//img.uscri.be/pth/983cdccd085b44c57351d9489f63383c987518be
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 28,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Yémen

De
376 pages
Début 2011, la révolution éclate au Yémen. L'auteure suit la révolte pendant un an et tient un journal des événements et des débats qui agitent Sana'a, la capitale. La "Place du changement" est occupée en permanence par les révolutionnaires. Les morceaux choisis, des billets que l'auteure écrit au quotidien, décrivent de l'intérieur les événements clés qui ont marqué la révolution tout en offrant la parole aux acteurs de cette révolte. Elle dessine en même temps les contours de la société yéménite d'aujourd'hui.
Voir plus Voir moins

Comprendre le Moyen-Orient
Comprendre le Moyen-Orient Maggy Grabundzija
Collection dirigée par J.-P. Chagnollaud
Yémen Yémen
Morceaux choisis d’une révolution
Mars 2011- février 2012 Morceaux choisis d’une révolution
Début 2011, la révolution éclate au Yémen. L’auteure suit la révolte
pendant une année et tient un journal des événements et des débats
qui agitent Sana‘a, la capitale. La « Place du changement » est occupée Mars 2011- février 2012
en permanence par les révolutionnaires, décidés à en découdre avec la
dictature de Ali Abdellah Saleh qui sévit depuis plus de 30 ans. Les
morceaux choisis des billets que l’auteure écrit au quotidien, décrivent
de l’intérieur les événements clés qui ont marqué la révolution tout
en ofrant la parole aux acteurs et actrices de cette révolte. Ainsi, ce
journal dresse un portrait unique de la révolution yéménite, et dessine
les contours de la société yéménite d’aujourd’hui.
Maggy Grabundzija réside au Yémen depuis 2002. Elle est
chercheuse indépendante, anthropologue, spécialiste des rapports hommes/
femmes. Elle travaille comme consultante pour diférentes institutions et
organisations internationales.
Photographie de couverture : Arwa Uthman
ISBN : 978-2-343-0397-18
37 €
Yémen Morceaux choisis d’une révolution
Maggy Grabundzija
Mars 2011- février 2012









Yémen
Morceaux choisis d’une révolution Comprendre le Moyen-Orient
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Mamduh NAYOUF, Vers le déclin de l'influence
américaine au Moyen-Orient ?, 2014.
Hillel COHEN, Les Palestiniens face à la conquête
sioniste (1917-1948). Traîtres ou patriotes ?, 2014.
Pierre JAQUET, L’Etat palestinien face à l’impuissance
internationale, 2013.
Firouzeh NAHAVANDI, L’Iran dans le monde, 2013.
Aline KORBAN, L’évolution idéologique du Hezbollah,
2013.
Samy DORLIAN, La mouvance zaydite dans le Yémen
contemporain, 2013.
Gamâl AL-BANNA, L’islam, la liberté, la laïcité et le
crime de la Tribu des "Il nous a été rapporté", 2013.
Daniel CLAIRVAUX, Iran : la contre-révolution
islamique, 2013.
Naïm STIFAN ATEEK, Le cri d’un chrétien palestinien
pour la réconciliation. Pour une théologie palestinienne
de la libération, 2013.
Céline LEBRUN, Julien SALINGUE (dir.), Israël, un État
d’apartheid ? Enjeux juridiques et politiques, 2013.
Pierre GUILLOSSOU, La Palestine contemporaine, des
Ottomans aux Israéliens, 2013.
Mohammad AL SUBAIE, L’idéologie de l’islamisme
radical. La nouvelle génération des intellectuels
islamistes, 2012.
Didier LEROY, Hezbollah, la résilience islamique au
Liban, 2012.
Hassan Diab EL HARAKÉ, République islamique d’Iran :
quel pouvoir pour le peuple ?, 2012.
Alice POULLEAU, À Damas sous les bombes, Journal
d’une Française pendant la révolte syrienne (1924-1926),
2012. Maggy GRABUNDZIJA








Yémen
Morceaux choisis d’une révolution
mars 2011 ‒ février 2012




























































© L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-0397-18
EAN : 9782343039718
Glossaire des structures révolutionnaires

Ca suffit (khalâs) : petite formation qui est composée de militants ou de
sympathisants du parti nassérien. Ils publient pendant la révolution un journal :
khalâs.
Centre de médias (markiz al-‘alamiya) : parmi les premiers centres des médias
formés sur la Place, il est animé par des révolutionnaires qui s’affichent comme
indépendants.
Coalition civique de la révolution des jeunes (al-tahâluf al-madani li-thawrat
al-shabâb) ou simplement Coalition civique : elle rallie dans ses rangs à ses débuts
des noms importants, comme celui d’Ahmed Sayf Hâchid (parlementaire du Parti
socialiste), qui se désolidarisera de la Coalition au long de la lutte. Elle est perçue et
se positionne parmi les organisations indépendantes même si ses membres sont dits
proches des mouvements de gauche. Tenue par un chef d’entreprise, elle est
reconnue comme des plus actives structures agissant sur la Place, même si elle
semble s’essouffler lorsque certains de ses membres dirigeants fondent le Parti
alWatan (avec un programme politique rendu public durant la révolte).
Coalition du futur (takattul al mustaqbâl) : cette petite formation rassemble des
sympathisants ou des membres du Parti socialiste yéménite (PSY).
Coalition des jeunes de la révolution (takattul shabâb al-thawra) : ses membres
sont soit des militants soit des sympathisants du Parti socialiste yéménite (PSY).
Elle représente l’une des deux grandes structures de ce parti sur la Place. Selon son
représentant, un membre du bureau politique du Parti socialiste yéménite, la
structure dispose de branches dans différentes Places du pays.
Coalition des parlementaires (tahâluf al-barlamânî) : la structure a été formée et
est composée par les démissionnaires parlementaires, appartenant souvent à la
Rencontre commune, mais également au parti du Président (le CPG).
Coalition nationale (tahâluf watan) : cette organisation est l’unique structure
ayant préexisté à la révolution. Elle fut fondée en 2006, au moment des élections
parlementaires et présidentielles, afin de soutenir les candidatures féminines lors de
la campagne. Le réseau s'était éteint lorsque la lutte commence et la révolution
ravive les activités de ce cercle. Le Collectif comprend uniquement des membres
féminins, souvent proches des mouvements de gauche mais pas uniquement
puisqu’il rassemblait, notamment avant la révolution, des partisanes du Président. La
Coalition compte certaines des féministes les plus connues du Yémen, dont
beaucoup sont polyglottes. A ma connaissance, seule cette organisation mène des
campagnes de sensibilisation ciblant la communauté internationale, particulièrement
au début de la lutte.
wattinûn mutasâwûn) : cette toute Coalition citoyens égalitaires (tahâluf mu
petite structure regroupe uniquement des membres féminins, souvent sympathisantes
ou militantes dans différents partis de gauche (mais elle comprend également
quelques membres proches du parti al-Islâh). L’organisation est perçue et se
revendique comme indépendante. Elle compte peu de membres mais certaines
d’entre elles sont très actives sur la Place (tout au long de la lutte).
Coalition des entrepreneurs (tahâluf al-mustathmirîn) : la structure comprend
un nombre très limité de membres, tous sont entrepreneurs.
5
Coalition des filles de Bilquis (tahâluf banat bilqis) : cette Coalition placée sous
la direction de la Coordination est composée de sympathisantes ou de militantes du
parti al-Islâh. Celles-ci sont actives durant la révolution organisant des événements
pour les femmes révolutionnaires, des débats, des formations pour mener des
campagnes de sensibilisation.
Coalition des gens libres d’al-Hudayda (itilâf al-abnâ al-hudayda al-ahrâr) :
petite formation de révolutionnaires originaires de la ville d’al-Hudyada et qui se
présentent comme indépendants.
Coalition des jeunes du Yémen libre (itilâf shabâb al-yaman al-hur): petite
formation de révolutionnaires qui se revendiquent comme indépendants.
Coalition de la cause du Sud (tahâluf al-qadhiya al janûbiya) : cette Coalition
regroupe des structures plus petites représentant différents gouvernorats du Sud, non
sympathisants ou militants au parti al-Islâh. Elle représente une des deux coalitions
du Sud les plus importantes de la Place et à ce titre, sa représentante parle, lors
d’événements, au nom des gens du Sud.
Coalition de la libération pacifique (tahâluf al-tahârur al-silmî) : première
Coalition historique de la Place, regroupant de plus petites structures. Elle est fondée
par un militant d’al-Islâh qui a pour ambition de rallier toutes les forces de la Place
afin de n’offrir qu’une seule voix à la lutte. Il échouera dans son entreprise.
Coalition des militaires (tahâluf al-‘askarî) : elle rallie des militaires de carrière,
indépendants - ne percevant plus leur salaire depuis qu’ils ont rejoint la lutte.
Coalition des révolutionnaires de Ma’rib pour le changement et la
construction (itilâf al-thawrî min ma’rib liltaghayûr wa al-bina) : structure qui
rassemble les associations de la région de Ma’rib, présentes sur la Place.
Coalition générale pour les femmes révolutionnaires et populaires (itilâf ’am
lilnisâ thawrî wa sha‘bî) : cette structure qui avait pour ambition de rassembler les
femmes de toutes tendances politiques ou indépendantes autour d’un projet de
soutien à la question des femmes, ne comprend que des membres féminins mais n’a
en réalité jamais été véritablement active sur la Place.
Coalition Nasser (tahâluf nâser) : elle a été formée par des révolutionnaires
sympathisants ou militants du parti nassérien. Elle représente sur la Place la
structure révolutionnaire officielle de ce parti.
Comité d’organisation pour la révolution populaire des jeunes (al-lajna
altandhîmya lil-thawra al-shabâbiya al-sha‘biya) appelé le Comité (al-lajna) (désigné
sous le terme de Comité de la Place) : ce comité, constitué dans les premières heures
de la lutte et composé de révolutionnaires de différentes tendances politiques
(comme des indépendants), est en charge des aspects logistiques de la Place. Pour
atteindre ses objectifs, elle a formé des sous-comités et rendu chacun d’entre eux
responsable d’une partie de l’organisation interne du mouvement (nourriture,
finances, emplacement des tentes, sécurité, la scène, les affaires légales –
souscomité qui reçoit les plaintes des révolutionnaires). Le Comité lance également les
appels à manifester, définit les parcours des marches et les politiques d’extensions
de la Place, organise la sécurité et tient des conférences de presse. Le Comité
représente, grâce au soutien de la Coordination, la structure la plus conséquente et la
plus organisée de la Place.

