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Séquences : la revue de cinéma. No. 303, Août 2016

De
55 pages
En couverture de ce numéro, nous découvrons le personnage de King Dave, nouveau film de Daniel Grou (qui délaisse, le temps d'un film, son pseudonyme Podz). Récit d'une simplicité ahurissante, ce plan-séquence de 90 minutes demeure une surprise estivale qui partagera sans doute la critique et le public par son je-m'en-foutisme, son ton bordélique, son refus de narration linéaire, ses erreurs assumées. La revue nous offre, en plus d'une analyse critique, une entrevue avec le réalisateur. Ailleurs dans ce numéro, des articles abordent Francofonia d'Alexandre Sokourov, documentaire offrant un regard fascinant sur l'histoire du Louvre sous l'occupation nazie, La loi du marché de Stéphane Brizé, qui a valu à Vincent Lindon le prix d'interprétation masculine à Cannes en 2015, et Au-delà des montagnes du réalisateur Jia Zhangke, surnommé le Balzac chinois. Le dernier long métrage d'Emmanuelle Bercot, La tête haute, portrait minutieux du parcours d'un jeune délinquant, ainsi que la dernière oeuvre du grand Nanni Morretti, Mia madre, sont aussi à l'honneur dans ces pages.


  • Mot de la rédaction

  • 2. La logique de la confusion Élie Castiel


  • En couverture

  • 3. Daniel Grou (Podz) Élie Castiel

  • 4. King Dave Guillaume Potvin

  • 6. Daniel Grou Jérôme Delgado


  • Les films

  • 10. Au-delà des montagnes Julie Demers

  • 12. Francofonia Julie Vaillancourt

  • 14. La loi du marché Jean Beaulieu

  • 16. La tête haute Claire Valade

  • 18. Love & Friendship Maxime Labrecque

  • 20. Mia madre Pierre-Alexandre Fradet

  • 23. A Bigger Splash Jean-Marie Lanlo

  • 24. Demain Jean-Marie Lanlo

  • 25. Green Room Pascal Grenier

  • 26. I Am the Blues Charles-Henri Ramond

  • 27. Into the Forest Julie Vaillancourt

  • 28. Nous autres, les autres Luc Chaput

  • 29. Un amour d’été Charles-Henri Ramond

  •  

  • 30. Mise au points


  • Panoramique

  • 32. Palme d’orI, Daniel Blake : Loach continue à rêver d’une révolution sociale Pierre Pageau

