD, ingénieur du corps des mines, en service en
AOF de 1934 à 1948, puis en poste à Paris au Bureau minier
de la France d'outre-mer de 1948 à 1957, et directeur général
de la Compagnie sénégalaise des phosphates de Taïba à
partir de 1957.
Jean AUDIBERT, ingénieur du corps des mines, directeur
général de la Société des mines de fer de Mauritanie (Miferma)
à partir de 1956.
Guy BERTHOUMIEUX,ingénieur des mines de la France
d'outremer, en service en AOF de 1945 à 1953.
André BLANCHOT, géologue de la France d'outre-mer, en
service en AOF de 1945 à 1960.
Roger CAUSSE, ingénieur des mines de la France d'outre-mer,
en service en AOF de 1945 à 1960.
Alexis CHERMETTE, géologue de la France d'outre-mer, actif en
AOF avant 1932 dans « le privé », en service en AOF de 1932
à 1951 (de 1948 à 1951 au titre du Bureau minier de la France
d'outre-mer) et de 1954 à 1956, puis chargé de mission à partir
de Paris au Bureau minier devenu en 1959 Bureau des
recherches géologiques et minières.
Casimir COIN, ingénieur des travaux publics de l'État (mines),
en service en AOF de 1949 à 1960.
Jean-Yves EICHENBERGER, ingénieur civil des mines (Paris),
directeur des affaires africaines de la Société des Bauxites du
Midi de 1949 à 1956, et président de cette société très active
en Guinée, à partir de 1956.
4Guy GUÉRIN-VILLEAUBREIL,géologue de la France d'outre-mer,
en service en AOF de 1952 à 1957, directeur de la mission
de prospection pétrolière de la société PREP A au Djado de
1960 à 1964.
Jean-Marie LAMBERT, ingénieur civil des mines (Paris),
directeur du syndicat d'études et de recherches de l'Inchiri à
Akjoujt (Mauritanie) de 1952 à 1956, directeur local de la
Société des mines de cuivre de Mauritanie (Micuma) à partir
de 1956.
Pierre LEGOUX, ingénieur du corps des mines, en service en
AOF de 1934 à 1939, en poste à Paris au ministère de la
France d'outre-mer de 1945 à 1953, administrateur directeur
général de la Compagnie minière de Conakry de 1953 à 1960.
René MALAURENT, ingénieur civil des mines (Nancy), chef de
mission de 1945 à 1949 pour la Société anonyme de
recherches et d'exploitations minières en Côte d'Ivoire (Saremci) et
directeur de cette société à partir de 1949.
André MARELLE, ingénieur du corps des mines, en service en
AOF en 1948, en poste à Paris au ministère de la France
d'outre-mer à partir de 1952.
Alphonse OBERMULLER, géologue de la France d'outre-mer, en
service en AOF de 1934 à 1945, en poste à Paris au
ministère de la France d'outre-mer à partir de 1946.
Jacques PECCIA-GALETTO, ingénieur du corps des mines,
directeur de la Compagnie de Mokta pendant l'étude et la mise
en valeur du gisement de manganèse de Grand Lahou (Côte
d'Ivoire) à partir de 1956.
Hervé ROBIN, géologue puis ingénieur des mines de la France
d'outre-mer, en service en AOF de 1945 à 1960 avec une
interruption pour un séjour au Togo en 1956-1957.
Jean SERVANT,ingénieur du corps des mines, en service en AOF
de 1951 à 1956.
Jean-Paul SPINDLER, géologue de la France d'outre-mer, en
service en AOF de 1945 à 1960.
5SOMMAIRE
- L'Afrique Occidentale Française avant la Seconde
Guerre mondiale (P. Legoux). . . . . . . . . . . . . . . . .. 9
- L'Afrique Occidentale Française de 1944 à 1960
(A. Marelle). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . .. . . . . . . . 31
- Témoignages. . . . . . . . . . . . . .. . .. . . . .. . . . . . . . . .. 123
1. Difficultés d'un géologue inexpérimenté débutant en
AOF (A. OBERMULLER). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 125
2. Quelques réflexions sur la vie du géologue en brousse
et à Dakar (A. CHERMETTE) 133
3. Le fer et le titane dans le Haut-Dahomey
(A. CHERMETTE). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 139
4. Les premières reconnaissances du gîte aurifère de Hiré
(Côte-d'Ivoire) (A. CHERMETTE) 141
5. Quelques notes sur le Togo (A. CHERMETTE) 143
6. Dakar, capitale de la géologie de l'ouest africain
1945-1960 (C. COIN) 147
7. Le placer de la Perma (A. CHERMETTE) 154
8. La vie dans un cercle de brousse; mission
d'exploration et de prospection dans la région du Bas-Cavally
(H. ROBIN) 158
79.La Mission minière du Cavally et l'École de Moniteurs
de mines (R. CAUSSE) 164
10. L'or en Guinée (A. CHERMETTE) 167
Il. La découverte du premier indice de cuivre natif d'Ity
(R. CAUSSE) 171
12. Souvenirs de bauxite et de Guinée - Les Bauxites du
Midi (J.- Y. EICHENBERGER) 173
13. Le diamant en Guinée (situation en 1957-58)
(R. CAUSSE) 213
14. Chronique de la Saremci (1945-1962) ou le diamant en
Côte-d'Ivoire (R. MALAURENT). . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 230
15. Compagnie minière de Conakry (P. LEGOUX) 261
16. Découvertes des gisements de fer d'Idjill
(A. BLANCHOT) 275
17. La vie à Fort-Gouraud en 1948 (A. BLANCHOT) 278
18. Souvenirs sur Miferma (J. AUDIBERT) 280
19. Mission à Fort-Gouraud (février 1952 :naissance de
Miferma) (1. SERVANT) 288
20. Les débuts de Miferma (J .-P. SPINDLER) 298
21. La découverte du gisement de Taiba (G. ARNAUD). 305
22. D'un puits à l'autre: mes années 50 en Mauritanie
(J .-M . LAMBERT) 313
23. Les phosphates au Sénégal (G. BERTHOUMIEUX) 329
24. Découverte des indices de manganèse de Grand Lahou
(R. CAUSSE) 332
25. Le manganèse de Grand Lahou (J. PECCIA-GALETTO) 335
26. Le Djado : un bassin sédimentaire... qui aurait pu être
pétrolier (G. GUÉRIN-VILLEAUBREIL).. . . . . . . . . . . . .. 339
- Index des noms cités 353
8L'Afrique Occidentale Française
avant
la Seconde Guerre mondiale
Pierre Legoux
(Juin 1985)
La reconnaissance géologique et le développement minier de
l'Afrique Occidentale Française ont connu, pendant de longues
décennies, un énorme retard par rapport aux territoires
britanniques de la même région. La raison en est double.
D'un côté les milieux d'affaires français étaient dans ces pays
beaucoup plus orientés vers des préoccupations commerciales
qu'industrielles. En France on pensait surtout aux industries
lourdes, houillères, sidérurgie, grosse industrie chimique; et il
n'existait pas d'entreprise française possédant à la fois la technique,
le goût du risque et les moyens financiers nécessaires pour
s'attaquer aux énormes problèmes posés par la reconnaissance
géologique et l'exploration minière d'un sous-continent mal connu et
peu équipé. Ce fut le mérite de Fernand Blondel d'essayer
d'attirer l'attention des milieux d'affaires sur ces problèmes dans des
conditions sur lesquelles nous reviendrons. Il fallait changer des
mentalités et créer un état d'esprit nouveau. Cette constatation
est d'autant plus surprenante que le Maroc à la même épo9ue
ne souffrait pas des mêmes réserves; mais, à l'initiative d'Eric
Labonne, l'attention avait été attirée par la création en 1928 du
Bureau de Recherches et de Participations minières, initiative
d'inspiration socialisante étonnante pour l'époque, mais bien dans
9la ligne de la création quelques années auparavant de l'Office
Chérifien des Phosphates.
Du côté de l'Administration coloniale, imprégnée de
conceptions humanitaires et assez peu ouverte aux considérations
économiques, la même conversion était nécessaire. C'est l'époque
où, non sans raison, Delavignette chantait le « paysan noir ».
Au cours des années 30, à un moment où un petit groupe
travaillait déjà à cette évolution, un gouverneur dit un jour à un
agent du service des mines rentrant de tournée: « Et surtout ne
trouvez pas de mine; vous allez prolétariser ces pauvres gens ».
Peut-être n'avait-il pas aussi complètement tort qu'il peut
paraître ; mais l'évolution mondiale en a voulu autrement et l'on en
voit aujourd'hui les effets heureux et moins heureux.
La première initiative fut donc individuelle. Un homme seul,
Henry Hubert, à qui on ne rendra jamais assez hommage,
encouragé par les universitaires auprès de qui il avait pris sa licence
ès sciences naturelles, et tout spécialement par Alfred Lacroix,
avait été en 1904 engagé comme « adjoint des Affaires
indigènes » bien qu'il fût diplômé de l'École coloniale. Affecté au
Dahomey, il fut chargé par le gouverneur Liotard de lever la
carte du pays et recueillit les éléments d'une thèse de doctorat
préparée pendant ses congés et soutenue en 1908. Affecté ensuite
à Dakar il trouva le même soutien auprès des gouverneurs
généraux Roume et William Pont y qui lui permirent d'étendre ses
AOF. Ainsi commença une mer-investigations à l'ensemble de l'
veilleuse épopée. En vingt ans, il parcourut seul, à pied et
quelquefois à cheval, sans autres moyens que ceux que ses
camarades administrateurs pouvaient lui prêter, des milliers de
kilomètres (1) à travers toute AOF. Une première carte de l'AOF paraîtl'
en 1911 à l'échelle du 1/5 000 oooe suivie d'une révision en 1919.
Il crée à Dakar une collection-musée. C'est lui qui dégagea les
grandes lignes de la structure de l'Afrique occidentale et les fit
connaître au monde scientifique par de nombreuses notes et
études et par la publication de cartes de reconnaissance au
1/1 000 OOOe. Bien que simples cartes d'itinéraires, ces cartes
constituèrent longtemps le seul document cartographique géologique
disponible, et ses analyses la seule interprétation structurale du
pays.
