Figaro Littéraire du 08-04-2021
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Date de parution 08 avril 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 9 Mo

Exrait

jeudi 8 avril 2021 LE FIGARO - N° 23835 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
HISTOIRE SOFI OKSANEN
LE SCOUTISME EN FRANCE, L’AUTEUR DE « PURGE »
DES ORIGINES REVIENT AVEC UN THRILLER
À NOS JOURS PAGE 6 PASSIONNANT PAGE 5
Femmes d’élégance
et d’esprit
Jacqueline de Ribes Louise Levêque de Vilmorin Colette
DOSSIER Dominique Bona publie une monumentale biographie de Jacqueline de Ribes
et Jean Chalon passe en revue les femmes célèbres qui ont marqué sa vie. PAGES 2 ET 3
Éducation sentimentale
ST-CE parce que Robert Sto- impossible la découverte de cet univers qui il y en a quelques autres, pourraient réduire
betzky est à Jérusalem, où lui l’attire et l’effraie, comme en ses jeunes an- ce roman à une démonstration joliment
sautent au visage ses origines et nées l’amour. Béotien, il a sur ce point aussi écrite, où tout aurait une signification.
son histoire, que le roman de été dégourdi par Madeleine, qui l’emmena à Ce serait injuste : au fur et à mesure que leEJean Mattern commence par des la comédie musicale Hair, puis lui fit décou- récit avance, l’histoire de Stobetzky,
phrases longues comme la mémoire hu- vrir la Callas - toute éducation doit être une Alceste champenois, se complexifie. Et des
maine ? Ce style hautain ne dure pas. La vie progression. La Suite en do mineur de Bach a questions surgissent : entre Jérusalem et la
de Robert reprend vite ses droits, son ryth- été pour lui un choc, et c’est un professeur France, où sont vraiment les racines de ce
me, son goût pour les coups de théâtre. Et le descendant de Juifs ukrainiens ? De Johann
roman crépite allègrement. et de Madeleine, qui des deux l’a le mieux
Au cours de ce voyage organisé en Israël, initié à la vie ?
que ce misanthrope ne goûte guère, Robert Jean Mattern écrit en même temps qu’ilLA CHRONIQUE
aperçoit, croit reconnaître Madeleine, à qui construit son récit avec minutie. L’auteurd’Étienne
un demi-siècle plus tôt l’a uni un amour du remarquable Bleu du lac a un art bien àde Montety
violent et fugitif. Un jour, son amante s’en lui de mener son affaire, omettant des
exest allée, laissant Robert à son doctorat et à plications qu’il fournira en son temps. Au fil
sa solitude d’orphelin. Devant la liaison et des pages, les blancs se remplissent,
l’hisla séparation de deux êtres si différents, on de violoncelle qui vient parachever son ini- toire de Robert s’éclaircit. Il est vain de
songe au mot de Valéry, abandonné par son tiation. Il se prénomme Johann (comme de vouloir retenir les êtres et ressusciter les
dernier amour : « Tu sais bien que tu étais bien entendu) et il est l’auteur de la plus événements ; mieux vaut rendre grâce et
entre la mort et moi. Mais hélas il paraît que belle définition de l’interprétation qui soit : poursuivre un projet : interpréter l’œuvre
j’étais entre la vie et toi. » En juillet 1969, « Sers-toi des notes écrites par les autres pour mythique de Bach au violoncelle, seule en
l’homme met le premier pas sur la Lune, et faire entendre ce que tu ressens. » mesure de justifier une vie, parce que c’est
Robert atterrit brutalement. Madeleine l’a Un temps, la musique vivifie son morne une suite. ■
quitté. quotidien, par les notes de Bach et l’amitié
Il trouve refuge à Bar-sur-Aube, petite ville de Johann. Elle lui rend plus poétique la vie
fameuse pour son champagne (Drappier, la à Bar-sur-Aube et met du baume sur son
marque du général de Gaulle) et pour Ba- cœur morcelé.
SUITE EN DO MINEURchelard, qui y naquit. Robert y tient une li- Une passion défunte prénommée
Madeleibrairie, vendant les grands auteurs du mo- ne, comme la grande amoureuse de l’Évan- De Jean Mattern,
Sabine Wespieser ment, Kundera et Tournier, et Duras, hélas. gile, un neveu, Émile, qu’il éduque,
éviIl se réfugie surtout dans la musique : la demment, en lui faisant découvrir éditeur,
161 p. 17 €.mort prématurée de ses parents a rendu Rousseau : ces clins d’œil un peu appuyés,
PIERRE BOULAT/COSMOS ; RENE SAINT PAUL/BRIDGEMAN IMAGES ; ŠCOSTA/LEEMAGE ; TONI HÄRKÖNEN/STOCK ; DELOCHE/GODONG/LEEMAGE
Ajeudi 8 avril 2021 LE FIGARO
2 En haut, de gauche
à droite : Anaïs Nin,
Jacqueline de Ribes
et Louise de Vilmorin.
Ci-dessous,
de gauche à droite :
Jean Voilier et Colette.
RUE DES ARCHIVES/ GRANGER/
BRIDGEMAN IMAGES, LEEMAGE VIA AFP,L'ÉVÉNEMENT SOPHIE BASSOULS/LEEMAGE,
ROGERVIOLLET, BRIDGEMANIMAGES/LEEMAGELittéraire
Jacqueline de Ribes,
le triomphe
du génie féminin
ÉTIENNE DE MONTETY culier des Ribes. On dirait l’adresse
d’une dame d’œuvres. Les siennes
CETTE ÉPOQUE, les s’appellent haute couture,
organiTrente Glorieuses ne sation de ballets, réceptions à
bâsont pas seulement des tons rompus. Convives du
mouveannées fastes, ce sont ment perpétuel qu’est son Àdes femmes, une poi- quotidien, l’excentrique marquis
gnée, few happy few band of sisters, de Cuevas, les géniaux Yves Saint
toutes élégantes, spirituelles – en Laurent et Rudolf Noureev, et des
un mot : lancées. Elles se nomment sigisbées prénommés Raymundo, Femmes
Marie-Hélène de Rothschild, Daisy Inigo, Peter, David. Sur son carnet
Fellowes, Marella Agnelli, Maria de bal : des grands noms de France
Callas… et Jacqueline de Ribes. et de princes latinos aux titres
Sous ce prénom trop sage, un d’opérette.
être tout feu tout flamme, dont la Élevée dans une cage dorée,
Jacvie est un roman d’aventures, entre queline de Ribes sera chroniqueuse du grand monde
Gatsby et Les Grandes Familles. dans la presse féminine, mais ce
Qu’on en juge : elle est née Jacque- qu’elle aime par-dessus tout, c’est
line de Beaumont, l’année du grand dessiner, couper, coudre –
confeckrach. Son père dirige la banque tionner les tenues de ses songes de
Rivaud, entreprise de sa belle fa- petite fille pour en faire des robes de
mille, adossée à l’exploitation du rêve. Plus tard, avec l’appui de la DOSSIER
caoutchouc en Extrême-Orient qui banque familiale, elle ouvrira une
procurera des moyens à ses mem- maison à son nom. L’Amérique la Créatrices bres et contribuera à l’histoire de la plébiscitera, celle qu’elle
surnomlittérature : Malaisie, écrit par un me « the quintessential vicomtess » ou muses, dirigeant d’une compagnie du habillera Raquel Welch et Nancy
groupe, Henri Fauconnier, recevra Reagan.
le prix Goncourt en 1930. Difficile pour ce monde de ducs des personnalités
Puisqu’on est en littérature, à et pairs d’être à la fois conservateur
cette époque, le monde de Proust et dans le vent. Peut-on recevoir un féminines occupèrent
est mal en point, et celui de Cocteau 21 janvier ? Est-ce que cela se fait
et Radiguet s’apprête à être englou- d’acheter à Ibiza ? En 1959, un pho- une place de premier
ti. Ne subsiste qu’une petite société tographe de mode vient shooter
en exil derrière les murs de ses hô- Jacqueline chez elle à Paris, et son plan dans le Paris tels particuliers, vivant au milieu de beau-père Jean de Ribes met
deses souvenirs et des services en ar- hors le photographe, qui prend ses des lettres gent. On se rappelle ses aïeux. Ceux aises. Il s’appelle Tony
Armstrongde Jacqueline sont croisés, géné- Jones, futur Lord Snowdon : « Vous
raux d’Empire, officier de Légion avez mis à la porte le fiancé de la et de la mode.
– le capitaine de Borelli, auteur princesse Margaret », lui
reproched’un poème fameux : À mes hommes ra sa bru.
qui sont morts…
Le parfum proustien n’empêche
Au bal Proust pas des aventures à la Dumas. La
mère de Jacqueline, Paule de Beau- pour le centième
mont, entretient une liaison avec le anniversaire de la journaliste Bertrand de Jouvenel,
naissance de l’écrivain, (le jeune héros du Blé en herbe). Son
mari n’est pas en reste avec l’actri- elle est l’incontestable
ce Renée Saint-Cyr. duchesse
Les sentiments ne signifient pas
de Guermantesqu’on doive se disperser. Par son
mariage avec Édouard de Ribes -
rencontre à Hendaye, fiançailles à Le progressisme chic est un
diaLondres et mariage à Saint-Augus- blotin auquel, songe-t-elle, il est si
tin -, Jacqueline reste dans le cadre. délicieux de succomber. La belle contré cette Divine Jacqueline,
enElle a 18 ans et déjà tous les hommes aristo devient a show girl. Le plus quêté auprès de ses proches, et
téen sont fous ; Corniglion-Molinier, smart qui soit, mais un show quand moigne pour elle d’une grande De Nathalie Barney à Louise de Villemorin,
compagnon de la Libération deve- même. Au bal Proust pour le cen- affection. S’ensuit un livre
passionnu ministre, n’étant pas le moins il- tième anniversaire de la naissance nant, un scrapbook plein d’images
lustre ni le moins empressé auprès de l’écrivain, elle est l’incontesta- et d’anecdotes sur le gotha de l’art portraits d’amazones
d’elle, après avoir été aux pieds de ble duchesse de Guermantes, et et des lettres, ce qu’on trouva de
sa mère. partout où elle paraît, générales, plus chic et de plus doué ce dernier
Mais dans la famille, on cache les dîners, premières, Oriane illumine demi-siècle. Y brille la comtesse de BRUNO CORTY richissime, Florence Jay-Gould,
bcorty@lefigaro.frélans de son cœur envers ses en- les lieux et égaie les convives. Elle Ribes, qui intervient dans le récit, s’en enticha. Elle avait reçu,
avefants, son conjoint, alors ses passa- donne le ton, lance les modes. Il y a souvent pour corroborer et enrichir nue Malakoff, Marie Laurencin,
des : don’t be common ! les soirées où elle est, et les autres. les intuitions de l’auteur : Domini- E MERCREDI 25 octobre Gide et Cocteau, était devenue
À l’orée de ses 20 ans, la vicom- Parmi les hommes, il s’en trouve que Bona admire ce qu’il a fallu de 1963, à 17 heures, je suis amie avec le peu ragoûtant
Léautesse de Ribes est grande, mince, plus d’un à avoir pour elle les yeux volonté et d’ascèse à cette fille de « entré chez Natalie Bar- taud, maîtresse de Morand et Jules
« pourrie de chic » aurait jugé Boni du narrateur de la Recherche. famille pour inventer et maintenir ney, au 20, rue Jacob, Roy, d’Ernst Jünger et Gerhard
e de Castellane. Truman Capote lui Mais au Tout-Paris de sa jeunesse pendant tant d’années le personna- Ldans le 6 arrondissement Heller durant l’Occupation.
