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Trois miroirs

De
233 pages
Trois miroirs. Trois nouvelles, trois regards sur notre monde, trois questions posées par hasard. La Terre, planète bleue du système solaire, au cœur de la Voie Lactée : et si tout cela n'était qu'une gigantesque supercherie ? Anthony Marchand, jeune volontaire pour une mission dans l'espace, n'est pas au bout de ses découvertes… Que serait un monde où le féminin domine le masculin ? Brian O'Cogan, pris dans une faille spatio-temporelle, en fera l'expérience. Comment en sommes-nous venus à détruire ainsi notre planète ? Angus Coldrow, vivant dans un XXIII° siècle chaotique, vient de mettre au point une improbable machine à voyager dans le temps, et part pour une quête à travers les âges. Deux autres récits à découvrir en annexe...
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2 Titre
Trois miroirs

3Titre
Manon Le Gallo
Trois miroirs

Nouvelles
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02450-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304024500 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02451-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304024517 (livre numérique)

6 .
8 Trois miroirs






A tous les Terriens, ces créatures étranges perdues sur
une lointaine et insignifiante petite planète bleue.
A tous les rêveurs, ceux dont l’esprit est libre comme
le vent, et qui ont déjà exploré davantage d’univers que
n’importe quel aventurier…
9 Première partie

PREMIERE PARTIE : TROIS MIROIRS
Trois nouvelles, trois questions posées
sur notre réalité…

11 Trois miroirs
TERRA 685
Quelque part, au fin fond du firmament
éternel, perdue au cœur des nébuleuses scintil-
lantes, enfouie parmi les galaxies titanesques
dont les milliers de regards étincelants illumi-
nent les nuits de leurs flammes insolentes, cer-
née de comètes empressées et d’étoiles filantes
furtives semant dans leur sillage des myriades
de poussières célestes, dormait, paisible et dé-
chirée, immense et minuscule, imposante et fra-
gile, une planète. Une planète parmi tant, sans
doute ; une sphère minérale drapée d’une at-
mosphère enfumée, constellée d’océans fou-
gueux et de vastes continents, où s’agitaient
sans but des êtres par millions. Une planète
semblable à des milliers d’autres entre les uni-
vers. D’un regard extérieur, cette planète arbo-
rait une agréable couleur bleue. Pourtant, ses
habitants humains lui avaient donné le nom
d’une substance minérale qu’on apercevait à
peine depuis l’espace. Terre.

