Une histoire dissemblable - Le tournant poétique du Romantisme anglais (1797-1834)

Une histoire dissemblable - Le tournant poétique du Romantisme anglais (1797-1834)

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608 pages

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Depuis la Justice politique de Godwin jusqu’au Prométhée de Shelley, la référence romantique à la justice est constante. Elle dépasse les partages idéologiques des écrivains qui, tous, pressentent que la littérature doit être traversée par un impératif de justice universelle, seule garante de la liberté. Cet ouvrage retrace ainsi l’histoire du romantisme anglais, et montre comment ce mouvement a permis l’émergence, voire l’invention d’une forme poétique dissemblable de l’histoire. Entre 1797 et 1834, Godwin, Coleridge, Keats, Shelley, Lamb, Landor, De Quincey ou encore Wordsworth conçoivent un lien ténu entre politique et littérature qui permet d’assigner à la poésie un rôle nouveau, celui de traduire, dans une forme rythmique, active et littéraire un idéal de démocratie qui n’existait pas alors. Qu’est-ce alors que la « prose romantique », si ce n’est ce nouveau style de littérature qui relance le débat sur le sens de l’activité politique, de la justice et de la liberté ?

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Date de parution 01 janvier 2010
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EAN13 9782705671648
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Langue Français

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Table des matières
I émis et Polis...................................................................................................................................................... 5
.  : , ,  1797, Godwin, L’Histoire des Romances.................................................................................. 29 Poésie, chose publique, Prose commune.De Wordsworth à Coleridge............. 69 L’impératif tautégorique, de la loi poétique.................................................. ....... 117 ................
.   11 avril 1819, Keats & e Artist Pathologies de la parution romantique, 1815-1825......................................................... 257 16 août 1819, juillet-août 1938, Contr’un wordsworth (Benjamin, Brecht, Shelley) 299 ....................................................................................................................
.               Charles Lamb : « Le narratif m’agace ». Un roman qui commence s’appelle un essai............................................................................... 335 1824-1828. Les Litiges de Landor.Sur lesConversations Imaginaires....... 371 Le phantastique-politique dans Macbeth. Temps de l’événement, événement du temps .............................................................. 397 ................
. ’  Imagination et dissemblance 423 .............................................................................................................. De Man et Derrida, sur Coleridge............................................................................................... 435 Stasessur le concept d’histoire.......................................................................................................... 513
B .................................................................................................................... 585 I  .................................................................................................................................... 597
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(…) la beauté d’âme de ces hommes qui, sous le poids de la passion, espé-raient la justice, projette tout au fond de nous la vision de pure enfance que 1 répandait leur colère, manifeste, déchaînée ou étouffée . 2 L’objet véritable de la recherche morale et politique est le plaisir ou le bonheur . Ai-je laissé quelque chose à voir derrière moi ? J’y retourne ; c’est toujours 3 mon chemin . Il est bon de connaître les poids dont il est parlé dans les livres des médecins de l’antiquité. La nature a donné un poids à tous les corps ; chaque élément a son poids qui le gouverne. Le poids de la terre la retient immobile ; l’air même, quoique dénué de pesanteur, entraîne dans leur infatigable révolution, les astres qui roulent avec le ciel. Je commencerai par les moindres poids, les gros viendront 4 ensuite ; car un gros poids n’est autre chose que la réunion de plusieurs petits .
e Walter Benjamin a observé le  siècle de manière emblé-matique, à partir de deux figures de la Cité qui se font face : le passage et la barricade, la Cité du flâneur dans la Cité de l’insurrection. Ces deux figures sont une vérité dialectique du e  siècle ; elles font dire à J.-L. Nancy : «L’idée même de la révolution deviendra hideuse. Mais rien n’a passé de l’insurrection. 5 Rien de la barricade. Rien de la justice ».Si la révolte romantique
1. Giuseppe Ungaretti,Innocence et Mémoire, trad. Ph. Jaccottet, Paris, NRF, p. 227. 2. William Godwin,Political Justice,ed Penguin, p. 75. 3. Montaigne,Essais III, 9, Gallimard, « folio », 1973, p. 258 4. Priscien,Poème sur les poids et mesures, trad. E.-F. Corpet, ed. C.L.F. Pancoucke, Paris, 1845. 5. J.-L. Nancy, NIUM, en collaboration avec François Martin, Ecole des Beaux-Arts de Valence, 1989, p. 8.
