African Business, Le magazine des dirigeants africains du 22-05-2019

-

Presse
92 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Informations

Publié par
Date de parution 22 mai 2019
Langue Français
Signaler un problème
Le mensuel des dirigeants africainsN 6 4 º African ÉdiBtion fraUnçaiseSINESS
DOSSIER BTP Vers des solutions africaines
SÉNÉGAL Le PSE en modefast track
BURKINA FASO L’ofensive turque
Guinée équatoriale LANÉCESSAIREDIVERSIFICATION
Dh
• Maroc 40 DT
Canada $ 7 • Zone euro : 4,90 € USA $6
Suisse SFr8 JuFinra2nZ0co1eAle9:négeir005AD902F5.004,:ACFTunisieF5AC
- RD E ISSN : 1759-1945 4,50 F: - 64 -M 06509 3’:HIKQPA=^UYZUX:?a@k@q@e@a";
FRANCE IC PUBLICATIONS 609 BÂT. A 77, RUE BAYEN 75017 PARIS Tél : + 33 1 44 30 81 00 Courriel : info@icpublications.com Site Internet : www.icpublications.com http://magazinedelafrique.com GRANDE-BRETAGNE IC PUBLICATIONS 7 COLDBATH SQUARE LONDON EC1R 4LQ Tél : + 44 20 7841 32 10 Fax : + 44 20 7713 78 98 E.mail : icpubs@icpublications.com DIRECTEUR DE LA PUBLICATION Afif Ben Yedder ÉDITEUR Omar Ben Yedder RÉDACTEUR EN CHEF Hichem Ben Yaïche h.benyaiche@icpublications.com COORDONNATEUR DE LA RÉDACTION Junior Ouattara SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Laurent Allais RÉDACTION Christian d’Alayer, Nicolas Bouchet, Max-Savi Carmel, Djamila Colleu, Tokpanan Doré, Dounia Ben Mohamed, Mathieu Galtier, Christine Holzbauer, Seydou Ka, Ridha Kefi, Yasmina Lahlou, Carole Lambert, Moncef Mahroug, J.J Arthur Malu-Malu, Jean-Michel Meyer, Samia Lokmane-Khelil, Frédéric Nonos, Inès Oueslati, Tiego Tiemtore, Marie-France Réveillard, Geoffroy Touroumbaye, Guillaume Weill-Raynal DIRECTION ARTISTIQUE Daniel Benharrosh V.P. - DÉVELOPPEMENT Saliba Manneh s.manneh@icpublications.com COMMUNICATION / PUBLICITÉ Cécile Louédec c.louedec@icpublications.com Tél : + 33 9 61 31 35 55 Medrine Chitty, Baytir Samba BUREAU MAGHREB Nejib Ben Yedder n.benyedder@icpublications.com Mohamed Ali Aboudi m.aboudi@icpublications.com PRODUCTION Sophie Dillon s.dillon@icpublications.com DIFFUSION Valentin Moreau v.moreau@pagurepresse.fr ABONNEMENTS FRANCE http://magazinedelafrique.com/subscribe/ 1 an 8 numéros : 45€(55 €*) 2 ans 16 numéros : 85€(96 €*) 3 ans 24 numéros : 125€(144 €*)* Reste du monde www.icpublications.com IMPRIMEUR Roularta Printing Meiboomlaan 33, 8800 Roeselare CRÉDITS PHOTOS AFP (sauf mention particulière)
ISSN: 1759-1945
N° DE COMMISSION PARITAIRE 0419 K 89806 Mensuel Dépôt légal : juin 2019 © 2019 - IC Publications
African Business Le mensuel des dirigeants africains
Juin 2019
4
42
46
50
52
54
57
NUMÉRO 64WWW.ICPUBLICATIONS.COM
GUINÉE ÉQUATORIALELa nécessaire diversiIcation Cesar Augusto Mba Abogo “Le secteur privé prendra bientôt la relève” Nicolas Lemme “Détecter et exploiter les opportunités” Ceiba Intercontinental D’indéniables atouts face aux vents contraires Jose Eko Owono Mangue “Vers la couverture universelle” Fernando Hermès Vega Moiche “En attendant des jours meilleurs”
Calendrier et nominations
DÉCIDEURS 6 Marouane El Abassi “Nous devons rendre lisible et prévisible le climat des affaires” 12Abou-Zeid Amani “Les infrastructures sont le cœurde la démarche africaine 18Diop Makhtar “Le numérique, un basculement pour l’Afrique 26 Henri-Claude Oyima “La révolution numérique représente une opportunité de services nouveaux” 32 Ahmed El Sewedy “Les champions africains doivent montrer l’exemple” 34 Alain Kouadio “L’Afrique a besoin d’un secteur privé dense et fort”
