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Figaro Littéraire du 11-10-2018

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Presse
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jeudi 11 octobre 2018 LE FIGARO - N° 23 067 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
SERGE JONCOUR HISTOIRE
UN COUPLE DE PARISIENS LA MONUMENTALE SOMME
EPIÉGÉ DANS UNE MAISON SUR LA IV RÉPUBLIQUE DE
HANTÉE DU LOT PAGE 4 GEORGETTE ELGEY REPARAÎT PAGE 6
Londres d’hier
et d’aujourd’hui
DOSSIER La capitale anglaise est en permanente mutation.
Plusieurs romans et essais saluent son énergie transgressive.
PAGES 2 ET 3
Gallimar dLes zones grises
présente
EST un fait divers comme La relation minutieuse de l’événement per- s’offrent un moment médiatique à peu de
les médias en relatent ré- met à l’auteur d’établir la radioscopie d’un frais. Et quand la presse (que l’auteur
gulièrement, pris d’effroi pays traumatisé par les attentats, fragile connaît bien) entre en scène, on comprend
et de passion : à Versiè- dans l’émotion comme dans l’indignation. vite que ce n’est pas pour se faire l’auxiliaire C’res, ville moyenne d’Île- Qu’est-ce que cette mort représente ? Pour de la justice, ni de la démocratie. C’est le
CHRISTIAN BOBIN
de-France, une altercation éclate entre une famille, c’est un drame. Pour un pays, grand art de l’écrivain de montrer, avec
iroune patrouille de police et un jeune habi- une preuve. La preuve de quoi ? De la vio- nie, ce qu’il y a de pose, d’imposture même, LA NUIT
DU CŒURtant d’un quartier périphérique, qui tour- lence policière, de la délinquance inhérente dans le récit de ces accidents tragiques.
ne à la course-poursuite. Le lendemain, le Amateurs de romans policiers s’abstenir.
fuyard est retrouvé mort. Que s’est-il Martin-Chauffier n’est pas Conan Doyle, ni
passé ? La police, la justice, mais aussi les Simenon. Il s’intéresse moins à
l’élucidachaînes d’information continue s’empa- tion de cette ténébreuse affaire qu’à ceLA CHRONIQUE
rent de l’affaire. C’est peu dire qu’elle qu’elle révèle. Elle lui est un prétexte pour
GALLIMARDd’Étienne
prend des proportions énormes. Le dé- sonder les zones grises de la société fran-de Montetyfunt et sa fin mystérieuse sont vite négli- çaise. S’il arpente l’affaire Aslass, revenant
gés au profit de l’utilisation périlleuse de sans cesse sur les tenants et les aboutissants
ces ingrédients explosifs que sont l’immi- aux quartiers périphériques ? Ce faisant, de sa mort, c’est aussi pour jeter une
lugration, l’urbanisme, le racisme. On croi- Martin-Chauffier, volontiers sarcastique, mière crue sur les recoins obscurs de la na- CHRISTIAN
rait qu’on vient d’allumer la télévision. met en exergue les préjugés qui s’attachent ture humaine. Il le réussit avec maestria.
Pour mieux explorer son histoire sous tou- à la banlieue, ceux qu’elle suscite, ceux Et que nous fait-il découvrir ? On ne dira
tes ses facettes, le romancier Gilles Martin- qu’elle produit : le défunt fait partie de la que ceci : le cœur de l’homme peut facile- BOBIN
Chauffier choisit de donner la parole à ses petite classe moyenne, la « beurgeoisie » ; ment être un grain de sable d’un scénario
personnages. Aux trois protagonistes, Driss on n’est pas chez les damnés de la terre. Les trop bien construit. ■ Lanuitducœur
Aslass, la victime, le gardien de la paix deux policiers impliqués ne sont pas des
Gicquel et la stagiaire Danièle Bouyx, mais nervis, tant s’en faut. L’ÈRE DES SUSPECTS
aussi au commissaire de la ville, à la direc- Dans un événement comme celui-ci, rares De Gilles Martin-Chauffier,
trice de cabinet du ministre de l’Intérieur, à sont ceux qui ont intérêt à ce que la vérité Grasset,
la mère de la victime, au délégué à la jeu- triomphe. Elle est la grande oubliée de la 286 p., 20 €.
nesse de la mairie, etc. Chacun a sa voix, société du spectacle. La mort de Driss Aslass
assurée ou haut perchée, ou gouailleuse, dérange les autorités municipales, qui ont
pour produire sa version, sinon des faits du établi un modus vivendi avec les représen- gallimard.fr facebook.com/gallimardI
moins de la situation telle qu’il la voit. tants de la cité. Les avocats de la famille
J.-P BALTEL/FLAMMARION
PHILIPPE BRAULT/AGENCE VU
PhotoC.Hélie©Gallimard
RUE DES ARCHIVES/AGIP
Ajeudi 11 octobre 2018 LE FIGARO
2
L'ÉVÉNEMENT
littéraire
Ville labyrinthe,
ville mutante
DOSSIER Féru de psycho-géographie, Iain Sinclair ausculte Londres, fait parler ses murs et réveille
la mémoire de ses lieux qui inspirent aussi Peter Ackroyd, Thomas B. Reverdy et Amy Liptrot.
londonien. Un carnet à la main, et de renaissances, Londres est un ce se mêlent aux fictions immor- Dame de fer, sa cible préférée. EnBRUNO CORTY
bcorty@lefigaro.fr comme Zola en son temps, un co- ventre épuisé. Mais quelque chose telles, à Sherlock Holmes, à Fu avril 2013, l’ex-premier ministre,
QUITTER LONDRES pain à ses côtés, photographe, de différent émergera sûrement. Manchu, au Dr Jekyll, au Dr Ma- qui vivait alors dans une suite
ofDe Iain Sinclair,
HARLES DICKENS, le poète, écrivain, il a systémati- Comme toujours. » buse et au Golem de Prague. […] Je ferte par le Ritz, décède. Sur untraduit de l’anglais
plus célèbre piéton de quement et méthodiquement Pour comprendre la méthode traquais les rumeurs, j’étais un écran de télé, le piéton observe :par Maxime Berrée,
Londres, tient en Iain scruté, observé, décrit la capitale, Sinclair, aux antipodes de celle indic, un espion sans solde. Je me « Les funérailles de Lady Thatcher,Inculte,
Sinclair un héritier de ses ruines, ses tags, comme une des guides pour touristes, il faut débrouillais pour trouver des la grande dirigeante, la guerrière461 p., 23,90 €. Cpremier plan. À 75 ans, sorte de corps humain, une image se plonger dans le passionnant boulots de manœuvre qui nourris- froide et permanentée,
l’inaugurace Gallois est devenu le plus lon- ensuite reprise par l’autre grand ouvrage qu’il a publié en 1999 saient mon obsession pour la géo- trice en chef d’autoroutes
périphédonien des écrivains britanni- spécialiste de Londres, son bio- avec Rachel Lichtenstein, Le Se- graphie mythique, pour les éner- riques, surclassée de sa suite
graques. Depuis Lud Heat en 1975, il graphe, Peter Ackroyd (voir ci- cret de la chambre de Rodinsky (Le gies potentielles enfermées dans tuite au Ritz aux cieux
euxa consacré une vingtaine dessous). « … notre ville est un être Rocher, 2001, réédité par Inculte les ghettos dégradés, dans les zo- mêmes, venaient de commencer… »
d’ouvrages à la mégapole, dont conscient, un organisme vivant et aujourd’hui). « J’avais soif d’his- nes mortes en évolution. »
Du pessimisme une trilogie essentielle composée alerte dans toutes ses parties. Et toires du quartier. […] Je tendais La vision de Sinclair est donc
au fatalismede London Orbital (2002, traduit capable, génération après généra- une oreille indiscrète aux propos celle d’un poète engagé,
sarcaschez Inculte en 2010, en poche tion, de se renouveler en restau- des canailles à la retraite, je con- tique, dont la plume convoque Dans London Overground, il
emchez Actes Sud en 2016), London rant et en conservant les mythes testais les plans du quartier. Avec d’un côté les images étonnantes prunte la Ligne Orange, une
Overground (2015, Inculte, 2016 qui comptent. En tempérant la cu- pédantisme j’essayais de faire d’un Londres englouti et cingle de nouvelle ligne de métro ouverte
et Actes Sud, 2018) et aujourd’hui pidité. Par les protestations justi- coïncider ce paysage avec les riffs l’autre les dirigeants anglais res- en 2010 par le maire
conservaThe Last London (2017), devenu fiées, et les délires de la foule ap- visionnaires de Blake et De Quin- ponsables, à ses yeux, des muta- teur Boris Johnson, une autre de
en français Quitter Londres. pelant une réaction. Ce qui oblige cey. Je pillais les légendes. […] tions pas toujours heureuses de la ses cibles. Le jour où l’édile lance
Influencé par la psychogéogra- la sinistre machinerie de l’État à Comprenais comment les hommes mégapole. Dans London Orbital, une opération vélo à Londres,
phie chère aux situationnistes et à s’affirmer à travers de nouvelles devenaient des dieux. Comment on Sinclair sillonne la M25, nouvelle Sinclair est encore là : « Boris
JoGuy Debord, Sinclair a consacré technologies de répression, une pouvait les convoquer hors du et gigantesque autoroute ceintu- hnson est soudé à sa selle ; prêt
ses quatre dernières décennies à gamme plus subtile de tasers ou de grand rêve, où les véritables hu- rant le Grand Londres. Un chan- pour les objectifs, il égratigne les
dériver dans le paysage urbain routes. Après tant d’avortements mains munis d’un acte de naissan- tier pharaonique lancé par la journalistes de ses maladresses.
