Figaro Littéraire du 07-11-2019

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Date de parution 07 novembre 2019
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jeudi 7 novembre 2019 LE FIGARO - N° 23399 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
OLIVIER FRÉBOURG HISTOIRE
CONFESSION D’UN PÈRE PLUSIEURS ESSAIS
APRÈS LE DIVORCE ORIGINAUX
PAGE 3 SUR L’OCCUPATION PAGE 6
Le retour en grâce
de Virginia Woolf
Le deuxième carnet manuscrit
de Mrs Dalloway, édité
en fac simile aux Éditions
des Saint-Pères, et un portrait
de Virginia Woolf en 1902.
DOSSIER Un roman sur sa jeunesse, le manuscrit original de « Mrs Dalloway », un essai sur Londres,
des films, du théâtre… La grande Anglaise disparue en 1941 sort enfin de l’oubli. PAGE 2
Tout commence et tout finit à Brienne
HISTOIRE n’a pas fini de passionner pied à pied, reculant jusqu’aux portes de mélancolique et enflammé, sûr de ce qu’il a ’ les spécialistes par sa complexité et Paris. Les affrontements s’enchaînent. Les apporté à la France, infatigable, multipliant
CHRISTIAN BOBINce qu’elle révèle des hommes. Elle alliés seraient-ils sur le point de céder ? Peut- les ordres écrits. Bernard définit son style
inspire aussi les écrivains. Giono ne être. Ce qui est sûr c’est que leur assurance littéraire : « Un curieux mélange de langage
PIERRE,Ls’est-il pas penché sur le désastre vacille : quelle flamme peut animer le Corse ? militaire, sec et nerveux, et des maximes du
de Pavie et Cabanis a décrit scrupuleusement Et réchauffer à ce point le cœur meurtri des Grand Siècle, percutantes et ramassées ». De la
le règne de Charles X. Michel Bernard est de grognards ? La fierté de servir Napoléon, et plume inspirée de l’auteur des Deux remords
cette trempe-là. Ses livres Le Corps de la Fran- peut-être, la France. La fidélité des Marie- de Claude Monet, sortent des scènes dignes
ce, Les Forêts de Ravel et Pour Genevoix ont Louise touche l’Empereur. d’un peintre aux armées, ici des ombres
montré qu’il ressentait l’histoire avant de la autour d’un feu de bivouac, là, sous un ciel de
comprendre. Les paysages, la terre, les cultu- neige recouvrant la plaine qui vit la défaite
GALLIMARD
res, l’architecture des fermes éclairent à ses d’Attila quatorze siècles plus tôt, l’Empereur
yeux les événements autant que les dates, les LA CHRONIQUE penché sur ses cartes, toujours persuadé de
offensives, les traités. renverser le sort des armes.d’Étienne
1814. Les faits sont connus : durant l’hiver, Cette aventure héroïque et désespérée de Montety
erl’empereur Napoléon I mena un baroud annonce Camerone, Verdun, Diên Biên Phu.
d’honneur dans les plaines de Champagne Le face-à-face entre Napoléon et Blücher
pour endiguer les assauts de la coalition dé- En d’admirables tableaux, Bernard peint des tient du récit homérique, forcément tragique,
terminée à en finir avec lui. « D’un côté c’est hommes qui doutent, et des hommes qui avant le grand finale sur le plat pays de
Bell’Europe et de l’autre la France », dira Victor croient. L’endurance de « ces derniers soldats gique. L’émotion prend le lecteur. « Rien ne
Hugo pour résumer les derniers combats de de la dernière guerre » a quelque chose de su- nous plaît que le combat mais non pas la
victoil’Empire. rhumain. La fidélité de Flambeau, ce n’est pas re », disait Pascal. Ce n’est pas tout à fait vrai,
C’est cette campagne que Bernard décrit. du théâtre…On songe en le lisant à la plaque en lisant Michel Bernard, nous plaît aussi
Pour ainsi dire de l’intérieur. Il y a les lieux et apposée sur le pont de Rosnay-l’Hôpital l’âme de l’homme qui combat pour plus
d’abord, bien sûr, Brienne où tout a com- (Aube) : « Ici le 2 février 1814, le 132° régiment grand que lui. ■
mencé, et où tout a fini trente ans plus tard. d’infanterie de ligne a résisté puis bousculé les
Napoléon retrouvant son ardeur de sous- régiments coalisés pourtant huit fois supérieurs
lieutenant manœuvre autour des villages en nombre. Suite à ce fait d’armes héroïque,
HIVER 1814qu’il connut adolescent. La Rothière, le pont Napoléon décida de faire inscrire sur le drapeau
de Lesmont, Pinay, Arcis, autant de bourga- du régiment la devise « 1 contre 8” ». De Michel Bernard,
Perrin, des de Champagne où la Grande Armée, de- De l’Empereur, Bernard fait aussi un portrait
venue petit troupeau fidèle et ardent, bataille singulier. Le voici tel qu’en lui-même, un être 250 p., 19 €.
PHOTOMONTAGE LE FIGARO AVEC AERHION/ÉDITONS DES SAINTS-PÈRES/RUE DES ARCHIVES/RDA ; MERCURE DE FRANCE ; RUE DES ARCHIVES/SUDDEUTSCHE ZEITUNG
Ajeudi 7 novembre 2019 LE FIGARO
2
Virginia Woolf
dans le jardin
de sa maison
de Rodmell, en 1926.L'ÉVÉNEMENT RUE DES ARCHIVES/ Bio
MONDADORI PORTFOLIO EXPRESSlittéraire 1882
Naissance de Virginia
Stephen à South
Kensington, Londres.
DOSSIER Longtemps, 1912
Épouse Leonard Woolf, elle fut considérée comme écrivain
et éditeur avec lequel une auteur difficile d’accès. elle créera la maison
d’édition Hogarth Depuis les années 1990, Press.
son œuvre, majeure 1922
Le 14 décembre, et moderne, est sur elle rencontre
la romancière
Vita Sackville-West le devant de la scène.
avec qui elle va
entretenir une relation
BRUNO CORTY
amicale et amoureuse bcorty@lefigaro.fr LONDRES jusqu’en 1941.
De Virginia Woolf,
traduit de l’anglais LLE S’ÉTAIT éclipsée
par Chloé Thomas, 1925depuis des années. Ses
Rivages, Publie Mrs Dalloway.livres se faisaient plus
192 p., 18 €.rares dans les librairies.ESur les rayonnages, entre 1931
Wolfe Tom et Zafon Carlos Ruiz, il y
Publie Les Vagues.
avait désormais un vide. Comme s’il
fallait que Virginia Woolf
(18821941) paie pour son audace moder- 1941
niste. Pour ce désir qu’elle eut de Le 28 mars,
mettre de côté le roman classique, la âgée de 59 ans
narration classique, pour quelque et ne supportant plus
chose de plus complexe où tout est de vivre en état de
fragmenté. Une littérature qui lui dépression chronique,
permette d’entrer plus profondé- elle glisse des pierres
ment dans l’esprit et les états d’âme dans ses poches
de ses personnages. Une littérature et entre dans la rivière Woolfplaçant au premier plan les flux de Ouse. Cette dernière
conscience. Les autres « modernis- tentative de suicide
etes » du XX siècle, les Proust, Joy- sera la bonne.
ce, Faulkner ont connu des éclipses,
MRS DALLOWAYmais moins longues, et Faulkner a 2019
De Virginia Woolf,bénéficié de l’aura du prix Nobel. ne fait plus peur Dans « La bibliothèque manuscrit original, Virginia Woolf ne l’a pas reçu. Com- des voix » (Éd. des préface de Michael ment l’Académie suédoise a-t-elle femmes/Antoinette Cunningham, pu, en 1938, préférer l’insipide Pearl Fouque, 24 €), Fanny Éditions des Saints
Buck à l’auteur de Mrs Dalloway, Ardant lit Au phare.Pères/SP Books,
Vers le phare, Orlando, Les Vagues ? 384 p., 200 €.
Elle reconnaît aujourd’hui sur son
site cet égarement parmi d’autres.
À côté de cela, il est de notoriété
publique que Woolf n’aimait pas les ne parvient pas à dompter ses dé- En 2012, les Éditions Gallimard Franz Kafka et Marguerite Yource- ne sollicite, où l’on ne démontre. Les
honneurs. Elle avait refusé le prix mons et noie ses souffrances dans font entrer Virginia Woolf dans la nar. De nombreuses romancières rois et les reines, les poètes et les
Femina-Vie heureuse en 1928 pour l’Ouse, le 28 mars 1941, remporte un « Bibliothèque de la Pléiade » avec étaient présentes pour saluer la mé- hommes d’État jouent encore leur
Vers le phare. Elle avait aussi rejeté Oscar. Conséquence inattendue : le deux tomes de ses romans et nouvel- moire et le génie de leur aînée, dont rôle ; on ne tolère pas qu’ils retournent
en 1935 sa nomination pour l’Ordre 9 mars 2003, dans la liste des meilleu- les. Soixante ans après sa mort, la Emmanuelle Favier, qui publie un en paix à la poussière. Encore pris par
des compagnons d’honneur par le res ventes de livres du New York Ti- grande Anglaise devient la neuvième brillant roman sur les années de for- une discussion animée, ils s’élèvent
premier ministre britannique et en mes, le roman de Cunningham est femme au catalogue. Un signe qu’elle mation de Virginia Woolf (lire ci-des- au-dessus du flot et des rebuts de la
1939 un diplôme honoraire de l’uni- classé cinquième et Mrs Dalloway de est bien sortie du purgatoire injuste sous). À cette occasion, il a été rappe- médiocrité humaine, le poing serré,
versité de Liverpool… Cela n’expli- Woolf, qui l’a inspiré, septième ! dans lequel elle était tombée. En lé que Garcia Marquez avait toujours les lèvres entrouvertes… »
que pas l’oubli dans lequel son « C’est une belle revanche, confie alors 2016, Marie Darrieussecq retraduit reconnu l’influence de Woolf et de Et puis, morceau de choix, ces
œuvre était tombée. Cunningham. On va peut-être enfin Un lieu à soi. L’année suivante, la ses monologues intérieurs pour 40 pages sur le vieux Bloomsbury, ce
cesser de ne voir en Virginia Woolf Sud-Africaine Fiona Melrose publie l’écriture de Cent ans de solitude. Huit quartier londonien où elle vécut de
« Une belle revanche » qu’un écrivain ennuyeux et dépressif. » Johannesburg, roman hommage à décennies après sa mort, le combat 1904 à 1915. Après les années
d’enC’est le cinéma qui va amorcer le re- En 2008, dans une petite salle de la Mrs Dalloway (qui sera traduit en féministe de Woolf, libre dans sa vie, fance en face de Kensington Gardens
tour de Virginia Woolf. En 1993, Sal- Fondation Cartier à Paris, la chanteu- janvier 2020 chez Quai Voltaire). En sa sexualité, son écriture, résonne et de la maison de Churchill, voici le
ly Potter signe une adaptation d’Or- se poétesse rock Patti Smith offre une 2018, une autre femme, Chanya But- tout particulièrement aujourd’hui. 46 Gordon Square : « Après les
ténèCORRESPONDANCE lando et, quatre ans plus tard, soirée littéraire non pas autour de ton tourne Vita et Virginia qui évoque bres profondes et rouges de Hyde Park
1923-1941 Purgatoire injusteMarleen Gorris en donne une de Mrs Rimbaud, son idole, mais de Virginia la rencontre et les amours compli- Gate, la lumière et l’air (de Gordon
De Vita
Dalloway avec la grande Vanessa Woolf. Elle choisit de lire des extraits quées de Woolf et de Vita Sack- Et son génie est intact. Il suffit de lire Square) étaient une révélation. » La Sackville-West
Redgrave. Cette même décennie des Vagues. Une lecture habitée où il ville-West. La sortie du film en Fran- Londres, le recueil d’essais que pu- compagnie des Lytton Strachey, Ro-et Virginia Woolf,
s’achèvera avec le magistral roman est question de vagues, bien sûr, mais ce en 2019 est l’occasion de relire leur blient les Éditions Rivages pour s’en ger Fry, W. B. Yeats, Duncan Grant, traduit de l’anglais
de Michael Cunningham, Les Heu- aussi de chevaux (horses) et du suici- belle correspondance dans le Livre convaincre. L’auteur déambule E. M. Forster fait de ce lieu un endroit par R/Las Vergans,
res, qui met en scène trois femmes, de d’une femme à bout. Comme un de poche. Katie Mitchell monte en ce dans sa ville, parle des docks, des de totale liberté. « Nous n’étions pas siLe Livre de poche,
dont Virginia Woolf, le temps d’une 689 p., 9,20 €. mantra, Smith répète : « Virginia of moment Orlando au théâtre. Passa abbayes et des cathédrales. Ses des- austères ; nous n’étions pas si exaltés.