6

Comité des jeunes (lajna al-shabâb) : formation crée par Tawakul Karman. Elle
comprend des branches dans différentes Places du pays. Ses membres sont actifs sur
la Place mais en général ils ne se rallient pas aux initiatives lancées par d’autres
structures de la Place.
Conseil civil et démocratique (al-majlis al-madanî wal-dîmucrâtî) : tentative de
constitution d’un conseil, composé des militants ou sympathisants des partis de
gauche, mais qui ne fut jamais actif dans le cadre révolutionnaire.
Conseil de coordination des jeunes révolutionnaires appelée la Diversité
(tanawu‘) : la structure est fondée par de jeunes indépendants, sympathisants de
gauche et des Hûthi, mais la composition de ses membres va se modifier au long de
la lutte, attirant dans ses rangs une certaine élite (révolutionnaires polyglottes) très
qualifiée (professeurs d’université, personnes travaillant pour les organisations
internationales), ainsi que des activistes dans la société civile, d’anciens membres
actifs de partis politiques et des cheikhs. Les Jeunes de la résistance intègrent la
Diversité à ses débuts, mais s’en désolidarisent dans le courant de la révolution. Le
Conseil est considéré comme l’une des structures les plus actives de la Place, même
si ses membres sont moins importants en nombre que dans d’autres formations. Ce
Conseil représente la voix des indépendants sur la Place (souvent en concurrence
avec la Coalition civique qui peut être perçue par les révolutionnaires comme étant
proche des mouvements de gauche, contrairement à la Diversité).
Conseil des jeunes révolutionnaires indépendants (majlis al-shabâb al-thawrî
al-mustaqil) : il regroupe 117 mouvements et coalitions proches du mouvement
hûthi. Le Conseil disparaît presque en même temps qu’il est constitué.
Conseil des jeunes révolutionnaires (majlis al-shabâb al-thawra) : cette
structure est formée après l’extinction de la Coalition Madad, en août 2011. Elle
aurait été constituée à l’initiative de certains des membres de Madad mais son
influence et sa participation aux différentes réunions qui se déroulent sur la Place
semblent de moindre importance comparées à celles de la première structure.
Conseil des jeunes révolutionnaires populaires (majlis al-shabâb al-thawî
alsha‘bî) : cette initiative, pensée par Tawakul Karman, ne verra en réalité jamais le
jour. Le comité préparatoire en charge de l’établir ne pourra mener à bien sa
complexe tâche d’organisation des élections à travers un vote électronique (par
manque de soutien financier). Par contre, les conseils de jeunes (majâlis al-shabâb)
qui constituent la première étape vers la formation de ce conseil ont été formés dans
différentes Places du pays.
Conseil Madad (majlis al-madanyia al-dîmucrâtî) : cette structure regroupe des
sympathisants ou des militants du Parti socialiste yéménite. Elle représentait la voix
révolutionnaire du parti sur la Place. Après avoir été active, la Coalition se disloque
en août 2011.
Conseil national des forces révolutionnaires (lajna al-watani al-quwâ
thawriya) : constituée à l’initiative des partis politiques, à la mi-août 2011, elle
comprend au moment de sa fondation, quelques 143 membres et rassemble la plus
grande diversité des structures agissantes sur la Place. Si le Conseil est parmi les
signataires de l’initiative du Golfe, représentant les révolutionnaires dans ce
contexte politique, il n’est que peu actif sur la Place.

7

Conseil suprême de la coordination de la révolution yéménite (munasiqiya al
‘ulia lilthawra) (dont l’abréviation est la Coordination, munasiqiya) : la structure est
formée par des sympathisants et des militants du parti al-Islâh. La Coordination est
liée au Comité. Elle veille notamment au nombre de révolutionnaires nécessaires
pour répondre à tous les besoins logistiques de la Place (membres du sous-comité de
sécurité, sous-comité de la scène, sous-comité des finances...). Ainsi, il est souvent
affirmé que c’est la Coordination qui dirige la Place. La Coordination est perçue
comme le prolongement du parti al-Islâh sur la Place et représente donc sa voix. La
structure est la plus imposante sur la Place. Elle comporte des branches dans
d’autres Places du pays.
Forum organisationnel général de la révolution (multaqâ al-tandhîmiya
al’âma lil-thawra) : cette structure ne mènera en réalité aucune activité. Il s’agissait
d’une tentative de rassembler diverses coalitions de la Place.
Forum des révolutionnaires du Jawf (multaqâ lil-thawryyîn min al-Jawf) :
formation qui rassemble des structures plus petites, toutes de la région du Jawf.
Forum des forces révolutionnaires (multaqâ al-quwâ thawriya) : cette structure
figure parmi les plus importantes de la Place. Elle rassemble les formations liées aux
partis politiques (la Coordination, Coalition Madad, Coalition des jeunes de la
révolution, Coalition nasser) ou indépendantes (la Diversité, les Jeunes de la
résistance, la Coalition citoyens égalitaires...), puis celles de métiers (Coalition des
parlementaires, Coalition des entrepreneurs, Coalition des militaires). Bien qu’elle
rallie à sa structure les plus importantes coalitions de la Place, elle sera en réalité
dans l’incapacité d’influencer la Place. Cette coordination des différentes forces
révolutionnaires de la Place s’éteint quelques semaines avant la tenue des élections.
Front de sauvetage de la révolution (jabhat inqâdh al-thawra) : la structure se
constitue tardivement dans la lutte révolutionnaire, à savoir à la fin du mois de
décembre 2011. Ses membres s’opposent à la signature de l’initiative du Golfe et
considèrent que l’accord est contraire aux demandes révolutionnaires. Le front
réunit certaines figures de la Place comme Ahmed Sayf Hâchid, le représentant des
Libéraux pour le changement et des Jeunes de la résistance, une importante figure
politique du Parti Socialiste Yéménite du Sud, un membre du parti al-Haqq.
Jeunes de la lutte décisive (shabâb al-hassm) : il ne s’agit pas d’une structure
(coalition, forum, association…), contrairement à toutes les autres existant sur la
Place. Il s’agit d’une coordiantion entre les indépendants et les Jeunes de la
résistance dont l’ambition est d’établir un programme d’intensification de l’action
révolutionnaire et de le mettre en place (conduisant certaines campagnes de
sensibilisations).
Jeunes de la résistance (shabâb al-sumûd) : cette structure regroupe les jeunes
sympathisants ou militants hûthi même s’ils ne représentent pas son organisation
officielle - le leader de ce mouvement Abdel Malik al-Hûthi a désigné son
représentant officiel sur la Place.
Libéraux pour le changement (al-ahrâr lil-taghyîr) : cette structure est
composée de zaydites, de l’école de Sana‘a. Ceux-ci sont proches des Jeunes de la
résistance.

8

Volonté du peuple (irâdat al-sha‘b) : cette structure rassemble de très jeunes
révolutionnaires qui se disent indépendants et qui organisent certaines actions sur la
Place.

9





Introduction


Ce livre, je l’ai voulu essentiellement, comme un hommage à la longue
lutte pacifique des révolutionnaires yéménites si peu (re)connue, en
Occident.
Je l’ai voulu comme le produit de leur parole pendant le mouvement de
2011. L’ambition de ce livre est, à travers mon prisme, de rapporter le plus
justement possible la pensée, les représentations de celles et de ceux que j’ai
rencontré-es, pendant plus d’une année, sur la Place de Sana‘a, occupée par
les contestataires qui ne voulaient plus du régime incarné par Ali Abdallah
Saleh, Président du Yémen pendant plus de trente trois ans. Il n’est pas
question de retracer un historique de la révolution. Il s’agit d’un journal
décrivant ce que j’aperçois, ce que j’entends dans la révolution et ce que les
révolutionnaires désirent me confier. Il est mon témoignage sur la révolution
de 2011.
C’est pour les femmes et les hommes révolutionnaires que j’ai tenu un
journal, pendant une année de rencontres et de partage sur la Place du
changement de Sana‘a. Je ne peux que leur être reconnaissante de m’avoir
acceptée dans ce lieu, véritable territoire libéré au sein de la capitale, où se
forgeaient leurs projets d’un Yémen sans dictature. Ils m’ont prêté attention,
consacré du temps, en une période bien difficile, quand tombaient leurs
compagnons et compagnes de combat, sous les balles de l’armée du
Président, Ali Abdallah Saleh. Je dirais bien que c’est leur journal si je ne
craignais de leur faire assumer ma transcription des événements.
Je suis extrêmement redevable aux plus proches, à mes ami-es du Yémen
souvent doté-es d’une culture politique remarquable et qui ont patiemment
éclairé mon ignorance dans ce domaine. Ils n’ont jamais rechigné à
m’expliquer, à m’alimenter de leurs connaissances et de leur pensée
politique notamment en adoptant une perspective historique. C’est également
à eux que je dois nombre de réflexions de ce livre car non seulement, ils ont
bien voulu recevoir « mon journal » mais ils m’ont également accompagnée
dans mon entreprise.
J’ai quitté la France pour vivre au Yémen en 2002, pour les besoins de
mon terrain d’anthropologue. J’ai été accueillie pendant presque trois
années, dans une famille villageoise, habitant dans la région de Ta‘iz. Je
garde de cette période de ma vie, un dialecte et une gestuelle particulière
dans mon parler de l’arabe, une certaine pratique des conventions sociales,
une culture générale imprégnée de cette histoire locale. Après l’obtention de

11

ma thèse, je me suis installée à Sana‘a où je devins une immigrée française,
résidente au Yémen. On m’appelle souvent la Ta‘izya (fille ou femme,
originaire de la ville de Ta‘iz) dans la capitale ou lorsque je me déplace à
l’intérieur du pays. Pour les besoins de mon travail de consultante, j’ai
pendant quelques années, sillonné le pays.
Ainsi, lorsque la révolution s’organise, j’en suis témoin, sans jamais y
participer activement. La lutte commence vers la mi-janvier 2011. J’évite
scrupuleusement de participer à ces événements. L’insécurité que peuvent
entraîner de telles manifestations ainsi que les conséquences qu’elles
représentent pour une étrangère comme l’expulsion du territoire, constituent,
pour moi, autant de raisons d’éviter les lieux de la contestation. Presque tout
mon entourage yéménite s’engage dans la révolte dès ses débuts et comme je
n’y assiste pas, mes amis me la racontent.
Je dois avouer que jusque vers la fin du mois de février, je ne crois pas à
l’avènement d’une révolution au Yémen. Je me souviens d’une conversation
téléphonique avec une personne m’appelant de France, un soir du 19 février
2011. « Est-ce que le Yémen emprunte le pas à la Tunisie ou à l’Égypte ? »,
me demande-t-elle, alors. Je lui confie que je ne le pense pas, à moins que
les partis politiques d’opposition ne se rallient au soulèvement. Il me semble
à l’époque qu’une telle association bouleverserait les rapports de forces entre
les manifestants et le régime, seule condition qui mènerait à une révolution.
Mais le temps passant, la contestation s’intensifie et la place qui fait face
à l’université de Sana‘a devient le lieu de ralliement des contestataires. Elle
est rapidement baptisée la Place du changement, sâhat al-taghyîr, faisant
rimer le nom avec celui de la place al-Tahrîr, occupée par les hommes du
Président. Premier butin, elle devient une ville dans la ville avec sa propre
organisation. S’y montent des tentes de plus en plus nombreuses, lieux de
débats et bientôt de vie.
Je décide finalement de pénétrer, pour la première fois, dans cet antre de
la lutte, vers la mi-mars, peu avant le 18 mars, baptisé depuis, Vendredi de la
Dignité (al-karâma). Ce jour-là a marqué un tournant dans l’histoire du
soulèvement. La manifestation a été sévèrement réprimée et cinquante-deux
manifestants y ont trouvé la mort, à l’aube. La tension est alors à son comble
et au lendemain de ce massacre, de nombreux alliés du Président, dont Ali
Muhsin al-Ahmar, chef de la première division blindée, un proche du chef de
l’État, décident de rejoindre les rangs de la révolte. Une partie de l’armée
s’associe donc officiellement au combat.
Mais revenons à cette première visite. Je décide de me rendre sur la Place
du changement avec une amie française, chercheuse en Sciences politiques
qui vit au Yémen comme moi. La Place du changement est comme on me l’a
décrite, littéralement envahie par des milliers de personnes. Nous nous
étonnons de voir les femmes s’attarder dans les rues, jusqu’à une heure
avancée de la soirée. Les lieux semblent bien organisés. Nous observons que