Avec Shakespeare, Lord Byron, Oscar Wilde Descente aux enfers de Londres
FRANÇOIS RIVIÈRE préférait aux jeux avec les filles la lieux de rendez-vous pour hom- fraient la chronique. Les roman- ALICE DEVELEY
adeveley@lefigaro.frpeau douce de ses camarades. Côté mes, comme Field Lane ou les ciers n’hésitent plus à croquer de
ANS le talent qu’on lui littérature, l’initiateur de la fiction ruelles du quartier de Cler- pittoresques personnages queer,
connaît, Peter Ackroyd anglaise Geoffrey Chaucer évoque kenwell. tel le capitaine Whiff dans Rode- ÉCART, c’est le titre
aurait pu faire de ce pano- dans ses Contes de Canterbury un rick Random de Tobias Smollett. du premier roman
Érotisme hors normerama de la vie homo- vendeur d’indulgences ayant « un Ce qui n’empêche pas la répres- d’Amy Liptrot. UnS sexuelle à Londres des rapport sexuel illicite avec un mi- Dans son fameux Journal, Samuel sion de se renforcer. Une dénon- mot polysémique qui
Romains à aujourd’hui un savant neur ». La gent ecclésiastique ne Pepys s’intéresse aux accoutre- ciation suffit, ainsi que le formule L’ entraîne d’emblée le
essai sur le thème de la confusion cessera plus, au fil des siècles, ments des gens de la cour et y dé- Lord Byron, lui-même très expo- lecteur dans un autre espace. Un
des genres. Mais l’historiographe d’être en butte aux dénonciations couvre les signes d’un érotisme sé : « Le simple fait qu’on dise cela monde en dehors des lignes. Qu’y
inspiré du grand labyrinthe londo- et aux persécutions. Ces dernières hors norme. Peter Ackroyd prend d’un homme signifie sa destruction a-t-il entre l’écart ? Jusqu’où
nien (Londres. Une biographie, Phi- redoublent sous Henry III et l’uto- un plaisir évident à livrer quelques et sa ruine, dont il ne pourra jamais peut-il aller ? Le concept
exploralippe Rey, 2016) et romancier du piste Thomas More en fera les frais. croustillantes anecdotes prouvant se relever. » Le destin d’Oscar Wil- QUEER CITY toire promet une traversée dans le
Testament d’Oscar Wilde a préféré À l’époque élisabéthaine, Lon- qu’en dépit de la création en 1691 de confirmera ses dires. La popu- De Peter Ackroyd, noir. Un voyage vers les bords de
traduit de l’anglais faire de Queer City un kaléidoscope dres constitue le décor d’un théâ- d’une Société pour la réforme des lation des public schools, « censée la société. Amy Liptrot ne tarde
par Bernard Turle, aux couleurs contrastées reflétant tre érotique. Les boy actors proli- mœurs, les plus hauts personna- se vautrer dans la fange », est par- pas à nous prendre au mot. Son
liPhilippe Rey, de façon complice l’imagerie de fèrent sur scène. L’œuvre de ges ne se privaient pas d’afficher ticulièrement visée. L’helléniste vre, autobiographique, s’ouvre
313 p., 20 €.son œuvre d’écrivain. Ainsi, dès les Shakespeare ne manque pas de leurs préférences. Tel Guillau- Addington Symonds, bravant la sur sa naissance. Maman a
accoupremières pages de cette audacieu- faire allusion à l’amour interdit au me III, dont Swift a dit qu’il « était lutte des classes, répond à l’invi- ché en avance. Elle est en fauteuil.
se rétrospective se dessine le plan détour du Marchand de Venise ou de deux sortes, masculin et fémi- tation des soldats de la Garde qui Papa, stressé par l’événement, est
ou plutôt la scène d’un théâtre où de La Nuit des rois. Quant aux piè- nin » et dont le favori, fait duc se prostituent à deux pas du palais également sur un fauteuil. En
cava se jouer le spectacle d’une tragi- ces du sulfureux Christopher Mar- de Portland, était considéré par de la Reine. En 1885, le Parlement misole de force. Très vite le
leccomédie de mœurs aux rebondis- lowe, elles ne sont pas loin de l’opinion comme « le catamite qui fait voter la loi instaurant le délit teur comprend que les Liptrot
sements multiples. Après avoir été constituer un véritable théâtre gouverne seul l’État ». de « grave indécence » qui causera sont « différents ».
einformé de ce que les Normands queer. Parlons aussi des femmes, À l’approche du XIX siècle, la bien des soucis à des personnes Maman est évangéliste, Papa,
étaient « bien connus pour leurs « ces bambocheuses qui s’habillent carte des clubs de rencontres en- parfois illustres fréquentant les bipolaire et schizophrène. Amy
penchants sexuels particuliers » et en hommes ». Le dramaturge Ben globe la City et le West End où se vespasiennes de la gare de Water- grandit avec sa petite famille dans
qu’ils portaient les cheveux longs, Jonson, dans Épicène, ou la Femme concentrent les lieux de divertis- loo. Les lois ont évolué, mais, une ferme sur la plus grande île de
le lecteur apprend que le propre fils silencieuse (1609) évoque un col- sement. Des amazones célèbres comme le disait William Blake en l’archipel des Orcades, en Écosse.
ede Guillaume le Conquérant, au lège hermaphrodite. Le XVII siè- comme Sarah Churchill, l’épouse 1809, « les noms changent, les cho- L’enfant y côtoie les brebis, les
grand désespoir de son viril papa, cle verra bientôt se multiplier les du duc de Marlborough, y dé- ses ne changent jamais ». ■ agneaux. Y compris les « esprits
ALE FIGARO jeudi 11 octobre 2018
3LE CONTEXTE
Londres fascine, Londres envoûte. Mégapole, place financière
mondiale, elle ne cesse de s’étendre, de se moderniser, à l’image Londres et sa fameuse
tour proche du pont de ses tours futuristes. Entre la City des traders et certains
de Londres que Sinclair vieux quartiers à la traîne du progrès, le contraste est grand.
décrit comme Deux essayistes, Iain Sinclair et Peter Ackroyd, en étudient
« une dague géante les mystères, les mythes et la réalité parfois sordide. La
sans aucune raison d’être :
fascination pour Londres touche également un romancier français L'ÉVÉNEMENTun point d’exclamation
talentueux, Thomas B. Reverdy, qui y situe son dernier roman sur la Google Map
en 1979, l’année de sortie de l’énergique London Calling des Clash. littéraired’une ville abolie (...). »
Thomas B. Reverdy : la cité de l’Apocalypse
cun a son thème et son refrain. Il y aASTRID DE LARMINAT
adelarminat@lefigaro.fr des chapitres d’amour pour la jeune
Candice libre, farouche, insolente,
N CET hiver 1979, suite à paradoxale. Il y a l’histoire de
Ritrois mois de grèves, chard III et celle de Margaret
ThatLondres est méconnais- cher qui offrent matière à réfléchir
sable. Le transport rou- sur le pouvoir, sur cet étrange be-Etier est bloqué, plus rien soin de sentir qu’on a un pouvoir
n’est livré, pas le moindre paquet sur les autres. Ici et là, l’auteur
élarde porridge. Même les pompes fu- git le champ, balaye les événements
L’HIVER DU nèbres refusent de travailler. Des de la planète, montre qu’il n’y a pas
MÉCONTENTEMENT cercueils s’empilent dans les rues. qu’en Angleterre que 1979 fut une
De Thomas B. Les éboueurs ne passent plus. Sur année de bascule d’un certain ordre
Reverdy, les trottoirs s’élèvent des monta- dans un autre, encore plus dur.
Flammarion, gnes de poubelles autour
desquel220 p., 18 €. Quand tout s’accélèreles tournent des citoyens zélés et
casqués, armés de pulvérisateurs Mais le plus beau de ce roman aux
par la municipalité pour sulfater teintes de nuit et d’aurore, c’est la
les déchets et tenir les rats éloi- peinture du chaos, du mélange de
gnés. Mais les rats les narguent du peur et de joie qu’il suscite, parce
haut des tas d’ordures. Les trans- que « le chaos, c’est quand tout
deports en commun sont à l’arrêt. vient possible ». Tout s’accélère, se
Sur les avenues londoniennes, des lézarde. En chacun s’éveille
l’atThomas B. Reverdy se glisse dans forêts de parapluies jouent des tente d’un autre monde. Et si la
le sillage de son héroïne slalomant coudes entre les voitures prises matière opaque elle-même allait se
dans des embouteillages monstres. dans les quartiers de Londres. fracturer, dévoiler quelque chose ?
Pourtant, un frémissement par- Reverdy n’est jamais meilleur
court les décombres. Les passants Reverdy promène son roman que lorsqu’il peint la fin de la nuit,
se parlent, et c’est comme s’ils comme une caméra à travers les l’avènement du jour, le moment où
ouvraient les yeux sur l’absurdité quartiers de Londres, se glissant des créatures nocturnes sortent des
des mécanismes qui régissaient dans le sillage de son héroïne qui clubs de Soho, « peau pâle aux
omleur ordinaire. Thomas B. Reverdy file, slalome, danse sur son vélo de bres grises » et courent chez elles
excelle à capter les paysages en coursier, son boulot alimentaire. « comme des vampires essayant
mouvement, les choses qui se dé- Délicieuse Candice, tout juste d’éviter la morsure de l’aube ».
traquent, la lueur de vie qui se lève vingt ans, cheveux ambrés comme D’autres au contraire ne se lassent
à la faveur du désordre. la bière, « yeux gris comme la pluie pas de contempler « le ciel qui
À la Chambre, le premier minis- d’Angleterre », on dirait qu’elle s’ouvre à l’aube rose comme un
ventre travailliste s’agite, tape du vole, son sac de messager en ban- tre accouchant du jour », la lumière
poing, impuissant. Les étudiants se doulière, « on dirait qu’elle poursuit qui se lève et « révèle peu à peu le vi-DOSSIER Féru de psycho-géographie, Iain Sinclair ausculte Londres, fait parler ses murs et réveille relaient à Hyde Park et refont le un rêve qui lui échappe ». Étudiante sage du monde ».
monde « comme si on allait le leur en théâtre, elle joue dans une com- C’est ce que fait Jones, le pianiste
donner ». Les ouvriers se tiennent à pagnie féminine le rôle-titre de la de jazz qui ne trouve plus sa place la mémoire de ses lieux qui inspirent aussi Peter Ackroyd, Thomas B. Reverdy et Amy Liptrot.