journée dramatique. Avec ce troi- the storm, Virginia of the waves ». Sa Porta, la maison internationale des criptions, ses commentaires font Il y avait des querelles et des intrigues,
sième roman, l’écrivain américain voix, son ton collent au texte d’une littératures à Bruxelles, vient de dé- mouche. Sur l’abbaye de Westmins- (…) le vieux Bloomsbury subsiste
enrendait hommage à la grande An- façon hypnotique et donnent furieu- cerner son prix Noble à Woolf après ter, elle écrit : « Il n’y a pas un pouce core. » Et Virginia Woolf en est le
glaise tout en s’interrogeant sur le sement envie de le relire. avoir couronné des auteurs comme sur ses murs où l’on ne parle, où l’on phénix. ■
mystère de la création. Pourquoi ce
titre ? Avant de le publier en 1925
sous le titre Mrs Dalloway, Virginia
Woolf avait décidé d’appeler son
roman Les Heures. Une variante qu’on Le roman des origines
découvre avec émotion sur le
manuscrit original que les Éditions des PAR ALICE FERNEY Julia en auront quatre, dont les sainteté d’une mère adorée et par- peur de la complexité mais sait
Saint Pères publient aujourd’hui. Le célèbres Vanessa et Virginia. Em- fois absente, sa mort qui rompt aussi marteler avec rectitude. La
personnage de Clarissa Dalloway IX ANS après leur ma- manuelle Favier nous livre la l’édifice des existences, les ambi- vitalité, la violence, l’ironie, le
accompagnait Woolf depuis ses dé- gistral Virginia Woolf chronique de cette famille recom- guïtés incestueuses des demi-frè- féminisme, l’audace et la
déterbuts. Elle était présente dans son par Vivianne Forres- posée, jusqu’en 1904 (première res, les interdits et les priorités mination habitent son style,
étinpremier roman, The Voyage Out ter, les éditions Albin publication de Virginia). C’est la stupides qui entravent les filles, la celant jusqu’à devenir digne de la
(La Traversée des apparences) et DMichel publient Virgi- reconstitution du parcours d’une splendeur des étés à St Ives, les grande Anglaise.
dans plusieurs nouvelles, dont nia de la talentueuse Emmanuelle âme qui avance de la sensibilité lectures, les angoisses. À la place qui est la sienne, de
Mrs Dalloway in Bond Street. Mi- Favier. Sans contredire la premiè- subie à l’écriture du sensible. l’autre côté d’un tunnel de temps
Le goût des mots chael Cunningham en est tombé VIRGINIA re qui déconstruisait le mythe de Inlassable enquêteuse, l’auteur qui a vu l’émancipation des
femD’Emmanuelle Favier,amoureux et le réalisateur Stephen la fragilité, la seconde retrace la capture le chatoiement d’un es- En écrivant le cheminement qui mes et le suicide de Virginia
deAlbin Michel, Daldry a vu le film qu’il pourrait ti- genèse de la romancière des Ins- prit, ses intuitions et ses atten- fut celui de Virginia vers l’invisi- venue Woolf, Emmanuelle Favier
296 p., 19,90 €.rer du roman, « livre éperdu dont les tants de vie en s’immergeant dans tions, sa construction lente et obs- ble au-delà des apparences, en plonge le récit familial dans celui
mailles scintillantes tendent désespé- sa jeunesse. Sensible, dense et tinée dans et contre cette époque imaginant cet invisible, Emma- du monde, entrecroisant les dates
rément de retenir l’essence de ce qui brillant, porté par une passion à la « où plaire à l’homme est le plaisir nuelle le saisit elle-même et de- intimes et les dates historiques ou
se passe », écrivait Claude Michel fois fétichiste et distanciée, ce de la femme ». Avec une empathie vient Virginia, s’absorbe dans son artistiques. Elle nous entraîne
Cluny dans Le Figaro littéraire à la Virginia atteint à la magie d’une exceptionnelle, Emmanuelle Fa- modèle. Elle enfourche l’ambi- dans le courant des retours de
sortie du roman en France, en 1999. résurrection. vier recompose des atmosphères, tion, venir à bout de « l’impuis- saisons, des naissances et des
disEn 2002, The Hours, avec sa tri- Nous voilà transportés en 1875, une manière de vivre, la constel- sance à embrasser d’un seul re- paritions, des épiphanies et des
plette d’actrices superbes, Nicole à Londres, dans la bourgeoisie lation des personnages autour de gard », elle hausse sa propre nostalgies. Lorsqu’une jeune
roKidman, Julianne Moore et Meryl lettrée de l’Angleterre victorien- son héroïne. Elle semble tout sa- écriture et ose sa propre poéti- mancière met ses pas dans ceux
Streep, remporte un succès interna- ne. Leslie Stephen, veuf et père voir et tout éprouver : les colères que. Elle a le goût des mots – y d’une figure tutélaire admirée, le
tional. La grande Nicole Kidman af- d’une fillette, épouse Julia, veuve terrifiantes du père et ses faibles- compris les plus rares -, des ad- lecteur est deux fois nourri : il
refublée d’une prothèse nasale cam- à la beauté célébrée, déjà mère de ses qui le sont tout autant, le poids jectifs aussi sophistiqués qu’inat- trouve un génie et découvre une
pant une Virginia bouleversante qui trois enfants. Ensemble Leslie et de sa stature d’érudit, la quasi- tendus, une syntaxe qui n’a pas voix. Il s’en réjouira. ■
ALE FIGARO jeudi 7 novembre 2019
3EN TOUTES datant de l’Occupation et prises à Marseille Rimbaud vu et célébré par Verlaine
en 1943. Pour son éditeur, « l’auteur évo- Le 27 novembre, Rivages publiera en pocheconfidences
que la frustration de n’avoir pas eu un l’ensemble des textes de Verlaine sur Rimbaud,
père présent au monde et à lui-même. son amant maudit, sous le titre Écrits sur
RimJauffret, père & fils Mais, grâce à ce livre, il veut sublimer baud. Un volume inédit sous sa forme, composé
Six ans après La Ballade de Rikers Island et cette enfance au cours de laquelle il par Andrea Schellino, et où l’on trouvera la
prédans la foulée de Microfictions II (prix Goncourt fut toujours aimé par ses deux pa- face à l’édition originale des Illuminations (1886),
de la nouvelle), Régis Jauffret reviendra début rents. Un itinéraire qui débouche, plus un chapitre de l’anthologie commentée « Les
2020 avec un roman d’inspiration autobio- de soixante-quinze années plus tard, Poètes maudits » , la présentation des Poésies CRITIQUEgraphique, centré sur la figure de son père. Point sur la lumière. » Papa paraîtra au Seuil complètes de Rimbaud et des textes
autode départ de cette quête : des images d’archives le 2 janvier. biographiques de l’auteur des Fêtes galantes. littéraire
La nostalgie des couples anciens
OLIVIER FRÉBOURG Souvenirs d’un père de famille dont la femme est partie un jour, sans préavis.
ASTRID DE LARMINAT de ses enfants. Leurs jouets aban- sur le front extérieur se partage en- Mais chassez la guerre, elle re- un peu de paix. Au pied de la
Vieradelarminat@lefigaro.fr donnés font comme des natures tre Carrefour et Monoprix. » vient au galop. Le couple devient ge, pas de honte qui vaille. OÙ VONT LES FILS ?
D’Olivier Frébourg, mortes. En hiver, il écoute les bruits un champ de bataille, et les en- Il était un jeune homme « enfumé
Une guerre sans héroïsme Mercure de France, N HOMME était amou- de tuyauterie dans les murs - le vent fants, un dommage collatéral. La de littérature ». Il a pris conscience
160 p., 15,50€.reux de sa femme. Ils souffle, le froid passe par les inters- Il tente d’ordonner le chaos de guerre entre hommes et femmes qu’à force de rêver de grandeur, il
avaient des enfants et tices. Pourvu qu’elle tienne, se dit- pensées que suscite sa débâcle. Le est sans héroïsme. On se torture n’avait pas honoré la « réalité
ruune maison de rêve, au il. C’est comme s’il se parlait à lui- divorce, la peste de son époque ? Il par avocats interposés. Les pas- gueuse » que Rimbaud chante à laUbout d’un chemin, au même. Il attend ses fils pour les est de la génération post-rock and sions les plus archaïques ressor- fin d’Une saison en enfer. « Je me
bord de la Manche. Mais à la fin consoler, et consoler en lui l’enfant roll, nourrie de variété française, tent. On veut se venger. Dire qu’on suis promis de ne plus faire de
d’un été, « elle était partie sans abandonné et déchu. Il avait rêvé de de mélodie sucrée, similaire aux se croyait civilisé. Il parle de son littérature », écrit Frébourg. Il en
préavis, d’un coup ». Des années recréer avec sa femme l’éden fami- enfants de la Restauration dénués honneur de mari et de père, sali. De fait encore en écrivant ce livre
emaprès, il se souvient. De sa stupeur, lial auquel il avait goûté dans son de la vitalité de ceux qui avaient la honte qu’il ressent lorsqu’il dé- preint de nostalgie. La nostalgie a
de sa douleur, de sa chute. Il y a de enfance en Martinique, ce « bonheur vécu l’aventure napoléonienne. En pose ses enfants à l’école, de l’hu- un charme fou. Dans une époque
belles scènes tristes dans ce texte profond, ample, souple d’une famille ces temps de paix bourgeoise, miliation devant le tribunal. Il parle stakhanoviste, elle porte les
coud’Olivier Frébourg qui mêle élé- qui se déploie comme une voile ». Ce l’amour était la dernière aventure. de sacré qu’on a bafoué, sans qu’on leurs d’un idéal. Apprendre à la
gamment confessions et rêveries rêve en se brisant l’a brisé. Faites l’amour, pas la guerre, sache bien ce qu’il veut dire. Il n’y conjuguer au présent et au futur,
d’un père solitaire. « Toute ma vie Une semaine sur deux, il retrou- avaient dit leurs aînés. a que dans les églises qu’il trouve c’est l’œuvre d’une vie. ■
de famille avait été ravagée. Ou plus ve ses fils. Devient un «
père-mèexactement, il subsistait des éléments re » qui se bat avec le siège auto et
du décor : la table de jardin, les chai- le baby cook, pousse un chariot
ses longues, le hamac, mais tous les king size sur des parkings de
superpersonnages avaient été balayés par marché. « Quand je pense que je suis
le vent mauvais. » Seul dans sa mai- parti avec elle sur les traces de
Heson trop grande, il attend le retour mingway à Cuba. Désormais, ma vie
Olivier Frébourg mêle élégamment confessions et rêveries
d’un père solitaire. MERCURE DE FRANCE
Ne jamais l’oublier
MORGAN SPORTÈS L’auteur rend
hommage à celle qu’il n’a pas su aimer.