12

les rues sont nettoyées, les tentes alignées. Une scène a été construite sur
laquelle des orateurs se succèdent, des baffles relaient les animations au
micro qui résonnent dans toutes les rues adjacentes à la Place. Des jeunes
reçoivent et enregistrent les dons faits à la révolution. Ils assurent également
la distribution d’eau et de nourriture.
Je pense alors que le mouvement est trop bien implanté pour que les
forces alliées du Président puissent tenter quoi que ce soit à notre égard.
Certes, des interrogations m’envahissent. Et si je me trompais, et si j’étais
simplement expulsée du pays ? Je me convaincs alors que cela vaut la peine
de prendre ce risque. Et puis, ne dit-on pas sur la Place que les jours du
Président sont comptés ? La lutte devrait gagner à tout moment et je veux au
moins, être témoin, ne serait-ce qu’un instant, de cette révolte historique.
Quant au danger que représentent les lieux de la révolte car ils peuvent être
la cible des forces du chef de l’État, à tout moment, il ne m’impressionne
plus. Là encore, l’étendue du mouvement est telle qu’elle me semble réduire
les risques que je considérais quelques semaines auparavant comme bien
réels. Durant toute la période de la révolte, j’adopte une règle d’or : je suis
sur la Place mais je n’assiste à aucune manifestation. Je considère, en effet
que je m’exposerais, outre mesure, à des dangers inutiles. Pendant l’année
passée sur la Place, je n’ai jamais été la cible de menaces ou de pressions
exercées par les forces du Président. Pourtant, je n’ai à aucun moment revêtu
le manteau et le foulard noir pour me rendre invisible.
Après quelques jours passés sur la Place du changement, je commence à
écrire, presque de manière machinale, des courriers électroniques, que
j’appelle « billets », adressés à mon entourage qui souvent ne réside pas au
Yémen. Mes amis m’encouragent à poursuivre mon travail et diffusent mes
billets auprès de leurs réseaux. Ainsi, la liste des destinataires de mes
messages électroniques s’allonge au fur et à mesure que la révolution
s’installe.
Dans mes premiers billets, je retranscris les paroles des révolutionnaires
que je rencontre au hasard de mes pérégrinations sur la Place. Je m’attarde
sur les ambiances exceptionnelles que je vis en me promenant dans les rues.
Puis, l’un de mes proches, un révolutionnaire, souhaite que j’accomplisse un
travail d’anthropologue sur la révolution. Je m’interroge alors sur mes
capacités à mener un tel projet. Que peut-être une approche anthropologique
d’une révolution ? Quel serait le sujet à investir auprès des révolutionnaires ?
Je n’ai jamais eu connaissance de recherches adoptant une telle perspective.
Par ailleurs, je n’ai jamais été amenée à travailler sur des sujets strictement
politiques. Dois-je travailler comme je sais le faire sur la problématique du
genre au Yémen, soit sur les rapports entre hommes et femmes ? J’ai vite
décidé que je ne pouvais pas m’en contenter. Je considérais que m’attacher à
cette problématique du genre, desservirait la cause révolutionnaire. C’était
plutôt le bouillonnement de la contestation qu’il fallait relater et capturer,

13

pensais-je alors. Que pourrais-je alors apporter à la révolution ? Cette
interrogation ne me quittera pas pendant presque toute la durée de ce
« terrain », soit une année. Pourtant, si ce doute m’accompagne
perpétuellement, je reste convaincue qu’il faut écrire et surtout décrire ce
dont je suis témoin, plutôt que de prétendre être en mesure de dresser une
grille d’interprétation sur une révolte en mouvement.
Mes amis yéménites ont souvent sollicité, durant toute cette période, mon
regard, me prêtant un rôle d’experte, capable de rendre une certaine lisibilité
aux événements. Ils m’ont souvent affirmé qu’une écriture de la révolution,
par une étrangère, ne pouvait que garantir la neutralité de l’approche ou du
travail accompli, l’opposant à celle d’un-e Yéménite, dont la perspective
pourrait être biaisée ou partisane. Bien évidemment, il me semble hasardeux
d’affirmer qu’il existerait une certaine impartialité d’une personne du
« dehors » qui se distinguerait de celle du « dedans ».
Etrangère, moi ? Oui, mais après plus de dix années de vie passées au
Yémen, suis-je une étrangère comme une autre ? Je m’exprime dans un des
dialectes locaux, je me plie aux règles de respectabilité du pays dans ma
manière de parler, de me présenter, de questionner. Les personnes que
j’interroge, même si elles ne m’ont jamais rencontrée, savent ou sentent
intuitivement que je ne suis pas ignorante de leurs pratiques. En outre, mon
intérêt pour la Place du changement ne représente-il pas déjà un signe
d’engagement en faveur de la révolution ? Et certains des révolutionnaires
qui me rencontrent ne considèrent-ils pas qu’il en est ainsi, lorsqu’ils
m’entraperçoivent dans les tentes, sur une période aussi longue et quelque
soient les circonstances ?
Je m’engage dans ce que je pense être une « nécessité impérieuse », celle
de la consignation des paroles et de la pensée instantanée des
révolutionnaires que je rencontre. M’imaginant pendant de longues
semaines, que la révolte allait s’achever d’un jour à l’autre, je suis pressée
d’écrire l’insaisissable, de travailler sur les représentations des uns et des
autres groupes, de comprendre leurs dynamiques et par conséquent de laisser
une trace de l’éphémère, de ce qui pourrait ne jamais être retranscrit.
Pourtant, même si elle semble aller de soi, une telle ambition est complexe
parce qu’elle implique l’écriture d’une certaine histoire des événements qui
ponctuent la lutte et agissent sur la pensée et les représentations des
révolutionnaires.
Pour effectuer la collecte d’informations je me plie à la méthodologie
anthropologique classique. J’assiste, silencieuse, à de nombreuses réunions.
Je fixe des rendez-vous à des révolutionnaires. Je les interroge dans le
dialecte yéménite et je prends des notes de leurs paroles que je reproduis,
autant que faire se peut, dans un billet le plus souvent hebdomadaire. Puis, je
retranscris mes entretiens et les traduis en langue française. Je mène mes
entretiens avec les actrices et les acteurs de la Place mais je n’interroge

14

aucun des partisans du régime. Le travail que j’effectue sur la Place est déjà
exigeant. Il m’aurait fallu le double de temps et d’énergie pour couvrir
l’autre camp. Je ne m’en suis jamais cachée auprès de tous ceux et celles
auxquel-les j’expliquais ma démarche. A mon sens, ces billets comportent de
nombreux biais que j’assume. Mon intention n’a jamais été de me plier à une
supposée objectivité scientifique. Tout au long de mes écrits, j’ai tenté,
pourtant, de questionner principalement la révolution, les positionnements
des différents acteurs, les diverses stratégies adoptées selon les groupes
agissant sur la Place et les représentations concernant des sujets bien variés.
Alors, se pose la question : que raconter et que retranscrire ? Les
informations que je collecte au quotidien sont d’une telle ampleur qu’il est
indispensable de sélectionner. De plus, l’écriture m’imposait de poser un
regard, d’articuler une pensée ou d’exprimer les interrogations qui
dirigeaient mes entretiens. J’ai tenté, non sans mal, remplie de doutes et de
crainte, de mettre en évidence une certaine logique, voire une dialectique
dans les propos que je recueillais auprès des un-es et des autres. Par
conséquent, à mes débuts, mes rencontres avec les révolutionnaires sont
hésitantes, ne sachant précisément pas les sujets sur lesquels je voulais
orienter mon regard. Alors, j’écoute. Je laisse parler. Avec le temps, mes
entretiens se construisent. La révolution produit des concepts et en ravive
d’autres, les pourvoit d’un sens ou tout au moins s’emploie à en créer.
Manifestement, la révolte engendre un certain bouillonnement intellectuel.
Je me documente sur ses principes dont certains m’étaient inconnus, comme
celui d’État civil, alors qu’il existe déjà dans la pensée politique du monde
arabe et qu’il est évoqué au Yémen, depuis de nombreuses années.
J’apprends donc beaucoup.
Le concept d’État civil est présenté comme un des piliers des
revendications des révolutionnaires. Je décide de l’interroger ou plutôt de
questionner les révolutionnaires pour comprendre et tenter de cerner leur
représentation d’un État idéal. Je porte également un certain intérêt à
d’autres idées : la démocratie, l’action politique et révolutionnaire...
Je ne comprendrais qu’au moment de l’écriture de ce livre que ma
problématique s’articule autour du concept de Peuple et de l’expression de
son contre-pouvoir. Ainsi, les différentes interrogations qui
m’accompagnent, durant toute la durée du terrain, sont l’illustration des
paradigmes de cette corrélation. Quelle est la nature de l’opposition à un
Président incarnant un régime clientéliste et profondément injuste qui fait
que les contestataires revendiquent immédiatement le nom de
«révolutionnaires ». Est-ce que les différences régionales, politiques,
sociales et de genre, au Yémen, se sont exacerbées, estompées ? Les
Yéménites se représentent-ils comme peuple ? Les alliances qui se sont
construites, la cohabitation d’organisations idéologiquement si différentes
ont-elles constitué une entité de par l’opposition partagée à un régime honni.

15

Comment les structures fédérées sur la Place envisagent-elles l’étendue de
leur pouvoir et de leur rôle dans la révolte ? Comment le peuple perçoit-il
ses relations avec ses propres représentants et quels sont les champs d’action
de ces derniers ? Car, en effet, il appartient au Peuple de définir les champs
d’action des différents acteurs de la révolution. Il m’apparaît que cette
corrélation entre le peuple et les organisations structurées préexistantes au
mouvement, partis, tribus et armée, ancre la révolution yéménite dans sa
spécificité. Or, les discours construits sur la révolte yéménite semblent
suggérer un autre type de rapports de forces. Ainsi, ces différentes structures
sont fréquemment considérées comme des agents de la révolution, certes,
mais qui confisquent au peuple, son rôle moteur, en le réduisant à un acteur
passif et en s’accaparant le rôle de représentation et de décision. C’est ce que
semble penser le politologue, Laurent Bonnefoy, un des spécialistes des
salafistes, au Yémen. Il décrit ainsi le mouvement dans un article, publié le
30 juin 2011 : « Lancée par la jeunesse urbaine comme un mouvement
pacifique, la contestation au Yémen est aujourd’hui récupérée par des forces
politiques traditionnelles et armées. Face à ce soulèvement, le régime du
Président Saleh garde de véritables atouts et une capacité manœuvrière,
d’autant que les partenaires internationaux du pays jouent un jeu ambigu ».
Pour une question de volume, je ne livre ici que des morceaux choisis des
billets écrits pendant une période de presque une année, passée sous les
tentes. J’ai fait précéder les billets d’une première partie présentant quelques
éléments pour comprendre le Yémen et la révolution de 2011.
Ce livre ne répond sûrement pas aux attentes de mes amis yéménites. Je
ne puis leur offrir l’analyse qu’ils m’ont demandée. J’espère, cependant,
partager avec eux, tout au moins, quelques pistes de réflexion. Par ailleurs,
j’espère n’avoir trahi la pensée d’aucune des personnes interrogées dont j’ai
retranscris les paroles. J’ai tenté de reproduire le plus fidèlement et
sincèrement possible ma compréhension des représentations et des mots que
chacun-e m’a confié. Je présente par avance mes excuses à celles et à ceux
que ma retranscription aurait malmenés. Il ne faut pas y voir une quelconque
stratégie malveillante de ma part mais le produit d’écueils inhérents à tout
terrain.
Je ne peux remercier ici toutes celles et tous ceux qui ont participé à
l’écriture de ce livre. Je ne citerai donc que les plus proches, ceux que j’ai
régulièrement sollicités : Abdel Karim Al Aslami, Abdu Raqib, Adel,
Alaoui, Amin, Bassem, Gamil, Khalil, Kris, Nabile, Muti’, Salah, Sultan
(auquel j’adresse un remerciement particulier parce qu’il a facilité de très
nombreuses rencontres), Yahya. Merci également à mes ami-e-s qui m’ont
constamment encouragée à publier ces écrits notamment Alessandra, Chafia
(avec une particulière attention), Dominique, Gianfranco, Julien, Juliette et
Marine.