L’artrouve « a perfect nose ». Il a raison, succède la jet society. Ce n’est pas ge de Jacqueline de Ribes. Elle ne de Paris. Depuis, je n’en suis plus gent, évidemment, lui permit de se
elle a un port de reine de Phénicie. d’hier que madame Verdurin triom- cache pas non plus ce que cette sorti. » Engagé au Figaro littéraire sortir de ce pétrin à la Libération.
En quelques soirs, elle devient la phe. Au bal oriental en 1969, Jac- existence a connu de malheurs : en 1961, là où sévissait alors un cer- Chalon lui fit découvrir les joies du
coqueluche du Tout-Paris, son ap- queline fraie avec Brigitte Bardot en chagrins d’enfant ou chagrins tain Bernard Pivot, Jean Chalon, métro pour se rendre à la Grande
parition au bal du Siècle à Venise, bikini doré, quand elle est costumée d’amour, heures de solitude, revers garçon bien élevé, doté d’un bel Arche de la Défense fraîchement
en septembre 1951, est un événe- en sublime sultane des Mille et une de fortune. Don’t be common. accent provençal, fut donc lancé inaugurée. À Séville, où le jeune
ment. L’amphitryon s’appelle nuits. Une réception « mélangée », Derrière le récit virevoltant, puisé dans le grand monde des femmes homme l’avait traîné au Musée
Charles de Beistegui, qui a l’œil. La aurait tranché la grand-mère Ri- aux meilleures sources, l’auteur riches, spirituelles, drôles et cruel- Zurbaran, elle ronchonna :« Je ne
« petite Ribes » fait sensation. vaud. Les créateurs, les hommes évoque un monde qui peut paraître les, par « l’Amazone » octogénaire comprends pas que vous me
conduiÉclipsés Orson Welles, Leonor Fini, politiques, les actrices sont les nou- aujourd’hui excentrique, étranger Barney, bottin mondain à elle seu- siez dans un endroit où les tableaux
Marie-Laure de Noailles. La nou- veaux visages de cette vie mondaine aux préoccupations contemporaines le. Ses maîtresses célèbres furent sont moins beaux que ceux que j’ai à
DIVINE velle venue, qui n’est pas la pre- dont elle raffolera toujours. (pas de #MeToo, de réunions non Liane de Pougy, Renée Vivien et la maison. »
JACQUELINEmière, n’échappe pas aux photo- Romancière et biographe, Domi- racisées, ni de bilan carbone), mais Colette. Chez elle, Darius Milhaud Si « Natalie collectionnait les êtres
De Dominique Bona,
graphes accrédités. Une étoile est nique Bona a consacré de remar- une société qui célébrait le beau, la et Honegger venaient jouer du pia- et Florence les tableaux de maître,Gallimard,
née, et Cecil Beaton, Horst P. Horst, quables études aux sœurs Heredia, gaieté, la courtoisie, autant de dieux no. Paul Valéry, Proust, Mauriac, Louise (de Vilmorin) collectionnait524 p., 24 €.
et Robert Doisneau enverront au à Berthe Morisot, à Jean Voilier. que l’on a longtemps cru nécessaires Morand, Drieu la Rochelle, Tagore, les commérages, les confidences, les
Harper’s Baazar et à Vogue des Chez ces dames, la rivalité avec un à la civilisation. Ces divinités sont Rilke y déposaient pieusement leur contes de fées ». Elle avait vécu
preuves de leur découverte. homme n’était jamais loin. Cette mortes aujourd’hui, leurs autels et dernier ouvrage. dans les Balkans avec son
deuxièJacqueline de Ribes aime s’amu- fois, la victoire est complète. Jac- leurs statues sont à terre, renversés Comment le jeune Jean, qui fut me mari, le comte Palffy et était
ser, séduire, danser dans des palais queline de Ribes est une reine et par un vent d’égalitarisme et d’acri- un temps professeur d’espagnol, nostalgique de ces années. À
Verou sur le pont d’un yacht. Pour elle, Édouard un prince aussi consort monie qui souffle en rafales. n’aurait-il pas été fasciné par cette rières-le-Buisson, elle hébergea
Paris est une fête, et Paris, ce n’est que conciliant. Triomphe du génie Il se trouve tout de même des « sultane octogénaire » affublée, Cocteau et Orson Welles. Elle aima
pas assez. Saint-Moritz, et jusqu’à féminin. Elle n’a pourtant pas écrit, amateurs qui discrètement regret- quand il la rencontre, de deux maî- un peu les hommes, surtout Jean
New York, pas une villégiature qui ni peint, ni sculpté. Son œuvre est tent un temps où l’on aimait à sa- tresses plus jeunes et très jalouses Hugo, l’arrière-petit-fils de
Vicne doive résonner de rires et de fê- une attitude. vourer luxe, calme et volupté. À l’une de l’autre ? tor, Saint-Exupéry et André
Mates. Sa résidence principale s’ap- Dominique Bona, pour qui l’élé- ceux-là, gageons qu’ils sont nom- Ayant séduit « l’Amazone », lraux, mais les femmes avaient sa
pelle la Bienfaisance, du nom de la gance n’est pas chose étrangère, breux, Dominique Bona offre un li- Chalon devint une curiosité. On se préférence. Elle collectionnait les
rue qui abrite à Paris l’hôtel parti- connaît bien son sujet, elle a ren- vre, simplement indispensable. ■ l’arracha. Une autre Américaine objets en or et les bons mots. « Je ne
ALE FIGARO jeudi 8 avril 2021
3
Je ne peux pas le mettre
à la porte. Mais je n’en peux plus,
je n’en peux plus. C’est bien simple,
je ne suis plus Louise de Vilmorin,
je suis Marilyn Malraux »
L'ÉVÉNEMENTLOUISE DE VILMORIN CITÉE PAR JEAN CHALON,
À PROPOS DE SA RELATION AVEC ANDRÉ MALRAUX Littéraire
Au cœur de l’aristocratie anglaise
ALICE DEVELEY pure éducation victorienne, pour grande amitié avec la princesse
adeveley@lefigaro.fr devenir l’épouse d’un gentleman Margaret et la famille royale,
convoité. «Je ne comparais pas mon l’auteur eut de terribles ennuis. Le
EST d’abord le rôle à celui d’un homme (…). Je sui- premier s’appelle Colin Tennant.
bandeau rouge qui vais l’exemple de ma mère », com- Lorsqu’elle rencontre ce lord
Glenattire les yeux. mente l’auteur. Par petites phrases, conner, beau, riche, ami de Freud
Avec cette phrase Glenconner laisse entendre qu’elle et de Ian Fleming, elle est loin de seC’ de Stéphane Bern : aurait peut-être aimé gagner son douter que son sourire peut cacher
« Une vie terriblement romanesque indépendance – comme lorsque sa un « loup-garou déchaîné ». C’est le
qui nous plonge avec délice dans les mère l’envoya aux États-Unis pour genre d’homme à s’acheter une île
coulisses de The Crown. » Le nom vendre de la vaisselle. infestée de moustiques, des maisons
de cette série aux centaines de mil- chaque semaine et un zoo, à se
rouHistoire d’un monde lions de dollars a de quoi séduire le ler par terre au milieu de
Saint-Pédisparu lecteur, qui en a forcément entendu tersbourg et à s’entailler une artère
parler à défaut de l’avoir vue. Sous Seulement, l’histoire a un autre dans un simple accès de nervosité…
les broderies et les robes de soie projet pour elle. Alors, Glenconner Le récit ne manque pas, malgréFemmes
aristocrates et royales, les destins se met en retrait et laisse parler le lui, d’humour. Glenconner aurait pu
sont dignes du théâtre shakespea- monde à travers ses yeux. On assis- baisser les bras mais, comme le lui
rien ; le récit offre un carnaval de te avec elle, tandis dit un jour son mari :
fêtes décadentes et de drames fami- qu’elle a été choisie par- « Nous n’avons pas été
liaux avec des personnages aussi mi cinq autres femmes élevés pour jeter
l’éponDAME D’HONNEURsublimes que psychotiques ou gro- pour être demoiselle ge mais pour la passerdu grand monde D’Anne Glenconner,tesques. d’honneur, au couron- en serrant les dents. »
traduit de l’anglais
Oui, Dame d’honneur se lit comme nement de la reine. Alors, elle sourit. Enpar Alice Delarbre,
un excellent roman. Les premières L’envers du décor est tant qu’épouse, elleLes Escales,
pages font l’impression d’un conte. délicieux. Les anecdotes soutient Colin dans son346 p., 21,90 €.
Il y a d’abord ce cadre : Holkham fusent : les couches ter- projet de rendre leur
Hall, une immense maison du nord reuses de maquillage, le île, dénuée d’eau
potadu comté de Norfolk, bordée de ma- malaise évité, la rasade ble et d’électricité,
harais salants et de forêts de pins, si gi- d’eau-de-vie proposée bitable, et organise des
gantesque que les œufs ont le temps par l’archevêque de kermesses incroyables
de cuire lorsqu’on se rend de la cui- Canterbury… Tout son qui attirent Mick
Jagsine à la nursery. Dans les jardins, les livre est rempli d’histo- ger, David Bowie et la
murs de brique sont chauffés par des riettes – elle faillit se reine ; en tant que
feux afin que « les nectarines et les fiancer avec un certain mère, elle se met en
pêches mûrissent plus vite ». Il y a en- « Johnnie » qui épousa quatre pour ses
ensuite les protagonistes : un père, cin- finalement Frances fants, malgré les
douquième comte de Leicester, qui Burke-Roche, avec la- tes et l’éloignement ;
chasse avec le roi George VI, et une quelle il eut… Lady Dia- en tant que dame
mère, très belle et très amie du duc na Spencer ! Mais de ses d’honneur, elle suit la
et de la duchesse d’York, qui est sy- pensées on ne sait jamais grand- princesse Margaret sur tous les
nonyme de « surprises et excursions chose. Signe de son éducation, le continents.