nonce l’écrivain. Cette union de der-CHRISTIAN AUTHIER
nière minute eut lieu dans la
chamANS son très beau bre d’hôpital où Aude agonisa d’un
L’Aveu de toi à moi, long cancer. Elle tenait à ce que
Morparu en 2010, Morgan gan Sportès qui l’avait accompagnée
Sportès évoquait les dernières années, durant la mala-Dl’étonnant parcours die, puisse hériter ainsi plus
faciled’un Français qui s’engagea dans la ment de ses biens. En l’occurrence
SS, en déserta, fut déporté à Dachau d’un appartement à Saint-Ouen où
avant d’endosser à nouveau l’uni- le survivant écrira ce tombeau,
déforme allemand et de déserter enco- chirant requiem au chagrin altier.
re… Sportès rencontra cet « anar dé- « Perdre une personne qu’on n’a
voyé », qu’il surnommait « Rubi », pas su aimer est peut-être plus
accapar l’intermédiaire de la fille de ce- blant que d’en perdre une qu’on a
toului-ci, baptisée « Louis » dans le ro- jours adorée. » Nulle lamentation
ceman, qui fut sa petite amie à la fin des pendant dans ce livre qui reconstitue
années 1960. Après-guerre, Rubi la vie d’une femme « malade de son
écrivit dans Les Lettres françaises, fit enfance ». Si je t’oublie est un voyage
une discrète carrière dans le temps, un
kaléid’écrivain chez Julliard, doscope où se mêlent
mais conserva jusqu’à l’évocation d’un ParisSI JE T’OUBLIE
la fin – du moins en pri- disparu, l’adieu à la jeu-De Morgan Sportès,
vé – ses convictions nesse, les étranges échosFayard,
pronazies. Au-delà de que font résonner les320 p., 19,50 €.
ce personnage (Roger livres dans le réel pour
Rudigoz dont les édi- ceux qui les écrivent.
tions Finitude publiè- Démarches administrati- PARLESROUTES
rent en 2012 et 2014 ves, crémation et recueil de Sylvain Prudhomme
deux volumes de jour- des cendres : le cocasse
(Gallimard)nal intime salués par la côtoie le tragique, le
tricritique), L’Aveu de toi à vial croise la liturgie dans
moi était un hommage à ces moments presque
irune petite fille en ano- réels. Des prières, le
rak rouge fuyant vers signe de la croix
s’inviune forêt, Louis, qui ap- tent naturellement.
paraissait sur la couver- Un soir de Noël,
Sporture du roman. On re- tès descend une bouteille
trouve cette petite fille sur la de Drappier, le champagne préféré
couverture de Si je t’oublie, boule- de la défunte. Ailleurs, des cheveux
Créésilya10ans,lesPrixLanderneaudesEspacesCulturelsE.Leclercaccompagnentl’actualitéversant récit consacré à celle qui for- accrochés à un peigne la
ressulittérairetoutaulongdel’année.PourlePrixdesLecteurs2019,lejurydelecteursdesEspacesma avec Sportès un couple, chaoti- scitent. À sa manière, l’écrivain paie
Culturels E.Leclerc, présidépar PhilippeBesson,aux côtésdeMichel-Édouard Leclerc,que, désuni et fidèle. ses dettes. En recueillant «
pieusearécompensé«Par lesroutes»deSylvain Prudhomme.Ce couple entre le fils d’un Juif ment, comme du sang versé, l’illusion
d’Algérie et une fille de nazi ne s’est de son souvenir », il offre à Aude
marié que le 23 avril 2013. « Aude est une vie supplémentaire. Miracle de
morte le jour de son mariage », an- la littérature. ■
FRANCESCA MANTOVANI/GALLIMARD/OPALE
GALEC–26Quai Marcel Boyer–94200 Ivry-sur-Seine,642007991 RCSCréteil.
Ajeudi 7 novembre 2019 LE FIGARO
4 de quelque 900 pages où sont publier un recueil de nouvelles chez vingt ans. En 2011, Ligonnès est tement négligé, Patrick Leigh
abordés les figures mythiques, les Notabilia, Tout ce que je sais du accusé d’avoir massacré sa fa- Fermor fut un amoureux pas-ÇÀ voyageurs, la religion, la littérature temps. mille à Nantes. Il est toujours re- sionné de la Grèce. En témoigne
et le cinéma. cherché. Bruno mène sa propre cette heureuse réédition de
Bruno de Stabenrath enquête, mêlant ses souvenirs Roumeli, paru en 1966, second&LÀ
Des nouvelles de Petrovic et Dupont de Ligonnès et l’affaire. L’Ami impossible pa- volet du diptyque inauguré par
Nivat et la mémoire russe Passant du cocasse au tragique, En 1977, à Versailles, Bruno de raîtra en février, chez Gallimard. Mani. Rendez-vous donc en
Le 13 novembre, Fayard publiera le traitant de la guerre et des mystè- Stabenrath rencontre Xavier de Thessalie, en Crète, dans la vallée
tome II d’Histoire et mythes de la La Grèce res, le plus important écrivain ser- Ligonnès au lycée. Ils se décou- du Pénée et à Missolonghi, sur lesCRITIQUE mémoire russe, sous la direction be vivant, aux côtés de Svetislav vrent des passions communes. de Patrick Leigh Fermor traces de Byron. À paraître le
de Georges Nivat. Un fort volume Basara, Goran Petrovic vient de Une forte amitié les lie pendant Grand écrivain-voyageur, injus- 14 novembre, chez Bartillat.littéraire
Bernard Malamud n’est pas AFFAIRES ÉTRANGÈRES
seulement « le plus grand écrivain
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.frjuif américain avec Saul Bellow
et Philip Roth », ses nouvelles
penchent aussi du côté
de Henry James.
Relisez
le roi Conroy !
NCORE ! Savannah trompe. Il essaie de
reconstis’est à nouveau tran- tuer les morceaux d’un passé
ché les veines. Son en miettes. On se demande ce
frère court à son qu’on doit admirer le plus, lesEchevet, quitte la passages au souffle d’ouragan
Caroline du Sud pour se rendre ou les chapitres intimistes.
à New York. Avec une mère Conroy décrit un match de
comme la leur, il football, un déjeuner
n’est guère étonnant au Four Seasons, un
que la famille soit dîner mondain,
tralégèrement pertur- que les tourments de
bée : elle croyait que l’adolescence, les
les fleurs et les ani- désillusions de l’âgeL’oiseau parleur maux faisaient des adulte, s’attarde sur
rêves. Cela laisse des la beauté des étoiles.
traces. Quant au La vie est faite pour
père, n’en parlons kidnapper un mar-BERNARD MALAMUD Des nouvelles virtuoses à l’humour discret.
pas. Il tabassait sa souin blanc dans un
progéniture. « Si parc aquatique,
simple, sans effets de manche, mais l’East River. Un jour, un oiseau dé- Henry Wingo n’avait acheter un tigre duCHRISTOPHE MERCIER
sa dernière page est ornée d’une plumé se pose chez eux. Il s’appelle pas été un homme Bengale dans un
cirE PETITS commer- touche de fantastique : à la gare, Monsieur Schwartz, il parle, il est violent, je crois qu’il que ambulant, me- La vie «çants juifs du sud de Mendel et son fils rencontrent un très intelligent. Cohen accepte, en aurait fait un père nacer de lâcher un
est faite Manhattan aux prises certain Ginzburg, aux yeux étince- ronchonnant, de lui prêter la cage, merveilleux. » Stradivarius depuis
pour avec la misère, mais lants de rage, qui met Mendel au sur le balcon, du défunt canari. Tom, le narrateur, une terrasse don-Daussi de jeunes pein- sol, avant de finalement le laisser Monsieur Schwartz devient l’ami raconte leur histoire nant sur Centralkidnapper
tres américains découvrant les vé- accompagner Isaac dans le train. de Maurice, l’aide à progresser à à la psychiatre de Park, pour rédiger
un néneux sortilèges de Rome : dans Une fois le convoi parti, Mendel ne l’école. Cohen se met à le haïr. Un Savannah. Il revient son journal intime
marsouin Les Idiots d’abord (1963), son reverra plus Ginzburg sur le quai. jour, il le jette dans la neige. Quand sur leur enfance, ex- sur du sable mouillé.