A son retour de congé en 1924, Henry Hubert est chargé du
Service météorologique de l'AOF (2) et ses nouvelles fonctions
lui interdisent désormais les longs et lents déplacements; il doit
alors abandonner le travail de reconnaissance qu'il avait
entre(1) A la fin de son séjour au Dahomey il estime avoir déjà parcouru
quelque 7 000 km.
(2) H. HUBERT s'intéressait depuis longtemps à la météorologie et avait
publié des notes scientifiques de cette discipline et notamment dès 1916 un
ouvrage sur la météorologie du Soudan.
10pris avec tant d'opiniâtreté et de mérite. Il ne retrouve pas ses
collections et les mauvaises langues racontent qu'elles auraient
servi à remblayer les rues de la ville de Dakar - qui en avaient
bien besoin! (3) - La dernière contribution d'Henry Hubert fut
la publication en 1932, grâce à F. Blondel, d'une conférence faite
au Muséum et en 1934 d'une carte au 1/5 000 000 dans l'Atlas
des Colonies françaises de G. Grandidier. Il est remarquable que
la préoccupation centrale d'Henry Hubert a toujours été
scientifique et qu'il s'est fort peu soucié de prospection minière, ce
que personne n'aura le mauvais goût de lui reprocher.
A partir de 1923, toute activité géologique d'ensemble, même
modeste, cesse. Certes des géologues ou bien parcourent
certaines régions à l'occasion de missions (on peut citer André
Lenoble au Soudan en 1926, Raymond Furon au Soudan en 1927/28,
Théodore Monod en Mauritanie en 1928, Enzo de Chételat au
Dahomey et en Haute-Volta en 1928, Aubert de la Rüe en
Côted'Ivoire en 1930), ou bien sont affectés à certains territoires
(Victor Pérébaskine au Soudan et au Dahomey, Alexis Chermette
au Dahomey). Mais tous n'ont que peu de moyens, et l'on
raconte même l'histoire d'un géologue qui, en raison de sa
compétence sur le sous-sol, aurait été chargé d'établir un plan des
égouts d'Abidjan.
C'est alors que débarque à Dakar, en 1927, un jeune
ingénieur des mines, Jean Malavoy, qui constate le vide auquel il
est confronté (4). Affecté à la Section des Mines de l'Inspection
générale des travaux publics, il se sent fort peu motivé pour les
travaux administratifs dans un pays où l'industrie minière est
presque inexistante; il entreprend à son tour de parcourir ce vaste
pays, passant de longs mois en brousse, rapportant de
nombreuses notes et d'abondants matériaux qu'il ne prit que rarement
le temps de mettre en forme et d'étudier, pressé de repartir sur
le terrain. Le service géologique, formellement créé en 1921 du
temps d'Henry Hubert, est réorganisé en 1930, chichement doté
(sur une subvention (5) de la Banque de l'Afrique occidentale
versée en contrepartie du privilège d'émission) en 1930 ; cela
permet de recruter des géologues contractuels. Dans cette tâche, il
avait été fortement aidé par Fernand Blondel. En 1928 ce
dernier avait quitté le Service géologique de l'Indochine (où il avait
pris la suite de Charles Jacob et qu'il avait laissé à Fromaget)
(3) Dix ans plus tard, ma voiture s'est encore ensablée dans des rues du
Plateau; mais les broussards savaient comment s'en sortir.
(4) Lors du départ, en 1935, de J. MALAVOY,épuisé et excédé par les
difficultés et l'incompréhension administrative, un haut fonctionnaire dakarois
annota son rapport, fort peu administratif il faut le reconnaître: « Enfin
Malherbe vint». Il ne croyait pas si bien dire.
(5) 2 millions de F.
Ilet le Service des Mines (où il avait succédé à Lochard peu de
temps auparavant). Au lieu de rentrer directement en France, il
avait visité Java, l'Afrique du Sud (où, auprès de Charles Jacob,
il avait représenté la France au Congrès géologique de Prétoria,
et lui avait fait confier la préparation de la carte géologique
internationale de l'Afrique contre l'avis des Allemands, candidats à
cette tâche (6», les Rhodésies, le Congo, puis l'AEF et l' AOF.
Il est utile d'ouvrir ici une parenthèse qui dépasse l'AOF. Au
cours de son voyage de retour, Fernand Blondel avait été frappé
par le contraste entre les pays administrés par la Grande-Bretagne
et par la France. Rentré à Paris, il s'adressa directement aux
milieux d'affaires, leur reprochant leur désintérêt pour les
possibilités minières africaines; on le prit au mot en le chargeant.
de mettre en place un organisme de promotion et en tout
premier lieu de rassembler une documentation. C'est ainsi que furent
créés par le Comité des Forges, le Comité des Houillères et la
Chambre syndicale des Mines métalliques, en 1930 le Comité
'd'Études minières pour la France d'outre-mer, puis en 1931 le
Bureau d'Études géologiques et minières coloniales (7) ;que
furent organisées des conférences au Muséum à partir de l'hiver
1931-32, et les stages précoloniaux de l'École des Mines de
SaintÉtienne (8). Il apparaissait en effet nécessaire de donner aux
jeunes chercheurs appelés à travailler en Afrique ou en Asie un
complément de formation car l'enseignement traditionnel scientifique
français ne les y préparait pas suffisamment. C'est ainsi que ceux
qui eurent à travailler sur le craton ouest-africain durent
découvrir une géologie dont l'enseignement officiel français faisait peu
état et que probablement il connaissait mal. A partir de 1932,
le BEGMC publie une revue nouvelle pour la diffusion des
informations (9) et la série classique des livres à couverture bleu ciel
(6) « On ne verra jamais cette carte », avaient-ils aimablement conclu. En
fait, grâce à l'obstination de F. BLONDEL,le travail était très avancé en 1939
et la dernière feuille fut présentée au Congrès d'Alger en 1952.
(7)Le BEGMC subsiste aujourd'hui sous la forme du Centre d'Études
géologiques et minières devenu depuis 1981 le Centre international pour la
formation et les échanges géologiques (CIFEG). Inutile de dire que, créé sous la
forme juridique d'un fondation, il a vu fondre sa dotation initiale et ne vit
plus que de subventions, ce que le Conseil d'État eut du mal à admettre
lorsque le Bureau reprit son activité en 1946 après la guerre.
(8) Transférés ensuite à l'École des Mines de Paris, ces stages sont à
l'origine de la Quatrième Année de l'École des Mines (l'année Raguin puis
Pelissonnier) .
(9)La chronique des Mines coloniales, après avoir plusieurs fois changé
de nom pour s'adapter à l'environnement politique, subsiste aujourd'hui sous
la forme de Chronique des Mines et de la Recherche Minière publiée par les
soins duBRGM. Cette longue collection constitue aujourd'hui une source
irremplaçable pour l'histoire de la recherche géologique et minière en Afrique, que
103, rue de Lille à Paris.l'on peut consulter au CIFEG -
12sur la géologie et les mines de la France outre-mer, qui, pour
l'essentiel, reproduisent les conférences du Muséum. Dans cette
série, le livre de F. Blondel sur les « Vieilles Plateformes » (10)
comble les déficiences d'un enseignement français alors beaucoup
plus orienté vers la stratigraphie et la tectonique hercynienne ou
alpine que vers l'étude de ces terrains trop anciens pour que l'on
y trouve des fossiles bien conservés.
On ne manquera pas de remarquer que toute cette
documentation, rassemblée à la suite d'une initiative privée, est rendue
intégralement publique; tout ce travail de collecte de
l'information, de synthèse et de diffusion s'est révélé extrêmement utile
et a probablement permis de sauver des informations éparses et
de les coordonner. Il faut ajouter que les fondateurs du Comité
et du Bureau continuèrent à se désintéresser des affaires
d'outremer. La déficience du ministère des Colonies est flagrante; une
Section des Mines y végète, rattachée à l'Inspection générale des
travaux publics et confiée à des agents subalternes, alors que la
forte personnalité de F. Blondel, et les contacts directs qu'il
établit avec l'Afrique et ceux qui y travaillent, apportent à ceux-ci,
outre les informations dont ils ont besoin, un solide soutien
moral. Le ministère devait à plusieurs reprises en prendre
ombrage.
Revenons à l'AOF en 1931. Jean Malavoy peut recruter. Au
début il trouva peu de candidats et les premières équipes furent
formées des fils de Russes blancs ayant fait leurs études en
France; certains d'entre eux se révélèrent d'excellents géologues.
Par la suite la formation précoloniale fournit des éléments de
valeur en provenance soit des facultés, soit de l'Institut de
géologie appliquée de Nancy (11), soit de l'École des Mines de Paris.
A partir de 1934, le Service géologique reçoit une nouvelle source
de financement: sur un emprunt de l'AOF d'un montant de 1,7
milliard, la géologie reçoit 12 millions soit 0,7 °70; à défaut de
la richesse, c'était la sécurité pour plusieurs années, mais les frais
locaux des missions géologiques restaient à la charge des
territoires, alors appelés colonies, où ils opéraient.
En 1932 le Service compte Il géologues (12). Le travail
commence à s'organiser en vue d'un levé de la carte géologique au
(10) F. BLONDELtenait beaucoup à ce que l'on écrivît « Plateformes » et
non « Plates-formes» comme le dictionnaire l'exige.
(11) Fondé bien auparavant par le père de Maurice Nicklès qui devait
consacrer toute sa carrière à la géologie de l'AOF et l' AEF, devenu par la suite
l'École Nationale supérieure de Géologie appliquée et Prospection minière qui
fut une pépinière de géologues africains et malgaches, ces « mining geologists»
dont on avait tant besoin.
(12) DOBJANSKY,C. SKAWICH,R. GOLOUBINOW,E. de CHÉTELATremplacé
par J. GOOR, M. BOLGARSKY,J. POSTOVOY, J. SAGATZKY,R. PROKOPENKO
remplacé par A. CHERMETTE,Louis BAUD, S. SERPOKRYLOF, N. REFORMATSKY par R. LAMBERT.Voir à ce sujet le témoignage n° 2 A. CHERMETTE:
quelques réflexions sur la vie du géologue en brousse et à Dakar.