16


Pour comprendre le Yémen d’aujourd’hui et la
révolution de 2011


Parmi les pays de la péninsule Arabique, le Yémen fait figure d’exception
dans de nombreux domaines. Tout d’abord, il occupe une position
géographique stratégique, au carrefour de trois continents : l’Asie, l’Afrique
et l’Europe.
Les indicateurs de développement sont préoccupants, puisqu’ils classent
notamment, le Yémen parmi les pays les plus pauvres du monde. Le Yémen
reste le deuxième pays le plus peuplé de la péninsule alors que les
infrastructures y sont de loin les moins développées.
Il se distingue surtout par son régime politique puisqu’il offre l’unique
démocratie de la Péninsule, permettant notamment aux femmes de voter,
depuis les années soixante-dix, droit, alors, inexistant dans les pays du Golfe.
Avec la présence d’Al-Qaïda dès les années 2000, qui deviendra la base
arrière de l’AQAP (Al Qaïda Arabian Peninsula), à partir de 2009, le Yémen
fait l’objet d’une attention particulière de la part des États-Unis qui adoptent
leur politique sécuritaire antiterroriste, après les attaques du 11 septembre
2001.
Ce sont autant d’éléments qui placent le Yémen au cœur de l’attention
des stratégies géopolitiques des puissances mondiales et des pays
limitrophes, notamment de l’Arabie Saoudite qui historiquement désire
dompter son voisin, souvent perçu comme trop turbulent et indiscipliné.
Tous ces facteurs laissaient prévoir dès lors que la Tunisie et l’Égypte se
mettent en mouvement contre leurs oligarchies, des troubles à venir. C’est
dans ce contexte que la révolution éclate au Yémen.

Géographie
Le Yémen est situé au sud de la péninsule Arabique, aux frontières de
l’Arabie Saoudite et du sultanat d’Oman. Son territoire dont l’étendue est
2comparable à celle de la France (527 968 km ) est divisé en trois grandes
zones géographiques et climatiques : les hauts plateaux du Nord au climat
sec à tempéré allant de la région de Sa‘ada jusqu’aux frontières de Ta‘iz et
comprenant la capitale du pays, Sana‘a, puis, l’ensemble côtier englobant le
Tihama, plaine qui fait face à la mer Rouge et à l’Afrique de l’Ouest,
prolongée par les plaines du golfe d’Aden de la mer d’Arabie qui vont de la
ville d’Aden à Al-Ghayda, qui constitue une zone géographique chaude et
humide et enfin, le désert du Hadhramawt dont le climat est chaud et aride.

17


Indicateurs de développement
D’un point de vue économique, le Yémen est aujourd’hui classé parmi les
plus pauvres du monde, alors que les États voisins vivent dans l’opulence.
Le pays est un petit exportateur de pétrole aux réserves limitées,
1incomparables aux richesses que possèdent les autres États de la Péninsule .
Par ailleurs, la récente découverte de réserves de gaz ne saurait transformer
les spécificités économiques yéménites qui restent principalement
construites sur les exploitations agricoles, le secteur employant aujourd’hui
plus de 50% de la force de travail. De même, la fertilité des terres, une
exception dans la Péninsule, est menacée par le criant problème de la rareté
de l’eau. Ainsi, Sana‘a devrait être dans les cinq à dix prochaines années, la
première capitale au monde à ne plus être en mesure d’approvisionner ses
2habitants en eau. Parmi les facteurs en cause, l’exploitation intensive du qat ,
qui a d’ailleurs remplacé, dans de nombreuses régions, les cultures
anciennes : blé, sorgho, millet et autres.
Si le Yémen connaît, ces dernières années, un fort développement de ses
infrastructures (routes, écoles...), celles-ci restent encore insuffisantes face à
la demande de la population, en majorité rurale. Seule la moitié des espaces
ruraux est pourvue en électricité.
En 2013, le Yémen compte environ 25 millions d’habitants, dont 63%,
soit près des deux tiers, sont âgés de moins de 24 ans. De même, le taux de
natalité diminue rapidement tout en restant parmi les plus élevés au monde.
En 2013, le taux de fertilité par femme s’élevait à 4,27. Si le taux
d’accroissement naturel était le plus élevé au monde en 2008 (3,45%), il
décroît fortement ces dernières années et atteint en 2012, celui de 2,57%.
L’espérance de vie reste courte, comparée aux autres pays du monde,
atteignant une moyenne de 63 ans alors qu’elle est de 80 ans pour l’Arabie
Saoudite. Enfin, l’analphabétisme reste répandu puisqu’il concerne presque
360% de la population féminine et 20% de la population masculine, ce qui
est de loin le taux le plus bas de la région.



Héritage religieux

1 D’ailleurs le Yémen n’est pas membre de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole
(OPEP). En outre, le Yémen n’est qu’un membre observateur du Conseil de coopération du
Golfe (CCG).
2 Le qat est une plante euphorisante dont les feuilles sont mâchées, pendant de nombreuses
heures dans un espace intérieur, appelé majlis, dans les régions du Sud ou mafraj, dans le
Nord.
3 UNICEF, 31 décembre 2013.

18

Au cours de leur histoire, les Yéménites sont tour à tour juifs, chrétiens
puis musulmans. La population yéménite se répartit majoritairement en deux
grandes doctrines, 60 % à 75 % de sunnites de doctrine shaféite et 25 % à
40 % de chiites de doctrine zaydite. La distinction entre shaféites (sunnites)
et zaydites (chiites) se révèle, historiquement, moins par les pratiques
religieuses que par des fonctions distinctes au sein de l’État et dans la
société. Ainsi, les zaydites détiennent le pouvoir politique puisque tous les
Imams appartiennent à cette doctrine, alors que le pouvoir économique est
concédé aux shaféites. Une telle distinction connaît quelques
bouleversements sous le mandat d’Ali Abdallah Saleh. Même si ce dernier
est lui-même un zaydite, les sunnites pénètrent petit à petit les différents
postes à responsabilités dans le corps étatique.
L’existence d’ismaéliens appartenant à l’une des quatre doctrines chiites,
dans la région du Nord, ne représente qu’un nombre limité de fidèles,
confinés dans la région du Haraz, située dans les hauts plateaux.
Enfin, une petite communauté juive, qui résidait dans les hauts plateaux
du Nord, essentiellement à ‘Amrân et à Sa‘ada, a récemment presque
disparu.

Histoire politique antérieure à la révolution de 2011
Dans son histoire récente, le Yémen n’a jamais été effectivement
colonisé, même s’il connaît des présences étrangères sur son territoire,
comme celle des anglais dans le Sud, dès 1839, et de l’Empire Ottoman,
dans le Nord, dès 1872.

Le Sud : de la colonisation anglaise (1839) à la libération (1967)
La colonisation
La colonisation anglaise s’illustre uniquement dans le port d’Aden. En
effet, les Britanniques qui s’emparent de cette petite ville, en 1839, qui ne
comprend alors que 500 habitants, n’étendront jamais leur puissance vers
l’intérieur du pays. Afin de garantir la paix intérieure dans le Sud et de
commercer en toute tranquillité, les Anglais décident de signer des ententes
avec chaque sultan des différentes zones géographiques, contre
approvisionnement en armes et rétributions financières. Au milieu du XXe
siècle, Aden est un des ports du monde où l’affluence est parmi les plus
intenses. Il représente un arrêt stratégique pour les bateaux du
Commonwealth, avant d’accéder à leur colonie des Indes tout en constituant
le meilleur port naturel de toute la péninsule Arabique. Les colons y
développent les infrastructures et l’économie. Ainsi, le British Petroleum
investit-il dans l’usine de raffinerie de pétrole mais également dans la
création de réseaux pour permettre à la population d’avoir accès à l’eau, à
l’électricité et au téléphone. Puis, les Anglais construisent des bâtiments
dans la ville. L’activité intense du port attire une main d’œuvre hétéroclite,

19

originaire du Nord Yémen mais également d’autres régions du monde (Inde,
Somalie, Europe). Malgré leur forte présence les colonisateurs refusent aux
Yéménites du Nord tout droit à la participation politique (ainsi qu’à la
scolarisation). Aux temps de la colonisation, non seulement se développent
les infrastructures mais également une certaine société civile.

La République démocratique et populaire du Yémen (RDPY)
Le 14 Octobre 1967, les Yéménites du Sud se libèrent de l’emprise des
Anglais pour constituer la République démocratique et populaire du Yémen
4(RDPY) . Un régime communiste, unique dans le monde arabe, est établi.
Dès la constitution de la nouvelle République, le nouvel État engage une
politique de nationalisations, notamment celle des terres agricoles et
encourage la constitution de coopératives, ayant pour mission de les
exploiter. En outre, il s’attaque aux structures traditionnelles comme celle de
l’organisation tribale dans certaines régions ou dans d’autres, celle du
sultanat. Des exécutions publiques du fait peut-être de représentants du parti
particulièrement zélés, ciblent les responsables des différentes communautés
locales. Certains membres de ces grandes familles se réfugient dans le Nord.
En outre, une politique particulière est suivie en matière de religion. La
Constitution de 1970 (article 35) affirme l’égalité des sexes. Le statut des
5femmes est considéré comme étant l’un des plus avancés du monde arabe .
Par ailleurs, dans le courant des années soixante-dix, les Adénites montrent
leur visage et leurs cheveux et portent des vêtements (des jupes) à la mode
européenne, habitude vestimentaire qu’il est possible de voir à cette époque
dans d’autres capitales du monde arabe. Enfin, en termes de politique
extérieure, la nouvelle République s’allie à l’URSS qui peut, à présent, grâce
à ce rapprochement, accéder à la mer Rouge et à celle d’Oman. Durant les
années soixante-dix et jusque dans le milieu des années quatre-vingt, la
RDPY connaît une certaine prospérité économique puisqu’Aden garde sa
place de quatrième port au monde mais également grâce au soutien financier
considérable de l’URSS.

Le Nord, de l’occupation ottomane (1872) à la République Arabe du
Yémen (1962)
Le régime de l’Imamat
Le Yémen est dirigé depuis le IXe siècle par un Imam, zaydite, un sayid
(descendant de la famille du Prophète). Il représente une autorité religieuse
et politique, même si en réalité il est tenu de se rallier les chefs de tribus afin

4 Il ne sera désigné réellement ainsi qu’en 1970, remplaçant celui de République populaire du
Sud Yémen.
5 La législation s’inspirant du Code du statut personnel tunisien : les lois tentent de limiter la
polygamie en y imposant certaines conditions, accordent en héritage des parts égales aux
femmes et aux hommes, facilitent les conditions de divorce pour les épouses...

20

de se maintenir au pouvoir, ne disposant lui-même que d’une armée réduite
rendant difficile l’imposition de ses décisions. L’Empire ottoman pénètre le
Nord du pays en 1872, sans dissoudre l’Imamat. En 1904, l’Imam Yahya
Hamid al-Din remporte la victoire contre les Ottomans en occupant la région
de la Tihama. Assassiné en 1948, l’Imam Yahya est remplacé par son fils
Ahmed. Celui-ci décide de transférer la capitale, de Sana‘a vers Ta‘iz, loin
de l’hostilité des tribus armées des hauts plateaux du Nord.
La politique menée par l’Imam Ahmed ne change guère de celle conduite
par son père. Le Yémen du Nord est totalement isolé du monde extérieur.
Aucune exportation ou importation n’est autorisée et l’autosuffisance est
presque totale. Les étrangers sont presque interdits de territoire. Aucune
innovation moderne ne pénètre le pays. Les infrastructures (hôpitaux) sont
rares voire inexistantes (absence de routes pavées, seules quelques voitures
circulent sur tout le territoire). Par ailleurs, les services dans les hôpitaux
sont très sommaires. Le système scolaire public est quasi inexistant. La
plupart des enfants apprennent uniquement les rudiments de la lecture et de
6l’écriture à travers le livre sacré et l’enseignement dispensé par un mu’allim .
L’Imam n’engage aucune amélioration de la production économique, ni
aucune exploitation du sol, riche en pétrole. Il n’existe donc pas d’usines.
L’époque de l’Imamat est considérée comme l’une des plus noires de
l’histoire du Yémen contemporain.
Pourtant, l’Imam Ahmed entreprend une politique d’ouverture, sous la
pression de certaines critiques internes, en signant en 1958 un traité militaire
et économique avec l’Égypte. Or, en 1961, il le rompt, ce qui met le feu aux
poudres même si les mécontentements sont anciens et que les « Yéménites
libres», trouvant refuge en Égypte, préparaient, depuis quelques années déjà,
le renversement du régime. L’Imam Ahmed meurt de maladie en 1962. Son
fils, al-Badr, lui succède mais ne règne qu’une semaine avant que la
révolution n’éclate.

