Figaro Littéraire du 06-12-2018

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jeudi 6 décembre 2018 LE FIGARO - N° 23115 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
CLAUDIO MAGRIS BEAUX LIVRES
UN RECUEIL DE CHRONIQUES KAFKA, PINOCCHIO, GIONO...
INCISIVES SUR LES FOLIES UNE SÉLECTION D’OUVRAGES
DU MONDE CONTEMPORAIN PAGE 4 À OFFRIR PAGES 6 ET 7
Jacques Maritain,
vers 1940.
Maritain & ses frères
DOSSIER La correspondance du philosophe catholique avec Mauriac, Bernanos et Claudel, restée
een grande partie inédite, montre quel rôle éminent il a joué dans le monde intellectuel au XX siècle. PAGES 2 ET 3
Le Club Dumas
«99chroniquesenantidote
E CARDINAL de Richelieu ne s’en (Étienne Latil, le comte de Moret). Les fem- main du lecteur tout au long de ce fleuve agité aurigorismeambiant.»
est jamais remis. Aucun Français mes sont belles (Marie de Combalet la jolie qu’on appelle l’histoire. La vieille Clio, cette
ChristopheOno-dit-Biot,LePointne lui pardonne d’avoir fait souffrir nièce du cardinal ou Marion Delorme) ou compagne de Dumas pour le meilleur et pour
Anne d’Autriche et poursuivi de sa ingénues (Isabelle de Lautrec). Elles évo- le pire, est certes un peu malmenée. Sur Ra-Lvindicte les Mousquetaires. C’est quent leurs délicieuses ou redoutables de- vaillac, Marie de Médicis, Concini, le
romanfaux, dites-vous, injuste ? Quelle force a la lit- vancières, Constance Bonacieux et Milady. cier a son point de vue. On n’est pas obligé de
térature puisqu’elle a pu imposer cette image Madame Cavois à qui Richelieu a octroyé le le partager, même s’il se prévaut de Michelet.
à l’histoire. Le coupable s’appelle Alexandre privilège des chaises, elle, est d’une grande Dans une note, il écrit sans trembler : « Notre
Dumas. Est-ce à dire que l’écrivain poursui- modernité : elle commande à son mari. prétention en faisant du roman historique est
vait de sa vindicte le grand cardinal. Le croire, non seulement d’amuser une classe de nos
lecce serait faire de lui un idéologue. Rien de plus teurs qui sait, mais encore d’instruire une autre
étranger au tempérament de l’écrivain. Té- qui ne sait pas et c’est pour celle-là
particulièremoin ce Sphinx rouge. Un autre Richelieu est ment que nous écrivons. »LA CHRONIQUE
là. Non plus le détenteur de la raison d’État Au sommet de son art, Dumas caracole, etd’Étienne
contre la jeunesse, l’amour et l’esprit d’aven- comme un artiste doué, multiplie les diffi-de Montety
ture. Mais un seigneur qui sait être séduisant cultés en compliquant l’intrigue,
s’autoriet spirituel. Il règne au Louvre et il a fort à fai- sant même des allusions pour les initiés
re pour protéger le trône de France occupé On s’agite beaucoup dans Paris. Seul le car- (« Tréville dont nous nous sommes assez
ocpar Louis XIII, un austère et un falot, celui-là. dinal garde son calme ; et s’adonne à son cupé dans quelques-uns de nos livres pour que
Son Éminence, en revanche, a la grâce de péché mignon : la rédaction d’une tragédie. nous nous contentions de le nommer ») :
Dud’Artagnan et l’esprit d’Aramis – le jésuitisme Comme il est savoureux le récit des écri- mas, c’est aussi le Club Dumas, ces
aficioen moins. Et s’il faut tout de même qu’un car- vains, Boisrobert, L’Estoile, Colletet – tous nados dont parle Arturo Pérez-Reverte.
dinal ait le mauvais rôle, cette fois ce sera Bé- ces noms dont pas un ne mourra ! –, et Cor- Nous en sommes, l’enchantement de nos
rulle, fondateur de l’École française de spiri- neille tout de même, lui prêtant main-forte. quinze ans renaît et c’en
tualité. La querelle du Cid pointe déjà ! est un délice. ■
Nous sommes en 1628, les intrigues foison- Les dialogues de Dumas sont théâtraux. Les
nent, politiques et amoureuses, les uns in- bons mots volent, presque érigés en
maxidissociables des autres. Il y a de grandes da- mes : « Pour braver la fatigue, il faut être
jeumes et des sicaires. Sans parler des ne, tandis que pour braver le danger, il ne faut LE SPHINX ROUGE
D‘Alexandre Dumas, mystères : qui a tué Henri IV ? Quel est le se- être que courageux. »
cret de la naissance du roi ? Évidemment, les Comme à l’accoutumée, l’auteur conduit son Cherche Midi,
715 p., 22 €.hommes sont courageux, adroits à l’épée récit à bride abattue. Et il ne lâche jamais la
CI-CONTRE : JEAN-MARIE MARCEL / ADOC-PHOTOS/DI ; EN HAUT À GAUCHE : FRANÇOIS BOUCHON/LE FIGARO
©HannahAssouline_EditionsdeL’Observatoire
Ajeudi 6 décembre 2018 LE FIGARO
2 CONTEXTE
Michel Bressolette, qui avait publié la correspondance
entre Maritain et Cocteau (Gallimard), est mort avant
d’avoir achevé la suite de son travail, l’édition des lettres
de Maritain avec Mauriac et Claudel. C’est Henri Quantin,
normalien, auteur d’un ouvrage remarqué sur les grands
auteurs catholiques français, De verbe et de chair, L'ÉVÉNEMENT qui a repris le flambeau et nous offre cet ouvrage
formidablement édité, rigoureux et vivant.littéraire
Un saint
parmi les écrivains
sance au motif que « là où est laASTRID DE LARMINAT
adelarminat@lefigaro.fr DOSSIER beauté, Dieu ne peut être absent ».
Selon Maritain, « il était bon et juste
ES RENARDS ont de rassembler toute cette beauté,Jacques
des terriers, les mais la Renaissance a trop oublié la« oiseaux du ciel ont Croix ». Claudel lui reproche de neMaritain,
des nids, mais le Fils pas considérer les progrès
accomeL de l’homme n’a pas plis depuis le XVI siècle. Maritainhomme de foi
d’endroit où reposer la tête. » Com- ne les conteste pas mais regarde la
ment ne pas entendre un écho de marche du monde avec des sortesengagé dans cette phrase du Christ dans ce que de lunettes à infrarouge, et voit
Jacques Maritain écrit en 1960 à Ju- « l’histoire d’une humanité malheu-son siècle, lien Green : « Où que je sois sur cette reuse en marche vers une très
mystéterre, je sens clairement que I dont rieuse délivrance, et des progrès vers De gauche à droite :
Jacques Maritain, belong. » Il habitait alors aux États- le bien qui s’y font à travers le mal et En 1942, il était intervenu pour sol- l’« exigence chrétienne qui d’abordcurieux de tout,
François Mauriac, Unis où après guerre l’université de les mauvais moyens ». Cette double liciter une encyclique de Pie XII et nous paraît insensée : mourir pour
Paul Claudel Princeton avait créé pour lui une vue du mal et du bien mêlés invisi- proposa de faire de Yom Kippour un renaître ». Quarante ans plus tard,fut l’ami fidèle
chaire de philosophie. Sa femme, blement, il l’exprimera encore dans et Georges Bernanos. jour où les chrétiens prieraient et Mauriac écrira ce qu’il doit à
MariAFP FORUM; LAURE ALBIN Raïssa, venait de mourir. Raïssa, fille une lettre à Mauriac en 1963 : « Mon demanderaient pardon pour les tain qui vint à son secours cette an-de Mauriac, GUILLOT / ROGER-VIOLLET ; d’Israël, avec laquelle il avait décou- cher, très cher François, l’Occident Juifs persécutés. En 1945, il remer- née-là. Revenant sur l’un de leurs
RUE DES ARCHIVES/AGIP ; vert la foi catholique et demandé le chrétien a manqué sa vocation, j’en cie en retour Claudel pour sa Lettre désaccords – le rapport du roman-Bernanos baptême, à vingt-quatre ans. suis persuadé comme vous. Et je pen- HENRI MARTINIE / ROGER- ouverte au Grand Rabbin de France cier au mal qu’il dépeint dans ses
VIOLLET ; ALBERT HARLINGUE / Il y avait chez Maritain une se que notre époque est tombée plus de Noël 1941 où il écrivait son hor- personnages -, il résumera ce que
ROGER-VIOLLETétrangeté surnaturelle dont ses et Claudel bas que nous ne pouvons l’imaginer, reur des persécutions. Maritain lui a fait comprendre :
amis ont témoigné et qui peut-être et que Bloy même ne l’a dit. Toute- La correspondance de Maritain « Certes, le mal n’est jamais le bien
s’était greffée sur une sorte fois, c’est en même temps que se font avec Mauriac est lumineuse. Elle au sens de Gide, mais le mal lorsqu’il– malgré
d’étrangeté naturelle. Petit-fils de en cachette des progrès eux aussi commence en 1929 quand l’auteur est ressenti comme péché creuse
Jules Favre, l’un des fondateurs de inimaginables et des germinations de Thérèse Desqueyroux traverse dans nos pauvres vies les canaux pardes désaccords
ela III République, Jacques Maritain, merveilleuses. » une crise spirituelle qui s’exprime où pénètre cet Amour dont nous
né en 1882, grandit dans Paris Quand, en 1926, Pie XI condam- dans « Souffrances du chrétien », n’aurons eu que le pressentiment,parfois auprès d’une mère anticléricale qui ne l’Action française et « ceux qui véritable cri de la chair contre nous qui ne sommes pas des saints. »
divorça quand il était enfant. Il fré- placent les intérêts des partis au-virulents.quenta le lycée Henri-IV, étudia la dessus de la religion et veulent
metbiologie et la physique à la Sorbon- tre la seconde au service des pre- UN CATHOLIQUE
ne, se consacra ensuite à la philoso- miers », Maritain, abonné à l’AF N’A PAS D’ALLIÉS Bernanos Maritain
De Maritain, Mauriac, phie. Ce terreau citadin, républi- depuis 1911, prend la plume. Pri- à Maritain à Mauriac Claudel, Bernanos. cain, rationnel explique-t-il les mauté du spirituel lui attirera les
Correspondance malentendus qu’il y eut entre lui et cette expérience n’aboutissait pas, la sarcasmes de Claudel, qui le trouve (FÉVRIER 1926) (MARS 1965)présentée Mauriac, Claudel, Bernanos ? Ces solution serait le suicide […] Nous trop indulgent avec Maurras, et les
par Henri Quantin trois génies littéraires étaient fils voulions mourir par un libre refus s’il foudres de Bernanos, qui l’accuse
et Michel Bressolette,
d’une terre charnelle, les Landes, était impossible de vivre selon la vé- de se coucher devant l’institution « Je me « Ni vous Cerf,
l’Artois, l’Ain, et fils du catholicis- rité. » Maritain, trop mou ou trop cléricale et de trahir les catholiques demande si votre ni moi 360 p., 24 €.