exceptionnelles ». récit est quasiment exempt, jusqu’à C’est l’histoire d’un monde
fasciTout est parfait dans le meilleur ses trois quarts, d’émotions. nant et disparu que nous raconte
des mondes, sauf qu’Anne Glen- Anne Glenconner commente son Glenconner, mais aussi les tragédies
conner est une fille et, donc, une existence à distance. Mais ce « déta- d’un siècle marqué par
l’héroïno« terrible déception ». Comme ses chement » est ce qui lui aura permis, manie et le sida. Si l’on a pu sourire
deux sœurs, Carey, puis Sarah, elle avec son amie d’enfance la princes- des excès de son époux dans la
prene peut ni hériter du titre ni de la se Margaret, « de rire et de s’amuser, mière partie du livre, la seconde
fortune familiale. C’est la tradition. de vivre sa vie en en tirant le meilleur nous arrache des larmes. Comment
Ainsi, l’enfant grandit-elle entre les parti en dépit des obstacles ». Parce ne pas être touché par la vaillance
mains de gouvernantes, dans la que, malgré ce cadre privilégié, sa de cette femme ? ■
De Nathalie Barney à Louise de Villemorin,
portraits d’amazones
veux pas mourir vieille », répétait- graphies. À la grande Colette, qu’il
elle. Comme toutes les « dames » n’a pas davantage connue, il rendait
DAMES DE CŒUR de Chalon, elle écrivait. De la poé- un « culte permanent » : « Je mets
ET D’AILLEURSsie surtout. Mais les poèmes qui Colette et son œuvre au-dessus de
De Jean Chalon,
enchantaient Chalon étaient ceux tout. J’avoue volontiers que j’ai été La Coopérative,
d’Anna de Noailles. nourri au sein de Léa et élevé sur les 232 p., 19 €.
genoux de Chéri... » Et que dire de
« Je ne suis que le dévot George Sand ! « Une compagne
de mes dames de cœur » idéale, une accessible déesse. » Avec
Il admirait certains romans de Mar- Marguerite Yourcenar, ce fut une
the Bibesco. La « Roumaine de Pa- amitié barbelée : « De face, elle
ofris » avait aussi la dent dure : « Je frait l’aspect d’un Bouddha lesbien.
RomeetCarthage:lechocdestitanssais que vous trouvez que Louise de De profil, elle ressemblait à une
maVilmorin est belle parce que vous trone romaine avec ce que cela com- «Ilfaut détruireCarthage »: l’obsession du RomainCaton mystérieuse Carthage, dont la Salammbô de Flauberta
résonne encoreàtravers les siècles, et avec elle le fracas prolongélesouvenir,entrehistoireetlégende.n’avez pas connu sa mère, Mélanie. porte de nez légèrement busqué, de
Àl’occasion du bicentenairedelamortdeNapoléon,du plus fameux dueldel’histoireantique. Le FigaroMélanie de Vilmorin était une reine, menton rond et de regard froid. »
Histoire revientsur l’affrontement qui opposa Rome à Le FigaroHistoire rend aussi hommage àl’Empereur àLouise n’est qu’une princesse. » En L’auteur des Mémoires d’Hadrien
traversundossierdevingt-quatrepagesprésentantquatreCarthage au cours des trois guerrespuniques. Comment
1976, Chalon devint aussi intime n’était pas commode. Elle repro- reportages exceptionnels. De son enfance àAjaccio àsala rivalité entreces deux empires pour le contrôle de la
avec Jean Voilier, « éternelle sirè- chait à Chalon son amitié pour Ju- mortsurlerocherdeSainte-Hélène,leslieuxmarquésparMéditerranéesechangea-t-elleenunconflitimpitoyable?
son passages’animent ;l’empreinte éclatante et raffinéene », qui avait séduit Paul Valéry, lien Green : « Votre Green n’est Aquoiressemblaitlacivilisationcarthaginoise,qu’ondisait
dont il marqua le monde des arts brille de tous ses feux.Jean Giraudoux et Robert Denoël. qu’une vieille fille sentimentale du fondéeparlareineDidonetqueladéfaitefinaleprécipita
Quant aux passionnés de reconstitutionhistorique,ilsdans l’oubli?Qui étaitlefameux Hannibal,qui franchit lesLorsqu’il rencontre Anaïs Nin, Sud. » De son côté, Green ne
comfont revivre àtraverslemonde ses batailles héroïques,Alpes avecses éléphants pour défier Rome et lui infligeac’est un éblouissement. «Elle possé- prenait pas la fascination du jour- avec un brio époustouflant et un réalismetroublant. Viveunemagistraleleçond’intelligencetactiqueàlabataillededait ce que n’avait jamais possédé naliste pour certains livres de Your- l’Empereur!
Cannes?Aidédesmeilleursspécialistes,LeFigaroHistoire
Florence, Louise, Mapie, Marie- cenar : « Ce que vous prenez pour du faitrevivreuneépopéehorsnormeetlèvelevoilesurla LeFigaroHistoire,132pages.
Laure, Léonor : la grâce. » À propos marbre n’est que du beurre. »
d’amour, elle confie au journaliste : Ambiance !
Enventeactuellementcheztouslesmarchands« Je n’ai jamais fait la guerre à À la fin de ce voyage chez les
€ dejournauxetsurwww.figarostore.fr/histoirel’homme. Et puis, qu’est-ce qu’un femmes de sa vie, Chalon, jeune
homme ? Un enfant qui a des ennuis homme de 86 ans à la mémoire 8,90
RetrouvezLeFigaroHistoiresurTwitteretFacebooket qu’il faut consoler… » toujours vive, passe aux aveux :
Fatigué des salons, Chalon prit un « Je ne suis que le dévot de mes
datemps le large avec l’« aventurière mes de cœur, et même leur inusable € LeFigaroHistoire,Versiondigitaleégalementdisponiblesurfigarostore.frà 6,99mystique » Ella Maillart. Amie ima- thuriféraire. Manier l’encensoir de- toutresteàdécouvrir
ginaire, Alexandra David-Néel lui vant les autels de mes déesses
inspira l’une de ses plus belles bio- m’aura beaucoup occupé… » ■
NOUVEAU
AVRIL-MAI2021
Ajeudi 8 avril 2021 LE FIGARO
4 EN TOUTES nouvelles intitulé Être un homme. Le recueil Les drôles d’histoires de M. Trassard
est composé de textes publiés par Nicole À 88 ans, Jean-Loup Trassard va publier, le 6 maiconfidences
Krauss dans des magazines, comme le chez Gallimard, Un jour qui était la nuit. Un recueil
New Yorker, ces dix dernières années. qui regroupe 15 récits, à mettre en regard de son
Des nouvelles de Nicole Krauss Souvent écrites du point de vue de tout premier recueil de nouvelles, L’Amitié des
La romancière américaine, découverte en femmes qui vivent en Suisse, au abeilles, paru il y a exactement soixante ans,
France en 2006 avec l’autobiographique L’His- Japon, à New York, Los Angeles ou sous la houlette de Georges Lambrichs. On y
toire de l’amour (Gallimard), a ensuite publié aux Tel-Aviv, ces histoires ont pour point trouvera un poète russe énamouré, trois
payÉditions de l’Olivier La Grande Maison (2011) et commun l’incertitude dans laquelle les sans complètement ivres, un homme politiqueCRITIQUE Forêt obscure (2018). Le 12 mai prochain à L’Oli- humains vivent, leur besoin de se rassurer fascisant mis à mort dans un village de la
vier toujours, elle signera son premier recueil de et de comprendre les autres. Mayenne, sa terre d’élection…Littéraire
La langue des sentimentsUN VAGABOND
DANS LA LANGUE
De Matthieu Mével MATTHIEU MÉVEL Un roman sans pathos dans lequel l’auteur évoque le langage fragmenté de son frère autiste.Gallimard,
141 p., 15 €.
més… C’est une sorte de plainte mination massive sur le manque de psychanalyse. Certes, il n’aime pas « un matériau plus immédiat, plusPAR PATRICK GRAINVILLE
de l’Académie française sans consonnes qui s’étire selon sa moyens alloués à ce trouble psy- le changement, il aime les noms fluide, plus incandescent… ». On y
forme, son humeur, son état. Séve- chique. Séverin va sortir très tôt du propres, les lieux où il a vécu. Il retrouve cette nostalgie
baudelaiATTHIEU Mével rin ne triche jamais avec ce qu’il dit, système scolaire normal pour en- parle à partir de ses souvenirs vi- rienne d’un paradis originel où
voue sa vie au théâ- puisqu’il ne peut pas se cacher der- trer dans différents centres spécia- vants, qu’il raconte. Il est fasciné « tout y parlerait à l’âme en secret
tre et à la parole. Il rière les mots. » Cette idée est de- lisés plus ou moins satisfaisants. entre autres par les voitures. Il sa douce langue natale ». Et, pour
a déjà écrit diffé- venue fondamentale pour l’hom- Vers la trentaine, il traverse une tient à ce que son frère lui offre ce les amateurs d’autobiographie,Mrents textes sur ce me de théâtre qu’est Matthieu crise de violence et subit un lourd livre qu’il est en train d’écrire. Matthieu Mével pense qu’il
fausujet. Dans ce roman autobiogra- Mével, il s’agit de parler vrai, traitement médicamenteux. Ex- C’est une personne attachante, drait « offrir ses phrases les plus
inphique, il évoque Séverin, son frère d’atteindre le plus pur de la parole cessif, aux yeux de son grand frère, souvent dans l’excès de rire, de times sans raconter sa vie ». Livre
autiste, le plus jeune d’une fratrie à sa source vive, parmi toutes les qui reste pourtant ouvert et com- pleurs, de soliloque ou de silence. discret, sans polémique ni pathos,
de quatre garçons. Or, justement, langues de bois et les mots morts préhensif devant la difficulté de Dans un élan, il clame son amour : rien de victimaire. Témoignage
Séverin bouscule l’idée qu’on se qui nous assiègent et nous tuent trouver des solutions adaptées. « A t’adorrr a frère. A t’aime, a pur et sincère, « sans rien en lui qui
fait de la parole, de ses normes lentement. Les efforts déployés t’aime ». (Je t’adore, mon frère, je pèse ou qui pose », comme le disait
Prince trop émotifd’énonciation pertinente et claire. pour rééduquer l’expression de t’aime, je t’aime.) À travers lui, Verlaine du langage poétique.