l’écart de ces enfantillages, ils re- pièce la plus noire de Shakespeare, dans cette ville, n’arrive même plus
gardent à la télévision les politiques Richard III, l’homme qui ne recule à écrire sa musique. À travers ce
Insubmersible, sans vergogne, un comme autant de crocs ». Le cha- pris de panique, et ça les fait souri- devant rien pour accéder au pou- beau personnage, Reverdy esquisse
ours polaire sur un monocycle. » pitre que Sinclair consacre à re. Plus personne ne contrôle rien, voir, le personnage à qui l’on doit un art poétique. Il rêve d’écrire un
LE SECRET Oscillant sans cesse du pessimis- « The Shard », cette fameuse tour sauf « peut-être le diable ». On ne la réplique célèbre, reprise par le roman musical, « imprévisible
comDE LA CHAMBRE
me au fatalisme, Sinclair fait aiguisée comme un tesson proche voit pas encore, tapie dans l’ombre, Sun pour qualifier l’hiver 1979 et me la vie, sans début et sans fin, qui DE RODINSKY
siens les mots du diariste John du pont de Londres (signée Ren- la Dame de fer qui se prépare à en- qui donne son titre à ce roman : ne raconterait pas d’histoires » mais De Iain Sinclair et
Evelyn après le grand incendie zo Piano), mérite le détour : « Elle trer en scène, affûtant ses bons « Voici venir l’hiver de notre mé- « raconterait le monde, les gens Rachel Lichtenstein,
de Londres en 1666 : « Londres vous agresse : la vanité faite ar- mots, peaufinant son élocution et contentement. » comme ils vont et les choses comme traduit de l’anglais
était, mais n’est plus. » Il souligne chitecture. Une fleur de désert son plan de communication pour Les chapitres s’enchaînent com- elles arrivent ». Avec ce roman, par B. Hoepfner
aussi que Ford Madox Ford, en poussée au mauvais endroit. Le et M.-C. Peugeot, séduire les classes populaires. me les chansons d’un album, cha- Thomas Reverdy réalise son rêve. ■
1909, dans Le Futur à Londres, blanchiment d’argent comme art Inculte/Barnum,
443 p., 9,90 €.avait prédit « que Londres, notre appliqué. Un inexplicable musée
ville en expansion, engloutirait de l’entropie pour oligarques, au
Oxford, Cambridge et les villages bord du fleuve. Une dague géante
de la côte sud dans un rayon de sans aucune raison d’être : un
100 kilomètres. » point d’exclamation sur la Google
Les références aux écrivains Map d’une ville abolie qui jadis
sont omniprésentes dans ses tex- s’appelait Londres. »
tes, de Dickens à Sebald, de Jack On l’aura compris, lire Sinclair
London à son ami Alan Moore, de est une expérience à nulle autre PRIX TRANSFUGE DU MEILLEUR ROMAN ARABE
Harold Pinter à Kathy Acker. pareille : un festival d’érudition et
Aujourd’hui, une Kate Tempest, d’intuitions géniales que même
jeune slameuse-poète-drama- les Froggies sauront apprécier.
turge de talent, rejoint cette fa- Une balade entre nostalgie et co- “Ungrandroman!”mille lorsqu’elle décrit Londres lère en compagnie d’un écrivain
avec « sa gueule béante » et ses capable de faire parler les pierres GuillaumeErner,
tours « effilées (qui) se dressent autant que les hommes. ■
LesMatinsdeFranceCulture
“UntextepuissantdanslaveineDescente aux enfers de Londres desgrandsromanssociaux
russesousud-américains.Undes fées » sur le plus grand pacage diants plongent alors dans les
de leur pré, autrement nommé paradis artificiels. Au milieu des écrivaindegrandtalent,un
« l’écart ». Très tôt, Amy, la « canailles alcooliques et de la
fau« tempétueuse », veut quitter l’île, ne interlope », Amy se transforme hommeraredontlecourage
« être au cœur de l’action ». Très en Tantale. Incapable d’étancher n’estpasquelittéraire.”tôt, pourtant, à quinze-seize ans, la soif de la bête qui l’habite, le
Amy enchaîne les bouteilles d’al- monde la quitte. Amour, loge- MohammedAïssaoui,
cool. Officiellement, pour connaî- ment, emploi… tout disparaît.
LeFigaroLittérairetre « de nouvelles expériences », Sauf l’envie de boire.
officieusement pour tromper Amy Liptrot ne manque pas
l’ennui. Mais Amy s’accommode d’audace dans ce premier roman
du vide qu’elle remplit chaque tiré de son histoire personnelle. L’ÉCART “Unromanhaletant.”
De Amy Liptrot, jour en elle. Elle veut vivre son Non contente de s’attaquer au
tatraduit de l’anglais « rêve américain » et se rend Lon- bou de l’alcoolisme chez les fem- ValérieMarinLaMeslée,LePoint
par Karine dres à ses dix-huit ans. mes, elle révèle avec un rare
taReignier-Guerre, Nouvelle coupe de cheveux, lent du détail le quotidien d’une
Globe, nouvelles tenues, nouveaux droguée en plein naufrage. Ses “Unlivrecourageuxetefc ace.”
336 p., 22 €.amis… Londres semble offrir un obsessions, ses angoisses, ses
ClémenceBoulouque,Transfugesecond départ à Amy, qui s’amou- peurs…
rache d’un garçon rencontré au Tout est raconté comme dans
détour d’un concert de rap. En un journal intime, à la première
réalité, la capitale libère une personne du singulier. Faut-il
« énergie démoniaque ». Comme le souffrir pour se faire plaisir ? Amy
“Ungrandlivre,remplid’émotions,deluttesetdedrames,detenParis de Baudelaire, « fourmillante s’introspecte. Plonge au fond
dresse,devie,desexeetdeviolencepolitique.”cité, cité pleine de rêves », le Lon- d’elle-même. Se répète parfois,
dres d’Amy Liptrot est trop cher mais avance tout le temps. Sans GuyDuplat,LaLibreBelgique
et surpeuplé. Seuls ceux qui por- pathos. Son retour sur l’île natale
tent le costume et celles qui revê- ne sera pas une régression mais
tent la robe portefeuille peuvent une révélation. L’Écart est le récit
l’habiter. Le reste doit bouger. d’une chute, mais la brillante
hisFace à l’enfer londonien, les étu- toire d’une libération. ■
BLOOMBERG VIA GETTY IMAGES
*Également disponible en livrenumérique
PATRICE NORMAND/OPALE/LEEMAGE
Ajeudi 11 octobre 2018 LE FIGARO
4 EN TOUTES dant les quinze dernières années de sa vie, Breton-Éluard,
correspondance au sommetUn sacré gueuleton. On y trouve notam-confidences
ment un article truculent paru dans le Le 6 décembre prochain paraîtra chez Gallimard
New Yorker sur un déjeuner en France Correspondance : 1919-1938. Un texte de
granLa gastronomie selon Jim Harrison composé de trente-sept plats, de valeur : ce sont les échanges entre l’écrivain
L’écrivain américain, qui de son vivant était d’autres articles parus dans Playboy, André Breton (1896-1966), fondateur du
surréadevenu un mythe après la parution de Brick, le New York Times, Esquire, sur lisme, et le poète Paul Éluard (1895-1952), l’une
Légendes d’automne, était connu pour son ap- la relation entre le chasseur et sa proie de ses figures majeures jusqu’à sa rupture avec
pétit gargantuesque et son palais subtil. Deux ou sur le jargon abscons des revues vi- le groupe en 1938. Un document de premièreCRITIQUE ans après sa mort, Flammarion traduit un recueil ticoles. Des textes pleins de vigueur, as- main sur l’histoire des avant-gardes littéraires
edes critiques gastronomiques qu’il avait écrites pen- saisonnés de verve sarcastique. du XX siècle depuis le mouvement dada.littéraire
Notre part animale
SERGE JONCOUR Un couple de Parisiens fait l’expérience du dénuement en s’installant dans le Quercy.
plation de soi-même, Joncour pré- dénuement. Et, on le comprend l’homme ne change pas, sembleARNAUD DE LA GRANGE
adelagrange@lefigaro.fr fère la puissance du romanesque. Il vite, du vrai. nous dire Joncour.
fait bien, car le monde qu’il crée Entre le monde d’hier et celui
Évocation fantastiqueE CHIEN-LOUP est nous en dit plus sur la nature hu- d’aujourd’hui, le passeur sera un
troublant, on ne sait ja- maine que bien des introspections Autour d’une maison maudite que molosse aux yeux brillants. LeCHIEN-LOUP
mais ce qu’il tient du affligées. le monde tient à distance, le passé chien-loup. C’est lui qui va refaireDe Serge Joncour,
chien et ce qu’il doit au Cet ogre des mots ne fait pas dans rôde. Les chapitres alternent entre d’un homme un homme, lui don-Flammarion, L loup. Dans ses yeux am- le selfie littéraire. Il déconnecte la Grande Guerre et notre époque ner la force de prendre en main son472 p., 21 €
bre flotte une incertitude. La part même ses personnages : sur leur té- connectée. À un siècle de distance, existence, de résister à tout ce qui
de l’un semble à tout instant pou- léphone, les barrettes ont disparu. les histoires s’entremêlent. Dans la enserre nos vies. En laissant, au
bevoir l’emporter sur celle de l’autre. Ils ne « captent » plus. Au point que lourdeur de l’été 1914, un domp- soin, parler sa part animale. Entre
Les personnages de Serge Joncour Franck, relié au Wi-Fi comme un teur allemand a trouvé refuge ici, évocation fantastique et récit
sont, eux aussi, issus de troubles malade à sa perfusion, se croit un avec ses tigres et ses lions, pour contemporain, Chien-Loup est une
croisements, entre l’être domesti- instant coupé de la vie. échapper à la réquisition. magnifique allégorie de nos vies
que et l’homme sauvage. Pour les vacances d’été, Lise a En bas, un village vit dans la rabotées par la « modernité ». Nous
Avant tout, l’héroïne de son der- emmené Franck sur les hauts dé- peur, la privation, le vide des hom- tournons le dos à la nature quand
nier roman est la nature. Celle des sertés du village d’Orcières, « une mes partis au front qui manquent elle peut nous faire renaître. Nous
collines du Quercy, où un maquis île perdue dans un océan vert et in- pour les champs autant que pour rendre libres.
griffu décourage les âmes tièdes. sondable ». Lise est une actrice que l’amour. Depuis ces temps de Le chien-loup a, paraît-il, un cri
Celle de l’être humain, aussi. Cette la maladie a dessillée, Franck un plomb, les bois ne se sont jamais tus qui ne ressemble à aucun autre et
part naturelle et immémoriale que producteur cerné par les jeunes de râles inquiétants. La sauvagerie qui porte un drôle de nom, le
chouLe monde créé par Serge Joncour la « civilisation » n’arrivera jamais loups de la génération Netflix. Pa- du passé y couve, tapie entre com- lement. Dans la grande forêt des
lisonde la part immémoriale et à dompter, pas plus que les fauves risiens, plutôt graines qu’entre- bes et estives, toujours prête à res- vres de la rentrée, le roman de Serge
qui hantent ces pages. À la contem- côte, ils vont faire l’expérience du surgir. En fait, rien n’a changé, car Joncour a lui aussi une voix à part. ■ indomptable de la nature humaine.
