Figaro Littéraire du 10-10-2019

Figaro Littéraire du 10-10-2019

-

Presse
7 pages
Lire
YouScribe est heureux de vous offrir cette publication

Informations

Publié par
Date de parution 10 octobre 2019
Langue Français
Signaler un problème

jeudi 10 octobre 2019 LE FIGARO - N° 23375 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
CRITIQUE KEVIN POWERS
SIX JEUNES ROMANCIERS UN GRAND ROMAN
FRANÇAIS S’INTERROGENT SUR LA GUERRE
SUR LEURS RACINES DE SÉCESSION
PAGE 6PAGES 4 ET 5
Histoire globale,
histoire en miettes…
DOSSIER Dans le sillage de la mondialisation, une génération
d’universitaires prétend étudier l’histoire autrement en embrassant
tous les siècles et les continents. Une démarche très idéologique,
comme l’explique Patrice Gueniffey. PAGES 2 ET 3
Allégorie de la domination
de l’empereur Charles Quint
(détail figurant
Christophe Colomb), peinture
de Peter Johann Nepomuk
Geiger (1805-1880).
eUn héros de Dumas au XX siècle
LA FIN de sa vie, Edmonde vi, qui a tant aimé cette idée révolution- Inutile de dire que Pechkoff, rendu à la vie
Charles-Roux laissait enten- naire, est alors en mission pour la France, civile après la Libération, devint l’un des
dre qu’elle travaillait à un li- du côté des armées blanches, rencontrant rois de Paris. Louise de Vilmorin (après sa
vre sur lui. Lui, c’est Zinovi leurs chefs, Semenov, Wrangel, Koltchak. mère Mélanie) n’eut d’yeux que pour lui,ÀPechkoff (1884-1966). Sa Le petit garçon de Nijni-Novgorod semble comme Lesley Blanch, l’ex-femme de
tombe à Sainte-Geneviève-des-Bois por- doué pour approcher les protagonistes de Gary, ou Edmonde Charles-Roux qui fêta
te une simple mention : « Légionnaire ». la grande histoire. Est-il à Capri chez Gor- son Goncourt avec lui.
erSimplicité et élégance d’un homme qui ki, il fréquente Lénine. Au 1 étranger, ses Et que dire de sa rencontre en 1964 avec un
avait été, entre autres qualités, le fils compagnons d’armes sont François Faber, personnage à peine moins romanesque
adoptif de Maxime Gorki, l’ami de Philip- que lui, le poète Louis Aragon, auquel le
pe Berthelot et du général MacArthur. liera la Russie, le souvenir de Gorki,
EdOfficier général, représentant de la Fran- monde et la poésie ? « La présence du
délice libre en Chine, ambassadeur de France cieux général Pechkoff, note Matthieu Ga-LA CHRONIQUE
au Japon. ley dans son Journal, à propos d’un dînerd’Étienne
Dans un ouvrage riche et passionnant de qui les réunit, petit, manchot, plus slave que
de Montetybout en bout, Guillemette de Sairigné, à nature a donné le ton de la conversation. »
qui l’on doit aussi la biographie d’une fem- On lit, étourdi, subjugué, la vie de cet
me, toujours de la Légion, toujours d’ori- homme à la mesure de l’époque qui l’a vu
gine russe, la comtesse du Luart, relate la vainqueur du Tour de France 1909, et Blai- naître. Né pour être un personnage de
Govie hors du commun de Yeshua Sverlov, se Cendrars ; avec ce dernier, il partagera gol, il vivra plutôt comme un héros de
Dudit Zinovi Pechkoff, né à Nijni-Novgorod. la mauvaise fortune d’être manchot. Tou- mas qui se serait égaré dans un siècle de fer
Les mouvements qui agitent la Russie au jours sous l’uniforme, il est au Maroc chez et de feu, sans jamais oublier, le mot vient
edébut du XX siècle le happent. Il fréquen- Lyautey, et, au Liban dans les années 1930, du général de Gaulle parmi d’autres
comte l’écrivain prolétarien Gorki, qui fait de il côtoie le colonel de Gaulle, qu’il ralliera pliments à Pechkoff, d’y ajouter quelque
lui son secrétaire et lui donne son nom quelques années plus tard. chose : « le style ». ■
(Pechkoff). Il le rejoint dans une tournée Zinovi Pechkoff est polyglotte, infatigable,
internationale qui sera pour le jeune hom- mélancolique, séduisant, solitaire. Il
me la voie de l’exil. Quand la guerre éclate, voyage, accumule les conquêtes, traîne le PECHKOFF,
Pechkoff s’engage dans la Légion étrangè- chagrin des ruptures : avec son pays, sa LA RÉ PO NSEÀ 20 00 AN SLE MANCHOT
MAGNIFIQUEre. Matricule 20881. Il sera grièvement famille, son père adoptif. Il sera naturalisé DE CO NTR OV ERSE Sblessé, amputé d’un bras. Son frère Iakov français, se convertira à l’orthodoxie ; De Guillemette
de Sairigné, Sverdlov devient une figure de la révolu- sans cesse entre deux rives, deux mondes,
tion bolchevique (premier président de attirant les regards, suscitant les rumeurs, Allary Éditions,
610 p., 23 €.l’État soviétique, il mourra en 1919). Zino- les critiques, les commentaires.