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visait l’émancipation de l’homme naïvement, elle redéfinissait 1 néanmoins les formes de l’exigence de justice . De cette exigence, rien ne passe, car plus que la révolution qui se relance, l’insurrection est liée à l’idée d’un temps inter-rompu, d’un temps qui ne passe pas, du temps comme une stèle ou une barricade. Quel rapport, outre celui de l’exigence de la justice, quel rapport de principe peut-il y avoir entre le mouvement d’insurrection et la justice ? Un rapport dont une des origines est indiquée par Nicole Loraux dans le terme de stásis, de la crise politique, morale et sociale, résultant d’un conflit interne à la cité grecque, d’un soulèvement, conflit 2 ou guerre civile . «L’histoireest à faire, mais elle ne se fera qu’à prendre au sérieux la pensée du conflit. À rebours, donc.(…)Dire qu’il y a stásis, c’est placer au milieu de la cité le conflit dans la configuration qui est la sienne lorsqu’à force d’être dressé d’un même mouvement, le deux se fait un. (…)Soit la phrase, récurrente dans la prose historiographique : « Dans telle Cité une stásis avait lieu.110-111) ». » (p. : «Auparavant Loraux écrit …sur l’agora se déroule un procès (…)un agon : à la fois concours et combat, une lutte judiciaire (…)la guerre civile est stásis en ce que l’affron-tement à égalité des deux moitiés de la cité dresse dans lemésonle conflit comme une stèle (…)Arès dressé comme une statue entre les citoyens suggère (…)ce qu’il en est de la stásis comme explosante-fixe (…)mouvement immobilisé, front qui ne s’enfonce pas et installe dans la cité la paradoxale unité qui caractérise l’insurrection simultanée des deux moitiés d’un toutAnalysant le conflit en suspens dans. »
1. À la fin de sa vie, dans lesPropos de table, Coleridge déclare : « Nul homme n’a montré plus d’enthousiasme que moi pour la France et la Révolution française : tous mes vœux l’accompagnaient, mais aucune de mes espérances. Bien avant 1793 j’ai clairement perçu de toute l’histoire l’hideuse tromperie et l’infâme parodie, et j’en ai souvent fait état en public. Mon frère James a bien répondu un jour à quelqu’un qui lui disait que j’étais Jacobin : » Non ! Samuel n’est pas jacobin – c’est un Morave impétueux ! C’est vrai, j’étais au pôle opposé. », trad.M. d’Assignies, et B. Bégout, ed Allia, 1995, p. 55. 2. N. Loraux, « Le lien de la division »,Cahier du Collège international de philosophie, 4, Osiris, 1987. La pagination est indiquée dans le texte.
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l’Iliade,: «elle notait encore Ainsi du lien, nous voilà reconduits, inéluctablement, semble-t-il, vers la famille du mot stásis et la représentation des conflits immobilisés. Le cordeau, la balance : emblèmes de justice, instruments pour régler la vie en commu-nauté» (p. 114), «(…)l’ajustement d’une droite justice à chacun des citoyens» (p. 116). Mais de quelle « justice » parlons-nous ? Celle dont l’efficacité n’est jamais assurée. émis est la déesse qui a la haute main sur les assemblées ouagorai, qui les ouvre et qui les ferme. Zeus a fini par dévorer Métis. émis, sa seconde épouse, est peut-être porteuse d’un principe plus présent que la prudence. On peut ne pas être totalement conduit à penser que Métis, si elle fut la première pensée, est la pensée première ou la pensée suffisante. 1 Danset les ôrai Hémis , Jean Rudhardt situe émis du côté des divinités abstraites, dépourvues du calcul des modes de l’action et des oracles. émis signifie l’«exigence d’équilibre» (p. 157) : «La thémis n’est pas une réalité capable d’exercer sur quelque autre une pression objective et sur laquelle il soit possible d’agir de manière à la modifier (…)– c’est une notion malaisé-ment formulable, un sentiment, proche d’un sentiment religieux. En lui le Grec paraît découvrir que certains actes lui sont inter-dits, tandis que, normaux ou pleinement légitimes, d’autres lui sont autorisés voire prescrits (…) ce n’est pas un concept, mais une exigence vécue, en sa qualité d’exigence ressentie, elle est à chaque coup la même» (p. 23). Diké exposeau contraire l’exigence d’une jutice «qui n’est plus émergente» (p. 157). Rudhardt souligne l’emploi dedynamaiet de (pouvoir) dynamis qui signifie «capacité de faire».Hémissignifierait «la capacité, le besoin d’établir une règle »et serait liée àthémos, qui« signifie art de disposer, arrangement, ordonnance, et aussi exhortation, conseil» (p. 26). La justice s’agence et propose son injonction ;
1. Jean Rudhardt,Hémis et les ôrai, Recherche et Rencontres, éd. Droz, 1999. La pagination figure à la suite des citations.