Tranches de vies camerounaises
NICOLAS FARGUES L’auteur de « J’étais derrière toi » signe un recueil de nouvelles dont les personnages,
blancs et noirs, sont tous pétris de contradictions.
répulsion, confrontés au désir mi-CHRISTIAN AUTHIER
métique et aux irréductibles
difféANS son dernier ro- rences, les êtres qu’il peint nous
man, Je ne suis pas une touchent par leurs contradictions,
héroïne, Nicolas Far- leurs paradoxes.
gues mettait en scène
« On n’est vraiment Dune jeune Française
bien nulle part »d’origine camerounaise, « une Noi-ATTACHE
re si parfaite, si peu noire, si blanche À l’instar de Julien, jeune expatrié LE CŒUR
aux yeux des Blancs ». Les person- qui, dépouillé et agressé dans un De Nicolas Fargues,
nages que l’on rencontre au gré des stade, se met déjà à devenir tout ce P.O.L,
155 p., 16 €. quinze nouvelles d’Attache le cœur qu’il n’avait jamais voulu être. Ou de
prolongent celui de Géralde et ses Bruno, affligé par la pauvreté
cultutourments face au poids des identi- relle, gastronomique, architecturale
tés. Ils sont français ou camerou- d’un pays corrompu, désorganisé,
nais, blancs ou noirs, vivent ici ou sans mémoire et qui pourtant, de
relà-bas, se confient à travers des tour à La Rochelle, ressent une
inexmonologues. plicable nostalgie pour Douala. Ou
On croise l’une de ces « Blanches encore de Sylvie, jeune femme noire
à nègres », attirées par la chair découvrant que le fait qu’elle sorte
fraîche, et René – « vieux, gros et avec des Blancs posait un problème
moche » – qui a fui une France né- aux hommes noirs englués dans leur
vrosée et qui préfère la compagnie « pathologique obsession qu’ils ont de
des « petites » venant « chasser le toujours finir par se définir par
rapBlanc ». Marie-Marthe, femme de port aux Blancs ».
ménage qui élève seule ses cinq Dans ce choc des cultures et des
enfants en banlieue parisienne origines, l’incompréhension
semsans se plaindre de rien, demeure ble être la chose la mieux partagée.
sidérée par ces Français pourris Ce constat est fait sans colère, mais
Nicolas Fargues reprend les thèmes qui lui sont chers avec sagesse et humour.gâtés, ces « gens aussi fades, mal- plutôt avec la sagesse amusée de
polis et malpropres ». Claude, celui qui aime démasquer les
menFrançaise blanche qui vit au Came- mari. » Si l’auteur d’Au pays du l’exercice, n’épargnent personne. préjugés, des archaïsmes et des songes et les hypocrisies. « On
roun depuis quarante ans, peine p’tit a souvent croqué avec autant Au néocolonialisme, au sentiment traditions irrationnelles. n’est vraiment bien nulle part »,
lâtoujours à faire comprendre à ses de talent que de cruauté les mœurs de supériorité « incrusté dans Nul manichéisme chez Nicolas che à un moment un personnage.
compatriotes son choix de vie : et les mentalités françaises, ses l’ADN du Blanc, au même titre que Fargues dont les tranches de vie Cela aurait pu être le titre de ce
li« J’avais vingt-cinq coépouses et Instantanés camerounais (sous-ti- sa couperose ou l’arête proéminente sont d’une force et d’un naturel ra- vre tour à tour drôle, grave,
désenj’étais très amoureuse de mon tre du recueil), tout en perpétuant de son nez » répondent d’autres res. Déchirés entre attraction et chanté, qui va droit au cœur. ■
AU CLAIR
DE LA LUNE Le matin des magiciens
De Christophe
Donner,
Grasset, CHRISTOPHE DONNER Délaissant l’autofiction, le romancier a composé une ébouriffante
268 p., 19,50 €.
ecélébration des avancées de la science et des inventions au XIX siècle.
Paris de Baptiste et de Garance, n’avait pas encore distillé ses illu- l’incomparable Édouard-Léon à la recherche scientifique pour seSÉBASTIEN LAPAQUE
slapaque@lefigaro.fr c’est le Paris de Charles X, d’Ho- sions : tous baignent dans Scott de Martinville, autodidacte libérer d’une passion
malheureunoré de Balzac, de Louis Arago, l’euphorie. réussissant à enregistrer une voix se. « Il s’était pris pour un aigle à
eN DIRAIT le nouveau « capitale du XIX siècle » (Walter C’est Nicéphore Niepce mettant chantant Au clair de la lune en cause des sentiments élevés qu’il
roman de Christophe Benjamin) dont l’ambiance est si au point en 1827 le procédé hélio- 1860. éprouvait pour Madeleine, mais
Donner — le vingtiè- justement restituée dans Au clair graphique, l’ancêtre de la photo- Édouard-Léon Scott de Martin- aujourd’hui ce sont les sommets
lume, le vingt-cin- de la lune. graphie ; son frère Claude rêvant ville est le héros majeur d’un ro- mineux de la Science qu’il vise. IlOquième, le trentiè- du pyréolophore, une façon de man traversé par des héros sans ne croit plus qu’aux phénomènes
Des héros sans nombreme ? on ne compte plus — écrit en moteur à explosion avant l’heu- nombre : homme de guerre, hom- physiques, ceux que les savants ont
noir et blanc. Non qu’il manque L’histoire que Christophe Donner re ; Louis Daguerre amusant les me d’État, hommes de sciences, observés, analysés, compris.
Newde lumière. Au contraire, il en est met en scène depuis les sanglan- Parisiens avec ses lanternes magi- hommes de lettres. Le témoin d’un ton, Laplace, Lavoisier… la ligne
tout baigné, et de mélancolie. tes journées de la Révolution ques et ses panoramas ; Louis âge plein de détermination, d’im- sacrée jusqu’à Ampère. Quand le
Mais trop de couleurs, parfois, française jusqu’aux premières an- Arago imaginant un appareil ca- pétuosité, d’inventivité, d’hésita- mathématicien philosophe est
edistraient le spectateur et Chris- nées de la III République, en pas- pable de mesurer la vitesse de la tions, de nouveautés, de vaillance, mort, il y a un an, Édouard a
pleutophe Donner s’est contenté de sant par Napoléon Bonaparte et lumière sous le règne de Louis- de confiance, de fierté, de périls, ré, preuve s’il le fallait que la
jouer avec les tons clairs et les son « épopée lamentable », c’est Philippe, le « roi poire » ; André- de ressources. science ne provoquait pas un
assètons foncés pour restituer quel- celle d’un siècle positiviste épris Marie Ampère, l’auteur d’Essai On le suit ainsi de son berceau à chement du cœur. »
ques contrastes parfaits qui évo- de machins et de machines. Ses sur la philosophie des sciences, in- sa tombe, de 1817 à 1879. Christo- Christophe Donner, toujours à
quent l’art royal de Marcel Carné héros sont des hommes de science ventant tour à tour le télégraphe phe Donner le peint en homme contre-époque, toujours à
condans Les Enfants du Paradis. Le et des inventeurs. Le progrès électrique et l’électroaimant ; et répudié se dévouant corps et âme tre-pied. ■
A
ULF ANDERSEN/AURIMAGES/AFP FORUM
H. ASSOULINE/POL
J. L. BERTINI / PASCO LE FIGARO jeudi 11 octobre 2018
5annoncé vendredi l’élection de suédoise, permet ainsi à l’aca- de malveillance, Albin Michel), groupant six nouvelles de Ray
nouveaux membres lui permet- démie de retrouver son quorum Rachel Kushner (Le Mars Club, Bradbury, l’auteur des Chroni-ÇÀ tant de se remettre en marche indispensable. Stock) et Richard Powers (L’Ar- ques martiennes et de
Fahrenaprès le scandale #MeToo qui a bre-Monde, Le Cherche-Midi). heit 451, sur le thème du progrès
Finale du Grand Prix entraîné le report d’un an de la Scrutin indécis et vote final le et l’influence parfois désas-&LÀ
récompense. L’élection de Jila de littérature américaine 9 novembre. treuse qu’il peut avoir sur
l’homMossaed, soixante-dix ans, Le Grand Prix de littérature me et son univers. Le volume
L’Académie royale Ray Bradbury poète née à Téhéran, qui écrit américaine a communiqué sa est suivi d’un dossier
pédagogisuédoise peut enfin voter pour les collégiensen suédois et en persan, et celle dernière sélection qui réunit que très complet en quatre par- CRITIQUEL’Académie suédoise, qui décer- d’Eric Runesson, cinquante- trois poids lourds des lettres La collection « Folio + collège » ties signé Marianne Chomienne.
ne le prix Nobel de littérature, a huit ans, juge à la Cour suprême US : Dan Chaon (Une douce lueur publie aujourd’hui un volume re- (224 p., 4,90 €). littéraire
ET AUSSI
Seul contre tousIjeoma, entre grâce et tourments
Après un début d’année tonitruant
avec Une vie comme les autres
de Hanya Yanagihara, CHINELO OKPARANTA L’histoire d’une jeune fille au moment de la guerre du Biafra.