La République arabe du Yémen (RAY)
Le 26 septembre 1962, un groupe d’opposants occupe la capitale, Sana‘a.
La République arabe du Yémen (RAY) naît. Si, dans l’historiographie, le 26
7septembre 1962 est considéré comme étant une révolution , cette
8qualification peut-être questionnée . Après la prise de Sana‘a, la guerre civile

6 Enseignement qui est dispensé durant quelques semaines, le temps nécessaire pour que les
enfants apprennent à déchiffrer mais pas réellement à lire.
7 Voir l’histoire du Yémen et les écrits de science politiques.
8 La révolution est menée par un groupe de militaires et de chefs de tribus et « la bourgeoisie
yéménite », selon el Attar, Mohamed Said, « La République yéménite et son contexte
interarabe », dans Politique étrangère, n° 3, 1967, 32e année, pp. 280-294. Peterson considère
qu’il s’agit d’un coup d’État (voir, Peterson, J. E, « Yemen on the precipice, governing the
ungovernable », dans Abbas Kadhim, Governance in the Middle east and in North Africa : A
Handbook, London, Routledge, 2013, pp. 306-329, p. 307). Pour Fred Halliday, 1962 est une

21

éclate. Les « royalistes » exigent le retour de l’Imam sur le trône,
principalement, les habitants des régions du Nord et des hauts plateaux dont
le bastion est l’actuel gouvernorat de Sa‘ada, d’obédience zaydite. Ce
mouvement est soutenu par l’Arabie Saoudite qui ne pouvait accepter à ses
frontières, la mise en place d’une République à même de déstabiliser son
propre royaume. Aux royalistes s’opposent les « républicains », qui, eux,
sont appuyés par le Général égyptien, Jamal Abdul Nasser qui n’envoie pas
moins de 70 000 hommes sur le territoire yéménite du Nord durant les
années de conflit. Or, en 1967, l’Égypte est contrainte de retirer son soutien
militaire après la défaite des six jours qui l’oppose à Israël. Le 23 mars 1970,
un accord est signé entre les deux protagonistes. Le pouvoir est partagé entre
les royalistes et les républicains. Et l’Imam est dans l’obligation d’abdiquer.
Après la révolution du 26 septembre 1962 et jusqu’en 2011, les
Hashimites (appartenant aux sayid, descendants de la famille du Prophète,
desquels les Imams sont issus), sont évincés des espaces de pouvoir au profit
de deux autres groupes sociaux, soit les cheikhs, notamment à travers la
politique menée par Ali Abdallah Saleh, et les « juges » (qâdhî, pl. qudhât).
Ces derniers, au temps de l’Imamat, fournissaient une grande partie des
hauts fonctionnaires et intermédiaires, ainsi que les cadres religieux. Or, à
l’époque, aucun des membres de la famille des juges ne pouvait accéder au
pouvoir suprême, n’appartenant pas à la famille des Hashimites. Deux
présidents de la nouvelle République sont issus des qudhât, le deuxième
président Abd al-Rahman al-Iryanî, ainsi que le troisième, Ibrahîm
alHamdi. Ce dernier, nassérien (nationaliste arabe) est parmi les leaders du
mouvement du 13 Juin qui prend le pouvoir. Les années de sa présidence (13
juin 1974 - 11 octobre 1977) restent jusqu’à aujourd’hui, pour le peuple
yéménite du Nord et certains habitants du Sud, la période la plus prospère
qu’ait connu l’histoire moderne du pays. Le nouveau président engage une
importante transformation de la RAY, malgré les courtes années de son
mandat. Il s’attache à construire des infrastructures comme des routes, des
hôpitaux ou des écoles. Il réussit notamment cette entreprise grâce aux
développements de coopératives, alors uniques dans le monde arabe, qui
obtiennent le financement de l’État pour le matériel nécessaire à la
construction et le conditionne à la participation des villageois, utilisés
comme main d’œuvre. Ces organisations avaient également pour objectif de
renforcer la présence de l’État, notamment dans les régions tribales comme
9celles des hauts plateaux. Selon Khaled Fattah , Ibrahîm al-Hamdi
considérait que seule la formation d’une armée forte pouvait affaiblir la

révolution parce que l’événement a permis de transformer une économie de subsistance en un
système capitaliste, au marché international de pénétrer le pays et enfin d’évincer les anciens
leaders politiques.
9 Fattah, Khaled, « A political history of civil-military relations in Yemen », dans Alternative
politics, Special issue 1, nov. 2010, pp. 25-47.

22

puissance des tribus, dont l’influence dans les différents rouages de l’État
avait été encouragée par l’ancien président et devait également limiter
l’emprise de l’Arabie Saoudite. Ce dernier tente différentes stratégies afin de
pouvoir influer sur la politique intérieure du Yémen, comme en rétribuant les
chefs de tribus du Nord. En outre, Ibrahîm al-Hamdi engage une stratégie
d’ouverture avec la RDPY, dans l’espoir d’unifier le pays, et afin de tenter
de limiter, une fois encore, l’influence du voisin saoudien. Or, le président
ne peut accomplir tous ses projets puisqu’il est assassiné le 11 octobre 1977.

La prise du pouvoir par Ali Abdallah Saleh
En 1978, Ali Abdallah Saleh, un des hauts gradés de l’armée, prend le
pouvoir après avoir soutenu le renversement militaire. Lorsqu’il accède à la
fonction de Président, il ne dispose comme bagage scolaire que de quelques
mois passés sous l’enseignement d’un mu’allim. Il est originaire de la région
du Nord, Sanhân (à quelques kilomètres de la capitale). Il est donc zaydite.
Le Président Ali Abdallah Saleh est le premier chef de l’État, depuis plus de
mille ans, qui ne soit pas issu d’une certaine élite sociale. A son accession au
pouvoir, peu et notamment la CIA (Central Intelligence Agency), pensent
qu’il sera à même de s’imposer. Il est en effet perçu comme « non
sophistiqué, un homme des tribus à moitié analphabète, ne possédant aucune
10expérience dans un gouvernement ou une administration financière » .
La politique du Président se construit autour d’« un réseau de pouvoir »,
11selon Joseph Kostiner , établi à travers la nomination à des postes de haute
responsabilité des membres de son clan ou de sa famille et d’importantes
tribus. Ainsi, sept de ses frères et beaux-frères et de ses filles occupent des
12postes clefs, soit dans l’armée soit dans des institutions sécuritaires . Son
beau-frère Ali Muhsin devient, vers la fin des années quatre-vingt et début
des années quatre-vingt-dix, le chef de la première brigade armée. Il jouera
un rôle essentiel lors de la guerre civile de 1994 et plus tard dans celle menée
contre les Hûthi. De même, le fils aîné du Président, Ahmed Ali, formé à
l’étranger (éducation accomplie dans le corps militaire) est placé, en 1999, à
la tête des Forces spéciales, qui seront restructurées et renommées la Garde
républicaine. Garde qui compte jusqu’à 20 000 hommes ayant pour seule
13mission de protéger le Président . Contrairement à son prédécesseur,
Ibrahîm al-Hamdi, Ali Abdallah Saleh établit un réseau de clientélisme avec
différentes tribus. Il ne saurait alors s’opposer au soutien financier de

10 Pourtant, J. E. Peterson lui reconnaît les qualités d’un « officier militaire intelligent capable
de manipulations politiques adroites ». Peterson, Yemen on the precipice, op. cit.
11 Kostiner, Joseph, Yemen, the tortuous quest for unity, Chatham House Papers, Pinter, 1996,
p.18.
12 Voir Peterson, « Yemen on the precipice… », op.cit.
13 La fille aînée d’Ali Abdallah Saleh, Bilquis, agit comme un proche conseiller et une autre
de ses filles, Saba, dirige son cabinet.

23

l’Arabie Saoudite qui participe largement aux dépenses de l’État et continue
de rétribuer les chefs des tribus mais exclusivement dans les régions des
14hauts plateaux. Elle peut, en contrepartie, imposer sa propre politique .
Pourtant, le Président semble créer un nouveau rapport de dépendance avec
les cheikhs qui perdent, selon Charles Dunbar, la « source de pouvoir et de
15patronage » dont ils pouvaient se revendiquer auparavant . Ainsi, le rapport
de force entre le Président et les différents chefs des tribus est contrasté et il
ne pourrait être affirmé qu’une totale hégémonie ait été accordée à ces
16derniers par le premier. Selon Micheal Welton , l’établissement d’un réseau
de pouvoir n’est qu’une étape dans la construction de l’empreinte de la
politique menée par le Président. Ce dernier a besoin d’une certaine
légitimité qu’il va pouvoir atteindre en mobilisant le soutien populaire à
travers la formulation d’une nouvelle charte nationale, qu'approuvera le
peuple. Une nouvelle organisation politique, le Congrès Populaire Général
17(CPG), est mise en place, en 1982 et deviendra le parti du chef de l’État .

Un état faible et une armée morcelée
A la veille de l’unification, le Yémen du Nord n’offre qu’une institution
étatique très précaire. Cette organisation rudimentaire est tout d’abord le
résultat de l’héritage du régime de l’Imamat qui ne disposait d’aucun
pouvoir, face aux chefs tribaux, et devait continuellement se rallier leurs
forces selon les besoins politiques. Par ailleurs, comme déjà évoqué, le
Président Ali Abdallah Saleh, contrairement à son prédécesseur, instaure un
certain système de clientélisme qui permet au représentant de la tribu
d’occuper la place de représentant de l’État, au niveau local.
Parmi les autres particularités de l’organisation étatique rudimentaire du
Yémen du Nord, il y a la distribution des différents corps de l’armée entre
les membres de la famille du Président, comme son fils, Ahmed Ali ou ses
fidèles comme Ali Muhsin. Ainsi, phénomène rare dans le monde, l’armée
18obéit à son chef qui peut suivre des stratégies qui lui sont propres .

14 Voir Peterson, J.E., The Yemen Republic and The politics of balance, Asian Affairs, Vol.
12, n° 3, November 1981, pp. 667-690.
15 Dunbar, Charles, The Unification of Yemen: Process, Politics and Prospects, Middle East
Journal, 1992 (46), n° 3, pp. 456-476, p. 468.
16 Welton, Michael, The establishment of northern hegemony in the process of Yemeni
unification, MA dissertation, School of Oriental and African Studies, Londres, 1997.
17 Comme le précise le Président lui-même, le parti n’adhère à aucune idéologie politique,
même si le CPG est classé parmi les partis libéraux. Il se présente comme englobant toutes les
tendances politiques. Selon Michael Welton, le parti est « composé essentiellement de
notables locaux de différentes régions, il reflète la diversité dans sa combinaison de
libéralisme économique, de respect pour les intérêts tribaux et régionaux, de conservatisme
religieux de populisme et de nationalisme politique ». Voir, Welton, The establishment...,
op.cit.
18 La révolution illustrera l’indépendance des différents corps de l’armée.

24

Si le PDRY connaît, au contraire de la RAY, des organisations étatique et
militaire institutionnalisées, le projet d’unification ne bénéficiera pas de
l’expérience du Sud. Ces dernières régions vont devoir se plier à la
désorganisation du régime du Nord et l’institution de l’État existant dans le
Sud, se démantèle avec les années.