Le livre commence par nous Séverin ont été assez inutiles, car Aujourd’hui, Séverin a 36 ans et vit Matthieu est aimanté par un lan- Je dois avouer que, il y a une
plonger dans le flux des mots si l’autiste ne manque pas de neu- en Bretagne dans un foyer médica- gage pur qui serait en deçà des trentaine d’années, Matthieu
Méétranges de Séverin, presque in- rones ce sont leurs connexions qui lisé dont les protocoles sont assez mots patentés, des articulations vel fut mon élève au lycée de
Sarcompréhensibles pour qui n’est sont désaccordées. rigoureux. Tous les quinze jours, il programmées et des codes. Mais au trouville. Je me souviens d’un
vipas habitué. Ainsi, il revisite le fa- Matthieu Mével ne tient pas un vient passer un week-end chez ses plus près de l’émotion. « Mon frère sage dense et muet. Et voilà que ce
meux monologue de Hamlet de fa- discours militant et revendicatif parents. Séverin n’est pas « une balbutie dans son royaume sans ter- visage me parle, me donne de ses
çon inédite. « Il faut imaginer sa sur l’autisme. Nulle théorie nou- forteresse vide » pour reprendre res, comme un prince trop émotif. » nouvelles et me fait entendre sa
parole comme des fragments abî- velle sur la question, nulle récri- une formule anachronique de la Langue des affects, des sentiments, langue très belle. ■
Une longue lutte avec l’ange
dans cet homme comme dans unFRÉDÉRIC BOYER
miroir s’interroge : qu’avait-il
donc perdu ? Pourquoi fuir ? « JeUn homme qui a perdu sa route n’ai jamais su quel mal nous aurions
fait ni quel mal on aurait pu nouset la foi dans la vie s’interroge.
vouloir. » Le mal, un des thèmes
obsédants du Lièvre.
D’ailleurs, le voisin change deASTRID DE LARMINAT
adelarminat lefigaro.fr face le jour où il impose à l’enfant
son « baptême du feu » et le
EST un homme congratule parce qu’il a tué un
lièperdu. En deuil de vre. Le garçon tient effaré sa
victideux personnes me dans les bras, se surprend à lui
chères, le narra- murmurer des mots d’amour et àC’teur de Frédéric le supplier de ressusciter. La scène
Boyer est comme enfoui lui aussi ressemble à une descente de croix.
dans une tombe. Il a perdu la foi, Le voisin, lèvres gourmandes,
défoi en ses rêves, foi en la vie, foi en pèce l’animal, « totem de l’amour
lui-même, foi dans les présences et de la résurrection chez les An-LE LIÈVRE
invisibles alliées ou ennemies, foi ciens ». Et si cet homme était dia-De Frédéric Boyer,
Gallimard, en la réalité de tout ça. « Je n’en- bolique ? Pourtant, le matin où il
160 p., 15 €. tends plus rien. » Plus rien ne lui dit sera arrêté par la police et montera
rien. Il s’en va consulter une espè- dans le panier à salade, l’air
abce de chaman qui comme d’autres sent, l’enfant verra en lui une
figupersonnages de ce roman est am- re du Messie. Celui qui au début de
bivalent, ridicule ou pertinent, on l’Apocalypse frappe à la porte de
ne sait. Quoi qu’il en soit, sous la notre cœur et « auquel aucun
d’enpression de ses doigts et de ses tre nous n’ose répondre : c’est
questions, un épisode remonte à la ouvert ». Le même qui à la fin de
En deuil de deux personnes chères, le narrateur de Frédéric Boyer est comme enfoui lui aussi dans une tombe. mémoire du narrateur et le ren- l’Apocalypse, « étoile brillante du
voie à l’aube d’un jour de « l’an de matin » dit : « Viens ! »
grâce 1973 », comme il dit, où à routes dans sa Renault Torino avec sible qu’était le narrateur, allumait qu’il écrit ce récit, il a 58 ans, l’âge Le Lièvre est un texte en lutte,
12 ans, l’enfant qu’il était est sou- jantes en alu, cet homme avait le un feu en lui. La modestie, la doci- de Cervantès à la publication de son clair et obscur, dont la mêlée est
dain devenu vieux. don de faire des mystères et de ra- lité, la douceur de ses parents lui roman. Un de ces héros ou saints serrée, confuse, comme le combat
Il vivait avec ses parents dans un conter ses virées comme des aven- parurent dès lors étriquées. qui refusent d’ajuster l’immensité de Jacob avec l’ange (dont on
immeuble en béton blanchi des tures. Le dimanche, l’enfant l’ac- de leur désir à l’étroitesse de la réa- ignore le nom comme on ignore
« Baptême du feu »faubourgs de Toulouse. Au-dessus compagnait à la chasse. Ils lité. Parce qu’ils pressentent qu’elle celui du voisin). « Je ne sais quelle
de chez eux, habitait un voisin partaient à l’heure de l’aurore où De qui ce voisin est-il le nom ? est plus vaste que ce que nous pen- signification donner à tout ça mais
bruyant dont l’impudence brava- « l’obscurité est presque lumineu- Qu’a-t-il représenté pour l’enfant sons. Le voisin fonçait sur les rou- je sens bien qu’il faut que je me
tienche faisait peur à sa mère mais le se », roulaient à tombeau ouvert qui rêvait de l’imiter ? Selon les tes « comme s’il avait perdu quelque ne précisément là où je suis perdu. »
fascinait. Commercial pour une sur les départementales, buvaient, moments du récit, plusieurs visa- chose qu’il ne retrouverait jamais » Comme le fils prodigue de la
paracompagnie d’assurances, trafi- riaient. La « liberté princière » du ges se surimposent sur le sien. Le ou « comme s’il fuyait quelque chose bole, c’est lorsqu’on s’est perdu et
quant à la petite semaine de ciga- voisin ouvrait des perspectives vi- narrateur le voit d’abord comme ou quelqu’un ». Course mystique ou qu’on a tout perdu qu’on peut être
rettes et d’alcool, sans cesse sur les riles au garçon craintif et trop sen- un Don Quichotte sublime – lors- fuite coupable ? Le narrateur qui lit retrouvé et revenir à la vie. ■
Galactique solitudeCURIOSITY
De Sophie Divry,
Notabilia, SOPHIE DIVRY Sur Mars, un robot s’interroge sur le sens de sa vie. Une mélancolie très humaine.112 p., 14 €.
ISABELLE SPAAK C’était le 6 août 2012. Les faits sont d’emploi. Sur Mars, le rover senti- De livre en livre, Sophie Divry « Pourquoi Dieu m’aurait-il fait
soétablis. Durant huit ans, le robot y mental espérait rejoindre une base excelle dans l’expression de la soli- ciable si je dois demeurer seul ? Dieu
OUVENEZ-VOUS de Cu- a accompli sa mission d’exploita- scientifique pour travailler en tude de ses contemporains par le se serait-il trompé ?»
riosity. Six roues bien tion géologique du mont Shar. Il a équipe, échanger avec des congé- biais d’un personnage unique cam- Plongé dans « des gigaoctets de
solides, mât télescopi- obéi aux plannings et aux lignes de nères métalliques sous un dôme pé dans un environnement bien dé- stupéfaction », Curiosity nous
emque, bras articulés propi- code envoyés quotidiennement blanc. Évidemment, rêves et réali- fini et livré à un lancinant monolo- mène avec lui à la recherche duSces aux selfies, dix-sept par son concepteur, qu’il nomme té sont aux antipodes. Non seule- gue intérieur adapté à sa condition. sens de la vie. En 60 pages concises
caméras, soixante-quinze kilos de Dieu. Puis il s’est éteint. ment Mars est d’un ennui mortel, Les frustrations d’une bibliothécai- mêlant mélancolie, humour et,
matériel scientifique pour une un désert froid, venteux, balayé re dans La Cote 400 (2010), les éter- érudition spatiale à toute épreuve,
Rover sentimentalmasse totale de neuf cents kilos. par une poussière collante qui s’in- nelles envies d’autre chose de M. A., Sophie Divry nous conduit dans
Envoyé sur Mars par la Nasa, Qui aurait pu imaginer qu’avant filtre partout sous la mécanique, un mère de famille inspirée de Madame une ultramoderne solitude qui
réCuriosity était une merveille de d’être déconnecté définitivement paysage uniformément rouge sous Bovary pour La Condition pavillon- sonne particulièrement avec la
technologie spatiale, et le premier il avait rédigé un testament ? Car un ciel jaune, un lieu inhospitalier naire (2014), l’isolement postapoca- nôtre en ces temps de
confinerover (astromobile) avec pile au sans que personne ne s’en doute, le couvert de cailloux, mais Curiosity lyptique d’un pseudo-Robinson ment. Période qui lui a d’ailleurs
plutonium. Après huit mois de prédécesseur de Perseverance s’y trouve seul. Absolument, dé- Crusoé dans Trois fois la fin du mon- inspiré L’Agrandirox, deuxième
voyage, une déflagration terrible avait été doté de deux qualités hu- sespérément seul. Excepté MRO, le de (2018). Pour faire vivre Curiosity, nouvelle de ce court recueil.
Coinen pénétrant dans l’atmosphère de maines - la sociabilité et l’imagina- satellite « un peu snob » avec lequel la romancière a imaginé de faire cée dans ses vingt-neuf mètres
la planète rouge, il s’est posé tion. Des sentiments pour lesquels il échange quelques mots à l’occa- parler le petit cœur métallique du carrés à Villeurbanne, Josiane
re- brutalement mais avec succès – le pauvre Curiosity n’avait mal- sion, il n’a aucun copain avec le- rover en proie à des questions exis- çoit des pastilles effervescentes
sur le sol gelé du cratère Gale. heureusement reçu aucun mode quel partager. Rien. Personne. tentielles. Que fais-je ? Qui suis-je ? pour repousser les murs. ■
A
PAKO MERA/OPALE/LEEMAGE
FRANCESCA MANTOVANI/GALLIMARDLE FIGARO jeudi 8 avril 2021
5La peste selon Oulitskaïa Pouchkine revisitétrois boutiques. Un ouvrage sortira le 29 avril, chez Gallimard.
dans la lignée de Fruits et légu- Ludmila Oulitskaïa (Sonietchka, Sous le titre Le Visiteur deÇÀ Le retour du comte Zaroffmes, dans lequel Anthony Palou De joyeuses funérailles…) s’est marbre, l’écrivain et pianiste
évoque avec nostalgie les pe- penchée sur un épisode de la vie Les Éditions du Sonneur Andreï Vieru vient de traduire
tits commerces d’antan, les du biologiste Rudolf Meyer, alors viennent de rééditer la novella l’essentiel du théâtre de&LÀ
métiers disparus et les an- qu’il travaille en 1939 sur une mêlant fantastique et horreur de Pouchkine. On y retrouve
nées 1970, plus chaleureuses souche hautement contagieuse l’Américain Richard Connell, Le notamment Boris Godounov
Nostalgique Palou qu’aujourd’hui, de Quimper au de la peste. Écrit en 1978, Ce Plus Dangereux des jeux (1924), (qui inspirera Moussorgski),
Quelques mois après La Faucille quartier du Gros Caillou à Paris. n’était que la peste, qui raconte immortalisée à l’écran en 1932, Mozart et Salieri ainsi que La CRITIQUEd’or, le journaliste du Figaro re- À paraître le 6 mai aux Presses avec humour et ironie ce long pé- sous le titre Les Chasses du Roussalka. À paraître le
vient avec Dans ma rue y avait de la Cité. riple à risques à travers l’URSS, comte Zaroff. 22 avril chez Vendémiaire. Littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESTerminus Helsinki
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
SOFI OKSANEN
Un grand roman Coe et l’âge d’or
dans lequel de Hollywood
une fille de l’Est
LLE a des excuses. des centaines de squales re-réfugiée Calista ignorait tout montant le Grand Canal. Calista
du cinéma. Com- se souvient de sa copine Gill quien Finlande ment cette étudiante l’avait plantée là pour partirEgrecque aurait-elle avec un garçon, de son séjourest rattrapée pu reconnaître le célèbre met- à Paris et de la nuit qu’elle avait
teur en scène avec lequel elle passée dans la chambre 313 depar son passé. se retrouve à dîner par hasard à l’hôtel Raphaël. C’est
quelLos Angeles en 1977 ? qu’un qui préfère
« Monsieur Wilder Rendez-vous de Lu-BRUNO CORTY
bcorty@lefigaro.fr ressemblait davanta- bitsch à Taxi Driver,
ge à un professeur qui mange du brie
ONNE nouvelle ! Après d’université à la re- quand elle est
dépriquelques livres inégaux, traite, ou à un chirur- mée (un épisode à
on retrouve la grande gien prospère de Be- Meaux expliquera
Sofi Oksanen, celle des verly Hills spécialisé pourquoi) et qui a ap-BVaches de Hitler et de dans les liftings hors pris que la vie n’est
Purge. De Finlande, la patrie de son de prix. » Aujour- que changement et
père (sa mère est estonienne), elle d’hui, la narratrice imprévu.