Juliette Ponce, éditrice chez
Buchet-Chastel, nous propose
ISABELLE SPAAK la traduction du premier roman
du journaliste américain Tadzio SOUS
UTOUR de la vieille Koelb. Made in Trenton LES BRANCHES
bâtisse jaune où Ijeo- est un livre étonnant qui raconte DE L’UDALA
ma a grandi dans le une trentaine d’années dans la vie De Chinelo Okparanta
sud du Nigeria, pous- d’un certain Abe Kunstler. Belfond, A344 p., 22 €. saient des « buissons Personnage mystérieux,
de roses et des bouquets d’hibis- ce petit homme sans grâce, arrive
cus ». De chaque côté du chemin, en 1946 à Trenton, dans le New
« deux haies que mouchetaient… les Jersey, à la recherche d’un travail
minuscules fleurs d’ixora en forme dans l’une des industries, alors
d’étoiles… et des arbres chargés de en plein essor, de la côte Est.
fruits : oranges, goyaves, noix de Si ses aptitudes ne posent aucun
cajou, mangues ». L’évocation du souci à ses employeurs, son
pays d’enfance de la narratrice comportement étrange - la mise
ressemble à un paradis calé sur le à distance des autres, une pudeur
rythme de la nature et le cycle des exacerbée et une violence à fleur
saisons. Les vents qui soufflent, de peau - offusque ses collègues.
l’harmattan, obscurcissant le ciel Kunstler se dit ancien prisonnier
et la terre. Puis, la pluie pour tout et mutilé de guerre. Son histoire
laver. « Quant à nous, nous imi- est tout autre. Et ses mensonges
tions le vol lent des papillons, à lui permettent de survivre
croire que la brise était légère, le dans une société américaine
soleil une caresse sur notre peau… qui ne fait pas de cadeau aux gens
l’existence allant tranquillement de différents. Un roman original
l’avant. » Un paradis comme il ar- et tristement actuel !
rive que l’on s’en souvienne avant BRUNO CORTY
qu’une déflagration ne vienne le
Après la mort de son père, Ijeoma, l’héroïne, fait la rencontre d’Amina. Les deux filles vont s’aimer en dépit de l’opprobre.balayer. La déflagration pour
Ijeoma fut la guerre civile au Biafra,
les bombes, la famine, les enfants ches de l’udala séduit dès les pre- ennemie de la sienne, les Igbos. Non prière et des conventions d’un
au ventre énorme qui agitent dé- mières pages. Il nous conduit en seulement les deux fillettes aban- mariage hétérosexuel.
sespérément leur gamelle. poésie, de la naissance à l’épa- données vont se serrer les coudes Dans ce roman lumineux qui met
Mais plus que tout autre, le bou- nouissement d’amours féminines puis s’aimer en dépit de l’opprobre, en scène des personnages éduqués,
leversement pour la petite fille de dans une région du monde qui ne mais elles vont surmonter la haine jamais aucun penchant
miséraonze ans survint le 23 juin 1968, à la les tolère pas. Le président du entre leurs deux peuples. biliste n’affleure, malgré les
situamort de son père, un an après le Nigeria, Goodluck Jonathan, ayant Dans une langue aérienne, tions extrêmes. Jamais aucun
jugedébut du conflit. Ce jour-là, « la même voté en 2014 une loi pour Chinelo Okparanta nous promène ment n’est émis ni sur les êtres, ni
nuit est tombée en pleine après-mi- criminaliser les relations entre au pays de l’innocence et de la sur la religion, ni sur le mariage,
di », écrit Chinelo Okparanta, ta- personnes du même sexe. pureté avec pour cadre les légen- malgré le récit d’un délitement
lentueuse primoromancière amé- des de sa contrée natale. Elle trace conjugal exploré par le menu.
Surmonter la hainericano-nigériane de 37 ans après la route de son héroïne, confrontée Jusqu’à quel degré de
comproMADE IN TRENTONun recueil de nouvelles, Le Bon- Mais restons-en au roman. Après la à la honte, au désaveu. En particu- mission sommes-nous prêtes à aller
De Tadzio Koelb, traduit heur, comme l’eau (Éd. Zoé), salué mort de son père, Ijeoma est confiée lier à l’intransigeance de sa mère, pour obéir aux normes ? Voilà la
de l’anglais (États-Unis) par le Caine Prize pour la littéra- à un professeur et sa femme. Elle qui tente de faire expier à sa fille véritable question posée par ce
par Marguerite Capelle, ture anglophone d’Afrique. Entre fait la rencontre d’Amina, orpheli- « l’abomination » de ses préfé- texte tissé avec une finesse de
chaBuchet-Chastel, 255 p., 19 €. grâce et tourments, Sous les bran- ne appartenant à l’ethnie haoussa, rences sexuelles par le biais de la que instant. ■
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
Grands Vignobles
Hôtel Metropol, 1922
dieu à la suite 317. Le comte nisme. Les nouveaux maîtres ont décidé
d’arAlexandre Rostov est obligé de racher les étiquettes sur les bouteilles de
s’installer sous les combles de grands crus qui reposent à la cave. Tous les vins
l’hôtel Metropol. La chambre est sur le même plan. Oui, mais Rostov identifie duAminuscule, il y case doigt le médaillon en relief qui
sison bureau Louis XVI et ses lampes gnale son châteauneuf-du-pape
en ivoire. Par la fenêtre, il voit le préféré. Le temps glisse. Même les
théâtre en face. Nous sommes à nobles doivent travailler.
Moscou en 1922. L’aristocrate a Alexandre devient serveur. Les ma- GrandPrix Littéraire
échappé au peloton, car il avait été nières, cela le connaît. Cela
n’empêun héros prérévolutionnaire. As- che pas de se préparer une bouilla- -2018 -
signé à résidence dans un palace, il baisse en douce dans la cuisine.
y a pire comme condamnation. Tiens, voici son ami le poète Mishka, CHÂTEAU
L’établissement constitue un ré- qu’on a forcé à censurer une lettre
sumé de l’univers. Tout est à por- de Tchekhov et qui ne s’en remet LA TOUR CARNETtée de main. Une fleuriste prépare pas. Le temps a passé. Nina, qui avait
ses bouquets. Le rendez-vous chez disparu, appartient désormais au
Même GrandCru Classé en 1855-Haut-Médocle barbier est hebdomadaire. Le Komsomol. C’est un peu triste.«
soir, dîner au restaurant Boyars- les nobles Mieux vaut regarder les films
ky. Un dernier verre (brandy) au d’Humphrey Bogart ou discuter Dedoivent
bar Chaliapine avant de remonter la démocratie en Amérique. Amor
travailler. MichelHouellebecqau sixième étage. La vie s’écoule Towles égrène ces destins avec une
entre la lecture des Essais de Mon- Alexandre lumineuse élégance. Le ton est
prestaigne et les discussions avec le que fitzgeraldien, pas si loin de ses récompensépourdevient
nouveau directeur. « Règles du jeu ».
serveur. l’intégralitédeson œuvreUne fillette habite là, comme son Il y a du romanesque comme s’il en
homologue Éloïse au Plaza de New Les pleuvait, une plaisante ironie, des
PhilippeMatsas©FlammarionYork. Nina a une clé qui ouvre tou- parodies de roman-feuilleton et unemanières,
tes les portes, elle étudie les mathé- ambiance à la Wes Anderson.
cela le matiques avec passion. Rostov n’en L’auteur sait bien qu’un san lorenzo les membres du jury
revient pas. Cela crée des distrac- connaît barolo 1912 accompagne à la perfec-» Franz-OlivierGiesbert(Secrétaire général)tions. De toute façon, le monde tion un osso-buco. Comment
résisvient à lui. Une actrice débarque dans le hall ter à quelqu’un comme ça ? Réservez mainte- Patrick Poivre d’Arvor( présidentdujury)
avec ses barzoïs en laisse. Dans son dos, ses nant au Metropol. L’hôtel va afficher complet. Patrick Besson- Alexis Brézet -Isabelle Bunisset FrançoiseChandernagor
grains de beauté forment une constellation. Au
Teresa Crimisi-XavierDarcos-Jean-Paul Enthoven-Anne Fulda
lit, Alexandre les compte avant de s’endormir.
Marie-Dominique Lelièvre-Etienne de MontetyEn bas, les bolcheviques rédigent des motions. UN GENTLEMAN À MOSCOU
Leurs machines à écrire font un bruit terrible. D’Amor Towles, traduit de l’anglais (États-Unis) L’abusd’alcoolestdangereuxpourlasanté,àconsommeravecmodération.
Ça n’est pas le seul inconvénient du commu- par Nathalie Cunnington, Fayard, 574 p., 24 €.
LILY FRANEY/GAMMA-RAPHO VIA GETTY IMAGES
Ajeudi 11 octobre 2018 LE FIGARO
6
Un concours d’écriture pour nos lecteursON EN
Pour ses 70 ans, Le Figaro litté- jeu littéraire. Tout le monde peut Un jury spécial se réunira pour de la conférence de rédaction duparle
raire s’était amusé à demander à prendre part à ce défi. Le princi- désigner les 11 lauréats. Chaque Figaro et verra son texte publié
70 auteurs d’écrire un « cadavre pe ? Retrouvez le texte de Leïla gagnant se verra offrir les dans Le Figaro littéraire… Ce
exquis ». Cela a donné l’ouvrage Slimani en page 15 du livre (dis- romans de la rentrée littéraire concours est ouvert jusqu’au
ÉCRIVEZ LA SUITE DU COURT TEXTE Figures d’écrivains. On sait que ponible en librairie et sur Le Fi- Albin Michel ainsi qu’un abonne- 30 octobre. Le texte (à adresser
DE LEÏLA SLIMANI ET GAGNEZ nos lecteurs aiment prendre la garo Store) ou sur le site du Fi- ment de 6 mois au Figaro Pre- à figures-ecrivains@lefigaro.fr)
LE DROIT DE VOIR VOTRE PROPRE HISTOIRE plume. Aussi Le Figaro vous garo et écrivez votre propre mium. Le meilleur aura même le ne doit pas dépasser les 1 500TEXTE PUBLIÉ DANS « LE FIGARO
LITTÉRAIRE »… ÇA VOUS TENTE ? propose-t-il de participer à ce suite au texte du Goncourt 2016. privilège d’être invité à la table signes (espaces compris). littéraire
ET AUSSI
Lin Zhao la révoltée
C’était bien avant
les événements de la place
Tiananmen, en 1989. C’était
aussi une époque où les médias
ne pouvaient pas (re)transmettre
en temps réel l’intensité
d’une répression. Il n’empêche,
la puissance évocatrice
de l’itinéraire de Lin Zhao est telle
que cette figure de la dissidence
n’a pas besoin d’images
et/ou de réseaux sociaux
pour traverser les générations.
L’ouvrage d’Anne Kerlan,
sinologue reconnue, est
une enquête passionnante avant
d’être une biographie : comment
une jeune « révolutionnaire »
peut-elle être désenchantée
à ce point pour se retourner
contre la cause maoïste d’abord
embrassée avec ferveur ?
D’où tire-t-elle la force, privée
d’instruments d’écriture, pour
tracer des milliers de caractères
avec son sang ? Sa ligne politique
n’est-elle pas trop tourmentée
pour être honnête ? Anne Kerlan
explore aussi son sujet - exécuté Histoire de la « mal-aimée »
à moins de quarante ans - avec le
recul dû à une Chine en mutation.