13III 000 OOOeavec détails au 1/500 OOOesuivant un programme
qui avait été mis au point lors du passage de F. Blondel. On
avait défini des régions d'intérêt prioritaire qui devaient être
couvertes par un quadrillage d'itinéraires à une maille moyenne de
25km. A Dakar, Pierre Faucheux veille sur la documentation
et crée le laboratoire de minéralogie-pétrographie, l'équipe de
matériel optique et le complète d'un atelier de fabrication de
lames minces de roches. Plus tard un naturaliste, Marcel
Combier, sera extrait par Malavoy des paperasseries de la direction
des finances pour assister P .Faucheux.Le laboratoire de
chimie est confié à Paul Rose qui y consacrera toute sa carrière.
Le Service géologique publie en 1932 son premier rapport annuel
imprimé et largement diffusé. En 1933, venant de Rabat où il
avait appris auprès de la Direction des Mines et de la Géologie
du Maroc comment fonctionne un service bien organisé et équipé,
Pierre L.egoux arrive à Dakar pour seconder J. Malavoy et assurer
la continuité du service pendant les longues tournées de brousse
de ce dernier (13).
En 1933, le personnel scientifique est largement renouvelé:
pour remplacer les partants arrivent Jean Archambault, Daniel
Bonnault,Lucien Bouige, Fernand Jacquet, Maurice Nicklès ; à
la minéralogie, André Choubersky remplace Marcel Combier (14).
Un dessinateur cartographe diplômé de l'IGN, R. Lemonnier est
recruté. Les publications comme.ncent de façon assez
désordonnée, soit à la Société géologique, à l'Académie des Sciences ou
sous forme de thèses. La reconnaissance géologique est
réorientée ;on commence à se préoccuper de prospection à l'occasion
des itinéraires géologiques; et tout spécialement de prospection
alluvionnaire. La prospection géochimique n'est pas encore
inventée et l'on espère par l'étude des minéraux lourds recueillir des
indications sur certaines possibilités régionales ;des quantités de
concentrés seront ainsi recueillies qui, malheureusement, ne seront
pas toujours étudiées, faute de temps et de moyens, au
laboratoire.
Avec l'arrivée en 1934, d'un second adjoint, Gilbert Arnaud,
et du géologue Alphonse Obermuller, l'équipe est constituée. Elle
était complétée par les prospecteurs Beaulaton, Camusat,
Pinget, Cambay.
Jusqu'à l'après-guerre, le service resta médiocrement installé
dans un vieil immeuble de l'Avenue Roume, dont il occupa
pro(13) Il trouve au Service, pour l'ensemble de la Section des Mines de Dakar
et des Services locaux MM. LAVILA,NALIN, ENGLER, TRÉLIS, SAY, BARDIN,
DURIN, QUATREBRAS,LOCHET, tous anciens des Écoles Techniques des Mines
d'Alès et de Douai.
(14) Qui laisse une remarquable carte de détail de la ville de Dakar publiée
deux ans plus tard.
14gressivement les divers étages. C'étaient les anciens bureaux du
Trésor et P. Legoux commença sa carrière derrière un guichet.
Collections et laboratoires étaient au fond de la cour (que nous
ne traversions pas sans prendre la précaution de mettre notre
casque !).Les géologues, absents la plus grande partie du temps,
n'avaient pas, au moins au début, de bureaux.
Cette époque fut pour ceux qui la vécurent une expérience
exaltante et dure dont les géologues d'aujourd'hui peuvent
difficilement imaginer les conditions (15). Il n'existait pour ainsi dire
pas de routes en AOF ; les postes administratifs de l'intérieur
étaient reliés par des pistes de terre ou de latérite impraticables
aux voitures en saison des pluies; les ponts de bois étaient
chaque année emportés par les le service n'avait pas de
voitures. Les géologues partaient pour des tournées de 8 à 9 mois,
ne revenant à Dakar que pour l'hivernage, au cours duquel ils
mettaient leurs notes en ordre, étudiaient leurs échantillons,
dessinaient leurs cartes et rédigeaient leurs rapports avant de repartir.
Chaque jour ils parcouraient à pied avec une équipe nombreuse
recrutée sur place une vingtaine de kilomètres, relevant leurs
itinéraires à la boussole et à la roue de bicyclette (car il n'existait
pas de fond topographique précis), couchant chaque soir dans
un nouveau village; car les villages africains étaient tenus par
l'administration de maintenir en bon état une case africaine, le
« campement» ou « case de passage» à la disposition des
visiteurs ; en fait il en passait fort peu ; seuls les forestiers, les
géologues et mineurs, et les géographes là où l'on commençait à
lever la carte régulière, parcouraient ces pistes de brousse, et bien
entendu les administrateurs lors des tournées de recensement ou
à l'occasion de la collecte de l'impôt de capitation (le « limpo »
comme disaient les gens du pays, ce qui leur posait bien des
problèmes car les échanges monétaires étaient rares). Ces longues
étapes dans un environnement qui n'avait pas bougé depuis des
siècles étaient pour le nouveau venu une occasion d'incessantes
découvertes, mais il se lassait vite de ce pittoresque pour ne
songer qu'à son travail et à la peine du jour. Levé avant l'aube,
solidement restauré, on partait au point du jour pour profiter
des heures fraîches; à cette heure les animaux ne se cachent pas
encore sous les feuillages, la brousse est bruis sante et les ombres longues. Quelque temps plus tard le gros de l'équipe, resté
pour lever le camp, dépasse le géologue que ses observations
retardent. Puis le soleil monte. Vers dix heures un
arrêt-cassecroûte permet de mettre un peu d'ordre dans les cailloux, qu'il
faut numéroter sans tarder; puis on repart et l'on marche bien
(15) Voir témoignages nos 1 et 2 : A. OBERMULLER,Difficultés d'un
géologue inexpérimenté débutant en AOF et A. CHERMETTE,Quelques réflexions
sur la vie du géologue en brousse et à Dakar.
15au-delà du moment où le soleil vertical ne porte plus d'ombre
et l'on arrive au village où le campement est déjà installé. Les
villageois ont apporté du bois, le poulet, des fruits, du miel ou
du lait suivant les ressources locales; les femmes sont allées à
la rivière et rapportent l'eau sur les têtes dans des calebasses
couvertes de feuilles. La nourriture pour les porteurs est
préparée par le village. Après une sieste, une douche dans un tub
pliant, il faut sans plus tarder classer et étiqueter les
échantillons, rédiger un compte rendu sommaire de la journée. Si
l'endroit s'y prête, quelques coups de fusil permettent de varier
le menu, ou même de donner aux Africains un peu de viande;
et puis la nuit tombe brusquement. On mne à la lueur de la
lampe à pression. Et le lendemain matin, après avoir essayé
d'indemniser le chef de village par un cadeau correspondant à
une estimation de ce qu'il a fourni (car on n'achète pas, on
échange de bonnes manières), on repart pour une nouvelle
~tape ; il n'est pas question de frigidaire, ou de vacation radio;
tout au plus raconte-t-on l'histoire probablement apocryphe de
'ce géologue qui cultivait de la salade dans une calebasse portée
d'étape en étape sur la tête d'un de ses hommes. Et l'on
trouvera, peut-être, du courrier (et une circulaire de Dakar) lorsque
l'on reviendra dans deux ou trois semaines au poste
administratif.
Là, dans ce pays où passent peu d'étrangers, celui qui vient
d'ailleurs est toujours accueilli avec l'hospitalité africaine; on
remercie en apportant un peu de distraction à ces gens isolés,
en racontant les potins du chef-lieu ou les histoires que l'on a
pu recueillir au cours des étapes précédentes.
En forêt le rythme est le même, mais l'ambiance différente;
on souffre moins du soleil, plus de lourdeur humide. Piste
glissante, absence de vues rendant l'orientation difficile, et
quelquefois le soir une fausse fraîcheur trompeuse qui regroupe les
porteurs autour de feux de camp.
Ajoutons, pour revenir à la géologie, l'immensité et la
monotonie du pays, la rareté des affleurements. Dans les pays à
cuirasse latéritique, on peut parcourir des dizaines de kilomètres sans
trouver un caillou sain et il faut observer les variations subtiles
d'aspect et de structure de la latérite; dans les pays de forêt
l'altération peut atteindre des dizaines de mètres d'épaisseur;
aussi faut-il profiter des rivières et marigots, seuls endroits où
des affleurements existent peut-être ; on y fera aussi quelques
battées, mais on ne peut trop s'attarder car l'étape est longue.
C'est ainsi que travaillent dans des conditions sévères des
géologues contractuels mal payés, sans garantie de carrière, mais
attachés à leur recherche; les plus brillants en tireront une thèse de
doctorat. La question d'un statut se pose déjà mais ne sera réglée
que plus tard.
16A partir du momeIltoù il s'agit d'un travail collectif, se pose
une question délicate. La géologie n'est pas une science exacte
et l'interprétation y joue un grand rôle, tout spécialement dans
des pays où les affleurements sont très discontinus. Si la
géologie ne s'arrête pas aux frontières, il n'y a pas non plus
nécessairement de failles sur les limites des terrains dévolus à l'un ou
à l'autre. Une certaine coordination doit être assurée et la tâche
en revient, à cette époque, à des garçons qui n'ont pas la même
formation que les géologues de terrain, mais possèdent des vues
d'ensemble. Il en résulte inévitablement des tensions (16). Celles-ci
furent particulièrement vives quand il fallut mettre toute l'équipe
d'accord sur un mode uniforme de rédaction des cartes, puis plus
tard, quand il s'agit de préparer une présentation synthétique de
l'avancement des travaux. Mais l'arbitrage, pour n'être pas
toujours facile, n'empêcha jamais la publication des résultats des
uns et des autres; bien au contraire, ils y étaient encouragés et
de nombreuses notes scientifiques virent le jour comme en
témoigne la bibliographie que publie chaque mois la Chronique.