  • 33. Le cinéma italien aujourd’hui Pierre Pageau

  • 34. La « nouvelle vague »roumaine est toujoursbien vivante Pierre Pageau

  • 36. Le cinémadu XXIe siècle Denis Desjardins

  • 37. Vivre vite Élie Castiel

  • 38. Cinémalraux Luc Chaput

  • 38. J’ai écrit le rôle de ta vie Luc Chaput

  • 39. Un homme debout Charles-Henri Ramond

  • 40. [Marcel] Dubé ... [Barbara] Turner Luc Chaput

  • 42. Ronit Elkabetz | 1964-2016 Élie Castiel

  • 42. Michael Spencer | 1918-2016 Charles-Henri Ramond

  • 43. [Rita Lafontaine] Le soleil se lève en retard Charles-Henri Ramond


  • Arrêt sur image

  • 44. Jason Béliveau Sami Gnaba

  • 48. Talent tout court (Cannes 2016) Luc Chaput


  • Étude

  • 50. Images de genres et genres d’images Patricia Robin


  • Laboratoire expérimentale

  • 54. Cauchemard’une nuit d’été Alain Vézina

Voir plus Voir moins
FESTIVAL DE CANNES|ÉTUDE :LES TRAVESTIS ET LES TRANSGENRES À L'ÉCRAN|ENTREVUE :JASON BÉLIVEAU
OE N 303|JUILLET - AOÛT 2016|61 ANNÉE|5,95$
, C.P. 26, Succ. HauteVille, Québec (Québec) G1R 4M8 STÉPHANE BRIZÉ Séquences LA LOI DU MARCHÉ
C. DION / M. LAURENT DEMAIN
JEANFRANÇOIS LESAGE UN AMOUR D'ÉTÉ
NANNI MORETTI MIA MADRE
ALEXANDRE SOKOUROV FRANCOFONIA
Envoi de publication, enregistrement no 7957, No de la convention 40023102
WWW.REVUESEQUENCES.ORG
ARRÊT SUR IMAGE
44
LABORATOIRE EXPÉRIMENTAL
Images de genres et genres d’images > Les travestis et les transgenres à l’écran
50
La logique de la confusion
EN COUVERTURE
ÉTATS CRITIQUES Jason Béliveau > « La critique comme finalité est une sorte de rêve inaccessible… »
MISE AUX POINTS [Une sélection des films sortis en salle à Montréal]
La tête haute
SÉQUENCES 303|JUILLET — AOÛT 2016
48
ÉTUDE
54
40
CÔTÉ COURT Talent tout court(Cannes 2016)
Cauchemar d’une nuit d’été Le vampire et le monstre de Frankenstein
23
30
2
SOMMAIRE
36
MOT DE LA RÉDACTION
King Dave> Dérapage contrôlé Daniel Grou (Podz) > Un souffle de 90 minutes
4
10
LES FILMS
PANORAMIQUE
GROS PLANS Audelà des montagnes> Une fresque en bas  relief | FrancofoniaL’art de raconter l’Histoire | > La loi du marché> Le film dont vous êtes le héros |La tête haute> Coup de gueule |Love & FriendshipCalembours > aristocrates |Mia madre> La subtilité contre l’intensité
LECTURES e Le cinéma du 21 siècle : Des hommes et des femmes à la recherche de leur âmeperdue> Paradigmes d’une possible rédemption |Vivre vitesait si je serai« Qui  > encore là demain… » |Essai sur l’œuvreCinémalraux : d’André Malraux au cinéma|J’ai écrit le rôle de ta vie : Correspondances avec Raimu, Fernandel, Cocteau et les autres|Un homme debout
SALUT L’ARTISTE [Marcel] Dubé …. [Barbara] Turner Hommages > Ronit Elkabetz – 19642016 | Michael Spencer – 19312016 | Flashback posthume [Rita Lafontaine] Le soleil se lève en retard> Bonheur ordinaire
CRITIQUES A Bigger Splash> Succédané de désir |Demain> Tout ira bien |Green Room> Survivance |I Am the Blues> This guitar is the Bible |Into the Forest> Amour sororal |Nous autres, les autres> Montréalité en miroir |Un amour d’été> Mystères nocturnes
32
EN COUVERTURE :King Davede Daniel Grou (Podz)
MANIFESTATIONS Cannes 2016
La logique de la confusion
oici un numéro estival avec une couverture aussicoolque le personnage qu’elle V e représente, le Dave deKing Dave, film d’ouverture du 20 Fantasia, l’événement annuel qui inaugure la saison des festivals cinématographiques 20162017. Les festivals, depuis quelques années, sont devenus les nouveaux lieux de rencontre des cinéphiles, endroits de prédilection pour voir les films, comme il se doit, sur Grand Écran. Le public d’aujourd’hui a changé ses habitudes. Il tient à l’événementiel, au festif, auglamour, à voir ceux qui font le cinéma et racontent le monde. Ontils pour cela déserté les salles ? Difficile de vraiment répondre à cette question pour la simple raison que trop de films sortent chaque semaine et que ce même public n’arrive plus à choisir. La distribution des films est devenue un exercice d’autant plus périlleux qu’il se base de plus en plus sur l’instinct plutôt que sur une connaissance nette et précise du public cible. Hormis lesblockbustersqui, eux, n’ont rien à craindre pour attirer les adeptes, les autres productions, particulièrement celles venant de l’étranger, ont