deuxième recueil de nouvelles, Et la nouvelle s’arrête là, dans une Maurice découvre sa carcasse pu- plique ce qu’est le Le livre est poi-LES IDIOTS blanc dans
D’ABORD Bernard Malamud reprend le forme de suspension, de temps sus- tréfiée, et demande : « Qui vous a Sud profond, ressus- gnant, unique,
moun parc De Bernard Malamud, cocktail qui avait fait la réussite de pendu, au sens littéral du terme. On fait ça, Monsieur Schwartz ? », sa cite ces années en numental. On y
traduit de l’anglais aquatique, son Tonneau magique (1958). Et ne saura jamais qui était Ginzburg, mère lui répond : « Des antisémi- dents de scie, re- fournit une recette
(États-Unis) prouve, une fois de plus, la variété ni si Isaac est vraiment parti, ni si tes. » Point final. Mais Malamud en pousse le moment de canard sauvage.acheter par G. et S. de Lalène de sa palette, et qu’il n’est pas seu- Mendel, en train de mourir, n’a pas a dit plus que d’habitude et suggè- d’évoquer le plus Celle qui permet
et Patricia Duez, un tigre lement « le plus grand écrivain juif rêvé cette dernière péripétie. re au lecteur, dans un symbolisme terrible des secrets. d’apprivoiser le
Rivages, du Bengale américain avec Saul Bellow et Philip visible, que l’antisémitisme n’est Il faut attacher sa bonheur n’existe270 p., 22 €. D’une main légèreRoth », et sait sortir des ruelles pas l’apanage des « goys ». La nou- ceinture avant de pas. Ou bien il fau-dans
crasseuses de Brooklyn et du Car Malamud, indépendamment velle est une sorte de « tour de for- plonger dans ce ro- drait des milliers de
un cirque Lower East Side pour aller ravau- des décors misérables à peine dé- ce », car on y croit, et on s’attache man de fort tonnage pages. Il est urgent
ambulantder sur les terres de Henry James. crits, mais supérieurement évo- au personnage de l’oiseau-juif. qui reparaît dans une d’aller tenir la main»
Certes, dans la nouvelle qui qués, de la plupart de ses nouvel- Mais elle n’est pas la plus typique traduction révisée. de Savannah, dans
ouvre le volume, et lui donne son les, n’est pas un écrivain réaliste, du volume. Il date de 1986. Son impact est sa chambre d’hôpital. Elle vous
titre, Malamud est fidèle au ton qui mais un conteur dont l’effacement On préfère Malamud lorsqu’il toujours aussi impressionnant. attend. Vous n’avez pas encore
a fait sa réputation : un vieux Juif apparent débouche sur une sorte montre un tailleur juif aux prises Le romanesque y coule à flots. lu Le Prince des marées ? Vous
sur le point de mourir tente de de mystère, d’au-delà. Ses nou- avec son coupeur polonais et son Conroy, dans sa prose ample et ne savez pas la chance que
trouver l’argent nécessaire pour velles ne sont pas des tranches de repasseur italien, qui se haïssent soyeuse, ses dialogues qu’on a vous avez. Dans les prochains
envoyer chez son oncle, dans vie à la Carver, ni des mini-ro- sans se comprendre, et dont la envie de lire à haute voix, jours, vous n’y serez plus pour
l’Ouest, son fils attardé. Il ne cesse mans, orientés sur une chute, lutte incessante finit par faire convoque des bans de baleines personne.
de s’attirer rebuffade sur rebuffade, comme celles de Maupassant. Il mourir leur patron d’une crise blanches, des soirées de pleine
y compris chez un riche coreli- s’agit plutôt d’esquisses crayon- cardiaque. Ou lorsque, au cours lune, des terreurs ancestrales.
gionnaire, qui consacre ses « bon- nées d’une main légère, et qui lais- d’une de ses régulières incursions Voici « Luke le fanatique. Tom
nes actions » aux œuvres caritatives sent au lecteur toute latitude de les italiennes, il met en scène un jeune le raté. Savannah la cinglée » : LE PRINCE DES MARÉES
officielles, non sans lui proposer terminer, de leur trouver un sens. peintre américain pauvre amou- ce résumé est signé Maman. De Pat Conroy,
d’aller manger une cuisse de poulet Dans l’une d’elles cependant, reux de sa belle logeuse, peintre Alors la sœur devient poétesse, traduit de l’angais (États-Unis)
à la cuisine, avec les domestiques. L’Oiseau-Juif, il se montre excep- elle aussi, qui le torture morale- sombre dans la folie. L’aîné par Françoise Cartano,
C’est un rabbin généreux qui, sous tionnellement explicite. Le massif ment, jusqu’à une fin inattendue part pour le Vietnam. Tom est Albin Michel,
les invectives de sa femme, sauvera Harry Cohen, marchand d’ali- et qui témoigne de l’humour de au chômage et sa femme le 748 p., 24,90 €.
Mendel, en lui donnant son man- ments surgelés, sa frêle épouse, et Malamud, un humour souvent
teau neuf, qu’il pourra mettre au Maurice, leur fils pas très malin, présent, mais comme enfoui.
Maclou. Il s’agit d’une nouvelle toute vivent près de l’embouchure de lamud, ou le virtuose discret. ■
Une famille portugaise retenue à quai
LIDIA JORGE À Lisbonne, des frères et une sœur cherchent leur voie, fidèles aux rêves de leur père, armateur ruiné par le progrès.
SÉBASTIEN LAPAQUE plus sensible », selon Lidia Jorge. Santo, dans le bas de la ville, aux geait du pétrole, on allait désormais aux membres restés à quai après
slapaque@lefigaro.fr « Ah, todo o cais é uma saudade de abords du Tage où il fait bon attendre transporter de l’eau pour ceux qui avoir vu du pays. Il y a des
demi-haESTUAIREpedra ! » Le lecteur d’Estuaire est le retour de D. Sebastião quand il y a vendaient du pétrole. » biles, dans cette famille lisboète, et
De Lidia Jorge,
H ! Tout le quai est hanté par ce vers d’un bout à l’autre brume, « vienne-t-il ou pas ». Cette obstination du père éclaire des témoins du malheur d’être. De traduit du portugais
une nostalgie de du roman. Estuaire, c’est l’histoire le destin de ses cinq enfants, Alexan- tous, Edmundo est celui qui a le plus par Marie-Hélène Guerres coloniales« pierre ! », écrit Fer- d’une famille portugaise, quatre frè- dre, Silvio, Joao Vasco, Edmundo et bourlingué. Il a connu l’Afrique. Piwnik,
nando Pessoa dans res et une sœur, qui cherchent leur Ce sébastianisme traverse le onziè- Charlotte. À l’occasion d’une réu- Mais pas l’Angola et le Mozambique Métailié, A Ode maritime, un voie, chacun à sa manière, fidèle à me roman de Lidia Jorge. Âgé de nion de famille, Manuel Galeano des guerres coloniales. C’est au 232 p., 19 €.
poème de mille vers qu’il a attribué à l’étoile de leur père qui s’étiole dans 75 ans, veuf depuis vingt-sept ans, mobilise les ressorts de la vieille mé- Kenya et en Somalie, où les milices
Alvaro de Campos, son « masque le leur maison du Largo do Campo Manuel Galeano, le patriarche, de- lancolie portugaise pour dire la islamistes faisaient régner la terreur,
meure « quelqu’un de serein, un indi- grandeur des siens : « S’il est vrai que qu’Edmundo a vu la mort de près.
vidu robuste », malgré le poids du nous avons perdu nos bateaux et tout De la Corne de l’Afrique, où il menait
malheur. Entouré de ses enfants, il ce que nous possédions grâce à eux, une mission de paix, il est revenu
attend ce qu’il ne sait pas et il ne sait parce que nous vivions un rêve et avec trois doigts manquant à la main
pas ce qu’il attend. « Il avait vécu croyions en ceux qui le partageaient droite et l’envie d’écrire un roman LA
DU LUNDI AU JEUDI d’autres temps. » Oublié « le retour avec nous, du moins nous restent les grandiose et envoûtant dans lequel
DE 15HÀ16H des caravelles » naguère célébré par endroits où ils accostaient, et nous, son monde raconterait tous les COMPAGNIE Matthieu
Antonio Lobo Antunes, il essaye de qui sommes restés pour nous accom- mondes. Dans Estuaire, ce livre-vie Garrigou-Lagrange
maintenir en activité les deux der- pagner les uns les autres, comme une s’écrit sur les vers d’Ode maritime, DES ŒUVRES.
niers tankers qui lui restent d’une vraie famille. » tel un palimpseste. Et la voix de
flotte de cinq : Horizonte et Batalha. Cette confession vaut pour les ba- Fernando Pessoa prête à celle de L’esprit
En partenariat d’ouver- Cruelle, l’époque est à l’adaptation teaux, mais aussi pour les amours, Lidia Jorge ses plus beaux effets.
avec ture.franceculture.fr/ de toute chose. « Sur ces mêmes ba- les espoirs, les rêves. L’histoire du Tout Lisbonne est une nostalgie@Franceculture
teaux dans la cale desquels on char- clan Galeano est celle d’une tribu de pierre. ■
A
©R adio France/Ch. Abramowitz
NANCY CRAMPTON/OPALE/LEEMAGELE FIGARO jeudi 7 novembre 2019
5Gabriel Fauré et les poètes L’Europe de Marc FumaroliJournal inédit de Philippe Muray, « Pochothèque » regroupera
Ultima necat, entamé en 1978. Il les principaux essais d’Ernst Il avait mis en musique Hugo, Le 5 décembre, Gallimard pu-ÇÀ couvre les années 1989 à 1991. Jünger (1895-1998), dans un Théophile Gautier, Jean de bliera, sous la forme de beau
liPar ailleurs, la collection de po- volume de plus de mille pages, La Ville de Mirmont et surtout vre, un ensemble de textes de
che « Tempus » a réédité son qui ira de Lettre de Sicile au Verlaine. Le fabuleux mélodiste Marc Fumaroli tirés de préfaces,&LÀ
désormais classique L’Empire bonhomme de la Lune (1930) que fut Gabriel Fauré avait fait de colloques et de conférences,
du bien, essai iconoclaste paru à Les Ciseaux (paru en 1990), l’objet d’une superbe étude de sous le titre L’Art en Europe. On
Le Journal en 1991. en passant également par La Vladimir Jankélévitch parue y retrouvera Rubens,
Fragode Philippe Muray Paix, Le Traité du rebelle (1951) dans les années 1970 (Fauré et nard et les peintres liés, au DOCUMENTe eLes Belles Lettres viennent de Ernst Jünger à l’essai et aussi Le Mur du temps l’inexprimable). Elle sera réédi- cours des XVII et XVIII siècles,
publier le troisième volume du Le 13 novembre, la collection (1959). tée chez Plon, le 21 novembre. à la vie diplomatique. littéraire
follet, paru en 1931, où il apparaît
sous le nom d’Alain Leroy, et
magistralement adapté une trentaine « Je serai
d’années après par Louis Malle,
avec un Maurice Ronet qui crève
non pas le miroir, mais l’écran. Les
derniers mots de Leroy, juste avant sérieux l’issue fatale : « La vie n’allait pas
assez vite en moi, je l’accélère. La
courbe mollissait, je la redresse. Je
suis un homme. Je suis maître de ma
peau, je le prouve. » La légende était comme née.
Rigaut n’avait-il pas prophétisé,
avec un certain humour : «
Essayez, si vous le pouvez, d’arrêter
un homme qui voyage avec son sui-le désir »
cide à la boutonnière » ?
Rapidement, l’amateur de fêtes
somptueuses, de voitures rapides,JACQUES RIGAUT Une biographie
de femmes cossues et d’alcools
forts a rejoint cette trinité desfouillée retrace le destin tumultueux
Années folles, aux côtés de deux
autres suicidés lumineux : Renédu plus dadaïste des poètes.
Crevel et Jacques Vaché, avec pour
prophète et franc-tireur Arthur
THIERRY CLERMONT une Américaine fortunée, Rigaut, Cravan.
tclermont@lefigaro.fr 26 ans, défia le miroir pour passer Curieusement, Rigaut n’avait
de l’autre côté. Ce qu’il relata plus pas eu droit jusque-là à une
moOUT DRAME a un pré- tard dans un de ses rares écrits : nographie digne de ce nom.
