Figaro Littéraire du 10-01-2019

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jeudi 10 janvier 2019 LE FIGARO - N° 23143 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
TRISTAN GARCIA GRAHAM SWIFT
L’HISTOIRE DE QUATRE ÂMES DES PORTRAITS
QUI SE CROISENT À TRAVERS SAVOUREUX DE LA SOCIÉTÉ
LES SIÈCLES. PAGE 4 BRITANNIQUE. PAGE 5
L’Auvergne, une terre
pour les écrivains
DOSSIER Comme Blaise Pascal, Georges Bataille et Alexandre Vialatte, François Taillandier,
Marie-Hélène Lafon, Pierre Jourde ont passé leur enfance dans ce pays où bat peut-être
le cœur de la France. Leur œuvre y prend sa source. PAGES 2 ET 3
L’écriture et la vie
étais nue, complètement comprendre. La biographe a vite trouvé sa fin du XX° siècle : Jean-Marie Rouart
rennue, au milieu de gens nus, marque : les écrivains ou les peintres ne l’in- contré pour une émission de radio, et leur« sur le pont d’un bateau téressent qu’au miroir de leur entourage. amitié qui dure encore. Michel Mohrt à qui
écrasé de soleil. » Cette Que serait André Maurois sans trois femmes elle succédera à l’Académie française. Elle
MURIEL BARBERYJ’phrase n’est pas extraite romanesques qui sont autant d’étapes de sa brosse un magnifique portrait de sa
predu dernier roman de Michel Houellebecq, vie. Et Valéry (elle tient là sa revanche sur la mière bonne fée, Simone Gallimard, qui U N É T R A N G E
c’est l’incipit de Mes vies secrètes, de Domi- Sorbonne) dont la vieillesse fut proprement présida aux destinées du Mercure de France P A Y S
roma nnique Bona. Que ses lecteurs se rassurent, la réveillée par l’irruption de Jeanne Loviton. et veillait sur ses auteurs comme une mère.
célèbre biographe ne jette pas son bicorne Paul Claudel avec Camille prend un relief Pour retourner un jury à la veille d’un vote
par-dessus les moulins, elle égrène des sou- nouveau et que dire de Colette avec Annie incertain, feu l’éditrice alla jusqu’à solliciter
venirs. Son après-midi à la mode d’Ève de Pène et Musi ? les pouvoirs d’un mage. Est-ce vraiment à
avait pour objet de recueillir des confiden- cet intrigant intercesseur que Dominique
ces sur Romain Gary. La jeune Catalane ve- Bona doit d’être lauréate du prix Interallié,
GALL I MAR D
nait en effet de se lancer dans la rédaction de mais aussi prix Renaudot, et prix Goncourt
LA CHRONIQUEla biographie de celui-ci. Une première de la biographie ? Ses qualités ont
évidempour Gary, et pour elle. ment leur part dans ce succès : à chaque livred’Étienne
Est-ce le souvenir d’un trimestre à la Sor- qui naît, on devine en son auteur une femmede Montety
bonne adonné à l’étude de La Jeune Parque, qui se passionne, enquête, rencontre, pousse
sans aucun recours à la vie de Valéry, la pas- les portes pour entrer dans le mystère d’une
sion des vies d’auteurs lui est venue. Après Une partie de la vie de Dominique Bona se existence et d’une œuvre.
deux romans. Que choisir ? Biographie, ro- confond avec son parcours de biographe, Ainsi de Gary en Gala et de Dali en Déon, une
man ? On le sait, l’histoire est le roman de ce ainsi qu’elle le raconte dans Mes vies se- chaîne de dieux protecteurs s’est constituée
qui a été, le roman l’histoire de ce qui aurait crètes. De rencontres avec des collection- autour de Dominique Bona, comme une haie
pu être. Les deux genres ont leurs mérites et neurs de photos érotiques de Marie de Ré- d’honneur, qui la guide
leurs attraits. Pourquoi les opposer ? Nou- gnier en visite chez le docteur Naquet qui lui sur les sentiers de
l’écriturissier la pousse au roman, elle résiste : la offre la correspondance amoureuse de Mau- re et de la vie. ■
biographie peut être, dit-elle, « la forme la rois, toute contenue dans une boîte à
chaplus extrême du roman, l’alliage du rêve et de peaux, elle a en partie vécu à l’ombre de ces
MES VIES SECRÈTESla vérité en une union parfaite ». Elle veut statues de commandeurs auxquelles elle n’a
De Dominique Bona, contribuer à cette entreprise. eu de cesse qu’elle ne leur rende la vie.
Gallimard, Après Gary, il y aura Zweig, et les sœurs He- Des amis l’ont aidée dans cette aventure, des
320 p., 20 €.redia, et toujours le souci d’éclairer, de figures de ce que fut le Paris littéraire de la
CI-CONTRE : BERNARD JAUBERT ; EN HAUT À GAUCHE : FRANÇOIS BOUCHON/LE FIGARO ; EN HAUT À DROITE : B. CANNARSA/OPALE/LEEMAGE
Ajeudi 10 janvier 2019 LE FIGARO
2
L'ÉVÉNEMENT
littéraire
Le pays des origines
DOSSIER On ne se remet jamais complètement d’être né dans des lieux
d’une beauté si radicale. On les quitte mais on y revient toujours.
vie est déjà pleine de morts. Mais le de Gaulle dans le poste de télévi-SÉBASTIEN LAPAQUE
slapaque@lefigaro.fr plus mort des morts est le petit garçon sion, le premier Frigidaire dans la
que je fus. » Taillandier aurait cuisine, la table en Formica, les
NE PHOTOGRAPHIE d’ailleurs pu commencer son livre en sous-pulls en Nylon qui grattaient
de classe du début des pastichant l’incipit de Journal d’un affreusement et les Peugeot 404 sur
FRANÇOIS, ROMAN années 1960 a rendu curé de campagne : « Mon enfance est l’autoroute des vacances, certains
De François François Taillandier une enfance comme les autres. Toutes seront naturellement tentés de
Taillandier, U songeur. Au milieu de les enfances se ressemblent. Les en- dire : « C’est là ce que nous avons eu
Stock, ce large cliché en noir et blanc, il a fances d’hier, naturellement. » de meilleur ! »
272 p., 19 €. retrouvé un garçon avec une grosse C’étaient, on veut s’en souvenir,
tête, une tignasse coupée en frange c’étaient des jours encore pleins de
Ce garçon, c’est bienet un blouson soigneusement fermé lendemains. Enfant de Balzac par le “qu’il connaît bien. « Il y a de la gra- goût des « études de mœurs » et la moi ; mais d’abord,
vité dans son regard ; on sent qu’il ne représentation des effets sociaux, c’est lui, dont les
prend pas les choses à la légère. » l’auteur de La Grande Intrigue, une
années m’ont éloigné, Né à Clermont-Ferrand en 1955, suite romanesque en cinq volumes
élève de onzième à l’école Saint- à laquelle il faudrait prêter autant au point de lui restituer
Gabriel, ce François n’est ni tout à d’attention qu’aux livres de Michel un quant-à-soi,
fait lui-même ni tout à fait un autre. Houellebecq, se souvient avec
une intériorité à quoi L’inventaire des choses qui les unis- émotion que le monde a commencé
sent et de celles qui les séparent a je n’accède plus à changer de base à l’heure où il
poussé l’écrivain sur la pente de la sortait de l’enfance. Toute sortie est FRANÇOIS TAILLANDIER ”rêverie. « Et certes, ce garçon, c’est toujours définitive ; mais celle-ci,
bien moi ; mais d’abord, c’est lui, dont Beaucoup de lecteurs nés en Eu- aux alentours de l’année 1968, a été
les années m’ont éloigné, au point de rope occidentale après guerre se plus violente que d’autres. Tant de
lui restituer un quant-à-soi, une in- reconnaîtront dans le récit que fait choses ont brutalement disparu
tériorité à quoi je n’accède plus. » l’écrivain de son enfance auver- sans que personne n’ait eu le temps
On songe naturellement à Berna- gnate. En revoyant le préau de leur de dire adieu : l’abnégation, la
François
nos, à l’exorde fameux des Grands école primaire, les servants de patience, le sacrifice, les bonnes Taillandier.
Cimetières sous la lune : « Certes, ma messe en soutanelle rouge, Charles manières.
Marie-Hélène Lafon : « Je ne prétends pas qu’il faille avoir des racines, mais moi, ça m’aide à vivre »
PROPOS RECUEILLIS PAR l’école, à sept ans, c’était le seul uni- tel qu’il est, en le racontant sans po- que j’avais à y tenir mon rang. J’ai
ASTRID DE LARMINAT vers que je connaissais : les adultes, sition de surplomb, comme si j’y vi- vécu dans la litanie de la fin de ce
adelarminat@lefigaro.fr ma sœur, mon frère, et les chiens, vais, je continue d’y tenir ma place, monde agricole, car les adultes
réchats, poules, lapins, veaux, vaches, et contribue à le faire vivre. pétaient que la ferme, avec les
vaMARIE-HÉLÈNE LAFON, née en cochons. Comme tous les enfants de ches, le lait, le fromage, c’était fini,
1962 à Aurillac, a grandi dans la fer- ferme, j’avais un rapport agricole au Vos romans évoquent aussi qu’il fallait partir. Pourtant j’avais
me de ses parents. Après son bac, monde. Toute petite, je savais qu’un le monde sauvage qui entoure conscience de l’immuabilité du
payelle a quitté le Cantal pour étudier les été pourri, ça voulait dire que le foin l’espace familier de la ferme. sage. L’érable dans la cour était là
lettres classiques à la Sorbonne. serait mauvais, que les bêtes seraient C’est mon maître d’école primaire avant moi et demeurerait après moi,
Agrégée de grammaire, elle enseigne mal nourries, que le rendement du qui m’a révélé ce monde de l’au-delà tout comme la montagne, et la
Sanle français, le latin et le grec à Paris saint-nectaire en serait affecté. de la lisière du bois. Les hommes de toire qui coule dans la vallée. Le
sysdepuis trente ans, mais passe deux Dans ce monde, j’avais ma place que ma famille ne chassaient pas et n’y tème agricole sentait la mort, mais le
mois et demi par an dans son pays. j’étais fière de tenir. J’adorais garder pénétraient donc pas. Nous nous dé- pays était d’une verdeur et d’une
viElle est l’auteur d’une œuvre belle et les vaches. À cette époque, il y avait fendions du renard et des blaireaux, vacité éternelles. L’embrassement
âpre, fière et silencieuse comme les déjà du fil de fer autour des prés, mais je n’avais pas conscience de cet géologique du paysage entre Murat
lieux et les personnages de son mais on le doublait avec un chien et univers sauvage limitrophe. Quand et Riom-ès-Montagnes donne un
Auvergne natale qui l’inspirent. un gosse. Plus grande, à mon retour notre maître nous a décrit la faune sentiment d’éternité très apaisant.