parfois du mal à sortir au bon moment pour rejoindre leurs spectateurs. L’engorgement des espacesécrans limite la vie de ces productions, victimes en somme de la mainmise des films américains. C’est ce qui explique également que plusieurs produits sortent simultanément en salle et en VSD (VOD pour certains), sans oublier ceux déjà sortis en DVD et/ou BD ailleurs dans le monde. Cette situation rappelle en quelque sorte les années 1960, lorsque les films étrangers étaient présentés ici six mois à un an plus tard. À cette confusion, s’ajoute le nombre de représentations par jour de certains films; les quelques salles d’art et d’essai, pour ne pas les nommer, se limitent à une ou tout au plus deux projections par jour, et parfois même à des heures impossibles. Cette mesure desurvivancepermet néanmoins aux valeureux de rattraper les films qu’ils n’auraient pas eu la chance de voir aux divers festivals. Les temps modernes sont ceux d’un travail complice entre les distributeurs, les exploitants et les cinéphiles, chacun d’eux obligé de se creuser la tête pour parvenir à satisfaire e sa passion du 7 art. Sans compter qu’un nouveau type de spectateurs s’est créé depuis quelques années : l’ethnique, phénomène entamé par la communauté indienne et ses Bollywood, suivie par l’Égypte, les Philippines et la Chine, et qui n’attire pas vraiment la communauté cinéphile, même si parfois, de petits trésors se cachent. Cette logique de la confusion peut paraître anodine, mais elle n’en constitue pas moins un cas d’organisation et de stratégie difficile à déchiffrer. En attendant, voiçi un numéro axé sur l'errance et la marginalité (King Dave), les transgenres (voir Étude) et la naissance d'un certaingore(voir Laboratoire expérimental). L'été est vraiment arrivé ! Élie Castiel Rédacteur en chef
Conseil d'administration :Yves Beauregard, Élie Castiel, Mario Cloutier, Martine StVictor, Odile Tremblay Directeur de la publication :Yves Beauregard Rédacteur en chef :Élie Castiel | cast49@sympatico.ca Comité de rédaction :Luc Chaput, CharlesHenri Ramond Réviseur :Maximilien Nolet Ont collaboré à ce numéro :Jean Beaulieu, Jérôme Delgado, Julie Demers, Denis Desjardins, PierreAlexandre Fradet, Sami Gnaba, Pascal Grenier, Maxime Labrecque, JeanMarie Lanlo, Pierre Pageau, Guillaume Potvin, Patricia Robin, Julie Vaillancourt, Claire Valade, Alain Vézina
Correspondants à l'étranger :AnneChristine Loranger (Allemagne), Pamela Pianezza (France)
Design graphique :Simon Fortin – Samouraï Tél. :514 5265155 |www.be.net/samourai
Directeur marketing :Antoine Zeind Tél. :514 7446440 |azeind@azfilms.ca
Placement publicitaire :Élie Castiel Tél. :514 5989573 |cast49@sympatico.ca Comptabilité :Josée Alain Conseiller juridique :Dave Tremblay Impression :TC.Transcontinental Interglobe Distribution :Disticor Tél. :18006687724 Rédaction et courrier des lecteurs :Séquences, 1600, avenue de Lorimier, bureau 41, Montréal (Québec) H2K 3W5 Les articles publiés n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs. Séquences n’est pas responsable des manuscrits et des demandes de collaboration qui lui sont soumis. Malgré toute l’attention apportée à la préparation et à la rédaction de cette revue, Séquences ne peut être tenue responsable des erreurs techniques ou typographiques qui pourraient s’y être glissées. Administration, comptabilité et anciens numéros :s’adresser à Séquences, C.P. 26, Succ. HauteVille, Québec (Québec) G1R 4M8 Tél. :418 6565040 Fax :418 6567282 revue.capauxdiamants@hst.ulaval.ca Tous droits réservés e ISSN-0037-2412Dépôtlégal:3trimestre 2016 9782924354193 Dépôtlégal:Bibliothèque et Archives Canada Dépôtlégal:Bibliothèque et Archives nationales du Québec Séquences publie six numéros par année. Abonnements :Josée Alain C.P. 26, Succ. HauteVille, Québec (Québec) G1R 4M8 Tél. :418 6565040 Fax :418 6567282 (tarif individuel taxes incluses pour 1 an)30 $ 55 $ (tarif individuel taxes incluses pour 2 ans) 46 $ (tarif institutionnel taxes incluses pour 1 an) 75 $ (tarif individuel ÉtatsUnis pour 1 an) (tarif outremer pour 1 an)100 $ Séquences est membre de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP)www.sodep.qc.caElle est indexée par Repère, par l’Index des périodiques canadiens et par la Fédération Internationale des Archives du Film (FIAF) et son projet P.I.P. Séquences est publiée avec l’aide du Conseil des arts et des lettres du Québec, du Conseil des arts de Montréal et du Conseil des Arts du Canada.