La (ré)unification (1990)
La nouvelle République
19Le Yémen réunifié est un projet politique ancien . Il faut attendre le 22
mai 1990 pour qu’un accord soit signé entre les deux entités étatiques. Bien
que le Nord comporte entre 8 et 9 millions d’habitants et le Sud uniquement
2 millions, l’accord institue une stricte égalité entre les deux signataires.
L’ancien président de la RDPY, Ali Salem al-Baidh, accepte d’occuper la
place de Premier ministre alors que celui de l’ancienne RAY, Ali Abdallah
Saleh, conserve sa position. Un conseil de transition comportant les
parlementaires de l’ancienne entité du Sud et de celle du Nord, est formé et
exercera ses fonctions jusqu’en 1993, date des premières élections
législatives.
Après l’unification, pour la première fois dans l’histoire du Nord et du
Sud, le multipartisme politique est effectif, la liberté d’expression est totale,
tout comme celle d’association. Les partis politiques qui agissaient dans
l’ombre avant l’unification, dans le Nord comme dans le Sud, apparaissent à
20présent au grand jour .
Si au plan de la politique intérieure, la nouvelle République du Yémen vit
une expression démocratique unique dans son histoire contemporaine, durant
la durée du mandat du Conseil de 1990 à 1993, le Président s’autorise à
21adopter des décrets-lois sans l’approbation des membres de l’Assemblée . Il
s’arroge le pouvoir de nommer ceux qu’il désire à des postes de hautes
fonctions, le nouveau Premier ministre, membres du cabinet, commandeur
des armées.... Malgré ces entailles à la pratique démocratique, la République
du Yémen est considérée par la communauté internationale et les analystes

19 Il semblerait que le premier à exprimer cette idée serait l’Imam Yahya qui évoquait déjà le
grand Yémen. Voir Stanzel, V., « Marxism in Arabia: South Yemen twenty years after
Independence », Aussenpolitik, 39 (3), 1998, pp. 265-277.
20 La nouvelle République connaît donc une explosion de partis, comme le parti al-tajamu’
alyamani lil-islâh (le Rassemblement yéménite pour la réforme, ou la Réforme - al-Islâh - de
tendance Frères musulmans), le Parti Socialiste Yéménite (PSY, inexistant dans le Nord) ou
d’autres formations politiques plus réduites comme le parti nassérien, le parti Ba’ath, le parti
al-Haqq, zaydite). Notons qu’al-Islâh est composé de groupes plutôt hétéroclites comme les
chefs de tribus, les islamistes-salafistes dont le chef de file est Abdel Majid al-Zindani, les
Frères musulmans qui représentent la colonne vertébrale du parti. En réalité, seule cette
tendance décide de la ligne du parti.
21 Selon Sharif, Ismael, Unification in Yemen, Dynamics of Political Integration, 1978-2000,
Thesis, Faculty of Oriental Studies,University of Oxford, « 50 laws between May 1990 and
May 1992 during the interim Majlis », p. 27.

25

politiques comme ayant réussi sa transition. La démocratie semble y être un
modèle pour le monde arabe et contraste notamment avec les régimes des
pays de la péninsule Arabique.
Sur le plan international, la position du Yémen, s’opposant à la guerre du
Golfe en 1990 et soutenant officiellement Saddam Hussein, entraîne
d’importantes conséquences économiques, néfastes pour le pays. Environ
700 000 Yéménites vivant dans les pays du Golfe sont congédiés et
retournent au Yémen. L’impact de ce retour massif d’émigrants, en termes
économiques, sociaux et politiques, est très lourd.

La guerre civile de 1994
En 1994, une guerre civile oppose l’ancienne entité du Nord à celle du
Sud. Les généraux de cette dernière, menés par Ali Salem al-Baidh, ancien
président du Sud, sont soutenus par de riches commerçants de la région du
Hadhramawt et par l’Arabie Saoudite qui n’a jamais réellement été en faveur
de l’unification. Ali Salem al-Baidh accuse le Président d’avoir commis des
violences contre le PSY ainsi que d’avoir spolié des terres, dans le Sud.
La guerre civile « éclair » est remportée par le Nord. Cet événement
marque certainement un tournant dans la politique du Président. A compter
de cette date, l’emprise du Nord sur le Sud ne cessera de s’exprimer dans ses
plus diverses formes jusqu’à ce que ces derniers aient le sentiment d’être
« colonisés » par les Yéménites du Nord. La révision de la Constitution de
1991 reflète la perte d’influence du PSY et permet la réintégration de
certaines stipulations de la Constitution de l’ancienne RAY. Ainsi, alors que
la loi islamique, sharî‘a, était, selon l’article 3, de la Constitution de 1991,
« la principale source du droit », devient dans celle de 1994, « l’unique
source du droit ». De même, les femmes ne sont plus uniquement les
citoyennes égales des hommes mais deviennent également leurs « sœurs »,
mention éminemment connotée religieusement et qui les rattache
inexorablement à leur filiation et à l’autorité masculine.
La mainmise du Nord sur le Sud est totale. Le Président s’attaque à
l’influence du Parti socialiste yéménite (PSY) dans d’autres régions du pays,
si bien que celui-ci sera dans l’incapacité de représenter, dans les années qui
suivent, une force politique d’opposition. Pour parfaire cette politique de
mise à l’écart du PSY, le Président s’allie avec al-Islâh, parti conservateur
religieux, qui accède de manière officielle au gouvernement de 1993 à 1997
et de façon non officielle, aux différentes instances de l’institution Étatique.

L’institutionnalisation de l’opposition
Pourtant, à partir des années 2000, il s’établit comme une
22« institutionnalisation de l’opposition » , notamment par la formation de la

22 Burgat, Bonnefoy, Le Yémen…, op. cit.

26

Rencontre commune (al-liqâ’ al-mushtarak), créée en 2002, qui rassemble
les partis qui s’opposent au CPG et à ses formations politiques alliées.
Celleci regroupe al-Islâh, le PSY (socio-démocrate), les nassériens (nationalistes),
les ba’athistes (nationalistes), al-Haqq (conservateur religieux chiite). La
23Rencontre commune ne présente pas de programme politique commun . Or,
comme le montrent certains chercheurs, sa position n’est pas tranchée, face
au pouvoir. Selon François Burgat, le Président, « grâce à sa stratégie
24d’intégration et de compromis » , aurait empêché la « rupture » qu’entraîne
une pleine opposition.

Une démocratie ou une dictature ?
Le Président Ali Abdallah Saleh est élu par le peuple à deux reprises en
251999 et en 2006 . Malgré la constatation de pratiques irrégulières dans
différentes étapes de la dernière campagne électorale comme lors de
l’enregistrement ou au moment des candidatures et du vote, la communauté
internationale considère les résultats comme valides. Elle estime que ces
26écarts ne sauraient entacher le processus dans son ensemble . L’organisation
d’élections présidentielles, parlementaires et même locales à partir de 2002
participe à la construction d’un régime s’installant dans une pratique
« démocratique », acceptable pour la communauté internationale. De même,
les chercheurs spécialistes du Yémen considèrent que le pays présente un
modèle d’ouverture, de pluralisme politique souvent unique dans le monde
arabe, notamment pour les auteurs comme François Burgat, du fait de
l’association d’al-Islâh au pouvoir. Or, cet équilibre est remis en question
dans les années 2000.
Tout d'abord, la succession du Président est un des sujets qui pourrait
ébranler cette image. Les rumeurs vont bon train sur le fait que le chef de
l’État préparerait son fils, Ahmed Ali, à la prise du pouvoir. Or, trois
mouvements majeurs vont marquer la politique du Président et écorcher la
représentation d’un régime démocratique que la communauté internationale
participe à construire. Le premier mouvement est celui des Hûthi, qui naît
dans la région de Sa‘ada et qui est initié par les Jeunes croyants (al-shabâb
al-mu’min) - organisation piétiste qui a pour objectif « de raviver le

23 Même s’ils présentent un candidat commun lors des élections présidentielles de 2006.
24 Burgat Bonnefoy, Le Yémen…, op. cit, p. 14.
25 Avec 77% des voix, contre le candidat de l’opposition Faysal ibn Shamlan, obtenant 23%
des votes.
26 Voir le rapport de l’Union européenne, Voting on election day proceeded well and was
generally peaceful. Le rapport précise que « les observateurs de l’Union européenne ont
évalué positivement les procédures de votes, à 82% », seul dans 19% des cas, les observateurs
ont noté des tentatives d’intimidations, des bureaux de vote trop fréquenté... (European
Union, Election Observation Mission, Yemen 2006, Final Report, EUD, p. 7.

27

27zaydisme » . Il se fait le porte-parole d’un ressentiment « anti-américain et
28anti-israélien » qui, comme le note François Burgat, n’est pas strictement
une revendication liée à la doctrine zaydite. Ali Abdallah Saleh décide de
lutter contre les Hûthi en prétendant que ce mouvement désire rétablir le
régime de l’Imamat et qu’il s’oppose donc à la République et à ses valeurs.
Puis, le Président tente de transformer le conflit en un combat confessionnel
29en plus d’œuvrer à une « stigmatisation identitaire » des Hûthi . Le 18 juin
2004 marque la date de la première guerre. Cinq autres suivront, jusqu’en
302010. Les derniers affrontements seront les plus meurtriers . Le second
facteur fondamental est la montée en puissance du mouvement d’AQAP - Al
Qaïda Arabian Peninsula – qui mène des attaques de plus en plus meurtrières
dès 2009. Enfin, le Mouvement du Sud (al-hirak al-janûbi), qui dès 2007,
31mobilise les « retraités » puis les jeunes autour de comités régionaux et
organise des manifestations, des sit-in à Aden, Dhâli‘, Yâfi’, Radfân, Abyan.
Le mouvement est non-violent, mais le Président tentera de l’étouffer, sans
32succès .

Les tensions politiques internes à la veille de la révolution
Face à l’instabilité qui règne dans le Nord et dans le Sud, les partis
politiques d’opposition tentent de s’organiser. Ils établissent ainsi une
plateforme, en 2008, afin d’inciter au dialogue les différentes parties et d’offrir
des solutions à la « question du Sud », à l’aggravation de la pauvreté, à la
guerre de Sa‘ada, et à la multiplication des atteintes aux libertés
individuelles et collectives. Pourtant, le 21 mai 2009, le régime continue de
mener sa politique et réprime violemment une manifestation conduite dans

27 Burgat, Bonnefoy, Le Yémen…, op. cit. p. 25. La région de Sa‘ada souffre d’un certain
ostracisme puisque les infrastructures de l’État y sont presque inexistantes.
28 Burgat, Bonnefoy, Le Yémen…, op. cit. p. 25.
29 Dorlian, Sami, « L’enjeu identitaire de la guerre de Saada : « confessionnalisation,
stigmatisation, recompositions », dans Bonnefoy, Laurent, Mermier, Franck, Poirier, Marine,
Yémen, le tournant révolutionnaire, Cefas-Edition Karthala, Sanaa-Paris, 2012, pp. 70-92.
30 Les six campagnes contre les Hûthi sont menées par la première brigade dirigée par Ali
Muhsin avec la participation des « Afghans arabes », salafistes jihâdistes yéménites qui ont
combattu sur le front afghan. Par ailleurs, durant toute cette période allant de 2004 à 2010, le
Président engage une large répression contre les Yéménites de confession zaydite alors que
tous ne sont pas ralliés aux revendications défendues par les Hûthi. Quantité d’écoles et de
librairies zaydites sont ainsi fermées, des civils sont arrêtés arbitrairement à Sana‘a sous
prétexte qu’ils seraient de la région de Sa‘ada, la célébration majeure dans la doctrine zaydite
(yawm al-ghadîr) est interdite, des Imams salafistes sont nommés dans les mosquées
zaydites...
31 Ceux-là même qui appartenaient à l’armée du Sud et qui ont été poussés à la retraite en
1994.
32 Human Right Watch évoque dans son rapport « une répression brutale » du Mouvement du
Sud, Human Rights Watch, In the Name of Unity, The Yemeni Governemental’s Brutal
Response to Southern Movement Protests, Human Rights Watch, 2009, p. 5.

