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Théorie de la fiction, mondes possibles et logique narrative

De
158 pages
La fiction est une pensée par mondes possibles. Elle est dans chacun de nos petits mensonges, soutient nos vœux et peuple nos rêves. Elle fonde les utopies et nourrit les idéologies. Elle culmine avec les romans ou les films qui, peu ou prou, créent de l'étrange. Qu'est-ce qu'un monde possible ? Une sorte de récit complet, répond le logicien. Comme lui, on peut partir des propositions fictionnelles pour s'interroger sur le monde qu'elles présupposent ; on peut aussi considérer directement les mondes entiers qui instaurent la fiction comme pensée par mondes possibles.
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Dominique Chateau
Théorie de la fiction Mondes possibles et logique narrative
Théorie de la fiction Mondes possibles et logique narrative
Dirigée par Michel Costantini & François Soulages
Comité scientifique international de lecture Argentine(Silvia Solas, Univ. de La Plata),Belgique(Claude Javeau, Univ. Libre de Bruxelles),Brésil(Alberto Olivieri, Univ. Fédérale de Bahia, Salvador),Bulgarie(Ivaylo Ditchev, Univ. de Sofia St Clément d’Ohrid, Sofia),Chili(Rodrigo Zuniga, Univ. du Chili, Santiago),Corée du Sud(Jin-Eun Seo (Daegu Arts University, Séoul),Espagne(Pilar Garcia, Univ. Sevilla),France(Michel Costantini & François Soulages, Univ. Paris 8),Géorgie(Marine Vekua, Univ. de Tbilissi),Grèce(Panayotis Papadimitropoulos, Univ. d’Ioanina),Japon(Kenji Kitamaya, Univ. Seijo, Tokyo), Hongrie(Anikó Ádam, Univ. Catholique Pázmány Péter, Egyetem),Russie(Tamara Gella, Univ. d’Orel),Slovaquie(Radovan Gura, Univ. Matej Bel, Banská Bystrica), Taïwan(Stéphanie Tsai, Unv. Centrale de Taiwan, Taïpei)
TINASérie RE 3 François Soulages (dir.),La ville & les arts11 Michel Gironde (dir.),Les mémoires de la violence 12 Michel Gironde (dir.),Méditerranée & exil. Aujourd’hui13 Eric Bonnet (dir.),Le Voyage créateur 14 Eric Bonnet (dir.),Esthétiques de l’écran. Lieux de l’image 17 Manuela de Barros,Duchamp & Malevitch. Art & Théories du langage 18 Bernard Lamizet,L'œil qui lit. Introduction à la sémiotique de l'image 30 François Soulages & Pascal Bonafoux (dir.),Portrait anonyme 31 Julien Verhaeghe,Art & flux. Une esthétique du contemporain 35 Pascal Martin & François Soulages (dir.),Les frontières du flou36 Pascal Martin & François Soulages (dir.),Les frontières du flou au cinéma37 Gezim Qendro,Le surréalisme socialiste. L’autopsie de l’utopie38 Nathalie ReymondÀ propos de quelques peintures et d’une sculpture39 Guy Lecerf,Le coloris comme expérience poétique40 Marie-Luce Liberge,Images & violences de l'histoire41 Pascal Bonafoux, Autoportrait. Or tout paraît42 Kenji Kitayama,L'art, excès & frontières43 Françoise Py (dir.),Du maniérismeà l’art post-moderne. À la mémoire de Laura Malvano-Bechelloni44 Bernard Naivin,Roy Lichtenstein, De la tête moderne au profil Facebook 48 Marc Veyrat,La Société i Matériel. De l’information comme matériau artistique, 1
S u i t e d e s l i v r e s p u b l i é s d a n s l a C o l l e c t i o n E i d o s à l a f i n d u l i v r e
Secrétariat de rédaction: Sandrine Le Corre Publié avec le concours de
Dominique Chateau
Théorie de la fiction Mondes possibles et logique narrative
Du même auteur Nouveau cinéma, Nouvelle sémiologie. Essai d’analyse des films d’Alain Robbe-Grillet(avec François Jost), UGE, 10/18, repris par les Éditions de Minuit, 1979. La Question de la question de l’art. Notes sur l’esthétique analytique,Danto, Goodman et quelques autres, Presses Universitaires de Vincennes, 1994. L’Art comme fait social total, L’Harmattan, Coll. « L’art en bref », 1998.L’Héritage de l’art. Imitation, Tradition & Modernit é, L’Harmattan, Coll. « L’ouverture philosophique », 1998. Duchamp et Duchamp, L’Harmattan, Coll. « L’art en bref », 1999. Arts plastiques : archéologie d’une notion, Jacqueline Chambon, Coll. « Rayon art », 1999. La Philosophie de l’art, Fondation et fondements, L’Harmattan, Coll. « L’ouverture philosophique », 2000.