nous adresse un puissant roman, vit à Londres. Elle a Il y a de l’élégance
Le Parc à chiens, vrai-faux thriller 57 ans, des jumelles : et de la mélancolie
dans lequel elle revient sur les bou- Ariane doit s’envoler dans ces pages où Wilder
leversements dans l’Ukraine post- pour l’Australie et « l’on entend le
ronraconte soviétique. Le tout à travers un Fran vient d’appren- ronnement de la
capersonnage ambigu, Olenka. dre qu’elle attend un sous forme méra, une douce
luLorsque le roman commence, cet bébé (elle se deman- mière, et soudain dede script la
ancien mannequin, reconverti en de si elle le gardera). la gravité, lorsque
montée du businesswoman dans le commerce Calista compose des Wilder raconte sous
juteux des dons d’ovocyte est en musiques de films. nazisme en forme de script la
cavale. Mal habillée, un peu négli- Les commandes ne montée du nazismeAllemagne,
gée, elle fait désormais des ména- se bousculent pas. en Allemagne, cette
cette mère ges, ici et là. Nous sommes en 2016 Elle travaille dans mère qu’il ne reverra
à Helsinki. Dans un parc où des son coin sur « une qu’il ne pas et dont il cherche
Finlandais sans histoires viennent petite suite pour or- le visage sur les ima-reverra pas
promener leurs animaux et laisser chestre de chambre » ges d’archives.
Souet dont jouer leurs enfants blondinets, le qu’elle a intitulée dain, quelque chose
passé, tout à coup, vient s’asseoir à Billy. il cherche de déchirant se glisse
ses côtés sur un banc. C’est une Cela lui rappelle sa dans cette évocationle visage sur
femme qui a pour nom Daria. jeunesse, le tournage radieuse du septième
les images Il y a longtemps, dans une autre de Fedora sur lequel art.
vie, leurs pères étaient de grands Billy Wilder l’avait d’archives Jonathan Coe n’a»copains, rois de la combine, sûrs Sofi Oksanen signe un vrai-faux thriller dans lequel elle revient sur les bouleversements dans l’Ukraine engagée comme in- jamais caché la
vénépostsoviétique. TONI HÄRKÖNEN/STOCKd’eux, et pourtant ils furent sortis terprète. L’action se ration qu’il avait pour
du jeu du jour au lendemain par déroule à Corfou. La demoiselle La Vie privée de Sherlock
Holplus malins qu’eux. Si Daria a pu plastique qu’on jette ensuite à la comment son héroïne réussit à traduit les questions (idiotes) mes. L’auteur de Testament à
retrouver sa trace, les autres ne décharge. Très vite, Olenka a prendre dans ses filets l’une des des journalistes, suggère à un l’anglaise rend ses gages à BillyLE PARC
vont pas tarder. Quels autres ? C’est compris que son seul espoir rési- grosses familles de Dniprope- pêcheur de ne pas se prendre Wilder et à ses comédies. L’âgeAUX CHIENS
la question et l’angoisse qui pèsent dait dans la fuite. Pas seulement trovsk. Un coup de maître. Un coup pour un adepte de l’Actors Stu- d’or est derrière lui. Il ne re-De Sofi Oksanen,
sur l’héroïne. d’Ukraine ou d’Estonie, mais de fatal. Pour elle et pour Daria… dio, flirte avec le fils de la ma- viendra pas. Ces regrets brisenttraduit du finnois par
Avant d’entamer le dialogue ces pays de l’Est tout à coup Histoire sombre, savamment quilleuse. Marthe Keller fait la le cœur, le font battre plus vite.Sébastien Cagnoli,
avec Daria, Olenka revisite le pas- confrontés à l’arrivée d’un libéra- fragmentée dans le temps et la géo- Stock, tête. Al Pacino commande des Comme on dit sur les
généri491 p., 24 €.sé. Le grand-père, héros de la lisme incontrôlable, destructeur. graphie du souvenir, Le Parc à cheeseburgers au restaurant. Le ques, aucune personne n’a été
Grande Guerre patriotique récom- chiens est aussi un roman de fem- scénariste Iz Diamond aimerait blessée durant la lecture de cet
Roman de femmespensé par un aller sans retour dans mes : Olenka, Daria, mais aussi la laisser un peu d’humour dans ouvrage.
le Donbass, pour travailler à la Olenka était une beauté, et la beau- mère d’Olenka, ses grands-mères, les dialogues. Pas question :
mine. La mine ou le goulag, Oncle té se monnaie, comme toute mar- autant de mémoires de ces terres de pour Wilder, l’affaire est
sérieuJoseph n’y allait pas par quatre chandise. Alors, on exportait les l’Est intranquilles. Femmes fortes se. C’est un adieu à un monde
chemins. La famille est éclatée, filles de l’Est, ravissantes, puis on qui traversent les épreuves, fem- qui disparaît, un Hollywood BILLY WILDER ET MOI
ballottée par le vent mauvais de mettait en place des agences de mes victimes de la violence des qui n’existera plus, démodé par De Jonathan Coe,
l’histoire. Une enfance à Tallinn, mannequins. Et ensuite d’autres hommes, femmes à vendre : on re- « ce film avec le requin ». Ah, ce traduit de l’anglais
Estonie, une adolescence à Snijné, agences, où des filles étaient recru- trouve ces thèmes dans le recueil Spielberg ! Wilder plaisante, par Marguerite Capelle,
en Ukraine, des privations, l’op- tées comme donneuses d’ovocytes de poésies Une jupe trop courte envisage de se lancer dans « Les Gallimard,
pression constante du régime, les ou mères porteuses pour des cou- (Points), dans lequel Oksanen, re- Dents de la mer à Venise » avec 300 p., 22 €.
opposants qui finissent enroulés ples stériles des pays de l’Est ou montée, fustige les harceleurs, les
dans des tapis ou des rouleaux de d’ailleurs. Sofi Oksanen raconte tueurs de femmes. ■
Retour sur un amour défunt
GUILLERMO CABRERA INFANTE Dans son roman posthume, le grand écrivain cubain évoque
avec nostalgie et poésie La Havane des années 1950.
sous la dictature mafieuse de Batis- mélancolie. C’est que le grand ro- être malheureuse », note-t-il versTHIERRY CLERMONT
tclermont@lefigaro.fr ta. Le narrateur, comme Cabrera mancier cubain, excellent es- les dernières pages, qui mar-LA NYMPHE
Infante à l’époque, est un trente- sayiste et critique par ailleurs, quent la fin de leur impossibleINCONSTANTE
ISPARU en 2005, naire, critique de cinéma à l’hebdo- nous brosse un portrait de femme histoire d’amour. De Guillermo Cabrera
Guillermo Cabrera madaire Carteles, où s’illustra Alejo doublé du portrait d’une ville D’autres personnages passent :Infante, traduit
de l’espagnol (Cuba) Infante avait fait sien Carpentier. Quelques semaines du- qu’il a chérie entre toutes, et qu’il une artiste qui deviendra une des
par Aymeric Rollet, le credo du poète in- rant, le temps d’un bref été, au son a dû quitter au début des années pasionarias du régime
communisArthaud, Ddépendantiste José des langoureux boléros et du swing 1960, après avoir pris ses distan- te, Junior, qui en était venu aux
294 p., 22 €. Marti : « J’ai deux patries : Cuba et cuivré de Benny Moré, il va vivre ces avec la Révolution castriste. mains avec Hemingway au
Floridila nuit, à moins que les deux ne une idylle compliquée et sauvage Avec lui, nous parcourons la ca- ta, l’ami Brandy ; également Elvis
soient une seule et même chose. » avec une mystérieuse jeune fille de pitale du pays qui était alors une Presley, Cary Grant et la jeune
BriDans ce roman autobiographi- 16 ans, l’indomptable Estelita, sorte de protectorat américain, gitte Bardot. Tous, compagnons de
que inédit, paru en Espagne trois « déesse éphémère » et nymphe qui depuis le quartier moderne du ses errances nocturnes. « J’étais
ans après sa mort à Londres où il donne son nom au roman. Vedado avec ses nombreux ciné- une bête de nuit plutôt qu’un
nocs’était exilé, et donné aujourd’hui mas et les faubourgs chics de Ma- tambule », confie-t-il au début, un
Portrait de femmeau lecteur français dans une belle rianao, jusqu’aux artères de « nocherniego », ajoutant : « Je suis
traduction, il renoue avec l’atmos- Avec gravité, humour ponctué de la Vieille Havane coloniale, avec un gentilhomme du plaisir. »
La Nymphe inconstante phère tropicale, envoûtante et calembours, émaillé de citations quelques détours par les quais et Tout cela sous le signe du
souveest un roman autobiographique nocturne qu’on trouvait dans son ou de références cinématogra- les rades du port. nir aussi vivace que douloureux
inédit de Guillermo Cabrera Infante, chef-d’œuvre Trois tristes tigres. phiques, Cabrera Infante revient « J’ai toujours essayé le bonheur pour cette Havane défunte, qui lui
Nous sommes une nouvelle fois à sur cet amour impossible avec avec elle, mais elle s’y est parfois fait dire : « Cet étrange fruit du fu- disparu en 2005.