28

les rues d’Aden ce qui entraîne, selon Marine Poirier, une cristallisation des
relations entre les forces soutenant le Président et les opposants.
Il n’est plus question pour le Président d’organiser les élections en 2009,
comme le calendrier l’impose et il lance un appel à la réconciliation et au
dialogue national, durant l’été de cette année. Les discussions seront
interrompues dans le courant de l’année 2010, entérinant le désaccord des
partis politiques sur la composition du comité préparatoire. L’interruption du
33dialogue semble intensifier la crise politique .
Finalement, le Président décide en décembre 2010 d’annoncer la tenue
d’élections électorales, en avril 2011, faisant fi de la participation des partis
d’opposition. Au même moment, d’autres réformes sont rendues publiques
comme celle d’une modification de la Constitution afin d’étendre la durée du
mandat présidentiel et de permettre au fils du Président, Ahmed Ali,
d’accéder au pouvoir. Une telle déclaration provoque la colère de
l’opposition qui se déclare contre l’organisation des élections et les réformes
annoncées. C’est dans ce contexte de grande tension politique que les
premières manifestations des jeunes s’organisent, vers la mi-janvier 2011.

Les pressions de la communauté internationale
Depuis quelques années, le Yémen, considéré comme un État en faillite,
subit les fortes pressions du Fonds monétaire international (FMI) et de la
Banque mondiale pour mettre en place, un programme de restructuration.
L’Europe et surtout les États-Unis insistent sur la nécessité de réaliser de
profondes réformes institutionnelles et économiques afin de garantir une
certaine stabilité dans le pays car l’instabilité du Yémen représente une
menace pour la région et au-delà, pour les États-Unis notamment. Mais le
Président Ali Abdallah Saleh ne semble pas réagir. Face à son inertie, les
puissances occidentales et leurs alliés de la région constituent en janvier
342010, un «groupe des amis du Yémen » , ayant pour objectif
d’accompagner la République du Yémen dans l’accomplissement de ses
réformes institutionnelles et économiques.
La question de la porosité des frontières du Yémen, principalement le

33 Au même moment, les mouvements de protestation s’organisent dans le pays. Selon Marine
Poirier, des formes nouvelles de lutte politique apparaissent, en dehors du cadre politique
connu, « autour de configurations locales plus souples, comme dans le cas des mobilisations
sudistes, et sectorielles (manifestation des professeurs d’université, éboueurs, journalistes ou
chômeurs, ou encore sit in-s des familles de disparus ou de troupes marginalisés) », Poirier,
Les recompositions de la scène politique yéménite…, op. cit. p. 27.
34 Il est présidé par le Royaume-Uni, l’Arabie Saoudite et la République du Yémen et
composé de 39 pays, dont ceux du Golfe, les États-Unis auxquels s’ajoutent des organisations
internationales, dont le Conseil de coopération du Golfe, la Banque mondiale et le Fonds
monétaire international.

29

35long des côtes , est également pour la communauté internationale un autre
facteur d’instabilité dans la région et un sujet récurrent qui inquiète
notamment les États-Unis, l’Arabie Saoudite, la France et le Royaume-Uni.
Par ailleurs, la mer Rouge, passage obligé de 30% du commerce maritime
mondial, est occupée par les pirates somaliens qui attaquent et pillent les
bateaux.
Enfin, al-Qaïda qui implante sa base au Yémen en 2009 et dont les
membres accueillis et protégés par les hommes des tribus, s’entraînent dans
des camps situés notamment dans la région de Mareb, constitue un danger
direct pour les États européens et les États-Unis qui y voient l’organisation la
plus menaçante du monde. Les États-Unis au nom du concept de guerre
préventive imposent leur présence au Yémen. Ils collaborent étroitement
avec l’armée, fournissent de l’armement, entraîne une section anti-terroriste
qui comporte un département féminin. Avec l’administration d’Obama,
l’utilisation plus massive des drones sera volontiers employée comme moyen
de lutter contre al-Qaïda.

La révolution de 2011
Des Yéménites, jeunes principalement, expriment dès le mois de
décembre 2010, leur soutien au soulèvement du peuple tunisien contre son
dictateur. Le premier rassemblement significatif date de la mi-janvier 2011,
lorsqu’un groupe d’hommes et de femmes manifeste devant l’Ambassade de
Tunisie, à Sana‘a (capitale du Yémen). Ils célèbrent alors, la chute du
président tunisien, Zine El Abidine Ben Ali. Ils revendiquent désormais, la
dénomination de « révolutionnaires ».
D’autres manifestations suivent, notamment pour soutenir la contestation
qui s’étend en Égypte. Le 12 février 2011, Hosni Mubarak est destitué et
durant cette même nuit, un nouveau rassemblement spontané est organisé,
devant l’Ambassade de ce pays pour fêter le départ du dictateur. Peu à peu,
les révolutionnaires, s’inspirant de la place Tahrîr (Place de la libération) du
Caire, occupent la place de la nouvelle université de Sana‘a, de jour comme
de nuit. C’est du jamais vu.
Cette place deviendra emblématique des événements, au Yémen, et
prendra le nom de « la Place du changement » (sâhat al-taghyîr). Une des
places centrales de Sana‘a, appelée comme au Caire, place Tahrîr (place de
la libération), est occupée, elle, par des alliés du Président, Ali Abdallah
Saleh, depuis qu’ils ont senti frémir la jeunesse yéménite, au mois de janvier
2011. Le mouvement pacifique se crée ainsi son premier symbole de
contrepouvoir.


35 Notamment des Somaliens, dont certains sont considérés comme appartenant à des groupes
terroristes.

30

Le ralliement des parties de l’opposition, de la révolution à la crise
politique ?
Le 20 février 2011, la Rencontre commune annonce officiellement son
soutien à la révolte. Dans quelle mesure les partis politiques vont-ils marquer
de leur sceau, la révolution ? De quelle manière vont-ils gérer cette tension
entre le fait qu’ils représentent en partie le régime et leur volonté de
s’afficher comme acteurs de la révolution, soit comme des forces désirant
faire table rase du passé ? Une telle position engage d’autres problématiques.
Le sens du terme « révolutionnaire » est interrogé et notamment mis en
perspective par rapport à celui de militant politique. Ainsi, peut-on être un
révolutionnaire tout en étant engagé dans un parti ? Puis, une telle approche
engendre, presque inéluctablement, des interrogations sur le sens même
d’une « révolution », dont la requalification est soutenue par une certaine
36communauté internationale . Et si le Yémen vivait une crise politique et non
une révolution ? Autant de questions qui hantent la lutte.

L’intensification de la lutte
Le temps passant, la contestation s’intensifie et les tentes, montées dans
les différentes rues de la Place du changement, s’étendent de manière rapide
37et tentaculaire . Sur la Place du changement, les coalitions se développent.
La lutte pacifique s’organise. Le Comité d’organisation pour la révolution
populaire des jeunes (al-lajna al-tandhîmya lil-thawra al-shabâbiya
al38sha'biya) est rapidement constitué. Dès les premiers rassemblements
importants, il créé différents sous-comités et distribue les responsabilités,
confiant à chacun une mission : les emplacements des tentes,
l’approvisionnement en eau et en nourriture des révolutionnaires, le
nettoyage des rues occupées, la construction et l’animation de la scène, les
contrôles de sécurité situés aux entrées de la Place, la gestion des dons à la
révolution.
Le 11 avril 2011, les objectifs ainsi que les demandes des
révolutionnaires, signés par le Comité d’organisation pour la révolution
populaire des jeunes, sont publiés dans les journaux locaux. Parmi les six
buts identifiés par la révolte on peut noter les points suivants : 1) la chute du
régime oligarchique (oppresseur issu d’une famille unique), 2) la

36 Notamment les pays du Golfe qui considèrent que les événements ne sont que l’expression
d’une crise politique et ne sauraient être une révolution.
37 Le 3 février, appelée la « journée de la rage », est une des premières journées de
manifestation entraînant un certain nombre de protestataires.
38 Le Comité est fondé quelques jours après le montage des tentes sur la Place du changement.
Les membres qui le composent sont : Ahmed Sayf Hâchid, Tawakul Karman, Mizar
alJunaid, Ali al-’Imad, Ali al-Daylami, Mohamed al-Dhahiri, Khaled al-Ansi, Abdul Bari Tâhir,
Fath ’Izab, Taif al-Qadhi, Radhwan Mas’ud, Wasim Qurchi, Abdul Hadi ’Azizi, Hussan
Sharaf al-Din, Habib al-’Irqi, Mâni’ al-Matari, ’Aidh Ahmed ’Aidh, Yassir al-Shaybânî,
’Abdul Salam.

31

construction d’un État civil démocratique (avec la garantie des droits et des
libertés ainsi que de l’alternance pacifique, la division des pouvoirs et une
décentralisation effective), 3) la refonte de l’enseignement pour qu’il
réponde aux besoins du peuple et s’inspire de la modernité, 4) la
construction d’une économie garantissant une vie digne aux citoyens, 5) la
fondation d’une armée mandatée pour servir la nation, 6) l’assurance de
l’indépendance du pouvoir judiciaire afin de permettre la réalisation du
principe de justice et d’égalité.
Je remarque que seuls les révolutionnaires mentionnent parmi les neuf
mesures : 1) le départ du Président, 2) la constitution d’un Conseil
présidentiel (chargé notamment de définir la mission du président durant la
période de transition, de constituer un nouveau gouvernement, de fusionner
les appareils liés à la sécurité en une institution nationale...) et
l’identification de la durée de la transition, 3) la constitution d’un Conseil
national de transition (composé de jeunes et des forces politiques et
nationales en charge de l’organisation d’un dialogue national, de former un
comité pour l’écriture de la Constitution, de contrôler les performances du
conseil présidentiel...), 4) la suppression des tribunaux d’exception.

Le Vendredi de la Dignité (karâma) et la division de l’armée
La mort de cinquante-deux révolutionnaires, à l’aube du 18 mars 2011,
marque un tournant dans l’histoire du soulèvement. La tension est alors à son
comble et au lendemain de ce massacre, de nombreux alliés du Président
décident de rejoindre les rangs de la révolte, notamment Ali Muhsin
alAhmar, chef de la première division blindée, un proche du chef de l’État.
Une partie de l’armée s’associe ainsi officiellement au combat. Si
l’hypothèse d’un glissement de la révolte vers une guerre civile est discutée
par de nombreux acteurs, yéménites ou étrangers, depuis le début du
soulèvement, ce scénario est sérieusement envisagé à partir du « vendredi de
la Dignité » puisque chacun des camps dispose alors de forces armées. Face
au départ de ce pilier du régime pour s’associer à la contestation, de
nombreux révolutionnaires pensent alors qu’il ne reste que quelques jours
avant que le Président ne cède le pouvoir. Pour les révolutionnaires, le
rapport de force serait clairement à son désavantage.
Le ralliement d’Ali Muhsin al-Ahmar et de son armée à la révolte apporte
une nouveauté, celle de la protection des entrées de la Place du changement
face à d’éventuelles attaques des forces du Président. La force militaire
forme ainsi des barrages de contrôle. Une telle politique engendre de fortes
critiques. Ainsi, certains des révolutionnaires accusent les forces militaires
de vouloir contenir la révolte et de diriger le mouvement afin d’accomplir le
propre dessein du chef de cette armée. Par ailleurs, pour certains de ceux que
je rencontre, l’alliance avec l’armée affecte l’esprit révolutionnaire. Selon les
témoignages que je recueille, s’éteindrait alors l’insouciance qui repoussait

32

au quotidien les limites de l’impossible, annihilant les différences entre les
sexes, le champ des possibles se réduirait drastiquement.
Dans quelle mesure, le ralliement d’Ali Muhsin al-Ahmar modifie-t-il
effectivement le visage de la lutte révolutionnaire ? Cette interrogation est
récurrente dans les discussions durant toute la lutte, les uns regrettant son
soutien et les autres l’appréciant. Ce questionnement met surtout à l’épreuve,
le principe de la lutte pacifique, pierre angulaire de la révolution.