Épistémologie de l’esthétique, L’Harmattan, Coll. « L’ouverture philosophique », 2000.?Qu’est-ce que l’art , L’Harmattan, Coll. « L’ouverture philosophique », 2000. Cinéma et Philosophie, Nathan, Coll. « Université », 2003. John Dewey et Albert C. Barnes : philosophie pragmatique et arts plastiques, L’Harmattan, Coll. « L’art en bref », 2003. Sartre et le cinéma, Séguier, 2005. Esthétique du cinéma, Armand Colin, Coll. « 128 », 2006. Sémiotique et esthétique de l’image, De l’iconicité, L’Harmattan, Coll. « L’ouverture philosophique », 2007. L’Autonomie de l’esthétique, L’Harmattan, Coll. « L’ouverture philosophique », 2008. Qu’est-ce qu’un artiste ?, Presses Universitaires de Rennes, Coll. « Aesthetica », 2008. Philosophie d’un art moderne : le cinéma, L’Harmattan, Coll. « Champs visuels », 2009. L’Art comptant pour un, Les presses du réel, Coll. « MAMCO », 2009. Philosophies du cinéma, Armand Colin, 2010. L’Expérience esthétique : intuition et expertise, Presses Universitaires de Rennes, Coll. « Aesthetica », 2010. Christian Jaccard, Énergies dissipées,Bernard Chauveau, 2011. La Subjectivité au cinéma, Représentations filmiques d u subjectif, Presses Universitaires de Rennes, Coll. « Le spectaculaire », 2011. Dialectique ou antinomie. Comment penser ?, L’Harmattan, Coll. « Ouverture philosophique », 2012. L’Invention du concept de montage. Lev Kouléchov, th éoricien du cinéma, Amandier / Archambaud, Coll. « Ciné-création », 2013. L’Esthétisation de l’art.Art contemporain et cinéma, Amandier / Archambaud, Coll. « Ciné-création », 2014. © L’Harmattan, 201557, rue de l’EcolePolytechnique, 75005 Parishttp://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978‐2‐343‐05973‐0 EAN : 9782343059730
Introduction
Nous vivons à l’ère des représentations. Les versions possibles du monde se sont substituées au monde lui-même. Les sociologues ne cessent d’ausculter les manières dont nous nous représentons nos pratiques. Les alter-mondialistes rêvent, disent-ils, d’« un autre monde possi-ble », alors qu’on aurait pu s’attendre à ce qu’ils visent à construire un autre monde actuel. La célèbre onzième thèse sur Feuerbach est bel et bien périmée : l’interprétation du monde prime à nouveau sur sa transformation. On a réinté-gré lacamera obscuraoù « les hommes et leurs rapports nous 1 apparaissent placés la tête en bas » . Il y a sans doute une explication à ce renversement : en même temps que l’on a renoncé à l’idée de progrès, à ses connotations positives et à ses promesses de bonheur, on s’est accoutumé à subir l’engrenage et l’accélération du progrès, bien réel et inéluctable. C’est donc comme si, résignés à agir de la manière la plus matérialiste, on s’indemnisait à penser de la manière la plus idéaliste… Mais je m’intéresse moins à cette tendance post-moderne qu’à son fondement cognitif :la pensée par mondes possibles. Penser par mondes possibles n’est pas seulement une manière plus ou moins probable de voir le monde actuel ; c’est aussi, et d’abord, une prédisposition humaine,
1 . Marx, Engels,L’Idéologie allemandetrad. coll., Paris, Éditions (1846), sociales, 1976, p. 20. 5
aussi bien partagée que le bon sens et qui, bien qu’elle le prenne souvent à rebours, partage avec lui la conduite de nos pensées peu ou prou quotidiennes. Puisant sa matière dans le réel, dans ses représentations, elle le plie en même temps à toutes sortes de combinaisons peu ou prou impro-bables. Elle emploie le réel à inventer du possible et inscrit ce possible dans le réel qu’elle réaménage à cet effet.La pensée par mondes possibles est un autre nom de la fiction. Certes, de prime abord, on aurait plutôt l’impression qu’il s’agit d’un concept de la logique ou d’un problème théologique, voire d’une lubie de philosophes quelque peu ésotériques. L’idée de monde possible a son « saint patron » : Leibniz, bien sûr. Sans entrer dans trop de détails, ce que d’excellents commentateurs ont déjà fait, je suis quand même enclin à évoquer ses réflexions pour cerner mon sujet dans ce livre. On peut voir