Inlude, tout épilogue a ses « J’ai pris un léger élan et, le front justice réparée depuis avec ce fort
prémices. Pour le poète en avant, j’ai traversé la glace. Ce volume très fouillé, touffu et
satudadaïste Jacques Rigaut, fut facile et magique – une légère ré de références et d’incises,T ce fut le 20 juillet 1924, coupure au front, blessure imper- auquel Jean-Luc Bitton a consacré
sur le littoral nord de ceptible et fatale. De- avec acharnement une quinzaine
Long Island, à Oyster puis, au lieu que chaque d’années.
Bay. Une bourgade de miroir porte mon nom Que reste-t-il aujourd’hui de
JACQUES RIGAUT, villégiature, célèbre comme autrefois, c’est lui, qui avait annoncé : « Je serai
LE SUICIDÉ pour la résidence d’été moi qui de l’autre côté un grand mort » ? Quelques
forMAGNIFIQUEqu’y possédait le pré- vous réponds, c’est moi mules bien frappées au coin de
De Jean-Luc Bitton,
sident Theodore Roo- qui vous instruis, c’est l’absurde et de la provocation, deGallimard,
sevelt, et connu des moi qui vous modèle. » faux aphorismes, le tout nimbé708 p., 35 €.
admirateurs de Tho- Son double, Lord Pat- d’un destin qui le rapprocherait
mas Pynchon, qui y chogue, qui tient de plus d’un Kurt Cobain ou d’un Ian
avait étudié, à quel- Gatsby et d’un Mon- Curtis que d’un Lautréamont ou
ques encablures de sieur Teste à l’envers, d’un Laforgue. Certains des mots
Glen Cove. Un lieu était né. La schizophré- de celui qui s’était surnommé
paisible qui s’ouvre sur nie qui le guettait avait « l’Antéchrist coiffé d’un entonnoir
une vaste baie, avec trouvé une nouvelle de gramophone » ont passé les
anses basses maisons de proie. nées et le siècle, que l’on se
transbois, ses églises du met comme des mots de passe ou
e « Je serai XVIII siècle, ses bar- des mots d’ordre. Quelques
exemun grand mort »casses colorées. C’est ples : « Je ne me trouve pas en
delà que Rigaut Cinq ans plus tard, l’ar- hors de l’ennui. L’ennui, c’est la
véséjournait, invité par change maudit, fasciné rité, l’état pur » ; « Le bonheur est à
Jacques Rigautle New-Yorkais Cecil par le vide, se donnait n’aura publié qu’une dizaine de Son aura et la postérité de son droite, à gauche le malheur et
photographié parParker Stewart, dans son luxueux la mort, d’une balle en plein cœur, textes dans des revues d’avant- nom, il les doit à son proche ami maintenant tendez l’autre joue. »
Orchard Cottage. Ce jour d’été à la Vallée-aux-Loups, alors qu’il garde, entre 1920 et 1923, parmi Drieu La Rochelle. L’auteur de Rê- Man Ray vers 1926. Et, plus connu, parce que aussi
laMAN RAY/PHOTOTHÈQUE MAN brûlant, alors qu’il s’est installé suivait une cure de désintoxica- lesquelles Littérature, créée par veuse bourgeoisie lui avait consacré pidaire que superbe : « Je serai
séRAY/TELIMAGE/ADAGP/PARIS 2019aux États-Unis après avoir épousé tion. Durant sa courte vie, Rigaut Breton, Soupault et Aragon. pas moins de trois textes, dont Feu rieux comme le plaisir. » ■
La Bruyère : le roi, naturellement
JEAN-MICHEL DELACOMPTÉE Portrait d’un auteur trop souvent négligé parmi les écrivains du siècle de Louis le Grand.
un La Bruyère politique, comme parfois rendu suspect aux yeux des roli l’a même qualifié de « morne sons qu’ils furent aimés, parce queSÉBASTIEN LAPAQUE
slapaque@lefigaro.fr Pierre Boutang a naguère proposé nostalgiques de ce que Philippe prosateur ». Pourquoi « morne » ? la justice et le bien commun étaient
un La Fontaine politique ? Dans un Ariès, dans Un historien du diman- Peut-être parce qu’il aimait le roi et l’habitude et la raison d’être de la
ANS le commando de vif petit dialogue qui ouvre le livre che, a nommé le « modèle anarchi- que personne, sous le soleil des dé- dynastie ; devant eux, dans
echoc formé par les de Jean-Michel Delacomptée, un que et royal du XVI siècle ». mocraties marchandes, ne daigne Le Prince, Machiavel s’incline,
adPortrait de Jean moralistes français du quidam qualifie l’auteur des Ca- Jean-Michel Delacomptée rap- entendre cet attachement. Un met que sa mécanique féroce ne
e de La Bruyère, XVII siècle - avec des ractères de « républicain ». Pour- pelle qu’on l’a tour à tour dit réac- La Bruyère politique es- vaut pas pour leDpremières gâchettes quoi pas. Encore faudrait-il préci- tionnaire, misanthrope, misogyne. attribué à Caspar quissé par Jean-Michel royaume des lys, où le
eNetscher (XVII ). nommées Pascal et La Rochefou- ser que ce sont les rois capétiens Dans Le Poète et le Roi, un livre ra- Delacomptée permet- consentement popu-LA BRUYÈRE,
JOSSE/LEEMAGEcauld -, La Bruyère (1645-1696) qui ont acclimaté dans le très geur contre Louis XIV, Marc Fuma- tra peut-être un jour de laire répondPORTRAIT
occupe une place à part. Peut-être chrétien royaume ce sentiment comprendre que la dé- DE NOUS-MÊMES fidèlement à la
légitiparce qu’il est un tard venu. Dans « républicain » théorisé par Jean mocratie est non seule- De Jean-Michel mité, c’est-à-dire à
Delacomptée,La Bruyère, portrait de nous-mê- Bodin au sortir des guerres de Re- ment le régime de l’invention juste du
Robert Laffont, mes, Jean-Michel Delacomptée ligion. Avec Pascal, La Bruyère « l’âge de l’homme », pouvoir. Le résultat de
208 p., 18 €.souligne qu’il a publié Les Carac- comme le dira le Napo- ce dialogue s’appelle
tères en 1688, plus de trente ans litain Giambattista Vico l’autorité ; une
doctrieLa démocratie après la prise de pouvoir person- au XVIII siècle, le rè- ne de l’autorité, à“nelle de Louis XIV en mars 1661. gne du n’importe qui, moins d’être abstraiteest non seulement
Tous les chefs-d’œuvre du Grand mais surtout un systè- ou tyrannique, doit lale régime de « l’âge
Siècle avaient paru avant le sien et me caractérisé par l’in- discerner à la jonction
de l’homme », le soleil des Bourbons était à son complétude et « l’ab- de cet amour du Prince
couchant. Une autre qualité classe sence de roi », ainsi que pour le peuple, et demais surtout
le bon La Bruyère à part : il aimait l’a magnifiquement ex- l’amour du peuple quiun système caractérisé
le roi. Boileau et Racine l’aimaient pliqué un jour Emma- s’assure que le Prince
par l’incomplétude eux aussi, mais ils penchaient du nuel Macron. veut son bien. (…) Il
côté de Port-Royal, ce qui faisait et « l’absence de roi » faut donc, et très vite,
Verve, amourd’eux des dissidents de l’intérieur. réinventer la politique”La Bruyère, lui, aimait le roi sans Il y a de la douceur, moderne de justice
partage, comme vingt autres croyait assurément que la guerre dans Les Caractères de française, et d’amitié,
millions de Français à l’époque : civile est « le plus grand des La Bruyère, un peu de dont tu parles. »
Jean-Michel Delacomptée a du maux ». S’il a pu « prévoir » la Ré- moquerie, de l’agilité, de la verve, Notre temps n’a certes pas
mal à élucider ce royalisme tran- volution française, sentant, à de la grâce, de la drôlerie, de la connu la Fronde, ni pour le
moquille et naturel, tant il est devenu l’instar de Vauban, que l’égoïsme vérité, mais aussi beaucoup ment de révolution sanglante,
étranger à notre époque de mé- des Grands allait entraîner l’ef- d’amour. Cet amour était le régi- mais l’atroce crise des « gilets
jaufiances réciproques entre la Place fondrement de tout l’édifice, il n’a me commun sous le sceptre des nes » doit de toute urgence nous
et le Palais. pas pu la désirer. Ce « styliste hors Capétiens, comme le rappelait faire revenir vers cette idée toute
Il y a beaucoup de lumière, dans pair », ce « moraliste » renseigné Pierre Boutang dans un dialogue française de justice et d’amitié,
La Bruyère, portrait de nous-mê- sur l’humaine condition, précep- avec Maurice Clavel publié dans dont le sourire de Jean de
mes, et les flammèches d’une pos- teur, pédagogue et homme de let- La Nation française en 1956 : « Nos La Bruyère, nous fait comprendre
sible « politique » de La Bruyère. tres n’a jamais été un esprit fron- rois, dis-tu, furent légitimes, parce Jean-Michel Delacomptée, reste le
Pourquoi pas oser jusqu’au bout deur - voici l’autre raison qui l’a qu’ils surent se faire aimer… Di- gardien pour la suite des siècles. ■
Ajeudi 7 novembre 2019 LE FIGARO
6
Foire de Brive : le rendez-vous des lauréatsON EN
eLa rentrée littéraire est aussi nant d’écrivains : plus de 300 ! çaise), Sylvain Prudhomme (Prix Quentin. Cette 38 édition seraparle
une affaire de salons. Cela a On croisera la plupart des Femina), Louis-Philippe Dalem- présidée par Éric Fottorino. Les
commencé par Le Livre sur la grands prix d’automne – les lau- bert (Prix de la Langue fran- beaux rendez-vous ne
manquePlace, à Nancy, qui ouvrait le bal, réats comme les déçus. Il y aura çaise), ou Amélie Nothomb (fi- ront comme cette « nuit
CostaL’UNE DES PLUS GRANDES et la saison se clôturera par Sylvain Tesson (Renaudot naliste malheureuse du Gavras ». Et, comme chaque
MANIFESTATIONS ACCUEILLE la Foire du livre de Brive, du 8 2019), Éric Neuhoff (Renaudot Goncourt). Place aussi aux bel- année, un auteur battra tous les
300 AUTEURS, OUVRE DU 8 HISTOIRE au 10 novembre. La ville ac- essai), Laurent Binet (Grand Prix les découvertes telles que Vic- records de dédicaces : ChristianAU 10 NOVEMBRE. ELLE CLÔTURE
LA RENTRÉE LITTÉRAIRE. cueillera un nombre impression- du roman de l’Académie fran- toria Mas, Victor Jestin et Abel Signol. MOHAMMED AÏSSAOUIlittéraire
L’Occupation n’en a pas fini
de livrer ses secrets
ESSAIS Trois livres signés par des historiens suivent le destin d’hommes
Une sentinelle allemande, ordinaires. La meilleure façon de comprendre la complexité de cette période.sur les côtes
de la Manche, en 1940.