DEAGOSTINI/LEEMAGE ; ULF ANDERSEN / AURIMAGES
Ajeudi 10 octobre 2019 LE FIGARO
2 Planisphère mondial,
vers 1508. Gravure
sur cuivre,
de Francesco Rosselli
(1498-1513).
L'ÉVÉNEMENT
littéraire
Patrice
Gueniffey :
« Cette
“histoire
nouvelle”
fabrique
de l’oubli »
Dans cette histoire
Sapiens (de Yuval Noah Harari, qui se veut nouvelle, on
NDLR) pour le comprendre. En-DOSSIER fait croire à l’existence
fin, l’histoire globale privilégie d’un lien logique
les ressemblances plutôt que lesL’historien entre des événements particularités. Or l’histoire est
disparates, choisis vouée à l’étude du particulier, des’inquiète ce que chaque expérience humai- tions du «progressisme» aujour- sont plutôt centrées sur le patri- selon le principe
ne a d’irréductiblement singulier. d’hui dominant : créer une moine que sur l’histoire propre- du hasard, de la de la progression société d’individus délivrés de ment dite. On y valorise une
vipréférence personnelle Mais il y a des études toutes les déterminations qu’ils sion muséale et nostalgique du
ou du capricede cette méthode particulières dans ces synthèses peuvent tenir du passé ou de la passé. La passion actuelle pour le »
d’histoire globale ? nature. L’histoire n’a pas sa place patrimoine offre d’ailleurs un
Cela me fait penser à Lautréa- dans cette vision du monde. Aussi contraste étonnant avec l’effon-qui brouille
mont lorsqu’il disait que la juxta- cette « histoire nouvelle » vide de drement assez général d’un
saposition d’un parapluie et d’une sens a-t-elle pour fonction de fa- voir historique minimum. notre lien
machine à coudre définit le beau. briquer de l’oubli. C’est à cette La « chute » de l’histoire est
exC’est ce qu’on retrouve dans le condition que le citoyen peut être plicable. Dans notre mondeavec le passé. type d’histoire un peu facétieuse définitivement réduit au d’individus rois, le passé ne
et très idéologique mis à la mode consommateur. C’est le but : as- donne plus sens au présent et,
par Boucheron. Dans cette histoi- sujettir à la tyrannie du présent plus encore, n’est plus censé
rére qui se veut nouvelle, on fait des individus sans racines, sans véler le secret de l’avenir, com-PROPOS RECUEILLIS PAR
croire à l’existence d’un lien logi- passé et sans mémoire. me c’était encore le cas auJACQUES DE SAINT VICTOR
que entre des événements dispa- temps du marxisme triomphant.