qu’elles sont centrées sur la résolution d’un problème théologique, celui de la valeur du monde actuel étant donné qu’il est une création divine ; certes, on ne discute pas cette origine, mais le postulat qu’elle impose implique dans son sillage un lourd débat : imaginez, en effet, que le monde actuel s’avère ne pas être le meilleur des mondes possibles ! Dieu est libre, évidemment ! et donc il pourrait bien avoir décidé de créer un monde bancal ou un monde mauvais (dans tous les sens du terme). Et si l’homme, un écrivain, par exemple, était capa-ble d’imaginer un monde meilleur que le nôtre… Dieu surpassé par ses créatures ? Vous n’y pensez pas ! Quoi qu’il en soit, la question de la fiction se mêle à ce débat. Or, Leibniz, visiblement, aime bien les romans utopiques, l’un de ses préférés étantL’Argenisde Barclay dont il dit : « L’Argenis de Barclay est possible, c’est-à-dire claire-ment et distinctement imaginable, quoi qu’il soit assuré qu’il n’ait jamais vécu et je ne crois pas qu’il soit appelé à vivre, à moins qu’on ne se trouve dans cette hérésie de s’être persuadé que, par le cours infini des temps qui reste à venir, tous les possibles se produiront un jour et qu’aucune fable
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ne puisse être rêvée qui, fût-ce dans une faible mesure, ne 2 doive un jour se produire dans le monde . » À côté de la question théorique, il faut noter, au passage, celle,anecdotique mais significative, du rapport du philosophe à ce « roman allégorique où Richelieu croyait reconnaître sa politique » et, à propos duquel, plus préci-sément encore on peut noter que « la bibliothèque de Hanovre conserve l’exemplaire que Leibniz avait entre les mains, au moment où il rendit l’âme », tandis qu’« une note écrite par son secrétaire Eckard sur la garde du livre, indique la date de ce triste événement (14 novembre 1716), 3 avec le détail qui l’accompagna » . Un regret de dernière minute ? Le monde possible du cher roman ne serait-il pas un beau monde, autant souhaitable, sinon plus, que le monde actuel (dont les défauts apparaissent encore plus crûment au moment de le quitter) ? En fait, on peut répondre positivement à cette question, mais en consi-dérant très précisément par rapport à quel critère on répond. S’agit-il de la logique du monde romanesque ? De ce point de vue, le roman est à la hauteur du réel, jusqu’à incarner un ordre capable de rivaliser avec l’ordre actuel. 4 Leibniz ne cesse de le répéter .
2 .Confessio philosophi(1673), trad. Y. Belaval, Paris, Vrin, 1970, p. 76. 3 . Cf.Une visite à Hanovre, mémoire de M. Nourrisson sur Leibniz lu à l’Académie des sciences morales et politiques, nov.-déc. 1860, Paris, Auguste Durand, Libraire, 1861, p. 8. 4 .«Le possible imaginaire participe autant que l’actuel de ces fondements de l’ordre, et un roman pourra être aussi bien réglé, à l’égard des lieux et des temps, qu’une histoire véritable »,Die philosophischen Schriften von Gottfried Wilhelm Leibniz, éd. Gerhardt (1875-1890), reprint Hildesheim, New York, Georg Olms Verlag, 1978, p. 564. « Je n’accorde point que pour connaître, si le roman de l’Astrée est possible, il faille connaître sa connexion avec le reste de l’univers. Cela serait nécessaire pour savoir, s’il est compossible avec lui, et, par conséquent, si ce roman a été, ou est, ou sera dans quelque coin de l’univers. (…) Mais autre chose est, si l’Astrée est possible absolument. Et je dis que oui, parce qu’elle n’implique aucune contradiction » (ibid., p. 572). « Je ne crois point qu’un spinoziste dise que tous les romans qu’on peut imaginer existent réellement à présent, ou ont existé, ou existeront encore dans quelque endroit de l’univers; cependant on ne saurait nier que des romans, comme ceux de mademoiselle de Scudéry, ou comme l’Octavia, ne soient 7