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elle se dresse dans lesthémistes, prophéties, oracles, disposés sur l’agora «énoncés des conduites que la thémis conseille aux hommes» (p. 30). Ceci ne nous dit pas en quoi émis arrête du temps, ou soulève un temps sur soi-même. Comprendre émis suppose de revenir à sa famille, généalogie et descendance. Elle est la mère deshôrai, qui la font exister auprès de son époux Zeus «avec 1 une plus grande intensité» (p. 52) . émis est encore la nourrice d’Apollon. Elle est la déesse de«ce qui est posé de manière créa-trice et qui est appelé à durer»(p. 158), des lois gravées sur les stèles (p. 160) depuis Solon.«À Delphes, elle se tient au plus près de la voix, omphé, jaillissant du fond du sanctuaire (…) le nourri de Hémis qui signifie « sans dire ni cacher », s’accomplit en Exégète et même en grand Exégète en qui culminent les vertus de la parole associant Apollon et Hémis» (p. 169). Mais si émis nourrit Apollon, elle «n’a pas d’activité oraculaire autonome (…) la parole marquée par Hémis est catégorique, elle est assertorique ; sa vertu est de poser d’une manière créatrice, de toujours fonder durablement. Elle incarne (…)«la thémis de ce qui sera » (…) Elle explique donc ce qui sera « sur le mode de ce qui est », laissant à Apollon (…) le soin d’ouvrir l’espace, d’indiquer le parcours, de laisser entendre le chemin à parcourir» (p. 174) et de s’affranchir de sa nourrice en ne se déployant «plus à l’intérieur du monde de Hémis» (id.). De Thémis dépend une conception du temps propre au fonder, l’idée de l’équilibre du temps, d’un arrêt et d’une parole, non pas l’idée d’un présent qui tomberait dans la masse sans cesse supérieure d’un passé mort et qui déploierait son chemin directement ou encore de manière détournée,loxias,
1. Les Hôrai sont directement liées aux «fractions du jour et de la nuit» (p. 60), aux saisons dans la forme de leur retour, plus que dans les termes du temps mesuré : «condition d’une nais-sance ou d’une développement (…) dans l’histoire, histoire de l’individu, histoire de la société, histoire de l’univers…» (p. 70), une histoire audible encore commekairos, temps qui convient à ce qui advient« dans la nature profonde des choses : l’hôra, le convenable, l’approprié, kai to prepon, to armotton.» (p. 74). La stipulation keatsienne de l’automne relève d’une pensée des Hôrai, voir infra, p. 290-292, 496-498.
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mais l’exigence qu’il y ait du temps et que l’arrêt de justice ne cessecependantpas de peser sur l’ensemble du temps. Dire, comme Jean-Luc Nancy, que de l’exigence de justice « rien ne passe », c’est dire en substance depuis les Grecs, que le temps se modifie constamment lui-même comme son ajustement au juste, commeson effortprésent dans le futur. Il ne s’agit pas d’un « projet », précisément – mais d’une manière de se tenirdans, et de teniràpossibilité constitutive du temps. L’ la in-explicationde émis dans le temps, son « impasse », son non-déploiement est le problème fondamental de la justice, où se remarquent sans cesse le temps et un discours qui en restent à leur fondement d’injonction. Dans la première forme grecque de l’historicité de la Justice, appelée par Catherine Darbo-Peschanski «historicité de l’effort de justice»,«les hommes ont pleinement à charge de créer ou de détruire le temps qui sera le leur en fonction de la qualité de 1 leurs actes» . Après le vol de Prométhée, émis, «la justice qui garantit des partages stables69) engendre Diké, la justice», (p. «seconde par rapport à Hémis…», qui«cesse d’être un facteur de régularité pour devenir une puissance de réparation dans le couple qu’elle vient désormais former avec Violence dont elle est le symé-trique parfait et inséparable«. » Là où la violence installe l’inéga-lité du combat, où le plus fort spolie le plus faible, elle vientimposer la victoire du plus juste, respectueux des lots impartis» (p. 70). C’est du balancement entre Violence et Justice que naît le temps humain cherchant désormais la stabilité dans le mouvement des opposés. Comment une époque reprend-elle le problème de la tempo-ralisation de la justesse et de l’injonction fondatrice ? c’est-à-dire le problème fondamental d’un équilibre possible, d’une tempo-ralité arrêtée de l’histoire ? Ce n’est pas simplement le problème « grec » de émis puis d’Apollon, c’est encore un problème
1. Cf. Catherine Darbo-Peschanski, « Les historicités grecques et leurs ruptures » inistoricités,dir. Ch. Delacroix, F. Dosse, P. Garcia, La Découverte, 2009, p. 69-70.