rates, choisis selon le principe du Vous estimez que la discipline Le passé meurt avec les
généraLE FIGARO. - Que vous inspirent hasard, de la préférence person- historique, qui était dans les tions qui s’en vont et nos qu’un Étienne Pasquier s’est
efces nouvelles histoires globales nelle ou du caprice. Ce que la mé- années 1960 une discipline reine, contemporains sont indifférents forcé de retrouver les racines
qui fleurissent depuis moire commune a retenu comme est aujourd’hui en plein déclin ? à l’avenir. Du reste, on leur se- d’une cohésion que ni la
monarcelle de Patrick Boucheron, important est jugé dérisoire et ce C’est « l’histoire en miettes » rine chaque jour qu’ils n’en chie ni le christianisme ne
garanoù le principe est de décaler qui est dérisoire est porté au pi- que dénonçait François Dosse auront pas. Tout ce qu’ils espè- tissaient plus ; dans le second, il
le regard par rapport nacle. Prenez l’entrée « 1917 » dès la fin des années 1980 ? rent, c’est que le présent dure le s’agissait de réunir ces deux
hisaux histoires classiques, au risque dans l’Histoire mondiale de la Indéniablement, l’histoire n’oc- plus longtemps possible. toires et ces deux peuples que la
Au fond, de devenir un « procédé » ? France de Boucheron. On n’y cupe plus à l’Université, et moins C’est vrai dans la plupart des pays Révolution avait violemment
opPatrice GUENIFFEY. - C’est un parle que des Kanaks, quand des le juridisme encore dans les médias, la même occidentaux. La rupture est par- posés. L’histoire est notre lien,
procédé systématique, en effet. centaines de milliers de Français place qu’il y a encore quelques ticulièrement brutale en France notre ciment.a remplacé
La démarche est même préten- se font massacrer au Chemin des décennies… parce que l’histoire a longtemps Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’elle
l’Histoire. tieuse, puisqu’elle prétend révo- Dames ou ailleurs et que la révo- été notre religion, conférant une est mise en cause. On peut
relutionner ce que tout un chacun lution russe va changer la face du Nous Pardonnez-moi, mais, tout unité à une nation que son histoi- monter à Pompidou, très
repréecroyait savoir. Et cela sans profit XX siècle. L’indifférence à toute de même, certaines émissions, re tourmentée divisait. Ce n’est sentatif d’une élite qui aspiraitsommes
pour la connaissance : prétendant idée de vérité est ici totale. S’il comme celles de Stéphane pas sans raison que les deux mo- alors à se délivrer du boulet du
revenus embrasser les siècles et enjamber n’y a plus que de la déconstruc- Bern ou de Franck Ferrand, ments forts de la discipline histo- passé pour se tourner vers un
e eles continents, ce type d’histoire tion, l’histoire devient elle-mê- à l’Ancien qui sont certes des programmes rique ont été les XVI et XIX siè- avenir industriel et technique
raest condamné à rester de deuxiè- me vide de sens. de vulgarisation, rencontrent cles. Dans le premier cas, c’est en dieux. Dans la même décennieRégime»me ou troisième main. Il suffit de Le propos est en fait très idéolo- un grand succès auprès du public. explorant les origines lointaines, 1970, le monde a commencé
PATRICE GUENIFFEYlire ce monument de bêtise qu’est gique. Il correspond aux aspira- J’estime ces émissions, mais elles préromaines, du passé français d’appartenir à une génération
L’EXPLORATION
DU MONDE Une entreprise de déconstruction du récit des Grandes Découvertes
Sous la direction
de Romain Bertrand,
coordonné de recherche à la Fondation des du monde ibérique à l’islam, l’anti- Non, ce qu’il y a de nouveau, le nouveau conformisme auquelPAUL FRANÇOIS PAOLI
par Hélène Blais, sciences politiques, prend des judaïsme médiéval et l’affirmation c’est l’idéologie déconstruction- il sacrifie. Nos
déconstructionGuillaume Calafat, N CONNAÎT la chan- gants. Comme pour L’Histoire heurtée d’une puissance étatique. » niste qui sous-tend l’entreprise et nistes déconstruisent tout, sauf
Isabelle
son : l’Europe a moins mondiale de la France de Patrick L’auteur nous rend nostalgique que M. Bertrand définit ainsi dans leurs propres prémisses idéologi-Heullant-Donat,
découvert le monde Boucheron, qui participe d’ailleurs d’un Michel Foucault, auquel il est une prose digne de Trissotin : ques. Qui croit encore que lesSeuil,