À Quimperlé, une Itinéraire d’un salaud ordinaire
française (AEF). Une époque où la l’Autre ». Après un court passage PAUL FRANÇOIS PAOLIbavure de la Libération République radicale-socialiste fer- à l’Action française, il rejoint le PPF
FABRICATION XÉCUTÉ pour trahison me les yeux sur les exactions des de Doriot. Sa passion de l’uniforme
D’UN COLLABO,
JACQUES DE SAINT VICTOR d’abord résistant à Toulouse, où il en octobre 1944 à l’âge concessions commerciales qui ins- le mène dans la LVF, puis l’amène LE CAS
fréquenta le réseau de l’antifascis- de 52 ans, Joseph Lapor- tituent le travail forcé pour exploi- à traquer les résistants dans JOSEPH LAPORTE
E 9 AOÛT 1944, au ma- te italien Silvio Trentin, puis, te était un homme d’ap- ter les richesses du Congo. Cette l’Aveyron. De Philippe Secondy,
tin, un commando de après une dénonciation, il se réfu- Eparence banale. Il n’était forme extrême d’oppression que Laporte ayant fort peu écrit surCNRS Editions,
FFI surgit dans la mai- gia à Quimperlé, où il deviendra ni un héros du feu dévoyé comme Gide dénonça dans son célèbre son itinéraire, il est difficile de se 275 p., 23€.
son d’un modeste em- l’un des adjoints du chef du ma- Darnand, le chef de la Milice, ni un Voyage au Congo en 1928 ne révul- faire une idée de ce qu’il pensait L ployé de l’organisation quis local, Louis Rivière, un in- littérateur de talent comme Lucien se pas Laporte, sous-officier chargé de ses propres engagements et
Todt à Quimperlé. Ils se précipi- dustriel au tempérament exécra- Rebatet ou un poète comme Ro- de la « pacification » de ce pays. comment il les justifiait. Le moins
tent au premier étage où Adolphe ble, qui sera brièvement inquiété à bert Brasillach. On a envie de dire Fier de sa mission, il considère que qu’on puisse dire est qu’il n’est pas
Fontaine se rase la barbe. Revol- la Libération par la veuve Fontai- de lui qu’il était un « salaud ordi- les « nègres » doivent se courber un intellectuel. Ce qui semble
l’attiver au poing, un officier des FFI, ne. Mais le témoignage de Brune- naire », un médiocre qui s’est sous le faix de la Civilisation dont il rer avant tout, c’est le baroud et la
dénommé Rivière, l’arrête bruta- rie, qui a fait partie du commando cherché une stature de héros et a est un digne représentant. guerre. Le plus discutable dans ce
lement, sous les yeux de sa femme ayant arrêté Fontaine, l’inno- cru la trouver en portant l’unifor- livre, c’est le lien quasiment
génétiLe baroud et la guerreet de son petit-fils qui entend centera. Chez les Brunerie, cet me allemand en 1944 alors qu’il que que l’auteur établit entre
l’hisqu’on va fusiller son « pépé » le épisode a toujours été plus ou avait servi son pays en 1914. L’auteur nous rappelle à l’occasion toire de l’Aveyron, fief de la
contresoir même. De fait, en fin d’après- moins occulté. C’est sur cet homme sans enver- ce que fut la guerre du Kongo-Wa- révolution et pays de Louis de
midi, après avoir été traîné au gure que Philippe Secondy mène ra, où des dizaines de milliers d’in- Bonald, et l’idéologie fasciste de
Un exploit heuristiquecouvent du « Bel Air », Fontaine l’enquête dans Fabrication d’un digènes se révoltèrent contre la Doriot, comme si la première
préest sorti de sa geôle par les FFI et Avec une réelle audace, Grégoire collabo. Le cas Joseph Laporte brutalité coloniale à laquelle coopé- disposait à la seconde. Dans son
placé contre un mur de la cour. Kauffmann a décidé d’ouvrir les (1892-1944). En retraçant l’itiné- ra Laporte. De retour en France et Histoire du fascisme, Fabrice
Un groupe de « Patriotes » le met armoires, à la recherche des se- raire qui va mener cet orphelin né en Aveyron, Laporte découvre le Le Moal a montré au contraire que le
en joue. Fontaine a juste le temps crets de l’Hôtel de Bretagne, et ce dans l’Aveyron jusqu’à la Légion nationalisme, dont la violence le fascisme mussolinien dont Doriot
de crier : « Vive la France ! » Une qu’il découvre fait froid dans le des volontaires français (LVF), qui séduit. Selon Secondy, cet engoue- est un émule s’inspirait fort peu de
rafale de mitraillette le frappe en dos. Il illustre mieux que tout récit HÔTEL part seconder la Wehrmacht en ment idéologique lui aurait permis Bonald ou de Maistre et bien plus du
DE BRETAGNEpleine poitrine et l’abat. général une page complexe de URSS, l’auteur nous propose une de continuer à faire la guerre, mais radicalisme jacobin de 1793.
SuggéDe Grégoire Pourquoi les FFI de Quimperlé notre passé, avec ses résistants de enquête passionnante et une thèse cette fois contre « l’ennemi inté- rer une sorte de filiation entre la
Kauffmann, ont-ils tué avec autant de célérité la « dernière heure » qui ont contestable. L’enquête nous em- rieur ». Sa haine des communistes, culture traditionaliste
contre-révoFlammarion, un petit employé qui n’a appa- beaucoup de choses à cacher. mène sur les traces d’un personna- des Juifs et des francs-maçons lutionnaire et les errements
crimi432 p., 22 €.remment rien d’un dangereux À un moment où la discipline ge qui a découvert sa « vocation succèdent à son mépris des coloni- nels de Joseph Laporte relève
peut« collabo » ? À partir de ce fait di- historique traverse une crise pro- guerrière » dans les tranchées sés, explique l’auteur, pour qui être plus de l’idéologie que de
vers presque banal, une exécution fonde, et où « l’histoire globale » de 14, puis en Afrique équatoriale Laporte est habité par « la haine de l’histoire. ■
sommaire comme il y en eut un se révèle le plus souvent une
impeu partout en France en cet été passe idéologique, cette approche
1944, l’historien Grégoire Kauff- « par le bas », celle de la «
micromann bâtit un remarquable récit, histoire », s’avère en revanche Vichy : la faillite d’un Étatà la fois profond et courageux, qui très fructueuse. Ici, elle nous
fanous plonge au cœur des ambi- miliarise avec la France de
l’enguïtés de la Libération. Ce livre, tre-deux-guerres marquée par la ÉDOUARD DE MARESCHAL rafle du Vél’ d’Hiv’ ; autant de d’État qui ont pris en charge le
edemareschal@lefigaro.frmis en scène de façon très person- montée des extrêmes, puis celle stigmates d’une période où les lois Commissariat général à la question
nelle, renouvelle avec talent le de l’occupation. Elle ramène au françaises les ont mis en danger de juive. Il découvre aussi une
genre de l’enquête historique. Par véritable travail de l’historien. IFFICILE pour un his- mort. continuité frappante entre
l’adsa grande méticulosité, il fait pen- Celui de faire comprendre et non torien d’aborder une Dans La leçon de Vichy, Pierre ministration vichyste et celle qui
eser – pour le « court XX siècle » – de juger. Certes, comme le rappe- période qu’il a vécue Birnbaum raconte combien suit l’épuration. Pierre Birnbaum
à l’étude qu’avait entreprise Nata- lait Carlo Ginzburg dans Le Juge et dans sa chair. Pen- l’épisode «vichyste » a ébranlé sa en déduit, dans la veine de Gérard
lie Zemon Davis au sujet d’une l’Historien, les deux professions D dant des années, conception de l’État. Fasciné par Noiriel, que « Vichy s’enracine
histoire de substitution de per- sont proches. L’une et l’autre Pierre Birnbaum a malgré lui oc- les grands corps d’État et la haute dans une solide tradition
réactionsonne dans un petit village de cherchent des preuves. Mais elles culté ce qu’il avait traversé sous la fonction publique, il était persuadé naire antisémite » déjà présente
LA LEÇON el’Ariège à la Renaissance, un récit se distinguent par leur objectif : France de Vichy. Né en juillet 1940 que le modèle français incarnait le sous la III République.
DE VICHY
puisant dans les archives à la re- « réduire l’historien au juge, c’est de parents juifs polonais, il fut le meilleur rempart contre les vio- Paradoxalement, c’est cetteDe Pierre Birnbaum,
cherche de ce qui fut probable- simplifier et appauvrir la connais- contemporain de la loi du 3 octo- lences et l’arbitraire. « continuité » qui a permis à laSeuil,
ment une terrible erreur judiciai- sance historique », écrivait le bre de la même année sur le statut France de se relever, à la Libéra-256 p., 20€. Une continuité frappantere. Hôtel de Bretagne est une sorte « pape » de la micro-histoire. des Juifs et passa ses premières tion, l’ordonnance du 9 août 1944
de Retour de Martin Guerre de La leçon mériterait d’être médi- années caché avec sa sœur dans Mais, dès les années 1970, alors que reprenant certaines normes
édicl’Épuration. tée de nos jours. Kauffmann ne une famille de fermiers des le passé vichyste émerge, notam- tées sous Pétain (le statut de
Ce travail est encore plus tou- tombe jamais dans ce piège ; il est Hautes-Pyrénées. ment par les travaux de Robert la fonction publique, par
exemchant quand on découvre que au contraire toujours nuancé, Dans un récit sensible écrit à la Paxton, Pierre Birnbaum réalise ple). Mais elle a aussi eu pour
Grégoire Kauffmann est directe- avouant ses doutes, évitant de première personne, Pierre Birn- que cet État fort, à la Max Weber, conséquence d’épargner de
ment impliqué dans cette triste passer du conditionnel à l’in- baum plonge dans son histoire n’a pas su être un rempart contre grands commis de l’État qui
affaire. Son grand-père maternel, dicatif, et ce sont toutes ces pré- familiale, dont il tire des leçons le totalitarisme. auraient pu être inquiétés à la
l’architecte Pierre Brunerie, petit cautions, participant à la amères. Son père exproprié de sa Les structures étatiques répu- Libération, souligne l’auteur. Ce
« titi » parisien ayant fait son construction même d’un récit ha- cartonnerie parisienne, le mot blicaines ont édicté des lois racis- qui a préparé le terrain aux
« trou » à Quimperlé, où sa femme letant, qui font d’Hôtel de Breta- « juif » tamponné sur leurs papiers tes que l’administration s’est bombes à retardement que furent
possédait l’Hôtel de Bretagne, a gne un exploit heuristique et un d’identité, leurs noms inscrits sur employée à mettre en application, l’affaire Bousquet ou le procès
fait une guerre exemplaire. Il fut véritable bonheur de lecture. ■ la liste des personnes visées par la écrit-il. Ce sont des conseillers Papon. ■
A
SCHERL/SUDDEUTSCHE ZEITUNG/RUE DES ARCHLE FIGARO jeudi 7 novembre 2019
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINELes gens adorent être
Retrouvez sur Internet indignés : ça leur donne la chronique
« Langue française »de l’émotion et provoque 956
C’est le nombrede l’excitation SUR
WWW.LEFIGARO.FR/ de pages du volume Contrepoint à la ligne, JONATHAN COE, AU QUOTIDIEN MADRILÈNE
LANGUE-FRANCAISE réunissant les écrits du pianiste Glenn Gould, « ABC », À L’OCCASION DE LA TRADUCTION
présentés et traduits par Bruno Monsaingeon. EN VUEDE « MIDDLE ENGLAND » @
À paraître le 14 novembre dans la collection (« LE CŒUR DE L’ANGLETERRE »)
« Bouquins » (Robert Laffont). littéraire
BDLa fabrique
Le cap des 50 ans
On ne se voit pas vieillir.