Parmi ses romans, citons Les Der- de l’école, j’avais pour mission de qui y vivait, j’ai pris conscience
niers Indiens, Les Pays, Joseph (Bu- patrouiller devant le poulailler pour qu’au-delà des apparences, il y avait
chet Chastel). Et Le Pays d’en haut éloigner les rapaces, ce que je faisais un monde mystérieux, qui s’éveillait Il y a une doublure
qui paraîtra le 20 février (Artaud). en apprenant mes leçons. J’étais im- quand la nuit encerclait la ferme, et “secrète en chaque être,
mergée dans ce monde, et pourtant, dont on percevait parfois un écho
comme la doublure Vous êtes sans doute très jeune, j’en ai eu aussi une pendant le jour, un frôlement dans
le seul écrivain contemporain conscience extérieure, bucolique. Je les taillis ou des traces dans la boue. d’un manteau
à avoir grandi dans une ferme me rappelle que les soirs de fenai- La conscience de ce monde inacces- ”de montagne. Racontez-nous. son, lorsque nous quittions les prés, sible, qu’on ne voit pas, qu’on ne
Le Cantal est un pays de moyenne je regardais leur surface bien fanée maîtrise pas, mais qui est bien là, vi- Cette enfance dans le Cantal
montagne où l’on voit loin. La ferme et j’avais le sentiment d’avoir parti- vant, mitoyen, fascinant et inquié- vous distingue-t-elle des Parisiens
de mes parents se trouve seule, iso- cipé à cette harmonie des choses. À tant, éveille le sens du merveilleux. parmi lesquels vous vivez ?
lée, au milieu des trente-trois hec- neuf ans, chose impensable pour un Il y a une doublure secrète en chaque
tares de terre dont ils étaient pro- paysan, j’ai commencé à me prome- Vos personnages sentent être, comme la doublure d’un
manpriétaires. Jusqu’à mon entrée à ner seule, le dimanche après-midi. qu’ils appartiennent au monde teau. La mienne, c’est ce pays-là, il
Ainsi j’ai développé un rapport ma- de la ferme, au moins est imprimé sur ma paroi intérieure.
triciel au paysage, arbres, vent, ri- autant qu’il leur appartient. Quelque chose en moi reste planté,
Marie-Hélène Lafon : vière, saisons. C’est ma grammaire Et qu’ils ont autant de devoirs comme un arbre, et me rend
inca« J’ai développé fondamentale, fondatrice, qui n’a à son égard que de droits sur lui. pable d’adhérer à l’espèce
d’enun rapport matriciel jamais cessé d’être vivace quand Aviez-vous ce sentiment ? thousiasme progressiste du monde.
au paysage, arbres, bien même je me suis arrachée à ce J’avais conscience de vivre dans un La labilité du paysage urbain me
vent, rivière, pays pour aller étudier à Paris. En monde qui avait commencé avant frappe. Quel rapport peut-on avoir à
saisons. » écrivant dans mes romans ce monde moi et continuerait après moi, et la pérennité des choses quand on vit
A
PHILIPPE SCHULLER/SIGNATURES
PHILIPPE MATSAS/OPALE/LEEMAGELE FIGARO jeudi 10 janvier 2019
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En 1981, le photographe Pierre Soissons a eu un tel
coup de foudre pour le Cantal qu’il s’y est installé
et n’a cessé depuis d’arpenter la région
pour la photographier. Il publie un livre de photos à couper
le souffle, Montagne du Cantal (éditions Quelque Part
Sur Terre). Un buronnier, un sculpteur, un climatologue,
un dessinateur, un guide commentent les paysages. L'ÉVÉNEMENTQuant à Marie-Hélène Lafon, elle y explique « la grâce
d’être née dans ces lieux d’une beauté radicale ». littéraire
Le Cantal, sur la terre LE VOYAGE
DU CANAPÉ-LIT
De Pierre Jourde, comme au CielGallimard,
270 p., 20 €.
riles et les grasses plaisanteries ». ASTRID DE LARMINAT
Quand il sent qu’il passe les bornes, il
T VOILÀ Pierre Jourde, interpelle son lecteur pour déminer
dans une camionnette les critiques qu’il est en train de se
chargée d’un vieux cana- formuler, donne dans le cabotinage
pé-lit vert olive, reparti khâgneux, en faisant le commentaire Epour le village du Cantal stylistique du texte qu’il est en train
dont sa famille est originaire et où il a d’écrire. Tel Jacques le Fataliste dans
passé toutes ses vacances depuis l’en- le roman de Diderot, il s’interrompt,
fance. À ce village, il avait consacré en fait des digressions interminables, des
2003 un roman, Pays perdu, qui se digressions dans la digression, avec
voulait être un chant d’amour mais une virtuosité certaine. Parfois, on a
fut très mal reçu par les habitants qui envie de lui dire de parler moins fort,
apprécièrent peu que leurs histoires mais souvent on s’amuse
franchesoient étalées au grand jour. Le pay- ment, par exemple quand il livre ses
san auvergnat est taiseux. Comme commentaires sur les gens de
cultul’écrit Jourde, dans ces pays-là, un re – les journalistes qui défendent la
romancier, c’est un peu comme « un liberté d’expression sauf quand on
gamin mal élevé qui parle à tort et à s’en prend à eux ; les artistes maudits
travers pour faire l’intéressant ». La qui vivent de subventions et crient au
première fois qu’il était retourné dans nazisme dès qu’on les critique.
son village après la parution du livre,
L’heure des bilansl’accueil fut musclé. Il a raconté
l’affaire dans La Première Pierre (2013). Bref, comme le personnage de
Ce nouveau roman autobiographi- Diderot, le narrateur de Voyage du
que embarque une fois de plus le lec- canapé-lit est exaspérant. Mais il
teur pour l’Auvergne. Mais de « cette faut passer outre. Car au fond, ce
réJérusalem où tout serait rédimé », écrit cit burlesque est une histoire sacrée.
Jourde en préambule, il ne sera ques- En bon fils de sa mère catholique
En se souvenant de son arrière- s’en est rendu compte après avoir tion que dans les dernières pages. Il qu’il adorait, Jourde sait que le
sugrand-père, de ses nombreuses traversé les orages de l’adolescence ajoute mystérieusement, avec son blime se joue dans le trivial
tantes et de quelques grands-tantes, et qui s’est attaché à conjurer cette ironie coutumière qui n’est pas du – confer le passage merveilleux sur
le romancier note avec une pointe malédiction. persiflage mais plutôt une forme de la charité et la charcuterie.
d’amusement que des centaines, des Non que François Taillandier ait pudeur paysanne qui ne peut dire En réalité, en roulant vers son
milliers, des millions d’individus absolument tenu à ressembler à son crûment des choses intimes : « Pour ce « Auvergne céleste », avec une
gaunés avant nous n’ont eu besoin ni de père, « entré comme simple ouvrier qui est de rédimer, Dieu sait qu’il y cherie brusque qui n’est pas dénuée
Marx ni de Freud pour mener une chez Michelin, puis peu à peu monté avait à rédimer. » On va bientôt com- de grâce, c’est à une longue
confesvie pleine et bonne, loin du délire du en grade ». Mais il ne voulait surtout prendre à quoi il fait allusion. sion générale qu’il se livre. Jourde a
désir. Qu’est-ce qui autorise l’hom- pas ressembler à son époque. En attendant d’arriver au terme de plus de soixante ans. L’heure des
bime moderne à se croire différent de Il était tard, dans sa vie, lorsqu’il a son voyage, enfermé dans la camion- lans. Cet assoiffé d’absolu qui a
cherses prédécesseurs sur la terre ? Ses découvert l’existence de Jeanne nette avec le canapé de la grand-mè- ché la vérité dans la littérature
s’inplaisirs sans lendemain et ses gad- Taillandier, une grand-tante née en re, son frère et sa belle-sœur qui lui terroge. N’a-t-il pas voué sa vie à du
gets électroniques ? Les molécules 1889, entrée dans l’ordre des Sœurs donnent la réplique, il raconte sa vie. vent, à une pure illusion ? La vérité
de synthèse de la chimie industrielle blanches de Notre-Dame d’Afrique Tout y passe, souvenirs familiaux, n’était-elle pas dans le labeur
silenqui l’obligent à être heureux ? sous le nom de sœur Marie Saint- scènes d’enfance et d’adolescence cieux de ses aïeux auvergnats ?
À soixante ans passés, davantage Anselme, qui a laissé derrière elle un quand il était encore un premier de la En arrivant en Auvergne, cette
terattaché au souvenir de sa ville natale livre pieux publié par sa mère après classe rougissant, puis ses frasques de re qui vit dans « une parenthèse du
par Blaise Pascal que par l’AS Mont- sa mort à l’âge de vingt-neuf ans et jeunesse et les mésaventures qu’il a temps » où il a longtemps espéré
mêferrand, François Taillandier revient un volume de poésie. connues en parcourant le monde. ler son « corps à la substance même du
sur son enfance au temps du Général À tout faire, c’est à cette « femme À la hauteur de Briare, sur la natio- monde », il comprend que cela n’aura
en constatant qu’il a appartenu à la qui s’éloigne », aventurière de l’Es- nale 7, il évoque la police de jamais lieu. Mais que ce qui lui « est
première génération qui s’est per- prit hantée par la passion de l’infini Chichicastenango ; à La Charité-sur- donné, là-haut, dans l’antre noir des
suadée qu’il y avait un avant et un et cousine inattendue des personna- Loire, un malaise intestinal à Kargil. étables, au creux des vieux chemins »,
après dans l’histoire de l’humanité. ges de l’un de ses romans les plus fa- En contournant Nevers, il raconte un c’est « une promesse, l’attente nue du
« La génération lyrique », a pu dire meux *, que le petit François devenu naufrage au Canada, en dépassant miracle », la même que celle qui le
l’essayiste québécois François Ri- grand n’est pas mécontent de res- Moulins, il décrit avec force détails « tenait éveillé enfant, la veille de
card. Hélas ! On ressemble plus à son sembler aujourd’hui. ■ malodorants un mal de mer en Irlan- Noël ». Voilà ce qu’il retourne
inlassaPierre Jourde.époque qu’à son père. L’histoire de * « Des hommes qui s’éloignent », de. Jourde en fait des tonnes dans blement chercher en Auvergne, cette
François, c’est celle d’un homme qui Fayard, 1997. l’autoanalyse, « les rodomontades vi- « ferveur renouvelée » dans l’attente. ■
Marie-Hélène Lafon : « Je ne prétends pas qu’il faille avoir des racines, mais moi, ça m’aide à vivre » Une Parisienne sur l’Aubrac
dans Paris ? Cette doublure intérieu- donne le sentiment d’exister pour ES AUVERGNATS de Paris souhait d’être enterrée dans son vil- sé avec d’autres races a été décimé
re, c’est aussi un recours. Je n’ai pas quelque chose qui vous dépasse, une forment une confrérie lage natal, Lacalm, à la frontière de par un virus.