Photo : Debout, Geneviève de Beaumont dansLe secret du Chevalier d'Éon, de Jacqueline Aubry (voir Étude) SÉQUENCES303| JUILLET – AOÛT 2016
L’audace de la proposition formelle de Grou réside dans sa manière de gérer les questions de temporalité et de rythme. Par définition, à moins de s’appuyer sur un effet de style, toute prise continue exige que la durée de son tournage concorde avec celle du récit. En plus d’imposer sa propre temporalité, un planséquence est assujetti aux contraintes de l’espace réel; tout nouveau lieu de tournage doit être atteint physiquement au cours de la prise de vue. Ses limites et ses fonctions narratives sont donc bien établies. On pourrait donc imaginer que le rejet systématique du montage, cette méthode quasi scientifique sur laquelle s’est érigée la majorité des conventionsdu langage cinématographique, handicaperait profondément la palette expressive du réalisateur. Au contraire, sa caméra, profitant d’unemise en scène méticuleusement calculée, acquiert de nouveaux pouvoirs, dont celui de flâner à travers l’espacetemps. Sous le couvert de la nuit, Dave arpente les dédales du grand Montréal : les ruelles glauques du centreville, les parcs deses banlieues. Si les mots de Goyette évoquent l’espace intérieurde Dave, ce sont les images et les mouvements de caméra de Grou qui permettent de le cartographier. Montréal devient le territoire analogue sur lequel est transposée la topographie de son esprit. Sous les rues, le métro; véritable réseau synaptique qui permet de connecter les épisodes de son épopée. Les lieux se fondent les uns dans les autres, les souvenirs se télescopent. Le labyrinthe urbain est truffé de raccourcis permettant de circuler avec fluidité d’une ruelle à unhouse party, d’un wagon de métro au salon d’un appartement, chacun un palier dans la descente aux enfers de Dave. Ces courtcircuitages de la logique spatiotemporelle laissent perplexe, si ce n’est que du mystère qui entoure leur exécution technique. L’interrogation suscitée est la même qui doit passer en boucle dans la tête de Dave alors qu’il accumule les ennuis : « Comment en suisje arrivé là ? » Cependant, quelques séquences explicitent la démarche et, par la même occasion, provoquent de retentissants effets poétiques. Entre autres, cette scène surprenante où la cabine téléphonique dans laquelle Dave s’est réfugié pour une dose de réconfort maternel s’élève subitement et se met à planer doucement à travers l’air nocturne. Un 1 des passages qui ne va sans rappeler les fameux plansdouble dolly, une des signatures stylistiques de Spike Lee. Ces merveilleux moments de réalisme poétique permettent de contourner habilement les difficultés posées par les exigences propres au planséquence et de créer des ellipses en déplaçant littéralement les personnages d’un point à un autre ou en suggérant le passage du temps fictif. C’est ainsi queKing Daveimpose ses propres codes narratifs et réinvente en quelque sorte les éléments du langage cinématographique qu’on tient normalement pour acquis. Souhaitons que le film parvienne, comme l’a faitMommyà sa manière avec ses jeux de ratio de l’image, à éveiller ou renouveler l’intérêt du public québécois pour un cinéma aux aspects formels inusités. C’est donc un contraste riche de sens qui prend forme au cœur de l’œuvre. Une dichotomie entre, d’une part, le contrôle absolu exercé par les créateurs du film, ses artisans et techniciens qui auront manipulé le réel jusque dans ses moindres détails afin de mener à terme cette grande chorégraphie cinématographique et, d’autre part, la perte de contrôle progressive de Dave, l’éternel ado soumis à ses impulsions émotives, incapable de ralentir ne
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seraitce qu’un instant, le temps de remarquer que sa boussole morale est détraquée et le pointe en direction du précipice. En guise d’explication pour cette perte de repères, le scénario de Goyette offre un épisode douloureux de l’enfance de Dave. Le passé fait irruption dans le présent et le discours vire discrètement en mode persuasif; Dave ne serait pas celui qu’on pense.