ENTREPRISES ET MARCHÉS Climat des affaires BURKINA FASO 58turque Offensive SÉNÉGAL 60PSE en mode Le Fast Track BÉNIN 62 À la conquête des investissements étrangers TCHAD 64reprise Timide Économie RÉGIONAL 66 La trop lente inclusion des femmes dans l’entreprise INTERNATIONAL 68 L’Aide au développement en question Matières premières RÉGIONAL 70pétrole reste prometteur Le Agro-industrie TOGO 72de la filière pêche Relance
TUNISIE COOPÉRATION 74 Le grand saut versle libre-échange avec l’Europe?
78
80
BANQUE La chasse aux fraudes bancaires
TOURISME Sousse, un vivre ensemble attractif
BTP-IMMOBILIER INFRASTRUCTURES Vers des solutions africaines 84Technology City Konza Vitrine de l’Afrique de demain 85Glais Mathieu “Les solutions clés en mains” 86 Stéphane Affro “De la forte résilience de l'Afrique”
OPINION 88la forte résilience de l'Afrique De
ÉVÉNEMENTCALENDRIER Par Laurent Soucaille FIJEV, Forum jeunesse et emplois verts développement. Durant deux jours, environ 400 Du 6 au 8 juin 2019 participants, dont 300 investisseurs des 28 pays Libreville (Gabon) membres de l’Union européenne et du Togo, y compris la diaspora togolaise, vont explorer les opportunités d’investissement et de partenariat entre le Togo et l’Union européenne. forumtogoue.tg
Au Gabon, l’économie verte est perçue comme un axe de développement susceptible de contribuer à la diversification de l’économie et à la création d’emplois, deux enjeux majeurs pour le pays. Dans ce contexte, l’OIF (Organi sation internationale de la Francophonie) et le gouvernement gabonais convient les jeunes entrepreneurs à valoriser leur créativité, du 6 au 8 juin, face au grand public et aux parte naires techniques et financiers. Au cours du Forum FIJEV, les jeunes porteurs de projets rencontrent d’autres entrepreneurs, échangent des expériences, partagent les idées et les bonnes pratiques et bénéficient, grâce à des ateliers de renforcement de compétences, de partage de connaissances, bénéficient d’outils utiles à la réalisation de leurs projets. Les meilleurs d’entre eux reçoivent une forma tion intensive pour consolider leurs projets ; ils bénéficient également d’un encadrement spécial sous forme de mentorat ainsi que d’une enveloppe financière. À noter que l’OIF organise un rendezvous similaire, du 18 au 22 juin, à Antananarivo, (Madagascar). jeunesse.francophonie.org
Forum UETogo Les 13 et 14 juin Lomé (Togo)
Le Fetue : Forum économique TogoUnion européenne. Ainsi se nomme ce premier rendez vous du genre, qui se veut l’une des plus impor tantes rencontres d’affaires de l’histoire écono mique du Togo. Consacré aux investisseurs togolais et européens, le Fetue est une plateforme permettant de réunir, de grandes personnalités et des investisseurs de renom du monde des affaires européens et togolais, ainsi que des décideurs politiques, des banquiers et financiers, des patrons des institutions financières africaines et sous régionales, des patrons de fonds d’inves tissement, des partenaires académiques et de
4
SITIC Africa Du 18 au 20 juin 2019 Tunis (Tunisie) e La 4 édition du Salon international des technologies de l’information et de la communication dédié à l’Afrique (SITIC Africa), aura lieu du 18 au 20 juin 2019 au Parc des expositions du Kram de Tunis. Le rendezvous est organisé par Tunisie Afrique Export et le ministère des Technologies de la communi cation. Seront présentés des services d’aide à l’exportation aux entreprises exportatrices tunisiennes, qui approfondiront ainsi les moyens permettant d’attirer les entreprises occidentales intéressées par le partenariat en Tunisie et en Afrique. Le Salon s’articulera en trois volets : présentation d’une offre complète des TIC en Tunisie ; rencontres B to B ; forums et ateliers sur le business TIC en Afrique et dans les pays occidentaux. En marge du Salon, l’Association professionnelle tunisienne des banques et établissements financiers (APTBEF) organisera la IIIe édition de son Forum, sur le thème : «Vers des instruments financiers numériques innovants.» www.siticafrica.com/
