Figaro Littéraire du 08-11-2018

Figaro Littéraire du 08-11-2018

-

Presse
8 pages
Lire
YouScribe est heureux de vous offrir cette publication

Informations

Publié par
Ajouté le 08 novembre 2018
Langue Français
Signaler un abus

jeudi 8 novembre 2018 LE FIGARO - N° 23 091 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livreslittéraire
ALEXIS JENNI HISTOIRE
RÉFLEXIONS IMPERTINENTES LA « GRANDE GUERRE »
SUR LE CULTE VUE PAR LES ÉCRIVAINS
PAGE 6DE LA PERFECTION PAGE 5
Nicolas Mathieu,
lauréat 2018
du prix Goncourt,
le 7 novembre
chez Drouant, à Paris.
La folle
journée
des prix
ÉVÉNEMENT
Nicolas Mathieu
a remporté hier
le prix Goncourt
pour « Leurs enfants
après eux »
(Actes Sud)
et Valérie Manteau
le prix Renaudot
pour « Le Sillon »
(Le Tripode).
PAGES 2 ET 3
UNEDES PLUS GRANDES
COLLECTIONS DE LIVRES ET MANUSCRITSLa « Recherche » à livre ouvert
JAMAISPROPOSÉES AUXENCHÈRES
14-19 NOVEMBRE2018•DROUOT, PARIS
EST entendu, la Recherche mondaine dépeinte par Proust avait disparu, terie, de l’obscurité un peu avantageuse. Il WWW.COLLECTIONS-ARISTOPHIL.COM
est longue et la vie est alors que nous comptons tous dans notre en- écrit avec la simplicité d’un grand critique
courte. Sa lecture consti- tourage cinq ou six Brichot, deux ou trois Le- qui aurait pu être un grand écrivain, Fallois LITTÉRATURE | BEAUX-ARTS | SCIENCES
tue une plongée enivrante grandin, quelques Cottard et d’innombrables jamais ne toise. Il décrypte, explique. Son
meC’autant qu’intimidante. En M Verdurin qui écrivent dans les journaux commerce ininterrompu avec l’œuvre
porface du lecteur hésitant comme un baigneur ou parlent à la télévision. » On reconnaît là te ses fruits. Proust apparaît comme
déAPOLLINAIRE,devant la mer à Balbec, se tiennent les Fallois, charmant misanthrope, au goût sûr ployé : le romancier, l’observateur, le
comiBAUDELAIRE,
proustologues, proustomanes, et autres et au trait assassin, éditeur de Simenon, de que. La Recherche est à livre ouvert. BRASSENS,BREL,
BRONTË, CHAR,proustolâtres. Ceux-là sont en surplomb, Jacqueline de Romilly, ami de Pagnol et de Son exégèse s’exerce avec le plus grand
naCHATEAUBRIAND,
recouvrant de leur dédain celui qui ne se Aron, qui regardait le monde avec un souri- turel. Fallois la doit à sa proximité avec COCTEAU, CURIE,
llesouvient pas de M d’Oloron, ou du nom du re impassible. l’œuvre mais aussi au singulier effet de mi- DARWIN, DIDEROT,
DU CHÂTELET,deuxième mari de la Verdurin. Ce face-à- roir qu’a visiblement produit chez lui la
ReEINSTEIN,face snob et stérile, qui dure depuis cent ans cherche. Il y a beaucoup de Fallois dans
FLAUBERT,
– Proust est un génie ? Un écrivain pour Proust vu par Fallois. Comme s’il y avait GAINSBOURG,
LA CHRONIQUE GALILÉE, GANS,duchesses ? - Bernard de Fallois vient lui trouvé un univers correspondant à sa pente,
HITCHCOCK,
faire un sort définitif avec la publication d’Étienne un scepticisme, une lucidité impitoyable, HUGO,HUYSMANS,
d’une magistrale Introduction à la Recherche adoucis par la sensibilité. Un goût de l’am- KAFKA,KEPLER,de Montety
LA FONTAINE,du temps perdu. biguïté, des masques qui fait la richesse
infiMAUPASSANT,Toute sa vie, l’éditeur, disparu en jan- nie des personnages, et lui convenait.
NEWTON, PAGNOL,
vier 2018, l’a passée dans la compagnie de Que ne sait-il de l’œuvre d’une vie ? L’his- Pour notre enrichissement, il nous offre la PERRAULT,
PRÉVERT,Proust, et poursuivi avec lui un long et fruc- toire de chaque livre, arraché des entrailles clé de lecture non seulement d’un maître
liQUENEAU,
tueux dialogue. Ses amis ont retrouvé dans de Proust. Les ajouts, les reconstructions. Ce vre mais plus précisément de cette nature ROUSSEAU,
ses papiers cette Introduction. Soit la plus mo- que l’auteur disait de ce qu’il écrivait. Il sait humaine qu’a si bien explorée Proust. ■ SADE,SARTRE,
STENDHAL,deste, la plus généreuse des contributions quand le nom de Swann apparut dans la vie
VERLAINE, VIAN,pour servir à la lecture du monument des let- de Proust, et les titres auxquels celui-ci pen- VOLTAIRE,
tres françaises. Fallois présente, rappelle, sa d’emblée, et encore le moment précis où WELLES, ZOLA...
éclaire. Prend parti aussi, réglant leur compte fut écrite la dernière scène du dernier livre, INTRODUCTION
à des thèses ou des hypothèses qu’il réfute. Le Temps retrouvé. Dénouement, bouquet fi- À LA RECHERCHE
Dans un chapitre consacré au moraliste, il nal d’un chef-d’œuvre où tout se dévoile, ce DU TEMPS PERDU
De Bernard de Fallois, remarque : « On a tout dit de la Recherche, chapitre est proprement étincelant.
en effet et surtout ce qui pouvait en détourner Et avec quelle manière procède-t-il ! Son Éditions de Fallois,
AGUTTES•ARTCURIAL•DROUOTESTIMATIONS•ADERNORDMANN320 p., 18 €.les lecteurs. On a souligné le fait que la société art de l’explication se détourne de la
pédanCI-CONTRE : FRANÇOIS BOUCHON/LE FIGARO ; EN-HAUT À GAUCHE : SÉBASTIEN SORIANO/LE FIGARO ; EN-HAUT À DROITE : COLLECTION SIROT-ANGEL/LEEMAGEjeudi 8 novembre 2018 LE FIGARO
2 LE CONTEXTE
Après les prix Femina et Médicis en début de semaine, le Goncourt
et le Renaudot étaient très attendus hier. Les jurés du prix Goncourt
ont choisi de couronner le deuxième roman de Nicolas Mathieu,
Leurs enfants après eux, offrant ainsi à la maison Actes Sud
un quatrième lauréat en sept ans. Les jurés du Renaudot,
une fois n’est pas coutume, ont décidé de brouiller les cartes
en décernant leur prix à un auteur, Valérie Manteau, qui ne figurait L'ÉVÉNEMENT
pas dans leur dernière sélection ! L’auteur du Sillon permet
ainsi au Tripode de Frédéric Martin de connaître un succès inespéré. littéraire
Drouant,
12 h 45
PRIX Hier, dans les salons
du célèbre restaurant parisien,
les jurés Goncourt et Renaudot
ont décerné leurs prix.
Récit de délibérations
pleines de surprises.
Au salon des Renaudot, on re-MOHAMMED AÏSSAOUI
ET ALICE DEVELEY trouve autour de la table
Dominimaissaoui@lefigaro.fr que Bona, Franz-Olivier Giesbert,adeveley@lefigaro.fr
Christian Giudicelli,
Georges-Olivier Châteaureynaud, Jean-Noël
L Y AVAIT un énorme brou- Pancrazi, Louis Gardel, Patrick
haha de 12 heures à 12 h 45, Besson, Jérôme Garcin et Frédéric
place Gaillon, au restaurant Beigbeder. Ils ont l’air heureux de
Drouant. Le personnel d’ac- leur coup – Le Clézio a voté deIcueil était sur les dents. Com- Nice. « On a eu notre coup de
théâme un soir de concert, il fallait tre ! », crie l’un d’entre eux. Joli
avoir son bandeau « Drouant prix coup, en effet.
Goncourt & Renaudot – 7 novembre Heureux également de leur
pal2018 » au poignet pour entrer marès 2018, avec Olivia de
Lamdans l’établissement. L’assistance berterie, magnifique Renaudot de
attendait la remise des plus presti- l’essai coiffé du titre Avec toutes
gieux prix littéraires français. mes sympathies (Stock, voir
ciDidier Decoin, secrétaire général contre), Salim Bachi se voit
décerde l’académie Goncourt, est arri- ner le Renaudot poche avec Dieu,
vé. Il s’est arrêté au milieu de l’es- Allah, moi et les autres (Folio). Et
Nicolas Mathieu calier qui conduit du rez-de- les jurés, dans un même élan, ont micienne a tenu à souligner que Olivia de Lamberterie était bien un Lorrain, comme elle. J’ai aimé
et Bernard Pivot, chaussée au salon Goncourt situé décidé de saluer Philippe Lançon c’est le talent qui a fait la différen- entourée : des éditeurs de Stock, sa l’écriture, sa chronique sociale
au premier étage. Un silence, sou- et son Lambeau qui était leur favori ce. Quant à Jérôme Garcin, soutien président de l’Académie maison d’édition, et son attachée d’une France dont on ne parle pas.
Goncourt, chez Drouant, dain. « Le prix Goncourt est décerné depuis toujours : ils lui ont décerné de la première heure de Valérie de presse sont venus avec elle. C’est très Zola. Ce n’est pas
surà Paris, le 7 novembre. à Nicolas Mathieu pour Leurs en- un prix spécial. Lançon a apprécié Manteau, il ne tarissait pas d’élo- Manuel Carcassonne, le patron fait. » Éric-Emmanuel Schmitt
FRANÇOIS BOUCHON/fants après eux publié aux éditions le geste, il s’est rendu chez ge : « Le Sillon est un livre formida- de Stock, était tout sourire : il ve- n’hésite pas à parler d’un roman
Actes Sud. » Applaudissements. Drouant pour remercier chacun ble », affirme-t-il. Dans son jour- LE FIGARO nait de réaliser un triplé inédit : « sensuel ». Quant à Paule
Le jury, présidé par Bernard Pi- d’entre eux. nal L’Obs, il en avait dit le plus Renaudot de l’essai, Femina de Constant, elle souligne : « J’aurais
vot, l’a préféré à Maîtres et esclaves Le choix inattendu du Renaudot grand bien : « Valérie Manteau, an- l’essai et Médicis du roman étran- préféré Greveillac, il est très
littéde Paul Greveillac (Gallimard). Le était tel que la petite maison d’édi- cienne de Charlie Hebdo à qui l’on ger. De quoi organiser une grande raire et il a déjà écrit un magnifique
vote s’est achevé au quatrième tion Le Tripode a été prise au dé- doit, sous un titre euphémistique, sauterie. roman. Je suis toutefois satisfaite.