besoin d’y être physiquement pour lignée tacite mais tenace. bien connue. Arrivés l’Aveyron, de la Lozère et du Cantal. L’auteur, Vanessa Bamberger, a
m’y réfugier. Je ne prétends pas qu’il massivement dès 1850, ils C’est ainsi que Brune, Parisienne enquêté, écouté beaucoup
d’histoifaille avoir des racines ou savoir d’où Dans le livre sur Flaubert L devinrent la plus grosse moderne, célibataire, qui ne croyait res et d’avis différents pour faire un
l’on vient. Je n’ai pas de religion là- que vous avez publié en décembre, communauté immigrante de la ca- pas aux racines terriennes, persua- état des lieux de l’élevage de ces
dessus. Mais moi, ça m’aide à vivre. vous faites l’éloge de Charles pitale, commencèrent comme por- dée que le sentiment d’appartenan- contrées, de ses impasses et de ses
Bovary. Pourquoi vous séduit-il ? teurs d’eau, ferrailleurs, charbon- ce était une construction de l’esprit, perspectives. Dans les pas de
l’héLe monde de la ferme dont Quand j’ai découvert Madame Bova- niers, puis de père en fils, finirent va découvrir d’où elle vient. Entre roïne, le lecteur visite toutes sortes
evos parents disaient qu’il était fini ry en 4 dans l’institution religieuse par posséder plus de 80 % des cafés, Lacalm, Aubrac, Nasbinals et Saint- d’étables, en stabulation entravée
ne persiste-t-il pas ? de Saint-Flour où j’étais pension- bistrots et brasseries d’Île-de-Fran- Urcize, elle fait la connaissance ou libre, comprend l’enjeu de
l’aliDepuis quarante ans que je vis à naire, le personnage de Charles, ALTO BRACO ce dans les années 1980. À chaque d’un monde paysan encore vivace. mentation animale, y voit plus clair
De Vanessa Paris, j’ai vu cette petite paysanne- comme celui d’Homais, cet infâme génération, de nouveaux jeunes Contre toute attente, elle se pas- dans les labels. C’est passionnant.
Bamberger, rie, farouchement attachée à son in- notabliau, ce cuistre qui considère Auvergnats arrivaient du Cantal et sionne pour l’élevage, jusqu’à
parLiana Levi, Des certitudes qui vacillentdépendance et très lucide sur le fait les paysans comme des ilotes, de l’Aubrac aveyronnais (lequel fait ticiper au sauvetage d’une ferme
250 p., 19 €.que cette indépendance n’existe m’étaient familiers. Charles Bovay, partie de l’Auvergne culturelle, à dont le troupeau trop souvent croi- Parallèlement, ce retour aux
sourplus, se débattre dans des convul- je l’ai toujours aimé, pour sa fidélité défaut d’être inclus dans la région ces fait vaciller les certitudes de
sions et devenir un monde assisté indéfectible, son écrasement même. administrative). Cependant, cer- Brune. Puéricultrice de métier, elle
par les primes de la PAC. Elles lui Quand il dit à Rodolphe, ce mons- tains s’en retournaient au pays et était convaincue qu’un enfant, à sa
permettent de survivre mais en trueux Rodolphe, « je ne vous en d’autres ne le quittèrent jamais, naissance, est une page blanche,
ayant perdu le sentiment de sa di- veux pas, c’est la faute de la fatali- continuant jusqu’à nos jours à faire qu’il se construit par mimétisme
gnité. On ne crache pas sur l’Euro- té », il atteint au sublime. J’ai connu vivre leur ferme de montagne, à avec son entourage et qu’en
granpe, mais on aimerait mieux gagner beaucoup de Charles dans mon pays mener leurs vaches à l’estive. C’est dissant, il décide de ce qu’il est. Sur
sa vie avec ses produits. L’activité de ce que découvre la narratrice de ce l’Aubrac, elle comprend qu’en fait
la ferme de mes parents, que mon Qu’est-ce que ce pays-là aurait joli roman hanté par la question de nos aïeux vivent réellement en
frère avait reprise, vivant avec eux, à dire au monde contemporain ? l’héritage. nous. Car nous naissons avec un
est close depuis le 31 décembre. Les Ce genre de pays vous ramène à l’os Brune, 38 ans, a été élevée par sa patrimoine épigénétique «
cultuterres et les bâtiments agricoles ont des choses, à cette poignée de choses grand-mère et sa grand-tante, deux rel », qui a été forgé par le climat,
été vendus via la Safer à une jeune essentielles qui fait qu’on est vivant : sœurs inséparables au caractère l’alimentation, les croyances d’un
agricultrice dont le mari possède deux ou trois personnes, un livre, un trempé et fantasque, nées sur pays, mais aussi par les accidents
lui-même une exploitation. Je arbre, savoir faire du feu, raconter l’Aubrac, arrivées ensemble à Paris de la vie de nos parents et
grandsconnais d’autres couples de quadra- des histoires. Il nous rappelle notre en 1955 à l’âge de 20 ans. Serveuses, parents. L’héroïne rencontre ses
génaires paysans qui déploient une fond animal et rupestre. N’oublions gérantes, elles devinrent enfin, cousins qui lui révèlent des secrets
énergie magnifique pour continuer pas que nous avons commencé consécration !, propriétaires d’un de famille - des histoires d’enfants
ede faire vivre ce monde de la monta- d’être en tribus et dans des grottes. café dans le XVIII . Brune a déjeuné, naturels et de troc de terres.
gne, avec les sacrifices que cela im- Quelque chose d’archaïque perdure dîné, joué, fait ses devoirs au bistrot, Connaître son histoire la libère
plique - travailler tous les jours de en nous. Nous aimons les histoires et dormant dans l’appartement du d’angoisses et de liens qui
l’empêl’année par exemple. Mais ils ont le feu, ces choses qui font qu’on a dessus entre les deux aïeules. Mais chaient de vivre. En découvrantVanessa
choisi cette vie. Ce choix creuse un moins peur d’être happé par la nuit voilà que sa grand-mère décède et son passé auvergnat, l’avenir deBamberger.
sillon dans le maquis du non-sens, qui nous précède et nous suit. ■ qu’avant de mourir elle exprime le cette Parisienne s’ouvre. ■ A. L.
PHILIPPE MATSAS/OPALE/LEEMAGE
Ajeudi 10 janvier 2019 LE FIGARO
4 EN TOUTES des consulats obscurs, des mairies de Paule Constant l’Africaine
quartier, des grandes cathédrales ou des Membre de l’Académie Goncourt, Pauleconfidences
chapelles du bout du monde. Tantôt Constant va faire son entrée dans la collection
pieds nus, tantôt en grand équipage. Il Quarto, à travers six romans liés à l’Afrique.
DeLes sept mariages de Rufin leur est même arrivé d’oublier les al- puis Ouregano (1980), jusqu’au récent Des
Le prochain roman de Jean-Christophe Rufin liances. Sept fois, ils se sont engagés. chauves-souris, des singes et des hommes, en
paraîtra à la fin du mois de mars chez Gallimard. Et six fois, l’éloignement, la séparation, passant par White Spirit (Grand Prix du roman
À travers les quelques informations que nous le divorce… » L’académicien dit, avec de l’Académie française en 1989), c’est tout un
avons glanées, il intrigue déjà. D’abord, par son un certain mystère, « Je suis le seul à ensemble romanesque, accompagné de docu-CRITIQUE titre : Les Sept Mariages d’Edgar et Ludmilla. Et avoir recueilli leurs confidences, au point ments personnels, qui nous est donné à
(re)dépar son intrigue : « Sept fois, ils se sont dit oui. Dans de savoir à peu près tout sur eux ». couvrir. Mes Afriques paraîtra le 24 janvier.littéraire
DES VIES Le champ du possible
POSSIBLES
De Charif Majdalani,
Seuil, 192 p., 16 €. CHARIF MAJDALANI Un roman sur l’incroyable destinée d’un homme venu de la haute montagne libanaise
eet plongé au cœur du tumultueux XVII siècle.
Urbain VIII, qui le renvoie au Avant cela, il aura perdu un bras L’Empereur à pied peint en de sis ? Le destin ? La Providence ? LeCHRISTIAN AUTHIER
mont Liban afin de créer une ins- à la suite d’une rixe à Vicence. brefs chapitres un tableau plein de hasard ? La chance ? Majdalani ne
OUFEYIL HARBINI titution d’enseignement. Com- Arbensis fait découvrir Paris à son reliefs et de surprises. Dans ce ro- tranche pas. Peut-être que ce sont
n’avait que treize ans mence alors une vie d’aventurier, épouse, ils rencontrent Corneille, man aussi caracolant que puis- au final « des petits incidents, des
quand il arriva à Rome de savant, de marchand, de di- et les Orientaux font le bonheur samment incarné où l’on croise hasards minuscules, des accidents
en 1621 depuis la haute plomate qui entraîne notre héros des salons. Mariam donne nais- encore Nicolas Fabri de Pereisc, insignifiants, des divers tournantsRmontagne libanaise où de Florence à Amsterdam en pas- sance à un premier enfant, Ra- Nicolas Poussin ou Jan Six, Charif qui font dévier une trajectoire vers
il était né. Envoyé par l’Église sant par Venise, Constantinople, phaël avance dans l’écriture de son Majdalani use d’ellipses, pratique une autre, qui font aller une vie tout
maronite à son Collège romain, le Ispahan ou Gênes. Traité sur l’histoire humaine… de discrètes mises en abyme. Le à fait ailleurs que là où elle
jeune garçon doit étudier le latin, À Paris, Mazarin, qui fait face à titre proclame clairement la foi de s’apprêtait à aller ». « Je ne suis
Liberté romanesquele grec, l’italien, les sciences, puis la Fronde, lui confie une mission l’auteur dans la liberté romanes- maître de ma vie que de manière
traduire et commenter les ver- en Syrie. Il en profite pour retrou- Des vies possibles ne se prive que, et, en effet, tout semble pos- très limitée, mais dans cette infime
sions originales syriaques, ara- ver, quatorze ans plus tard, sa d’aucun des bonheurs de l’imagi- sible, mais aussi plausible, sous sa limite ma liberté est infinie »,
méennes ou coptes de la Bible. terre natale et le patriarche des nation, met en scène personnages plume et à travers une histoire où conclura Arbensis au soir de son
Devenu Raphaël Arbensis, il est maronites, mais le moment du re- réels et fictifs, invente des récits l’astronomie et Galilée ont leur existence. Malicieux démiurge,
nommé au bout de cinq ans tour au bercail attendra. Lors d’un où « les légendes et la vérité se mê- mot à dire. l’écrivain pourrait faire sienne
professeur de latin et de syriaque autre séjour, il épouse Mariam, la lent ». Maître conteur, l’auteur du Qui a guidé la vie incroyable et cette maxime que son roman
ilau Collège et reçu par le pape fille d’un négociant de Saïda. Dernier Seigneur de Marsad et de tumultueuse de Raphaël Arben- lustre brillamment. ■
La souffrance, mode d’emploi
TRISTAN GARCIA
Avec le destin croisé
de quatre âmes qui voyagent
à travers le temps, le romancier
nous offre un marathon
charnel et philosophique
ambitieux.