AYAF, Forum des jeunes agripreneurs Du 24 au 28 juin Le Cap (Afrique du Sud)
La troisième édition du Forum AYAF, doublé du concours AgriPitch, se tiendra dans la mégapole sudafricaine, fin juin, sur le thème : « L’agricul ture intelligente face au changement climatique, les opportunités d’affaires et d’emplois pour les jeunes. » Sous le patronage de la région du Cap occidental (Afrique du Sud) et de la BAD, AYAF attend 200 participants venus de tout le continent, dans les domaines de l’agrobusiness : agriculteurs, spécialistes de l’environnement, universitaires, partenaires du développement,
etc. Le rendezvous tournera autour de trois événements clés, trois jours de compétitions et d’entraînements, des rencontres avec des inves tisseurs, des conférences.
www.afdb.org/fr/africanyouthagripreneurs forum/
ABEF, Forum sur l’économie bleue en Afrique Les 25 et 26 juin 2019 Tunis
Le deuxième Forum sur l’Économie bleue en Afrique (ABEF) se tiendra les 25 et 26 juin 2019 à Tunis, ville historique du commerce maritime à la croisée de l’Europe et de l’Afrique. L’événement réunira plus de 150 délégués internationaux, notamment des experts des océans, décideurs politiques, entrepreneurs et investisseurs, ainsi que des représentants de la société civile et des organisations multilatérales, afin de discuter des opportunités offertes par l’économie bleue en Afrique. L’organisation mettra l’accent sur les opportunités d’inves tissement dans les secteurs traditionnels et émergents pour un développement durable en Afrique. Des intervenants de haut niveau ont déjà confirmé leur participation. www.abef2019.com
En bref Les 20 et 21 juin 2019, se tiendra à Douala la prochaine édition du Africa Banking Forum. ABF est l’événement annuel et régional des métiers et technologies de la banque en Afrique du Nord, de l’Ouest et centrale. Le rendezvous constitue une plateforme d’échanges d’expé riences et des meilleures pratiques, regroupant plus de 350 participants en provenance de plus de 25 pays. Parmi les participants, Louis Paul Motaze, ministre des Finances (Cameroun). https://www.africabankingforum.org/
La Cité de la culture de Tunis abritera, du 17 au 21 juin, le premier épisode de la tournée Africa Moves, dédiée à la haute technologie. Cinq jours de rencontres pour 8 000 leaders innovants, investisseurs, ingénieurs, d’Afrique et du monde. Un événement similaire se tiendra à Singapour (du 16 au 20 septembre) et à Dakar (les 20 et 21 novembre). Au programme, un Sommet de l'innovation, deux forums et un Salon. Renseignements sur www.africamoves.co
African Business |Juin 2019
Le premier dirigeant de la nouvelle Caisse des dépôts et de consigna tions du BurkinaFaso (CDCBF) estPaul Kaba Thieba. Le président Kaboré a choisi son ancien Premier ministre pour prendre les rênes d’une institution au cœur de sa stratégie de dévelop pement. En effet, la CDCBF est dotée d’un capital de 20 milliards de F.CFA (30,5 millions d’euros). L’institution supervise les fonds versés par les entreprises publiques comme la Sonapost, la CNSS (Sécurité Sociale), l’Office national de l’eau et de l’assainissement, la Sonabel (électricité)… Avant ses fonctions politiques, Paul Kaba Thiéba avait effectué l’essentiel de sa carrière dans des institutions financières africaines, après un passage à la CDC française, dans les années 1990.