tour, avec six voix pour Mathieu pourvu. D’habitude, les éditeurs Calme et tranquille, emprunte ici à Retour dans le salon des Gon- Leurs enfants après eux parle de la
contre quatre à Greveillac (Philippe attendent la nouvelle scotchée à tous les genres : l’autofiction, le court. Le lauréat n’est pas encore désespérance, des provinces
franClaudel était pourtant absent des leur téléphone portable, prêts à grand reportage, le document poli- arrivé. La parole est encore libre. çaises que l’industrialisation a
délibérations). David Diop, auteur prendre un taxi pour se rendre tique, le roman d’amour, la biogra- On a cru comprendre que les votes abandonnées. Emmanuel Macron
de Frère d’âme (Seuil), qui était en chez Drouant. Et pourtant. C’est phie, et les entrelace sous nos yeux étaient très indécis. « Je suis devrait le lire, lui qui suit les
terricourse pour tous les prix, repart Jérôme Garcin qui raconte : « J’ai avec un doigté de dentellière. » Et content du résultat, même si toires blessés par la guerre et par le
donc bredouille, pour le moment : appelé pour informer l’éditeur, je d’ajouter : « Elle choisit, pendant un j’aurais espéré que David Diop soit chômage. »
pas de Femina ni de Médicis ni de suis tombé sur le standard. On a cru an et demi, d’enquêter sur Hrant distingué. Frère d’âme est un très La remarque tombe au moment
Goncourt ni de Renaudot. Il doit que c’était une blague. J’ai dû Dink, ce journaliste d’origine armé- grand livre », estime Pierre Assou- même où le lauréat du Goncourt
attendre avec fébrilité le prix Inte- convaincre la personne que c’était nienne assassiné en 2007, d’une line, qui a également été charmé fait son entrée, escorté par le
prérallié et le Goncourt des lycéens. vrai ! » balle dans le dos, devant les locaux par l’œuvre de Paul Greveillac. sident Bernard Pivot. À chaud, il
Quant au quatrième finaliste, Tho- de son hebdo Agos (le sillon, en Tout comme Françoise Chander- répond aux journalistes massés
mas B. Reverdy, pourtant apprécié français, NDLR) », par un nationa- nagor, qui a tenu à souligner la autour de lui. Son premier
sentiLe Goncourt du jury, la suprême récompense ne liste turc de dix-sept ans auquel, qualité littéraire de Maîtres et ment ? « Un moment de sidération.“sera pas pour cette année. avant de tomber, il aurait dit : « Ne esclaves. Patrick Rambeau, assis Voilà ça n’est pas un secret, Actesne doit pas être
Que Nicolas Mathieu se voit dé- fais pas ça, fils, stop. » tranquillement dans son coin, Sud l’avait eu l’an passé, je ne m’yle prix des anciens
cerner le prix Goncourt n’est Si Valérie Manteau n’a pu se dé- confie avoir préféré Reverdy. De attendais pas particulièrement,
combattants !qu’une demi-surprise. Beaucoup placer, Olivia de Lamberterie était son côté, Virginie Despentes, c’est la surprise et la joie quand
DIDIER DECOIN, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL affirmaient, « pas deux années de toute heureuse de venir remercier bousculée par les journalistes, part même », raconte-t-il, tout ému”
DE L’ACADÉMIE GONCOURTsuite Actes Sud, la maison de l’an- le jury qui l’a consacrée. Elle ne fumer à la fenêtre. « Je suis très mais en retenue, les micros collés
cienne ministre de la Culture ! » pouvait cacher son émotion, les contente pour Nicolas Mathieu, ex- aux lèvres et les caméras à dix
après le triomphe d’Éric Vuillard Valérie Manteau ne s’y attendait larmes au bord des yeux. « Je suis plique-t-elle, d’autant que c’est centimètres des yeux.
l’an passé pour L’Ordre du jour pas plus. Chargée d’édition au très heureuse, très émue. Je pense à
(Actes Sud). Les jurés n’ont eu cure Mucem, à Marseille, elle a dû ap- mon frère, j’ai écrit ce livre pour
de ce qui se murmurait au sein de prendre qu’elle était lauréate du essayer de le rendre immortel.
la république des lettres. Le favori prix Renaudot après des milliers de C’était un être flamboyant, joyeux, Olivia de Lamberterie, David Diop en a fait les frais, peut- personnes. Pour la photo d’elle il aurait adoré ce prix. Dès que je
être à cause du sujet de son roman chez Drouant, on repassera. Son l’ai su, je l’ai imaginé arrivant avec
dont le décor est la Première Guer- roman, le deuxième de sa carrière, ses chaussures dorées. Je pense à prix Renaudot essai
re mondiale vécue du côté des ti- narre l’histoire d’une jeune femme mes parents, ce sont eux qui m’ont
railleurs sénégalais. Trop de livres qui part rejoindre son amant à donné le goût de lire et la liberté
sur la « Grande Guerre » ont été Istanbul. Alors que la ville se défait d’écrire. Je pense à ma famille de
BRUNO CORTYcouronnés (Alexis Jenni, Pierre au rythme de ses contradictions et Montréal, la femme de mon frère, à d’Alexandre, son frère cadet, petit
bcorty@lefigaro.fr
Lemaitre, Éric Vuillard) ces der- de la violence d’État, des citoyens Juliette, la fille de mon frère à qui je prince flamboyant, graphiste de
AVEC TOUTES
niers temps. « La Guerre. La Guer- luttent pour leur liberté. Elle-mê- dédie ce prix. » talent qui souffrait depuis la fin deMES SYMPATHIES
re. La Guerre. Le Goncourt ne doit me découvre l’histoire de Hrant Journaliste littéraire réputée, est une figure in- l’adolescence d’une profonde mé-D’Olivia
pas être le prix des anciens combat- Dink, journaliste arménien de elle a du mal à se considérer écri- contournable du lancolie (« il allait mal, magnifi-de Lamberterie,
tants ! » tonne Didier Decoin. Turquie, assassiné pour avoir dé- vain. C’est pourtant une belle as- journalisme litté- quement ») et s’est finalementStock,
La grande surprise est arrivée fendu un idéal de paix. semblée d’auteurs qui a voulu sou- raire qui vient donné la mort le 15 octobre 2015254 p., 18,50 €.
quelques secondes après l’annonce Avec le jury Renaudot, elle a ligner son travail et son premier C’d’être couronnée en se jetant d’un pont à Montréal,
du lauréat du Goncourt. Louis Gar- trouvé les meilleurs soutiens et titre. N’est-ce pas une reconnais- pour son premier livre, Avec toutes laissant derrière lui une femme,
del, président pour cette édition les meilleurs attachés de presse. sance ? « Une reconnaissance ? En mes sympathies, publié chez Stock. des enfants et une famille
assom2018 du prix Renaudot, a étonné Dominique Bona était dithyrambi- fait, j’ai un peu l’impression que À 52 ans, la lumineuse responsable mée de douleur.
toute l’assistance : « Le prix Renau- que : « On a voulu la distinguer, tout ça arrive à quelqu’un d’autre de la rubrique « Livres » d’Elle,
Brut, percutant, sans filtredot est décerné à Valérie Manteau c’est un livre que nous avons beau- que moi. Je me réjouis pour ce quel- l’enthousiaste chroniqueuse de
pour Le Sillon publié aux éditions du coup aimé. » Bien sûr, à travers qu’un d’autre », répond-elle en Télématin et du Masque et la Plume « Ce qui est arrivé, Olivia de
LamTripode. » On entendait « quoi elle, on récompensait une femme souriant. Et d’ajouter : « C’est inti- de Jérôme Garcin, la lauréate 2014 berterie le raconte dans un sanglot :
Manteau ? » ou « c’est qui, le et une petite maison d’édition qui midant. Je suis fière d’être honorée du prix Hennessy du journalisme le geste, l’annonce, le chagrin, le
sillon ? ». Encore une fois, le jury du vit de qualité et d’exigence. Le Tri- par ces écrivains, dont Jérôme Gar- littéraire, a, pour une fois, décidé voyage au Canada, elle fait défiler
Renaudot a joué une musique diffé- pode se voyait attribuer un grand cin, l’une des personnes qui m’a le de ne plus parler des autres pour des souvenirs, des anecdotes de
rente. Valérie Manteau ne figurait prix pour la première fois de sa plus poussée à écrire ce livre. Il m’a se raconter et parler des siens. fratrie, souvent celles d’une
génépas parmi les cinq finalistes, même jeune existence (la maison a déjà donné le petit élan. Quand je n’avais Ce livre est né de l’impérieuse ration. Elle y parvient par un récit
si elle était dans la première liste. eu le prix Wepler). Mais l’acadé- pas de courage, il était là. » nécessité d’évoquer la figure où se succèdent les larmes et les
ALE FIGARO jeudi 8 novembre 2018
3« Le Sillon de Valérie
Manteau est un livre
formidable. »
JÉRÔME GARCIN, JURÉ DU PRIX RENAUDOT,
SOUTIEN DE LA PREMIÈRE HEURE
DU ROMAN PUBLIÉ L'ÉVÉNEMENT
PAR LES ÉDITIONS LE TRIPODE
FRANCESCA MANTOVANI/GALLIMARD/OPALE littéraire
Nicolas Mathieu, Prix Goncourt
évoquer notre monde tel qu’il va et raient voir. Né dans les Vosges en SÉBASTIEN LAPAQUE
slapaque@lefigaro.fr surtout tel qu’il ne va pas avec un 1978, l’année où l’AS
Nancy-Lorraisens puissant des images, des dialo- ne emmenée par Michel Platini
N 2014, Nicolas Mathieu a gues et des situations. On est saisi a remporté la Coupe de France,
fait une entrée remarquée comme rarement avec la littérature l’écrivain a vu finir le monde ancien
dans la carrière avec Aux française contemporaine. Car le mi- durant les années 1980. Mais il ne
animaux la guerre, un ro- lieu social décrit par Nicolas Ma- fait pas semblant de croire que les Eman noir et polyphonique thieu est généralement hors de por- luttes de classes sont une
hallucinade 360 pages mettant en scène des tée des écrans radars. Ces héros tion marxiste disparue avec le mur
vies minuscules broyées par le tra- s’apparentent aux gens de peu que de Berlin. Les riches de la terre, à
vail aliéné et les catastrophes affec- François Ruffin a filmés dans son cette époque, sont devenus plus
fétives. Quatre ans plus tard, ce ra- documentaire Merci patron !. On ne roces, plus insensibles, plus atroces.
conteur d’histoires a définitivement les voit pas à la télévision et on en- Le romancier ne se prive pas de le
imposé sa voix avec Leurs enfants tend rarement parler d’eux dans les rappeler.
après eux, un livre plus discours des hommes
Un formidable tourne-pageâpre, plus gros, plus politiques. Les
miambitieux : 426 pages. grants syriens sont Les 426 pages de Leurs enfants
LEURS ENFANTS Une fresque sociale qui beaucoup plus exoti- après eux ne doivent intimider
perAPRÈS EUXse déroule en France, ques que les petits-en- sonne. Enfant de Gustave Flaubert
De Nicolas Mathieu,
dans une vallée lorraine fants de mineurs écra- par le goût du réalisme et des maî-Actes Sud,
dévastée par la crise, de bouillés par les tres américains par le sens du dra-426 p., 21,80 €.