qu’elle ne l’a conquis, à l’entreprise, on est entre gens sé- d’ailleurs fait référence et dont la « L’histoire des “Grandes décou- grandes explorations, de Colomb516 p., 27 €. O spolié et dominé. Li- rieux et non entre publicistes. langue était parfois poétique. vertes” forme l’écrin textuel du
bérons-nous des clichés et des sté- « Nulle volonté de saccage ou de Soyons justes : il y a dans ce recueil sentiment d’une grandeur
nationaIl faut que nous réotypes en tout genre, à commen- chahut n’anime les pages qui sui- rédigé par des universitaires fran- le et européenne - toujours
suscepcer par ceux de l’idéologie coloniale, vent : le polémiste qui s’attend à voir çais et étrangers qui veulent rééqui- tible de se manifester : elle ne “soyons coupables :
qui continue de phagocyter notre souillé le drapeau des nations et sali librer l’histoire des grandes décou- connaît par conséquent pas de bor- voilà le mantra
inconscient d’Occidentaux qui le nom de leurs grands hommes en vertes en évitant le clivage entre nes naturelles. Si, invariablement,
de cet ouvrage qui prône n’admettent pas que le sens de l’His- sera pour ses frais. » Pas de cha- une Europe qui fait l’histoire et le la Renaissance constitue son
exertoire ne tourne plus autour de nous. hut ? On le regretterait presque reste du monde qui la subit, moult gue et l’histoire coloniale son épilo- le relativisme culturel
Oh bien sûr, la somme dirigée tant la prose de M. Bertrand est choses intéressantes et qui d’ailleurs gue, chaque histoire nationale la sans l’assumer
par M. Romain Bertrand, qui s’inti- empesée. Extrait : « Le fait de la ne sont pas inédites, depuis les péri- scande à sa façon. »
tule en toute modestie L’Explora- “découverte” se situe ainsi au point ples d’Ibn Battûta en passant par Cartier et Magellan, Christophe ”
tion du monde. Une autre histoire de confluence ou de résurgence d’un l’expédition de Cabeza de Vaca en Colomb et James Cook n’ont qu’à à Livingstone, furent indemnes
edes grandes découvertes, ne se pré- vaste réseau de rivières morales Floride au XVI siècle. Les textes bien se tenir, nous les avons à d’une volonté de domination ?
sente pas ainsi. Dans une introduc- souterraines, elles-mêmes issues de consacrés à Pocahontas ou à Sitting l’œil, des fois qu’ils serviraient Mais qui peut nier que c’est
l’Eution de près de vingt pages où il nappes profondes d’historicité dont Bull sont consistants mais n’ap- d’emblème à des Européens re- rope, en effet, qui fut le foyer
peine à faire la synthèse de sa pen- le niveau se mesure en siècles et la prennent rien de plus aux passion- devenus impérieux ! Ce qu’il y a principal de l’exploration du
esée, M. Romain Bertrand, directeur pression en décennies - ici le rapport nés des Indiens que nous sommes. d’affligeant dans ce recueil, c’est monde entre le XIV et la fin du
A
H. ASSOULINE/OPALE/LEEMAGELE FIGARO jeudi 10 octobre 2019
■ 3L’histoire à Blois de Saint Victor qui dédicacera
eLa 22 édition des « Rendez- ensuite son nouveau livre
vous de l’histoire » se tient Casa Bianca (Équateurs).
à Blois jusqu’au dimanche Samedi à 11 h 30, au château
13 octobre, en présence de royal, Étienne de Montety
personnalités prestigieuses. évoquera Xavier
Thème de l’année : l’Italie. de Hautecloque dont il a édité
Samedi à 11 h 15, un café les reportages prémonitoires L'ÉVÉNEMENTlittéraire fera dialoguer Jean- (Au cœur de l’Allemagne nazie,
Paul Kauffmann et Jacques Artaud). littéraire
Une épopée maritime visitée et revisitée
vérifier, on lira la Chronique de perspectives. Dans Duvidas e Cer-SÉBASTIEN LAPAQUE
slapaque@lefigaro.fr Guinée de Gomes Eanes de Zurara, tezas na Historia dos
Descobrimeneune source portugaise du XV siè- tos Portugueses (Vega, 1990-1991),
A RÉÉCRITURE de cle publié par Chandeigne en 2012. l’œuvre de sa vie, cet immense
l’épopée des Grandes Ce document de la plus grande savant a établi de manière certaine
Découvertes ne date pas importance sur l’histoire de l’ex- que la théorie des origines
portud’aujourd’hui. Et cet ploration de la côte occidentale gaises de Christophe Colomb,L exercice n’est pas une africaine à la fin du Moyen Âge supposé « agent secret du roi Dom
spécialité des chercheurs français. n’évoque ni « école de Sagres » ni Joao II », était fantaisiste bien que
Disciple portugais de l’historien « maître Jaime ». Dans Idées re- très ancienne.