Le conseil d’admi nistration de Poulina Group Holding a proposé, le 10 avril, de porterKhaled Bouchiraà la tête de la société. Une fois sa nomination entérinée par le Conseil des marchés financiers et publiée au Journal officiel, il prendra donc le fauteuil de l’emblé matique Abdelwaheb Ben Ayed, décédé le 4 avril. Khaled Bouricha a été viceprésident du conseil d’administration de Poulina durant 18 mois, et a occupé le poste de directeur général. D’autre part, le conseil d’administration a intégré Ahmed Bouzguenda en tant que vice président.
On le dit «adepte de la bonne gouvernance» : Bréhima Amadou Haidaradevient administra teur directeur général de la Banque de dévelop pement du Mali (BDMSA). Il rejoint Amadou Sidibé, qui remplace Abdoulaye Daffé, parti après 21 ans à la tête de l’établissement. Par cette direction générale bicéphale, la BDM suit les recommandations de l’Uemoa en matière de gouvernance bancaire. Bréhima Amadou Haidara a passé 14 ans à la direction nationale de la Bceao, où il a occupé plusieurs postes à responsabilité dont le contrôle des opérations de la Banque pour
African Business |Juin 2019
MOUVEMENTS ET NOMINATIONSCARNET
le Mali. De par ses fonctions d’auditeur, il connaît donc bien le système bancaire malien. Le nouveau dirigeant entend «consolider les acquis» de la BDM, et réussir les implanta tions, confirmées, au Sénégal et au Togo. D’autre part, Bréhima Amadou Haidara prend la direction de la Fédération de l’asso ciation professionnelle des banques et établis sements financiers (FAPBEF) de l’Uemoa. Cette instance représente ses membres auprès de la commission de l’Uemoa, les autorités monétaires et financières de la Bceao, et de la commission bancaire de l’UMOA. La Banque de développement du Mali a été élue Meilleure banque d’Afrique de l’Ouest lors des African Banker Awards, en 2018.
Le géant américain General Electric poursuit sa réorgani sation sur le continent. Il charge un nouveau directeur général, Éric Amoussouga, pour conduire ses opérations en Afrique francophone. Ce, après avoir confié les affaires estafricaines à Brenda Mbathi. «Nous sommes optimistes pour l’Afrique francophone où nous voyons des opportunités de développer des solutions pionnières dans les domaines de l’énergie, de la santé, de l’aviation et des énergies renouvelables. La nomination d’Éric Amoussouga constitue une étape supplémen taire sur la voie qui fera de notre vision une réalité», commente Farid Fezoua, PDG de GE Afrique. Le nouveau promu était, depuis 2017, directeur des ventes chez GE.
Le PNUD (Programme des nations unies pour le développement) a désignéAliou Diacomme représentant résident au Togo, pour remplacer Moctar Fall, son compatriote du Sénégal. Cette nomination entre dans le cadre la réforme du Système des Nations unies séparant la représentation du PNUD du Bureau de coordi nation de l’ONU. Aliou Dia dispose de plus d’une quinzaine d’années d’expérience et de pratiques dans le domaine du développement durable en Afrique avec le PNUD et d’autres organismes des Nations unies.