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moderne, et en particulier le problème du christianisme quand il s’agit de sortir du même, de passer des figures de l’Ancien à celles du Nouveau. Que cet Ancien soit pris dans l’horizon païen ou dans l’horizon judaïque change la manière de poser le problème de ce qui est fondé dans l’Ancien mais doit se faire résolument nouveau. On y reviendra. Dans l’indistinction rela-tive du Nouveau, on rencontre toujours le problème d’un temps qui ne passe pas en tant qu’il demande un ajustement, car une justesse présupposée ne s’effectue pas d’elle-même et requiert une fermeté extérieure. La pensée du temps comme équilibre dynamique, conflic-tuel, tendu, insurrectionnel, en « stase juste » et en « temps d’in-surrection » est nécessaire pour admettre la forme de justesse qui pèse à l’intérieur du temps et pèse à présent comme le poids du présent – le passé et le futur s’équilibrant dans le présent qui est la finalité du temps, la flèche ou le fléau de sa balance. émis serait alors la déesse d’une justesse qui pèse dans l’insurrection, c’est-à-dire « en même temps » sur la double histoire des Dieux et des hommes, sur la manière humaine d’écrire le temps et de chercher un équilibre face à la dictée divine.
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L’échec du rêve d’émancipation de 1789 fut patent pour les auteurs romantiques dès l’entrée dans le siècle qui allait être le leur. Toutefois, les réactions ne furent pas partout identiques en Europe. La grande diversité des appréciations de l’échec, du dévoiement ou du mensonge de l’idéal révolutionnaire constitue à elle seule un objet d’études. La naïveté politique romantique est également la forme de sa radicalité littéraire. L’insistance à proclamer la nécessité de la justice implique une position poli-tique qui suppose de considérer l’écriture comme l’activité qui rejoint la nécessité de sa justesse présente.
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Depuis lapolitique Justice de Godwin (qui traduit à la fois la Dikéle problème de l’égalité politique) jusqu’au et Prométhée de Shelley (la sagesse de émis libère Prométhée de son châtiment), la référence romantique à la justice est constante. Elle dépasse les partages idéologiques que l’histoire littéraire a pu attribuer aux auteurs. Coleridge, conservateur emblématique après 1815, ne rompt jamais totalement avec l’idéal révolutionnaire de 1789. Il vise plutôt à déterminer l’apaisement de l’idéal de la liberté et de l’égalité politique à l’ombre d’une théologie morale qui serait susceptible de constituer une pensée de l’imagination élargie aux choses du monde, et qui tiendrait compte des hiérarchies dont la légitimité doit être redéfinie. Coleridge pense, pour commencer, que la perte de l’idéal de 1789 et l’événement de la Terreur matérialisent le Mal que l’époque des Lumières a installé au cœur de la logique. Dans la très républicaineOde à Naplesde Shelley (1820), la forme insistante du refrain est caractéristique : «If ope, and Truth, and Justice can avail (…)(v.64)/ (…) If ope, and Truth, and Justice may avail(v.89)/ (…) If ope and Truth and Justice can avail(v.114)/ (…) As then ope, Truth, and Justice did avail (…)(v.125)». «Avail» n’est pas «prevail» (triompher, prévaloir, dominer), mais rappelle le fait de servir, de posséder une efficacité passée, éventuelle, ou réelle. L’incapacité philosophique des Lumières est, au sens de Cole-ridge, l’incapacitéstrictement poétique à nommer et à défaire ce qui se cache sous les vocables intellectuels de la conception mécaniquel’entendement a construit de la justice, de que la liberté, de l’égalité, de l’émancipation, de l’autonomie du citoyen, de son rapport à la Loi Morale et au Droit des Gens. Pour Coleridge, l’échecpoétique des Lumières a abandonné les hiérarchies à la barbarie, l’égalité et la liberté à la fantaisie crimi-nelle d’un jacobinisme redevenu avec Napoléon, suivant son exacte logique, « impérial ». Dans l’échec poétique et politique des Lumières, seul Kant semble surnager. Coleridge ne retient aucun penseur français,