me, avec ce que peut comporter de cérébral, comme l’ont prétendu ses de droite. Bernanos, qui réprouvait charité – celle ne pensons
passion le lien viscéral qu’on entre- adversaires ? D’ailleurs, ce n’est pas lui aussi « le politique d’abord » de de votre cœur et celle à une politique
tient avec la religion de son enfan- la philosophie qui conduisit le jeune Maurras, persiste à refuser la dé- de votre intelligence – qui invoquerait
ce, de sa famille. couple à la vérité qu’il cherchait, mocratie, « les démocraties étant n’accorde pas trop la religion (Dieu
En 1966, Mauriac écrira dans son mais un roman, La Femme pauvre, déjà des dictatures économiques, en d’importance à certaines petites nous en garde !) ou prétendrait
Bloc-Notes à propos de Maritain dont l’auteur, Léon Bloy, le catho- attendant pire ». âmes femelles qui recherchent la promouvoir. Nous pensons,
auquel le liait une profonde affec- lique le moins pondéré qui soit, fut Dieu, non pas pour se laisser ce qui est entièrement différent,
Deux esprits libres tion : « L’admirable chez Maritain leur parrain de baptême. visiblement travailler par sa grâce, à une politique qui dans
et catholiquesc’est qu’aucun lecteur, de quelque Entre les deux guerres, la maison mais pour le serrer dans les bras son inspiration temporelle,
bord qu’il soit, ne pourrait le taxer de des Maritain à Meudon attira des Bernanos n’aime pas Maritain qui et pleurer sur son épaule. […] et les normes de sa conduite
progressisme, cela va de soi, mais écrivains et artistes de tous bords. édite chez Plon Sous le soleil de La prétention d’atteindre d’emblée temporelle, serait une
non plus d’intégrisme. Il ne penche Surdoués de l’amitié, ils resteront Satan en 1926. (À ce sujet, Henri à l’expérience vécue de l’amour “politique chrétienne”.
d’aucun côté. » Maritain était un fidèles à ces « poètes fous » qui leur Quantin, qui introduit leur corres- divin qui ne fut accordée aux plus Aujourd’hui, l’idée fait rire […].
mât qui dans les tempêtes du siècle en firent voir de toutes les couleurs. pondance, tord le cou à la légende grands qu’après les plus périlleuses Ce sont cependant des choses
ne perdait jamais de vue le phare de Plus tard, Mauriac saluera cette fi- qui veut que Maritain aurait censu- et les plus fortes épreuves dont on ne peut pas,
l’Évangile. Comme son maître en délité qui « a fait de leur modeste ré le roman.) Dans une lettre d’une témoigne d’une ignoble facilité. - dont les Français en
philosophie, Thomas d’Aquin, Ma- maison l’un des centres spirituels les lucidité confondante, Bernanos […] Je pense, je pense à ces fortes particulier, qui n’en veulent
ritain s’efforça toujours, non pas de plus féconds peut-être de France et écrit à Maritain qu’il va à lui « à âmes tenues loin de Dieu par pas depuis six siècles,
séparer et d’opposer comme le fait même d’Europe. Chez eux, la reculons », mais que le rejet qu’il les passions, que pourraient ne peuvent pas se passer.
l’« absurde logique française », mais connaissance tourne à l’amour, l’or- ressent est trop violent pour n’être seulement forcer le spectacle Jamais la poursuite
de « distinguer pour unir » – la rai- dre de l’esprit rejoint l’ordre de la pas suspect : « Quand je me croyais de la sainteté, son sublime, d’une grandeur de puissance
son et la foi, le temporel et le spiri- charité, voilà le secret de tout ; car rebuté par votre douceur, ce que je son sacrifice, son arrachement et de prospérité matérielle
tuel, la vérité, avec laquelle il ne qui dit fidélité, dit charité ». craignais sans doute, c’était votre surhumain […] Le Christ seulement ne pourra faire
transigeait pas, et l’amour des Bien entendu, des âmes phari- force. Je la crains toujours, mais je n’est pas l’infirmière des âmes, d’eux autre chose que
hommes avec leur bonne volonté siennes leur reprochaient leurs m’y soumets. » Mais Bernanos ne se il en est le ravisseur, et dans un des cyniques, et les pires
tâtonnante. Mais son esprit conci- mauvaises fréquentations. Parmi soumet jamais longtemps. certain sens, le bourreau. » ■ matérialistes. » ■
liateur aussi bien que sa rectitude elles, Paul Claudel. La première fois Ces deux esprits libres et
cathoexaspéraient certains de ses frères qu’il rencontra Maritain, il confia à liques se retrouveront d’accord
catholiques, comme le montre sa des amis : « C’est un saint, il n’y a – contre Claudel qui prit le parti des
correspondance avec Bernanos, qu’à le regarder. » Mais très vite il nationalistes – lors de la guerre Augustin Laffay : « Il a découvert Dieu en lisant un roman »Claudel et Mauriac, ici rassemblée devint exaspéré par ce saint. Cer- d’Espagne. Début 1937, Maritain,
dans un volume remarquablement tainement jaloux du rayonnement crucifié de voir les horreurs
comédité et introduit pour situer les let- de Maritain, Claudel lui reprochera mises au nom du Sacré-Cœur, aler- Augustin Laffay, dominicain, a ou un catholique thomiste.
tres dans leur contexte, la condam- à tort et à travers d’être trop rigo- te, publie, crée le Comité français préfacé les Essais et pamphlets de Qu’est-ce que ça signifie ? Maritain «nation de l’Action française, la riste, ou trop indulgent, notam- pour la paix civile et religieuse en Léon Bloy (Robert Laffont). Il a eu très jeune la conviction que
a un guerre d’Espagne, l’antisémi- ment envers les surréalistes. Mari- Espagne. Mauriac le suit, le défend l’intelligence comme la vérité ne
tisme, etc. tain était lucide sur les ambiguïtés contre les insultes de Claudel ou des magistère LE FIGARO. – Pourquoi Maritain, sont ni d’un temps ni d’un pays,
C’est à la Sorbonne, en faisant si- du surréalisme mais respectait ce généraux espagnols qui prétendent philosophe, aimait-il tant que la vérité n’est pas vraie pourintellectuel
gner une pétition en faveur des « phénomène spirituel » qui « avait mener une guerre sainte. « Ce qui les écrivains ? une époque ou seulement pour
ceret spirituel ouvriers russes, que le jeune Mari- dans son bagage un morceau du me navre le cœur, écrit Maritain, Augustin LAFFAY. – Peut-être tains hommes. La conviction aussi
tain, socialiste et dreyfusard, avait manteau déchiré de Rimbaud », c’est l’état de misère spirituelle que qui fait parce que cet agrégé de philoso- que l’homme est « un animal qui se
rencontré Raïssa, née en Russie comme il respectait « tout ce qui cette guerre d’Espagne et l’obsession phie a découvert Dieu par un ro- nourrit de transcendantaux », qu’ilcontre poids
dans une famille juive. L’un et ouvre une brèche, fût-ce du côté de la de la politique ont révélé chez une man, La Femme pauvre, et non par a un besoin vital de vérité, de
bonà celui l’autre étaient animés par un même nuit, dans l’enceinte de ce monde ». multitude de catholiques. » En 1937, la raison raisonnante. Sa femme, té, de beauté. Après sa conversion,
besoin de vérité que le scientisme Une autre de leurs controverses voyant monter le péril, il publie de Gide Raïssa, avait lu Pascal mais n’y il trouve chez Thomas d’Aquin des»
de leur temps ne satisfaisait pas. porta sur la Renaissance, dont Ma- aussi L’Impossible Antisémitisme. avait pas découvert la foi. C’est vérités philosophiques immuables,AUGUSTIN LAFFAY
Dans Les Grandes Amitiés, Raïssa ritain jugeait que son humanisme Bernanos l’invective, Mauriac le vraiment la forme romanesque qui dont il sent que ses contemporains
évoquera la radicalité de leur quête : bourgeois marqua l’avènement de soutient. les a introduits dans le cœur du ont faim, et qui sont compatibles
« Nous décidâmes de faire pendant l’anthropocentrisme en coupant Après la guerre qui interrompt christianisme. Maritain a un lien avec la Révélation chrétienne.
Maquelque temps encore confiance à l’homme de Dieu. Dans son grand leurs correspondances, Claudel charnel et spirituel à l’écriture. ritain revendique de parler en
phil’inconnu, dans l’espoir qu’à notre livre, Humanisme intégral, Maritain félicitera Maritain pour « le magni- Malgré tous ses déménagements de losophe, non en théologien, mais sa
appel véhément, le sens de la vie se professera un humanisme qui tient fique rôle patriotique » qu’il a joué part et d’autre de l’Atlantique, il a philosophie est en accord avec sa
dévoilerait, que de nouvelles valeurs compte des fins dernières de depuis les États-Unis. Dès 1940, conservé intégralement sa corres- foi. Il distingue la foi et la raison
se révéleraient si clairement qu’elles l’homme et de son besoin de trans- Maritain avait écrit À travers le pondance, 40 000 lettres reçues. mais ne les oppose pas. Maritain a
entraîneraient notre adhésion totale cendantaux, et pas un humanisme désastre, qui sera diffusé par voulu faire descendre le thomisme
et nous délivreraient du cauchemar restreint au bien-être individuel ou les Éditions de Minuit, juste après Il est toujours présenté comme dans la rue, non pas « pour inclure
d’un monde sinistre et inutile. Que si social. Claudel défend la Renais- Le Silence de la mer de Vercors. un philosophe thomiste du passé dans le présent mais
mainALE FIGARO jeudi 6 décembre 2018
3EN TOUTES
confidences
Vie et mort d’un ange d’Internet par Flore Vasseur
Le prochain roman de Flore Vasseur, Ce qu’il reste de nos rêves (Éditions des Équateurs),
retrace l’odyssée des pionniers d’Internet en racontant le destin fulgurant d’Aaron Schwartz,
surdoué, idéaliste, né en 1986, qui rêvait depuis l’âge de huit ans d’un Internet libre. Avant tout le
monde, il avait perçu le projet mortifère de la Silicon Valley, l’emprise de l’argent sur les politi- CRITIQUEques. Mais l’ange d’Internet s’est brûlé les ailes. Le 11 janvier 2013, il fut retrouvé pendu, juste
avant l’ouverture du procès pour fraude électronique que lui intentait le gouvernement Obama. littéraire
Un monde trop beau pour être honnête
IRA LEVIN Son grand roman « Un bonheur insoutenable » établit le lien
entre dictatures bienveillantes et démocraties totalitaires.