Sibidi Emmanuel Darankoumest entré en fonction à la tête de l’Organisation pour l’har monisation en Afrique du droit des affaires (OHADA), pour un mandat de quatre ans. Universitaire, le nouveau secrétaire perma nent, multidiplômé à l’international (France, Canada) enseignait jusqu’à peu le droit de l’arbitrage commer cial international et le droit des relations économiques inter nationales.
En Bref
Mohamed H’Midoucherejoint l’Institut africain de la gouvernance (IAG), comme membre de son Conseil d’administration. L’IAG est une initiative conjointe innovante entre les institutions panafricaines et régionales clés avec le gouvernement du Sénégal. Il est donc naturel que l’institution fasse appel à cet ancien représentantrésident de la BAD au Sénégal et président du cabinet de conseil Inter Africa Capital.
Deux nouveaux administrateurs de poids pour Al Mada. La holding d'investissement marocaine a recrutéJean Peyrelevade, ancien patron du Crédit Lyonnais (19932003) etDaniel Bouton, ancien PDG de la Société Générale (19972008). Majoritairement détenue par la famille royale marocaine, Al Mada (exSociété nationale d’investissement/SNI) s’est trans formée, en 2018, en fonds d’investissement privé panafricain. Elle investit dans huit secteurs clefs de l’économie africaine, dans 24 pays.
Ancienne directrice des opérations de la Banque mondiale en Mongolie pendant trois ans et en poste depuis 2014 à Madagascar et aux Comores,Coralie Geversdevient repré sentante de la BM au Togo. La spécialiste belge des relations internationales avait rejoint la Banque mondiale en 1996, occupant des postes dans divers pays dont le Maroc et Madagascar.
5
DÉCIDEURSENTRETIEN
Marouane El Abassi Gouverneur de la Banque centrale de Tunisie Nous devons rendre lisible et prévisible le climat des afaires Nommé en février 2018 à la tête de la Banque centrale de Tunisie, Marouane El Abassi affronte une conjoncture difficile et appelle à une accélération des réformes. La BCT ne peut pas diminuer ses taux, en dépit des besoins en investissements, face à une inflation encore vive.Entretien avec Hichem Ben Yaïche, envoyé spécial auxSpring Meetingsde la Banque mondiale, Washington
Dans quel état d’esprit êtesvous aujourd’hui ? Vous avez pris des risques considérables en acceptant cette responsabilité… Vous avez raison de parler de risques considérables… Si je les avais évalués, je ne suis pas certain que j’aurai accepté cette fonction! C’est plutôt une responsabilité qui m’a été donnée et que je n’étais pas en mesure de refuser, pour la simple raison que les compétences – si vous me permettez l’expression – à qui le pays fait appel doivent prendre le risque de se confronter à la réalité. C’est la raison pour laquelle, je suis revenu. Depuis un peu plus d’une année, j’ai affronté des défis très intéressants mais difficiles. Chaque jour, les choses évoluent. Je sais que je participe à une tâche utile, à la tête d’équipes qui doivent résoudre des problèmes quotidiens et aussi se projeter dans une stratégie.