13 Trois miroirs
Univers 2. Fraction 24. Système 1. Planète 3 par
proximité stellaire. (Terra 685).
« Ne vous êtes-vous jamais demandé à quoi
pouvait bien ressembler notre planète vue de-
puis l’espace ? Certes, on nous en offre des di-
zaines d’images toutes plus perfectionnées les
unes que les autres, à la télévision, dans des ma-
gazines scientifiques, et même sur Internet.
Mais ne croyez-vous pas que ce serait vraiment
différent de voir ça de ses propres yeux, d’être
plongé au milieu des étoiles, de frôler d’autres
planètes, d’embrasser d’un seul regard les
océans tout entiers ? Même en avion, on ne
peut contempler la Terre de si haut !
Vous me demanderez sans doute à quoi
pourrait bien me servir d’avoir vu la Terre de-
puis l’espace. Vous m’accuserez d’un désir de
suprématie, d’avoir cet instinct purement hu-
main de folie des grandeurs. Soit. J’avoue. A
quoi bon renier sa nature humaine ? Bien sûr,
ce n’est pas seulement cela – j’ai terminé des
études d’astrophysique, depuis que je suis gamin
je rêve, comme beaucoup, de découvrir
l’espace, alors c’est une opportunité sans précé-
dent. Vous l’aurez aisément deviné. Le mois
prochain, je pars dans l’espace. »
Je m’assis, anxieux de leur réaction. Ma mère
me regardait comme si, d’un instant à l’autre,
j’allais éclater de rire et les rassurer au sujet de
ma santé mentale. Mon père reposa lentement
sa tasse de café sur la table basse du salon, les
14 Terra 685
sourcils figés en un pli soucieux. Ma sœur fut la
première à afficher un immense sourire. Elle se
leva du canapé et vint se jeter dans mes bras.
« Oh, Tony, c’est merveilleux ! On va avoir
un astronaute dans la famille ! J’espère que tu
pourras prendre des dizaines de photos, peut-
être même que tu vas passer à la télé ! C’est gé-
nial ! »
Amélie avait seize ans et était plutôt conci-
liante, voire enthousiaste à l’extrême. Pour mes
parents, c’était une autre histoire. Évidemment,
à vingt-sept ans, je n’avais aucune permission à
leur demander, mais il est toujours plus agréable
d’agir en bonne entente avec tout le monde, et
surtout avec sa famille. Mon père croisa les
jambes sur le canapé crème, et se racla la gorge.
« Anthony, voyons, tu n’y penses pas ! Partir
dans l’espace ! Mais c’est un rêve de gosse, tu
avais toujours dit que tes études d’astrophysique
ne te serviraient que dans la recherche, à
l’avenir !
– C’était simplement pour vous rassurer, évi-
ter que vous ne m’empêchiez de suivre ces étu-
des, ou de partir un jour… Je n’ai pas de rêve
plus cher. Et je ferai tout pour le réaliser.
– C’est impossible ! renchérit ma mère. Tu
n’as donc pas entendu parler de tous ces acci-
dents, ces morts ? Ces explorateurs qui avaient
tous ce même rêve dans la tête et qui ont explo-
sé en entrant dans l’atmosphère à cause d’un
défaut de leur engin ? Non, non, il vaut mieux
15 Trois miroirs
que tu restes ici avec une situation stable et un
métier plus sécurisant.
– Écoute, maman, il faut bien que je prenne
des risques si je veux réussir. Et puis, ce n’est
pas comme si je laissais une veuve et un orphe-
lin derrière moi. J’irai, quoi qu’il arrive. J’aurais
seulement voulu que vous l’acceptiez.
Le regard d’Amélie virevoltait entre mes pa-
rents et moi. Nous nous faisions face de part et
d’autre de la table, comme en un duel dérisoire.
Ma petite sœur passa une main nerveuse dans
ses boucles auburn.
« Vous n’allez pas vous disputer un mois
avant le départ de Tony, j’espère ? J’ai comme
l’impression que, quoi que vous disiez, il ne
vous écoutera jamais, alors il vaudrait mieux ne
pas partir fâchés. Ce serait trop bête… »
Elle laissa sa phrase en suspens, mais nous
saisîmes tous. Ce serait trop bête si je mourais
après une dispute avec ma famille. Resteraient
tant de regrets, d’amertume… Elle avait telle-
ment raison. Mais mes parents voudraient-ils
l’entendre ?
Quelques jours plus tard…
J’errais dans les rues de la ville. Mes pas me
guidèrent naturellement vers « Café Croissant »,
le petit café où mon meilleur ami, Mathieu, tra-
vaillait en tant que serveur. Sur le trottoir, une
feuille morte solitaire se laissait glisser au gré de
16 Terra 685
la brise matinale qui la malmenait telle une âme
en peine. Des nuages d’une affligeante grisaille
traînaient au-dessus de ma tête, s’étirant pares-
seusement le long de la voûte céleste aux cou-
leurs affadies par la pluie récente. Je songeai
que, bientôt, je me trouverais loin de tout cela,
bien au-delà. Il était étrange de penser que, dans
moins d’un mois, tous les repères de ma vie
quotidienne seraient à des centaines de milliers
de kilomètres au-dessous de moi, réduits à l’état
de simples points futiles et impossibles à distin-