États-Unis en 1969 sera enfin lu Dans Un bonheur insoutenable,SÉBASTIEN LAPAQUE
slapaque@lefigaro.fr avec l’attention qu’il mérite. UniOrd, l’ordinateur géant enfoui
Pour évoquer l’effacement de sous les Alpes qui dirige le monde
E TEMPS paraît loin, dé- l’avenir et la disparition du sens de enfin homogénéisé, ressemble à ce
sormais, des attaques de la liberté, les maîtres de la dystopie pouvoir immense et tutélaire. « Uni
Milan Kundera contre – le nom savant des utopies néga- sait tout sur tout. » Il calcule de
ma1984 de George Orwell et tives – se trouvent partagés entre nière infaillible la dose de médica-Lde l’époque où les con- deux possibilités antagonistes : ments qu’il faut aux humains, tous
tre-utopies étaient renvoyées aux peindre soit l’excès de violence, parfaitement interchangeables sur
banlieues de la littérature. Ces fic- soit l’excès de bienveillance. Han- la surface de la Terre, pour vivre
détions décrivant des univers déshu- tés par la brutalité du Reich nazi et barrassés de la maladie, de la faim,
manisés où les hommes sont asser- de la Russie soviétique, George de la solitude – mais aussi de
l’inivis par la science et la technologie Orwell, dans 1984, et Ray Bradbu- tiative, de la curiosité, de la liberté,
ne sont plus regardées comme de ry, dans Fahrenheit 451, ont insisté de la colère, des passions, des rêves.
la « pensée politique déguisée en ro- sur la guerre psychologique, la « L’élimination de l’agressivité, le
man » naguère dénoncée par coercition et la surveillance géné- contrôle de l’instinct sexuel,
l’optimil’auteur des Testaments trahis. ralisée. Dès 1920, le Russe Evgueni sation de la serviabilité, la docilité et
Mauriac avait conscience que Mari- Chacun s’accorde désormais à re- Zamiatine avait envisagé les totali- la gratitude. Les traitements font le UN BONHEUR
tain était un saint. En 1966, époque connaître que le Russe Evgueni tarismes naissants d’une tout autre boulot en attendant que la science ait INSOUTENABLEBiooù il avait l’impression qu’ils D’Ira Levin, Zamiatine, les Anglais Aldous façon. Dans Nous, « la vie mathé- maîtrisé davantage que la taille et la
étaient les derniers « à croire encore nouvelle Huxley et George Orwell, le Fran- matiquement parfaite de l’État uni- couleur de peau », explique un spé-EXPRESS
traduction en l’homme », Mauriac raconte dans çais René Barjavel et l’Américain fié » a rendu le bonheur obligatoi- cialiste d’ingénierie génétique.Jacques Maritain
de l’anglais son Bloc-Notes la visite qu’il rend à Ray Bradbury ont fait œuvre d’art. re ; après lui, Aldous Huxley a
(États-Unis) par Un sujet rebelleMaritain, retiré chez les Petits Frè- Un signe manifeste cette réévalua- imaginé une autre dictature
bienSébastien Guillot,1882res de Jésus, près de Toulouse : « Il tion dans l’histoire littéraire : plu- veillante exerçant son pouvoir sur De son vrai nom LI RM
Nouveaux Naît à Paris dans est incroyablement le même : il a sieurs de leurs livres, parfois tra- les citoyens par le moyen de dro- 35M26J449988WXYZ, surnommé
millénaires, un milieu républicain l’âge de son âme et il en a aussi l’as- duits sans soin particulier au gues généreusement distribuées. Matou par son grand-père, un sujet 380 p., 21 €.anticlérical.pect – s’il y a un aspect à l’invisible ! moment de leur parution originale Par là, ils ont fait écho à Alexis de rebelle de ce monde de perfection
[…] Nous parlions à bâtons rompus et en français, ont été republiés dans Tocqueville, qui avait pressenti, technologique trompe UniOrd pour
1905je songeais à cet admirable destin, à des versions nouvelles ayant l’am- dans De la démocratie en Amérique, retrouver ses dispositions
naturele6 à l’agrégation ce long cheminement dans la lumière, bition d’être plus scrupuleuses. que les despotismes nouveaux ne les. Cette révolte se double d’une
de philosophie.depuis l’adolescence anarchiste et la Ainsi Nous d’Evgueni Zamiatine (1) ressembleraient pas aux anciennes passion amoureuse. C’est un
archétentation du suicide jusqu’à ce dé- et 1984 de George Orwell (2). tyrannies : ils seraient prévoyants type des contre-utopies : la
décou1906pouillement de l’extrême soir. » ■ et doux. « Je veux imaginer sous verte de la possibilité de vivre
libreSe convertit Utopies négatives quels traits nouveaux le despotisme ment est associée à celle d’aimer
au catholicisme Un auteur brille d’une lumière sin- pourrait se produire dans le monde : sans mesure. Au bras de la
délicieuavec sa femme, Raïssa. gulière dans cette famille des con- je vois une foule innombrable se Lilas, Matou fuit vers des îles
tre-utopistes : le romancier new- d’hommes semblables et égaux qui « non unifiées », où des hommes vi-Mauriac 1920 yorkais Ira Levin (1929-2007). Son tournent sans repos sur eux-mêmes vent selon les usages du monde à Maritain Cofonde la Revue nom n’est généralement connu que pour se procurer de petits et vulgai- d’avant. Mais ces fugitifs ont oublié
universelle, royaliste des connaisseurs et des cinéphiles, res plaisirs, dont ils emplissent leur la maxime qui commande leur exis-(OCTOBRE 1963)
et catholique. deux de ses œuvres ayant fourni la âme. […] Au-dessus de ceux-là tence : « Uni sait tout sur tout. » ■
Publie Antimoderne. matière de Rosemary’s Baby de Ro- s’élève un pouvoir immense et tuté- (1) Nous, d’Evgueni Zamiatine,
« Avec quelle man Polanski, en 1968, et de Piège laire, qui se charge seul d’assurer nouvelle traduction d’Hélène Henry,
1925attentive amitié mortel de Sidney Lumet, en 1982. leur jouissance et de veiller sur leur Actes Sud, 2017.
Éditeur chez Plon.je lirai, cher Une nouvelle traduction d’Un bon- sort. Il travaille volontiers à leur (2) 1984, de George Orwell,
Jacques, ces heur insoutenable nous laisse espé- bonheur ; mais il veut en être l’uni- nouvelle traduction
1926précieuses notes rer que ce chef-d’œuvre publié aux que agent et le seul arbitre. » de Josée Kamoun, Gallimard, 2018.
Publie Primauté (le journal de Raïssa
du spirituel, qui justifie retrouvé par Maritain à sa mort,
la condamnation NDLR). Non, ne craignez pas
de l’AF par le pape.d’être indiscret, que d’âmes
ont besoin qu’on leur parle
1937de ces choses dont il n’est jamais
S’insurge contre 1livre acheté 4repas distribués=question dans les revues
la pseudo-guerre sainte dominicaines ou autres, car
des nationalistes les religieux n’aspirent qu’à être
en Espagne.des savants comme les autres et Des écrDes écriivvaainins s’engass’engagengent t
avoir des idées sur la vie sexuelle
1945et sur l’accouchement sans
Ambassadeur Philippe BESSONdouleur. “Si tu savais le don
de France au Vatican.de Dieu…” Que ceux qui savent Françoise ançoiseBOURDIN
le disent. Que ceux qui aiment le
MaxMaxime ime CHATTAM1948Seigneur le disent. Que ceux qu’Il
Professeur à Princeton.console disent qu’ils sont consolés. François dd’EPENOUX
J’ai osé écrire que l’Eucharistie me Éric GIACOMETTI1960faisait du bien même au physique.
Mort de Raïssa. Karine GIEBELEh bien oui, puisque c’est vrai !
Se retire chez les Frères Qu’il vous bénisse, Jacques, au soir PhilippPhilippe e JAENADA
de Jésus à Toulouse, de votre sainte vie et qu’il me
Alexandra aLAPIERREjusqu’à sa mort, en 1973.pardonne à cause de vous. » ■
AgnèAgnès s MARTIN-LUGAND
Véronique nique OVALDÉ
RomaiRomain n PUÉRTOLASAugustin Laffay : « Il a découvert Dieu en lisant un roman »
Jacquecques s RAVENNE
Tatiana dede ROSNAYtenir dans le présent de l’éternel ». chrétienté moderne. Parallèlement
Par l’analogie entre Dieu et tout ce il écrit lui-même énormément de Leïla SLIMANI
qui est, le thomisme donne une va- livres et d’articles, car c’est un Alice ZENITER
leur propre, une consistance au bourreau de travail autant qu’un
monde. Maritain se montre tho- grand priant. Dans sa maison
miste dans son désir de sauver tout de Meudon, avec Raïssa, il reçoit
ce qu’il y a de positif dans les re- tous les jeunes écrivains et artistes
cherches humaines. - Reverdy, Cocteau, Radiguet,
Maurice Sachs, Chagall, Rouault,
Quelle place occupait-il Satie, Stravinsky etc. - qui le
sollidans le Paris intellectuel citent. Maritain ne se comporte pas
de l’entre-deux-guerres ? avec eux en professeur. Il a une
Maritain a un magistère intellec- éthique et une esthétique de
l’amituel et spirituel qui fait contre poids tié, qu’il vit comme un apport
récià celui de Gide qui règne sur la tou- proque. Même avec un adversaire
te-puissante NRF. Face au mono- comme Gide, sans faire de
concespole de la NRF, il crée en 1925 chez sions sur le fond, il cherche à créer
Plon la collection du Roseau d’Or une amitié. Les Maritain
acoù il publie Bernanos, Julien Green, cueillent largement les incroyants Depuis4ans,plus de 3,3 millions
Berdiaev, Henri Massis. Au seuil mais ne se laissent pas distraire de
de repas ont étédistribués !des années 1930, il fonde aussi la l’essentiel : ils croient fermement
collection «Les Îles» chez Desclée que le Royaume de Dieu est déjà là
de Brouwer, avec un désir de spiri- et veulent retrouver tous leurs
CET ESPACE PUBLICITAIRE EST OFFERT PARLEFIGAROtualité du grand large, de diaspora amis dans la vie éternelle. ■
spirituelle, qui définit selon lui la PROPOS RECUEILLIS PAR A. L.
INÉDIT
€5
WORLD HISTORY ARCHIVE/ABACA ; LEEMAGE/AFP ; LAURE ALBIN GUILLOT / ROGER-VIOLLET
L’intégralitédes recettes serareversée aux Restos du cœur.
Ajeudi 6 décembre 2018 LE FIGARO
4 EN TOUTES « ses émotions, ses sentiments et les ren- Inédits de Primo Levi
contres qui ont construit sa propre identi- Le 8 février, les éditions des Belles Lettres pu-confidences
té ». À travers les nombreuses personna- blieront C’était Auschwitz, Témoignages
1945lités qu’elle a portraiturées par le passé 1986, un recueil de textes de Primo Levi inédits
Dans l’intimité de Dominique Bona (Romain Gary, les sœurs Heredia, Stefan en français (à l’exception du « Rapport sur
AusDans la foulée de Colette et les siennes, Zweig, Camille Claudel, Clara Malraux, chwitz », un des tout premiers témoignages sur
Dominique Bona, de l’Académie française, va Jean Voilier, qui fut la dernière muse de les camps, paru en 1946). On trouve dans ce
vopublier un récit intime en forme de confession Paul Valéry, ou encore Berthe Morisot et lume des articles, des enquêtes, des
témoignaautobiographique. Elle y retrace sa riche vie Gala), elle raconte la part cachée de ses li- ges, des conférences, la déposition de PrimoCRITIQUE d’écrivain, à la fois comme romancière et comme vres, avec tendresse et humour. Levi au procès Eichmann, une « lettre à la fille
biographe. Elle y dévoile, selon son éditeur, Gallimard, Mes vies secrètes paraîtra le 3 janvier. d’un fasciste qui demande la vérité ».littéraire
Un pygmalion très étrange
LOUISA MAY ALCOTT L’auteur des « Quatre Filles du docteur March » avait une face sombre. Ce roman inédit en témoigne.