Face aux nombreux problèmes que faisait apparaître l’état des lieux à votre arrivée, comment avezvous hiérarchisé les priorités pour dégager des solutions constructives ? Lors de mon entrée en fonction, j’ai été confronté à deux problèmes majeurs conjoncturels. Nous étions en pourparlers avec le FMI sur la revue de certains accords très importants qui nous était indispensable, car l’échec de ces discussions aurait eu pour effet de nous faire sortir du programme du FMI et de nous fermer l’accès au marché financier international. Le gouvernement et 6
la Banque centrale se sont immédiatement penchés sur ce premier problème majeur. Le deuxième problème était inhérent à l’organisation de la Banque centrale ellemême, dont la nécessité de réformes importantes était devenue cruciale depuis des années. Une première loi sur le secteur bancaire avait été votée en 2016, instaurant une nouvelle réglementation et de nouvelles obligations pour la Banque centrale, qui appelaient ces réformes internes. Concrètement, nous avons toute de suite revu notre planification stratégique avec nos équipes et des experts internationaux. Nous avons sollicité l’assistance technique de Banques centrales qui avaient déjà entrepris ces réformes importantes de restructuration,
Les technologies numériques ou d’intelligence artificielle constituent un formidable défi. Les Banques centrales sont confrontées à ces questions, qui sont aussi riches de risques que d’opportunités. Les aborder permet d’affronter certains problèmes plus efficacement.
comme la Banque de France ou la Banque nationale de Pologne, d’Ukraine, ou la Bank Al Maghreb. Nous avons terminé toute cette phase stratégique qui s’est déroulée en plusieurs étapes. Nous avons commencé par mener une étude auprès de nos collègues et des syndicats; les experts ont procédé à des analyses. Après avoir dégagé des axes et des projets stratégiques – nous sommes prêts à leur mise en œuvre –, nous avons enfin réorganisé la Banque en interne, en nommant les personnes ad hocà la tête de chaque département.
Quels sont les choix et les décisions qui s’imposent, en matière de change, de lutte contre l’inflation, etc. ? Les chiffres actuels semblent alarmants. Pour répondre à votre question, nous devons d’abord nous interroger sur ce que sont les prérogatives d’une Banque centrale. Nous avons deux objectifs majeurs : d’abord, de lutter contre l’inflation, et ensuite – cela résulte de notre statut légal – d’assurer la stabilité financière. Ces objectifs nous ont été assignés par le Parlement, et c’est lui qui évaluera les résultats de notre action. Lorsque je suis entré en fonction, le taux directeur était de 5 % et l’inflation à 7 %, ce qui n’était pas tenable dans la mesure où cet écart entraînait une inflation sousjacente alarmante. La BCT a dû relever trois fois son taux d’intérêt en une année, au total de 275 points, ce qui est énorme. C’était le seul outil à notre disposition.
African Business |Juin 2019
African Business |Juin 2019
African Business
7
DÉCIDEURSENTRETIEN Marouane El Abassi,Gouverneur de la Banque centrale de Tunisie
Malheureusement, cette mesure a affecté les classes moyennes endettées et les entreprises dans le financement de leur activité. Aujourd’hui, où en sommesnous? L’inflation reste à un niveau élevé. Après avoir atteint 7,6% en glissement, elle se maintient à 7,1%, pour un taux directeur de 7,75%, ce qui veut dire que, pour la première fois, nous nous trouvons en «territoire réel positif». C’est une étape importante, qui ancre dans les esprits un des paramètres spéculatifs, notamment pour l’accès aux fonds à faible coût. Il est vrai que cet écart entraîne des effets secondaires sur l’économie, dont le traitement ne relève pas de notre compétence mais de celle du gouvernement. Bien entendu, même si nous sommes indépendants, nous travaillons de concert avec les ministères des Finances et du Commerce. Ce n’est qu’ensemble que nous pourrons vaincre l’inflation. Cela doit passer notamment par une offre disponible suffisante sur le marché pour répondre à la demande de tous.