allemand Theodor Mommsen, çues sur les Grandes Découvertes Mettant ses pas dans ceux de
ViJoaquim Pedro de Oliveira Martins (Chandeigne, 2019), Jean-Paul torino Magalhaes Godinho et de
a soumis l’historiographie natio- Duviols et Xavier de Castro attri- Luis de Albuquerque, José Manuel
nale à l’épreuve du doute dès la fin buent l’invention de l’école de Sa- Garcia, né en 1956, docteur en
hisedu XIX siècle. Dans les années gres, et sans doute celle de Jaime toire de l’université de Porto, s’est
1960, Vitorino Magalhaes Godin- Riba, « fils » du cartographe ma- imposé livre après livre comme le
ho, un élève portugais de Fernand jorquin Abraham Crescas, à l’écri- grand spécialiste contemporain de
Braudel, enseignant-chercheur au vain anglais Samuel Purchas, l’expansion hispano-portugaise en
CNRS (1947-1960) et docteur ès l’auteur de Hakluytus Posthumus s’attachant aussi bien à proposer
lettres de la faculté de Paris (1959), or Purchas his Pilgrimes, des volu- une « vision globale » que la
bios’est attaché à dissiper les légen- mes de compilations souvent fan- graphie de grands hommes (Vasco
des entourant la geste d’Henri le taisistes parus à Londres en 1625. Il de Gama, Pedro Alvares Cabral,
Navigateur (1394-1460), roi sa- semble qu’ils aient inspiré l’abbé Magellan) dont il a dépoussiéré le
vant et visionnaire censé être à Prévost, un rêveur lui aussi, dans portrait sans pour autant le
décrol’origine de l’épopée maritime la rédaction de son Histoire géné- cher. Récemment, José Manuel
ibérique dans le cadre d’une rale des voyages (1746). Garcia s’est fait entendre dans la
« école de Sagres » où Juifs, Ara- polémique opposant Espagnols et
ebes, Africains, Vénitiens, Génois, Portugais à l’occasion du 500
anLe tour du monde Bretons, Anglais et Scandinaves niversaire du départ du voyage de
auraient travaillé ensemble au “ Fernao de Magalhaes, le 20 sep-en un seul voyage a eu
« devisement » du monde. Cette tembre 1519, près de Cadix. lieu, sous la direction
fable continue d’être diffusée par Selon lui, l’expédition espagnole
d’Elcano, uniquement le cinéma, les documentaires télé- menée par un capitaine portugais
visés, les guides touristiques et les est devenue « le premier tour duparce que celui-ci
historiens grand public. Dans Les monde » parce que Juan Sebastiann’a pas voulu prendre
Juifs, le monde et l’argent (Fayard, Elcano avait désobéi aux
instrucle risque de retraverser 2002), Jacques Attali la perpétue tions de Magellan, tué dans les
acainsi à propos de Jaime Riba : « Le tuelles Philippines, le 27 avril 1521.l’océan Pacifique
pour qui l’histoire de France France (la disparition des pay- fils d’Abraham Crescas, Yehudah, Après avoir atteint les îles des Mo-JOSÉ MANUEL GARCIA, DOCTEUR ”n’était rien d’autre qu’un long sans, l’effondrement du catholi- entre au service d’Henri le Naviga- EN HISTOIRE DE L’UNIVERSITÉ DE PORTO luques, riches en épices, Magellan
ermalheur et un crime sans fin. cisme). La possibilité même d’un teur, fils de Jean I de Portugal, le- avait pour projet de traverser le
récit historique fédérateur com- quel rêve à la conquête de l’Afrique De la même génération que Pacifique et l’Atlantique en sens
Aujourd’hui, beaucoup mun s’est trouvée mise en cause, sans jamais embarquer lui-même. Il Vitorino Magalhees Godinho, inverse. « Le tour du monde en un