la fin des années Mit- ajustements économi- me, Nicolas Mathieu conduit son
terrand au début des ques et la disparition lecteur où il veut. Puissante
déannées Chirac. du travail vivant. Ro- monstration de pensée critique,
Écrivain qui va droit man au souffle épique, Leurs enfants après eux est un
formiau but, Nicolas Mathieu Leurs enfants après eux dable tourne-page. Un rare exemple
se révèle le peintre ins- déploie cependant ses de rencontre réussie de la culture
piré d’une époque de maléfices sans une populaire et de l’art de grand style.
mondialisation heureu- once de complaisance On se réjouit de savoir que les
juse où il était plus grati- ou de misérabilisme. rés du Goncourt ont eu l’audace de
fiant de s’intéresser à la Ce ne sont pas les pau- couronner un roman qui ne va pas
Bosnie qu’à la vallée de vres vus des beaux réconcilier ses lecteurs avec le
libéThionville. C’est pour- quartiers ou par la ralisme économique. À bien des
tant là que sont nés An- bourgeoisie de gauche. égards, sa lecture est dérangeante :
thony, Hacine, Steph et C’est la misère écono- mais elle distille un dérangement
Clém, des enfants tristes mique, intellectuelle, salutaire. Le livre refermé, on se
de la crise que l’on voit doucement morale et spirituelle racontée de souvient de ce qu’écrivait Léon
sortir de l’adolescence et s’engager l’intérieur. Daudet, habitué des réunions du
sans hâte dans l’âge adulte. Ils sur- Il y a quelque chose de poignant restaurant Drouant, en 1926. Cette
vivent au jour le jour sans oser se dans ce livre empreint de colère re- année-là, le gros Léon avait été
dédemander de quoi demain sera fait. tenue. Comme dans les romans de solé du choix de ses commensaux,
Comment le pourraient-ils ? L’ave- William Faulkner, on comprend dès qui avaient couronné Le Supplice de
nir semble s’effacer à mesure qu’ils les premières pages que les créatures Phèdre d’Henri Deberly, une fiction
Il connaît bien le milieu très longtemps à savoir ce que je s’en rapprochent. d’encre et de papier qui se débattent simplement décorative. « Un
critiouvrier et modeste qu’il décrit : pouvais écrire, parce qu’il ne faut Cet automne, ce n’est donc ni un dans la trame des mots sont des que doit goûter à tout, jouer avec
« C’est un peu le monde où moi je pas écrire les livres qui nous plai- sociologue ni un économiste qui vaincus. On devine qu’aucune ré- l’eau et le feu et, au besoin, s’exposer
suis né. Voilà cela me fait très sent, ceux qu’on aime lire, il faut nous parle le mieux de la France pé- demption ne sera possible pour eux. aux éclaboussures de sauce et, même,
plaisir que ce livre, qui est à la fois écrire les livres dont on est capable, riphérique et des oubliés de l’accu- Dans l’envers de l’histoire de fumier. Il ne doit pas avoir de plus
une tentative littéraire et politi- avec l’histoire qu’on porte, donc mulation illimitée du Capital. C’est contemporaine, le deuxième roman grand plaisir que de faire connaître
que, soit couronné. Tentative poli- cela m’a pris du temps. J’ai qua- un romancier qui s’est extrait des de Nicolas Mathieu dévoile cette ou surgir un talent jeune et neuf, ou
tique, bien sûr, parce que dès rante ans, c’est mon deuxième ti- marécages de l’autofiction et du part de souffrance et de malédiction ancien et méconnu. » Un talent jeune
qu’on parle de la manière dont les tre, là du coup je viens de rattraper bourbier du roman sans sujet pour que les heureux du monde ne sau- et neuf : voici Nicolas Mathieu. ■
gens vivent, c’est politique : c’est- beaucoup de retard d’un coup ! »
à-dire comment ils s’aiment, Il est décidément bon de publier
comment ils se détestent, comment un deuxième roman pour
décroils font pour vivre ensemble, com- cher la timbale. Après Leïla
Slimament c’est nécessaire et toujours ni (Goncourt 2016) et Olivier Guez
un peu impossible. » (Renaudot 2017), Nicolas Mathieu
et Valérie Manteau remportent un
prestigieux prix dès leur deuxième
Emmanuel Macron titre, seulement.“ L’étonnant est que Valériedevrait lire le roman
Manteau a également été très ap-de Nicolas Mathieu
préciée par des jurés du
GonPAULE CONSTANT, ” court, dont Virginie Despentes
JURÉE DU PRIX GONCOURT
qui admire Le Sillon. « C’est une
écriture totalement sincère à
laIl l’a répété à plusieurs reprises : quelle j’ai immédiatement adhéré.
c’est un roman sur la France péri- J’aime sa manière de peindre la
phérique. Mais pas autobiographi- Turquie, elle raconte ce qui
pourque : « Il raconte des vies que je rait se passer dans la France de
connais et je raconte les vies qui demain. C’est-à-dire un pouvoir
m’importent. » autocratique, la violence dans la
Mathieu a eu la vocation d’écri- rue… » Un juré Goncourt qui
vain à l’âge de… sept ans, dit-il commente le choix du Renaudot,
souriant et réservé. « Mais j’ai mis cela aussi est une belle surprise. ■
la vie au cours de laquelle Olivia de
Lamberterie se livre, raconte sa
famille, ses parents grands
bourgeois, lui lunaire, elle drôle et
élégante. Elle le fait avec des mots
qu’on n’a pas forcément
l’habitude d’entendre dans sa bouche,
bruts, percutants, sans filtre. Le
jour de la messe pour Alexandre,
dans une église d’Auteuil, elle
écrit : « Je suis une mauvaise fille,
j’aimerais tirer un feu d’artifice en
l’honneur d’Alex ou organiser une
soirée où l’on danserait ivres morts
jusqu’à l’aube, expurger le chagrin
plutôt que le ravaler, emmerder les
convenances, horrifier comme on
est horrifiés. »
Olivia de Lamberterie bonheurs d’expression », écrivait Sur le bandeau d’Avec toutes
chez Drouant, à Paris, cet été Étienne de Montety dans Le mes sympathies, on voit deux jolis
le 7 novembre. Figaro. bambins au bord de la mer,
porFRANÇOIS BOUCHON/ Le récit d’Olivia de Lamberte- tant le même tee-shirt « Port
GriLE FIGARO rie, comme hier ceux de Jérôme maud ». Un frère et une sœur. Le
Garcin (Olivier) ou de Marc Lam- temps du bonheur. « Je voudrais
bron (Tu n’as pas tellement chan- bien qu’Alex redevienne vivant, que
gé), est un tombeau pour le frère les lecteurs découvrent le type inouï
aimé, pas un livre de désolation. qu’il était. » Grâce à ce livre et à ce
C’est une traversée de la mort vers prix, c’est chose faite. ■
Ajeudi 8 novembre 2018 LE FIGARO
4 EN TOUTES tion « Arpège », un roman qui raconte l’histoire Le retour de l’Irlandais Paul Lynch
d’un garçon de 18 ans qui rêve de devenir Après un premier roman somptueux, Un ciel rou-confidences
acteur comme son père. Un grand rôle lui ge, le matin (Albin Michel, 2014), et un second, très
est offert, mais l’angoisse et l’alcool le mi- sombre, La Neige noire (2015), l’auteur irlandais
« De la race des seigneurs », nent. Il entreprend une thérapie avec un revient le 3 janvier avec Grace, qui paraît dans la
le premier roman de Delon vieux psychologue au bon regard. Il dé- collection « Grandes Traductions » d’Albin Michel.
Alain-Fabien Delon, né en 1994, mannequin et couvre qu’il aime son père autant qu’il le L’histoire d’une gamine de quatorze ans, Grace
acteur, ne peut pas renier son père, auquel il res- hait, ce père qui n’a pas élevé son fils, ne l’a Coyle, qui doit fuir son village au moment de la
semble de façon troublante. Mais pas facile d’être jamais regardé, mais lui a dit un jour cette Grande Famine. Son périple à travers l’Irlande, enCRITIQUE le fils d’Alain Delon. Le jeune homme publiera le phrase qui donne son titre au roman : « Tu es compagnie du fantôme de son petit frère, a séduit
29 janvier aux éditions Stock, dans la nouvelle collec- de la race des seigneurs, mon fils. » la critique tant en Irlande qu’aux États-Unis. littéraire
Belle et cruelle
Lampedusa
DAVIDE ENIA L’auteur, accompagné
de son père, part à la rencontre des Siciliens
qui viennent en aide aux réfugiés.
ALEXANDRE FILLON crées ». Enia le sait parfaitement,
conscient que la mer « donne et
EST une île de l’ex- prend quand elle le décide, comme le
trême sud de l’Eu- ciel ».
rope. Un roc en Lampedusa, « Davidù » y
sépleine mer. Un lieu journe fréquemment depuis l’étéC’ de transit. Un de ses dix-sept ans. Cette fois, il ne
symbole de la mondialisation. Une s’y est pas rendu seul mais
accomville fantôme qui déstabilise ses vi- pagné de son père, Francesco. Un
siteurs et suscite en eux un « fort cardiologue à la retraite passionné
sentiment d’isolement ». de photographie. Un taiseux du
Depuis des années, Sud souffrant d’une
des gens « en chair et en difficulté à
commuos » débarquent massi- niquer. Tous les deuxLA LOI DE LA MER
Kurt Vonnegut, vement à Lampedusa. sont trop longtempsDe Davide Enia,
en 2005, à New York. Des hommes, des fem- restés absents l’un àtraduit de l’italien
STEVE PYKE/ mes et des enfants ve- par Françoise Brun, l’autre. Ce premier
CONTOUR BY GETTY IMAGES Albin Michel, nus du monde entier. voyage ensemble est
225 p., 18 €.Du Soudan, du Niger, l’occasion de se
rapdu Cameroun, de So- procher, de
commumalie ou du Népal. Les niquer. De partager
nouveaux arrivants l’épreuve qu’endure
sont rapidement deve- l’oncle Beppe, le frè-De l’autre côté du miroir
nus plus nombreux que re de son père, rongé
les habitants. par un lymphome. Il
Le 3 octobre 2013 à faut suivre sans tar-KURT VONNEGUT Quand l’auteur du roman-culte « Abattoir 5 », décédé
l’aube, une embarca- der Davide Enia en
tion transportant plus plein cœur de Lam-en 2007, racontait avec brio son incapacité à écrire son ultime roman.
de cinq cents migrants pedusa où la lumière
clandestins partis des « frappe de partout »,
CHRISTOPHE MERCIER L’idée était bonne mais Vonnegut Le résultat est étrange, pour le côtes africaines a fait le vent est
omniprés’est rendu compte qu’elle aurait été moins, mais plein d’une tonicité, naufrage à moins d’un sent et le ciel « si pro-TREMBLEMENT
DE TEMPS N 1996, Kurt Vonnegut, suffisante pour une nouvelle, mais d’une pugnacité que Vonnegut, demi-mille de là. Il y che qu’il vous tombe
De Kurt Vonnegut, l’auteur du célébrissime pas assez forte pour alimenter tout vieillissant, n’avait plus la force de eut cent cinquante-cinq survi- presque sur les épaules ».