guer au travers des nuées immenses. Alors
j’entrepris de graver chaque détail dans ma
mémoire, pour ne pas oublier ce que c’était que
d’avoir les pieds sur terre – dans tous les sens
du terme…
Ce trottoir poussiéreux où achevaient de se
décomposer quelques vieux papiers
d’emballages abandonnés là par des gens peu
soigneux, ce banc de bois à la peinture vert
sombre écaillée où tant de liens s’étaient noués
au hasard d’un instant partagé, cette poubelle de
ferraille accrochée de travers contre le mur gris,
d’où s’échappait l’extrémité d’une petite chaus-
sure encore cirée dont la présence paraissait in-
congrue, cette vieille femme portant un chapeau
fleuri aux couleurs fanées qui passait là chaque
après-midi, traînant péniblement à sa suite un
chariot de provisions à carreaux verts et noirs,
ces quelques affiches délavées placardées depuis
plus d’un an sur le flanc blafard de cet immeu-
17 Trois miroirs
ble désaffecté, et la devanture flambante du ca-
fé, éclatante de peinture rouge sombre et de vi-
tres neuves, qui attirait l’œil dès que l’on se ris-
quait dans cette avenue figée par le temps – tant
de détails sans doute insignifiants, mais qui pre-
naient soudain une ampleur démesurée à mes
yeux.
Mes chaussures raclaient le bitume noirâtre
dans un son répétitif. Le carillon luisant embus-
qué derrière la porte vitrée de « Café Croissant »
tintinnabula joyeusement pour annoncer mon
arrivée à la ronde. La rumeur bourdonnante des
bavardages des clients enfla soudainement, se
mêlant aux bruits de vaisselle qui emplissaient la
salle. Un groupe d’amis, juché sur quelques ta-
bourets hauts face au comptoir encombré de
verres et de bouteilles, riait bruyamment tout en
sirotant des boissons aux couleurs chaudes. Ma-
thieu, occupé à prendre une commande sur un
calepin aux pages froissées, vêtu d’une chemise
blanche aux manches retroussées, d’un pantalon
noir au pli impeccable et d’un large tablier
rouge sombre, m’apostropha dans un salut en-
thousiaste, m’indiquant d’un geste vers sa mon-
tre qu’il aurait bientôt terminé sa journée de
travail.
Des effluves de brioche chaude et de petits
pains aux raisins sortant à peine du four vinrent
me mettre au supplice, refusant de disparaître
derrière l’odeur amère d’un alcool fort que l’on
servait à la table voisine. Je décidai de comman-
18 Terra 685
der un verre de martini citron et une brioche
aux pépites de chocolat, m’accoudant au comp-
toir en attendant que mon ami termine son tra-
vail. Une dizaine de minutes plus tard, nous fi-
nîmes par nous extraire de l’atmosphère un peu
étouffante de l’établissement.
« Viens, il faut que je te présente ma sœur.
Elle est venue s’installer inopinément dans la
ville, et je lui ai promis de lui présenter mon
meilleur ami ! » annonça-t-il avec enthousiasme.
Je me souvins qu’il adorait sa petite sœur, qui
avait deux ans de moins que lui et était selon lui
la plus talentueuse des designers d’espace de la
région, la plus adorable des jeunes filles, et j’en
passe. Nous prîmes donc la direction de son
appartement, dans un des quartiers verts de la
ville, où l’on pouvait encore entendre les trilles
légers des oiseaux par-dessus le grondement
omniprésent de la circulation. Une jeune femme
au regard rêveur, son doux visage encadré d’une
chevelure rousse en bataille, était assise sur un
banc, face à un parc ombragé, griffonnant, l’air
absent, sur un bloc de papier. Ses jambes croi-
sées se balançaient doucement, et ses yeux d’un
bleu profond couraient sans interruption de son
ouvrage au décor qui lui faisait face. Sa main
fine et légère courait sur le papier, telle une aile
d’oiseau effleurant un nuage ; une grâce pleine
de fraîcheur, un charme indéniable se déga-
geaient d’elle.
19 Trois miroirs
Elle se retourna vivement en entendant la
voix de Mathieu, et un sourire pareil à un crois-
sant de lune vint délicieusement illuminer son
visage. Lestement, la jeune femme bondit de
son banc, laissant là son bloc de papier et son
crayon, et s’avança pour saisir son frère entre
ses bras fins. Je me pris à envier la place de
mon meilleur ami, et un étrange pincement sou-
leva mon cœur un instant.
« Tony, je te présente Aloïs, ma petite sœur.
Aloïs, voici Anthony, mon meilleur ami. »
Sa voix me tira momentanément de ma rêve-
rie éveillée.
« Oh, enchantée ! » lança-t-elle d’un ton en-
joué, plongeant dans le mien son regard pétil-
lant d’un azur sombre et déroutant. Elle me
tendit sa gracieuse main blanche, que je saisis
d’un geste tremblant, retournant dans mon es-
prit sa voix cristalline et savourant la douceur
de sa peau.
« Euh, salut. Content de faire ta connais-