L’année de ses 50 ans pourtant, des tyrans après avoir perdu son père,
sa mère et son travail, Yvan
se rend compte qu’il n’est plus un OLIVIER GUEZ Pour la première fois jeune homme. Sa femme travaille
en Asie, ses enfants ont quitté sont rassemblés dans un seul livre les portraits
la maison. Le voilà seul. Étienne
Davodeau, qui a écrit et dessiné edes pires dictateurs du XX siècle. ce beau petit roman graphique
à la française, imagine que
son personnage se retire
met comme une PME familiale. Ce dans un chalet de montagne. MOHAMMED AÏSSAOUI
maissaoui@lefigaro.fr portrait double écrit par Bernard Un lieu qu’il connaît bien. Avec
Bajolet, ancien patron de la DGSE et sa bande d’amis de jeunesse, il y a
E DÉFI est inédit : rassem- auteur de Le Soleil ne se lève plus à passé tant de vacances joyeuses.
bler en un volume le por- l’est, illustre à merveille ce qu’est Mais cette fois, c’est différent.
trait incisif d’une vingtai- capable de faire un tyran pour gar- Yvan déblaie la neige, casse
ne de dictateurs qui ont der le pouvoir : « Principal responsa- des bûches, sent que son corps
eL tous sévi au XX siècle. ble de ce désastre (une guerre civile est rouillé. Dans la grange, trois
Pourquoi cette période ? « (…) Ja- qui a vu un demi-million de morts, piles de cartons attendent d’être
mais les dictateurs n’ont autant proli- fait fuir le tiers de la population et triées : les affaires de ses parents,
féré qu’au siècle dernier, comme si le déplacé un autre tiers à l’intérieur de ses enfants, les siennes.
LE SIÈCLE progrès et la technique, ses deux ma- du pays), Bachar el-Assad n’a pas Avec humour, d’une plume fine,
DES DICTATEURS trices, s’étaient retournés contre hésité à utiliser l’arme chimique l’auteur met en scène un homme
Sous la direction lui », écrit Olivier Guez, l’auteur de contre son propre peuple, à faire jeter qui pour une fois décide de ne pas
d’Olivier Guez, La Disparition de Josef Mengele, Prix des barils d’explosifs sur les zones re- « se changer les idées »
Perrin/Le Point, Renaudot, qui a dirigé cet ouvrage. belles, à envoyer des dizaines de mil- mais d’affronter sa fragilité
464 p., 22 €. Autant le dire tout de suite : c’est une liers d’opposants en prison, dont et les questions que lui impose
œuvre titanesque et salutaire. Com- beaucoup ont été exécutés ou ont suc- ce passage à vide. On pense
Lénine prononce un discours sur la place Rouge à l’occasion du premier me si lire ces parcours – qui se rejoi- combé sous la torture. » à Vincent, François, Paul et
anniversaire de la Révolution d’Octobre, le 7 novembre 1918. gnent en de nombreux points – nous les autres de Sautet. Une réussite.
« Ratés mythomanes » aidait à mieux comprendre notre A. L.
monde. Le Siècle des dictateurs n’est Le mode d’emploi du dictateur est ils n’étaient rien ou pas grand-chose. Zaïre » (par Jean-Pierre Langellier),
pas une encyclopédie, mais un tra- aussi simple que terrifiant : « Aussi- Des illuminés, des marginaux, des dont le nom signifie « poussière »,
vail de décryptage et d’analyse sa- tôt, l’opposition est bannie, les médias passe-muraille ; des agitateurs ou des mère indigente, père inconnu, en
crément bien écrit. et les intellectuels censurés, ses adver- militaires frustrés qui rongeaient leur passant par Tito (par
Jean-ChristoMussolini, Staline, Hitler, Franco, saires exilés, enfermés, torturés ou as- frein dans des cantonnements de pro- phe Buisson), enfant agité, apprenti
Pétain, les trois Kim, Tito, les Duva- sassinés. Il dissémine des mouchards vince : ces ratés mythomanes et revan- mécanicien serrurier, père
alcoolilier, Castro, Pinochet, Saddam Hus- afin d’épier la société et encourage la chards ne se seraient jamais approchés que, mère de quatorze enfants dont
sein… La galerie de portraits mons- délation. Le guide suprême surveille du pouvoir sans un coup de pouce (ou huit mourront à la naissance ou en
trueux débute avec Lénine (1870- aussi ses surveillants : plus rien ne lui de pied) du destin. Les dictateurs sur- bas âge. Chaque chapitre dissèque le
1924), « Le prophète du échappera », résume Olivier Guez gissent toujours du chaos – conflits, dictateur au pouvoir : enfance, soif de
totalitarisme », par Stéphane Cour- dans la préface. révolutions, crises économiques », puissance, trahisons, terroriser pour
tois, et s’achève par le duo Assad, le Comment fabrique-t-on un dicta- souligne Olivier Guez. Cela saute aux régner… Des photographies égrènent LES COULOIRS AÉRIENS
père, Hafez (1930-2000) et Bachar, teur ? Là, aussi, on retrouve un ter- yeux pour la plupart des portraits : de ce livre, à la fin de chaque portrait, D’Étienne Davodeau,
54 ans, toujours à la tête de la Syrie, reau commun, même si, bien sûr, Kadhafi, le Bédouin (par Vincent Hu- une bibliographie permet d’aller plus Futuropolis,
un pays en ruine que l’on se trans- chaque cas est unique : « À l’origine, geux), à Mobutu, « Le prédateur du loin. Un ouvrage magistral. ■ 110 p., 19 €.
BED BUG Bridget Jones après #MetooDe Katherine Pancol,
Albin Michel,
347 p., 19,90 €. KATHERINE PANCOL La romancière invente une tragi-comédie romantique et féministe.
à son habitude, elle se sert de sa plume faire bonne impression ? Mais vous lon jaune et souliers marron « im- Avec Bed Bug, Pancol interroge,ALICE DEVELEY
comme d’un thermomètre de notre n’êtes pas une imprimante ! » Incapa- mondes », tombeur de ces dames. avec une impertinence teintée àadeveley@lefigaro.fr
temps. Après les mouvements #Ba- ble de s’engager et de pleurer, Rose a l’eau de rose, les rapports
hommeConte de fées cruelUE VAUT le dernier Ka- lanceTonPorc, #MoiAussi, elle a ainsi de plus la fâcheuse tendance à penser femme. En cela, le personnage de
therine Pancol ? Deux trouvé un terreau fertile à son imagi- à des choses gênantes quand il ne le Évidemment, l’amour est un naufra- Rose, princesse désillusionnée qui
ans après Trois Baisers, nation et a décidé de parler de fem- faut pas. Exemple : en rendez-vous ge. Pancol crucifie le prince charmant se soigne, est intéressant. Son passé
septième roman d’une mes, de féminisme et, naturellement, galant, elle imagine la forme du sexe et enfonce même le clou en le trans- violent éclaire très bien son pré-Qtragédie humaine com- d’hommes. Bed Bug, c’est l’histoire du garçon qui lui fait face. Mais les formant en cochon. « Une fille indé- sent. Cependant, le ton reste
soumencée en 2006, d’une Bridget Jones post #Metoo. obsessions de Rose ont une raison. Sa pendante qui gagne sa vie n’a pas be- vent caricatural. Alors que Rose
l’auteur renoue avec les Rose Robinson a 29 ans. Cher- mère est une croqueuse d’hommes et soin d’un garçon pour haleter. Après parle de sa peur de s’engager, une
ingrédients de ses succès. Il est tou- cheuse au CNRS, elle est, par son étu- sa grand-mère, qui vit avec elle et sa tout qu’est-ce qu’un garçon ? Qu’a-t-il femme lui répond : « C’est parce
jours question de cœurs brisés, de des lucioles, sur le point de trou- fille, lui répète qu’il faut s’en méfier. de plus qu’une fille ? À part ce truc… », qu’on est habituées à ce qu’on nous
d’écorchés vifs et d’âmes révoltées. ver un remède au cancer. Sérieuse, la Alors Rose se gave de téléfilms aux s’interroge Rose. Oui, le conte de fées traite mal. Ce sont des milliers
d’anCela étant, pour son retour en librai- jeune femme qui veut se rendre « uti- bons sentiments et s’imagine devenir est cruel. Ici, tous les hommes - ou nées de femmes non respectées qui
rie, la romancière donne la parole à un le » est aussi très fragile. Chaque se- la future femme de tous les messieurs presque - sont des loups pour les fem- gisent en nous. » S’il s’agit d’une
satout nouveau personnage dans le Paris maine, elle paie un psy pour enten- qu’elle rencontre. Enfin surtout de mes. Mais cette relation soumission- tire du féminisme, Bed Bug est
aset le New York d’aujourd’hui. Comme dre des phrases du type « Vous voulez son collègue. Le beau Léo au panta- domination est-elle inévitable ? surément réussi. ■
1livreacheté 4repd tribués=
Des écrivains s’engagent
Philippe Besson Karine Giebel Véronique Ovaldé
Françoise Bourdin Philippe Jaenada Camille Pascal
Michel Bussi Yasmina Khadra Romain Puértolas
Adeline Dieudonné AlexandraLapierre Jacques Ravenne
François d’Epenoux Agnès Martin-Lugand Leïla Slimani
Éric Giacometti Nicolas Mathieu Illustration de couverture:
Riad Sattouf
Depuis5ans,plus de4millions de repas ont étédistribués !
LE FIGARO LITTERAIRESOUTIENT LES RESTOS DU CŒUR
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Ajeudi 7 novembre 2019 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Dubois, Tesson, Prudhomme : des prix de qualité
de la
Palmarès sur leur liste, Sylvain Tesson, avait presque l’air gêné de rece- Zberro, renforce sa maison.semaine Après l’excitation, les pronos- leur choix est judicieux. Jean- voir le Goncourt. Son éditeur, Autre discret couronné : Sylvain
tics, c’est l’heure du premier Christophe Rufin, qui l’a fait venir Olivier Cohen, souriait comme Prudhomme. À 40 ans, l’auteur
bilan. À mi-course, la photo des chez Gallimard, n’a plus qu’à l’en- un gamin qui vient de faire une de Légende, Les Grands, Par lesAVANT QUE NE SOIENT DÉCERNÉS
LES PRIX DÉCEMBRE, lauréats a plutôt fière allure. Et traîner sous la Coupole. Pour le niche à ses professeurs. On le routes, a séduit les dames du
MÉDICIS, INTERALLIÉ même si les Renaudot ont, une reste, les discrets, les effacés, disait en fin de carrière, il triom- Femina. Il succède à Philippe
ET GONCOURT DES LYCÉENS, EN MARGE fois encore, sorti de leur besace ont été mis sous la lumière. Le phe, et l’arrivée de son nouveau Lançon. Souhaitons-lui les mê-LE BILAN À MI-PARCOURS
EST GLOBALEMENT POSITIF. un écrivain qui ne figurait pas Toulousain Jean-Paul Dubois bras droit, la fougueuse Nathalie mes ventes ! BRUNO CORTYlittéraire
REPORTAGE
Ce spécialiste
de Cervantès,
qu’il a traduit
en castillan Andrés moderne, publie
la suite de son Trapiello : chef-d’œuvre.