CHRISTOPHE MERCIER beaucoup de souvenirs de famille continué, après le succès de Little Il s’agit d’un roman étrange, qui provoquera, enfin, la chute
dans son livre le plus lu, et no- Women, et parallèlement à sa car- l’histoire faussement naïve d’une des masques.
N AMÉRIQUE, dès leur tamment dans le personnage de rière « officielle », qui compte, fillette recueillie par un sculpteur On se croirait dans un roman de
apparition en 1868, elles Jo, la deuxième fille du « doc- hormis la « trilogie » des sœurs misanthrope à qui sa mère l’a Wilkie Collins. Il est questionLA FEMME
ont été les Little Wo- teur », image de la jeune fille dé- March, nombre de romans pour confiée à sa mort. Elle deviendra d’opium, l’inceste plane, lesDE MARBRE
men : Meg, Jo, Beth et gourdie, un peu garçon manqué, adolescents, à publier dans la son modèle, mais un modèle de apparences sont trompeuses…De Louisa May Alcott, EAmy, les quatre sœurs artiste, revendiquant une liberté presse, sans les reconnaître, des marbre, car le sculpteur refuse Il ne s’agit sans doute pas dutraduit de l’américain
par Pauline March, aussi célèbres auprès des qui n’était pas monnaie courante romans à sensation. Elle était à la que tout sentiment prenne nais- « thriller » le plus réussi de Louisa
Tardieu-Collinet, adolescents que leur presque chez les demoiselles de la bonne fois l’Enid Blyton de son époque sance entre eux. Il est néanmoins May Alcott, mais il est fascinant
Finitude, contemporain (littéraire) Tom société de son époque. et, à sa façon, son Agatha Christie. jaloux du jeune voisin qui est de le découvrir après une
relectu230 pages, 18 €. Sawyer. En France, depuis Cette part enfouie de son œuvre amoureux de Cecil et d’un mysté- re de Little Women et de constater
Aider sa famille l’adaptation effectuée en 1880 par a été découverte par son admira- rieux et bel étranger, qui fait ré- ce phénomène de dualité
littéraiappauvrie P. J. Stahl (pseudonyme de Het- trice – et biographe – passionnée, gulièrement des apparitions dans re, ce Docteur Jekyll et Mister
zel, l’éditeur de Jules Verne), elles Jo March, dans sa petite ville du l’universitaire Madeleine Stern la maison et que, malgré la haine Hyde de la littérature qu’était la
resteront à jamais Les Quatre Massachusetts, au moment de la qui, mise sur la piste par les allu- visible qu’il éprouve pour lui, Ba- fille du professeur Alcott, sans
Filles du docteur March. Des tra- guerre de Sécession, tranche sur sions apparaissant dans Little Wo- zil Yorke ne chasse pas… pour autant que l’auteur de
roductions du livre plus fidèles ont ses sœurs – qui rêvent fanfrelu- men ou dans la correspondance de mans roses et celle de romans
Une gaieté facticevu le jour depuis mais, curieuse- ches, mariage et enfants –, et es- la romancière, a découvert depuis noirs fussent totalement
étrangèment, trois chapitres en sont tou- père aider sa famille appauvrie en la fin de la guerre une dizaine de Une femme de marbre est à la fois res l’une à l’autre. Elles sont
plujours absents, et le roman reste écrivant des romans-feuilletons romans, qu’elle a patiemment pu- un roman sentimental à rebours, tôt comme des jumelles, qui ont
plus ou moins cantonné dans le publiés anonymement dans des bliés, avant d’en donner une édi- car de l’univers de Yorke les sen- décidé de se différencier, mais
ghetto des « collections pour la journaux de Boston, avant d’ac- tion complète en 1995. timents sont bannis, un roman dont on se rend compte qu’elles
jeunesse ». complir un jour une grande Certains ont été traduits en familial, et un roman à suspense, ont grandi dans un terreau
comPourtant, Louisa May Alcott œuvre qu’elle publiera sous son France au cours des dernières an- car ce n’est qu’aux dernières li- mun. Une femme de marbre jette
(1832-1888), fille d’un philosophe nom. Louisa May Alcott, comme nées, mais il en reste un certain gnes qu’on apprendra les liens une lueur sombre sur Little
théoricien de l’éducation, et ami son héroïne, commença par écri- nombre encore inédits chez nous. non dits entre les principaux Women et, inversement, le titre
de Thoreau et Hawthorne, n’était re des « thrillers » populaires, non La Femme de marbre, ressuscitée personnages. Le roman culmine phare de Louisa May Alcott
appas un bas-bleu. Elle-même férue signés ou signés du pseudonyme par Finitude, est l’un d’entre eux, dans une fantastique scène de bal porte in extremis à son roman
d’éducation, elle fut une intellec- de A. M. Barnard. L’exercice lui paru dans le Flag of our Union de masqué, une « mascarade » noir une douceur qui amollira la
tuelle et une féministe et a mis plaisait, apparemment, car elle a Boston, en mai-juin 1865. d’une gaieté factice et funèbre femme de marbre. ■
Claudio Magris
au café San Marco,
son QG à Trieste, Drôle d’époque
en Italie.
STEPHAN GLADIEU/
LE FIGARO MAGAZINE CLAUDIO MAGRIS Des textes brefs écrits
entre 1997 et 2016 qui disent le monde
tel qu’il va ou ne va pas.
au Collège de France dans un am- des fermetures pures et dures, des CHRISTIAN AUTHIER
phithéâtre plein à craquer. On ne micronationalismes étroits et
asÈS les premières pages, dévoilera pas la raison de ce succès. phyxiants ». Inquiet face à la société
le dernier livre de À New York, Magris retrouve son techno-marchande et à une scien-INSTANTANÉS
Claudio Magris dégage ami, le célèbre galeriste et mar- ce dévoyée, Magris voit se profiler De Claudio Magris,
un charme fou qui tient chand d’art Leo Castelli. Quelques « la vision horrible, dostoïevskienne, traduit de l’italien par Dà l’élégance du style, à jours auparavant, un magistrat a d’un monde dans lequel “tout est Jean et Marie-Noëlle
Pastureau, l’acuité du regard, à l’érudition sans condamné une exposition pour obs- permis” et où l’irrationalité la plus
Gallimard, ostentation du propos. cénité et tous les tableaux exposés monstrueuse se travestit en
rationa« L’Arpenteur », Instantanés rassemble une cin- dans la mythique galerie sont drapés lité comptable ».
192 p., 18 €. quantaine de textes brefs, écrits en- de noir en signe de protestation Des déboires avec un numéro
tre 1997 et 2016, à travers lesquels contre le jugement. La galerie est vert lui suggèrent d’autres
réon croise gens et situations de toutes déserte jusqu’à l’arrivée d’une jeune flexions imparables : « Le progrès
sortes. Des choses vues, des articles femme fascinée par chaque mor- technologique comporte
inévitablede presse, des photographies ou ceau de drap noir et prenant des no- ment en lui-même – de par sa
puisscènes de la vie quotidienne stimu- tes afin de fixer sa découverte d’une sance, la nécessité dans laquelle il se
lent la plume de l’écrivain. En sa nouvelle tendance artistique. trouve de la multiplier sans cesse,
compagnie, nous sommes souvent à l’impossibilité pour lui de s’arrêter –
Grave et frivoleTrieste, évidemment, le centre du une force qui le pousse à échapper au
monde pour ce chantre de la Mitte- L’auteur de Microcosmes et de Da- contrôle de l’individu. Comme le
leuropa, mais aussi à Istanbul, New nube passe du grave au frivole avec drapeau vert du Prophète, le numéro
York, Budapest, Stockholm, Saint- le même bonheur. La question des vert annonce une révolution
existenPétersbourg ou Berlin. Un aubergis- frontières et des identités n’est ja- tielle : une communication générale
te italien évoque ses souvenirs de la mais loin chez lui et si personne ne qui se fait obstacle à elle-même et
Seconde Guerre au cours de laquelle pouvait imaginer en 1989 la chute tend à l’incommunicabilité. »
il fut enrôlé de force, d’abord par les du mur de Berlin deux ans plus On aimerait une édition illustrée
Allemands puis par les partisans. tard, on pouvait encore moins ima- par Sempé de ces Instantanés dont
Ailleurs, un illustre mathématicien, giner qu’« à la place des murs idéo- on citera une dernière saillie :
dont le savoir n’est accessible qu’à logiques abattus s’élèveraient « Vivre est très dangereux, on en
de très rares initiés, donne ses cours d’autres murs, ethniques et sociaux, meurt. » ■
LE SILENCE
DU MOTEUR Guérir sur la route de Los Angeles
D’Olivier Lebé,
Allary Éditions., OLIVIER LEBÉ Une errance en voiture avec un père et sa fille, une adolescente instable. Un texte de toute beauté.174 p., 17,90 €.
de coude impeccable, de menacer sa freeway de Los Angeles. Lui qui roman en 2013 pour Repulse Bay. D’ailleurs, le récit est mené de main MOHAMMED AÏSSAOUI
maissaoui@lefigaro.fr mère avec un couteau, de se cogner n’aime pas conduire, adepte de tout Ce titre avait pour décor Hong- de maître par la voix intérieure du
la tête contre les murs et de vouloir autre moyen de transport, prend un kong, cette fois il nous emmène à narrateur, elle est envoûtante,
douN PART à l’aube. frapper ceux qui s’approchent d’elle véhicule. « Romy est à côté de moi, Los Angeles, la cité des Anges fai- ce, même, alors qu’elle évoque des
Père et fille, cha- – et de le faire, parfois. les yeux élargis par l’hypnose de la sant presque partie des personna- souffrances. Bien sûr, Romy est
cun au bout de son On a tout essayé pour la soigner. route, l’enfance encore à fleur de sa ges - une partie est consacrée au l’être qui paraît le plus vulnérable, le«
âge, descendus en Rien ne marche vraiment. Romy chair coupée », dit-il. Et un peu plus canyon Topanga, le « lieu au-des- plus près du bord du précipice, mais O nous-mêmes mais continue de se lacérer, le médecin loin : « Nos itinéraires sont souvent les sus » dans la langue des Indiens elle n’est pas une victime. Et le père,
si conscients de la présence l’un de fait remarquer que ses scarifications mêmes, peu importe. Nulle curiosité, tongvas, nous apprend Pierre. ce musicien que la musique a
abanl’autre. » C’est le père, un quinqua- - des « lignes de fuite » – sont de seulement le besoin primordial de se Quand il est dans ce lieu, il dit qu’il donné, n’a-t-il besoin de
persongénaire, qui raconte ce road-movie plus en plus inquiétantes car elle déplacer, de tracer des figures dans hésite entre deux plans de vie. L’un ne ? Qui peut calmer ses angoisses ?