Henry Hubert avait clairement caractérisé les grands
ensembles géologiques: un complexe de roches éruptives et
métamorphiques tectonisées, surmonté de « grès siliceux horizontaux »,
série compréhensive (silurien à carbonifère) et enfin, dans les
régions sahariennes et au voisinage des côtes, des dépôts
secondaires et tertiaires. Dans le premier ensemble, il distinguait des
« gneiss» considérés comme « archéens» suivis par des « schistes
et quartzites redressés» assimilés à l'algonkien, et des roches
sédimentaires métamorphisées. Il fallait débrouiller ce complexe. Les
Anglais de Gold Coast (l'actuel Ghana) étaient beaucoup plus
avancés sur ces sujets que les Français, mal préparés à ces
problèmes par l'enseignement reçu. Une première option consista à
reconnaître que les gneiss d'Henry Hubert, désormais désignés
comme « granito-gneiss », car largement d'origine ortho, étaient
intrusifs dans les « schistes et quartzites» (l'actuel birrimien) et
non antérieurs. Le fait, pressenti par Malavoy, fut confirmé par
des observations de P. Legoux en Guinée. L'existence
providentielle dans la documentation du Service de certains travaux
finlandais fournit les éléments de comparaison nécessaires et le mot
de migmatite fut alors pour la première fois employé en
Afrique occidentale, et des faciès de grande profondeur décrits un
peu plus tard (17). H. Hubert avait pressenti l'extension
possi(16) Un cas extrême et un peu caricatural fut la fureur d'un géologue qui
n'avait pas été autorisé à publier des traces de glaciation récente en
HauteGuinée; on parla de « science officielle ».
(17) Il est remarquable de constater que, dans le livre jubilaire de la Société
géologique de France, publié en 1980 à l'occasion du cent cinquantenaire de
cette société savante, certaines notes sur ce sujet furent relevées comme des
faits nouveaux importants pour l'époque (1937-1938).
17ble du tarkwaïen de Gold Coast en AOF ; c'est également à cette
époque que L. Bouige et D. Bonnault le reconnurent en
Côted'Ivoire sous le nom de « série arénacée » et que l'on commença
à décrire des manifestations d'une phase tectonique antérieure
au dépôt des grès horizontaux sous le vocable de « séries
plissées intermédiaires». Mais à l'époque on ne possédait pas encore
les moyens de datation indispensables pour y voir clair dans le
complexe debase.
C'est pendant cette période que se place l'histoire amusante
et assez ridicule de la météorite de Chinguetti.
Dans le courant des années 20, un officier méhariste avait
rapporté au Muséum un échantillon météoritique et raconté avoir
été conduit par des Maures dans des conditions mystérieuses sur
l'emplacement où il l'avait recueilli, une montagne toute noire
qui paraissait constituée du même matériau. Lors de sa longue
et périlleuse tournée mauritanienne de 1930, Jean Malavoy avait
cherché cette énorme météorite et, n'ayant rien trouvé, avait
conclu, un peu rapidement, qu'elle n'existait pas. En 1934 arrive
à Dakar, pour une nouvelle exploration en Mauritanie,
Théodore Monod; il est chargé de mission par des organismes
prestigieux (Académie des Sciences, Université de Paris), par les
ministères de l'Éducation nationale et des Colonies, qui tous lui ont
accordé leur patronage mais très peu de moyens. Il est
notamment chargé de retrouver la météorite, à la suite d'un vœu émis
par un congrès international d'astrophysiciens qui pensaient à une
seconde météorite de l'Arizona. Il se présente au Service pour
demander le patronage - et l'aide matérielle - du
Gouvernement généraL A ma grande confusion, tout ce que
l'Administration offrit à cet explorateur saharien fut la gratuité des
transports sur les voies fluviales exploitées par l'administration (18).
Cet incident courtelinesque donne la mesure de la façon dont
l'exploration du sous-sol était prise au sérieux par certains
cercles administratifs de Dakar. La mission de Th. Monod fut une
des plus fructueuses de celles que ce prestigieux explorateur
polyvalent fit au Sahara occidental, notamment la découverte du
gothlandien daté des graptolites et la datation du dévonien du
synclinal de Taoudéni. Monod nonplus ne trouva pas la météorite
et, beaucoup plus tard, m'avoua qu'il doutait de son existence.
Les photographies aériennes dont on dispose maintenant tendent
à confirmer cette opinion.
Jean Malavoy part donc en 1935, épuisé physiquement et
moralement. Il avait eu le mérite de prendre conscience des
problèmesposés par la reconnaissance de cet immense pays, de
rassembler une première équipe et de lui donner l'exemple en payant
(18) Sur l'intervention du service, on finit tout de même par lever cette
restriction.
18de sa personne.. Dur pour lui-même, il était exigeant pour ses
collaborateurs et les anecdotes abondent d'instructions qui,
prises à la lettre, peuvent paraître excessives aujourd'hui dans la
forme très directe qu'il leur donnait (19) ;mais sa propre rigueur,
l'unique pensée dont tous le savaient animé, son style original
de vie lui méritaient d'être considéré par les géologues comme
l'un d'eux et faisaient accepter ce que l'on n'aurait pas toléré
d'un autre. Il était unanimement aimé et respecté de son
équipe (20).
Il partait lassé par les entraves administratives de tout ordre,
par l'étroitesse des crédits et les traitements médiocres des
géologues et prospecteurs, par la mesquinerie tatillonne des services
administratifs. Mais surtout il était écœuré par l'incompétence
et l'incompréhension des services des Travaux Publics auxquels
il était subordonné, aussi bien à Paris qu'à Dakar; des pers
onnalités importantes ne lui faisaient pas confiance et lui donnaient
des instructions pour le moins contestables. A juste titre, il pensait
qu'avant de faire de la prospection de détail il faut connaître
le terrain pour savoir quoi et où rechercher et qu'au point où
l'on en était on pouvait tout au plus relever des indices au cours
du levé de la carte géologique. Paris lui reprochait de faire un
travail « scientifique» alors qu'il avait conscience de la méthode
et du temps nécessaires pour obtenir des résultats. Mais il
souffrait surtout des manœuvres qu'il subodorait, des cachotteries
qu'il découvrait.
Jean Malavoy parti en 1935, cet homme de terrain qui croyait
à sa tâche, méprisait les gens sans caractère, ne s'arrêtait guère
aux problèmes d'intendance et d'administration (21) - il avait
des adjoints pour ces paperasseries - fut remplacé par des
organisateurs, successivement André Guillanton et Pierre Seyer.
Le programme que F. Blondel avait établi en 1929 prévoyant
une carte générale de reconnaissance géologique à l'échelle du
1/1 OOOOOOe avec détails au 1/500 OOOe ; il estimait à une
centaine de géologues-ans le travail sur le terrain, soit huit ans pour
une douzaine de géologues; c'était une estimation optimiste. A
la suite d'une longue visite (février - juin 1936) au cours de
laquelle F. Blondel parcourut l'ensemble de l' AOF, accompagné
successivement par un et l'autre adjoint (22), le nouveau chef de
(19) Quand il envoyait à l'Inspection générale des Travaux Publics, dont
il dépendait, des papiers dont on lui faisait remarquer la forme peu
administrative, il répondait: «l'Inspecteur général torchera cela à sa manière ».
(20) Après une courte et brillante carrière dans l'administration
métropolitaine, J. MALAVOY, patriote et résistant actif, mourut en février 1945 déporté
à Mauthausen et Elensee.
(21) On raconte qu'il aurait dit ou écrit, mais je ne l'ai ni vu ni entendu:
« Vous marcherez jusqu'à la limite de vos forces».
(22) On jugera de la bonne humeur et de l'humour dont Fernand
BLONDEL savait colorer ses relations avec ses jeunes camarades par le procès-verbal
19service, A.Guillanton, établit un nouveau plan des travaux:
publication de la carte en coupures régulières a.u 1/500000e au
Sud du 16e parallèle (1,5 degré sur 2) et 1/1000 DOOeau Nord
(3 degré sur 4 degrés), c'est-à-dire des demi-feuilles des cartes
du Service géographique. Il y a à ce moment au Service dix
géologues (23) et quatre prospecteurs (24), mais le jeu des congés
empêche l'équipe d'être jamais complète, car le cycle théorique
de 5 mois de congé après 19 mois de séjour n'était. jamais
respecté.
Cette systématisation du levé géologique entraîne une
conséquence : plus que jamais une certaine homogénéité du travail
s'avère nécessaire, tous doivent accepter certaines conventions
terminologiques, zonéographiques ou stratigraphiques communes.
A cet effet est établie en 1937 une légende-type, ce qui n'alla
pas sans quelques tiraillements. C'est maintenant possible caron
commence à avoir des vues précises sur la structure d'ensemble
du pays (bien que la structure du socle ouest africain pose encore
bien des problèmes qui ne seront débrouillés que beaucoup plus
tard, quand on n'en discute pas encore maintenant). Une
originalité des cartes qui commenceront à être rédigées puis publiés
avec notices explicatives fut de figurer, aussi bien dans les
teintes roses des granito-gneiss que dans le vert birrimien, des lignes
continues (25) soulignant l'orientation générale des formations
redressées et leurs flexures. En outre à partir de 1938 commença
à paraître, avec une périodicité irrégulière, le Bulletin du
Service qui publiait des études originales. De plus continuaient d'être
encouragées les publications extérieures qui faisaient connaître
l'activité du jeune service, principalement notes à l'Académie des
Sciences et à la Société géologique de France.
On doit signaler ici la découverte, dans le Haut-Dahomey,
en 1935, par A. Chermette (26) d'un gisement de fer qui,
examiné en 1958, se révéla trop pauvre et trop éloigné de la côte,
et la découverte en 1936 du placer aurifère de laPerma, qui
produisit quelque 900 kg d'or à partir de 1939. Il examine les
indices de rutile signalés dès 1908 par H. Hubert.
en bonne et due forme par lequel les adjoints se sont transmis à Bamako « un
ingénieur des mines en bon état de conservation d'un poids approximatif de
90 kilogrammes ».
(23) D. BONNAULT,L. BOUIGE, A. CHERMETTE,R. GOLOUBINOW,F.
JACQUET,R.LAMBERT, M. NICKLÈS,A. OBERMULLER ; J. ARCHAMBAULT vient de
partir remplacé par P. THIBAUT. L. BAUD a été affecté à la mission d'études
du fleuve Sénégal.
(24) BEAULATON,CAMBAY, CAMUSAT,PINGET.
(25) Plaisamment appelées « ténias ».
(26) Voir témoignages nOS3 et 4 : A. CHERMETTE,Le fer et le titane dans
le Haut-Dahomey, Les premières reconnaissances du gîte de fer de Hiré
(Côted'Ivoire).