PAR PATRICK GRAINVILLE
de l’Académie françaiseÂMES
De Tristan Garcia,
RISTAN GARCIA est unGallimard,
des écrivains les plus am-718 p., 24 €.
bitieux et les plus
passionnants d’aujourd’hui.TIl ne se contentera jamais
du tiède robinet romanesque. Le
voici qui se lance dans une Histoire
de la souffrance. C’est dire qu’il y a
du pain sur la planche. Du premier
ver marin sensible d’il y a 530 mil- Tristan Garcia raconte cent histoires extraordinaires à ses lecteurs. F. BOUCHON/LE FIGARO
lions d’années à l’histoire de
Kaemekura, datant du IX siècle, on voir et de la grande prêtresse mais préhistorique traquée aux aventu- nage insensé qui devrait vous rap- nous fait traverser l’Inde jusqu’à
erre et on trinque sans disconti- le meurtre final mettra fin à leur res d’une jeune moinesse boudd- peler quelqu’un : il leur annonce l’Afrique, tout en nous racontant le
nuer. L’humanité perplexe s’inter- accord. Deux figures plus triviales histe. Elle débarque dans le Japon un scoop qui les fait rire : l’amour panthéon hindouiste et le
Ramayaroge sur la douleur. Chacun cher- et plus picaresques vont revenir à animiste : « Tout revient », prêche- et le royaume éternel… na : parfois, c’est un peu la pagaille.
che le remède à la solitude. La travers les temps : celle du vieil t-elle, d’abord, comme un avatar Mais Garcia mène en maître sa
L’impossible tranquillitélongue épopée de Garcia ne sera pas aveugle et du jeune homme aux optimiste de Candide, pour finir grande pérégrination de l’humanité
pour autant l’intarissable plainte de yeux verts. Ils sont parfaitement par affirmer son amertume : « Tout Une des histoires que je préfère est et des métempsychoses vers
l’imJob ou une litanie des supplices athées, matérialistes, burlesques. s’oublie, rien ne revient. » Car per- celle des deux vieux ermites amné- possible tranquillité. Son
interrogamême si les humains ne se font pas Leur vie, bien sûr, est un voyage. sonne ou presque ne trouve la so- siques dans les montagnes de Chine. tion protéiforme et son ubiquité
de cadeaux. Tous les personnages de la saga lution solaire. Un légat romain, en Ils vont finir par prendre conscience nous livrent un marathon charnel et
Dès le début, une Néanderta- ont la bougeotte et se transmettent Galilée, se fait infliger un supplice que, jadis, l’un a été roi et l’autre philosophique, aux avatars crus et
lienne accouche dans la douleur, le relais pour l’histoire suivante. en pensant maîtriser la douleur, ce bandit. Mais qui était l’Un, qui était fabuleux. De toutes les péripéties du
abandonnée par un Cro-Magnon Quête ou vagabondage de la sur- sera un gâchis geignard. On re- l’Autre ? Vont-ils échapper au livre, c’est de l’écrire qui constitue
hautain. Garcia nous raconte cent vie. À chercher la Bouche du mon- trouve, alors, le vieil aveugle et le meurtre pour trancher la question ? la grande prouesse. ■
récits extraordinaires. L’histoire de, on risque d’être cannibalisés. jeune homme aux yeux verts, nos Entre-temps, une princesse des
léhéroïque des jumeaux d’Ur, l’Un C’est L’Odyssée, tous azimuts, ou deux larrons, dans une prison preux un peu folle, entourée d’une À lire aussi : « Kaléidoscope », vol. 1,
et l’Autre, qui s’emparent du pou- les Jataka de l’Inde. De la bestiole qu’ils partagent avec un person- brigade bigarrée et d’un eunuque, Léo Scheer, 500 p., 22 €.
KIOSQUE
De Jean Rouaud, Le monde vu d’un kiosqueGrasset,
288 p., 19 €.
JEAN ROUAUD L’écrivain revient sur ses années de marchand de journaux, avant la gloire du prix Goncourt.
enue de Flandre, dans le XIX ar- même de ceux qui les portaient, qui proférait la mort du roman, années, que la littérature ne peutMOHAMMED AÏSSAOUI
rondissement parisien, à attendre dont les yeux s’embuaient au récit pour finalement changer d’avis s’extraire du monde ni se passer demaissaoui@lefigaro.fr
qu’un éditeur lui réponde favora- de leurs sept douleurs. » Cela don- quelques mois avant sa mort. Dans l’auteur. Bien au contraire, elle
raOUT me revient à me- blement. Kiosque est le livre qu’on ne à l’écrivain l’occasion de bros- ces pages-là, Rouaud est furieux, il conte le monde à sa manière.
sure que je regagne le espérait. Et c’est une belle surpri- ser des portraits où l’émotion a le sentiment de s’être fait berner Comme son kiosque. Avec le recul,
temps du kiosque, se, avec cette formidable galerie de affleure avec l’humour. C’est drô- par cette Modernité qui ne voulait ces années d’errance et de doutes« toute une galerie ma- portraits, cet hommage aux petites lement tendre. pas parler du réel. Alors que le étaient fondatrices. « Les récitsTgnifique. Comme je gens et cette réflexion magistrale kiosque le rappelait au bon sens. que je recueillais au 101, avenue de
Haro sur la modernité ! leur dois tous. Comme ils m’ont aidé sur la littérature. « Comment restituer ces instanta- Flandre accompagnaient et
renà me concilier le monde, comme ils Du kiosque, Jean Rouaud dit : Si Rouaud recevait le monde entier nés en les donnant littérairement à daient moralement juste mon propre
m’ont appris. » De Jean Rouaud, « Ici, le monde défilait sous mes dans son minuscule local, lui en voir ? À dire vrai, c’était la grande retournement sur mon enfance et
on connaît l’image du kiosquier, yeux, avait la gentillesse de se dé- était complètement dehors – il question pour moi, avec laquelle je mon drame passé. » Même les
rePrix Goncourt surprise en 1990, placer jusqu’à moi pour se faire avait près de vingt-huit ans, un CV me battais depuis plusieurs années, marques de P., son gérant (Rouaud
avec Les Champs d’honneur. Mais connaître et m’apporter de ses en gruyère et peu d’ambition so- résistant aux appels du réel au nom avait du mal avec la comptabilité),
finalement il avait peu écrit sur nouvelles, lesquelles valaient bien ciale. Il ne pensait qu’à une chose : d’impératifs formels, au point de ont été utiles. « Quoiqu’il ne le sût
cette période d’avant le Goncourt, mieux que celles qui tonitruaient à être un écrivain. L’époque ne lui considérer comme dégradant d’ap- jamais, P. fut pour aussi moi, à sa
ces sept années à vendre des jour- la une des journaux. Bien mieux était pas favorable, avec ces Mo- peler les choses par leur nom. » Il manière, scrupuleuse, méthodique,
naux dans le kiosque du 101, ave- parce que enracinées dans le corps dernes, Roland Barthes, en tête, comprend, mais il lui a fallu des un maître en écriture. » ■
A
FRANCK PRIGNET/LE FIGARO MAGAZINELE FIGARO jeudi 10 janvier 2019
5Rilke inéditl’histoire d’amour obscure entre ensemble de conférences de Ma- autres, l’écrivain canadien
une femme et un homme aux rio Vargas Llosa données à Prin- Michael Onddatje revient avec Au soir de sa vie, Rilke a compo-ÇÀ
comportements incertains, lais- ceton autour des liens entre litté- un ouvrage très prometteur, sé plusieurs poèmes
directesant ainsi « planer un doute sur rature et politique. Dans cet Ombres sur la Tamise, un ro- ment en français, réunis dans les&LÀ la solidité de leur relation ». La ensemble titré L’Atelier du roman, man de formation dans lequel, recueils Vergers et les
QuaTendresse du crawl sera publié il revient sur cinq de ses fictions, en 1945, deux adolescents sont trains Valaisans. Il a aussi
adreschez Grasset, le 6 mars. parmi lesquelles La Fête au bouc confiés aux soins de deux sé à Jean Paulhan treize lettres,
La tendresse et Conversation à La Cathédrale. hommes qui s’avèrent poten- éclairant la genèse de son
ende Colombe Schneck L’atelier de Vargas Llosa tiellement dangereux. À paraî- treprise. Elles seront publiées CRITIQUEDans son prochain roman, Co- Le 21 février, Gallimard publiera Michael Ondaatje revient tre le 4 avril aux éditions de pour la première fois le 15 mars
lombe Schneck nous raconte dans sa collection « Arcades » un Sept ans après la Table des l’Olivier. aux éditions Le Bruit du temps. littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESL’art du vertige
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
RODRIGO Le nouveau livre
de Rodrigo Fresán
est aussi complexe FRESÁN England, England
qu’ambitieux, foisonnant
qu’hypertrophié. Un roman
J.-C. MARMARA/LE FIGARO E TITRE dit tout. Ce re- mythologie grecque, l’un des plus
tumultueux cueil renferme un pays, glorieux parmi ceux qui ont
comses mœurs, son hu- battu durant la guerre de Troie,
et hors norme mour et sa nostalgie. soit réduit à une boîte de poudre à L Graham Swift écrit à récurer ? » Cela n’a l’air de rien,
centré sur le rêve. pas de loup. Il faut tendre l’oreille, mais c’est ainsi que se décide une
lire souvent entre les lignes. Dans vocation. Un garde-côte tombe
« Souviens-toi », peut-être la sur un comédien en panne dans le
meilleure des nouvelles, un jeune fossé. Il a du mal à croire que ce THIERRY CLERMONT
couple va chez le notaire rédiger type noir fasse le clown dans les tclermont@lefigaro.fr
son testament. Au re- villes du littoral.
Dutour, le mari est telle- rant sa promenade, unEMARQUÉ avec la
pument amoureux de sa quinquagénaire dé-blication d’Histoire
arfemme qu’il lui écrit couvre un cadavregentine, puis celle de La
une lettre d’amour dans un buisson. PourVitesse des choses, en
qu’il n’osera jamais lui la première fois, il estR 1998 ; acclamé à la
sormontrer. Une vie en- « le premier sur lestie des Jardins de Kensington,
Rotière défile dans les lieux ». Grisante im-drigo Fresán s’est depuis lancé dans
pages, avec ses ma- pression. Dans un parcune aventure aussi monumentale
lentendus, ses décep- public, un divorcéque monstrueuse sous la forme
tions. Pas besoin de sauve un gamin atta-d’une trilogie romanesque
délitambour pour résu- qué par un chien. Unerante. Après l’hyperbolique Part
mer des sentiments existence se résumeinventée en 2014, ce fétichiste de la
universels. C’aurait parfois à de menus in-littérature, grand amateur de rock,
pu être mieux, le ma- cidents. Untel a cou-nous présente le deuxième volet de Une
riage, oui, mille fois « ché par accident avecson projet en cours, La Part rêvée. désolation mieux. Des destins la femme de ménageDisons-le d’emblée, ce nouveau douce minuscules se succè- moldave dans la mai-chapitre est aussi complexe
qu’amdent. À un enterre- son d’à côté. Ce secretbaigne ces bitieux, foisonnant
qu’hypertroment, deux copains lui tient chaud autextes. Des phié. L’amateur de romans
formareconnaissent une cœur. Il y a des veufs,tés ou d’intrigues bien ficelées lourdauds fille avec laquelle ils des ostéopathes, unpourra donc passer son chemin. en auraient étaient en classe. Ils en avocat qui vient d’ap-C’est que Fresán nous immerge
étaient amoureux. La tiré de gros prendre qu’il est at-dans son univers vertigineux bien
demoiselle a changé. teint d’une maladie in-romans particulier qui, là, tourne autour de
Ça n’est plus ça. curable, une longuel’onirique, remettant en cause l’art indigestes.