traduit de l’américain Abattoir 5, commence à un roman. Ou alors, comme il le dit, mettre dans un véritable roman. vants, et trois cent soixante-huit L’ancien metteur en scène et
par Aude Pasquier, rédiger son quatorzième il a constaté que, chez lui, l’inspira- Tremblement de temps est un livre cadavres furent repêchés en mer. dramaturge évite le pathos quand
Super 8 Éditions, Eroman, Tremblement de tion romanesque était morte, qu’il extrêmement drôle, mordant : un Découvert avec Sur cette terre il évoque les survivants, les morts
300 p., 19 €. temps. Comme souvent chez lui, la avait en lui treize romans, et pas un immense fourre-tout, une macé- comme au ciel (Livre de Poche) qui et les blessés. Les naufrages et les
science-fiction lui sert à régler ses de plus. Tremblement de temps, le doine, dans lequel le romancier, pu- lui a valu le prix du premier roman malheurs intérieurs. Son texte
comptes avec une Amérique qu’il quatorzième, était voué à l’échec, ou dique, se dévoile pourtant plus qu’il étranger en 2016, Davide Enia signe d’une rare empathie serre le cœur
aime profondément mais dont il à l’inachèvement. ne l’aurait fait dans une autobiogra- aujourd’hui un récit bouleversant à chaque page. On en sort secoué
stigmatise les dérives. Cet humoris- phie traditionnelle. La chronologie sur Lampedusa. Sur ceux qui y vi- et ébloui. Faites passer. ■
Autobiographie éclatéete sans frein, ce génie du délire vo- est absente, on saute de la jeunesse vent, ceux qui y passent. Le résultat
lontairement incontrôlé est un C’était compter sans le savoir-faire de Vonnegut, quand, revenu de la donne un grand livre d’écrivain
rehomme du passé, et il n’apprécie de l’écrivain, qui, de cet inachève- guerre, il a travaillé dans la publicité gardant en face l’histoire
contempas ce que le monde, autour de lui, ment, a tiré un livre nouveau, a in- puis vendu des voitures, à un avenir poraine, tel que le faisait jadis le
devient. venté une forme nouvelle : les frag- improbable. On y trouvera une Norman Lewis de Naples 44.
Dans Tremblement de temps, il ments du roman original se trouvent ébauche d’art poétique, lorsqu’il
ex« Toutes les vies imagine qu’une secousse temporel- intégrés à un immense patchwork, plique qu’il n’a jamais utilisé de
sont sacrées »le, en 2001, ramène le monde à ce deviennent le prétexte à une auto- points-virgules, une tirade
vengequ’il était dix ans plus tôt : l’huma- biographie éclatée, dans laquelle resse et très juste sur la télévision, Enia est allé à la rencontre des
acnité entière sera vouée à revivre la Vonnegut, sans se lamenter sur son un éloge des livres, que jamais ne teurs directs qui, au quotidien,
vie qu’elle a connue pendant la dé- impuissance créatrice, réfléchit à ce remplaceront les tablettes électro- sont confrontés à une réalité
soucennie 1991-2001. Et, au bout de ces qu’a été pour lui l’écriture romanes- niques. Vonnegut qui, on l’a dit, a vent terrible. Comme Paola qui
dix ans, 2001 revenu, donc, les que, à ce qu’est devenu son pays, à passé sa vie d’écrivain à se projeter tient une maison d’hôtes et
comhommes reprendront le cours de ce qu’a été sa vie en général. avec un humour délirant dans un pare la situation locale depuis
leur vie au point où il a été suspendu Il convoque le héros du Petit dé- futur inquiétant, est un homme du vingt-cinq ans à « un accident de la
dix ans plus tôt, dix ans de paren- jeuner des champions (1973, son sep- passé. route qui n’aurait jamais de fin » ;
thèse et de répétition. Cette remise tième roman), Kilgore Trout, écri- Et, en refermant Tremblement de Giuseppe, le commandant des
garen route de l’univers, cet instant où vain de SF raté, s’imagine avec lui à temps, on se dit que son père en litté- des-côtes à « l’allure royale d’un
les habitants de la planète Terre ne un déjeuner champêtre, en 2005, rature pourrait bien être un autre noble guerrier » ; le docteur Bartolo
sont plus condamnés au « pilotage tous deux échangeant leurs souve- grand écrivain américain, dont la qui lui demande d’écrire ce qu’il a
automatique » mais retrouvent leur nirs du « tremblement de temps » fantaisie et les plongées dans la vu, de le raconter partout.
libre arbitre, ne va pas sans causer qu’ils ont connu, et en profite pour science-fiction dissimulaient un pes- Ou Simone, le plongeur à la car- Davide Enia avait reçu le prix
du premier roman étranger en 2016 de dégâts : des avions s’écrasent ; recycler des nouvelles avortées que simisme fondamental, et des blessu- rure de géant, qui ne veut pas
parpour Sur cette terre comme au ciel. des véhicules défoncent des bâti- Kilgore Trout ne s’était pas décidé à res mal guéries : Kurt Vonnegut était ler du 3 octobre et lui explique
e GIANLUCA MOROments. publier. le Mark Twain du XX siècle. ■ qu’en mer « toutes les vies sont
saAFFAIRES ÉTRANGÈRES
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
« 1984 », version douce
est ça ou la pri- exorbitants. Les frigos se rem- leur hygiène dentaire, leur La réalité prend une drôle d’al- moyennes étranglées de dettes,
Geneviève son. Karl, qui plissent tout seuls. conseillent des lectures. Tout lure. Une multinationale plongées dans une spirale d’em-
s’était lancé un Dans ce cadre à la 1984 version cela très gentiment, avec une contrôle les âmes, élimine les prunts, jonglant avec leur dé- devient de plus«
peu malgré lui douce, la vie s’écoule paisible- douceur terrible. Janna fait des plus fragiles. Cela se fait sans couvert, hypothéquant leur en plus bizarre,C’ dans une fraude ment, même si une étrange in- avances à Karl. Est-ce compris violence, ce qui est encore plus avenir. Le quotidien se
déglinà la carte de crédit, choisit le quiétude plane sur les journées. dans la Transition ? terrifiant. L’humour n’est pas gue. On se déplace sur des sables lointaine. Il ne la
programme qui consiste à pas- Karl, qui a fait des études litté- Geneviève devient de plus en absent de ces dialogues qui écla- mouvants. On n’est plus sûr de reconnaît plus.
ser six mois chez un couple de raires (« Tout ce que vous dîtes plus bizarre, lointaine. Il ne la tent comme des pétards dans rien. Même les infusions ont
Il a caché une photomentors. Cela s’appelle la est entre guillemets »), rédige reconnaît plus. Il a caché une une banlieue résidentielle. Karl « un goût de fauteuil en osier ».
Transition. Avec Geneviève, sur Internet des dissertations photo d’elle en train de dormir essaie de contacter d’anciens d’elle en train
qui souffre de troubles bipo- pour étudiants nuls ou pares- dans un livre. La révolte gronde patients. Il y a une adolescente de dormir dans laires, il s’installe dans la mai- seux. Geneviève veut abandon- en lui. Leur intimité n’est plus aux cheveux blancs, un produc- LA TRANSITION
un livre. La révolte son de Stu (qui a une coupe à ner son job d’institutrice. Ils qu’un vain mot. teur de cidre, une artiste qui De Luke Kennard,
l’iroquoise) et Janna. Les choses doivent tenir leur journal de Luke Kennard, qui est poète, avait fondé un groupe de rock. traduit de l’anglais gronde en lui.»se passent en Angleterre, dans bord. Leurs hôtes leur imposent instille dans ses phrases un poi- Kennard a un ton bien à lui. Il par Marie de Prémonville,
un futur proche. Les loyers sont un régime strict, surveillent son délicat, une sourde menace. scrute à la loupe les classes Anne Carrière, 365 p., 21 €.
A
THEODORA RICHTER/MADAME FIGAROLE FIGARO jeudi 8 novembre 2018
5Laurence Tardieu, L’auteur de La Mémoire d’Abra- soixante ans, en allant à Com- Mur et la fragile identité de
l’héham raconte chaque étape de postelle, publie un livre-enquête l’histoire d’une quête roïne. Comment dépasser laÇÀ son destin, depuis son enfance sur quarante hommes et fem- Un matin d’avril, une femme croit peur ? L’histoire d’une quête.
juive à Varsovie, qui lui fit croiser mes de dix-huit à soixante ans apercevoir sa fille partie sept ans
e Folio sort ses Collectorles grands du XX siècle. qui ont quitté leur profession sa- plus tôt sans laisser d’explica-&LÀ
lariée pour faire pousser des lé- tions. Les souvenirs remontent. En novembre, « Folio/Collector »
Le retour à la terre gumes en Sologne. Sont-ils les Nous aurons été vivants, le ro- publiera notamment Le Cœur
La mémoire de Halter de Bernard Ollivier pionniers d’un nouvel exode ru- man que Laurence Tardieu pu- cousu, de Carole Martinez, Dans le
Le 17 janvier, Robert Laffont pu- Bernard Ollivier, l’auteur de ral, des villes vers les campa- bliera le 2 janvier chez Stock, jardin de l’ogre, de Leïla Slimani, et CRITIQUEbliera en coédition avec XO les best-sellers sur la marche, qui gnes ? (L’Essence de la vie, le établit un parallèle entre l’Europe Dans les forêts de Sibérie, de
Mémoires de Marek Halter. commença une nouvelle vie à 9 janvier, chez Flammarion). fragmentée de l’après-chute du Sylvain Tesson. littéraire
PRISONS Les mots contre les poings
De Ludovic-Hermann
Wanda, L’Antilope, LUDOVIC-HERMANN WANDA Un dealer se retrouve en prison avec d’autres jeunes de la banlieue. 286 p., 19 €.
Il fait du savoir sa seule arme et de Chateaubriand son professeur. Un premier roman audacieux.
PAR ALICE FERNEY les clichés qui les enferment et les juge. Entre ces deux moments, Fré- loin devant la consommation, le ce, faisant feu de toute référence sans
haines qui les séparent -, sa justice, déric traverse la détention, les cris sport, le sexe et l’argent, la lecture oublier le temps où il les ignorait.