d’intellectuels participent par force, puisque 20 % au moins devient le directeur de l’école de manière de Philippe Ariès portu- seul voyage a eu lieu, sous la
direcà cet exercice de repentance. de la population ne partage plus navigation de Sagres et, à ce titre, gais qui a dépassé la chronique in- tion d’Elcano, uniquement parce
En effet. Cette haine de soi com- notre passé et, pour certains fait partie des organisateurs des dividuelle pour éclairer le passage que celui-ci n’a pas voulu prendre
mence avec un film, Le Chagrin et d’entre eux, s’en croient même expéditions portugaises le long des de « la pluralité des espaces à l’es- le risque de retraverser l’océan
Pala Pitié (1969), puis trouve sa les victimes. Dans cette perspec- côtes d’Afrique, cherchant – en pace global de l’humanité » entre le cifique », a jugé José Manuel
Gare econsécration avec une des char- tive, l’histoire n’est plus un vain – à en faire le tour. » XV et le XVI siècle, Luis de Albu- cia, plaçant la couronne
triomges les plus violentes jamais lan- principe d’unité, mais un fer- Le roman est beau, mais l’exis- querque, mathématicien, géogra- phale non pas sur la tête d’un
cées contre la France et son his- ment de division. Elle met en tence de ce Yehudah devenu maî- phe et spécialiste d’histoire mari- navigateur portugais mais sur celle
toire, L’Idéologie française de exergue ce qui distingue, ce qui tre Jaime est nébuleuse. Pour le time, a lui aussi révolutionné les d’un capitaine basque. ■
Bernard-Henri Lévy (1981). L’in- sépare et oppose. Or nos
dirijonction est de renoncer à ce que geants ont un impératif : essayer
nous sommes, de devenir autres. de faire vivre ensemble des gens
Dans cette perspective, l’histoire si différents par leurs origines,
perd évidemment le statut qu’elle leur histoire ou leurs croyances. LA VOGUE
epouvait avoir sous la III Répu- La seule chose qui rapproche, DE L’HISTOIRE
blique et jusqu’à de Gaulle pensent-ils, ce n’est plus l’his- GLOBALE
toire mais la philosophie des
Il y a tout de même un paradoxe : droits de l’homme. LA COULEUR
l’histoire est en crise, Au fond, le juridisme a remplacé DU TEMPS -
mais jamais le besoin de racines l’Histoire. Nous sommes revenus NOUVELLE
n’a été aussi pressant. à l’Ancien Régime. Le seul pro- HISTOIRE
Comment l’expliquez-vous ? blème, c’est que les droits ne fon- DU MONDE
Ce besoin de racines est humain. dent pas une communauté. Avant EN COULEURS,
Il est renforcé par la mutation de 1789, celle-ci trouvait son princi- 1850-1960
notre société, qui, depuis un de- pe dans la personne du roi. De- De Dan Jones
mi-siècle, a beaucoup changé puis, dira-t-on, l’État a pris le
et Marina Amaral,
dans sa composition. L’immigra- relais. C’est vrai, mais un État
traduit de l’anglais
tion est évidemment une donnée impécunieux et paralysé par les
par Clotilde Meyer
massive. Jusqu’à la Seconde usurpations des juges ne peut pas
et Lucie Modde, Guerre mondiale au moins, le grand-chose. Au lieu de refonder
Flammarion, peuplement est relativement la communauté nationale, on
en431 p., 25 €.stable. Tout a changé très vite à courage un communautarisme
cet égard, comme souvent en conflictuel. ■
HISTOIRE
DU MONDE
EAU XIX SIÈCLE
Sous la direction Une entreprise de déconstruction du récit des Grandes Découvertes de Pierre Singaravélou
et Sylvain Venayre,
Pluriel,
eXIX siècle ? Qu’y pouvons-nous ris en 1826 du clerc de la grande 991 p., 19 €.