en voiture avec sa fille adolescente n’en a pas que sur les avant-bras, l’espace, entre le désert et la mer. » que commande la raison ; et « sur Toute la force de ce roman
d’omsur les routes de Los Angeles. Pierre elle se coupe les cuisses, le ventre… l’autre, les événements continuent bre et de lumière est de nous dire
Une écriture intimisteet Romy tentent de renouer le fil On voudrait, bien sûr, que cela s’ar- indéfiniment d’arriver, comme des que pour se retrouver il faut parfois
d’une histoire fracassée. La fille rête, mais la jeune fille dit que si elle Avec ses descriptions géographi- énigmes adressées à une âme pour se perdre. La plume d’Olivier Lebé
souffre de ce que les médecins ap- ne se fait pas ses scarifications, elle ques et son écriture intimiste, Oli- son accomplissement ». fait des merveilles. Il écrit « Je roule
pellent une instabilité psychologi- serait morte. vier Lebé installe une atmosphère Le Silence du moteur est un drôle dans la beauté du désastre, dans la
que. Concrètement, il lui arrive de Alors, le père tente un autre che- incroyable dès les premières pages. de voyage (on revient souvent sur joie d’être vaincu. Sans conditions ».
casser le nez de son père d’un coup min de la guérison : la route. Les On le savait doué – Prix du premier ses pas), une errance intérieure. Une définition de la liberté… ■
A
MANTOVANI GALLIMARD/OPALELE FIGARO jeudi 6 décembre 2018
5Napoléon vraiment mort Monumental DostoïevskiJean Rolin est parti sur les traces et la façon dont il s’est
finalede Lawrence d’Arabie, qui, en Le 3 janvier également paraîtra, La plus grande biographie de ment converti au bagne.ÇÀ 1909, avait entrepris une marche chez Perrin, le nouveau livre de Dostoïevski, parue initialement
Le retourde 1 800 kilomètres au Moyen- Thierry Lentz. Dans Bonaparte en cinq volumes dans les années
de Joseph DelteilOrient pour visiter trente-cinq n’est plus !, l’historien raconte 1970, a été condensée par son&LÀ
châteaux datant de l’époque des comment la nouvelle de la mort de auteur, Joseph Frank, en un livre La revue Europe consacre sa
croisades. Dans Crac, à paraître Napoléon mit deux mois à arriver de 988 pages que publieront les nouvelle livraison à un écrivain
Jean Rolin sur les traces le 3 janvier chez P.O.L, Jean Rolin jusqu’au continent et fut accueillie Éditions des Syrtes le 21 février. qui connut son heure de gloire
de Lawrence d’Arabie raconte son aventure qui l’a en- dans une relative indifférence. Il Dostoïevski, un écrivain dans dans les années 1920 et 1930 et HISTOIREet des croisés traîné au Liban, en Syrie, en Jor- fallut attendre dix ans pour que le son temps analyse en profon- qui est depuis injustement
tomEn 2017 et 2018, le romancier danie, entre hier et aujourd’hui. mythe retrouve de sa force. deur la personnalité de l’écrivain bé dans l’oubli : Joseph Delteil. littéraire
Les rebelles du Moyen Âge
HISTOIRE À l’époque médiévale, le peuple a su se faire entendre.
Le roi Charles V
de France promulgueVox populi, vox Dei Le bûcher des Templiersune loi au parlement.
Miniature tirée
l’importance, dans le débat politi- Philippe le Bel, qui accusait ces de cruauté, il ne fait pas de douteJACQUES DE SAINT VICTOR PAUL-FRANÇOIS PAOLI de « Chroniques
que médiéval, de deux grands chevaliers de tous les péchés du que le grand coupable de toute de France
A « VOIX DU PEUPLE », principes tirés du droit canonique ES TEMPLIERS ? Le sujet monde. Il faut ici avertir le lec- cette affaire est le roi lui-même,ou de Saint-Denis »,
edont on parle tant en cette qui sont aux origines de la contes- a tant nourri les ama- teur : il est impossible d’entrer qui veut mettre la main sur les ri-fin du XIV siècle
période de grogne des tation de l’idée d’absolutisme. (détail). teurs de sensationnel dans l’univers où nous emmène chesses d’un ordre dont les
mem« gilets jaunes », a-t-elle D’une part, l’idée que le roi est que l’on est un peu mé- l’auteur avec nos catégories bres sont censés être au serviceLattendu 1789 pour se faire soumis à la loi, comme l’affirme L fiant de prime abord. contemporaines. Il faut se replon- des pauvres. Non que les
Tementendre ? Une histoire téléologi- une décrétale de Grégoire IX qui Mais voilà que ce livre, dès les pre- ger dans un contexte qui nous est pliers n’aient rien eu à se
reproque assez fruste imagine qu’on se- reprend directement la constitu- mières pages, s’impose par son devenu à peu près étranger. Les cher puisque Jacques de Molay,
rait passé des monarchies absolues tion impériale Digna Vox, antithè- originalité et son sérieux. hommes de ces temps terribles leur dernier grand maître,
souhaià nos régimes représentatifs se de la solution absolue. Ce prin- Experte reconnue de l’ordre du croyaient littéralement aux feux tait réformer cet ordre contesté.LE DERNIER
aujourd’hui tant contestés. C’est cipe se complète avec un autre, Temple auquel elle a déjà consacré de l’Enfer. Le christianisme Mais ce qui apparaît patent auJUGEMENT
une erreur, car l’absolutisme n’a fixé par le premier concile de La- plusieurs livres, Simonetta Cerri- n’était pas une valeur ou une opi- fil des pages est le caractèreDES TEMPLIERS
pas été le seul régime que connut tran, qui affirme : « Ce qui concer- ni, docteur en histoire diplômée nion relative à une autre : la foi monstrueux de la machination deDe Simonetta Cerrini,
l’Occident avant 1789. Il y eut au ne tout le monde doit être approuvé de l’Université catholique de Mi- embrassait tous les domaines de Philippe le Bel, dont les méthodestraduit de l’italien
eMoyen Âge, entre le XIII et le par tout le monde. » Il deviendra par Françoise Antoine, lan, n’a pas vraiment le profil l’existence. semblent préfigurer les pires
proe Flammarion, XV siècle, un grand « moment célèbre dans la littérature médié- d’une ésotériste. Habitée par son cès en sorcellerie des États
totali380 p., 23,90 €. Accusés d’hérésie eparlementaire » où de nombreuses vale sous le sigle « QOT » (Quod sujet, elle retrace l’histoire de ce taires du XX siècle. « Aucun
souassemblées ont éclos un peu par- Omnes Tangit). En France, ce qui constitue, selon elle, le pre- Les accusations que Philippe le Bel verain ne suivra le roi de France
tout en Europe pour exprimer la principe trouvera à s’exprimer en mier grand procès politique de portait contre ces preux qui avaient […] dans cette croisade contre le
« vox populi » : Parlement en Sicile 1356, à l’époque d’Étienne Marcel. l’histoire de France, tout en pro- fait vœu de pauvreté et de chasteté, Temple. […] Lorsque le pape
Cléou en Angleterre, Cortes en Ara- À noter que les premières « jac- posant une lecture des documents et dont la mission était, à l’origine, ment étendit son enquête à tous les
gon, diètes dans le nord de l’Euro- queries » naîtront à l’occasion de de l’époque. Notamment le dé- de protéger les pèlerins qui partaient pays abritant des maisons
templièpe et états généraux en ces états généraux. À cryptage d’une bulle du pape Clé- pour les croisades, étaient les pires res, il dut s’apercevoir mais trop
France. l’époque, elles ment V, Vox in excelso, datée du que l’on puisse subir. La plus grave tard que Philippe le Bel n’avait pas
Ce « moment parle- n’étaient nullement 22 mars 1312, dont elle a retrouvé était l’hérésie et le blasphème, sans seulement créé une bulle financièreLA VOIX
mentaire » qui triom- fiscales, contrairement plusieurs copies. oublier l’avarice, l’accumulation des mais aussi une bulle mystico-mé-DU PEUPLE –
ephe au XIV siècle, avec à l’idée commune, Le pape y approuvait la dissolu- richesses, la sodomie, etc. diatique vouée à soutenir un “ÉtatUNE HISTOIRE
la crise de la peste noi- mais proprement poli- tion de l’ordre des Templiers sans Pour l’historienne, qui rappelle totalitaire” sur l’autel duquel lesDES ASSEMBLÉES
re, suscite aujourd’hui tiques. Étienne Marcel se solidariser pour autant avec les que Dante dans Le Purgatoire ac- gardiens du Temple de SalomonAU MOYEN ÂGE
l’intérêt de nombreux De Michel Hébert, appela les paysans, méthodes de terreur utilisées par cuse Philippe le Bel de cupidité et devaient être sacrifiés. » ■
PUF, médiévistes. Il ne fut ni qu’on appelait les
318 p., 22 €.révolutionnaire ni à « Jacques », à brûler
proprement parler dé- les châteaux pour
intimocratique, car les as- mider les nobles. On Jean sans Terre, roi de la Magna CartaJEAN SANS TERREsemblées ne représen- parla de «
décastilleDe Frédérique taient pas « tout » le ment ». Il y aura une
Lachaud, JEAN-MARC BASTIÈREpeuple (elles en ex- « contre-jacquerie » Dans une biographie soignée son frère Richard Cœur de Lion, à
Perrin, cluaient ce que les menée par les nobles d’universitaire et qui, soyons hon- la croisade et en captivité, Jean
480 p., 24,90 €.
auteurs médiévaux ap- qui mettront à feu et à UN MAL peut naî- nête, intéressera surtout les uni- crut pouvoir jouer un rôle de
prepelaient la « vile multi- sang les campagnes. tre un bien, dit versitaires, Frédérique Lachaud ne mier plan mais vainement. Le
retude »), mais il s’inspira Ces épisodes vont finir l’adage populaire. nous propose pas une réhabilita- tour de son frère au printemps 1194
directement de l’idéal par consacrer la res- De la tyrannie tion de Jean sans Terre - qui eut la sembla, en effet, sonner le glas de
républicain (1). Celui-ci tauration de l’autorité D’peut jaillir la liber- main lourde et se comporta plus ses espérances. Le décès accidentel
avait partie liée avec ce royale. En 1358, té. C’est ce que l’on pourrait dire du comme un « magnat », dit-elle, de Richard, sans héritier direct, en
que saint Thomas ap- Étienne Marcel sera règne de Jean sans Terre, jugé cala- que comme un roi -, mais elle ap- avril 1199, permit toutefois à Jean
pelle la « constitution assassiné et la monar- miteux par la postérité et aussi la porte des nuances précieuses. Sur- d’accéder au trône d’Angleterre.