BASSO CANNARSA/OPALE/LEEMAGELa Havane, à la fin des années 1950, une nostalgie trempée dans la opposée. (…) Elle était née pour tur qu’est la nostalgie. » ■
Ajeudi 8 avril 2021 LE FIGARO
6
Le livre prend de plus en plus de voixON EN
Est-ce un effet de la pandémie ? est profonde, même si la France Écoutez lire (groupe Gallimard), rie a ses prix littéraires (La Plumeparle
Désormais, un Français sur six a n’atteint pas encore le niveau de Audiolib (Hachette) et, plus ré- de Paon, prix Ginkgo…). Enfin,
déjà écouté un livre audio et un l’Amérique où le livre et sa ver- cemment, Lizzie (Editis) et Actes Youboox, la jeune entreprise qui
sur quatre a déjà acheté un livre sion audio sont publiés en même Sud audio. Les innovations ne se présente comme le Netflix du
LES INNOVATIONS SE MULTIPLIENT numérique (source SNE/Sofia). temps. En plus des spécialistes cessent de se multiplier ces der- service de lecture en streaming
DANS LE SECTEUR DES LIVRES AUDIO, Un roman, un essai ou un ouvra- (Thélème, Frémeaux, La Biblio- nières semaines. Le groupe Editis francophone, vient d’atteindre
AVEC DE NOUVELLES ENTREPRISES HISTOIRE ge de développement personnel thèque des voix…), les maisons a créé Empreinte digitale, un stu- 2,5 millions de lecteurs !ET DES CRÉATIONS ORIGINALES.
UN FRANÇAIS SUR SIX EN A ACHETÉ. s’écoutent aussi. La tendance d’édition ont investi le champ : dio de création audio. La catégo- MOHAMMED AÏSSAOUILittéraire
Les enfants de Baden-Powell
ESSAI Les riches heures du scoutisme catholique français depuis ses premiers pas en 1907
jusqu’aux grands bouleversements des années 1960.
ÉDOUARD DE MARESCHAL comme un formidable instrument sentée et mal comprise, la réforme
emareschal@lefigaro.fr d’évangélisation, au lieu de le can- braque sur le terrain. Le scoutisme
TOUJOURS PRÊTS tonner à un simple loisir éducatif. entre alors dans une crise profonde.
D’Yves Combeau,ÈS sa création, le mou- Dans cette histoire à la fois vivan- Il se divise entre les pionniers, qui
Cerf,
vement scout portait te et incarnée, on retrouve Guy de adoptent la nouvelle chemise rouge, 358 p., 24 €.
en germe les tensions Larigaudie, écrivain aventurier, et les réfractaires, surnommés
internes qui allaient mort très jeune face aux Allemands « unitaires », qui montrent leur at-Dmener à son explosion le 11 mai 1940. Il a inspiré des géné- tachement à la pédagogie scoute
dans les années 1960. Voilà la convic- rations de routiers scouts. On croise traditionnelle.
tion d’Yves Combeau, père domini- aussi Michel Menu, résistant qui eut La rupture devient définitive dans
cain, historien et philosophe, qui une influence considérable dans le les années 1970 avec la création des
s’attelle à la tâche difficile de retracer scoutisme d’après-guerre. Il est le Scouts unitaires de France, qui
l’histoire du scoutisme catholique créateur du brevet Raider, une qua- avaient d’abord tenté un
rapprofrançais. Depuis ses premiers pas en lification particulièrement exigeante chement avec les Scouts d’Europe.
1907, le mouvement a enrôlé un calibrée pour répondre aux attentes Si ce dernier mouvement représente
nombre incalculable de jeunes en des jeunes en quête de dépassement. aujourd’hui le scoutisme
traditionfoulard et quatre-bosses. Mais il n’a Menu donne au scoutisme un cadre nel en France, il est bien antérieur à
pas su surmonter les divisions qui ont formel, des rites et une esthétique la réforme ratée de François
Lebouentraîné la création de trois mouve- soignée, largement servi par les cé- teux. À l’origine, la Fédération des
ments distincts et désormais irrémé- lèbres dessins de Pierre Joubert en scouts d’Europe n’a aucun lien avec
diablement séparés : les Scouts de couverture de la revue Scout. les Scouts de France, ni même avec
France, les Scouts d’Europe et les la France, d’ailleurs, puisqu’elle naît
Rupture définitive Scouts unitaires de France. Séparés, d’une scission des Europa Scouts
mais pas ennemis : « Frères irréduc- Mais les grands bouleversements des autrichiens en 1956.
tiblement différents, mais frères années 1960 – le concile Vatican II Aujourd’hui, chacune de ces trois
quand même », écrit Yves Combeau. (1962-1965) et Mai 68 – n’épargnent branches a forgé sa propre
sensibiliIls partagent les mêmes « pères pas le mouvement. À la Pentecôte té, plus ou moins traditionnelle,
fondateurs ». À commencer par 1964, le commissaire national éclai- plus ou moins œcuménique, détaille
Baden-Powell, évidemment. L’offi- reur François Lebouteux annonce Yves Combeau dans le dernier tiers
cier britannique eut l’intuition gé- une réforme de la branche éclaireurs de son ouvrage. Mais le mouvement
niale que l’adolescence était un âge à des Scouts de France. La pédagogie n’a certainement pas perdu son
part, fait pour s’amuser, dormir à la classique est jetée aux orties. Dispa- dynamisme, puisqu’il compte
belle étoile, apprendre à suivre une rition des patrouilles (équipes de six 120 000 scouts et guides. « Quel
piste, allumer un feu, courir, se bat- personnes avec un chef), relations autre mouvement catholique né il y a
tre et surtout se construire à l’abri plus égalitaires, décisions plus collé- plus d’un siècle (…) peut prétendre à
des regards adultes. Dès le départ, le giales - il s’agit de « sortir de la cari- une telle santé ? », s’interroge le
doUn éclaireur marin,scoutisme français a aussi eu une di- cature du boy-scout », selon les ter- minicain. Qui conclut : si le
scoutisvers 1947. mension profondément catholique mes du commissaire général du me n’était resté qu’un, « ce nombre
grâce au père Sevin, qui le perçut BRIDGEMANIMAGES/LEEMAGE mouvement, Michel Rigal. Mal pré- eût été bien moindre ». ■
Le Vatican au fémininFEMMES DE PAPES
De Bénédicte Lutaud,
Cerf,
400 p., 22 €. ESSAI Portraits de femmes au caractère affirmé qui furent les amies, les inspiratrices et les conseillères
ede plusieurs souverains pontifes du XX siècle.
JEAN-MARC BASTIÈRE Au terme d’une enquête minu- Parmi ces figures, il y a l’Alle- Poltawska, résistante polonaise saintes. Mais elles sont
talentieuse de plusieurs années, Béné- mande Hermine Speier, archéolo- devenue psychiatre, l’amie de Ka- tueuses et passionnées. Dans ce
E 23 juillet 1943, Pascalina, dicte Lutaud, journaliste au Figaro, gue persécutée par le régime nazi rol Wojtyla, son « frère », qui, de- livre troublant et vivant, qui se lit
la gouvernante de Pie XII, a fait le portrait de cinq « femmes parce qu’elle était juive. Pie XI lui venu pape, lui confia des rôles clés avec plaisir, l’auteur chemine sur
gifle à toutes volées le car- de papes » peu ordinaires. Elles ont proposa de remettre en ordre les dans les domaines de la défense de une ligne de crête entre une
apdinal Tisserant devant le chacune reçu le soutien des souve- archives de la bibliothèque apos- la vie et de la famille. Enfin, com- proche sans tabou, non dépour-Lpape parce que le prélat a rains pontifes et sont devenues tolique. Pie XII la confirma dans ment ne pas parler de Lucetta Sca- vue d’ironie, notamment à
eu l’outrecuidance d’entrer sans se leurs amies, leurs inspiratrices et cette mission. Elle ouvrit ainsi, la raffia, ancienne soixante-huitarde l’égard de la curie, et un regard
faire annoncer. Furieux, il repart en leurs conseillères. À leur contact, première, la voie aux femmes à des soutenue par Benoît XVI et Fran- plutôt de sympathie. En réalité,
claquant la porte et en hurlant : pense l’enquêtrice, les papes ont postes scientifiques. çois. Cette historienne et journalis- au-delà de parcours différents,
« Voilà ce qui arrive, quand on intro- infléchi leur regard sur le sexe fai- te, surnommée la « féministe du on constate cependant la
diffiTalentueuses duit une femme dans un monde ble. Sans elles, ils n’auraient pas Vatican », créa en 2012 un supplé- culté pour ces femmes à avoir
et passionnéesd’homme ! » Pie XII reste bouche bée écrit certains textes ni pris certai- ment féminin à L’Osservatore Ro- une existence officielle, sinon
mais n’ose rien dire à celle, Pascalina nes décisions. Mais, pour préserver On pourrait parler aussi de sœur mano. Après avoir été écartée, elle établie, au sein de l’institution
Lehnert, qu’on a surnommée la leur pré carré, elles ont dû aussi af- Tekla Famiglietti, la mère supé- dénonça les abus de membres du vaticane. Et puis, ces
personnali« Papesse », en réalité sa secrétaire et fronter la curie romaine, jalouse de rieure protégée du pape polonais clergé sur des religieuses, devenant tés, aux convictions
conservatrigouvernante, qui est devenue au fil l’attention du Saint-Père. Pas facile qui joua un rôle crucial lors de la aussi la « rebelle » de l’institution… ces au demeurant, ne sont pas
du temps une influente « maman » pour elles d’« exister » dans ce cer- visite du pape à Cuba et de sa ren- Ces femmes, souvent intransi- vraiment « féministes », sauf par
de substitution. Celle-là a dirigé cle confiné d’hommes célibataires contre avec Fidel Castro. geantes, parfois autoritaires, voi- leur caractère affirmé, un trait
d’une main de fer la maison papale. plutôt âgés et rompus aux intrigues. N’oublions pas, non plus, Wanda re controversées, ne sont pas des d’ailleurs immémorial ! ■
Dans les coulisses du feu nucléaire
ESSAI De 1945 à nos jours, les crises liées à la bombe atomique passées au crible.