L'éterneladosoumis à ses impulsions émotives
Cette nouvelleidentitéquon essaiede nous vendre, cellede victime, d’incompris, debon gars, est particulièrement difficile à avaler lorsque le beau parleur pavane nonchalamment ses propos racistes et ses agissements sans scrupule envers les femmes sous notre nez depuis déjà plus d’une heure. Nous voilà donc en mesure d’interroger les raisons qui poussent un autre créateur québécois à « pathologiser » une fois de plus un personnage aux croyances et aux agissements aussi contestables. D’où vient cet acharnement à faire la rédemption de personnages minables qui font preuve de la même intolérance qui se dissimule si communément dans une partie de la population qui s’autoproclame comme étant « pas raciste, mais… » ? Si leKing Dave proposait de prime abord une toile de fond et une troupe de personnages d’une pertinence criante — les quartiers défavorisés de la rive nord et les jeunes noirs marginalisés qui les peuplent — tout ce potentiel à aborder de pressants enjeux sociaux contemporains est gaspillé. En fin de compte, la rédemption de David Morin ne saura se faire sans réaffirmer les stéréotypes raciaux qui pèsent déjà suffisamment lourd sur ces jeunes des banlieues trop souvent ignorées. ★★★
1 Travellingdans lequel la caméra et le ou les personnages sont placés sur un même charriot mouvant (ou sur un deuxième charriot déplacé à la même vitesse que le premier). Le plan résultant donne l’impression que les personnages flottent à travers l’espace. Popularisé par Spike Lee dansMalcolm X,Clockers,25th Hour,Inside Man, entre autres.
Origine :Canada (Québec) –Année :2016 –Durée :1 h 40 –Réal. :Daniel Grou (Podz) –Scén. :Alexandre Goyette –Images :Jérome Sabourin –Mus. :Milk & Bone –Son :Michel Lecoufle, Stephen de Oliveira –:Dir. art. André Guimond –Cost. :Valérie Lévesque –Int. :Alexandre Goyette (Dave), Karelle Tremblay (Nathalie), Mylène StSauveur (Isabelle), Kémy StÉloy (Stanley), Philippe Boutin (Marc), Moe Jeudy Lamour (Ali), JeanFrançois Beaupré (Policier), JadeMariuka Robitaille (Caroline), Micheline Bernard (mère de Dave) Prod. :Nicole Robert –Dist. :Séville.
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6| PODZ
Daniel Grou Un souffle de 90 minutes Daniel Grou, ou Podz — ça lui importe peu, le nom que vous choisirez pour l’identifier, « les deux ont fusionné », ditil – est devenu un cinéaste qui s’assume, et assume ses choix, lui dont les films arrivent sur les écrans à tous les deux ans depuis 2010. Pour son plus récent métrage, il n’a pas opté pour un planséquence de 90 minutes afin de faire son Alexander Sokourov (le cinéaste derrièreL’arche russe). C’est plutôt le Martin Scorsese deGoodfellas, et son rythme saccadé qui l’a inspiré. GrouPodz a voulu offrir, et s’offrir, un film haletant, à nous couper le souffle.
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PROPOS RECUEILLIS PAR JÉRÔME DELGADO
Photo : Daniel Grou en tournage – préserver la folie de la performance originelle
King Dave est votre cinquième long métrage de fiction. Dans votre filmographie amorcée en 2010 (avecLes Sept jours du talion, suivi de10 ½,L’affaire DumontetMiraculum), l’injustice apparaît, sinon comme un fil continu, comme un thème dominant. Dave, le personnage de ce cinquième opus, lui aussi semble se battre contre les mauvais sorts que lui réserve la vie. Estce ce qui vous a attiré dans cette histoire ? Oui, il y a de l’injustice sociale làdedans, mais c’est plus l’histoire d’un gars qui se fait la mauvaise idée des choses. Il a souffert quand il était enfant et il essaie de prendre le contrôle. Mais il le fait de manière peu intelligente. Il essaie d’être quelqu’un d’autre et n’y parvient pas. Il prend le pire des autres cultures et les assimile mal. Il les recrache à sa façon et fait beaucoup de mauvaismoves. Ce qui m’a attiré, c’est la façon dont le personnage raconte son histoire.
C’est comme un monologue, non ? C’est un monologue, oui. Mais c’est une confession. Dave est conscient de ses âneries, mais ne peut pas s’en empêcher. Et il veut se faire pardonner. Il se tourne vers nous, vers la caméra, prend le public comme témoin.