En creux, il y a encore l’analyse
eDernier président de la dissidence, la manière dont GEORGETTE ELGEY Sa monumentale fresque sur la IV République publiée
ede la IV République, une personnalité héroïque se mue
René Coty accueille, en icône, avec de nouveaux des années 1960 à 2012 paraît en deux volumes dans la collection « Bouquins ».
le 23 décembre 1958 cercles pour en parler et donc
au palais de l’Élysée, un débat qui s’enrichit.
le général de Gaulle, ments inédits ; les témoins suscepti- tionnisme avait été la règle sous la d’éviter une guerre civile suscitée Encouragée à s’exprimer après
PAR ÉRIC ROUSSEL
eélu deux jours bles d’être interrogés sont innom- III République. Le « miracle », cer- par la question algérienne. le démarrage de la campagne
plus tôt brables. En définitive, cette quête se tes, n’aurait pas eu lieu sans le plan des Cent Fleurs, Lin Zhao a été en
Les fondements premier président EST une aventure prolongera presque un demi-siècle Marshall, et il est de fait que cette quelque sorte broyée par elle. Un
ede la V République. d’un ordre inéditéditoriale inouïe. puisque le dernier tome de la série aide financière avait généré une dé- demi-siècle après sa mort,
a-tAu début des an- paraîtra en 2012. pendance malsaine à l’égard des Pendant six mois, on l’oublie sou- elle été réhabilitée ? « Le combat
nées 1960, Geor- Entre-temps, les volumes parus États-Unis. vent, l’homme du 18 Juin sera donc continue », répond sobrement C’gette Elgey signe ont acquis le statut d’ouvrages de Mais, comme le montre Geor- le dernier président du Conseil de la Anne Kerlan en rappelant les
eavec Fayard un contrat relatif à une référence. À ce titre, l’immense gette Elgey, l’évolution fut grande- IV République, et, à cet épisode, derniers mots de la condamnée :
ehistoire de la IV République. Le ré- fresque méritait d’entrer dans la ment favorisée par une génération Georgette Elgey consacre la fin de « L’Histoire m’innocentera. » F. M.
HISTOIRE DE
gime instauré au lendemain de la prestigieuse collection « Bou- de hauts fonctionnaires tels que sa somme. ELA IV RÉPUBLIQUE
Libération vient de s’écrouler, faute quins ». La voici donc réunie en Paul Delouvrier ou Simon Nora, dé- On y suit un homme d’État auDe Georgette Elgey,
notamment d’avoir su régler le pro- deux volets, un peu actualisée par cidés à rompre avec les vieux sché- sommet de sa maîtrise, épaulé dans2 volumes,
blème algérien. les soins de Matthieu Rey. mas. Et, contrairement à une idée l’ombre par un collaborateur nom-Robert Laffont/
Jeune journaliste dont le cœur reçue, les hommes politiques se mé Georges Pompidou et mettant« Bouquins »,
Un système balance entre de Gaulle et Mendès montrèrent souvent très conscients en œuvre un train de réformes sans1 344 p. et 1 056 p.,
hyperparlementaire32 € et 31 €. France, Georgette Elgey connaît des enjeux. Antoine Pinay, Pierre précédent. À telle enseigne que l’on
tous les principaux acteurs qui se La « mal-aimée » : le qualificatif Mendès France, Edgar Faure, si dif- a pu comparer la période à celle du
sont succédé sur la scène publique reste souvent accolé à l’une des plus férents qu’ils aient pu être, Consulat.
de 1946 à 1958. Paris n’a pas de courtes de nos républiques. Et voyaient bien les impératifs de la Constitution établissant la
préésecrets pour elle, elle travaille pourtant, Georgette Elgey montre modernisation. minence de l’exécutif ; plan
Pinayavec méthode, son honnêteté in- qu’elle n’a pas totalement démérité. Les institutions, en revanche, Rueff instituant le nouveau franc et
tellectuelle n’est mise en doute par Après la guerre, le pays se trouvait rendaient toute poursuite d’un vé- des principes libéraux dans le
dopersonne. non seulement partiellement en ritable projet impossible. Jamais la maine économique : de Gaulle pose
Avec le soutien de solides amitiés, ruine, mais en proie à des retards France n’avait vécu sous l’emprise les fondements d’un ordre inédit.
edont celle de Maurice Schumann, elle économiques importants. Or, en d’un système aussi hyperparlemen- Pour autant, la IV n’est pas
comLIN ZHAOse lance dans l’entreprise et bientôt quelques années, la reconstruction taire, provoquant la chute des gou- plètement reniée. On le verra quand
Combattante de la liberté, doit se rendre à l’évidence : un volu- des régions dévastées fut effective et vernements avec la régularité d’un le Général acceptera finalement le
d’Anne Kerlan, me ne suffira pas à épuiser le sujet. la France commença même à entrer métronome. De ce fait, le régime marché commun, jugeant
l’ouverFayard, La confiance dont elle bénéficie dans la modernité, se tournant vers s’effondra en 1958, quand il apparut ture à la concurrence conforme à
380 p., 24 €.suscite vers elle un afflux de docu- le grand large, alors que le protec- que seul de Gaulle était en mesure l’intérêt national. ■
Franklin Roosevelt
déclare l’état Roosevelt, l’homme
d’urgence nationale,
le 28 mai 1941.qui aimait Pétain
chants, mais de comprendre qui a
raison aux yeux de l’avenir. C’est
éviESSAI Le président américain a très longtemps accordé son soutien demment de Gaulle, qui ne croit pas
en la victoire de l’Allemagne dont au Maréchal, en qui il voyait le souverain légitime des Français. sont convaincues les vedettes du
camp des « Ja », à commencer par
l’histoire mais ne savent pas l’histoire Laval. Ou l’incroyable amiral Darlan, PAUL FRANÇOIS PAOLI
qu’ils font ». champion de l’union avec le Reich
ÉTAIN-DE GAULLE : le En 1940, la France réelle, c’est Pé- jusqu’au moment où les Américains
combat pour la postérité tain, ce n’est pas de Gaulle. Pas seu- l’adoubent après avoir débarqué en L’IMBROGLIO :
se poursuit, mais cette lement pour la grande majorité des Afrique du Nord en novembre 1942. EtROOSEVELT,
fois-ci c’est le président Français qui lui font confiance, mais ce jusqu’à son assassinat par Bonnier VICHY ET ALGER Paméricain Franklin Dela- aussi pour Roosevelt et l’Administra- de La Chapelle le 24 décembre 1942. De Charles Zorgbibe,
no Roosevelt qui en est l’arbitre. Il tion américaine. Certes, nous le sa- à Vichy. Et son ami Robert Murphy à aux troupes du Reich engagées no- « C’est le temps du surréalisme po-Éditions de Fallois,
500 p., 24 €. faut absolument lire l’ouvrage de vions plus ou moins, et l’essai d’Éric Alger, qui fut un pétainiste d’adhé- tamment en Méditerranée contre les litique, écrit Zorgbibe, qui le
compaCharles Zorgbibe pour comprendre Branca, L’Ami américain (Perrin), qui sion. Pétain n’est-il pas l’otage des Anglais. Or, de cette aide-là, il ne re au Zelig de Woody Allen. Darlan
ce qui fut un des conflits les plus met en scène l’animosité de Roose- Allemands dans le cadre d’une col- sera jamais question pour ceux qui, tente de maintenir, dans son principe,
dramatiques de notre histoire et velt contre de Gaulle, l’avait montré. laboration dont le mot n’a pas le tel le général Weygand, le chef de la législation de Vichy avec son
racisdont les conséquences continuent Mais ce qui est formidable ici, ce même sens pour lui et pour Hitler ? l’armée d’Afrique, appartiennent au me d’État et son obsession
anti-made peser sur nous. Celui qui opposa sont les détails et les dialogues C’est ici que le diable s’en mêle. camp des « vichysso-résistants ». çonnique… tout en célébrant la
nouun homme, Pétain, qui se trompait authentiques entre les protagonistes Pour Pétain, ce mot de collabora- velle alliance avec les États-Unis,
« Surréalisme politique »politiquement mais avait l’aval de que relate l’auteur. On savait que tion signifie avant tout protéger les porte-parole de la coalition des
démotant de Français, à un autre, « hom- Roosevelt n’aimait pas de Gaulle, qui Français, à commencer par les 2 mil- « Dans cette épreuve de volonté, Pétain craties et de la charte de
l’Atlantime d’État-né », comme l’écrit est à ses yeux un apprenti dictateur lions de prisonniers qui se trouvent montra beaucoup de courage », écrit que. » Ce livre extrêmement précis et
Zorgbibe, qui allait forger de toutes sans soutien populaire. Ce qu’on ne en Allemagne. Pour Hitler et ceux qui l’ambassadeur américain Leahy en qui fourmille de portraits est un pied
pièces une légitimité qu’il n’avait savait pas ou pas assez, c’est à quel le soutiennent en France, comme le janvier 1941, pour qui il ne fait pas de de nez aux ignares qui prétendent
pas en 1940. Il faut mettre de côté point il affectionnait Pétain, comme diplomate Jacques Benoist-Méchin, doute que Pétain résiste comme il juger du passé à l’aune des catégories
nos lunettes idéologiques et consi- en témoignent les lettres qu’il lui dont il est beaucoup question dans ce peut aux pressions allemandes. On est contemporaines. L’histoire est une
dérer l’histoire telle qu’elle se fait écrit et les hommes qu’il lui envoie livre, la collaboration signifie l’aide ici au cœur du sujet. Il ne s’agit pas de affaire trop sérieuse pour être
abanavec des hommes de chair qui « font sur le terrain : l’ambassadeur Leahy logistique et militaire de la France savoir qui sont les bons et les mé- donnée aux moralistes posthumes. ■
A
RUE DES ARCHIVES/RDALE FIGARO jeudi 11 octobre 2018
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINEC’est en lisant Camus
Retrouvez sur Internet que je me suis dit que la chronique
« Langue française »je pourrais écrire. Je suis 120 000incapable de vous dire SUR
WWW.LEFIGARO.FR/ C’est le premier tiragepourquoi mais la lecture LANGUE-FRANCAISE
du nouveau roman de Maxime Chattam,
Le Signal, qui paraîtra chez Albin Michel. EN VUEde Camus a tout déclenché. @
PATTI SMITH DANS « AMERICA » NUMÉRO 7 littéraire
Une histoire africaine
ALAIN MABANCKOU En 1977, au Congo, le « président éternel » est assassiné. Un enfant raconte. Du grand art.