REMIER roman écrit par ses inégalités, non pas pour déplo- dans la nuit carcérale, les vagues de est le remède. Comme dans une édition
bilinun inconnu et publié par rer, juger ou se plaindre, mais pour suicides, la drogue, la violence des Frédéric quitte la « wesh-atti- gue, la narration alterne les
chapiune jeune maison d’édi- comprendre. clans. tude », s’interdit les insultes, fait du tres en français littéraire et en
tion, Prisons est un livre Si le titre est au pluriel, c’est que savoir sa seule arme et de Cha- français des banlieues. Plus qu’une
« Mathieu, Mamadou Pcomme vous n’en avez les prisons sont nombreuses. Il y a teaubriand son professeur. Au-delà trouvaille, cette double écriture
et Mohammed » sans doute jamais lu : le récit frais et celles de la République et Fleury- du « mur de Molière », infranchissa- dédouble et redouble le propos, le
drolatique d’un combat entre les Mérogis, la plus grande d’Europe, Avec le lecteur, sous les yeux de la ble obstacle qui sépare la racaille de raconte et le met en scène, varie les
poings et les mots, le déterminisme où se déroule l’action. Mais il y a Marianne républicaine qui se mêle ceux qui savent parler, Frédéric le points de vue, multiplie les
narrasocial et la foi dans une bonne étoile. toutes les autres, et qui parfois mè- de raconter, avec l’aide du Dieu diplomate remplacera le Black Attila teurs. Les chapitres wesh-wesh ont
« Black » des banlieues incarcéré nent à Fleury : la pauvreté, l’igno- qu’il prie et contre Satan dont il et montrera que le français sculpté et la force d’une réalité effarante que
pour trafic de drogue, Frédéric rance, la drogue, l’argent facile, connaît les discours (des pages for- magnifique « appartient à Mathieu, l’écriture a réussi à ne pas
édulcoNkamwa naîtra une seconde fois en l’orgueil masculin… midables de monologue intérieur), Mamadou et Mohammed ». rer.
devenant maître de la langue, époux Cette liste nous concerne tous, celui qu’on surnomme bientôt Grâce à ce héros volubile, dandy et Se distinguer par son sujet et son
de la culture. Étonnant, ambitieux, mais surtout le héros plein de sa- « l’encyclopédiste du D3 » se méta- malin, qui manie sa nouvelle culture style est donné à peu d’auteurs
intelligent, optimiste, plein d’éner- gesse qui sait la dresser. Le livre morphose. La vraie richesse est la avec l’émerveillement de celui pour contemporains. Ludovic-Hermann
gie, Prisons fait le portrait de la s’ouvre sur son arrestation au bout connaissance, qui se partage sans qui savoir n’est pas encore naturel, Wanda n’a pas volé cette
originaliFrance d’aujourd’hui, ses écoles, ses d’un quai de la gare du Nord alors s’épuiser, elle est l’or de la vie : cet Ludovic-Hermann Wanda écrit dans té, il l’a conquise contre
l’adversiquartiers, ses deux jeunesses - celle qu’il descend du Thalys avec une enseignement du Talmud est la l’élan de la délivrance, maniant les té. C’est ce qui donne à ce roman
qui a un destin utile et l’autre qu’on valise hors la loi et se referme six source du miracle. L’apologie de la métaphores audacieuses et jubilatoi- autobiographique sa puissance de
dit nuisible -, ses communautés - mois plus tard dans le bureau du lecture se fait ici cri du cœur : bien res, alignant ses vérités d’expérien- passion. ■
contraire. Parce que le langage
corporel exprime forcément quelque
chose de vrai, de réel, même s’il« Ô comme j’aime
exige d’être interprété.
La danseuse couche-tôt
ressemble à la Beauté du poème de
Baudelaire : « Je suis belle, ô mor-le corps imparfait ! » tels ! comme un rêve de pierre ». Son
visage ne se laisse émouvoir par
rien. Jenni rappelle
qu’étymologiquement, l’émotion est ce qui « dé-ALEXIS JENNI Une suite de méditations
place ». Dans Blade Runner, rien
n’émeut les androïdes, il n’y aqui met en garde contre les dangers de l’idéal.
« rien qui les meuve hors du tracé
rectiligne de leur tâche ». Alors que
le doux et balourd Harrison Ford
ASTRID DE LARMINAT ni ne riait, quitta la compagnie à qui les pourchasse dévie sans cesse
adelarminat@lefigaro.frVERTUS DE 21 h 30 pour se coucher tôt, malaise de sa mission parce qu’il en prend
L’IMPERFECTION redoublé lorsqu’il apprit qu’elle plein la figure. Et pourtant,
finaleD’Alexis Jenni, E PURITANISME n’a pas n’avait pas vingt-cinq ans comme ment, le faible humain aura raison
Bayard, disparu. L’Occident pen- elle en avait l’air, mais quarante- des surhommes.
120 p., 14,90 €. sait s’en être débarrassé cinq ? Cette femme parfaite et ab- L’homme augmenté que nous
en jetant aux orties la sente qui ne se laissait distraire et font miroiter les transhumanistesL morale religieuse, mais le déranger par rien, on aurait dit est un fantasme, affirme Jenni le
dégoût du corps, notre corps de qu’elle n’avait pas vécu. Car « vivre scientifique. Il est techniquement
chair et de sang qui désire, pleure, laisse des traces », laisse une em- impossible de télécharger un
cersouffre, pèse et se déforme, persiste. preinte sur notre corps, écrit-il veau, écrit-il, citant un chercheur
Parce qu’il n’est pas le fait du chris- joliment. de l’Institut de systèmes
intellitianisme mais le propre de l’homme gents et robotiques :
l’augmenta« Le corps est plus vaste qui rêve d’être parfait et inaltérable tion est « une construction
mytholoque l’esprit »comme un dieu. Désormais, nous gique et idéologique ». Mais, en
aspirons à être des créatures de pa- Jenni évoque l’impulsion joyeuse laissant croire qu’elle est possible,
pier glacé, lisses, propres, minces. Et qui le prend encore à cinquante- on rend la perfection désirable, et
bientôt des hommes augmentés et cinq ans de dévaler les escaliers indésirables « les particularités » de
surpuissants. comme il le faisait à huit ans, quand nos corps réels. Petits seins,
trisC’est cet idéal néo-puritain de il n’aimait rien tant que sauter les tesse passagère, lèvres minces,
perfection qu’Alexis Jenni, Prix marches quatre à quatre. Nos mus- corps poilus ? En attendant
l’imGoncourt pour L’Art français de la cles, notre peau ont des souvenirs mortalité promise, les
transhumaguerre, ausculte dans cette suite de que nous ignorons avoir. « Le corps nistes ont ce qu’il faut en magasin
méditations. Agrégé de biologie, est plus vaste que l’esprit. […] On sait pour y remédier. La perfection est
amoureux du vivant, il écrit comme et on sent plus de choses que l’on ne un marché juteux.
il pense, par observation, expéri- sait en savoir et en sentir. » Confer le Ce petit livre sans prétention est
mentation, intuition. « À sauts et à pavé et la madeleine du Temps re- en fait très puissant. À la fin,
lorsgambades », en s’interrogeant sur trouvé. que l’auteur décrit le corps de la
ce qu’il ressent. Le contraire d’un Pour se guider dans l’existence, femme aimée dont il chérit les
déidéologue. Alexis Jenni fait confiance aux si- fauts – « ô comme j’aime le corps
Quel est ce malaise qui l’a pris gnaux que lui envoie son corps, imparfait ! lui seul est désirable », on
autrefois dans un dîner face à une plutôt qu’aux raisonnements aux- Agrégé de biologie, Alexis Jenni écrit comme il pense, par observation, se surprend à mieux aimer les
expérimentation, intuition. Le contraire d’un idéologue. S. SORIANO/LE FIGAROdanseuse sculpturale qui ne buvait quels on peut faire dire tout et son siens. ■
Au nom de tous les siensTOUT CET HIER
À L’INTÉRIEUR
DE MOI ANTOINE SILBER Un beau récit dans lequel le narrateur part à la recherche de ses aïeux, D’Antoine Silber,
Arléa, Juifs ashkénazes venus de Pologne.120 p., 18 €.
Anvers, Tout cet hier à l’intérieur de sa vie son argent au jeu. « Ils Antoine Silber enquête, se rend àCHRISTIAN AUTHIER
de moi ressuscite une parentèle avaient accumulé les ratages mais Cracovie avec sa compagne,
interNTOINE SILBER est de plus vaste. Les six grands-oncles, n’en avaient pas moins été des hom- roge des photographies, retrouve
ceux qui écrivent pour les arrière-grands-parents Taube mes magnifiques. Ils étaient des ga- des adresses, ce qu’il reste des
sypayer leurs dettes, et Lazare (ce dernier était rabbin luth, comme disait Imre Kertész, nagogues et des cimetières jonchés
rendre hommage aux et cafetier) et d’autres encore des Juifs d’Europe qui se prenaient de tombes profanées. À Plaszow etA disparus, réconcilier défilent. un peu pour les élus d’un Dieu à Birkenau, des fantômes
surgisles vivants et les morts. Après Le auquel ils ne croyaient plus. Les sent, plus vivants que bien des
vi« Des hommes Silence de ma mère et Ton père pour hommes de la famille Silberfeld vants. Rien de larmoyant ni de
magnifiques »la vie, son dernier récit explore une s’étaient souvent perdus mais si dif- mielleux dans cet album de famille
nouvelle fois la mémoire familiale Dans la vaste famille Silberfeld, ficile qu’avait pu être leur vie dans qui n’occulte pas les
incompréavec la sensibilité et la délicatesse pour fuir la misère et les pogroms, ce monde, ils avaient refusé de se hensions et les rancœurs tenaces
qui sont sa marque. certains partirent pour les États- définir d’abord comme Juifs et que font naître les liens du sang.
À travers la figure du grand- Unis. Ernest choisit la Belgique, n’avaient jamais voulu appartenir à Tout cet hier à l’intérieur de moi est
Antoine Silber explore la mémoire père Ernest, manière de fil rouge puis la Hollande et le Brésil afin une autre communauté que celle des un livre d’amour et d’exil. Beau
du livre, qui quitta Cracovie en d’échapper aux nazis. Lui qui hommes », écrit l’auteur à propos comme une prière dans une langue familiale avec la sensibilité et
la délicatesse qui sont sa marque. 1905 pour devenir diamantaire à brassa des millions dilapida à la fin de ses aînés. oubliée. ■
ARLÉA
Ajeudi 8 novembre 2018 LE FIGARO
6
HISTOIRE
littéraire
Maurice Genevoix,
rescapé des Éparges
(photo non datée).