sance. » répondis-je, avant de reprendre conte-
nance. « Alors comme ça, tu es designer
d’intérieur ? »
Une fois la discussion engagée, tout sembla
plus simple. Nous allâmes tous trois nous as-
seoir dans le parc, admirant la beauté de ses
croquis et écoutant le récit plein d’humour
qu’elle nous faisait de son voyage mouvementé
depuis Nantes, où elle avait jusque-là suivi des
cours d’arts appliqués. Un inexplicable poids
20 Terra 685
venait de s’envoler de mes épaules, et nous par-
lâmes des heures sans voir le temps passer ;
seuls vinrent nous avertir de la fuite du temps la
lumière changeante qui filtrait au travers des
feuillages, l’éclat soudain plus gris de la voûte
céleste, la fraîcheur accentuée de la brise, et le
silence alentour qui s’installait peu à peu à me-
sure que les promeneurs s’égaillaient pour rega-
gner leur foyer. Aloïs nous invita à monter dans
son appartement pour boire quelque chose
avant de rentrer chez nous.
Le décor y était agréable, l’atmosphère cha-
leureuse ; tout adoptait des tons chauds, entre le
brun et le rouge sombre, excepté un large mur
d’un blanc éclatant, sur lequel se détachait un
tableau carré, représentant une splendide rose
rouge dont on distinguait chaque pétale dans sa
beauté fragile constellée de perles de rosée étin-
celantes. J’appris que la sœur de mon meilleur
ami l’avait peint elle-même, au prix de près
d’une semaine de travail. Nous prîmes place
dans de larges fauteuils ronds au design très
moderne, autour d’une petite table au plateau
de verre décoré d’un set de table d’un rouge
translucide. Elle nous apporta un vin léger à
l’arrière-goût fruité servi dans de hauts verres
évasés au pied torsadé. La discussion reprit,
animée. En un après-midi, je connaissais mieux
Aloïs que je n’avais connu Mathieu après une
semaine passée dans le même lycée, plusieurs
21 Trois miroirs
années auparavant, lorsque nous avions fait
connaissance.
Quelques jours plus tard, Aloïs et moi-même
avions noué une solide amitié, et nous re-
voyions chaque soir. Au bout d’une semaine,
nous sortions ensemble. Lorsque je l’annonçai à
Mathieu, il laissa échapper un petit rire.
« J’étais certain que vous vous entendriez
bien, elle et toi. » dit-il simplement avec un sou-
rire taquin. Malgré l’enthousiasme de ma famille
en rencontrant ma nouvelle petite amie, qu’ils
trouvèrent formidable à l’unanimité, je ressen-
tais un certain malaise. Je devais partir dans à
peine plus de deux semaines pour cette expédi-
tion dans l’espace, ce n’était vraiment pas le
moment de nouer de telles relations. Mais je ne
pus m’empêcher de m’engager chaque jour un
peu plus auprès d’Aloïs. Nous savions tous
deux pertinemment que nous devrions nous
quitter sous peu – inutile, donc, de poser les
fondements de grands projets de couple, d’un
éventuel avenir à deux. Tout partirait en fumée
dans peu de temps. Nous ne cherchions
d’ailleurs pas, au départ, une relation durable.
Mais, au fil des jours, à force de nous retrouver
de plus en plus souvent chez elle ou chez moi
lors de nos moments libres, nous finîmes par
tisser des liens toujours plus étroits.
Nous partagions un nombre impressionnant
de goûts, de passions, de petites manies de la
vie quotidienne, et tout était alors simple lors-
22 Terra 685
que nous étions ensemble. Nous nous enten-
dions sur tout. Nous avions parfois même à
peine besoin de nous consulter pour savoir que
nous avions exactement la même opinion, ou
seulement besoin d’échanger un regard pour
nous dire nos émotions, nos sentiments.
Un matin, alors que les premiers rayons d’un
soleil matinal commençaient à peine à filtrer au
travers des stores abaissés devant la fenêtre de
ma chambre, une sonnerie électronique lanci-
nante m’extirpa péniblement du sommeil. La
tête légère d’Aloïs reposait au creux de mon
épaule, sa chevelure rousse ébouriffée venant
chatouiller ma peau nue. Je me redressai lente-
ment dans la pénombre, reprenant mes esprits,
et repoussai doucement la jolie jeune femme qui
émettait des sons étouffés dans son sommeil.
Les draps froissés, encore chauds, gardaient
l’empreinte de mon corps, et je posai à regret le
pied sur le parquet froid pour aller décrocher le
téléphone, posé sur la commode qui occupait
l’angle de la pièce. D’une démarche mal assurée,
les yeux plissés pour distinguer mes gestes,
j’allai décrocher le combiné d’une main tout en
enfilant, de l’autre, le peignoir bleu marine qui
traînait sur une chaise.
« Allô ? » lança ma voix encore ensommeillée
tandis que je sortais sans bruit de la chambre,
afin de ne pas éveiller Aloïs, tout en nouant la
ceinture en éponge du peignoir.
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