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même pas Rousseau ; et Kant surnage parce qu’il a ouvert le domaine de la morale à celui des formes. Rien ne révolte plus le Romantisme que l’idée d’une fin de l’histoire, qui signifierait que toutes les conditions de possibilité sont atteintes, que l’avenir ne présentera rien de nouveau. Si les grands discours théologiques, moraux et politiques du e  siècle n’ont rien changé à une réalité criante, faite de misère, de servitude et de guerres, il fallait encore inventer la forme possible du constat de cet échec historique, et il s’agissait avant tout pour Coleridge, d’inventer la forme discursive, ou les formes qui rendraient le monde des principes à nouveau actif et susceptible d’une véritable intériorisation vitale. Les Roman-tiques anglais pressentent le risque du triomphe de la domina-tion sous toutes ses formes, mais ils refusentl’idée que l’histoire soit simplement « bornée » à l’histoire réelle. Ils font preuve d’une immense défiance à l’égard des Lumières, mais ils peuvent encore se confierpoétiquement à la langue de cette défiance. C’est leur art particulier de la limite. En insistant dans la pensée de la faculté de l’imagination comme faculté d’un certainpouvoir,l’exercice romantique (ascèse poétique qui donne un lyrisme bien moins mielleux qu’on ne croit) s’engage concrètement et symboliquement dans la traversée 1 des frontières établies entre les discours et la réalité . Le principe de cette faculté réactive l’idée kantienne d’une limite transcendan-
1. Cf. Jean-Louis Boireau,William Godwin et le roman jacobin anglais. Héorie politique et pratique romanesque: « Ce n’est que dans les vingt dernières, éd. Honoré Champion, 2002, p. 30 années, marquées par des œuvres considérables, telles que celles de E.P. ompson,He Making of the English Working Class, que l’on a considéré que l’histoire, c’était aussi ce que l’on avait cru possible même si ces espoirs ou ces craintes avaient été infirmés par les faits. Une telle vision a pour avantage d’unir plus étroitement la production théorique ou littéraire d’une époque – projection avouée hors de ce qu’on nomme sans doute hâtivement la réalité historique d’une période – à l’historiographie traditionnelle. Affirmer que les rêves des hommes font aussi partie de leur histoire, atténuer l’opposition entre l’imaginaire et les faits, c’est se donner les moyens de rompre avec l’habitude, encore accrue par le degré de spécialisation des travaux contemporains, de voir deux parcours séparés, mûs par leurs déterminations internes et liés par la seule coïnci-dence dans le temps, dans l’histoire littéraire et l’histoire tout court. »
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tale de tous les phénomènes, et maintient un espace et un temps nécessaires à la construction qui précède et permet l’expérience. Si l’on imagine que la réalité possède des frontières perméables, il demeure encore possible de croire que les facettes d’une histoire humaine renvoient une lumière encore invisible. Posant la ques-tion de la libre manifestation, et donc de l’imagination en Dieu, le Schelling desÂges du Mondedonne une définition de l’his-toire qui touche directement le rapport de l’immanent au transcendant : «l’histoire proprement dite, la description de la succession des actes libres par lesquels Dieu avait, de toute éternité, 1 décidé de se manifester» . Tous les termes de cette définition, et l’ensemble de leur articulation : l’histoire, le propre, le dire, la description, la succession, les actes libres, le moyen, Dieu, l’éternité, le décider ou la décision, le manifester ou la manifes-tation, renvoient à la question de l’imagination romantique, et donc de la poésie. Cette définition est d’un tel poids qu’il faudra un temps pour la peser. Elle a, du moins à partir de Coleridge, permis à toute une époque de se mesurer elle-même à ces ques-tions. Coleridge ne cesse de les poser, à cheval sur la langue philosophique allemande et la langue littéraire anglaise. Il y a déjà ici l’amorce d’un problème particulier, du problème de la traduction linguistique de l’allemand à l’anglais, et en même temps, de la traduction ou du transfert du philosophème dans les problématiques de la poétique romantique, comme théorie et comme pratique d’écriture. L’épreuve d’une réalité poreuse et traversée par les différences des langues et leur traductibilité, va transformer l’idée de la littérature par la rigueur d’un impératif cosmopolitique. C’est également du côté de la traduction et de la littérature générale qu’il sera possible de rechercher la « prophétie » que Schelling réclame pour l’histoire future, une « prophétie » qui ne serait pas Sa Majesté Absolue au sens du Concept hégélien ou du Savoir
1. F.W. Schelling,Les Âges du monde, trad.S. Jankélévitch, ed. Aubier, p. 96.