à réparer ses savates en plastique. voix d’un enfant, raconter avec ses qu’il y a de la fausse naïveté, quel-MOHAMMED AÏSSAOUI
maissaoui@lefigaro.frLES CIGOGNES Sa maman a réussi à acheter une yeux, à hauteur d’adolescent. Ceux que chose qui ressemble à de la
SONT « parcelle » pour y bâtir une qui connaissent l’œuvre du Prix légèreté, mais ce n’est que pour
IMMORTELLES ARS 1977. Au Congo, construction. « C’est trop cher de Renaudot 2006 connaissent bien mieux aller dans la profondeur.
D’Alain Mabanckou, à Pointe-Noire, construire en dur, la nôtre est donc les protagonistes des Hirondelles L’humour est utilisé comme un
déSeuil, dans un petit quar- en planches », raconte-t-il. Il existe sont immortelles – les autres auront tour pour arriver au vrai. À cet
304 p., 19,50 €. tier nommé Voun- un surnom à ce genre d’habita- le bonheur de les découvrir. égard, la dernière partie du livreMgou, vit un garçon tions, ce sont des « maisons en at- est bouleversante.
Fausse naïvetéqui s’appelle Michel. C’est un doux tendant »… L’existence suit son Le roman décrypte mieux que les
rêveur. Il est au collège des Trois- cours. Le « camarade président » Ce titre est le frère de Demain meilleurs essais ce qui a été un pays
Glorieuses. Il fait partie des dix Marien Ngouabi règne sur le pays j’aurai vingt ans, où le garçon était du continent africain dans les
anmeilleurs élèves de la région qui ont depuis près de dix ans. Le 18 mars déjà le narrateur. Empruntons les nées communistes et ses dérives et
déjà reçu leur certificat d’études 1977, en début d’après-midi, le mots d’un grand écrivain qui avait son avenir gâché, ses liens avec le
primaires, et après le collège l’at- président éternel est assassiné. dit ce qu’il en pensait : « Gageons monde. On voit comment un
évétend le lycée Karl-Marx. Mais il lui À partir de cet événement, Alain que le petit Michel rejoindra dura- nement national, mondial même,
arrive souvent de perdre la mon- Mabanckou nous conte la « petite » blement, dans notre mémoire roma- influe sur l’intime et la famille.
naie des courses que sa maman histoire de Michel traversée par la nesque, le Holden Caulfield de L’At- Quelle force ! Mabanckou revigore
Pauline et son papa Roger lui grande histoire de l’Afrique. trape-cœurs, de JD Salinger, ou la langue, lui donne du peps. Il tient
confient. Les poches de ses shorts L’auteur réussit ce qui est sans l’inoubliable Mille Milles du Nez qui une place particulière et nécessaire
Alain Mabanckou relève le défi sont percées du fait qu’il y cache doute l’un des défis le plus difficiles voque, de Réjean Ducharme. » dans la littérature française. C’est
des bouts de fil de fer qui lui servent à relever en littérature : porter la C’était signé Le Clézio. Il est vrai un grand bonheur de le lire. ■ de porter la voix d’un adolescent.
UN AUTOMNE
ROMAIN. JOURNAL
SANS MOI Nouvelles promenades dans Rome
De Michel
De Jaeghere,
Belles Lettres, MICHEL DE JAEGHERE Une escapade littéraire et érudite qui vous fait entrer dans le mystère de la ville éternelle.
400 p., 19 €.
On aurait tort de croire queGUILLAUME TABARD
gtabard@lefigaro.fr l’auteur se contente de tuer le
temps en se promenant. Que ce
liE MYSTÈRE de Rome n’est vre est la juxtaposition d’un
reporpas les mystères de Paris. tage d’actualité religieuse, et d’une
Double sens du mot. Les se- réflexion culturelle sur une
histoiconds sont humains et se re prestigieuse. Dans cet AutomneLdissimulent ; le premier est romain, le journaliste, l’écrivain et
divin et se révèle. Les mystères se dé- le croyant ne font qu’un. Le
térobent à qui les cherche ; le mystère moin inquiet du préconclave de
se donne à voir à qui sait regarder. 1996 est le juge indulgent
Michel De Jaeghere nous apprend à d’Alexandre Borgia qui, en dépit
regarder Rome. À rendre compré- de toutes ses turpitudes
personhensibles ses mystères pour rendre nelles, n’a jamais égratigné le
accessible son mystère. Dès les pre- contenu d’une Révélation dont il
Michel De Jaeghere nous fait traverser le pont Saint-Ange sous le regard des statues du Bernin.miers jours de son Automne romain, le n’était que le passeur. Hier comme
directeur du Figaro Histoire et des aujourd’hui, la même leçon : la
hors-séries du Figaro nous fait tra- ment durent prendre leur mal en commencé à proclamer que leur ap- ne manque aucune église, aucune ar- grandeur de Dieu se manifeste
verser le pont Saint-Ange, escorté par patience. Mais Michel De Jaeghere plication était facultative », prédit tère, aucun tableau, aucune brique ni dans la faiblesse des hommes.
les statues du Bernin. « Cette manière ne perd pas son temps. Ses fré- l’un de ses contacts dont l’auteur aucun marbre de cette ville palimp- Les hivers imposés par les hommes
de chemin de croix a la grâce envoû- quentations romaines lui font me- semble saluer la prescience. On sou- seste où l’antiquité latine, le paléo- d’Église n’ont jamais empêché les
tante d’un ballet de cour. » Tout est dit surer de l’intérieur les manœuvres rit devant l’assurance satisfaite d’un chrétien et le baroque sont enchâssés printemps de la foi. Et c’est ce dont
sur cette ville où la foi la plus profonde de prélats tablant sur une élection historien garantissant qu’il « n’y à chaque coin de rue. Plus érudit témoigne Rome où la splendeur des
jaillit des décors les plus théâtraux. du cardinal Martini, archevêque de aura jamais de moment Ratzinger » qu’un Guide bleu, plus pudique décors jaillit de la misère des acteurs.
Le point de départ de cette péré- Milan, pour imposer une révolution - lequel succéda à Jean-Paul II - ou qu’un dictionnaire amoureux, ce Des martyrs aux cardinaux fatigués,
grination personnelle est un dépla- progressiste à l’Église. devant l’aplomb d’un tour-opéra- Journal sans moi, sous-titre du livre, en passant par les papes et les clercs
cement professionnel. Alors jour- teur, prêt à tout promettre, moyen- s’inscrit dans la veine de ces escapa- aux ambitions parfois peu
évangéli« Le pape, c’est ce qu’on naliste à Valeurs actuelles, l’auteur nant son paquet de centaines de des littéraires qui ont inspiré les ques mais qui permirent au Bernin, à
peut proposer de mieux»est envoyé à Rome en octo- milliers de lires, jusqu’à une audien- meilleurs. À commencer par les Pro- Borromini ou au Caravage d’œuvrer
bre 1996 : une hospitalisation de « On commencera par la liquidation ce papale ; « le pape, c’est tout de menades dans Rome de Stendhal, pour l’éternité, tous ont fait de Rome
Jean-Paul II rend en effet un de l’enseignement moral en invoquant même ce qu’on peut proposer de référence première. Mais on croise le creuset fécond de la pesanteur et
conclave aussi évident qu’immi- le primat de la pastorale. L’enseigne- mieux ». On est parfois dans le Gide aussi Chateaubriand, Montherlant, de la grâce. Le livre achevé, l’envie
nent. On connaît la suite : le saint ment dogmatique suivra : aucune des Caves du Vatican. Yourcenar ou Zola, tous fascinés par vient de se précipiter à Rome. Au
pape tint près de dix ans encore et institution ne pourra durablement En attendant ce conclave qui ne Rome, même ceux qui y étaient fond, ce Journal sans moi est une
inles impatients d’un chambarde- maintenir des principes dont elle a vient pas, Jaeghere arpente Rome. Et venus pour la juger. vittion au voyage avec Lui. ■
encollaborationavec
EscaleLittéraireàFrancfort
EQU’ONATTEND DE beautédecettearrivéemagique SOFITELFRANCFORTOPÉRA
LABEAUTÉ eut une conséquence: Eva Cethôtelparticuliercontemporain
«Eva estnée parune développa un rapportparticulier célèbrelarencontre de l’artCnuit si clairequ’on àlanuit. Elle voulait vivreles de vivreà la françaiseavecle
aurait pu se croireenpleine heures nocturnes, persuadée meilleur de la destination. Il
journée. Cetteclarté étaitdue que la vie était plus intense bénéficie d’un emplacement
àla présenceexcessivedes quandtous les autreshumains privilégiésurOpernplatz,entouré
étoiles, comme si elles s’étaient dormaient.» parlaverdure du parc
Lieslrassemblées ce soir-là pour Christ-Anlage,l’architecturede
manifester contre le cosmos. DAVIDFOENKINOS styleGuillaumeIIetlesboutiques
Lesparents d’Evanepourraient David Foenkinosest l’auteur de haute-couture. Il vous propose
jamais oublier cettelumière treize romans dontLePotentiel l’éléganceetleconfort d’une
inédite. Ils venaient de donner érotique de ma femme, Les résidence,au cœurde Francfort.
vieàunepetitefille,etlemonde SouvenirsetJevais mieux. Ses Découvrez Mainhattan àla
entier semblait s’accorder dans romans sont traduitsdansplus frèreStéphane,ilenaréalisé une française.
l’harmonie de leur bonheur. de trente langues. La Délicatesse, adaptation cinématographique
D’une certaine manière, la nuit paru en 2009,aobtenu dix prix avec Audrey Tautou et François
accouchait d’uneétoile. Mais la littéraires. En 2011, avec son Damiens.