S’agit-il, maintenant, de la clef théologique du problème, que la réponse est, péremptoire, « qu’entre une infinité de mondes possibles il y a le meilleur de tous, autrement Dieu ne se serait point déterminé à en créer 5 aucun » . On est libre d’imaginer tous les mondes possibles qu’on veut, de leur donner une cohérence logique tout à fait remarquable, voire même d’introduire dans la fiction des éléments de réalité ou de réflexion sur la réalité, mais s’impose à nous l’idée que Dieu ne peut pas avoir créé autre chose que le meilleur des mondes possibles. « Il est vrai, souligne Leibniz, qu’on peut s’imaginer des mondes possi-bles sans péché et sans malheur, et on pourrait en faire comme des romans ; des utopies, des Sévarambes ; mais ces mêmes mondes seraient d’ailleurs fort inférieurs en bien au nôtre. Je ne saurais vous le faire voir en détail ; car puis-je connaître et puis-je vous représenter des infinis et les comparer ensemble ? Mais vous le devez juger avec moiab 6 effectu. », puisque Dieu a choisi ce monde tel qu’il est L’Histoire des Sévarambes (1675) de Denis Veiras correspond bien à la catégorie des mondes possibles à la fois utopiques et imprégnés de références au réel, à l’actuel. Dédié à Pierre-Paul Riquet, baron de Bonrepos (qui, à l’occasion de la construction du canal du Midi, instaura des mesures sociales pour ses ouvriers), le roman estsitué dans de mystérieuses terres australes, mais atteste un souci de réalismegéographique et anthropologique, notamment par le recours à des récits de voyages réels ; par ailleurs,ildécrit un État idéal dans lequel sont abolis la propriété privée et les privilèges de classe, et où règnent les valeurs du travail, la liberté de conscience et le déisme (dans une perspective très critique vis-à-vis du catholicisme). On voit bien là l’attrait de ces fictions qui refont le monde, un pied dans le rêve utopique, mais l’autre dans l’actuel. Le critère théo-logique est tranchant, certes, mais il ne peut pas empêcher
possibles »,Théodicée,Essais sur la bonté de Dieu, la liberté de l’homme et l’origine du mal,inŒuvres de Leibniz, Paris, Charpentier, 1846, t. 2, p. 226.5 .Ibid.p. 370. 6 .Ibid., p. 116.
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la délectation que procure cette zone de flou de la fiction où le rapport habituel de l’imagination et de la cognition pratique s’inverse : cannibale, l’imagination se nourrit de références au réel pour renforcer la crédibilité de mondes improbables.De là, laissant Dieu de côté, deux pistes principales pour la réflexion sur les mondes possibles : la logique des mondes, les postulats qui les gouvernent, les inférences qu’on en tire légitimement ; la relation entre les mondes et notre monde actuel, leur compossibilité — encore un concept leibnizien qui désigne, par-delà la logique propre à un monde, sa compatibilité avec la logique du monde actuel pris, en effet, comme référence parce qu’il est l’œuvre de Dieu. Dans la perspective leibnizienne, on renvoie l’éva-luation des possibles au monde actuel parce que le fait de la création divine impose sa préséance. Dans une perspective libre du surmoi théologique, la relation au monde actuel peut donc se formuler ainsi : dans quelle mesure une fiction peut-elle s’écarter de la logique du monde où nous vivons, voire s’en affranchir ? La fiction n’est-elle pas comme la chimère selon Descartes, l’irréel formé de parties réelles ? Dans quelle mesure peut-on imaginer des possibles inédits, c’est-à-dire impossibles à l’aune de notre monde, incom-possibles avec lui ? En combinant des rudiments de logique des mondes possibles avec le critère de la logique interne des mondes (ce qu’on appellela diégèse) et le critère de leur comparaison au monde réel/actuel (la « logique naturelle », l’état de choses actuel), on peut reformuler ainsi nos ques-tions : à quelles conditions peut-on considérer une pro-position qui figure dans un contexte fictionnel à la fois comme incompatible avec la logique ordinaire et parfai-tement conforme à la logique qui gouverne le contexte considéré, ou inversement, comment une proposition qui semble tout à fait conforme à la logique ordinaire peut-elle devenir inadéquate dans un contexte spécial ? * * *
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