20On doit noter aussi, fin 1939, une mission de prospection
minière au Togo (qui cependant, territoire sous mandat, ne relève
pas de Dakar) confiée par P. Seyer à Chermette et Pinget (27).
L'année 1937 est marquée par un événement tragique, la
disparition en Mauritanie du géologue Jacquet que ses qualités
appelaient à une carrière brillante.
Après un premier séjour où il avait travaillé au Sénégal, pays
qui l'avait déçu par la rareté des affleurements et l'obligation
d'examiner systématiquement les puits, puis en Mauritanie
méridionale, F. Jacquet était rentré en Europ.e par la voie
mauritanienne et le Maroc. A son retour en 1937 il reprend ses travaux
en Mauritanie et décide d'entreprendre la traversée directe
Tidjikja Akjoujt au lieu de suivre la ligne des points d'eau. Le 8
avril 1937 il quitte Tidjikja avec deux guides maures ; on a trace
de son passage à Hassi el Motla. Il n'est jamais arrivé à Akjoujt.
Inquiet du retard le résident d'Akjoujt rend compte .par
télégramme au Gouverneur général; une indiscrétion commise dans
les bureaux du Cabinet permet à la presse de prendre
connaissance de ce télégramme et un journal du soir annonce en France
la disparition d'un géologue en Mauritanie. Je reçois alors du
père de F. Jacquet un télégramme affolé implorant des
nouvelles; alors commence une correspondance pénible avec M.
Jacquet et le Professeur Maurice Gignoux. Des recherches sont
entreprises par les méharistes et l'aviation. Sans y croire, je fournis
des éléments à un radiesthésiste qui offre ses services. F.
Jacquet n'a jamais été retrouvé, maison a recueilli quelques objets
épars lui ayant appartenu. On a su que ses deux guides ont fui
l'un au Rio de Oro et l'autre au Soudan. Il est presque établi
qu'il fut assassiné, probablement autour de ce qui restait d'eau
dans la dernière guerba. A l'époque les réactions officielles
donnaient régulièrement raison à l'Africain contre l'Européen et le
Cabinet essaya de me faire dire que Jacquet était brutal avec
son personnel. Énergique oui; il faut l'être pour faire ce métier;
brutal, non. Justice a été rendue à la mémoire de Fernand
Jacquet : citation à l'ordre de la Nation, Légion d'Honneur à titre
posthume, et plus tard une plaque commémorative dans les
locaux modernes du Service construits après la guerre à Fann
près de Dakar. J'ai eu récemment la grande satisfaction de
constater que cette plaque est toujours à sa place dans ce qui est
maintenant le hall du ministère des Travaux Publics et des Mines
de la République du Sénégal.
Pendant ce temps les stages de formation précoloniale et les
conférences du Muséum organisées par F. Blondel continuaient
leurs cycles, couvrant les différents pays et les divers produits
minéraux. C'est dans ce cadre que P. Legoux fut chargé de
pré(27) Voir témoignage n° 5: A. CHERMETTE,Quelques notes sur le Togo.
21parer une synthèse des connaissances acquises en vue d'exposés
qu'il fit pendant un congé en France en février 1939 ; il ne
s'agissait pas de présenter des vues personnelles, mais d'être aussi
objectivement que possible le porte-parole d'une équipe, tout en
rendant à chacun ce qui lui revenait. Ce travail remplit la
quatrième livraison du Bulletin du Service sortie peu de temps avant
la guerre; une carte géologique en couleurs à l'échelle du
1/5 000 OOOe y est insérée. Assurément cette synthèse et cette carte
sont aujourd'hui largement dépassées, mais cette publication a
constitué une étape dans la connaissance de la constitution du
sous-sol africain. ParallèlementF. Blondel et son adjoint le
Cornmandant Daumain continuaient la mise au point patiente des
feuilles de la carte géologique internationale de l'Afrique et
notamment de la partie saharienne de l'AOF où les géologues
dakarois, centrés sur le pays « utile », avaient eu peu d'activité,
mais où des savants comme Conrad Kilian et Théodore Monod
avaient fait des découvertes importantes.
*
* *
Jusqu'à la mise en place du FIDES (en 1946-1947) l'activité
originale du Service des Mines et de la géologie fut donc
surtout géologique. On aura noté au passage que le levé de la carte
géologique était complété par le prélèvement des concentrés de
minéraux lourds, d'ailleurs insuffisamment étudiés, faute de
moyens; et les quelques « prospecteurs» contractuels servaient
plus à assister les géologues qu'à conduire des travaux
proprement dits de prospection, qui auraient requis des moyens lourds
dont on ne disposait pas. Cependant on peut signaler en pays
désertique, là où les affleurements sont mieux exposés, la
découverte par F. Jacquet des gisements de cuivre d'Akjoujt et de fer
de Fort-Gouraud en Mauritanie, qui ne devaient donner que
beaucoup plus tard lieu à travaux miniers; on peut mentionner
aussi en Mauritanie des phosphates sur la rive droite du fleuve
Sénégal (Civé) et une petite couche de phosphate riche au Nord
de Gao sur le bord de la piste transsaharienne (Tamaguilel). De
son côté A. Chermette avait trouvé dans le Nord du Dahomey
le petit gisement alluvionnaire d'or de la Perma.
Avant 1930, l'activité de recherche privée était restée très
limitée. Une importante mission de prospection n'avait obtenu aucun
résultat en Côte-d'Ivoire. Dès 1928 des indices de cuivre avait été
trouvés en Haute- Voltapar la Compagnie Équatoriale des Mines
(dont l'activité principale, aurifère, s'exerçait en Oubangui-Chari),
indices qui donnèrent lieu en 1936-37-38 à une petite production.
22Au début des années trente, les seules exploitations minières
actives étaient de dimensions très modestes. Les sables noirs à
ilménite et zircon de la Petite Côte du Sénégal étaient recueillis
et concentrés par simple criblage. A l'embouchure de la
Casamance, des sables noirs étaient également récoltés et traités par
séparateurs magnétiques et tables à secousses. Une société
s'efforçait de draguer les alluvions de la rivière Falémé à la frontière
du Sénégal et du Soudan ; c'était la seule exploitation
subsistant de plusieurs tentatives de dragage de l'or dans les années
1910-1920, dont on retrouvait encore parfois les vestiges
rouillés sur les rives des fleuves. Parmi bien d'autres raisons, les
teneurs insuffisantes et surtout l'absence de grands flats
expliquent ces insuccès.
D'autres minéralisations, qui ne devaient donner lieu à
travaux que beaucoup plus tard, étaient déjà connues; citons:
- les phosphates de la falaise de Thiès (Sénégal) (28) ;
- les sables bitumeux d'EboÏnda (Côte-d'Ivoire) (29) ;
- des indices très étendus de bauxite en Guinée (30) ;
- les latérites ferrifères de Conakry (31).
Sur les phosphates du Thiès, le gouvernement général avait
fait venir en 1932, contre l'avis du Service, un sourcier. Pierre
Faucheux fut chargé de l'accompagner, ce qui donna lieu à
plusieurs situations cocasses. La meilleure anecdote se rapporte à
un jour où le Dr Moineau perdit sa montre. Pince-sans-rire,
P. Faucheux lui suggéra d'employer ses méthodes pour la
retrouver. « Vous n'y pensez pas, Monsieur; l'importance de ma
mission ne me permet pas de m'en détourner pour des fins
personnelles» .
En 1933, le Gouvernement général charge à nouveau un
sourcier de travaux - cette fois à distance, sur carte -pour
phosphates et pétrole; à mes protestations auprès de l'Inspecteur
Général des Travaux Publics (<<Consultez plutôt une
chiroman(28) Les phosphates alumineux et calciques de Thiès ont été mis en
exploitation après la guerre. Voir témoignage n° 21: G. ARNAUD, La découverte du
gisement de Taiba.
(29) Dont pendant la guerre A. SAVORNINétudia une éventuelle
exploitation (c'est là qu'il fût arrêté pour sympathies gaullistes).
(30) Les bauxites de la région de Boké ont été mises en exploitation de
date récente.
(31) Ce gisement d'un minerai abondant, mais relativement pauvre
(environ 50 070de fer) et surtout d'une composition chimique inhabituelle, sera équipé
après-guerre et son exploitation continuera quelques années après
l'indépendance de la Guinée. Voir témoignage n° 15 : P.LEGOUX, Compagnie minière
de Conakry.
23cienne »), celui-ci répond: «Vous prêchez un converti... mais
il y a des phénomènes... et puis c'est la volonté du gouverneur
général, on verra bien, ce sera curieux... ». Ces anecdotes ne sont
rapportées ici que pour illustrer les rapports mines- TP, mais
l'incompréhension était la même sur des questions plus sérieuses.
Dans les années 1933-35 d'assez nombreuses initiatives se sont
manifestées, favorisées par le régime des « permis généraux» qui
permettait d'octroyer des droits sur d'assez grandes surfaces, tout
en imposant au titulaire des conditions adaptées au cas
particulier. Le plus souvent il s'agissait de personnalités dont il était
difficile de savoir quels intérêts elles recouvraient. Bien peu de
chose résulta des permis qui furent alors créés. Pour l'or, les
gisements alluvionnaires d'Afrique occidentale, à la différence
de l'Afrique équatoriale, sont souvent profonds et latéritisés et
presque toujours ont été connus et exploités déjà par les
habitants du pays. On doit citer ici la réexploitation des tailings d'un
filon qui avait été exploité anciennement par les Africains à
Poura en Haute-Volta. Pour le diamant, on doit signaler deux
initiatives sérieuses, d'une part les missions Ordia derrière
lesquelles se trouvaient des diamantaires hollandais désireux de
tailler un jour des pierres qu'ils n'auraient pas achetées à
Londres (32). Et d'autre part, les initiatives de Charles de Breteuil
qui couvraient des intérêts anglais, mais apportaient une
compétence qui nous manquait.
En Guinée, l'étude des bauxites des lIes de Los (33), au large
de Conakry, a été commencée avant la guerre par une filiale
française de l'Alcan canadien. Sur le continent, de nombreux
indices de bauxite dans les plateaux bowé (33) étaient couverts par
une multitude de permis sur lesquels aucune activité n'était
exercée et que l'on savait détenus par des personnes privées en
liaison les unes avec les autres.