« Le torse nu », une protestation résolument pacifique
Dès les premiers soulèvements, les révolutionnaires se présentent le
«torse nu » face aux armes du dictateur. Environ soixante millions d’armes,
sans compter les armes lourdes, circulent dans le pays. Les Yéménites,
spécifiquement ceux du Nord, sont réputés pour être d’habiles tireurs. Les
armes sont utilisées, notamment lors de conflits, souvent dans les régions
tribales. La révolution, compte parmi ses partisans, des groupes organisés
qui possèdent et savent manier les armes et une partie de l’armée yéménite.
Ainsi, en présentant leurs « torses nus », et en rappelant sans cesse leur
attachement au principe d’une protestation pacifique, les révolutionnaires
tranchent avec la pratique qui répond aux armes par les armes et par delà,
offrent une nouvelle forme de pratique politique, pacifique.
Ainsi, dans le contexte yéménite, la lutte pacifique est révolutionnaire.
D’ailleurs, ceux que je rencontre sur la Place du changement réaffirment
fréquemment durant la période de la révolte que si le mouvement pacifique
aboutit à la destitution du Président alors, le pays connaîtra une nouvelle ère,
les rapports entre les individus changeront, et par conséquent la relation du
peuple avec ses dirigeants et réciproquement.

La révolution : une lutte entre les tribus et le président pour la prise de
pouvoir ?
Sâdiq al-Ahmar, représentant de la plus haute autorité de la plus
39importante des tribus du Yémen (Hâchid) et occupant un certain rôle
politique, se range du côté de la révolution, presque au même moment que
son frère cadet Ali Muhsin al-Ahmar, le chef de la première division blindée.
Or, le 22 mai 2011, un conflit armé l’oppose aux forces du Président, dans le
quartier de sa résidence située à al-Hassaba. Certains hommes tribaux
révolutionnaires, non affiliés aux Hâchid, se rallient de manière individuelle
aux combats armés. Les interprétations expliquant un tel combat divergent
d’un camp à un autre. Pour ceux qui soutiennent le Président, cette lutte est
l’illustration éclatante d’une rivalité de pouvoir, qui jusqu’à présent, ne
s’exprimait qu’en filigrane. Ainsi, le chef de la tribu des Hâchid n’aurait

39 Les rumeurs véhiculées par les révolutionnaires attribuent à la famille al-Ahmar une même
filiation que celle du Président. En réalité, aucun lien ne relie ces deux personnes, sinon
l’emplacement géographique de leur lieu d’origine, Sanhân.

33

pour ambition que de destituer le Président et pour se faire, il aurait organisé
le mouvement dit « révolutionnaire ». Par conséquent, les révolutionnaires
ne seraient que des hommes et des femmes soudoyés par Sâdiq al-Ahmar
ayant pour mission de propager le chaos dans le pays. Pour les
révolutionnaires, ce conflit serait une tactique du chef de l’État afin de
déstabiliser la révolte en visant la figure proéminente des tribus. La
révolution s’est construite sur le principe d’un mouvement pacifique et Sâdiq
al-Ahmar a rejoint le camp des révoltés. Or, lorsqu’une tribu est attaquée par
les armes, elle répond par les armes. Cette règle qui existe depuis des temps
immémoriaux, est toujours en cours au Yémen. Par conséquent, l’objectif du
Président serait de prouver en premier lieu que la révolution n’est pas
pacifique et en second lieu, que le chef des tribus a orchestré cette révolte
afin de s’accaparer le pouvoir. Or, pour éviter d’entacher le mouvement, le
cheikh des Hâchid déclare, le 26 mai 2011, que les combats qui l’opposent
au Président sont sans liens avec la révolution.
Pourtant et malgré cette déclaration, des doutes planent dans l’esprit de
certains révolutionnaires, notamment non tribaux. En effet, nombre de ces
derniers s’interrogent sur cette trêve des armes. Est-ce véritablement
l’illustration d’un rapport nouveau des tribus à la violence ou s’agit-il d’une
posture de circonstance ? La crainte de voir les tribaux prendre le pouvoir
par la force et diriger le pays dès qu’ils en trouveront l’occasion, est
prégnante chez certains.

Et le peuple ?
Qu’est-ce que le Peuple ? Le concept est complexe notamment parce que les
contours de cette notion sont flous. Quelque soit l’approche adoptée par les
différentes théories, ces dernières semblent tout de même s’entendre sur au moins
une caractéristique commune qui est que le peuple serait l’expression d’une certaine
unité entre différents êtres humains se cristallisant, selon les auteurs, autour d’un
territoire, d’une même culture ou à travers des institutions... Même s’il est difficile
de circonscrire cette idée, la notion de peuple est une des questions les plus
discutées, souvent de manière sous-jacente, tout au long de la révolution yéménite.
Ce sujet est débattu par les acteurs eux-mêmes des camps qui s’opposent mais aussi
par la communauté internationale et les politologues spécialistes du Yémen.
La question est incontournable après un siècle de division entre le Nord et le Sud
et seulement vingt années d’unification. Le Président, sa famille et sa tribu au
pouvoir ne sont pas les seuls à s’octroyer la représentation du peuple yéménite.
Comment l’unité que suppose le concept de peuple s’impose-t-elle, face aux
différentes divisions politiques, aux divers mouvements sociaux et aux histoires
régionales particulières ?
J’ai traité, plus haut, dans le paragraphe sur l’institutionnalisation de
l’opposition, des organisations politiques nationales, du parti présidentiel et de
l’intégration du courant conservateur, al-Islâh, au pouvoir, soit de manière formelle
ou informelle. Je voudrais, ici, décrire comment les révolutionnaires discutent des
problèmes du pays, comment ils s’organisent pour formuler et faire aboutir les

34

revendications que chacun exprime, au nom du peuple tout entier. Par ailleurs, les
entretiens que je rapporterai dans les prochains chapitres, montreront comment les
contestataires se représentent eux-mêmes avec leurs spécificités au sein d’un peuple
unique.
Très rapidement après le début de la révolte, les révolutionnaires s’organisent
autour de structures. Tout d’abord, ils mettent en place des comités (lajna, pl.lijân)
ou des mouvements (harakât) voire des fédérations (ittihâd beaucoup plus rares).
Assez rapidement, le rassemblement de ces unités multiples s’est avéré
indispensable afin d’être visible et de peser dans les discussions de la Place. Ces
structures ont été appelées : rassemblement (takattul) ou coalition (tahâluf, ou
i’tilâf). Par ailleurs, au cours du développement de la révolution, un troisième niveau
est ajouté, celui des conseils (majlis) voire des forums (multaqâ) qui répondent
comme précédemment au besoin toujours plus grand d’influencer les discussions
internes de la Place et par là même, les termes des négociations. Ces volontés
unitaires représentent une stratégie de rapprochement des différentes forces pour une
meilleure coordination des actions menées afin de faire aboutir la lutte. Les
révolutionnaires s’allient dans les différentes structures selon leurs affinités
politiques, leur appartenance à un corps de métier, leur alliance tribale, leur origine
géographique régionale ou leur appartenance à un quartier de la capitale, selon les
sexes...
Les entités qui semblent pour beaucoup de révolutionnaires et d’observateurs
marquer le plus, le cours des événements, sont celles liées aux partis politiques
40d’opposition, dont l'alliance est appélée la Rencontre commune , à l’armée (menée
par Ali Muhsin al-Ahmar) et aux tribus dont certaines sont dirigées par Sâdiq
alAhmar. Ces trois structures organisées représentent différents centres de pouvoir
antérieurs à la révolution. Mais la Place n’est pas uniquement influencée par les
formations « traditionnelles » puisque d’autres forces, plus récentes historiquement,
comme les Hûthi ou les indépendants y sont très présentes même si elles pèsent
moins sur le cours des événements.
L’organisation du peuple révolutionnaire sur la Place autour de formations
relayant les espaces de pouvoir classiques, existant avant la révolution, semble
interroger la nature même de la révolte. Tout d’abord, durant toute la période
d’occupation de la Place, le Président ainsi que ceux qui le soutiennent tout comme
certains révolutionnaires et même certains politologues étrangers, considèrent ces
coalitions et leurs liens avec les centres de pouvoir, comme étant la reproduction
d’un schéma ancien. Ainsi, l’influence et donc la place des forces « traditionnelles »
ne seraient pas balayées par la révolte mais, au contraire, ces dernières auraient
conduit voire fomenté la révolution. Ces structures, dirigeant la révolution,
imposeraient leurs décisions au peuple qui n’aurait pas son mot à dire ou, pour le
moins, s’expriment en son nom. Par conséquent, la répartition des révolutionnaires
entre les diverses entités de la Place du changement illustre parfaitement ces
mécanismes de substitution au peuple. En second lieu, chaque organisation sur la
41Place possède son propre objectif , et peut estimer que les autres œuvrent contre les

40 Malgré le fait que durant toute la période de la révolution, les partis politiques nieront tout
lien direct avec les coalitions qui agissent sur la Place, composées de leurs militants.
41 Les militants d’al-Islâh pouvant remettre en question selon les événements qui surviennent
à l’intérieur de la Place tout comme dans le contexte politique du pays, l’engagement

35

intérêts de la révolution. Ainsi, les ennemis de la lutte sont souvent considérés
comme étant une partie de ces acteurs eux-mêmes. Pèsent également sur les rapports
de force, les prises de position de la communauté internationale, notamment celles
des États-Unis, des pays du Golfe, de l’Union européenne et de l’Iran. En effet, des
négociations politiques sont menées par les uns et les autres afin de trouver une issue
aux événements. On parle beaucoup de soutien financier du Qatar et de l’Iran à
différentes structures révolutionnaires.
Tous ces facteurs participent à la « lenteur » de la révolution et dessinent les
contours d’un mouvement souvent illisible qui apparaît comme poussif et bien plus
laborieux que ce que connaissent la Tunisie ou l’Égypte. Ainsi, la révolte n’est ni
rapide, ni totale, ni dévastatrice. Elle s’illustre plutôt à travers des nuances, des
requalifications de concepts, entre crise et révolution par exemple, ou également via
des sphères de prise de décisions qui se forment à l’extérieur du pays entre l’Égypte,
42.l’Europe et les pays du Golfe

L’attentat contre le président et le gel de la lutte
La situation devient plus illisible encore lorsque le Président est victime,
le 3 juin 2011, d’un attentat dont chacun ignore les commanditaires. Ali
Abdallah Saleh doit quitter le pays pour être soigné. De nombreux hauts
dirigeants de l’État l’accompagnent. Les révolutionnaires semblent alors
désemparés, s’interrogeant sur la cible de la lutte, en l’absence du Président.
Qui dirige le pays ? Est-ce que la révolution aurait aboutie puisque le
Président est absent du territoire ? Ces interrogations habitent les discussions
des révolutionnaires mais sans permettre l’organisation d’une quelconque
nouvelle forme de résistance ni inciter à prendre le pouvoir qui semble
pourtant vacant. Aucun réel programme d’intensification des manifestations
n’est planifié, sinon quelques rares initiatives.
Le 23 septembre 2011, le Président est en mesure de reprendre sa position
de chef de l’État. Il atterrit sur le territoire yéménite. La lutte reprend là où
elle avait été laissée.

Une solution offerte à la révolution ?
Au début de la révolte, la communauté internationale, soit les européens,
les États-Unis ainsi que les pays du Golfe, ne parlent pas d’une seule voix.
En effet, l’Arabie Saoudite aurait privilégié un changement politique laissant
le Président au pouvoir. Les États-Unis se montrent réticents notamment
parce que les armes circulent plus que jamais et que les groupes terroristes
profitent de l’affaiblissement du régime. C’est dans un second temps, que
constatant la détermination des révolutionnaires, les puissances régionales et
internationales vont engager des négociations afin d’encourager Ali Abdallah
Saleh à se retirer. Ils exigeront la signature d’un traité, appelé initiative du

révolutionnaire des Hûthi, les habitants de Ta‘iz celui des tribus, les Hûthi le ralliement d’Ali
Muhsin, les habitants du Sud ceux du Nord…
42 Sans compter les soupçons qui pèsent sur l’Iran.

36