Beaucoup de Tunisiens soupçonnent le pouvoir et la Banque centrale de faire fonctionner la planche à billets… Qu’en estil ? Il y a une incompréhension sur l’utilisation de cette expression, «planche à billets». Jusqu’à aujourd’hui, l’inflation en Tunisie n’est pas fondamentalement d’origine monétaire. Certains utilisent cette expression au regard du refinancement de l’économie qui a augmenté de manière assez rapide et parce que pendant des années, la Banque centrale a donné des ressources financières abondantes aux entreprises tandis que le ministère des Finances émettait des obligations. Désormais, la question est complètement inverse. Depuis un an, le refinancement n’augmente plus dans les mêmes proportions. Certes, il atteint encore parfois des niveaux inquiétants, mais nous ne pouvons plus parler d’une politique monétaire accommodante. La BCT est beaucoup plus restrictive. Nous observons sur le marché beaucoup plus d’illiquidités que de liquidités, ce qui crée des problèmes sur le plan de l’investissement. Nous avons pris dernièrement des décisions sur des ratios importants – par exemple le crédit sur dépôts – qui ont eu une influence sur la transformation du secteur bancaire. Ainsi, les banques sontelles obligées de faire attention: elles ne peuvent accorder de crédit sans avoir trouvé l’épargne nécessaire auprès de leurs clients.
8
Les finances du pays sont dans un état alarmant. La Tunisie estelle exposée à un risque de cessation des paiements ? Non, je ne crois pas. La Tunisie est dans une situation compliquée, car elle est confrontée depuis des années à des problèmes politiques. La révolution de 2011 a représenté un choc pour les institutions. Plusieurs gouvernements se sont succédé, à intervalles très courts, sans avoir eu le temps d’engager les réformes importantes nécessaires, qui auraient d’ailleurs dû être prises bien avant, depuis l’ajustement structurel des années 19931995. Les politiques ont eu l’effet d’un fond de teint,
que ce soit sur les pensions, sur la fiscalité, sur les subventions énergétiques…
Pourquoi la Tunisie tardetelle à réformer le secteur de l’énergie comme cela a été entrepris dans d’autres pays, comme le Maroc ? Parce que ce sont des questions qui revêtent un caractère éminemment politique en ce qu’elles affectent directement le pouvoir d’achat de tous les Tunisiens, qui ont pris l’habitude de payer l’énergie et les produits alimentaires à faible prix. Depuis les années 1970, toute la gouvernance du fonctionnement des classes
African Business |Juin 2019
moyennes repose sur la Caisse générale de compensation. De 1995 à 2007, on a tenté de supprimer ce système, des hausses de prix ont été plus ou moins gérées. Jusqu’à 2007, les subventions représentaient moins de 1 % du PIB. Mais depuis cette date, la hausse du prix du pétrole et des matières premières ainsi que la crise financière ont créé un emballement. À cause de la Révolution, tout ce système a été déstructuré, tout simplement parce que nous avons perdu 60 % de notre production de pétrole et que nous avons aussi rencontré des difficultés dans la production de phosphates. La balance énergétique qui était plus ou moins
African Business |Juin 2019
équilibrée en 2010 est devenue déficitaire en 2018, ce qui affecte directement à la fois nos réserves – dans la mesure où il s’agit de secteurs exportateurs – et nos finances publiques.
Beaucoup de Tunisiens s’inquiètent d’une forme de soumission au FMI dont vous êtes l’interlocuteur. Quelle est votre marge de négociation à l’égard de cette institution ? La Tunisie est membre du FMI. Ce n’est pas le FMI qui est venu demander l’aide de la Tunisie, mais l’inverse. Vous demandez l’appui du FMI lorsque vous trouvez que les financements deviennent trop chers
African Business
sur le marché international, et que vous rencontrez des difficultés par rapport à votre balance des paiements. C’est ce qui s’est passé en 2012, et c’est la raison pour laquelle nous avons entrepris un premier programme avec le FMI, qui s’est terminé en 2016. Nous avons lancé ensuite un second programme qui a abouti à l’accord récent de facilitation du crédit.
Comment se déroule cet accompagnement ? Il porte, fondamentalement, sur les réformes importantes à faire. Qu’il s’agisse de celles liées aux politiques monétaires et aux politiques de change, ou celles liées
9