Un normalien au champ d’horreur
MÉMOIRE Alors qu’on commémore le centenaire de l’Armistice de 1918, le romancier Hedi Kaddour a relu
« Ceux de 14 », le maître livre de Maurice Genevoix qui paraît en poche. Par ailleurs, un volume réunit
les textes de trente auteurs contemporains qui ont écrit sur ce que le 11 Novembre leur évoque.
tas d’ombres grognantes, une pa- but de la guerre, d’une blessure, à la Narcisse) : faire entendre, faire sion des attaques) il s’est retrouvé àPAR HEDI KADDOUR*
gaille molle qui tournoie sur place, clavicule, plus légère. Elle lui vaudra voir, faire sentir. Jamais d’empha- courir, camouflé par un casque alle-CEUX DE 14
piétine la boue, bute dans les rondins, d’être réformé. Il la transfigurera en se, peu de métaphores. Genevoix ne mand, derrière des ennemis. Il noteDe Maurice Genevoix,
E 10 SEPTEMBRE 1914, tombe dans des trous, grelotte et ro- fracture du crâne et trépanation, et pactise pas avec les grands mots qui alors : « J’ai rattrapé trois fantassinspréface de Michel
le lieutenant Genevoix gne. » Cette note témoigne aussi du fera carrière en littérature sous le ont, par millions, fait les grands allemands isolés. Et à chacun, cou-Bernard,
court dans une tranchée savoir-faire qui sera plus tard décrit nom de Céline. Il a bien sûr lu le morts. Question de rythme. Il se rant derrière lui du même pas, j’ai tiréFlammarion/GF,
954 p., 9,90 €. lors d’une attaque. La pa- par le même Jünger : « Dans une journal de Genevoix. Dans Voyage sert, dit-il, « d’un crayon aiguisé ». une balle de revolver dans la tête ouLgaille. Soudain il se re- énumération, la force doit se trans- au bout de la nuit, il lui a discrète- Et il ajoute : « Ma plume court vite ; je dans le dos. » Cela s’appelait le
trouve derrière trois hommes qui mettre entre les mots comme au ment emprunté une « plaie glou- dis tout, sans le vouloir. » La guerre a champ d’honneur.
courent eux aussi, des ennemis. billard, d’une boule à l’autre. » Et la gloutante » au cou d’un officier dé- débarrassé ce normalien de la phra- De ses propres camarades morts
Cela se passe aux Éparges, une mon- mort à son tour se transmet, aux capité par un obus, en y surajoutant se universitaire, lourde et lente. La au combat, Genevoix écrit : « On
tagne, un monticule de boue plutôt, Éparges, d’un homme à l’autre, une comparaison : « Ça faisait glou- sienne lui permet de tout saisir, vous a tués, et c’est le plus grand des
qu’on se dispute parce qu’une fois qu’on soit sur la crête ou dans la glou comme la marmite de confiture comme avec un œil sans paupière, crimes. » Le « on » ici ne renvoie
qu’on l’occupe toutes les routes sont plaine. La mort est partout, comme de ma grand-mère. » forcé de tout voir. C’est sa science pas qu’à l’ennemi, comme si
Geneà portée de canon. En face, dans la les blessures, qui ne sont souvent de l’écrit qui a nettoyé sa parole de voix avait pris la mesure de ce qui
Reichswehr, il y a Ernst Jünger, qu’une mort différée. Ce qui a sauvé tous les clichés de l’oral, et qui a fut un véritable abattoir
internadont les Carnets sont le symétrique Genevoix, c’est ce qu’on appelait à Ma plume court vite ; permis à cet invalide de nous léguer tional. Et ces mots ne cesseront de
ede Ceux de 14, avec la même acuité. l’époque « la bonne blessure », inva- une phrase qui ne pactise avec courir au long du XX siècle et au-“je dis tout,
Genevoix sait – comme tous les lidante, souvent guettée par la gan- aucune des rhétoriques académi- delà, de guerre en guerre, jusqu’à
sans le vouloirgrands, comme Flaubert ou Fitzge- grène, mais qui vous retirait du ques et patriotardes de l’époque. nos jours. Jusqu’à l’assassinat par
MAURICE GENEVOIXrald – que, dans l’écriture, la vraie front. Pour Genevoix, ce sera trois Une phrase d’athlète. les terroristes islamistes de l’équipe”
force vient des verbes. Il les préfère balles au bras gauche, qui le met- Il ne pactise pas non plus avec lui- de Charlie et du gendre de
Genede loin aux adjectifs et aux adverbes tront largement hors d’usage, le Genevoix est plus strict, tout en- même : il lui est arrivé de supprimer voix, Bernard Maris, à qui ces
car ils mettent la phrase en mouve- 25 avril 1915. tier dans un art dont Joseph Conrad le récit d’un de ses actes qui lui pa- lignes sont dédiées. ■
ement : « Toute la nuit une cohue pa- Un certain cuirassier Destouches a donné la règle à la fin du XIX siè- raissait innommable, mais il l’a ré- * Romancier, poète,
tauge dans la cuvette 280. C’est un bénéficiera également, au tout dé- cle (dans la préface au Nègre du tabli, comme quand (dans la confu- auteur des « Prépondérants ».
ARMISTICE L’Armistice entre fiction et souvenirs
1918-2018
Collectif,
ALICE DEVELEY imaginaires, la date du 11 novembre tions, lettres et essais une vision pelle que la guerre n’est jamais belle. « se déplacent de manière tragi-co-Gallimard, adeveley@lefigaro.fr 1918 ? » Voilà la question sur laquelle mondiale de l’histoire. Armistice nous transporte ensui- mique », tandis que Jean Hatzfeld se grand format illustré,
s’est penché Antoine Gallimard en te, comme dans une machine à remémore le passé de son grand-204 p., 35 €.
Voyager dans le tempsE 11 NOVEMBRE 1918 est ouverture d’Armistice. voyager dans le temps et les esprits. père maternel.
une date. Un memento Le livre de gravures et d’estampes On entre dans le livre, d’abord com- On découvre l’essai de Danièle Sal- Il y a un langage de l’indicible qui
mori. Un jour de paix qui rassemble les textes de 30 écrivains me dans un musée. Cinq tableaux lenave sur les tirailleurs tunisiens, se dessine à chaque page d’Armistice.
bégaye dans l’Histoire. contemporains. Français mais éga- nous font face. Il y a un soldat qui at- celui de François Cheng sur l’histoi- Un innommable, qu’Akira Mizu-LChaque année depuis la si- lement allemands, japonais, chinois, tend, un bataillon qui arme un canon re méconnue des travailleurs bayashi dépasse en insérant des mots
gnature de l’Armistice, les Français anglais, rwandais. Fruit d’une mé- puis une explosion. La page plonge chinois recrutés durant la Grande japonais dans son texte français. Une
sont appelés à se souvenir. À com- moire collective, Armistice est aussi dans le gris et le blanc. Max Beck- Guerre ou encore celui de Sylvie vérité enfin que la fiction cristallise.
mémorer une journée qu’aucun poi- un miroir de notre présent. « La mé- mann a hachuré sa feuille de coups Germain, qui narre le 11 Novembre à La plus perturbante d’entre elles
reslu ne peut plus raconter. « La Grande moire humaine, écrit Velibor Colic, de crayon. La Grenade montre des travers les aventures de la célèbre tant sûrement celle, dystopique, de
Guerre, écrit Alexis Jenni, est un fan- enregistre la guerre, oublie la paix. gueules cassées crachant un dernier voiture-restaurant 2419D. On dé- Jean-Christophe Rufin. L’auteur
tôme dont on parle sans l’avoir vue, […] Notre paix chétive est traversée cri. Une page plus loin, Charles Bar- couvre aussi des souvenirs. Anna imagine deux soldats qui apprennent
dont on parle parce qu’on l’a lue. » Ce par la menace constante de la Troisiè- clay de Tholey offre une vision plus Hope se raconte à travers une his- la fin des hostilités. L’un explique
peut être par l’intermédiaire d’un me Guerre mondiale. Jamais deux colorée des tranchées. Une détona- toire à la Perec. Le célèbre Je me sou- qu’il a peur de la paix. La guerre lui
grand-parent, d’un professeur ou sans trois, dit la sagesse populaire. » tion crée des feux d’artifice roses, viens y devenant un « je pense à ». ayant rendu sa condition humaine.
d’une œuvre. « Quelle place occupe Instructif, imaginatif et éclairant, bleus, violets. Mais le dessin cubiste Pierre Bourgounioux se rappelle les Retenons cette phrase terrible : « Il
encore dans nos mémoires, dans nos Armistice découvre au prisme de fic- de Jean-Émile Laboureur nous rap- « manchots et les unijambistes » qui n’y a rien qui libère plus qu’obéir. » ■
AUGUSTIN Au revoir là-bas
D’Alexandre Duyck,
Lattès,
n’était pas mobilisable. Mais pour- à la guerre, oui à l’Alsace rendue à la française, « la poursuite victorieuse » interminable défilé de symboles. FRANÇOIS AUBEL200 p., 16 €.
faubel@lefigaro.fr quoi cet homme courtaud à l’aube France, oui à l’aventure, aux voyages dans la Meuse voulue par le maré- L’ordre du capitaine tombe à 10 h 45.
de la quarantaine n’aurait-il pas le en train et à la marche à pied, oui à la chal Foch pour mettre à genoux les Ce sera sa dernière mission
d’estaL VIENT d’un pays où la plati- droit, lui aussi, de défendre sa mère solde aux 20 centimes journaliers », Allemands. fette. La plus brève. Un sprint sur la
tude n’existe pas, le nord de la patrie. Qu’est-ce qui le retient à ses écrit le journaliste Alexandre Duyck voie ferrée qui longe la rivière.
Tir ennemiLozère, au Malzieu-Forain, collines ? Ses brebis ? Hortense dans Augustin, ce beau premier ro- Augustin ne court plus pour
l’histoiqu’il ne faut surtout pas Brun, qu’il guette sans cesse du re- man qui éclaire, à la lumière des ar- Entre le fracas des obus, le bruit re mais pour transmettre ce messageIconfondre avec Le Malzieu- gard lorsqu’il anime les fêtes et les chives civiles et militaires, le destin court depuis le lever du jour que la entre les lignes : « Rendez-vous à
Ville, à cinq kilomètres de là. En mariages, planqué derrière son ac- insensé et si cruel de cet agent de guerre est terminée. L’armistice a Dom-le-Mesnil pour la soupe à
e1 561 jours de sa guerre, Augustin cordéon ? La belle ne semble pas liaison de la 9 compagnie du été signé à 5 h 50 à Rethondes, dans 11 h 30. » Un tir ennemi arrête cette
eTrébuchon n’a revu qu’une fois son vouloir de lui. 415 régiment d’infanterie. l’Oise. Mais l’état-major français a course dérisoire. Trébuchon est le
village. L’histoire est souvent ironi- Entre un retour en héros des plai- Après avoir survécu à Verdun, à la décidé d’attendre onze heures, en ce trente-cinquième poilu à mourir ce
que : le berger illettré, orphelin et nes du Nord et le déshonneur de Somme, à la Marne, Trébuchon est onzième jour du onzième mois, pour matin-là. « Le der des ders. » Une
aîné d’une famille de cinq enfants, l’arrière, il a vite choisi. « Il a dit oui engagé dans la dernière offensive cesser le combat. La guerre est un balle dans la tête et le ventre vide. ■
A
COLLECTION PERSONNELLE FAMILLE GENEVOIXLE FIGARO jeudi 8 novembre 2018
7
Les armes de la littératureON EN
Beau livre formes et genres d’écriture, de tistes renommés. Pour la Grande Hué » le 17 octobre 1883 racon-parle Le thème de la guerre de l’Anti- l’épopée au roman, du récit à la Guerre, les classiques du genre tée dans Le Figaro par Pierre
quité à nos jours, sous le triple poésie, de l’essai à la pièce de sont là (Apollinaire, Hemingway, Loti, la peur du nucléaire par
angle de la littérature, de l’histoi- théâtre, du traité au reportage. Remarque, Céline, Jünger…). Plus Camus dans Combat le 8 août
« ÉCRIRE LA GUERRE, DE L’ANTIQUITÉ re et de l’art, voilà l’ambitieux Près de 120 extraits d’auteurs, rares sont les articles de presse 1945… Qu’ils l’aient faite, vue,
À NOS JOURS », ANTHOLOGIE RÉUNIE travail auquel se sont attelés d’Homère à Michael Herr, sont d’écrivains célèbres. « La guer- imaginée, les écrivains et lesET PRÉSENTÉE PAR XAVIER LAPRAY HISTOIREdeux professeurs d’histoire. Leur ainsi présentés et accompagnés re » vue par Maupassant dans peintres en restituent toute laET SYLVAIN VENAYRE, CITADELLES
ET MAZENOD, 464 P., 79 €. anthologie réunit donc toutes les de plus de 280 illustrations d’ar- Le Gaulois de 1881, « La prise de folie, l’horreur, la bêtise. B. C. littéraire
L’artillerie francaise,
en 1944, pendant la
Campagne d’ Italie.