King Daved’abord été une pièce de théâtre, créée en a 2005. Comment l’avezvous découverte ? Je l’ai vue àLa Licorne [en 2007]. Je travaillais déjà avec Alexandre [Goyette, l’auteur et interprète du rôle principal, Dave, sur scène comme à l’écran]. Je le dirigeais dans [la série télé]C.A. Il me parlait de la pièce, j’en avais entendue parler, parce qu’elle avait gagné des Masques. Je suis allé la
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voir et j’ai vraiment été impressionné par le contenu et par la façon qu’Alexandre a choisi de la raconter.
La presque totalité du film tient en un long planséquence, d’environ 90 minutes. Qu’estce qui vous a poussé vers ce choix audacieux ? Dans le fond, Dave veut se faire aimer. C’est un peu sonselfie. C’est pour ça qu’on fait un plan. On est dans une culture où on s’avoue, on dit « r’gardez les belles frites que je suis en train de manger, aimezmoi, donnezmoi deslike». C’est ça le film. Dave cherche l’approbation. Le film sur un planséquence vient chercher la culture Instagram, Snapchat, Facebook, Twitter, qui consiste à toujours se mettre de l’avant.
C’est pour ça, le choix du long planséquence ? Ça et plusieurs autres raisons, comme la performance d’Alexandre. On voulait préserver la folie de sa performance. Son souffle. Ce que vit Dave, ultimement, n’est pas facile. Il est épuisé à la fin du film et je voulais que nous, en le suivant, soyons fatigués de le voir, épuisés. Je voulais communiquer au spectateur le genre d’épuisement émotif que le personnage vit. En même temps, la magie du planséquence nous permet de créer un genre de rêve, où des lieux s’entremêlent sans logique.
Un planséquence exclut l’unité de lieu, mais elle insinue une unité de temps. Or, dans ce long planséquence que vous filmez, il y a succession de temps, superposition du présent et du passé. Et pas seulement. La durée du récit, elle, n’a rien de réel. C’est contreindiqué, non ?
Photos : « Je ne voulais pas d’une caméra qui fait des pirouettes pour rien », Daniel Grou et Jérôme Sabourin (directeur photo)  SÉQUENCES303| JUILLET – AOÛT 2016
pas vu. Ce que j’ai voulu faire, moi, c’est complexifier cette unité de temps. Le présent, les flashbacks dans la tête, dans le même mouvement... C’est quelque chose que je n’ai jamais vu, je n’ai pas de référence à ça. Ce que j’ai voulu accoter, si on veut une référence, ça va paraître bizarre, parce que c’est hyper monté, c’est la séquence à la fin deGoodfellas(Martin Scorsese, 1990). J’avais rarement vu une séquence aussi haletante, dans le sens où elle m’épuise. C’est cette énergie que je voulais, mais dans un plan.
Jusqu’à quel point ce parti pris technique peutil correspondre à la réalité de ce qui se joue devant la caméra ? L’erreur at elle sa place ? Ça dépend des erreurs. Dans un cas de bafouillement, le mot d’ordre était de continuer. Tu échappes un verre, intègrele. C’est sûr qu’il y a des erreurs techniques, des erreurs de foyer dans le film final, mais ce sont des choses qui s’acceptent dans la foulée. Il fallait garder l’esprit de l’histoire. Et pour une fois, toute l’équipe participe à la vision du film, dans le sens qu’elle vit ce que le personnage central vit. Elle aussi est prise dans un mouvement, dans un engrenage. Quand ça part, ça part. C’est un train. La vie, surtout devant le danger ou les peines d’amour, ben c’est ça, c’est le train qui passe dessus. Il n’y a pas d’arrêt, pas de coupe, tu ne peux rien reprendre. Tu vis les situations une fois. L’idée du train qui passe dessus était essentielle au film.
Par son long planséquence,King Daveest votre film le moins construit, le plus en accord avec les réalités du tournage. Or, n’estil pas le plus imaginaire, loin, par exemple, du fait divers dansSept jours du talion(un infanticide) ou de la véracité judiciaire deL’affaire Dumont?
Photos : King Dave (Alexandre Goyette) – voyage dans l’imaginaire
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Je suis allé davantage dans la tête, dans l’imaginaire. Dans la fantaisie. C’est vrai que mes autres films étaient ancrés dans une réalité vraiment réelle. Je dirais queMiraculumétait celui de la transition. Je pense que je suis en train d’assumer plus ce côté fiction, ce côté flyé, et me laisser aller dans un monde imaginaire. J’ai beaucoup aimé faire ce planséquence, je me suis senti libéré.