mixte », ce « meilleur régime » chie absolue des Valois reprendra littérature. Dans l’imaginaire histo- tout, elle met en lumière les rap- Néanmoins, en l’espace de
quelcomposé de monarchie, d’aristo- la main. Évidemment, en France, rique, Jean demeure une des figures ports entre Jean et les ques années, son pouvoir se
dislocratie et de démocratie, remis au le triomphe de l’absolutisme ne se honnies du Moyen Âge, traître à qua. En 1202, Philippe Auguste
egoût du jour au XIII siècle par la trouvera définitivement consacré son père Henri II et à son frère Ri- prononça la confiscation des fiefs
e C’est sous le règne redécouverte des écrits politiques qu’à la fin du XVI siècle. Pour chard Cœur de Lion. Et aussi assas- des Plantagenêts et ses troupes“d’Aristote qui furent traduits en la- faire face aux guerres de religion, sin et tyrannique. Cette réputation passèrent en Normandie.de Jean que
etin à l’occasion de la IV Croisade les grands juristes abandonneront lamentable est en partie le fruit de C’est pourtant sous le règne del’Angleterre accoucha
dans les années 1260. tout ce « républicanisme » parle- l’époque romantique, à commen- Jean que l’Angleterre accoucha de
de la Grande Charte. C’est ce qui va donner naissance mentaire, occultant défini- cer par le roman de Walter Scott la Grande Charte. Les comtes
souà une « forme typiquement chré- tivement jusqu’en 1789 le principe Ivanhoé (1820). On connaît égale- levés contre le roi, en effet, obtin-On notera le célèbre
tienne et occidentale de la représen- Voluntas populi, consensus ment les démêlés fictifs du « prince rent en 1215 des « libertés ». Onarticle 39 qui affirme
tation politique », comme l’écrit communi. ■ Jean » avec le mythique Robin des notera le célèbre article 39 qui
afl’interdiction de détenir Michel Hébert dans ce petit livre, (1) Ce « républicanisme » Bois et sa joyeuse bande qui, pour la firme l’interdiction de détenir sans
synthèse d’un précédent travail ne se limitait pas aux capitales cause du bon roi Richard, combat- sans jugement légal jugement légal un homme libre.
plus érudit publié en 2014. On se des royaumes ; il était notamment tent le félon, ses méchants En réalité, c’est seulement auun homme libre
passera du petit verbiage de l’in- très vif dans d’autres grandes villes, conseillers et ses hommes de main. cours des décennies suivantes que”troduction visant à se démarquer comme Marseille. On lira Pourtant, même les contempo- l’accord, conclu dans la prairie de
d’une histoire politico-juridique par exemple la récente monographie rains de Jean en tracent un portrait transformations politiques de la Runnymede, devint, de texte de
traditionnelle. Cette tentation est de François Otchakovsky-Laurens, sévère. À partir des années 1220, période, ainsi que les contraintes circonstance, la Grande Charte
généralement de mise chez les his- « La Vie politique à Marseille les chroniqueurs du monastère bé- qui pesèrent sur lui, les dissensions (Magna Carta) des libertés
anglaitoriens qui ne maîtrisent pas les sous la domination nédictin de Saint-Albans au nord familiales, l’enchevêtrement des ses, considérée aujourd’hui
encomécanismes juridiques, ce qui angevine (1348-1385) », de Londres le dépeignent comme difficultés qu’il dut affronter. re, dans les pays de common law,
n’est pas le cas de Michel Hébert. École française de Rome, méfiant, cruel, libidineux, et Après la mort de son père Henri II comme un des fondements de la
liSon essai rappelle à bon escient 521 p., 36 €. même apostat. en 1189, et pendant l’absence de berté moderne. ■
ŠBRITISH LIBRARY/ROBANA/LEEMAGE
Ajeudi 6 décembre 2018 LE FIGARO
6
À l’aide d’une iconographie
exceptionnelle,
cet ouvrage explique
de manière synthétique BEAUX-LIVRES et vivante
tout le mouvement pop.littéraire MARABOUT
Une
époque du
tonnerre !
CULTURE Les Beatles,
McDonald’s, Johnny Hallyday,
Prisunic, tout sur les années Pop.
PAR ÉRIC NEUHOFF
eneuhoff@lefigaro.fr
OTEZ le point
d’exclamation. Le pop vous moquettes orange. Cette couleur cela fit scandale). Néanmoins, pin, opérait au micro. La drogue
saute à la figure. C’est était partout. L’an 2000 paraissait Chuck Berry n’oubliait pas l’es- circulait dans les premiers
festiune explosion de cou- terriblement lointain. 1984 de sentiel : « C’est le dollar qui dicte vals. Ils connaîtraient leur apo-Nleurs, un torrent d’in- George Orwell se situait dans un ma musique. » À la violence des théose avec Woodstock, l’été 1969.
ventions, de la nouveauté à flux futur inaccessible. On croyait Hells Angels, s’opposaient le slo- Le public se battait pour obtenir
tendu. Les années soixante sont là. aux soucoupes volantes. Les gan des hippies, « Peace and love ». des billets pour Hair, la comédie
L’avenir était à elles. Elles mor- États-Unis et l’URSS se lan- Les ménagères n’en revenaient pas musicale du moment. Les
magadaient dedans à pleines dents. çaient dans la conquête de de pouvoir conserver la nourriture sins Prisunic étaient à la mode.
LE GRAND LIVREÉvidemment, les responsables l’espace. La compétition dans des Tupperware. Dans la rue, Jean-François Bizot finançait le
DU POP !sont les Anglais. Ce sont eux était rude. Le mot « Spout- les hommes se dévissaient la tête magazine Actuel, qui se
revendiDe Jean-Bernard Hebey
qui ont créé les Beatles, avec nik » faisait rêver. Il ca- sur les minijupes. Françoise Hardy quait « nouveau et intéressant ».et Christian-Louis
leur coupe au bol et leurs sa- chait les réalités de la posait en robe métallique de Paco Jean-Bernard Hebey et Christian-Éclimont,
ges costumes. Les Stones n’ont guerre froide. Rabanne. Les mannequins de Louis Eclimont ont effectué unMarabout,
pas tardé à leur emboîter le Johnny Hallyday existait Courrèges ressemblaient à d’as- boulot du tonnerre (le sujet qui288 p., 39,90 €.
pas. Leur rivalité fut un objet de déjà. Bientôt, Antoine se mo- tronautes. James Bond déboulait, veut ça : on dirait qu’un speaker
marketing. L’époque était ryth- querait de lui dans ses Élucu- avec son Walther PPK et ses dry d’Europe numéro 1 a soudain pris
mée par les 45-tours, l’esthétique brations. Leur modèle était Elvis martini. Kubrick dirigeait 2001. la plume).
des boîtes de lessive ou de céréales. Presley, avec son visage poupin, L’affiche d’Orange mécanique de- On a la tête qui tourne. La
Les transistors résonnaient dans son déhanchement suggestif, ses trou. La bande dessinée s’affirmait vint une icône. Jane Birkin se conclusion revient à Frank Zappa :
les chambres d’adolescents. Le de- films où il jouait des surfeurs en comme un art à part entière. Il fal- montrait toute nue dans Blow Up. « Un critique de rock est une
persign n’était pas en reste. Les ba- bermuda. Le comble de la moder- lait être abonné à Pilote, à Tintin, Les pochettes de disques débor- sonne ne sachant pas écrire, qui
inhuts bretons partirent au feu (ou nité consistait à déjeuner au collectionner les numéros de Salut daient d’imagination. Radio Caro- terviewe des personnes qui ne
saau grenier). Il n’y en avait plus que McDonald’s. Au dessert, un milk- les copains. Les chefs-d’œuvre de line émettait illégalement depuis vent pas parler, pour des personnes
pour les fauteuils Knoll en plasti- shake s’imposait. Fraise ou va- la littérature étaient enfin aborda- un bateau sur la Manche. Le Prési- qui ne savent pas lire. » On ne la lui
que, les canapés gonflables, les nille ? Andy Warhol creusait son bles en Livre de Poche (au début, dent Rosko, avec ses pattes de la- faisait pas. ■
JEAN GIONO L’ÉTERNELLE
Giono domine les hauteurs MARY POPPINS
de la Provence. À 1 300 mètres
Après avoir fait un retour d’altitude, il ne rencontre
tonitruant au cinéma, presque rien. Tout est sec.
Mary Poppins revient en À l’image de ce berger, Elzéard
librairie. N’oublions pas en effet Bouffier, croisé en chemin,
qu’avant d’être l’héroïne qui parle peu. Son travail
d’un film de Walt Disney, est dur. Mais là, isolé, entouré
la belle magicienne fut créée de ses bêtes, sur la terre qu’il
par l’écrivain Pamela L. Travers. ensemence, l’homme a trouvé
Le Castor astral publie la paix. Cette sérénité, Giono
deux de ses aventures, jusque-l’admire. Mais est forcé de la
là jamais traduites en français : quitter en 1914. Après la guerre,
Mary Poppins dans l’allée il décide de retourner sur
des cerisiers (1982) la terre du berger. Il y trouve AU CŒUR et Mary Poppins et la Maison 10 000 chênes. Pendant que lui, À
SAUTEd’à côté (1988). Dans ce beau MÉMENTODE YOURCENAR l’espèce humaine, détruisait,
livre, habillé d’or et de bleu MONTAGNESla nature prenait vie. L’homme Plus de 1 000 pages. Achmy Halley a dirigé par Clara Lauga, et nourri qui plantait des arbres est Des photos de plaques fixées Une silhouette sur une crête, pendant des années la Villa d’une préface du traducteur un classique de la littérature sur des façades d’immeubles, perdue dans une mer de nuages, Marguerite-Yourcenar de Richard Brautigan, le lecteur illuminé par les peintures des monuments, des squares, les méandres abstraits et est conseiller littéraire redécouvre un univers bucoliques d’Olivier Desvaux. de Paris. Qui sont-ils ? d’une rivière glaciaire… du musée dédié fantastique, nourri Il dessine avec beauté Des anonymes pour la plupart, Ces photos spectaculaires à l’auteur des Mémoires d’ésotérisme et de merveilleux. la pensée d’un auteur fauchés par la violence ont été prises par un jeune Belge, d’Hadrien, il la connaît Un ouvrage mélancolique qui qui peignait lui-même les et l’horreur des années star d’Instagram, lors d’une par cœur. Aussi ce beau livre nous prouve que Mary Poppins campagnes avec majesté. A. D. de guerre. Enfants déportés équipée qui, en 145 jours, l’aura invite-t-il à entrer n’a décidément pas d’âge.■ L’homme parce que juifs, résistants mené du Spitzberg aux Grisons. dans l’intimité
A. D.qui plantait des arbres tombés pour la France, Le résultat, simple et beau, de cette grande femme. ■ Mary Poppins,De Jean Giono, assassinés par les nazis. est un objet hybride, qui affiche On découvre un autre visage, la maison d’à côtéillustré par Olivier Desvaux, Le piéton curieux ne peut sa parenté avec les réseaux celui d’une romancière De Pamela L. Travers, Gallimard Jeunesse, manquer de les voir, sociaux tout en se plaçant sous déjà soucieuse de la planète, Le Castor astral,60 p., 14,50 €. de s’arrêter, de s’interroger. le parrainage de Morand – « Au-on lit le portrait 200 p., 24 €.