RUE DES ARCHIVES/La guerre
TALLANDIER
n’est plus ce encore les civils que les seigneurs
de la guerre. C’est une autre
réflexion importante de l’évolution
des hostilités depuis un siècle. Les
combats touchent de moins enqu’elle était
moins les soldats, surtout en
Occident (théorie du « zéro mort »),
que les populations civiles.
e Le tournant se fait au XX siècle.ESSAI Fin des batailles
Alors que, durant la Première
Guerre mondiale, seuls 10 % destraditionnelles, utilisation
victimes du conflit étaient des
civils, comme le rappelle Bruno Ca-d’armes de plus en plus
banes, le taux grimpe à 65 % lors
de la Seconde Guerre mondiale. meurtrières… Depuis deux
Les évolutions technologiques
sont évidemment l’autre grandesiècles, les façons de se battre
mutation contemporaine. Le jeu
des drones engendre par exemplese sont transformées.
ce que certains experts ont appelé
une « guerre post-héroïque » à
du de sens. Pour essayer de pren- des classiques de la recherche his- des guerres menées par des socié- laquelle répond, comme par mi-JACQUES DE SAINT VICTOR
dre la mesure de ces mutations en torique, comme les impacts de la tés privées, genre Blackwater. roir, la nouvelle guerre «
héroïUNE HISTOIRE
eA GUERRE du XXI siècle cours, cette vaste synthèse, dirigée guerre sur les corps ou les ques- Une des questions centrales qui que » du « partisan ». Celui-ciDE LA GUERRE
aura-t-elle encore à voir par l’historien Bruno Cabanes, en- tions plus larges de l’expérience de se posent depuis quelques années n’est plus, comme à l’époque deEDU XIX SIÈCLE
avec celles que nous tend offrir de nouvelles pistes sur guerre à l’arrière. Ces synthèses est celle du rôle de l’État. Malheu- Clausewitz, tourné vers une causeÀ NOS JOURS
avons connues au la guerre entendue comme « fait côtoient des sujets plus originaux, reusement, l’ouvrage manque de locale, mais plutôt, à l’image duSous la direction
eLXX siècle ? Alors que social total », selon le mot de Mar- réflexion juridique. On a long- djihadiste, vers une ambition re-de Bruno Cabanes,
Seuil, nous allons fêter le centenaire de la cel Mauss. L’auteur a mobilisé de temps cru, avec Charles Tilly, que ligieuse globale. Aujourd’hui, 791 p., 32 €. fin de la Première Guerre mondia- nombreux spécialistes, historiens, l’État était au fond le principal res- Ce livre offre de multiples pistes
le, qui fut le sommet des luttes en- historiens de l’art, anthropologues de nombreux conflits ponsable des guerres. « La guerre pour repenser la guerre. En
tre États-nations, nées avec la Ré- ou sociologues, qui apportent cha- fait l’État et l’État fait la guerre », s’étendant à certains domainessont le produit
volution française et Napoléon, il cun leur regard sur les conflits pas- résumait le grand historien. Pour- « nouveaux », comme l’histoire ded’une défection de l’Étatparaît indéniable que la guerre va sés ou présents. On retrouve des tant, aujourd’hui, de nombreux l’art, ce travail passe
nécessaireconnaître de profondes évolutions sujets classiques, comme la pensée conflits sont au contraire le produit ment à côté d’autres réflexions
dans ces prochaines années. Elle sur la guerre, qui reste un élément comme une réflexion inattendue d’une défection de l’État. La plu- d’actualité, comme l’«
hybridaavait déjà changé depuis le central. Jean-Vincent Holeindre sur la guerre de sécession améri- part des nations qui, à partir de la tion » entre le crime organisé et la
eXVIII siècle, où les hostilités entre s’interroge avec pertinence sur caine, le rôle des conflits dans la Somalie en 1991, ont vu leur struc- guerre, les mutations du droit du
armées aristocratiques étaient lar- l’œuvre de Clausewitz, citée destruction de l’environnement, ture étatique s’effondrer (on parle conflit, etc. Mais c’est la loi du
gement moins meurtrières ; depuis aujourd’hui à toutes les sauces. les motivations bizarres des « en- de failed States, États faillis), sont genre. Une telle entreprise
acadéla Première Guerre mondiale, la Ce livre reprend aussi des tra- gagés volontaires », ou le retour toutes dominées par d’incessants mique ne peut tout embrasser. Elle
notion même de « bataille » a per- vaux qui sont devenus maintenant préoccupant des mercenaires et conflits qui frappent du reste plus a le mérite d’exister. ■
Il était une fois l’armée française
l’écrivent Drévillon et Wieviorka française qui s’épanouit auPAUL-FRANÇOIS PAOLI
edans la préface de leur livre : « La XIII siècle. « Ce n’est ni par la
forHISTOIRE MILITAIRE
ELA aurait pu être une Guerre est une relation à l’Autre. » mation technique ni par l’équipement DE LA FRANCE
gageure, mais c’est une qu’il faut expliquer la suprématie des Sous la direction Vocation militaireréussite. À travers une chevaliers français à l’âge de Bouvi- d’Hervé Drévillon
somme de plus de Si l’idée même d’un conflit n’est nes. La vraie clé de leur succès, c’est et Olivier Wieviorka, C1 500 pages, un collectif plus pensable dans un monde deve- leur idéologie, cette étonnante alchi- Perrin-ministère
d’experts chapeauté par Hervé nu œcuménique, alors la vocation mie entre culte de la performance, des Armées,
Drévillon et Olivier Wieviorka militaire perd son sens. C’est ce goût de l’aventure et intense foi Vol. 1 : Des
Mérovingiens s’emploie à dérouler le fil d’une sens que les experts qui ont rédigé chrétienne », explique Xavier
Hélaau Second Empire. histoire qui commence à l’aube du ces deux tomes - le premier s’étend ry, historien. Autrement dit, une
864 p., 27 €. Moyen Âge et a trait au lien entre jusqu’au second Empire et le armée possédée par un idéal,
reliVol. 2 : De 1870 une nation en formation et un outil deuxième se termine avec les ac- gieux ou laïque, patriotique ou
réà nos jours. militaire en constante évolution. tuelles Opex (opérations extérieu- volutionnaire, est toujours plus
for732 p., 27 €.
Certains pourraient arguer que ce res) - tentent de cerner tout au long te qu’un corps de techniciens.
sujet n’existe que dans l’imaginaire des différentes périodes histori- Cette loi se vérifie tout au long
des auteurs puisque le sentiment ques. Dis-moi comment est ton ar- des grandes batailles de ce pays des
d’appartenance nationale est daté. mée, je te dirai qui tu es ! Quel rap- victoires de Bonaparte à
l’extraorHervé Drévillon, qui est direc- port entre la chevalerie française dinaire résistance des poilus à
teur au service historique de la dé- qui, à Bouvines, écrase en 1214 une Verdun. Elle se vérifie aussi
malfense (SHD), et Olivier Wieviorka, coalition européenne et la troupe heureusement en 1940 quand une
qui a beaucoup travaillé sur la citoyenne de la Convention qui, en Wehrmacht inférieure en nombre
Seconde Guerre mondiale, ne le 1794, repousse l’ennemi aux fron- pulvérise en quelques semaines une
contestent pas, mais ils savent que tières ? Apparemment aucun, sauf armée « frappée d’atonie » et
diril’État républicain n’a pas créé le celui-ci qui est essentiel : à chaque gée par des incompétents. Une
hissentiment national. Celui-ci, Colet- fois, des hommes se battent non toire militaire de la France qui se
te Beaune l’a finement montré dans seulement pour la préservation termine sur un point
d’interrogaNaissance de la nation France (Galli- d’un territoire mais pour une cer- tion anxieux quant au rôle même du
emard), émerge dès le XIII siècle, taine idée d’eux-mêmes. Un des soldat dans un monde qui a rem- Des soldats dans une
tranchée de réserve,notamment à travers la confronta- chapitres les plus passionnants est placé le culte des héros par celui des
en 1916. GUSMAN/LEEMAGEtion avec les Anglais. Comme consacré à l’idéal de la chevalerie victimes. ■
INFOGRAPHIE
DE LA SECONDE Le second conflit mondial à la carte
GUERRE
MONDIALE
JEAN-MARC BASTIÈRE riens Nicolas Aubin et Vincent Ber- ter de façon intelligible, grâce au l’embrasement jusqu’au projet simple coup d’œil la masse desDirigé par Jean Lopez,
nard, dans un livre novateur de par data designer Nicolas Guillerat, Manhattan ou aux germes de productions américaines, britanni-Perrin,
ARFOIS l’historien se fait sa conception. C’est ainsi que l’his- sous la forme de 350 cartes et info- guerre froide en Europe en passant ques et soviétiques, le risque d’une192 p., 27 €.