Avezvous un exemple concret de cette plus grande liberté ? On avait un plan dans une voiture et j’ai décidé de la scier, la voiture, pour qu’on puisse passer à travers elle. Ça ne paraît pas à l’écran, mais je ne me serai pas permis ça avant. J’aurai respecté le fait que la caméra ne peut pas faire ça [traverser une voiture]. Là, j’ai fait faire des choses irréelles à la caméra. Mais elles ne sont pas impossibles, je voulais que ça reste manipulable. J’ai seulement voulu m’éclater plus.
Quel serait alors le trait commun à votre cinéma ? La mise à nu des personnages masculins ? Dans mes films, les personnages sont prisonniers de leurs circonstances. Ils sont pris làdedans, Dave aussi. Et ils cherchent à se déprendre de ces circonstances. Tous mes films portent sur ce thème. La torture dansLes Sept jours du talion. Il y a des prisonniers. Dans10 ½, c’est encore un système carcéral, dans L’Affaire Dumont, le personnage est carrément en prison. Dans Miraculum, il y en a un qui est prisonnier de sa foi. Dave, lui, est pris sur une pente vraiment descendante. Il ne peut pas s’en sortir. Il fait toujours les mauvais choix et, à la fin, il s’en rend compte. C’est ça qui parcourt mon cinéma, mais c’est la façon de le raconter qui est appelée à changer.
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d’explications suppriment l’émotion. Le segment devient froid, schématique, banal. Jia Zhangke a délaissé ici le cinéma artisanal pour s’offrir « le luxe » d’un cinéma aux standards occidentaux. S’il peut espérer rejoindre ainsi un plus large public, force est de constater qu’il doit renoncer à une partie de luimême. Jia Zhangke semble à vrai dire s’être confronté au même dilemme que ses personnages : demeurer en Chine ou tourner à l’étranger dans une langue qu’il ne maîtrise pas suffisamment. Rester en marge ou faire des compromis pour s’internationaliser, quitte à se perdre en chemin. La mutation de la société chinoise n’a pas épargné le septième art. Outil de propagande durant le régime de Mao, le cinéma s’est découvert avec l’arrivée de la cinquième génération une visée artistique. Cette génération, dont fait partie Chen Kaige, souhaitait s’ouvrir sur le monde et innover. Leurs premières œuvres étaient marquées par une expérimentation formelle, des sujets apolitiques et une fascination pour le cinéma d’auteur occidental. Viendra ensuite une sixième génération de cinéastes, parmi lesquels Jia Zhangke. Leurs films traiteront de leur réalité immédiate, urbaine et mondialisée. Malheureusement, ils ne seront pas épaulés par l’État comme la génération précédente. Ils devront donc choisir : ou bien tourner à la manière documentaire, ou bien adopter un style commercial et international. Depuis quelques années, il semble difficile d’échapper à la deuxième tendance, même pour un cinéaste radical comme Jia Zhangke. Dans un entretien avec Patricia R.S. Batto, le réalisateur
Photo : Une réalité immédiate, urbaine et mondialisée
JIA ZHANGKE |11
déplore la situation actuelle du cinéma, qui confirme en partie un propos tenu par Adorno il y a plusieurs décennies déjà : « Autrefois, les gens qui connaissaient le cinéma le considéraient comme un instrument de propagande, car il participait de la propagande politique. Certains pensaient également que le cinéma était un art. Ces deux points de vue coexistaient. Mais personne ne considérait que le cinéma pouvait aussi être une industrie. Aujourd’hui, on est passé d’un extrême à l’autre : apparemment, le cinéma peut désormais uniquement être 1 une industrie. » Malgré cette volonté de s’ouvrir coûte que coûte au monde (ou plutôt àun certain monde), espérons que le cinéma chinois conservera son identité et la fougue de ses débuts. Espérons aussi que la transition entre le film artisanal et le film industriel continuera à laisser l’espace aux créateurs pour faire ce qu’ils font de mieux : dire le monde d’aujourd’hui tout en réinventant le cinéma, un film à la fois. 1Patricia R.S. Batto, « Le monde de Jia Zhangke »,Perspectives chinoises. Maijuin 2005 : http://perspectiveschinoises.revues.org/1693 ★★