Quant à sa mère, on discussion sur l’emploinarratif traditionnel. Swift n’en parle même pas. de l’adjectif «
tragiIls ne se sont pas vus, se contente que ». Un père ne peutFoultitude de références
hein ? L’un d’eux se plus acheter de fusillide quelques Que trouve-t-on dans cette
souvient de son dépu- au supermarché : c’estœuvre ambitieuse, cet ovni qui notes de
celage avec la ma- l’endroit où il a apprisprobablement fera date, et qui fait musique. man : l’autre ne l’a ja- que son fils avait étéécho aux meilleurs romans de Elles mais su. Une dame tué en Afghanistan.Thomas Pynchon ou de l’oublié
perd son mari et dans Une désolation doucerésonnent William Gaddis ? Une foule de
perle bus elle s’aperçoit baigne ces textes. Deslongtemps sonnages, perdus dans le monde
que les journaux an- lourdauds en auraientréel de la fiction : un écrivain qui a après la noncent en une la tiré de gros romans in-raccroché la plume, l’Oncle Hey d’interférences. Et c’est bien là sa minable Sleep, Bach et Stravinsky, dernière mort de Peter O’Too- digestes. Swift seWalrus (« beatlesifié jusqu’à la dé- grande affaire. Wish You Were Here du Floyd (une
LA PART RÊVÉE le. Un gamin de douze contente de quelquesphrasemence ») et sa nièce Pénélope, Sont convoqués pêle-mêle Jorge de ses obsessions), les Kinks, Mi- »De Rodrigo Fresán, ans contemple un notes de musique. El-épouse du « comateux Maxi Kar- Luis Borges, les sœurs Brontë, son chael Jackson, les Rolling Stones… traduit de l’espagnol couteau de cuisine les résonnent long-ma », Garçon Manga, Freak Bat- maître Nabokov (« Le Grand Ex- Après avoir évoqué la couleur des (Argentine) par pendant que sa mère se livre à des temps après la dernière phrase. man. Ajoutons Ikea, archétype de centrique Central »), Emil Cioran, rêves, l’insomnie et les fantômes de Isabelle Gugnon, galipettes dans la chambre. De Le mot de la fin, s’il en faut un, l’écrivain latino-américain à suc- David Foster Wallace, Fitzgerald, le la nuit, Fresán a superbement placé Le Seuil, 570 p., 26 €. sombres pensées lui traversent revient à ce coiffeur grec : « Les cès, qui « fascinait et séduisait ses poète T.S. Eliot, Henry James, ceux dans l’épicentre de son livre Les
l’esprit. Un professeur de grec ra- autres, c’est la vie. »fans en leur donnant l’impression qu’il appelle les riffs writers (Ke- Hauts de Hurlevent, avec sa « lande
conte un épisode de son enfance. d’être intelligents, cultivés, sen- rouac, Lowry, Miller et Brautigan), oppressante, ses ambiances
confiLe voisin faisait sa gymnastique sibles ». On n’oubliera pas Stella Machado, Kafka, Nerval et son nées, ses maisons occupées où trois
en slip dans son jardin. Tout le d’Or, « terroriste splendide, im- Aurélia, Le Songe d’une nuit d’été, jeunes filles portent des candélabres
monde le trouvait bizarre. Un DE L’ANGLETERRE mortelle étoile morte », fille d’un Delmore Schwartz, Kurt Vonnegut, et parlent dans un murmure ».
après-midi, l’homme lui deman- ET DES ANGLAISgrand polyglotte, « Indiana Jones Graham Greene, Sebald, son ami Dans les toutes dernières pages,
da de l’aider à déboucher une ca- De Graham Swift, des langues », les sœurs Tulpa, Vila-Matas, Fitzgerald et Heming- l’auteur nous donne une des clefs de
nalisation. Le garçon apporte un traduit de l’anglais Johnny Dancer et l’arriviste Per- way, Saul Bellow. son chantier en cours, articulé en
flacon d’Ajax. Réaction de l’inté- par M.-O. Fortier-Masek, tusato Nicolasito. Fresán jongle et Du côté de la musique apparais- trois actes : « Inventer, rêver et se
reressé : « N’est-il pas triste, Jimmy, Gallimard, s’amuse, une pointe d’humour et sent les Beatles, Bob Dylan, Talking mémorer sont donc les trois visages
que l’un des célèbres héros de la 332 p., 21 €.de dérision par-ci par-là, à travers Heads et leur Dream Operator, Elvis de la mémoire. » Nous attendons
féune foultitude de références et Costello, Max Richter et son inter- brilement son livre de souvenirs. ■
Une petite comédie humaine
JON MCGREGOR Tableau de la vie d’un village anglais étudié sur plusieurs années. Un texte exceptionnel.
CHRISTOPHE MERCIER çoit quelques touristes, qui logent avec la jeune fille ; le chauffagiste de des rites qui distinguent chacune : la l’unique rédacteur de la feuille de
dans les granges des Hunter, amé- l’école, plus tard, sera arrêté pour décoration des puits, la « Nuit des chou locale, sa jeune femme
chinoiRÉSERVOIR 13
es Travaux et les Jours : nagées en bed & breakfast. C’est pédophilie. Et si c’était lui ? Ou le Farces », en automne, la représen- se, ses jumeaux…De Jon McGregor,
c’est le titre de l’un des justement dans une de ces granges père de la disparue, qui, des années tation de la féerie de Noël, le bal du McGregor ne les fait jamais parlertraduit de l’anglais
plus anciens poèmes que se noue un drame qui marquera plus tard, revient toujours hanter Nouvel An, et les feux d’artifice qui au style direct mais pourtant on re-par Ch. Laferrière,
de l’Antiquité. Il aurait durablement la communauté, le les lieux ? l’accompagnent, dans la salle des connaît chacun à sa voix, aux mots Christian Bourgois, L convenu au quatrième temps d’une brève génération, fêtes, et qui, pendant plusieurs an- qu’il emploie, et que le romancier 350 p., 22 €.
Au rythme des saisonsroman de Jon McGregor, qui dé- avant de s’effacer, d’être déformé nées après la disparition de Rebec- tisse dans son texte, une véritable
crit, jour après jour, saison après par le temps et l’oubli : une jeune ci- On n’en saura jamais rien. Au lec- ca, n’auront pas lieu, car le passage tapisserie de la vie de tous les jours,
saison, treize années de la vie d’une tadine, en vacances d’hiver avec ses teur de décider, et peu importe, à la nouvelle année marque aussi dans lequel un blaireau ou un
recommunauté villageoise que l’on parents, disparaît, le 30 décembre. d’ailleurs. Car la disparition de Re- l’anniversaire de sa mort, de plus en nard, ou la tonte des moutons ont
peut supposer en Écosse, sur les La famille était déjà venue au mois becca et le temps qu’il faudra pour plus probable. autant d’importance que la vie des
hauts plateaux. La bourgade est d’août, et Rebecca Shaw avait lié que cette disparition se noie dans la Au fil des longs paragraphes et hommes.
dominée par les réservoirs du bar- quelques amitiés avec des adoles- légende ne sont qu’un prétexte pour des années qui s’écoulent, on fait À la lecture de ce texte
exceprage qui a submergé l’ancien vil- cents du cru. Tous les habitants marquer le commencement et la fin connaissance avec les villageois : la tionnel, on est aussi ému qu’à la
lage, que l’on redécouvre réguliè- participent aux recherches, en vain. du livre, qui, sans elle, aurait pu famille d’éleveurs de moutons ; Irè- lecture des poèmes des Épitaphes
rement, ruine fantomatique où l’on La police arrive, enquête. La presse commencer n’importe quand, de ne, la femme de ménage brutalisée de Spoon River, ce grand livre
améva pique-niquer lorsque les réser- s’empare de l’affaire, on diffuse des façon arbitraire. L’important, pour par son geek de fils ; James, Sophie, ricain d’Edgar Lee Masters sur
touvoirs sont vidés. portraits-robots. On peut tout sup- Jon McGregor, est de raconter la vie Lindsey, les ados qui ont connu la tes les vies enfouies dans un
cimeCe village sans nom est un village poser : une fugue, un accident, une quotidienne des membres de cette disparue ; Richard, qui, chaque an- tière de la Prairie. Réservoir 13
typique, avec son école, sa salle des dispute familiale qui a mal tourné. communauté : Réservoir 13 est la née, revient voir sa mère, et refait contient, en 350 pages, la matière
fêtes, son église, son pub. L’hiver, il Un des adolescents avouera à ses chronique d’un village et de ses ha- connaissance avec Cathy, son de toute une Comédie humaine, de
est écrasé sous la neige. L’été, il re- parents avoir eu une brève liaison bitants, au rythme des saisons et amour de jeunesse ; Austin Cooper, trente romans. ■
Ajeudi 10 janvier 2019 LE FIGARO
6
Le journal intime sous l’œil de la « NRF »ON EN
Revue sique Alexandre Tharaud, avec nentes sur ce genre littéraire tion du philosophe Philippe Petit,parle Dans sa nouvelle livraison, à pa- ses carnets de notes prises lors particulier, véritable « théâtre à avec sa « Politique de l’intime »
raître le 17 janvier, La Nouvelle de sa tournée américaine, en deux spectateurs ». Quant à et sa vulnérabilité.
Revue française s’est penchée 2018. Bobin nous livre ses notes Pierre Bergounioux, il poursuit En prime, dans le même
numé« LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE » sur le journal intime, avec des ayant accompagné la rédaction son activité de diariste infatiga- ro, trois textes inédits du
regretCONSACRE UN DOSSIER contributions de Christian Bobin, de La Nuit du cœur, paru à ble depuis 1980, avec ici des no- té Roger Grenier, qui nous a
quitPARTICULIÈREMENT RICHE HISTOIRE de Dominique Noguez, de Pierre l’automne dernier. Noguez nous tes remontant à l’été 2018. tés en 2017, à quatre-vingt-dix-À CE GENRE TOUJOURS AUSSI VIVACE :
Bergounioux et du pianiste clas-LE JOURNAL INTIME. offre quelques réflexions perti- À noter également, l’interven- huit ans. ■ THIERRY CLERMONTlittéraire
André Tardieu, qui se disait
vieux jeu, était pourtant, à bien des
égards, en avance sur son temps. Tardieu, un grand
AFP
visky). Plus généralement, on
évoque déjà le rapprochement du ci-destin manqué toyen et de l’élu en créant des
référendums de consultation (le peuple
serait chargé de donner son avis sur BIOGRAPHIE Réhabilitation d’une figure le principe d’une loi avant sa
discussion) et en élargissant le corps électo-epolitique de la III République, esprit original ral, notamment par le vote des
femmes. Tardieu envisage surtout de et visionnaire, tombé dans l’oubli. eréformer les institutions de la III
République en renforçant la « stabilité »
gouvernementale, ce que lui
reprohautain, le fume-cigarette toujours chent tous les élus de gauche, des ra-JACQUES DE SAINT VICTOR
aux lèvres, un sourire éclatant qui le dicaux à Léon Blum. Comme il utilise
éon Daudet l’a affublé du rendait peu agréable et mystérieux. les moyens modernes pour passer
surnom de « mirobolant » Il tombe enfin au mauvais moment. par-dessus les partis traditionnels,
et il ne s’en est jamais re- Il rêve d’appliquer les recettes amé- notamment la radio, on l’accuse de
mis. André Tardieu est ricaines en France au moment où la faire du bonapartisme « honteux ». Laujourd’hui tombé dans crise frappe l’Amérique de plein Ses adversaires parlèrent de «
l’homl’oubli. Cet ancien collaborateur de fouet. La vision de Tardieu sur la me au micro entre les dents ».