Les latérites ferrifères de la presqu'île de Conakry (Kaloum)
avaient été signalées dès 1904 par le géologue J. Chautard, au
moment de la construction du chemin de fer, puis étudiées à la
fin de la Première Guerre mondiale (1917-1918) par l'Américain
Sinclair puis de 1919 à 1922 par le Français La Bouglise. En
avril 1936, un article de M. de la Bouglise paru à la Chronique
attira à nouveau l'attention sur les réserves importantes de ce
gisement et une compagnie entreprit d'en compléter le cubage.
En 1938 et 1939 une trentaine de milliers de tonnes fut envoyée
en Sarre et en Belgique pour essais métallurgiques (34).
(32) Ils y réussirent plus tard en AEF.
(33) Voir témoignage n° 12 : J. Y. EICHENBERGER,Souvenirs de bauxite
et de Guinée.
(34) Voir n° 15 : P. LEGOUX, Compagnie minière de Conakry.
24Mais la principale production minière du pays provenait de
ce que l'on appelait 1'« orpaillage indigène ». Contrairement aux
habitants de l'Afrique équatoriale, les habitants d'Afrique
occidentale ont connu l'or de temps immémorial; et l'or de Galam
et du Bambouck faisait déjà l'objet d'un trafic transsaharien au
Moyen Âge. Dès la fin du XIXe siècle les droits coutumiers des
autochtones sur les gîtes superficiels d'or avaient été reconnus
mais ce n'est qu'en 1924 qu'on leur donna un caractère
exclusif ; des réserves furent définies en 1925 sur les confins
guinéosoudanais (Siguiri) et en 1931 en Haute-Volta (pays Lobi) (35).
En outre, des activités sporadiques d'orpaillage ne cessèrent
jamais en divers autres endroits (bassins de la Falémé et de la
Haute-Gambie au Sénégal, région de Bouaflé et Dimbokro en
Côte-d'Ivoire). Citons enfin des traces d'importantes exploitations
filoniennes, non datées, à Poura en Haute-Volta dont une
entreprise européenne essaya de retraiter les abondants tailings.
De toutes ces exploitations africaines les plus importantes sont
de loin celles de Siguiri (36) ; leur étude à montré que,
contrairement aux apparences, elles étaient organisées sous la direction
d'un chef de mine, le kountigui et n'étaient pas conduites au
hasard. Bien entendu les moyens utilisés pour extraire ce
gravier aurifère de lits anciens recouverts de dix à vingt mètres de
latérite étaient purement manuels; l'exploitation conduite par des
puits individuels de faible diamètre était dangereuse et la
proportion de minerai abandonné notable; on n'a jamais su
combien d'hommes ont pu être ensevelis sous les éboulements. La
production atteignait trois ou quatre tonnes par an, extraites par
une centaine de mille travailleurs et laveuses d'or à la calebasse.
Non sans quelque présomption, mais aussi sans succès, le
Service des Mines essaya de 1933 à 1935 de «moderniser» ces
exploitations et créa une « mine-école» sur un chantier à ciel
ouvert. En fait il s'agissait plus d'un essai d'exploitation de
gisements inaccessibles aux Africains; il y eut même une galerie de
reconnaissance des gisements primaires. Avec le recul du temps,
on peut estimer que de bonnes intentions ne peuvent suppléer
au manque de moyens et, pour dire, à une certaine inexpérience.
A cela s'ajoutèrent de malencontreuses initiatives de l'Office
du Niger, soutenues par les Travaux Publics en cachette du
Service des Mines. Cela commença en 1934 par la recherche du
prolongement en Haute-Volta d'un filon d'or connu en Gold Coast
(35) La même réglementation s'appliquait en Mauritanie au sel de Sebkhra
et au Niger au sel et au natron; curieusement, au Sahara soudanais, le sel
de Taoudéni n'était pas mentionné.
(36) Avant la Première Guerre mondiale, des entreprises avaient essayé
d'exploiter l'or dans cette région; en 1914 l'Administration fit fermer ces
chantiers, ce qui donna lieu à un contentieux qui ne se termina qu'en 1929.
25(Ghana)... à 15kilomètres de là. Puis, en 1936, à un moment
où les travaux d'irrigation touchaient à leur fin, une tentative
d'exploitationpardrapagedes gisements d'or de Siguiri ; on parla
même de restreindre les droits coutumiers indigènes. Mais ces
gisements sont trop profonds pour des appareils capables d'excaver
au plus 6 à 8 mètres en terrain meuble et leur recouvrement est
trop induré pour se prêter à ce genre d'opération. Inutile de dire
combien ces manœuvres pouvaient exaspérer Jean Malavoy qui
craignait d'y voir fondre ses maigres crédits.
Mais la grande découverte des années 30 fut le diamant de
Guinée. Ce minéral avait été trouvé en Sierra Leone en 1931 et
la production commencée 2 ans plus tard. Dès 1933-34, trois
prospecteurs, M. Wilmarth et les frères Dermody, parcoururent
la Haute-Guinée forestière limitrophe de la région diamantifère
sierra-leonaise. Les premières pierres furent trouvées en 1934 sur
la rivière Makona et des permis de recherches couvrirent ces
découvertes. C'est alors que le Gouvernement de Sierra Leone
invita le Gouvernement général à envoyer deux personnes
visiter ce pays, simple relation de bon voisinage, semblait-il. L'hiver
1934-35 P. Legoux et A.Choubersky y reçurent un accueil
chaleureux. Au cours de ce voyage, d'un vif intérêt pour l'AOF à
un moment où les Français avaient les yeux tournés vers les
réalisations minières britanniques dans les pays voisins et y
cherchaient exemples et enseignements, l'administrateur délégué du
Selection Trust, Nicklaus prit un jour P. Legoux à part et lui
dit: « Nous savons que des diamants ont été trouvés en
Guinée; vous avez vu l'importance de nos gisements; nous
pouvons faire tomber à un penny le cours du carat (37) ; il faut que
nous nous entendions». Les autorités de Dakar n'attachèrent
aucune importance à cette ouverture; cependant le
Gouvernement général plaça le diamant de Haute-Guinée sous le régime
de la réserve qui suspendait l'attribution quasi-automatique des
permis miniers et lui substituait un régime d'attribution
discrétionnaire de permis de grande surface après négociation d'une
convention. Celle-ci pouvait notamment poser certaines rè,gles sur
la composition du capital, stipuler une participation de l'Etat aux
bénéfices et placer auprès du Conseil d'Administration un
Commissaire du Gouvernement chargé de veiller au respect de la
convention. Celle-ci fut négociée par P. Legoux avec Charles de
Breteuil, descendant d'une grande famille qui dirigeait un journal
dakarois. On ne cachait pas une participation britannique, mais
la convention limitait celle-ci à 35 070.L'exploitation de la
Soguinex s'organisa rapidement et pendant de nombreuses années la
production annuelle tourna autour de 60 000 carats sans que
l'Administration française réussît à obtenir un développement des
(37) Il se vantait.
26travaux de recherche, ni à se faire communiquer l'estimation des
réserves connues (38).
Pendant la guerre, Pierre Faucheux, qui s'occupait au
ministère des Colonies de la Section des Mines (et d'ailleurs avait réussi
à faire passer en Suisse des lots de diamants pour les soustraire
aux Allemands) reçut un jour la visite de la Gestapo qui lui
montra des documents découverts lors de perquisitions dans des
banquesparisiennes ; un grand nombre d'actionnaires de la
Soguinex n'étaient que des prête-noms qui avaient signé des transferts
en blanc. Il réussit à en prendre des photographies et ne donna
évidemment pas suite à l'affaire (39).
Lorsqu'en 1945 je découvris le dossier, je me rendis à
Londres et allai voir Chester Beatty, président du puissant Selection
Trust. Documents en main je lui reprochai le manque de
fairplay (j'étais mieux placé que d'autres pour le faire, ayant
pendant les hostilités été avec de Gaulle, allié des Britanniques, et
ayant même passé deux mois en 1943-44 dans Londres
bombardé) ; je lui expliquai que je pouvais saisir les actions
irrégulières (40), mais qu'étant ami des Anglais je lui proposais une
transaction. La part britannique autorisée était augmentée, mais
le Gouvernement français rachetait un important paquet d'actions
à leur valeur à casser du bilan, c'est-à-dire pour un montant sans
rapport avec la valeur de l'entreprise, car elle avait été
remarquablement gérée et les immobilisations étaient largement
amorties. C'est ainsi que le Gouvernement général de l'AOF et la
colonie de la Guinée devinrent actionnaires et administrateurs de la
Soguinex, après élimination de la plupart des hommes de paille.
Inutile de dire que les relations entre Ch. de Breteuil, président
de la Soguinex, et le commissaire du Gouvernement que j'étais
devenu, furent plus d'une fois tendues.
Revenant après cette digression à la période qui nous occupe,
il faut mentionner rapidement l'activité administrative du
Service des Mines qui restait subordonnée, à Paris et à Dakar, à
l'Inspection des Travaux Publics dont les préoccupations étaient
différentes (41). Les chantiers dont on vient de parler étaient
visités une fois par an par un ingénieur de Dakar; dans chaque
« colonie », des ingénieurs étaient placés, dans le cadre de la
(38) On devait s'apercevoir, beaucoup plus tard, lorsque, après la guerre,
des Africains venus d'ailleurs de l'étranger pour la plupart, envahirent la région
et la couvrirent de chantiers clandestins, que les minéralisations étaient
beaucoup plus étendues que ce que l'on pensait.
(39) Pierre FAUCHEUXavait une activité clandestine sur laquelle nous
sommes peu renseignés. Arrêté et déporté par les Allemands, il n'est jamais revenu.
(40) Pur bluff; cette fois c'est moi qui me vantais.
(41) C'est ainsi que, par exemple, une circulaire ministérielle recommande
de trouver des mines auprès des chemins de fer, alors qu'au contraire il faut
const.ruire des voies ferrées pour desservir les mines.