Qui sont ces « 3 Français delà d’une certaine altitude, on d’une gourmande qui goûte
morts pour la Libérationne peut concevoir de mauvaises à toutes les cuisines
le 22 août 1944 » pensées. » Qu’aura retenu – avec quelques recettes !
au 69 rue Saint-Dominique ? l’apprenti globe-trotteur de Amélie Nothomb, marquée
Ces plaques, réunies ces milliers de kilomètres ? Que par la lecture des Mémoires
par quartiers, ne sont pas les montagnes naviguent parfois d’Hadrien – « Un choc
des tombes. Aucun corps (en Slovénie), que les vaches sans précédent » – préface
ne repose sur place. peuvent être des déesses (dans le ce beau livre où les images
Juste le souvenir. Le livre val d’Hérens), que c’est l’imprévu originales subliment
de Philippe Apeloig est le des rencontres qui fait le sel les textes, et vice et versa.
poignant roman des anonymes de tout voyage. M. A.
que Paris protège de l’oubli. ÉRIC BELLOC■ Marguerite Yourcenar,
B. C.■ À travers portrait intime
■ Enfants de Paris 1939-1945 les montagnes d’EuropeD’Achmy Halley,
De Philippe Apeloig, De Johan Lolos,préface d’Amélie Nothomb,
Gallimard, Glénat, Flammarion,
1 108 p., 45 €.256 p., 39,50 €.214 p., 29,90 €.
A
LIVRES CADEAUXLE FIGARO jeudi 6 décembre 2018
7
(dont on célébrera en 2019 le nous replonger dans autant de BONNES NOTES e150 anniversaire de la disparition), chefs-d’œuvre. Richement illustré,
Il fallait y penser : parcourir trois Offenbach et ses enchanteurs l’ouvrage est émaillé de nombreuses
siècles de création musicale Contes d’Hoffmann, Stravinsky gravures, tableaux et affiches, le
européenne à travers et Le Sacre du printemps, tout soutenu par des commentaires
les manuscrits des partitions et une trentaine d’autres didactiques sur les pages musicales
originales, écrites à la main. compositeurs. Mathias Auclair ainsi agréablement présentées. T. C.
Depuis Rameau jusqu’à Olivier et son collectif de spécialistes nous ■ « Trésors de la musique classique », BEAUX-LIVRES
Messiaen et Pierre Boulez, prennent par la main et nous font collectif, Textuel/BnF Éditions,
en passant par Mozart, Berlioz dresser les oreilles afin de mieux 272 p., 55 €. littéraire
LA RENCONTRE TATIANA-TAMARA
Trois ans après s’être lancée sur les traces de Daphné du Maurier, Le vrai visage
Tatiana de Rosnay a choisi d’enquêter sur une autre artiste, peintre
cette fois, Tamara de Lempicka. Dans un texte intimiste, Tatiana
s’adresse à celle dont l’art la fascina durant l’adolescence mais dont
elle ignorait tout de la vie, des voyages, des amours. Elle se souvient de Pinocchio
en revanche de l’effet que lui fit une de ses célèbres toiles, La Jeune
Fille aux gants : « Elle paraît trempée d’acier, ta jeune femme en vert ;
façonnée de chrome et de métal, une créature de fer, une guerrière. ALBUM L’illustratrice Justine Brax remet
(…) Je crois bien que c’est cela qui m’a plu : cette invincibilité, cette
au goût du jour le conte cruel de Collodi avec brio. puissance, cette plastique triomphante.
Une femme qui attend, mais qui reste
décidée. Elle n’a rien de passif. Elle n’a respect à ton père », s’écrie Gep- une morale. Il doit montrer les
péALICE DEVELEY rien de fragile. » Sous la plume de petto. Quand ce dernier a fini de lui chés pour mieux les dénoncer. Dèsadeveley@lefigaro.fr
tailler les pieds, Pinocchio ne perd son chapitre II, Collodi condamne la romancière, portée par les photos de
L A un joli chapeau jaune et une pas de temps pour fuir, mettre son les errements de Pinocchio. Non sa fille Charlotte, si douée pour capter
bouille d’enfant adorable. Un père dans le pétrin et le faire arrêter. seulement ce dernier refuse d’écou- la grâce féminine, la « reine suprême
nœud papillon bleu assorti Non content d’en faire un vaurien ter la sage parole du personnage du de l’Art déco » et ses œuvres revivent.
d’un beau vêtement tyrolien. amoral, Carlo Collodi prend Pinoc- Grillon : « Malheur aux enfants qui se
BRUNO CORTYIChez Walt Disney, le person- chio pour bouc émissaire. Lapida- révoltent contre leurs parents et, qui,
■ Tamara par Tatiananage de Pinocchio a tout du mignon tion, flammes, coups de couteau… Il par caprice, abandonnent la maison
De Tatiana de Rosnay, bambin. Même quand il fait des bê- tente à plusieurs reprises de le tuer. paternelle », mais il décide de le
photos de Charlotte Jolly de Rosnay, tises, son papa Geppetto fond de- À l’origine, au chapitre XV, l’auteur tuer. S’il l’avait écouté, Pinocchio
vant ses grands yeux. Il est char- imagine la marionnette dépouillée ne serait pas parti du foyer et Michel Lafon, 223 p., 25 €.
mant, attachant. En tout point par des voleurs, puis pendue à un n’aurait pas fait de méchantes
renamusant. Soit l’exact opposé de la grand chêne. Ce n’est qu’à cause des contres. Mais là était sa destinée.
marionnette inventée par Carlo supplications de ses lecteurs et à la « Dans la vie des pantins, il y a tou- L’OREILLE DE JACQUES CHANCEL
Collodi. L’auteur italien, au contrai- demande des rédacteurs de son jours un “mais” qui gâte tout », écrit
À l’heure où « Le Grand Échiquier »est repris sur nos écrans, re du réalisateur américain, n’était journal que Carlo reprit la plume Collodi.
pas un grand amoureux des petits. pour sauver Pinocchio. Sa mort ne Cent cinquante ans après sa pu- une autre émission emblématique de Jacques Chancel nous
Bien qu’il ait excellé en littérature sera qu’un rite de passage vers l’âge blication, Les Aventures de Pinocchio a marqués à jamais : « Radioscopie », sur France Inter. Aussi, quelle
jeunesse, il a toujours détesté qu’on de maturité. est toujours un succès de librairie. merveilleuse idée que celle des Éditions du Sous-sol de nous
puisse y associer sa plume. Il n’a Car le pantin n’a pas pour finalité L’œuvre a été traduite en quatre permettre d’entendre à nouveau la voix de cet immense journaliste
d’ailleurs jamais eu d’enfants. Et d’être mignon. Comme chez Per- cents langues et dialectes, ce qui en
qui disait : « Je sais écouter, alors que les gens ne savent plus heureusement. Car, selon toute ap- rault, le conte cruel sert à professer fait l’un des plus grands livres de la
entendre. » L’émission accueillait aussi bien des grands personnages parence, Carlo Collodi les méprisait. littérature pour enfants. Peut-être
que de glorieux inconnus. Ce livre reprend, par écrit et sur CD, vingt Dans la version originale du au grand dam de Collodi. Mais
Radioscopie, d’Isabelle Adjani à conte, publiée en 1881 sous forme de qu’importe ! L’illustratrice Justine
feuilleton dans le Giornale per Brax redonne vie au mythe en mo- Gérard Depardieu en passant par
i bambini, journal pour enfants, Car- dernisant le pantin de bois. Le lec- Romain Gary, Claude Lévi-Strauss,
lo Collodi décrit les petits garçons teur y découvre un Pinocchio au nez Nathalie Sarraute et Jean
comme des vilains. Pinocchio est un géométrique, embrassant des uni- d’Ormesson. Pour la petite histoire,
être « stupide ». Un « scélérat ». À vers tout à la fois fantasmagoriques
quand Chancel échange avec Adjani, peine est-il né que le garnement se et féeriques. Publié dans la
colLES AVENTURES ce n’était pas la star que l’on connaît : moque de son créateur et attrape sa lection des classiques illustrés, DE PINOCCHIO en 1974, elle était une jeune perruque pour jouer avec. « Coquin dirigée par l’illustrateur Récit abrégé et remanié
de fils ! Tu n’es pas encore terminé et Benjamin Lacombe, ce beau pensionnaire de la Comédie-de Carlo Collodi,
déjà tu commences de manquer de livre paraît en même temps Française. Elle avait dix-huit ans. images de Justine Brax,
que Le Magicien d’Oz et traduit de l’italien C’est ce qui s’appelle avoir du flair.
Poucette. Deux contes revi- par la comtesse MOHAMMED AISSOUI
sités avec majesté pour les de Gencé, Albin Michel,
■ Radioscopie, 151 p., 25 €.fêtes de fin d’année. ■
de Jacques Chancel,
Éditions du Sous-sol,
352 p. avec un CD, 49 €.
LES CURIOSITÉS DE WERBER
Si la curiosité est un vilain défaut, elle est aussi la meilleure
des qualités. Surtout en ce mois de décembre, où vont se succéder
les sempiternels dîners de famille de fin d’année. Bernard Werber
l’a bien compris et publie un bel ouvrage nourri de gravures, photos
et tableaux, qui se parcoure comme un cabinet de curiosités.
Pensées depuis l’âge de ses treize ans, ces miscellanées sont
un énorme Post-it de ces anecdotes qu’on a pu un jour lui raconter.
Décès insolite de l’abbé Prévost, qui mourut des suites
d’une autopsie… alors qu’il n’était pas
mort, portrait d’Hedy Lamarr, actrice
hollywoodienne et scientifique
visionnaire, histoire du plus vieil arbre
du monde, un Ginkgo biloba, qui aurait
150 millions d’années…
Comme un entomologiste épingle des
papillons, l’auteur attrape une centaine
d’historiettes sous son crayon.
Il s’y cache beaucoup de légendes
populaires. Mais n’est-ce pas que
l’on aime ? Raconterdes histoires ? A. D.
■ Encyclopédie du savoir relatif
et absolu
De Bernard Werber,
Albin Michel,
592 p., 29 €.
KAFKA REDÉCOUVERT HISTOIRE DE TATOUAGE AU JAPON
Grâce au travail colossal de l’équipe dirigée par Jean-Pierre Au Japon, le tatouage est associé à la pire mafia, les yakuzas, dont les
Lefebvre, la découverte de l’œuvre du génial écrivain membres sont couverts de tatouages de la tête aux pieds. Cela a limité
va pouvoir s’effectuer dans l’ordre souhaité par l’auteur. l’engouement populaire pour cette forme « artistique ». Les tatoués au
Jusqu’ici, en français en tout cas, les récits publiés et les écrits Japon, bien moins nombreux qu’en Europe ou aux États-Unis, sont exclus
posthumes se retrouvaient mêlés. La cohérence de la plupart des piscines et des clubs de sport. Pourtant, l’art du tatouage
est retrouvée. On entre donc dans le tome I par l’intégralité reste dans l’empire du Soleil-Levant une forme d’expression très
des textes (recueils, nouvelles et récits) publiés par Kafka sophistiquée depuis l’Antiquité. Mais ce goût plébéien pour le tatouage,
en librairie ou dans la presse. Puis les récits et fragments considéré comme un emblème d’endurance, va être fortement réprimé
eposthumes extraits du Journal. Et enfin des écrits posthumes. par le pouvoir à partir du XIX siècle. Ce beau livre écrit par Philippe Pons,
Le tome II réunit les trois grands romans (Amerika, Le Procès, correspondant du Monde au Japon, offre un panorama passionnant sur
Le Château). Le tout retraduit. Une somme indispensable. B. C. cet « art à part entière ». On y découvre par exemple les effrayantes
■ Nouvelles et récits, romans aiguilles qui ont servi à inciser la peau à la main, les secrets de la « tribu
De Franz Kafka, nouvelle édition des Œuvres complètes des tatoués », l’habitude chez certains d’utiliser le tatouage comme un
en 2 volumes, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, substitut du vêtement.
tome I, 1 408 p., 60 €, tome II, 1 088 p., 55 €. ■ Le Corps tatoué au Japon De Philippe Pons, Gallimard, 157 p., 25 €.