Clemenceau, devenu journaliste « société de prospérité » américaine ANDRÉ TARDIEU,
Grande luciditéL’INCOMPRIS puis président du Conseil de la paraît alors aussi illusoire que les
reeDe Maxime III République finissante, n’a pas cettes néolibérales d’un Emmanuel Tardieu a été victime d’une attaque
Tandonnet, laissé dans notre histoire un nom à la Macron à une époque où le reste du cérébrale en 1940 et il n’a plus
partiPerrin, hauteur d’un Poincaré ou d’un monde semble leur tourner le dos. cipé à la vie politique avant sa mort
352 p., 23,50 €. Mandel. Tardieu, qui dominait la en 1945. Mais il s’honorera par sa
Un bourgeois intelligentcoalition de droite au début de la grande lucidité face à Hitler,
écricrise de 1929, au moment où l’in- Pourtant, Tardieu tranchait avec le vant pourtant dans Gringoire, un
vective commence à dominer la conformisme de son milieu. Georges journal d’extrême droite dont il ne
sphère politique, a, par ses écrits, Bernanos dira au lendemain de sa partageait pas la ligne. C’est ce qui
lancé un certain nombre de projets mort qu’il était « un de ces hommes entraînera d’intéressants échanges
dont s’inspirera le général de Gaulle. intelligents comme la bourgeoisie en avec le directeur de la publication,
Il pourrait même faire penser, par réussit un sur mille ». Esprit original notamment après Munich, que
Tarcertains aspects, à une sorte d’Em- et visionnaire, c’est ce qui explique dieu dénonce vigoureusement, alors
manuel Macron avant la lettre. Il ap- encore aujourd’hui l’intérêt qu’il que le public de Gringoire approuve.
précie le pragmatisme des Anglo- peut susciter, surtout en ces temps Le directeur lui ayant fait
comprenSaxons (action d’abord), leur esprit de profonde crise politique. Inspiré dre que ses lecteurs étaient fort
mépositif (qu’il oppose à l’individua- par l’actualité, comme il le confie en contents de ses analyses, Tardieu lui
lisme négatif des Français). Il cumu- conclusion de sa biographie, le haut répond : « Pardonnez-moi de penser,
la plusieurs handicaps. Il avait le fonctionnaire Maxime Tandonnet, étant vieux jeu, qu’un grand journal
malheur de venir de la grande bour- qui a hanté les cabinets ministériels Ce dernier a écrit plusieurs ouvra- pas dépecer comme aujourd’hui la doit guider le public (sans le heurter)
geoisie. Esprit cassant, il tranchait de droite et a déjà publié une étude ges, dont La Révolution à refaire, et a fonction publique. Il est au contraire plutôt que le suivre (sans l’éclairer). »
avec le personnel politique radical sur Les Parias de la République, re- laissé son nom au grand projet de question de la création d’un statut C’était une belle leçon de
journadominant à l’époque. Il est resté vient sur ce qu’on pourrait appeler « réforme de l’État ». Gaston Dou- général pour « dépolitiser » l’admi- lisme, mais, comme le note Tardieu,
toute sa vie un haut fonctionnaire, le « grand destin manqué » d’André mergue en avait aussi un à la même nistration, au moment où les scanda- cette évidence sonnait déjà « vieux
au physique assez sportif, au ton Tardieu. époque. En 1934, ce terme ne signifie les éclatent (affaires Oustric et Sta- jeu ». Hélas ! ■
Quand on parle du loup…
MICHEL PASTOUREAU L’historien des couleurs et des animaux nous propose une promenade au fil des siècles
sur les traces d’un animal qui fascine toujours autant.
JEAN-MARC BASTIÈRE animal qui ne laisse pas indiffé- une espèce parée de toutes vertus. donné une image fausse du loup : apparaît partout, ou presque,
LE LOUP. rent. Ainsi le « gentil » animal, figure celle d’un fauve vorace et sangui- comme un fléau. Tous les
docuUNE HISTOIRE e loup est revenu. On le Son propos est aussi érudit sur le désormais positive dans les contes naire, dévoreur non point seule- ments d’archives, tous les registres
CULTURELLE croyait disparu, mais, fond que limpide et concis dans pour enfants, serait innocent de ment de troupeaux mais aussi de paroissiaux, toutes les chroniques
De Michel ayant été réintroduit en son expression. Il ne se contente tous les crimes dont l’ont accusé femmes et d’enfants. l’attestent. Aussi les loups, dans
Pastoureau, France, sa présence pas d’égrener un catalogue où l’on les historiens. Accusation univoque contre la- certaines circonstances, attaquent
Seuil, Ls’étend jusqu’au seuil de évoquerait la louve romaine, figu- Selon nombre de naturalistes, il quelle s’insurge l’auteur. Le loup, bel et bien les humains.
L’histo160 p., 19,90 €. la région parisienne, sur fond de re tutélaire de la Ville puis de ne s’attaquerait jamais à l’être hu- écrit-il, a pu semer terreur, des- rien, au final, nous aide à
relativiviolentes polémiques entre bergers l’Empire, les contes et fables, avec main, à moins d’être enragé. Et les truction et désolation, notamment ser les allégations de toutes les
e eexaspérés et thuriféraires du cani- Le Roman de Renart et le loup historiens d’être accusés d’avoir entre le XV et le XVIII siècle, où il époques, y compris la nôtre. ■
dé. Mais a-t-il jamais disparu ? Ysengrin ou le Petit Chaperon
rouLe loup, tous les enfants le sa- ge, dont la plus ancienne version
À travers les époques,vent, vit dans notre imaginaire. Et est attestée aux environs de l’an
le loup reste un animal cela fait très longtemps qu’en Eu- 1000, ou des affaires célèbres
comrope, depuis la haute Antiquité et me celle de la Bête du Gévaudan. qui dit beaucoup
de nous bien avant même, ce fauve
infatiUne gentille bête ? et de notre vision gable obsède l’être humain.
du monde.L’historien des couleurs, des Non, il met en perspective. Il
s’insanimaux et de la symbolique Mi- crit aussi en faux avec une aimable
chel Pastoureau nous entraîne ain- fermeté contre l’opinion devenue
si dans une envoûtante promenade une doxa qui fait du loup une
victiau fil des siècles sur les traces d’un me systématique des préjugés et
La bête du Mercantour
n’en trouvait plus qu’une cinquantai-ALICE DEVELEY
DES LOUPS ne », écrit Caroline Audibert. En adeveley@lefigaro.fr
ET DES HOMMES 1987, le monstre ressurgit dans la
De Caroline Audibert, oup, y es-tu ? Que vallée de la Roya. Un chasseur voit
Plon/«Terre fais-tu ? M’entends- le loup et le tue. La question est
pohumaine», tu ? » On connaît la sée. Assiste-t-on à son retour
natu371 p., 24,90 €. chanson. À la fin, le rel ou a-t-il été réintroduit ? où cousinent les chamois et les coûte aux éleveurs. Mais n’est-ce Strauss : « On a commencé par couper«L loup prend le fusil et Des loups et des hommes est une mouflons. pas réduire le loup à des besoins l’homme de la nature, et par le
constiles enfants fuient. La comptine est le enquête passionnante. L’auteur y économiques que de penser ainsi ? tuer en règne souverain ; on a cru ainsi
Ministère de l’Hommereflet d’un imaginaire vieux de deux démêle trente ans d’une histoire qui L’animal dit beaucoup de nous et effacer son caractère le plus
irrécusamillénaires. À l’époque médiévale, mit à sang le sud de la France et dé- Comme chez Giono, le paysage de- de notre vision du monde. Quelle ble, à savoir qu’il est d’abord un être
le loup est une « bête féroce ». Au chaîna les passions jusqu’aux plus vient personnage. Elle fait entendre place veut-on faire à la nature ? Plus vivant. Et, en restant aveugle à cette
eXVII , un trophée de chasse pour hautes sphères de l’État. Entre élé- les larmes et la colère au bout des les pages défilent, plus la réponse propriété commune, on a donné
Louis XIV et, un siècle plus tard, un ments biographiques, témoignages sentiers. Le loup désespère les ber- semble imparable. Écologisme rime champ libre à tous les abus. » Des
animal bon que « pour sa peau », et récits, le livre tient sa promesse gers quand il fascine la presse, sti- avec égoïsme. « Les politiques me- loups et des hommes est un livre qui
conclut Buffon. Le canidé est chas- de peindre une fresque humaine. mule la génétique et enflamme les nées par Royal, Barnier, Bachelot, Le- gagnerait à être étudié en classes. Il
esé, massacré, lapidé. Le XVIII siècle L’auteur a les pieds dans la terre. politiques. Deux mondes, rural et page révèlent combien le ministère de nous permettrait de mieux
comeen fauche plus de 20 000. Le XIX Elle nous emmène dans le Valde- citadin, se font face sans se com- l’Écologie s’est affirmé comme un mi- prendre ce que nous sommes.
Hobencore plusieurs milliers, « si bien blore, le village de Mollières, en prendre. Les Parisiens achètent leur nistère de l’Homme », écrit Audibert. bes ne disait-il pas que « l’homme est
qu’à la veille de la Première Guerre on passant par le parc du Mercantour, fromage sans penser à ce qu’il en Alors, on pense à ces lignes de Lévi- un loup pour l’homme » ? ■
A
BENOIT BACOU/PHOTONONSTOP/WARPEDGALERIE - STOCK.ADOBE.COMLE FIGARO jeudi 10 janvier 2019
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINECar c’est ça la France
Retrouvez sur Internet,
d’aujourd’hui, le degré zéro la chronique
« Langue française ».de la langue et de la littérature 611comme parfaite illustration SUR C’est le nombre de pagesWWW.LEFIGARO.FR/du degré zéro de la société. LANGUE-FRANÇAISE de L’Étoile du Nord, du journaliste et écrivain
ANTOINE COMPAGNON À PROPOS DE « SÉROTONINE » D. B. John. Ce thriller d’espionnage explosif situé EN VUE@
DE MICHEL HOUELLEBECQ DANS « LE MONDE ». en Corée du Nord est traduit par Antoine Chainas
et publié dans la collection « Equinox » des Arènes. littéraire
ET AUSSILibre d’aimer
d’Olivier Merle,L’amour à mort
un roman d’amour Invitation
qui tient autant
au voyagedu cinémaOLIVIER MERLE Une brûlante passion de Todd Haynes que C’est un grand livre
de la peinture. qui a déjà séduit prèsentre deux femmes sous l’Occupation. ÉDITIONS XO de 70 000 petits lecteurs
et 3 millions dans le monde.