Rencontre
à Séville « Il faut lire
sur les traces
de Sancho Panza. Don Quichotte,
ALEXANDRE FILLON
ENVOYÉ SPÉCIAL À SÉVILLE pas l’étudier ! »
NE LÉGÈRE brise
rend la température
de ce début d’été à
Séville très supporta-U ble. L’écrivain que
l’on vient rencontrer, on l’a
découvert avec D’un vaisseau
fantôme (La Petite Vermillon), épatant
roman d’apprentissage. Depuis, on lonnes, que son cher Cervantès nards et des pois chiches avec du Quichotte, affirme-t-il, il faut le lire brique des chiens écrasés. Rentré à
ne l’a plus quitté et volontiers suivi croque dans ses Nouvelles exem- cumin, du jambon local et des an- et pas l’étudier, il faut y prendre du Madrid, il devient journaliste
culavec Les Cahiers de Justo Garcia (La plaires. En avril, pendant la semai- chois sur des tomates. plaisir. » Longtemps, il n’a pas turel, travaille à la télévision, côtoie
Petite Vermillon) ou Les Amis du ne sainte, Andrés Trapiello expli- songé à le traduire dans un castillan Almodovar et ceux qui font bouger
Quatorze années de labeurcrime parfait (Points). Trapiello et que dans un excellent français que plus moderne, alors qu’il trouvait sa une ville qui se relève de la
dictason épouse Miriam se partagent la ville accueille ses visiteurs avec Entre deux bouchées et une gorgée langue compliquée et sentait qu’il ture. Son premier livre est une
moentre le cœur de Madrid, à cinq des odeurs de fleur d’oranger, de manzanilla, Trapiello raconte fallait « nettoyer le texte originel nographie sur un peintre cinétique,
minutes à pied du Prado, et les d’encens et de bouse. Celui qui qu’il a eu un père agriculteur et un comme Malraux l’avait fait avec les Eusebio Sempere ; le deuxième un
alentours de Leon, une petite ville aurait pu se contenter d’imaginer oncle curé dans un orphelinat. C’est façades de Paris ». recueil de poèmes. Un art qu’il
SUITE ET FIN d’Estrémadure. Entourée de cy- une suite au chef-d’œuvre de Mi- lui qui lui a donné de quoi acheter Le jour où il s’est lancé, il était continue de pratiquer, toujours
DES AVENTURES près et de citronniers, leur maison guel de Cervantès, À la mort de Don son premier livre. Un exemplaire il- loin d’imaginer que l’entreprise lui porté par son amour des symbolistes
DE SANCHO PANZAedu XVIII siècle a pour plus proche Quichotte, déjà un monument de lustré du Quichotte qu’il feuillette demanderait quatorze années de la- français. Depuis trente ans, il tient
D’Andrés Trapiello, voisine celle d’un Danois descen- virtuosité, vient de signer une épa- souvent mais qu’il ne lit d’abord beur, à raison de trois ou quatre également un journal intime.
Vingttraduit de l’espagnol dant de Karen Blixen venu cultiver tante Suite et fin des aventures de pas. Le nom de Cervantès pendant heures l’après-midi. Sa traduction deux volumes de six cents pages où
par Serge Mestre,
la vigne ! Sancho Panza. Le voici qui nous son enfance, impossible pourtant est précédée d’un prologue de Mario il évoque sa vie privée, familiale, ses Quai Voltaire,
Le couple a donné rendez-vous entraîne d’un pas vif vers une ta- d’y échapper tant il est partout : sur Vargas Llosa. Le Prix Nobel qu’il ad- rencontres et ses lectures, ont déjà 512 p., 24 €.
en plein cœur de Séville. Sur la verne en activité depuis 1670 où il a les plaques de rue, comme à l’école mire autant comme écrivain que paru.
place Alameda de Hercules, avec ses habitudes depuis quarante ans. pour les dictées. À 17 ans, il tombe comme homme libéral, démocrate, Notre homme a le même agent
ses platanes et ses immenses co- D’autorité, il commande des épi- finalement dans la marmite. « Don qui a dénoncé le totalitarisme. Le littéraire qu’Arturo Perez Reverte et
premier, il le lit immanquablement Antonio Munoz Molina. Il écrit à
depuis l’éblouissement provoqué peu près tous les jours sur des
carpar Conversation à La Catedral. Un nets. Partout, chez lui, à son
buchoc pris de plein fouet à l’époque reau, sur son fauteuil. Il continue de
où il cherchait à être exempté du collaborer aux quotidiens La
Vanservice militaire. Ce qu’il a réussi en guardia et El Pais. Ancien
typograchantant les louanges de Vargas phe, il assure lui-même la maquette
Llosa devant un capitaine franquiste de ses livres dont son fils Guillermo
qui l’a écouté et lui a conseillé de illustre les couvertures, et continue
rentrer chez lui lire des romans et en d’animer une petite maison
d’édiVOUS RÉVÈLE LESDESSOUS DE LA CULTURE parler aux autres ! Le second, leur tion où il a publié Umberto Saba,
amitié a débuté des décennies plus Verlaine, Larbaud et le Venises de
tard lors d’une première au théâtre. Paul Morand.
Timide et qui plus est enrhumé, L’autre passion de sa vie est leLAMAGIELÉONARD
Trapiello a osé l’aborder et lui de- tennis. Un sport sur lequel il seIlya cinq cents ans, le2mai 1519,s’éteignaitàAmboise
mander une préface. Ce que Vargas montre absolument intarissable.Léonardde Vinci,«premierpeintre,ingénieuret
Llosa a aussitôt accepté. Deux « Nadal, c’est l’épique, lance-t-il,erarchitecteduroi» François I .Quel autreartiste exerce
semaines plus tard, il recevait une l’effort et le génie. Federer, c’est leune fascination aussi universelle? Le seul prénom
lettre avec le texte. lyrique, il ne fait jamais d’effort, sede Léonardévoque le peintresurdoué, l’inventeur Nadal, La promenade digestive qu’il place toujours au bon endroit. Quantinfatigable, l’esprit curieux,l’homme de sciences assoifé « propose est un vrai un feu d’artifice. à Djokovic, c’est le psychanalyste, il c’est l’épique,de comprendre,l’écrivain polygraphe…Al’occasion
D’abord grâce à l’arrêt Plaza Santa n’a rien d’original ! Nadal ne pleurede la splendide expositionque lui consacre le musée l’effort et
Marta, où il est entré par hasard un pas, il aime jouer, il est humain. Fe-du Louvre,LeFigaroHors-Série luidédieunnuméro le génie. Federer, matin à l’âge de 20 ans, avec en son derer, lui, pleure quand il perd. Il estexceptionnel.Visitevirtuelledel’exposition, récit de sa
centre une superbe statue de Marie Dieu, il n’a pas de doutes ! »c’est le lyrique, vie aventureuse, de sonvillagedeVinci en Toscane au
entourée d’oranges tombées de En 2004, Andrés Trapiello avaitchâteauduClosLucé dans le ValdeLoire, en passant par il ne fait jamais
branches. Puis en entrant dans le eu la folle idée de s’attaquer à unFlorenceetMilan, décryptage de sonœuvre: historiens, d’effort, se place Palacio de la Duenas, la gouvernan- projet d’envergure. Écrire riencritiques d’art, essayistes font la partdumytheetcellede
te de la duchesse d’Alba, qui a long- moins qu’une suite au Don Quichot-toujours au bon l’histoire.Aquoi tient la supériorité de sa peinture? Que
temps été fermé au public. Enfin en te de Miguel de Cervantès quivalent sesinventions?Pourquoi sesportraits semblent-ils endroit. Quant
poussant les portes de l’hôpital de la s’achève avec la mort du mythiquesi vivants?LeDaVinciCode de Dan Browns’inspire-t-il à Djokovic, c’est Sainte-Charité. La maison « la plus chevalier. Dans À la mort de Donde de de sasasa véri vérivéritabtabtablelele hist histhistoiroiroire ? Te ? Te? Toout cout cut cee que quque e ve v voous aous aus avveveez z tz t tooujouroujourujours s s
cervantesque de la ville », financée Quichotte, il laissait la part belle aule psychanalyste,vovovoulu sulu sulu saavavvooir soir sir surur Léonur LéonLéona arar rdd de Vind de Vinde Vincici réuni ci réuni réunieen un nuen un nununnumémérmér roo o
pour les pauvres par Miguel Mana- fidèle écuyer Sancho Panza, à ladoudoudoudoublblblble,e, e, e, mamamamagisgisgisgistrtrtrtralalalalemeemeemeement illustnt illustnt illustnt illustré.ré.ré.ré. il n’a rien
era, éminente figure du XVII siècle gouvernante Quiteria, au bachelier
d’original ! NadalLéonard de Vinci, LddeVinci, Lee mymystère et leetla grâcagrâce, qui a inspiré le personnage de Don Samson Carrasco et à sa nièce
AntoLe FigFigaro HoroHors-Série, Série, 160 pa160 pages. Juan. Cervantès, poursuit Trapiello, nia Quichano. Un équipage que l’onne pleure pas,
a toujours échoué. Avant de se dé- retrouve aujourd’hui dans la Suite etil aime jouer,
dier à la littérature, il était « un fin des aventures de Sancho Panza.
il est humain. homme ordinaire dont la vision du Un dernier et fier hommage au
monde ne l’était pas ». créateur du « Chevalier à la tristeFederer, lui,
figure ». Le rideau se lève un anpleure quand La passion du tennis après le décès de Don Quichotte.
il perd. Il est Dieu, Le rapport à l’écriture de l’auteur de Quand ses plus fidèles compagnons,
Heureux comme jamais et Plus ja- menés par Sancho Panza et sonil n’a pas
mais ça remonte à loin. À l’âge de « flair de limier », prennent la routede doutes !» 8 ans, il arrive deuxième à un prix pour Séville avec chacun leurs
diavec un conte de sa composition. vers tracas. Sans se douter que le€ Actuellement disponible Viré de chez lui parce qu’il était chemin sera semé d’embûches et
,9012 chez votremarchand de journaux et sur www.figarostore.fr/hors-serie communiste, il s’installe à Madrid qu’il ne leur sera guère facile
d’emoù il vend des bibles. Après avoir barquer pour les Indes… Plus vif et
Retrouvez LLee FigFigaro HoroH ors-SérieSérie sur Tsur Twwit itter et FretFacebook brièvement étudié la philologie à brillant que jamais, Andrés
Trapiell’université, il débute comme jour- lo signe un roman d’aventures aussi
naliste à Valladolid, chargé de la ru- réjouissant qu’éblouissant. ■
NUMÉRO
DOUBLE
160pages
A
RAFAEL TRAPIELLO