MOUNTAINS MAY DEPART / SHAN HE GURENOrigine :Chine / Japon / France –Année : 2015 Durée : 2 h 11 –Réal. :Zhangke – Jia Scén. : Jia Zhangke – Images :Nelson Likwai Yu Mont. :Laclau – Matthieu Mus. : Yoshihiro Hanno –Son :Yang Zhang, Juliette Heintz –Dir. art. :Qiang Liu –Int. :Zhao Tao (Shen Tao), Zhang Yi (Zhang Jinsheng), Liang Jing Dong (Liangzi) Zijian Dong (Zhang Daole/Dollar, Sylvia Chang (Mia) –Prod. :Jia Zhangke, Nathanaël Karmitz, Liu Shiyu, Ren Zhonglun–:Dist. / Contact EyeSteelFilm.
SÉQUENCES303| JUILLET – AOÛT 2016
irriter, en fin de parcours, le fantôme de Napoléon errant dans le musée semble plus développé et s’adresse davantage à la caméra, alors qu’il s’attribue tous les trésors du Louvre. « L’endroit où va se retrouver une oeuvre d’art n’est fixé que par la fortune de guerre », conclut judicieusement le narrateur. La narration du cinéaste demande au spectateur de s’impliquer, puisque ponctuée de questions : « Vous devinez, non ? Réfléchissez ! », alors qu’il pousse l’idée à l’extrême, vers la fin du récit : « Vous n’êtes pas fatigués de m’écouter ? Il n’y en a plus pour longtemps… » La question centrale du film rejoint l’art et la culture, voire l’art comme identification à une société donnée. Le narrateurcinéaste russe, interroge judicieusement :« Qui voudrait d’une France sans Louvre, ou d’une Russie sans Ermitage ? » La comparaison des effets de la guerre sur la Russie (le peuple, l’art), est pertinente; des corps jetés dans la fausse commune, le musée de l’Ermitage prisonnier de la glace, alors que son soussol est devenu hôpital… L’histoire nous le prouve, images d’archives à l’appui… « Comme on voudrait oublier tout ça », ajoute le narrateur. Mais ironiquement, l’art retrace rapidement les faits historiques, même si « les raisons d’État coïncident rarement avec celles de l’art »… Ce travail sur l’histoire et la mémoire rappelleNuit et brouillard (1955) d’Alain Resnais. Bien sûr, Francofonia est très différent, mais plusieurs procédés similaires demeurent : utilisation d’images d’archives, narration lyrique/ philosophique du cinéaste, documentaire d’essai et retour sur un événement historique lié à la Seconde Guerre mondiale, afin d’évoquer les fantômes du passé pour faire appel à la mémoire du spectateur.
L'art comme identification à une société donnée
ALEXANDRE SOKOUROV |13
D’ailleurs, on sent la culture cinématographique d’Alexandre Sokourov, les références étant multiples. La confusion entre réalité et illusion, parfois onirique, sans oublier une certaine ambiguïté de la structure narrative, évoquentL’année dernière à Marienbad (1961, Alain Resnais). En début de film, les vues à vol d’oiseau de Paris rappellent la vision de l’ange dansLes ailes du désir(1987), référence pertinente, puisque le film de Wim Wenders offre un regard sur le Berlin d’aprèsguerre. Finalement, on retrouve la signature du cinéaste pour l’acclaméL’arche Russe(2002), notamment pour certaines idées de mise en scène, décors et direction artistique : oeuvre qui fait revivre l’Ermitage, en tournant dans le musée avec des acteurs en costumes d’époque et une narration. Francofonia,filmé au musée du Louvre, met en scène certains personnages historiques par le biais d’acteurs costumés, avec adresses à la caméra ou narration du cinéaste. Dans les deux films, l’approche demeure similaire, quoique à plus petite échelle dansFrancofonia, puisqueL'arche Russefut tourné avec près de 2000 acteurs en un seul long planséquence. Avec une approche philosophique de l’histoire et de l’art, mise en scène dans un cinéma d’auteur,Francofoniane plaira résolument pas à tous les publics. Dommage, puisqu’à travers cette recherche formelle, ce regard d’auteur et cette mise en scène de l’Histoire, le documentaire propose un plaidoyer unique et nécessaire sur l’histoire de l’art. ★★★★
FRANCOFONIA, LE LOUVRE SOUS L'OCCUPATION |Origine : France Année :2015 –Durée :1 h 30 –Réal. :Alexandre Sokourov –Scén. :Alexandre Sokourov –Images :Bruno Delbonnel –Mont. :Hansjörg Weißbrich –Mus. :Murat Kabardokov –Int.:LouisDo de Lencquesaing (Jacques Jaujard), Benjamin Utzerath (Franz WolffMetternich), Vincent Nemeth (Napoléon Bonaparte), Johanna Korthals Altes (Marianne), Alexandre Sokourov (narrateur) –Prod. :Pierre Olivier Bardet, Olivier Père –Dist. /Contact :EyesteelFilm.