Du format d’une valisette,
me« Le monde extérieur avait disparu. de M Dorval et à ne plus jamais l’ouvrage revu et corrigé depuis ALICE DEVELEY
adeveley@lefigaro.fr Même le sort de ses parents, qui ne vouloir la quitter. sa dernière édition découvre
cessait pourtant de l’obséder, s’ef- La Liberté d’aimer est un roman un véritable cabinet de curiosités.
LIVIER MERLE n’est façait à cet instant. » sur la passion avant d’être une ro- Avec lui, les heureux voyageurs
pas son père, Robert, Bouleversée, Esther décide de mance saphique. Comme dans le peuvent embarquer dès l’âge
à qui l’on doit La mort revenir à la même heure, au même film Carol, le coup de foudre entre de 7 ans pour 64 pays. Et ce sans
est mon métier. Il n’a endroit le lendemain. Mais surpri- les deux femmes est pensé comme crainte d’avoir le mal de mer. Oni ses qualités littérai- se, la dame devance une apparition quasi Alors, en avant, moussaillons !
res ni son expérience de la Seconde son manège, l’invite à mystique. Hasard ? Le Composée par deux graphistes
LIBRE D’AIMER
meGuerre mondiale. Géologue de for- déjeuner avant de faire prénom de M Dorval, polonais, l’œuvre propose D’Olivier Merle,
mation, il n’est pas non plus socio- la conversation. « La Thérèse, est celui d’une une promenade aussi ludique Éditions XO,
logue, comme son frère Pierre. situation est inconce- sainte tandis qu’Esther que pédagogique aux confins 464 p., 19.90 €.
Dans son livre, pourtant, l’auteur vable », accorde Merle. signifie « étoile » et « je du globe. Égypte, Inde, Vietnam…
mearrive à donner la parole aux fem- Mais M Dorval, c’est cacherais ». Ce dernier Tous les pays sont traités par
mes et aux homosexuelles sous son nom, explique sens éclaire toute l’his- le prisme de leurs spécialités. On
l’Occupation. Libre d’aimer est un qu’elle est à la recher- toire. Libre d’aimer joue y retrouve la moutarde de Dijon,
roman d’amour qui tient autant du che d’une bonne. en effet des apparen- le kitfo éthiopien et le sangak
mecinéma de Todd Haynes que de la Alors on y croit. ces. Quand M Dorval d’Iran. Mais aussi des célébrités,
peinture. Chaque scène est un ta- ne montre pas qu’elle a des monuments, des animaux…
Un choix bleau qui se joue des regards et des vu Esther dans le café, Assorti de légendes
cornélienfaux-semblants. son regard traduit du et d’anecdotes, le livre est une
Juillet 1942. Esther est une jeune Esther change de vie. désir. Quand Esther merveilleuse invitation à
meJuive de vingt ans. Un matin, la po- Devient une intime de épie M Dorval, le re- rencontrer le monde. Un parfait
lice française frappe à la porte de sa maîtresse et assiste gard devient jalousie. ouvrage pour faire aimer
meson appartement. Sa mère l’enfer- à l’éclosion de senti- Quand M Dorval et la géographie. A. D.
me dans une armoire. Ses parents ments ambigus au Esther doivent
s’ignosont raflés, elle, pas. Elle attend. fond d’elle. La vie nocturne de rer en public, le regard est un
revolmeDans le noir. Avant de sortir et de M Dorval au cabaret de la célè- ver. S’exposer reviendrait à révéler
fuir. Où ? Elle ne sait pas. Elle erre bre Moune la rend triste. Elle ja- l’identité d’Esther et
l’homosexuamefaute de pouvoir se rationner et fi- louse les hommes qui la côtoient. lité de M Dorval. Leur liberté
nit sous un pont. « Elle cumulait les Sauf son mari, un homme puant et s’inscrit sous le signe de la mort.
handicaps : juive, femme, mineure », violent, qui collabore avec les Al- Mais Thérèse est-elle prête à
mouécrit Merle. lemands. Chaque soir, à l’abri des rir au monde pour vivre auprès de
Quand un après-midi, derrière regards, il aboie sur son épouse, celle qu’elle aime ? Renier ses
pala devanture d’un café, ses yeux qu’il traite de « prostituée ». Mais rents et par là même son rang ? Il y a
metrouvent une femme. Mais pas M Dorval n’est pas femme à se du Corneille là-dessous. Une
fatalin’importe laquelle. « Une femme laisser faire et réplique. Jusqu’au té racinienne même. Mais le destin CARTES D’Aleksandra
élégante (...) [qui] porte un élégant jour où il la frappe devant Esther. peut être un choix. Du moins, c’est Mizielinska et Daniel Mizielinski,
chapeau. » C’est une « apparition C’est la gifle de trop. La main qui la ce qu’on aime à penser chez Olivier Rue du Monde,
féerique ». Dès lors, Esther s’oublie. pousse pourtant à se saisir de celle Merle. ■ 152 p., 28 €.
Un monstre au cœur de Moscou
SERGEY KUZNETSOV Un thriller réussi où l’on voit une journaliste perturbée confrontée à un tueur en série.
LA PEAU
DU PAPILLON deux copines et décide de créer un jeux de soumission et de domina- époque, je pensais ; elles valent tou- nelle est grande, cela peut aussi BRUNO CORTYDe Sergey Kuznetsov, bcorty@lefigaro.fr site consacré aux tueurs en série. tion, les scarifications et autres tes la peine que je me donne. À une créer une dépendance et une mise
traduit du russe
Elle le fait par opportunisme, car joyeusetés ? époque, il me semblait : elles sont en danger… par Raphaëlle Pache,
remier roman du Russe elle a constaté la place importante En parallèle des scènes qui nous toutes magnifiques. Insupportable- L’auteur de La Peau du papillonGallimard/
Sergey Kuznetsov (né à que les médias accordent aux hor- montrent les vies de Xénia, Olga et ment magnifiques. » effectue une plongée assez vertigi-« Série noire »,
Moscou en 1966) à paraî- reurs du tueur qui sévit depuis Marina, dans un Moscou assez cré- Le jour où cet homme dont on ne neuse dans les univers mentaux de 480 p., 22 €.
tre dans la « Série noi- quelque temps à Moscou. pusculaire, hivernal, Sergey Kuz- sait rien en dehors de ces fantasmes la journaliste et du tueur. Mondes Pre », La Peau du papillon netsov s’est installé dans la tête du et passages à l’acte découvre le site de fantasmes et de passages à l’acte,
Le chat et la sourisest l’une des belles surprises de tueur. mis en place par Xénia, qui attire un de jouissance et de dégoût, de
soufcette rentrée. Elle le fait aussi parce que sa sexua- Un lieu terrifiant, où l’homme nombre considérable de témoigna- frances et délices. On pensait le
Dans la Russie de Poutine, une lité, quelque peu hors norme, trou- chérit le plaisir qu’il prend à infliger ges et de propos inquiétants, il thème du tueur en série un peu
ambitieuse journaliste de vingt- ve écho dans les pratiques du dé- la souffrance à de jeunes femmes trouve le moyen d’entrer en passé de mode après les glorieuses
trois ans, rédactrice en chef d’un traqué en question. En la voyant, prises au hasard. « À une époque, le contact avec elle sans qu’elle sache années 80, 90 (Thomas Harris,
Jasite Web d’informations, trouve avec ses « cheveux noirs hirsutes, métro m’ouvrait ses bras ; à une épo- qui il est. mes Ellroy…). Sergey Kuznetsov
que les choses n’avancent pas as- ses grands yeux, la ligne dure de sa que, je savais déchiffrer les signes ; à Jouer au jeu du chat et de la sou- ressuscite la bête qui sommeille
sez vite pour elle. Son patron l’ap- bouche, encore soulignée par le rou- une époque, le temps se figeait de- ris sur une messagerie instantanée dans chaque société et le fait avec
précie mais refuse d’investir dans ge à lèvres », qui pourrait imaginer vant le rire d’une femme, un regard peu se révéler ludique. Dans le cas originalité. Pas de policier ni de psy
ses projets. Elle s’entoure alors de que la jeune Xénia en pince pour les fortuit, un port de tête […] À une de Xénia, dont la fragilité émotion- dans cette histoire ! ■
ÀVOS
«Nousportonstousunlivreennous,undésirdetextepoursoiouàpartager.LeFigarolittéraireaouvertPLUMES,
denouveauxatelierspourcellesetceuxquisontattirésparlaformidableaventuredel’écriture.»
ProchainatelierREJOIGNEZ
ÉTIENNEDEMONTETY
ÉtiennedeMontetydirigeleFigaroli.érairedepuis2006etiltientune chroniquehebdomadaireLESATELIERS surlali.ératurecontemporaine.Ilestl’auteurdetroisromans,parmilesquels La Routedusalut
(PrixdesDeuxMagots) et L’amantnoir(prixJean-Freustié).
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2019
NOUVEAU
ULF ANDERSEN / AURIMAGES
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Ajeudi 10 janvier 2019 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE La librairie La Procure fête ses cent ans
de la
publications préparés pour son comme les autres, avec son min, de leurs auteurs préférés.Ouverte en 1919 à côté de l’égli-semaine se Saint-Sulpice, la librairie La centenaire. Sous la houlette de vaste fond de sciences et litté- Pour son anniversaire, La
Proleur jeune directeur, Jean-Bap- ratures religieuses. Les libraires cure a composé aussi une an-Procure fête cette année ses
tiste Passé, la soixantaine de li- y présentent aussi cent livres thologie de poésie éditée par100 ans. Malgré les menaces quiLA CÉLÈBRE LIBRAIRIE DE
SAINTSULPICE PUBLIE DEUX LIVRES braires de La Procure publie un qui ont marqué le siècle, tandis Gallimard. Pour découvrir ces li-pèsent sur la librairie
traditionOÙ DIALOGUENT L’ANCIEN nelle, La Procure paraît plus vi- livre illustré de 200 pages. Cet qu’une cinquantaine d’écrivains vres et les autres festivités
préET LE MODERNE, LA LITTÉRATURE, EN MARGE ouvrage foisonnant raconte les contemporains parle des vertus, vues, rendez-vous au 3 rue devante que jamais. En témoi-LA POÉSIE, L’HISTOIRE
coulisses de cette librairie pas de ce que signifie être en che- Mézières. ASTRID DE LARMINATET LA RELIGION. gnent les événements etlittéraire
âNOTRE AVIS
Sous la plume
C’est Edna O’Brien, la grandede Lynch, l’odysséePaul Lynch,
dame de la littérature irlandaised’une gamine perdue
qui a eu les mots justes pour parlersur les routes
de Grace, le troisième livre de Pauld’Irlande captive,
Lynch : « Un roman d’une beautépassionne,l’homme terrible qui vous hantera long-bouleverse.