LA BOMBE
ATOMIQUE
De Jean-Marc Le Page, ma à Trump », comme son sous-ti- décisif d’Oleg Penkovsky, un colo- pelle que, dès les présidences Tru-FRÉDÉRIC DE MONICAULT
Passés/Composés, fdemonicault@lefigaro.fr tre l’indique. Plus de soixante-dix nel soviétique qui abhorre le régime man et Eisenhower, une doctrine
320 p., 22 €. ans pendant lesquels les doctrines et donne des informations cruciales de non-utilisation se met en place,
UE faire quand le nucléaires évoluent, se figent, ré- sur le dispositif de Moscou et son « qui se traduit par une forme de
tamonde est au bord du évoluent, sous l’impulsion de figu- état d’avancement. Les événements bou ». Autant dire que les
confidengouffre ? Ce gouffre, res de premier plan mais aussi racontés dans La Bombe atomique, à ces sont importantes : l’auteur
c’est la menace atomi- d’hommes et de femmes de Cuba et ailleurs, pourraient donner montre bien l’écart entre les dis-Qque quand elle est por- l’ombre. matière à d’authentiques aventures cours officiels et les apartés des
diftée à son paroxysme. de James Bond – au pluriel. À ceci férents acteurs. L’ouvrage est une
Fresque géopolitiqueDepuis les explosions nucléaires au près qu’elles finissent mal pour les grande fresque géopolitique de la
eJapon en 1945, il s’est produit une S’il ne fallait retenir qu’un dossier en intéressé(e)s. Après avoir été torturé seconde moitié du XX siècle. Le
redizaine d’épisodes où les grandes termes d’intensité, l’affaire des mis- par le KGB, Penkovsky est exécuté cul des États-Unis sur la scène
inchancelleries ont redouté la catas- siles à Cuba dépasse l’entendement. le 16 mai 1963. ternationale, l’effondrement de
Le président américain Kennedy trophe. La fin de l’histoire a-t-elle En 1962, « pendant treize jours, le À partir de quel moment la bom- l’URSS ou l’émergence de
puissansigne la proclamation du blocus sonné ? Sans doute pas. monde est suspendu aux décisions de be atomique quitte-t-elle son statut ces régionales sont des repères au
contre Cuba, en octobre 1962. Le livre de Jean-Marc Le Page, ces hommes (Kennedy et Khroucht- de « super bombe conventionnelle » moment où le moindre conflit
s’inspécialiste du renseignement et de chev, NDLR) de déclencher l’Arma- pour devenir une arme politique ? ternationalise. Et le feu nucléaire, La menace atomique était
alors à son plus haut niveau. la guerre froide, court « de Hiroshi- geddon. » Le Page revient sur le rôle Assez tôt, répond Le Page, qui rap- une option mise sur la table. ■
A
EVERETT/BRIDGEMAN IMAGESLE FIGARO jeudi 8 avril 2021
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINELa guerre contre
Retrouvez sur internet le langage a été déclarée, la chronique
« Langue française »et personne ne semble 885le savoir. (…) SUR pages WWW.LEFIGARO.FR/C’est devenu dramatique LANGUE-FRANCAISE pour Dernières nouvelles, le recueil
RÉGIS JAUFFRET, SUR FRANCE CULTURE d’histoires fantastiques de l’écrivain américain EN VUE@
JEAN LUC BERTINI/LE FIGARO MAGAZINE William T. Vollmann, publié chez Actes Sud Littéraire
ET AUSSI
La dignité Port de l’angoisse
Avec humour et fantaisie,
sens de l’intrigue et goût
pour les portraits, dans l’esprit avant tout des romans de Daphné du
Maurier ou de Patricia Highsmith,
Stéphane Héaume nous offre ELIZABETH JANE HOWARD un plaisant roman choral,
principalement situé dans Dans le troisième volume de cette une station balnéaire.
Une histoire intrigante liant, formidable saga, la Deuxième Guerre à soixante ans de distance,
deux femmes, Rose St Just s’achève et la famille Cazalet poursuit et Amalia Lambertini. La première
est une romancière américaine sa route entre rires et larmes. qui a connu le succès dans
les années 1950 ; la seconde est
une jeune journaliste ambitieuse
LAURENCE CARACALLA Les enfants grandissent : Louise et curieuse. Entre les deux :
se marie et ne deviendra pas une un personnage mystérieux,
E TROISIÈME tome de grande comédienne, les cousines saltimbanque et compositeur
La Saga des Cazalet qui, Polly et Clary sont à présent de postromantique, Allan Green,
rappelons-le, en comp- vraies jeunes filles. Parties de que l’on découvre au soir
tera cinq, confirme ce Home Place pour Londres, la de sa longue vie marquée Cque nous soupçonnions guerre les a transformées mais la par quelques drames.
déjà : Elizabeth Jane Howard, long- générosité de l’une et le culot de Une intrigue quasi policière
temps inconnue en France, est en l’autre n’ont pas pris une ride. qui nous mène de surprises
passe de devenir un écrivain culte. Elles traversent cette période tra- en rebonds, avec pour décor
Et ce n’est pas un hasard. Si son gique – Polly a perdu sa mère, le le port imaginaire de Portfou.
histoire captive, c’est sa manière de père de Clary est porté disparu – L’occasion pour le Trouvillois
la faire évoluer qui fas- avec courage et on ne Stéphane Héaume de nous
cine : ses protagonistes se lasse pas de les voir dire tout son amour pour CONFUSION
sont toujours les mêmes évoluer, grandir trop les paysages du littoral et (LA SAGA
mais les accrocs de la vite, devenir cruelle- les levers du jour sur la mer. DES CAZALET III)
vie se chargent de les ment lucides, elles, les Alors que dans le même temps D’Elizabeth Jane
transformer. Avec la éternelles rêveuses. défile une étrange galerie Howard,
romancière britanni- traduit de l’anglais Enfin, elles espèrent de personnages : un danseur
que, pas d’effet de par Anouk Neuhoff toujours entrer dans le de tango, le gigolo Axel, Liz,
Quai Voltaire, manches, pas non plus monde des adultes. Ce sœur et rivale de Rose,
512 p., 23 €de remplissage inutile, monde-là n’est pour- une vieille disquaire rangée
elle décrypte en quel- tant pas si enviable : les des vinyles, une directrice
ques mots une ambian- mariages battent de de cirque.
ce, un caractère ou une l’aile ou sont voués à THIERRY CLERMONT
situation, campe un dé- l’échec, la solitude
cor, révèle avec une pèse, les secrets
debouleversante huma- meurent inavouables.
nité les joies et les
draMêlés à la grandemes de ses nombreux
histoirepersonnages. Elizabeth Jane Howard, Elizabeth Jane Howard rend piternels non-dits de cette famille,
Et des drames, il y en Les années passent, la longtemps inconnue compte de la folie de la guerre, de ses attentes, ses déceptions, ses
en France, a beaucoup en cette an- paix semble pour bien- sa violence et de son aberration à chagrins, sa dignité aussi.
est en passe de devenir née 1942 : la nourriture tôt et, grâce à de hauteur d’homme. Mais qu’on ne Toujours, elle ose dire la vie
un écrivain culte.manque, les V2 peuvent à tout mo- nouveaux et merveilleux person- se méprenne pas, elle sait aussi comme elle est, même si elle n’est
MEPL/BRIDGEMAN IMAGESment défigurer les villes, les soldats nages, l’auteur relate les consé- nous faire rire grâce à ses portraits pas si jolie. Avec son art du
suspartent au front et Dieu seul sait quences tragiques de ce conflit qui toujours justes, à la spontanéité de pense, du « cliffhanger », diraient
quand ils en reviendront. La famille n’en finit plus. Avec le débarque- ses dialogues, grâce aussi à son les Anglo-Saxons, elle nous fait
Cazalet s’accommode pourtant des ment en Normandie, la découverte mordant – comme elle sait se mo- miroiter de grands événements à
restrictions et des dangers sans ja- des camps de concentration, les quer du ridicule ou de la bêtise de venir dans le quatrième tome de la SŒURS DE SABLE
mais se plaindre. « Never explain, Cazalet se trouvent mêlés à la certains ! – mais c’est surtout son série. Il paraîtra au mois d’octobre De Stéphane Héaume,
Rivages, never complain », ce sont, ne grande histoire et plus seulement à sens de l’observation et de la psy- prochain et c’est peu dire qu’on
318 p., 20 €.l’oublions pas, des Anglais pur jus. la petite. chologie qui émerveille : les sem- l’attend de pied ferme. ■
Lucky Luke sous le feu
de la passion
MATTHIEU BONHOMME Après « L’Homme qui tua
Lucky Luke » (2016), l’auteur poursuit avec succès son
appropriation du cow-boy solitaire créé en 1946 par Morris.
1946 par Morris ne passe pas par le
pastiche ou la caricature. Sa
proposition est beaucoup plus nuancée,
complexe, sur le fil entre
l’hommage, la réappropriation et l’envie de
remettre en selle une légende de
WANTED l’Ouest, au même titre que Gary
LUCKY LUKE Cooper, James Stewart, John
WayDe Matthieu
oEN DÉCEMBRE 1971, dans le n 631 de ne, voire Clint Eastwood. C’est Bonhomme,
ePilote qui célèbre le 25 anniversaire d’ailleurs ce qui a fait toute la réussi-d’après Morris,
du cow-boy solitaire, Gotlib met en te de son précédent album, où il Éditions
scène un Lucky Luke Spaghetti où mettait en scène un « poor lonesome Lucky Comics,
« l’homme qui tire plus vite que son cow-boy » plus adulte, plus crédible, 68 p., 15 €.
ombre », mal rasé, cigarillo au bec, plus incarné, tout en conservant les
règle son compte aux frères Dalton codes de l’école franco-belge ainsi
dans un duel sanglant à la Sergio Leo- que les couleurs franches imaginées
ne. Sans le savoir, Gotlib a montré la par Morris. capture de cet « outlaw » nommé le vendre à Liberty, histoire de dé- réagir ? Voilà finalement l’enjeu
esvoie… Oui, on peut s’éloigner du des- Lucky Luke. La méprise est grande. marrer une nouvelle vie… L’homme sentiel. Avec son trait élégant, lisible,
L’âme profonde de Lukesin rond et bon enfant de Morris pour Lucky Luke, un hors-la-loi ? Voilà au brin de paille va les escorter contre à la fois souple et dynamique,
Mattirer Lucky Luke vers un western plus Avec Wanted Lucky Luke, on se croi- qui sent le piège à plein nez. Notre vents et marées. Pourtant, dans cette thieu Bonhomme nous enchante. Il
réaliste, violent, à la Blueberry. Le rait revenu au bon vieux temps de la cow-boy solitaire devrait s’en préoc- aventure trépidante qui rappelle redéfinit les traits de caractère de
jeune Matthieu Bonhomme n’en aura série Au nom de la loi, lorsque Josh cuper. Pourtant, il préfère voler au Le Convoi des braves (Wagonmaster, cette figure majeure de la BD
francopas perdu une miette. Randall (Steve McQueen) arrachait secours de trois jolies cow-girls en 1950) de John Ford, ce n’est pas Pa- belge. On en a le souffle coupé. L’avis
En 2021, Lucky Luke fête ses d’un geste sûr un avis de recherche détresse. Trois sœurs. Bonnie, la gen- tronimo l’Apache, Brad Defer le de recherche brandi au début de
75 bougies. Cinq ans après L’Homme « Wanted Dead or Alive ». Cette nou- tille rousse très fleur bleue, Angie, la chasseur de primes (fils de Phil) ou l’aventure servait en fait à capter
qui tua Lucky Luke, le dessinateur de velle aventure de Lucky Luke com- brune sauvage et déterminée, et la encore Joss Jamon et sa bande de cra- l’âme profonde du personnage de
Charlotte impératrice récidive. Cette mence par un coup de feu dans la blonde Cherry, la plus sentimentale, pules qui posent le plus de problèmes Morris et Goscinny. Même si le rire
fois, l’album a pour titre Wanted Sierra. La balle n’est pas passée loin viennent d’être attaquées par les à Lucky Luke. Non, le héros est est de la partie, tout cela n’ira pas sans
Lucky Luke. Si Matthieu Bonhomme de Jolly Jumper. Le chasseur de pri- Apaches alors qu’elles tentaient de confronté à la passion amoureuse de larmes ni sans émotion… C’est aussi à
connaît ses classiques, sa reprise du mes veut assurément toucher les faire traverser le troupeau de têtes à trois séduisantes jeunes femmes. cela qu’on mesure un grand album. ■
légendaire personnage imaginé en 50 000 dollars de récompense pour la cornes de leurs défunts parents pour Comment le héros solitaire va-t-il OLIVIER DELCROIX
La BD
de la semaine
Ajeudi 8 avril 2021 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Le panache de John le Carré
de la
Shocking ! L’ex-agent de Sa Ma- romans (dont Gnomon, qui pa- qualifié de « porc ignorant » par l’archiviste de la ville. (…) Ellesemaine jesté et écrivain mondialement raît en deux tomes chez Albin dans son ultime roman, Retour lui a dit : “Bienvenue à la
maicélèbre John le Carré est mort le Michel), dans une émission de la de service. N’en pouvant plus son” », a raconté Nick Cornwell.