mineur de fond. Il ne toriographie flirte avec les techno- graphies. par la production d’armement victoire de l’Axe a pu sans doute
fouille pas toujours le sol logies « big data ». La Seconde comparée, les livraisons américai- être exagéré. De même, quand on
Travail titanesqueà la manière d’un ar- Guerre mondiale, événement gi- nes aux Alliés, le pillage de l’Euro- compare l’épouvantable bilan desPchéologue en quête de gantesque, n’a pas seulement sus- Trois ans de travail ont été néces- pe par le Reich ou les batailles pertes civiles et militaires de
débris de poteries, de pièces de cité un nombre incommensurable saires pour mener à bien ce travail d’Angleterre, de l’Atlantique, de l’URSS (27 917 000) à celui bien plus
monnaie usées ou des décombres de livres, elle a engendré d’im- titanesque mais le résultat est sai- Normandie et d’Allemagne. faible des États-Unis (418 500), on
d’un ancien mur, mais descend menses gisements de données éco- sissant. Comme on dit, une image Livre d’histoire à part entière, ne peut s’empêcher de penser
aussi dans les profondeurs inson- nomiques, démographiques ou mi- parle plus qu’un long discours. cet atlas, qui satisfera l’honnête qu’une telle dissymétrie n’a pas
dables des données disponibles litaires. Parfois même elle crie. L’ensemble homme curieux tout comme le manqué d’influer de façon bien
dif(data mining) pour en extraire les Parmi cette mine inépuisable, les s’agrège autour de cinquante- spécialiste pointilleux, nous offre férente sur l’état d’esprit
d’aprèsconnaissances qui vont servir sa auteurs ont effectué des choix né- trois thèmes visualisés et com- des angles de vue instructifs sur ce guerre de ces deux pays
vaindiscipline. C’est ce qu’a fait Jean cessaires (au prix d’arbitrages) puis mentés avec une concision raison- conflit planétaire qui a dominé le queurs. Ce feu d’artifice de cartes et
eLopez, spécialiste reconnu d’his- ils ont recoupé et vérifié les infor- née. Ils vont de la puissance XX siècle. Comme le fait remar- d’infographies excite ainsi notre
toire militaire, épaulé par les histo- mations extraites pour les présen- économique des belligérants avant quer Jean Lopez, à considérer d’un réflexion de multiples manières. ■
Ajeudi 8 novembre 2018 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Murakami se débarrasse de ses archives
de la
Zen attitude me d’une discrétion qui confine allait léguer à l’université de de conserver ni chez moi, nisemaine Qu’arrive-il à l’écrivain japonais au mutisme vient de donner sa Waseda, à Tokyo, où il fit ses dans mon bureau. »
Haruki Murakami? Il y a quelques première conférence de presse études, ses archives littéraires Ce geste réjouira les
chersemaines, il demandait aux res- en trente-sept ans ! Le motif et musicales. « Cela fait près de cheurs et aussi les étudiants
LE CÉLÈBRE ÉCRIVAIN JAPONAIS ponsables suédois du prix « No- devait forcément être grave. quarante ans que j’écris et j’ai amateurs de musique, puisque
VIENT D’ANNONCER QU’IL ALLAIT bel alternatif » de le retirer de En fait, le plus célèbre écrivain accumulé des tas de manus- l’écrivain cédera également sa
LÉGUER SES ARCHIVES LITTÉRAIRES EN MARGE leur dernière sélection. Aujour- japonais, qui fêtera ses 70 ans le crits, documents, coupures de discothèque constituée de près ET MUSICALES À L’UNIVERSITÉ
DE WASEDA À TOKYO. d’hui, on apprend que cet hom- 12 janvier 2019, annonça qu’il journaux que je n’ai plus la place de 10 000 vinyles. BRUNO CORTYlittéraire
« D’un point de vue La Révolution,
universitaire, je suis “Waresquiel, c’est le rejet
un électron libre », volontaire du passé,
confie Emmanuel
la glorification de Waresquiel.
du présent au nom gentleman historien
de l’avènement
d’un monde nouveauPORTRAIT L’historien de la Révolution publie
EMMANUEL DE WARESQUIEL ”
un recueil de chroniques où il livre ses réflexions
amusées et incisives sur le monde d’aujourd’hui.
Rencontre.
brochures, journaux intimes, pa- au gros des troupes de sa corpora-JEAN-MARC BASTIÈRE
piers sensibles, palpitants de vie tion de se replier sur leur
spécialiLE TEMPS DE L VOUS REÇOIT, à deux pas sous la poussière des siècles, qu’il té, de travailler pour une
commuS’EN APERCEVOIR
de Saint-Germain-des-Prés, dévore lors de ses recherches. nauté fermée. Il souscrit àD’Emmanuel
au Comptoir des Saints-Pè- Longtemps, reconnaît-il, il s’est l’ambition qui était celle de Fran-de Waresquiel,
res, où il a, dit-il, ses habitu- désintéressé du présent. Sans s’in- çois Furet d’écrire une histoireL’Iconoclaste, Ides. Mais, au bout de trois téresser non plus au passé puisqu’il « habitée », de faire entendre les270 p., 17 €.
minutes, le bruit de fond l’impor- y vivait. Dans les années soixante, « voix du passé », tout en gardant
tune. Et il vous propose alors, il passe une enfance solitaire, hors une part pour l’analyse. C’est ce
presque gêné, de poursuivre la du temps, « un peu végétative », à qu’il essaye de faire. Lui qui
détesconversation dans son bureau, à la campagne, dans le bocage te qu’on lui accole une étiquette
cinquante mètres. « L’odeur du ta- mayennais, au rythme des saisons reconnaît malgré tout appartenir
bac froid ne vous dérange pas, j’es- et des travaux agricoles. Ses pa- au courant libéral. L’historien,
afpère ? » Ainsi est Emmanuel de rents, qui l’ont eu sur le tard, firme-t-il, n’est pas là « pour faire
Waresquiel, très vieille France avaient encore les pieds dans le de la morale, non plus que de la
poeavec son pantalon en velours côte- XIX siècle. Ainsi s’explique sa vo- litique ».
lé, sa politesse appuyée conjuguée cation d’historien. « J’ai éprouvé Pourtant, nuance-t-il, si les
clià un aspect lunaire, qui aime à ci- une conscience très aiguë de ces vages entre l’histoire marxiste et
ter André Breton ou Guillaume anachronismes ou chevauchements l’histoire libérale à la Aron
s’attéApollinaire. Avec un faux air dis- de temps au sein d’une même géné- nuent, ils sont remplacés
aujourtrait aussi, qui dissimule une écou- ration. Certains plus tournés vers le d’hui par l’opposition entre deux
te intense et passionnée. Et un côté passé, d’autres plus vers le présent. visions : celle, irénique, où les
évoà la fois bien né et un peu décalé, Ce qui explique en grande partie lutions ne se feraient que par
miindépendant sans être marginal. pourquoi je me suis penché sur les métisme, échanges, métissage. Le
Enraciné au cœur prestigieux de la périodes de transition. La Révolu- chef de file de cette école est
Pacapitale, et aimant se réfugier dans tion, c’est le rejet volontaire du pas- trick Boucheron. L’autre
concepsa « forêt » et ses sortilèges. Vivant sé, la glorification du présent au tion soutient que l’histoire n’est
entre deux mondes et dans plu- nom de l’avènement d’un monde forgée que de rapports de force, de
sieurs époques. nouveau. » guerres, de conflits… Pour Wares-Bio
Dans le calme d’une cour pavée, quiel, la vérité est entre les deux.EXPRESS
derrière un bel immeuble ancien, D’où l’importance de multiplier les
1957 on rejoint l’antre de l’historien. Un points de vue autour de son sujet. Je n’ai jamais suivi
Naissance à Paris. cabinet d’autrefois, tapissé de li- « C’est pourquoi cela m’a beau-“de plan de carrière.
1990 vres, d’où filtre une faible clarté. coup intéressé de travailler à la foisMa seule ambition Publie Le Duc « Quand je lis ou j’écris, je ferme sur Talleyrand et sur Fouché, qui
de Richelieu, tous les volets. » C’est là, descen- est celle de l’écriture entretiennent des rapports au temps
1766-1822. dant dans les abysses de l’histoire, antagonistes. Fouché est l’hommeEMMANUEL DE WARESQUIEL ”Un sentimental qu’il a écrit ses grandes biogra- de l’omniprésence du présent.
Talen politique, Perrin. phies, comme celles de Talleyrand Son dernier livre se veut ainsi leyrand est celui des continuités
en2003 et de Fouché. Mais l’historien de la une mise en garde souriante tre l’Ancien Régime et la
RévoluTalleyrand, Révolution, de l’Empire et de la contre ces illusions qui nous habi- tion. Une biographie est aussi un
le prince immobile, Restauration aime remonter à la tent. La première, c’est être pri- apprentissage de soi dans les
rapFayard. surface pour retrouver l’air du sonnier d’un passé idéalisé, consi- ports d’empathie ou de distance
2006 temps. Il vient de publier des dérer que tout était mieux avant. qu’on peut avoir avec son
personHabilité à diriger chroniques plus primesautières où La deuxième illusion, c’est l’enfer- nage. Autant Talleyrand, malgré
des recherches il livre ses réflexions amusées et mement dans un présent qui n’a oublier le temps. La prise de rapports entre l’écrit et les images, son côté fripouille, a pu susciter en
sur le thème incisives sur le monde d’aujour- pas d’autre référence que lui-mê- conscience du monde contempo- conduit des analyses sur les barri- moi des résonances, autant j’ai
res« Comprendre d’hui. Il parle, dans cette prome- me. « Je pense personnellement rain, tardive mais fulgurante, cades ou les signes du pouvoir. senti des rapports d’étrangeté
abla Restauration ». nade buissonnière, des rapports du avoir échappé à l’une et à l’autre. » viendra au moment de l’adoles- « D’un point de vue universitaire, je solue avec Fouché. Mais rien n’est
2016 passé au présent, de la mémoire Cet héritage qu’on lui a transmis, il cence avec les études, à Angers, suis un électron libre. J’aime bien plus intéressant que de passer de
Juger la reine, familiale à l’histoire, de l’enfance à ne le récuse pas. Il participe de son puis Paris. Il intègre Normale Sup cette expression d’un ami anglais l’autre côté des lignes ennemies et
Tallandier l’âge adulte. Et aussi, entre autres, être. Le château de Poligny, à For- (Saint-Cloud) mais se met en dis- qui me définissait ainsi : “indepen- d’essayer de comprendre. J’ai repris
2018 des cigarettes, des chaussures, des cé, près de Laval, est devenu sa ponibilité après le concours, tra- dent floating intellectual” Je n’ai le procès de la reine
Marie-AntoiLe Temps chiens de sa femme ou de sa pho- maison de famille et il y retourne vaille un an à l’hôtel Drouot, douze jamais suivi de plan de carrière. Ma nette pour cette même raison :
comde s’en apercevoir, bie du téléphone portable. Comme au moins une fois par mois. Le ans dans l’édition chez Tallandier, seule ambition est celle de l’écritu- prendre la mécanique de la violence,
L’Iconoclaste. d’un déjeuner surréaliste avec un gentleman historien, passionné de Perrin et Larousse. Déjà le goût des re. » de la Terreur, qui à la fois me
terroancien président de la République. botanique et de sylviculture, qui chemins de traverse. Finalement, Qualité qui se raréfie chez les rise et me fascine. »
Par petites touches, il se livre aussi s’est inscrit comme exploitant fo- il trouve son nid à l’École pratique historiens : Emmanuel de Wares- Quand l’histoire passe par le
lui-même. Ce dernier-né ressem- restier, n’aime rien tant que plon- des hautes études, où il devient in- quiel sait dépeindre et tout simple- « Connais-toi toi-même » de
ble un peu à ces lettres, Mémoires, ger dans la forêt profonde pour génieur de recherche. Il étudie les ment écrire. Lui-même reproche Socrate ! ■
21€
20 HÉROS
D’UNE SAGA
EXTRAORDINAIRE
Àretrouverchez votrelibraire
A
SÉBASTIEN SORIANO/LE FIGARO