27direction des Travaux Publics auprès du
«LieutenantGouverneur» et sous son autorité, ce qui ne facilitait pas les
relations' avec Dakar. Bien que les activités privées de
prospection et de production fussent limitées, la gestion des permis
miniers, que l'on accordait et renouvelait généreusement, la
surveillance des carrières et quelques activités annexes, constituaient
le train-train quotidien. A Paris, la Section des mines de
l'Inspection Générale des Travaux Publics, confiée à des agents
subalternes, manquait d'autorité; à Dakar le Service se débattait avec
les grandes directions: Finances, Affaires politiques et
économiques, qui ne le prenaient pas beaucoup au sérieux. Il fallut
attendre l'après-guerre pour que les responsables politiques
prissent conscience du rôle que le sous-sol peut jouer dans le
développement d'un pays neuf.
Dès 1899, pour l'ensemble des pays d'outre-mer administrés
par la rue Oudinot, une législation minière (42) très libérale,
imitée de l'Australie, était fondée sur l'idée que la mine doit
revenir à celui qui l'a découverte et donc que le permis de
recherches doit être attribué au premier demandeur; cependant
celuici devait avoir été préalablement agréé (autorisation personnelle).
En 1924 un décret régla le détail de ces questions pour l' AOF.
Mais on s'aperçut assez rapidement que ce régime, fait pour le
prospecteur isolé, ne permettait pas l'organisation de missions
d'exploration régionale dotées de moyens scientifiques et
techniques et d'un personnel diversifié (43). C'est pourquoi en 1927
un décret créa les zones réservées et les permis généraux de
recherches dont nous avons vu une application au diamant. En
1934 Paris refondit cette législation en précisant les obligations
des titulaires de permis et renforçant les pouvoirs de contrôle
de l'Administration. Fort maladroitement, les dispositions de
1927, qui permettaient de suspendre l'attribution automatique des
permis et ouvraient la voie à une orientation nouvelle de la
politique minière, furent reléguées dans deux petits articles du décret
de 1934 perdus dans les dispositions diverses. Progressivement
on plaça sous le régime de la réserve les minéraux les plus
prometteurs sur des surfaces de plus en plus étendues; et l'on
aboutit à ce résultat - paradoxal et finalement très peu incitatif -
d'un texte dont la plus grande partie restait lettre morte, et où
tout reposait sur deux articles, sybillins, dont l'interprétation
supposait que l'on appartînt au sérail. Le Service eut la charge de
(42) Dans ces pays, par application d'un senatus-consulte du Second Empire
(3 mai 1854), le pouvoir législatif était exercé par le Président de la
République qui légiférait par décret sur proposition et avec le contreseing du ministre
des Colonies; c'est pourquoi on a longtemps parlé de « réglementation» alors
qu'il s'agissait d'une « législation ».
(43) La priorité de l'enregistrement aurait même été l'occasion de courses
sur les pistes de Côte-d'Ivoire et de Haute-Volta.
28préparer (et de faire accepter par les grands services dakarois et
par Paris) les textes d'application. Un autre texte notable fut un
décret de 1937 entièrement préparé à Dakar (44) à la suite de
la visite de la Sierra Leone et organisant la protection des
exploitations diamantifères contre les vols. La contrebande a été une
préoccupation constante des producteurs de diamant, et des pays
où cette exploitation revêt quelque importance. Ce décret fut imité
l'année suivante par l'AEF.
Mais une politique minière ne peut pas être le fait du seul
Service des Mines; il peut en être l'inspirateur, et ensuite le bras
séculier. A l'époque que nous évoquons, les préoccupations
politiques étaient tou.rnées ailleurs.
Si l'on essaie, avec le recul des décennies et l'expérience
acquise depuis lors, de prendre une perspective cavalière de ce
que furent ces années trente, on observe une administration des
mines en Afrique occidentale assez bien pourvue en hommes,
manquant complètement de moyens matériels, peu considérée par
les dirigeants et appliquant de son mieux une législation
ésotérique intelligible aux seuls initiés (45). Et de la part de tous un
grand dévouement à la chose publique et une inépuisable bonne
volonté (46).
En symbiose avec l'administration des mines, la seule
activité d'avenir, - et aussi la plus intéressante -, était la patiente
reconnaissance systématique de la géologie d'un pays vaste comme
huit fois la France par une équipe d'hommes jeunes,
deprovenances diverses, profondément motivés, devant acquérir par
euxmêmes l'expérience de terrains et d'altérations superficielles bien
différents de ce que leurs études supérieures leur avaient appris.
Le retard vis-à-vis des pays britanniques voisins était énorme.
Il ne put être comblé que beaucoup- plus tard, lorsque, la guerre
finie, le Fides dégagea les ressources financières sans lesquelles
aucune reconnaissance minière sérieuse d'un vaste pays n'est
possible.
(44) L'ambition de tout fonctionnaire dakarois d'un certain rang était
d'avoir « son» décret.
(45) Une revue allemande se permit la remarque obligeante que l'Afrique
française se caractérisait par plus de règlements miniers que de mines.
(46) Certaines initiatives locales bien intentionnées mais maladroites, car
manquant à la fois de bases et de moyens, méritent ici une mention. Julian
par exemple essaya seul une exploration minière de la Guinée qui donna
naissance à un long rapport plus poétique que scientifique; c'est lui aussi qui
anima, dans des conditions d'inconfort inimaginables, la mine-école de Siguiri.
29L'Afrique Occidentale Française
de 1944 à 1960
André Marelle
(Mai 1985)
En dehors d'un court passage au travers du Niger en
rejoignant par la voie de terre mon poste au Cameroun, en février
1945, et d'un échange de correspondance avec Gilbert Arnaud
au printemps 1945, mon premier contact avec l'Afrique
Occidentale Française (AOF) s'est situé lors d'une rapide mission
d'étude en avril 1948.
Quelques mois plus tard, il me revint d'assurer pendant
« l'hivernage» (c'est-à-dire la saison chaude) l'intérim de la
direction des mines au départ de Gilbert Arnaud, nommé directeur
général adjoint du Bureau minier de la France d'outre-mer. Mis
ainsi « dans le bain », j'ai gardé une affection particulière pour
les hommes d'AOF et pour leur travail.
De 1952, date à laquelle je me suis trouvé attaché au
ministère de la France d'outre-mer comme adjoint puis comme
successeur de Pierre Legoux à l'Inspection générale des mines de
la géologie, jusqu'en 1960 et après, de nombreuses mais brèves
visites, d'abondants échanges de vues et des correspondances
volumineuses ont donné à cet attachement des occasions variées de
s'exercer.
La présentation générale de la vie et de l'activité des
géologues et mineurs d'AOF pendant la période 1944-1960 est une
nouvelle manière de leur exprimer mon affection.
Au-delà de mes quelques souvenirs personnels d'acteur ou de
témoin, une telle présentation ne pouvait résulter que de la
consultation des correspondances et des souvenirs des vrais acteurs
de cette période exceptionnelle de développement géologique et
minier. C'est à eux qu'il appartient de rectifier et de compléter,
s'ils le souhaitent, l'essai d'un ami ayant surtout vécu de
l'extérieur leurs espoirs et leurs souffrances.
31I - 1944
La guerre n'est pas finie, et pourtant l'après-guerre est déjà
commencée.
La Conférence de Brazzaville, tenue entre gouverneurs des
colonies françaises sous la présidence du général de Gaulle, a
lieu du 30 janvier au 8 février 1944. Un processus de réformes
y est annoncé, qui sera mis en train dès la fin des hostilités, en
faveur des ressortissants français et des pays administrés par la
France.
La libération de la plus grande partie de la métropole à la
suite des débarquements des forces armées alliées intervient
ensuite, et permet la réinstallation du Gouvernement et de ses
ministères à Paris, M. René Pléven, commissaire aux colonies
du Gouvernement d'Alger gardant son portefeuille. Au service
des mines du ministère des Colonies, André Savornin vient
dès septembre 1944 prendre les fonctions que Pierre Faucheux,
arrêté par les Allemands et mort en déportation, avait dû
abandonner.
Entre André Savornin, qui avait .quitté l'AOF en 1942 étant
alors inculpé de contacts avec les Anglais et la France libre, et
Gilbert Arnaud, demeuré à Dakar comme directeur des mines,
les contacts reprennent dès l'automne, en même temps que se
déclenche depuis la France le mouvement de relève du
personnel bloqué outre-mer depuis fin 1942.
La situation minière de l'AOF est alors peu brillante:
- tous les travaux miniers menés par des particuliers sont
arrêtés, sauf l'exploitation alluvionnaire d'or de la Perma, menée
par la Société minière du Dahomey, qui arrivera à produire 185
kilogrammes d'or dans l'année, et l'exploitation alluvionnaire de
diamants de la Société guinéenne d'exploitation minière
(Soguinex) qui fournira 70 000 carats pour 1944 ; il s'agit de records
d'autant plus méritoires que la main-d'œuvre « a terriblement
augmenté de prix », et que les Alliés n'ont pratiquement rien
fourni comme matériel;
- l'orpaillage traditionnel, surtout développé dans la région
de Siguiri, est presque arrêté, la priorité ayant été donnée par
l'administration aux cultures vivrières et au caoutchouc dans ces
régions, aux confins du Soudan (actuel Mali) et de la Guinée;
- la société Alais, Froges et Camargue poursuit avec un seul
ingénieur, M. Brocard, ses recherches de bauxite en Guinée et
de phosphate au Sénégal, près de Thiès;
- parmi les travaux arrêtés se trouvent les ramassages de
sables à ilménite sur les plages du Sénégal, et les dragages d'or
alluvionnaire de la compagnie minière de Falémé-Gambie, comme
32l'exploitation de bauxite des lIes de Los et les recherches de la
société Bauxites du Midi, filiale du groupe canadien de
l'aluminium, ainsi que les projets anciens d'exploitation du minerai de
fer de la presqu'île de Conakry, également en Guinée;
- une petite exploitation administrative de bitume a bien lieu
à Eboïnda, qui fournira aux besoins de Côte-d'Ivoire environ
120 tonnes dans l'année, mais avec les pires difficultés : le
ravitaillementy est très difficile, les moyens de transports à peu près
nuls, et surtout le matériel tombe en panne à tout bout de champ,
si bien que la production est très irrégulière et le prix de revient
« astronomique» ;
- quatre missions de prospection administrative, lancées par
Gilbert Arnaud conformément aux principes qui découlent pour
lui des analogies géologiques avec des pays producteurs voisins
(la Gold Coast, actuellement devenue le Ghana, pour l'or et le
minerai de manganèse ; le Nigeria pour l'étain, le wolfram et
la columbite), fonctionnent avec des moyens faibles:
- Alexis Chermette travaille dans le Nord-Est de la Guinée entre
Kouroussa et Kankan, il amis la main sur « un énorme
faisceau filonien qui ressemble beaucoup à ceux de GoldCoast »,
et il y a trouvé quelques teneurs intéressantes, mais l'or est
tellement fin que, si l'on opère avant titrage une concentration à
la batée, on en perd les trois quarts sinon plus; en fait, il s'agit,
comme l'indiquera en 1949 le Docteur R. lunner, d'énormes
imprégnations de quartz, tout à fait différentes des filons exploités
en Gold Coast; d'autre part, les teneurs intéressantes trouvées
étaient très probablement erronées, en raison des conditions
d'analyse au laboratoire de Dakar: l'activité courante y
entraînait la manipulation pour essais d'or de bijouterie, et donc la
présence de poussières susceptibles de « polluer» les échantillons
de minerai;
- Louis Baud commence à prospecter pour manganèse au Nord
de la Côte-d'Ivoire, cependant que M. Molly, chargé de
prospecter au sud-ouest de Bouaké, également en Côte-d'Ivoire, a
déjà trouvé un gîte de manganèse au nord-ouest de Yaouré, dans
le prolongement d'indices repérés par Lucien Bouige ;
- M. Raulais, arrivé d'Algérie au printemps 1944, commence
à peine à étudier pour étain les granites du Niger susceptibles
d'être classés comme hyperalcaclins.