Lirelasuitesurwww.escales-litteraires-sofitel.com/
JEAN-CHRISTOPHE MARMARA/LE FIGARO
©AFPphoto/StephaneDeSakutin
OLIMPIUPOP - STOCK.ADOBE.COM
©AbacaCorporate/VangelisPaterakis
NICO THERIN
Ajeudi 11 octobre 2018 LE FIGARO
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L’HISTOIRE Ce que le prix Nobel de la paix doit au livre
de la
livre. En effet, l’ouvrage écrit entrent dans son village rural de conté cela dans un récit, PourCette année, à défaut de voirsemaine un écrivain couronné par le prix par Nadia Murad, la colauréate Kocho, en Irak, et massacrent que je sois la dernière, publié en
avec le gynécologue congolais tous les hommes de la commu- février chez Fayard. Quant auNobel de littérature (pas
déDenis Mukwege, a pesé dans la nauté yézidie qui refusent de se docteur Mukwege, il avait faitcerné après plusieurs
démisNADIA MURAD ET DENIS MUKWEGE, décision du comité Nobel. Cette convertir à l’islam. Nadia est l’objet d’une biographie remar-sions dues à une affaire de
LAURÉATS DU PRIX NOBEL mœurs), on se consolera en jeune femme, aujourd’hui âgée emmenée à Mossoul pour y quée. Son titre ? L’Homme qui
DE LA PAIX, AVAIENT CHACUN EN MARGE de 25 ans, avait été victime de être vendue. Battue et violée, répare les femmes.constatant que le prix Nobel deFAIT L’OBJET D’UN OUVRAGE
Daech. En 2014, les djihadistes elle réussit à s’enfuir. Elle a ra- MOHAMMED AÏSSAOUIQUI RACONTAIT LEUR EXPÉRIENCE… la paix 2018 doit beaucoup aulittéraire
L’irrésistible
LE VIEUX
QUI VOULAIT Suédois
SAUVER LE MONDE
De Jonas Jonasson,
traduit du suédois JONAS JONASSON L’auteur du « Vieux par L. Mennerich,
Presses de la Cité, qui ne voulait pas fêter son anniversaire »,495 p., 22 €.
best-seller mondial, publie la suite des
aventures de l’impayable Allan Karlsson.
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL EN SUÈDE cinq pays et se sont écoulés à pas
ALEXANDRE FILLON Jonas Jonasson quitte rarement moins de quinze millions d’exem- sassin qui rêvait d’une place au para- man en cours mettant en scène un
plaires à travers la planète. Tout le Visby, l’unique ville de l’île dis en 2016 et, aujourd’hui, par Le personnage appelé Martin. Sur la
jede Gotland, à 90 km ONAS JONASSON est un monde a entendu parler du Vieux Vieux qui voulait sauver le monde. tée, dans un village de pêcheurs,
des côtes suédoises. poids lourd des lettres sué- qui ne voulait pas fêter son anniver- Écrire, le talentueux Jonas Jonas- face à la mer déchaînée, Allan
e DENIMAL/OPALEdoises du XXI siècle. Ses saire, traduit aux Presses de la Cité son explique s’y être mis sur le tard. Karlsson s’est rappelé à son bon
quatre livres ont conquis en 2011, suivi par L’Analphabète qui Même s’il y songeait depuis l’âge de souvenir. En un instant, cela en a étéJcinq continents, quarante- ne savait pas compter en 2013, L’As- vingt ans, s’essayant plusieurs fois à terminé du pauvre Martin qu’il a
la fiction sans jamais dépasser la mis de côté – et compte transformer
page 20 lors de ses études à Göte- en femme dans un prochain opus !
borg. Devenu journaliste et
consulS’enfuir par la fenêtretant média, il monte sa propre
société de presse, emploie cent Avec Le Vieux qui voulait sauver le
personnes. Travaille seize heures monde, suite qu’il n’avait pas
prépar jour sans relâche pendant des vue, il s’est penché « sur les
événeannées. Un jour, au mitan de la qua- ments de notre présent et de notre
furantaine, son cœur se met à battre tur proche ». Poussé par le besoin de
trop fort. C’est le burn-out. Jonas- « dire les choses telles qu’elles sont
son y voit un point positif : il est en- et, indirectement, comme elles
defin « libre d’être lui-même ». Il liqui- vraient être ». En essayant «
d’apde son entreprise, jette quelques prendre deux ou trois choses » à ses
affaires et un ordinateur portable lecteurs « en les faisant rire ». Ces
dans sa valise. S’envole pour le lac derniers ont à nouveau massive-UNROMAN
Lugano alors qu’il ne parlait pas un ment répondu présent. Comme en
mot d’italien. atteste sa longévité sur la liste des
Son idée de départ était simple : meilleures ventes en Angleterre et
venir à bout d’un roman couvrant son entrée numéro un des ventes enDECAPEETD’EPEE un « siècle terrible où l’on a sans ces- Allemagne la semaine de la
traducse refait les mêmes erreurs ». Le titre tion de son roman chez Carl’se était déjà là. Comme l’envie de sui- Books. Une filiale de Random House
vre un personnage aussi atypique qui avait inauguré son catalogue
qu’Allan Emmanuel Karlsson. Un avec… Le Vieux qui ne voulait pas fê-AUXXISIECLE. « drôle de loustic », perclus de rhu- ter son anniversaire.
matismes mais très alerte pour son Un troisième volet, rassure-t-il,IlanaMoryoussef,FranceInter âge, que Jonasson a appris à mieux viendra clore les aventures d’Allan
connaître au fil des pages. Où il Karlsson. Son créateur se demande
l’imagine décidant de sécher la ré- encore ce qu’il va pouvoir lui faire
ception organisée pour ses cent ans. subir comme ultimes outrages. Il
Avant de se faire la malle de la mai- sourit en disant que son héros culte
son de retraite de Malmköping dans commence sérieusement à croire
le Södermanland. Pour entamer une qu’il est immortel et qu’il s’y est
«MetinArditiestunmaître. cavale avec ses charentaises, son même résigné. Aucun risque qu’il le
C’estpassionnant,brillant.» portefeuille et une veste légère. Un fasse mourir, il l’aime trop pour ça.
type très doué pour mettre la pa- Jonas Jonasson est un père qui s’oc-Jean-ClaudePerrier,LivresHebdo
gaille cet Allan dont on découvrait cupe beaucoup de son fils de onze
«Absolumentpassionnant. au fur et à mesure de son périple ans et demi, jeune adepte d’Harry
qu’il avait discuté avec Churchill et Potter et du cycle L’Apprenti d’Ara-Uneenquêtediabolique
de Gaulle, épaté Truman, écopé de luen de John Flanagan. Avant deàlafaçonduDaVinciCode.»
cinq ans de goulag pour avoir éner- partir le retrouver au volant de sa
NathalieIris,libraire,France2 vé Staline, manqué de peu être fu- berline Volvo noire, il affirme que
sillé par Kim Il-sung et sauvé la vie l’on devrait tous, une fois ou deux
«Unefresqueaudacieuse de l’épouse de Mao Tsé-toung. dans l’existence, s’enfuir par la
feetimpressionnante.» Cinq éditeurs suédois ont d’abord nêtre. Qu’un bon livre permet de le
YvesViollier,LaVie refusé le manuscrit. Des mois plus faire. Les siens en sont la preuve
tard, un sixième l’a appelé en de- éclatante. ■
«Uneenquêtequiallie mandant s’il était toujours
disponible. Ce à quoi notre fin stratège a ré-avecbonheurérudition,
pondu : « Je laisse toutes les portesactionetsuspense.»
ouvertes » ! âNOTRE AVIS
IsabelleMity,Historia
On connaît la suite. Sauf lorsqu’il Le héros du Vieux qui ne voulait pas
voyage à l’étranger pour la promo- fêter son anniversaire n’avait pas dit«Unpolarhumanistequi
tion de ses livres ou qu’il se rend à son dernier mot. Le centenaire que
croiselesépoquespour Stockholm, Jonasson quitte rare- l’on a accompagné dans sa folle
caemieuxillustrersamaxime: ment Visby. La seule ville de l’île de vale et sa remontée du XX siècle, le
2Gotland, 12,44 km à 90 km des cô- revoici en forme olympique. lavéritéabsoluen’existepas.»
tes suédoises. Un lieu magique, avec Allan Karlsson et son comparseSaloméKiner,LeTemps
ses toits en tuile ocre que l’on admi- Julius se la coulent douce en
Indore de la terrasse de son appartement nésie. Mais Bali et ses plages de sa-«C’estpalpitant.L’imminence
sur les hauteurs, qui donne sur des ble blanc, ses boissons de toutes les d’undrameoud’une
eruines du XII siècle et la cathédrale couleurs, commencent
sérieuserévélationsous-tenden Santa-Maria. Tout en nous parlant, ment à les lasser. Qui plus est, leurs
permanencel’attention.» le romancier sort de sa poche une économies ont fondu comme neige
petite boîte de snus. Une poudre de au soleil. Heureusement, la décou-IsabelledeMontvert-Chaussy,Sud-Ouest
tabac humide en sachet qu’il glisse verte de la tablette tactile redonne
entre la gencive et la lèvre supérieu- goût à la vie à Allan. Qui se met à «Unlivrequel’ondévore.»
re une dizaine de fois par jour. C’est s’intéresser à l’humanité et à sa mi-GuillaumeGoubert,LaCroix
à la bibliothèque locale qu’il a long- sère. Apprend que les États-Unis
temps écrit, raconte-t-il, assis sur ont un nouveau président à « l’âme
une chaise rouge ayant mystérieu- brune » et au « paillasson de
chesement disparue depuis. veux blond orangé ». S’échapper, il
Tous les matins, il se lève à six sait toujours aussi bien faire. Rien DANSTOUTESLESLISTES
heures trente et consulte le site du ne lui fait peur. Ni voler une mon-DEMEILLEURESVENTES Washington Post sur sa tablette. Ja- tgolfière. Ni se retrouver en Corée
dis admirateur de Garcia Marquez, du Nord face à son chef suprême. DANSLAPREMIERESELECTIONDU
Kundera et Vargas Llosa, il lit désor- Ni s’autoproclamer meilleur expert GRANDPRIXDEL’ACADEMIEFRANÇAISE mais surtout des biographies. Jonas mondial en armement nucléaire !
Jonasson a un côté Jeanne d’Arc. Il Aux commandes de cette
comélui arrive d’entendre des voix pen- die pétaradante, Jonas Jonasson
dant ses promenades au bord de la fonce à cent à l’heure. Le Suédois
www.facebook.com/editionsgrasset www.twitter.com/editionsgrasset Grasset Baltique, à vingt kilomètres de Vis- est un maître du dérapage et des
siby. Un jour, notre homme ne savait tuations loufoques. Allez, s’il vous
pas comment se dépêtrer d’un ro- plaît, vite un troisième tome ! ■
A