Ajeudi 6 décembre 2018 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Les enfants ont emmené leurs parents au Salon
de la
mais-vu. Autant que le grand Les parents ont emmené leurs lisent. Et, effet bénéfique, cela aLes « gilets jaunes » n’ont passemaine empêché les parents et les en- Salon du livre de Paris. Bien sûr, à enfants, mais l’inverse est vrai, provoqué des échanges entre
e Montreuil, l’entrée est gratuite aussi. Des invitations avaient été les grands et les petits. Car,fants de se rendre à la 34
édialors qu’elle est payante Porte distribuées aux enfants venus d’après Sylvie Vassallo, la direc-tion du Salon du livre et de la
LE SALON DU LIVRE JEUNESSE de Versailles. Mais c’est un signal avec leur classe. Ils sont revenus trice du salon, le thème de cettepresse jeunesse de Montreuil,
DE MONTREUIL A SÉDUIT equi a fermé ses portes ce 3 dé- fort, d’autant que, d’après les or- avec leurs parents. On le res- 34 édition a particulièrement
179 000 VISITEURS. UN RECORD. EN MARGE ganisateurs, ce sont les familles sent, ces parents ont, plus que séduit : on a parlé de « Nos fu-cembre. 179 000 visiteurs – dontLES FAMILLES SE SONT DÉPLACÉES
qui se sont déplacées en nombre. jamais, envie que leurs enfants turs ». MOHAMMED AÏSSAOUIEN NOMBRE. 30 000 élèves –, c’est du ja-littéraire
Michael
O’Brien,
disciple
de Tolkien
ENTRETIEN L’écrivain canadien,
catholique et grand admirateur
du « Seigneur des anneaux »,
explique sa conception du roman
et de l’homme.
Michael O’Brien : PROPOS RECUEILLIS PAR enseignements, qui passent sou- Diriez-vous que vous êtes la nature de la réalité, à se deman- Enfin, à travers les barreaux de la
« Mes personnages ASTRID DE LARMINAT vent par des expériences de perte un romancier catholique. der s’il n’y aurait pas dans l’exis- cellule où il est emprisonné, il
enadelarminat@lefigaro.fr et de faiblesse. C’est quand nos Et qu’est-ce qu’un romancier doivent apprendre tence bien plus que ce qu’il pensait. verra sous la forme d’un avion en
à être faibles et surtout ressources personnelles nous font catholique ? Un écrivain chrétien essaie de ra- papier un message de pardon à
comment être faibles. »Michael O’Brien, soixante-dix défaut que nous pouvons passer Oui, je suis un romancier catholi- conter comment la liberté de l’ami qui l’a trahi. À défaut de se
JEAN-CHRISTOPHE ans, vit retiré dans l’Ontario. Il dans une nouvelle dimension de que. Mais il y a bien des manières l’homme et la grâce interagissent. Il sentir gonflé d’espoir, il espère en
écrit des romans réalistes ou fan- l’existence. d’être un écrivain chrétien. Rien MARMARA/LE FIGARO décrit la guerre entre le bien et le actes. La suite de ses aventures
etastiques, toujours mystiques, Mais comment traverser ces qu’au XX siècle, pensons au mal dans son insondable complexi- montrera les fruits que ces actes
parmi lesquels Père Elijah, une épreuves sans s’égarer dans des Pavillon des cancéreux de Soljenit- té, à l’échelle de l’individu et à d’espérance porteront.
apocalypse, Une île au cœur du consolations temporaires qui nous syne, métaphore de la condition l’échelle du monde – ce qui est, à
monde, L’Odyssée du père. laissent plus vides qu’avant ? humaine, à Un visage pour l’éternité mon sens, la vraie dialectique his- Nathaniel est un grand lecteur
Mes personnages doivent appren- de C. S. Lewis, aux romans de Tolk- torique. Mais quand il décrit le mal, de Tolkien. Pourquoi dites-vous
LE FIGARO. – Vos romans dre à être faibles et surtout com- ien, Bernanos, Léon Bloy, Flannery avec une terrible acuité, il le fait que son œuvre est un antidote
racontent tous ment être faibles. L’expérience de O’Connor, Thomas McCarthy. sans connivence. Il ne doit jamais aux poisons de la vie moderne ?
l’aventure d’un homme forcé l’impuissance peut nous replier Leurs styles sont très différents, perdre de vue sa mission, qui est Tolkien montre à quel point le
sapar les événements à quitter sur nous-mêmes. certains se réfèrent explicitement d’éveiller l’homme, de l’élargir, de crifice est nécessaire pour vaincre
ses habitudes et à perdre Mais en nous conduisant à la fin au christianisme, d’autres pas. Mais l’approfondir, de l’ennoblir en in- le Mal. À travers chacun de ses
ses repères. Pourquoi ? des terres, aux limites de nos for- leurs œuvres ont en commun de tégrant la Beauté et la Vérité. Cela personnages, il montre aussi
comMichael O’BRIEN. – Parce que c’est ces, elle nous offre aussi la chance permettre au lecteur de connaître exige qu’il soit lui-même, dans sa ment nous pouvons nous tromper
l’histoire de toute vie. Je raconte de regarder au-delà de soi, dans sa vraie histoire, sa grandeur et ses vie, disciple de cette Beauté et de et comment nous sommes trompés
l’histoire d’hommes ordinaires l’océan immense de l’amour de folies. Elles lui révèlent des dimen- cette Vérité. S’il croit que la grâce quand nous voulons combattre le
qui, à travers les combats qu’ils Dieu. Et là, de demander enfin de sions de sa vie intérieure qui étaient coopère avec son talent naturel, son mal en nous et hors de nous.
Boroaffrontent, voient leur vision l’aide. L’aide viendra. Mais tant anesthésiées par le matérialisme, roman enrichira l’homme d’une mir, par exemple, courageux mais
s’élargir et leur valeur s’accom- qu’on essaie de se sauver par soi- l’utilitarisme, le relativisme. Elles le manière telle qu’aucun essai théo- pas sage, utilise les outils du Mal
plir. La vie nous donne des leçons même, on empêche le vrai secours conduisent à s’interroger sur ce que rique ne peut le faire. pour vaincre le Mal. Denethor,
profondes si nous acceptons ses d’agir. signifie d’être un être humain, sur submergé par le désespoir, est
Le héros de Journal de la peste convaincu que le Mal vaincra et
a grandi entre deux grands-pères que le mieux qu’on puisse espérer
très pieux, un Indien est une destruction glorieuse. Le
et un Irlandais. Mais il a rejeté le roi du Rohan est neutralisé par un
catholicisme parce qu’il attendait esprit mauvais qui le rend
incapaun signe de l’au-delà qui n’est pas
venu. Vous écrivez qu’il a refusé 20 HÉROS D’ UNE SA GA
Un écrivain chrétien« la voie de l’inconnaissance ».
Qu’est-ce que ça veut dire ? “essaie de raconter EXTRA ORDINAI RE J’ai emprunté cette expression à comment la liberté
un traité mystique du Moyen Âge
de l’homme et la grâce qui développe la même idée que
Le Cantique spirituel, de saint Jean interagissent
de la Croix. L’homme moderne ”chérit la connaissance avant tout.
Or la connaissance est bonne, mais ble de résister à Sauron, le
seielle ne nous sauvera pas. Mon hé- gneur des Ténèbres. Saroumane,
LE JOURNAL ros, Nathaniel, est intelligent. Il voit le chef des anges, le personnage le
DE LA PESTE croître dans la société canadienne plus spirituel, est insidieusement
De Michael O’Brien,
où il vit un gouvernement et une persuadé par Sauron qu’il est im-traduit de l’anglais
société de type orwellien ou possible de le vaincre et crée une(Canada) par Carine
huxleyien. Il voit que les libertés alliance avec lui. Aragorn, le vraiRabier-Poutous,
sont menacées, mais lui-même, au roi qui doit revenir d’exil, assumeSalvator,
fond, n’est pas libre. Il se sent supé- sa royauté en obéissant à l’appel280 p., 21 €.
rieur à ce « brave new world » (titre qui lui intime de conduire la
résisoriginal du Meilleur des mondes, de tance à Sauron. Mais c’est le plus
Huxley) parce qu’il en a percé les petit et le plus faible des
personnatromperies, mais cette lucidité ne ges, le Hobbit Frodon, qui se voit
suffit pas. Il veut résister par ses confier la plus terrible des tâches.
propres moyens, à travers ses arti- Il accepte de se rendre dans le
docles de journaux. Il veut être un hé- maine de Sauron pour jeter
l’anros de la résistance, mais un héros neau du Mal dans le volcan qui le
sans la grâce. Notre monde a besoin détruira. Tous les autres
personde héros, mais le courage, qui est un nages jouent un rôle dans sa
réusdon naturel, a besoin d’être animé site, mais c’est d’abord l’humilité
par le don surnaturel de l’espéran- et l’obéissance de Frodon qui
ce. L’Espérance n’est pas un opti- triomphent du Mal.
misme creux qui pense que tout va
s’arranger et qu’on va continuer à Vous venez de publier
vivre en sécurité, mais une vision aux États-Unis un livre sur
qui voit loin et en profondeur. l’Apocalypse de Jean. Croyez-vous
À la fin du roman, quand Nathaniel que la fin des temps arrive ?
aura traversé avec ses enfants bien L’Apocalypse, pour un chrétien, a
des tribulations, rencontré une fa- commencé le jour de l’Ascension
mille de boat people pauvre mais du Christ. Depuis deux mille ans,
forte, pieuse et libre de tout ressen- nous vivons dans les derniers21€
timent, ainsi qu’un vieux prêtre po- temps, avec toutes les tribulations
lonais, il surmonte sa rage contre que nous connaissons. Mais il y
ceux qui veulent sa peau, en retrou- aura une bataille finale.
Vivonsvant la foi et la prière. Il envoie alors nous la fin des temps ? Je n’en sais
un message à sa femme, qui l’a rien. Mais à chaque génération, on
Àretrouv er chez vo trel ibr aire quitté avec leur dernier fils pour lui devrait se poser la question :
suistransmettre une croix héritée de je éveillé ? Y suis-je
spirituelleson arrière-grand-père irlandais. ment préparé ? ■
A