La participation de l'Afrique Occidentale Française à l'effort
de guerre est donc très réduite du point de vue minier.
Les travaux géologiques sont également restreints. A.
Obermuller, qui avait pu remettre au point des notices de carte
géologique de ses collègues pour permettre leur publication, est
rapatrié sanitaire en octobre 1944. M. Roques, venu d'Algérie, se
passionne en 1943-44 pour la pétrographie de l'AOF et ébauche,
33grâce à ses études sur les séries anciennes de la Boucle du Niger,
une théorie sur la stratigraphie générale du précambrien qui
servira de guide à ses jeunes collègues. Il sera malheureusement
bientôt amené à rentrer en France, après de dures périodes de
maladie. Le programme de lever de la carte géologique de
reconnaissancene pourra reprendre qu'après l'arrivée de la « relève ».
Le rôle de la Direction des mines de l'AOF, responsable des
travaux géologiques, des prospections et des exploitations
administratives, est alors prépondérant dans la vie géologique et
minière, et Gilbert Arnaud a confiance dans l'avenir minier, qu'il
voit brillant une fois menées à bien les prospections qu'il compte
exécuter, dans un délai de cinq à dix ans. Et sur ce point, avec
les échecs inévitables, l'avenir lui sera fidèle.
La Direction des mines n'est pourtant en 1944 qu'un service
de la générale des travaux publics d' AOF, mais les
relations amicales maintenues par Gilbert Arnaud avec les ingénieurs
des Ponts et Chaussées qui sont ses supérieurs hiérarchiques lui
laissent en fait une grande autonomie sur le plan technique et
scientifique, et lui donnent sans doute un accès plus facile au
budget des grands travaux de l'AOF pour financer les
prospections menées par sa direction.
Les installations dont dispose la Direction des mines,
Avenue Roume à Dakar, paraîtront bientôt trop petites et mal
adaptées. En 1944, on y est au large faute de personnel, pour les
bureaux, les laboratoires et les chambres de passage (où résident
en fait les géologues au retour de leurs missions, faute de
logements en ville). Le laboratoire de chimie, dirigé par Paul Rose,
ne dispose que de moyens modestes, que Gilbert Arnaud estime
à peu près réduits à néant: pour les analyses d'or dans les
échantillons recueillis par la mission d'Alexis Chermette, l'appui de
laboratoires spécialisés de la métropole est recherché dès que la
reprise des relations le permet.
Depuis le départ d'Henri Nicolas, mobilisé fin 1942 comme
les autres citoyens français, jusqu'à la classe 1930, Gilbert Arnaud
n'a plus d'adjoint et assume donc personnellement la charge de
l'ensemble des parties de la direction, avec la seule aide d'un
chef de bureau. Cette situation de départ, jointe à l'énorme capa...
cité de travail de Gilbert Arnaud et de ses successeurs, retardera
en fait l'organisation interne de la direction, malgré le nombre
de plus en plus élevé de scientifiques et techniciens qui lui seront
affectés.
Relevant du Gouverneur général et de son Secrétaire général
par l'intermédiaire du directeur général des travaux publics,
Gilbert Arnaud n'a aucune autorité sur les sections des mines
existant au sein des directions ou services des travaux publics
dechaque colonie. Là encore, les bonnes relations avec les collègues
des Ponts et Chaussées, et le pouvoir réel du Gouverneur
géné34raI arrangent en fait les choses, et, tant que le personnel venant
de France vient par bateau, on le fait s'arrêter à Dakar pour
y recevoir une information et des « instructions ». Ces sections
des mines sont au reste peu fournies en 1944. Elles n'ont à
traiter que d'application au sein de la colonie de réglementations
pour lesquelles un cadre unique existe pour l'AOF :
réglementation minière, appareils à pression de vapeur ou de gaz, code de
la route. Parfois, les questions d'eau leur sont confiées.
Vis-à-vis de Paris, où le pouvoir de la République passe par
le ministère des Colonies, les relations hiérarchiques, seules
valables juridiquement, sont doublées par des relations personnelles
avec le chef d'u service des mines du ministère; elles sont
facilitées pour G. Arnaud par l'autonomie de fait donnée à A.
Savornin par rapport à l'Inspection Générale des travaux publics, qui
avait dans le passé eu les questions géologiques et minières dans
ses attributions. Composée surtout d'anciens d' AOF, la petite
équipe du service des mines de la « rue Oudinot» n'épargne pas
ses efforts pour faciliter la vie de ses collègues, mais ce n'est
qu'un élément d'un grand ministère affronté, dans la pénurie de
moyens, à la remise en marche de la relève coloniale avec des
services encore répartis entre Paris et Alger.
La Direction des mines ne recevra que début 1945 son
premier contingent de géologues et d'ingénieurs mis en route après
la Libération de la métropole.
Les projets, cependant, ne manquent pas. Gilbert Arnaud a
rassemblé dans une étude qui sera publiée dans la livraison de
novembre-décembre 1945 de la revue « Annales des Mines », ses
constatations et pronostics sur les minéralisations que peut
recéler l'AOF. Simultanément, de Paris, est évoquée l'idée de créer
dans les colonies un ou des bureaux miniers, par analogie avec
le Bureau de recherches et de participations minières du Maroc:
une souplesse de fonctionnement, supérieure à celle que permet
la réglementation des services administratifs, permettrait de
développer plus rapidement et plus efficacement la recherche minière
financée par la puissance publique, seule ou en association avec
des capitaux privés. Enfin, dans le vent de réformes qui souffle
à Paris, on envisage de retoucher la réglementation minière.
Gilbert Arnaud approuve l'idée de créer un « Bureau minier» qu'il
puisse diriger pour l'AOF : à son avis, il faut décupler les
recherches, et seuls des organismes administratifs ou
paraadministratifs auront la compétence et le courage voulus pour le
faire.Gilbert Arnaud se demande par contre s'il est bien nécessaire de
changer une fois de plus la réglementation minière. Le but à
atteindre est de trouver des gisements miniers et de les exploiter
ensuite ;conscient de la faiblesse des efforts menés
antérieurement par le secteur privé, il est persuadé que les prospections
préliminaires doivent être faites par l'Administration quitte à céder
35les gisements découverts à des entreprises privées si on le juge
utile. La seule réforme souhaitable serait d'obliger les titulaires
de permis de recherches à travailler, comme le fait notamment
le service des mines du Nigeria; l'ingénieur de Péchiney, M.
Brocard, lui a montré les fiches de renseignements qu'il devait fournir
périodiquement, et il serait facile, en même temps qu'équitable,
d'appliquer une mesure analogue en AOF : il est inadmissible
que l'on prenne un permis pour n'en rien faire... Il semblerait
bien utile à Gilbert Arnaud, pour activer la mise au point du
nouveau projet, de le faire discuter point par point dans une
conférence réunissant les chefs de service ou directeurs des mines
des colonies; cette conférence n'aura pas lieu, et le projet ne
sera repris que bien plus tard, pour aboutir en 1954. Le Bureau
minier de la France d'outre-mer, en revanche, sera créé en 1948.
II - 1945..1948
La guerre s'achève, les premières réformes sont décidées et
mises en œuvre et, malgré les difficultés de l'après-guerre,
l'activité minière et géologique se développe rapidement, sauf pour
la production, pendant les quatre années 1945, 1946, 1947 et
1948.
Après l'armistice de mai 1945 sur le front européen,
l'explosion des bombes nucléaires américaines sur Hiroshima et
Nagasaki entraîn,e la fin de la Seconde Guerre mondiale. Du même
coup, les minerais d'uranium et les substances utiles aux
recherches et réalisations intéressant l'énergie atomique sont
considérées dans le monde entier comme hautement « stratégiques ». Tel
est le cas pour la France et les pays qu'elle administre:
leCommissariat à l'énergie atomique est créé à l'automne 1945 avec une
compétence étendue à l'ensemble des pays français, en
particulier pour l'approvisionnement de ces substances. Mais aucun
indice notable de telles substances n'est alors connu en AOF et
les travaux du CEA ne s'y attachent donc pas en premier lieu.
La nationalisation des charbonnages de la métropole
n'entraîne pas de conséquence dans les colonies, où elle n'est pas
applicable. Au reste, les travaux faits sur les indices de lignite
connus, en particulier au Dahomey, ont été arrêtés avant 1944,
car il n'y avait pratiquement plus aucune chance d'obtenir un
résultat positif..
Par contre, le Bureau de recherches de pétrole (BRP), créé
pendant l'automne 1945, a pour tâche d'établir et de
promouvoir un programme de recherche de pétrole dans l'ensemble des
pays français, quel que soit leur statut. Là encore, la priorité
36