12 décembre 2020 dans la peau BBC diffusée le 3 avril. Son père d’un pays « en chute libre », L’une des dernières images qu’ilPEU DE TEMPS AVANT SA MORT,
FIN 2020, FURIEUX CONTRE LE BREXIT d’un citoyen irlandais ! C’est ce était un homme en colère depuis l’europhile le Carré s’est rendu a de son père, c’est ce dernier
ET BORIS JOHNSON, qu’a révélé son fils, Nick Corn- des années. Son dernier combat dans le sud de l’Irlande : « Il est « assis, enveloppé dans un
draL’ÉCRIVAIN JOHN LE CARRÉ, EN MARGE well, connu sous le pseudonyme fut contre le Brexit et l’actuel allé à Cork, d’où venait sa peau irlandais, souriant ». WellAVAIT CHOISI DE PRENDRE
LA NATIONALITÉ IRLANDAISE. de Nick Harkaway pour ses premier ministre, Boris Johnson, grand-mère, et a été accueilli done, John ! BRUNO CORTYLittéraire
RENCONTRE La femme rabbin fait
« C’est en la force des histoires
que je crois, j’ai la foi en cela »,l’éloge du verbe et de l’art de tisser
revendique Delphine Horvilleur.
JEAN-FRANCOIS PAGA/OPALEdes histoires.
PROPOS RECUEILLIS PAR c’est l’inverse : rapprocher le
méMOHAMMED AÏSSAOUI tier de rabbin de celui de conteur
maissaoui@lefigaro.fr est une forme d’élévation. Notre
société, notre histoire, notre
Par un mot, le monde change, culture ne se construisent-elles
nous dit la femme rabbin Delphine pas sur des récits ? Quand
j’enseiHorvilleur qui vient de publier gne, je lis ou je traduis des textes
Vivre avec nos morts. Ce livre ra- pour les partager. C’est pour faire
conte comment elle accompagne entendre à chaque génération les
les défunts et tente de consoler les voix d’une tradition qui attend
endeuillés. Mais, à y regarder de que des nouveaux lecteurs la
plus près, c’est un grand récit transmettent à leur tour. C’est la
littéraire sur le pouvoir du conte, fonction sacrée du conteur.
l’éloge du verbe et la puissance du
langage. Il y est souvent question Les verbes « raconter », « tisser »
d’étymologie, de traduction - ah ! et « coudre » sont des synonymes
ce terme magique d’« abracada- dans votre récit. Pourquoi ?
bra » qui signifie « faire comme on Dans toutes les langues ou
presa dit » ou quand la parole crée une que, « texte » et « textile » sont de
réalité qui ne lui préexistait pas la même racine. Par exemple, en
(par exemple, « Je vous déclare français, on dit « cousu de fil
mari et femme… »). Conversation blanc » pour parler d’une
intriavec une femme passionnante. gue ; en anglais l’intrigue se dit
plot, c’est la pelote de laine ; et en
LE FIGARO. - Dès les premières hébreu le nom des traités du
pages, vous établissez un lien fort Talmud est Massekah’a ,
littéraleentre l’activité de rabbin ment cela veut dire « l’outil du
et l’art de conter. Comment tisserand ». Chaque volume du
définiriez-vous votre métier ? Talmud s’appelle « outil du
tisseDelphine HORVILLEUR. - Il me rand », et il y a ce lien dans
pressemble que le métier qui s’appro- que toutes les langues, à ma
che au plus près du mien porte un connaissance. Cela signifie bien
nom, c’est celui de conteur. Il m’a que nos histoires sont des
fabrifallu des années pour arriver à ques avec des fils qui
s’entrecroicette définition parce qu’on m’a sent. Je le vois dans bien des
fatoujours demandé ce qu’était le milles que je reçois : souvent, on
métier de rabbin. Il y a un malen- vient me voir parce qu’il y a eu un
tendu : beaucoup pensent que « détricotage » avec la perte ou le Delphine Horvilleur :
c’est le prêtre des juifs, mais c’est manque. Dans le récit, il y a
quelune fonction très différente, il n’y que chose pour moi qui est de
l’ora pas de clergé dans le judaïsme. dre de la couture. Je sais qu’avec
Mon métier consiste à officier, à cette métaphore, je m’inscris dans
enseigner, à traduire aussi, à ac- un sujet de plaisanterie : un rap- « Mon métier, c’est conteur »
compagner dans le deuil, bien sûr. port particulier des Juifs avec le
Avec le temps, je me rends compte métier de tailleur. Dans la revue
que dans toutes ces activités il y a que je dirige (Tenou’a), on a fait un que c’est plus que jamais vrai face quand la vie nous quitte, et que ce petits riens. Et toujours je me pose
celle de conteur. Quand je le dis, numéro sur la couture, avec ce au deuil ; que la puissance du qui nous reste c’est la possibilité la question : comment honorer la
certains me rétorquent que c’est titre « La vie est tailleur ». En écri- conte, la façon dont on va habiller de la raconter. Je crois à la force mémoire du défunt avec le bon
profaner la fonction religieuse que vant ce livre sur la mort, il était le défunt d’un récit particulier des histoires qui laissent en nous récit. Il m’est arrivé de me
tromde la réduire à cela. Je pense que important pour moi de raconter sont encore plus perceptibles des traces indélébiles. per parce que je n’avais pas les
ingrédients pour raconter la bonne
Notre insatiable besoin histoire.
de consolation n’est-il pas surtout
un insatiable besoin de récits ? Vous avez préfacé le texte VIVRE AVEC
Oui, c’est vrai, c’est un point inté- d’Amos Oz, vous évoquez Romain NOS MORTS
ressant. Je conçois ainsi ma fonc- Gary, Isaac Bashevis Singer, De Delphine Horvilleur,
Grasset, tion qui consiste à raconter ce qui Victor Hugo… En quoi les écrivains
224 p., 19,50 €. fut mille fois dit, mais aussi à don- vous inspirent-ils ?Des
ner à celui qui entend l’histoire Cela peut paraître éculé de le dire,
pour la première fois des clés iné- mais la littérature m’a sauvée.
dites pour appréhender la sienne. Aujourd’hui, elle est même un élé-diables
Je me tiens aux côtés de femmes et ment de ma religiosité. Je m’en
d’hommes qui, aux moments char- rends compte tous les jours. PourÉlupar etdes nières de leur vie, ont besoin de ré- écrire des discours, j’ai besoin de
cits. Il est dommage que dans notre puiser dans les textes sacrés, mais
société on oublie la puissance du aussi dans la littérature et la poé-saints100 récit. L’expression « arrête de ra- sie. Il y a un point commun entre
conter des histoires » suggère que tous les écrivains auxquels je suisJEAN-BAPTISTE la fiction n’est qu’un mensonge, particulièrement sensible : ils sontjournalistes
qu’elle est illusoire. Or, je trouve à cheval sur plusieurs mondes.ANDREA
qu’elle est une arme de construc- Pour Gary, c’est évident – je
tration massive dans nos sociétés. Le vaille sur une pièce de théâtre quilibraires
débat autour des librairies a mon- lui est consacrée. Pour Amos Oz
tré à quel point ces enseignes sont, aussi, il y a en lui des résidus delecteurs justement, essentielles. Quand on l’Europe et des douleurs de ses
anme demande en quoi je crois, il est cêtres, et en même temps c’est un
difficile pour moi de parler de enfant né en Israël. Quand je le lis,
croyance parce que j’appartiens à j’ai l’impression d’ouvrir un livre
une tradition où il n’y a pas de dog- de prières, c’est plein de
référenmes. Quand vous tentez d’y répon- ces à des prières traditionnelles
dre, vous finissez toujours par mais il les interprétait avec un
adopter un langage idolâtre ou naïf, culot extraordinaire. Mon rapport
au choix. Mais je me rends compte, à la littérature s’inscrit dans uneJÉSUS ET JUDAS
D’Amos Oz, et là je peux en parler facilement, forme de religiosité, sans doute.
traduit de l’anglais que c’est en la force des histoires
par Sylvie Cohen, que je crois, j’ai la foi en cela. Conter est-il devenu
préface votre activité quotidienne ?
de Delphine Horvilleur, Vous dites aussi que trouver Il faut que je vous raconte cette
Grasset, les mots et les gestes est le cœur anecdote, qui peut répondre à
vo64 p., 8 €.
de votre travail comme celui tre question. Il y a une dizaine deUnvoyageentreriresetlarmes!
d’adopter le bon langage. jours, Christian Boltanski
(photoBRUNOCORTYLEFIGARO Est-ce un défi à chaque fois ? graphe, sculpteur et cinéaste,
Quand je rencontre des en- NDLR), que j’aime beaucoup, m’a
deuillés, j’ai quelques secondes envoyé un message après avoir luTrufautetHugoréunis. pour trouver la langue dans la- mon livre. Il a écrit : « Vous contez
quelle je vais devoir parler, pour beaucoup pour moi… » Quel mer-CHRISTINEFERNIOTTÉLÉRAMA
comprendre quel est le registre le veilleux lapsus ! C’est un très beau
plus juste dans lequel je vais ins- compliment pour moi. Je l’ai
apcrire un récit, et non pas opter pelé pour lui dire que grâce à luiUnromanéblouissant!
pour celui qui m’arrangerait, j’avais trouvé mon épitaphe.
BERNARDLEHUTRTL comme une sorte de pilotage J’adorerais : « Elle contait
beauautomatique. J’écoute les mots, coup pour nous. » C’est joli. Je
les silences. Parfois, ce sont des crois qu’il faut s’efforcer de conter
détails a priori insignifiants, des pour les autres… ■
A