temps. » A priori, la Grande Fami-RICHARD GILIGAN
ne de 1845-1851 est un sujet peu
attrayant. Néanmoins, sous la
plume de Lynch, cette odysséetranquille d’une gamine perdue sur les
routes d’Irlande à la recherche d’un
toit et de nourriture, fuyant la
maladie, les rôdeurs, les assassins,
captive, passionne, bouleverse.PORTRAIT
Lynch, qui dit n’être pas intéressé
par la religion mais par la croyan-La Grande Famine de 1845
ce, entraîne son personnage aux
limites de la folie. Dans un paysagea inspiré à l’écrivain irlandais
dévasté, désolé, comme peut
l’être celui de La Route de Cormacun magnifique roman, encensé
McCarthy, référence suprême
pour Lynch, Grace est dans la peautant en Angleterre
d’une survivante. La voici qui
souffre d’hallucinations visuellesqu’aux États-Unis. Rencontre
et sonores. Les morts lui
murmurent à l’oreille. À mesure qu’elleavec un auteur qui place
descend de son Donegal vers le
sud et Limerick puis refait la routela littérature au-dessus de tout.
dans l’autre sens, vers la lumière,
le « monde recom-Ou presque.
pose ses formes, se
faisant ruse et
Je suis très chaos ». LynchBRUNO CORTY «Envoyé spécial à Dublin maîtrise son sujetmotivé à l’idée
de bout en bout,de progresser comme porté, luiÉBUT décembre 2018.
en tant aussi, par uneLe ciel est d’un bleu
lusorte de transemineux au-dessus de qu’écrivain» créatrice. On re-la Liffey. On a laissé
PAUL LYNCH trouve ici les ima-Dderrière nous Paris à Bio
ges poétiques quises casseurs et à sa morosité. On EXPRESS
faisaient la beautéretrouve Paul Lynch dans un pub
1977 de ses premiersdu cœur de Dublin. Il ne faut pas se
Naissance à Limerick. romans. « Commefier au noir de ses habits, de ses
2004 il est serré, le tissucheveux et de ses yeux. Le jeune
Commence de la nuit, pensequadragénaire qualifié par Ron
une carrière Grace, et si dérou-Rash de « l’un des meilleurs
romandans la presse tante la langue du si-ciers de sa génération » est fatigué.
au Sunday Tribune. lence. » Ailleurs lesIl vient d’être père pour la
deuxièCollabore aussi « arbres sont revêtus deme fois et le « baby boy » ne fait pas
à The Irish Times, ces oiseaux noirs qui res-encore ses nuits. Cela ne
l’emThe Irish Daily Mail semblent à des prêtres fu-pêche pas de se lever comme
d’haet Film Irland. rieux… ». Il faut évidemmentbitude à 6 heures et de consacrer
2007-2011 saluer ici le travail remarquablevingt bonnes minutes à la
méditaResponsable de la traductrice, Marina Boraso,tion. « Je la pratique depuis une
de la rubrique cinéma qui a su rendre le ton, l’atmosphè-douzaine d’années. Cela m’entraîne
du Sunday Tribune. re du livre. Un mot suffira à résu-à penser. Quand tu médites, ton
es2013 mer ce roman, qui est aussi son ti-prit s’ouvre. »
Publie son premier tre : Grace. ■Même s’il reconnaît qu’il est
imroman, Un ciel rouge, possible d’échapper aux
prole matin (Albin Michel, blèmes de la pauvreté, de la hausse
2014).de l’immobilier à Dublin ou des
2015risques que l’Angleterre et son
Publie La Neige noire Brexit font courir à l’Irlande,
(Albin Michel, 2015).Lynch refuse de « s’éparpiller dans
2017les polémiques politiciennes ». Il ne
Publie Grace veut pas écrire sur l’actualité à
(Albin Michel, 2018), chaud. Il lui faut du recul. Un ciel
lauréat du prix Kerry rouge, le matin, son premier
roGroup du meilleur man, publié en 2013, après des
anroman irlandais nées consacrées au journalisme, se mence la Grande Famine qui tuera à la troisième personne : « Mais je mans. « Je suis très motivé à l’idée de du Nord, avec, à son bord, ceux qui
de 2018, encensé edéroulait au début du XIX siècle. près d’un million d’Irlandais et en reste très près de Grace. Elle est très progresser en tant qu’écrivain. Pour pouvaient payer la traversée, pour
en Angleterre par Dans le Donegal, région du nord- verra beaucoup fuir vers les États- présente dans toutes les scènes. Le ça, je relis sans cesse les grands survivre à la famine. Lynch, qui
The Guardian ouest de l’Irlande, un jeune fer- Unis et le Canada. Quand on grand défi, c’était de montrer que le auteurs et j’ai mes livres préférés de- ne manque pas d’humour, nous
et aux États-Unis mier menacé d’expulsion par son s’étonne de ce choix de l’écrivain monde change autour d’elle mais vant moi sur mon bureau. » désigne du doigt le quai en face,
par Kirkus Reviews propriétaire tuait accidentelle- de revenir en arrière, il hoche la aussi en elle. » Lynch excelle à se le City Quay, où se sont installés
et Esquire. Heavy metalment le fils de ce dernier. Pour tête, fataliste : « Je ne voulais pas mettre dans la peau de cette ga- trois des quatre Gafa (Google,
Apéviter la pendaison, il n’avait retourner au Donegal, à ce monde mine un peu naïve, pas éduquée, Son quatrième roman, Beyond the ple, Facebook). La famine d’un
d’autre issue que de prendre la rustique. Cela m’a surpris. Même dont le corps est en plein boule- Sea, est presque déjà terminé. côté, la richesse de l’autre :
racfuite, laissant derrière lui femme et chose lorsque je me suis rendu versement. Il paraît qu’à la lecture Déjà ? « Quand je n’écris pas, je suis courci saisissant !
enfants pour trouver refuge aux compte que Grace, mon héroïne, du roman, sa femme, Sara, fut stu- très agité ! » confesse-t-il en sou- Plus tard, il nous montre la
États-Unis. Le propriétaire lançait était la fille de Coll Coyle, le héros péfaite qu’il ait réussi ce tour de riant. On quittera cette fois-ci l’Ir- pharmacie où Joyce avait ses
habià ses trousses des tueurs terri- d’Un ciel rouge, le matin. Je ne force sans même l’avoir consultée : lande pour l’Amérique du Sud avec tudes, aujourd’hui occupée par son
fiants. Avec cette poursuite impi- voulais pas écrire une suite à ce pre- « Dans un bon jour, c’est comme l’histoire d’un pêcheur et de son fan-club et un vendeur assez
retoyable digne du Cormac McCar- GRACE mier roman. Ce n’en est d’ailleurs une transe. Je suis avec Grace employé qui partent en mer contre doutable qui tente de nous
fourDe Paul Lynch,thy de Non, ce pays n’est pas pour pas une. Il y a quelque chose de quand elle entre dans la rivière, par l’avis des autorités. Une tempête guer cartes postales, savonnettes
traduit de l’anglais le vieil homme, Lynch faisait une mystérieux dans l’écriture, c’est exemple. Elle me porte mais je la survient. L’éditeur français de et autres babioles estampillées JJ.
(Irlande) par Marina entrée tonitruante en littérature. passionnant le subconscient, ce porte. Les rêves que je faisais étaient Lynch, Francis Geffard, voit cette Pour les souvenirs, on leur
préféBoraso, Il validait un an plus tard les es- continent noir, ces images qui vien- si forts qu’ils rentraient dans l’his- nouvelle histoire de survie comme rera la statue colorée d’Oscar
WilAlbin Michel,poirs placés en lui avec La Neige nent avant les mots. » L’histoire de toire. » « un croisement du Siddharta de de dans Merrion Square. Et plus
480 p., 22,90 €.noire, roman situé cette fois au Grace, cette adolescente que sa Quand on lui fait remarquer Hermann Hesse et du Vieil Homme encore le pub James Toner, au 139
eXX siècle. Un Irlandais parti mère, enceinte d’un cinquième qu’une fois encore, il met ses pas et la mer d’Hemingway ». Baggott Street, chaleureux endroit
construire des gratte-ciel aux enfant, chasse de sa maison pour dans ceux du Cormac McCarthy de Les aides pour les écrivains étant aujourd’hui classé, où un certain
États-Unis rentrait dans son Do- qu’elle aille gagner sa vie en ville, La Route, le romancier acquiesce : intéressantes en Irlande et le suc- Peter O’Toole et Paul Lynch, du
negal avec femme et enfants pour se transforme en road-movie pi- « La Route est un livre important, cès de ses livres en Angleterre et temps qu’il était journaliste,
découvrir qu’il n’était pas le bien- caresque, traversé de scènes oni- dont la lecture m’a affecté. Je pourrai aux États-Unis non négligeable, avaient leurs habitudes. Alors
venu. Des granges enflammées, un riques, de voix intérieures. La aussi citer 2666, de Bolaño, et Stein- Paul Lynch est devenu depuis six, qu’on fredonne sans raison « Run
cadavre et un fils qui prenait la faim, le froid, le danger poussent beck pour la grosse empathie qu’il sept ans, écrivain à plein temps. to the hills, run for your lives »
fuite, thème désormais récurrent l’adolescente au bout de ses li- manifeste pour les personnages. Mes Avec les journalistes étrangers, il d’Iron Maiden, peut-être en
penchez l’écrivain… Dans ce roman mites : « Elle rit parce que tout va de influences sont nombreuses. Absa- joue le jeu et se montre affable, sant à la jeune Grace, Lynch sourit
encore, la rudesse de l’intrigue, travers. Elle rit parce qu’elle ne sait lon ! Absalon ! de Faulkner ne me drôle. Le voici qui vous emmène et nous embarque dans une
des personnages et des paysages plus distinguer ce qui est réel de ce quitte jamais et la langue riche sans sur le Custom House Quay où se conversation sur le heavy metal,
était atténuée par un lyrisme et qui ne l’est pas. » Elle se demande être exubérante de Seamus Heaney trouve le Mémorial de la famine l’une de ses grandes passions.
une poésie sublimes. « si tout en ce monde n’est pas une m’accompagne aussi. J’aime cette avec ses effrayantes silhouettes « Mon oncle m’a initié à Maiden et
Et voici que surgit Grace, troi- gigantesque farce, et le monde une idée d’un mélange entre la prose et la décharnées. Là est amarrée la aux autres groupes. Avec le recul, je
sième roman (lire ci-contre) à nou- fable inventée de toutes pièces ». poésie. » Paul Lynch ne se dérobe réplique du Jeanie Johnston, le très me dis que mes romans, en fin de
eveau situé au XIX siècle, en 1845 Pour la première fois, Paul jamais aux questions sur la manière beau bateau qui fit seize allers-re- compte, sont du heavy metal ! » La
plus précisément, alors que com- Lynch a choisi d’écrire son roman dont il écrit, conçoit, réalise ses ro- tours entre Dublin et l’Amérique poésie en plus, Paul… ■
A