si, comme l’a écrit Vargas Llosa Mosquée d’Al Azhar, Rifa a al
récemment, les Espagnols, qui Tahtawi, qui « voit dans les
rapHISTOIRE ont fait tant de mal aux Indiens, ports de genre dans notre société
MONDIALE DE apportèrent aussi les œuvres de un véritable système d’esclavage
LA GUERRE FROIDE, Platon et d’Aristote ? des hommes par les femmes ». On
1890-1991Nul ne peut nier l’extrême vio- aurait pu s’attendre à ce que ce
lence de l’impérialisme européen, genre de propos suscite l’ironie… D’Odd Arne Westad,
mais nul ne peut contester que Au fond, la faille de cet ouvrage traduit de l’anglais
Savorgnan de Brazza, dont les est plus logique qu’idéologique. par Martine
auteurs évitent de parler, ou Pas- Pourquoi railler les discours de Devillers-Argouarc’h,
teur ont été d’authentiques bien- domination dans notre civilisa- Perrin,
faiteurs. Il faut que nous soyons tion et les admettre quand ils 712 p., 28 €.
coupables : voilà le mantra de cet viennent d’ailleurs ? La critique
ouvrage qui prône le relativisme de l’Occident par lui-même est
LES ROUTES culturel sans l’assumer et fait une spécialité occidentale,
comDE LA SOIEl’apologie implicite de la culture me en témoigne l’œuvre
De Peter Frankopian, musulmane tout en morigénant d’Oswald Spengler ou, plus près
traduit de l’anglais un Occident qui aurait bridé les de nous, de Claude Lévi Strauss. Il
par Guillaume femmes en les empêchant de par- faudrait quand même nous
expliVilleneuve, tir à l’aventure. Il y a même des quer au nom de quoi on élabore
passages cocasses. Ainsi lorsqu’un cette « déconstruction » et à Champs Histoire,
des auteurs raconte la venue à Pa- quelle fin. ■ 944 p., 14 €.
FRANCESCO ROSSELLI/NMM, GREENWICH/LEEMAGE
À LIRE
Ao
h
d
U KDV WEG XF
Y
jeudi 10 octobre 2019 LE FIGARO LE FIGARO jeudi 10 octobre 2019
4 5EN TOUTES conde Guerre mondiale. Il est complété par Denis Tillinac en poésie Travailleurs de la mer, avec de (Cette camisole de flammes). Le Werber en imaginant un monde bliera un ensemble de 300
letun autre ouvrage écrit à la même époque, Après Caractériel et Elle, Denis Tillinac nous pro- nombreux dessins et gravures prochain volume, le quinzième, sous la menace des insectes. tres inédites de Maria Callas,confidences ÇÀ toujours en roumain, Divagations, fort de pose un détour en poésie, avec Sur le pont des et des extraits lus par un comé- s’intitulera L’Amante de l’Arse- Des montagnes de Los Angeles accompagnées des Mémoires
quelque 230 maximes, que le public regrets, à paraître le 15 octobre au Dilettante. On dien de son grand roman, paru nal. Il couvre les années 2016 à aux bas-fonds de New York, inachevés de la célèbre
sopraDeux inédits de Cioran français pourra découvrir enfin le y retrouve des paysages parisiens (carrefour de en 1866. www.arts-et-me- 2018. À paraître chez Gallimard, deux détectives vont affronter no, dans une édition composée&LÀ
« La vie ? Une injure au milieu d’une prière. » 14 novembre, toujours chez Gallimard, l’Odéon, l’île de la Cité), des hommages et des ad- tiers.net. le 14 novembre. une « vérité effrayante ». par Tom Wolf. Parmi les
nomVictor Hugo et la merCet aphorisme d’Emil Cioran, on le retrouve dans dans la collection « Arcades ». Les mirations (Jean-Claude Pirotte, Pessoa, Jane Aus- Un(e)secte sortira le 30 octobre breux destinataires de ses
misMatzneff intime Chattam prend la moucheun recueil de pensées inédites, Fenêtre sur le deux ouvrages sont présentés et tra- ten), des échappées du côté de La Rochelle, de Du 22 octobre au 23 février chez Albin Michel. sives : Luchino Visconti, Pasolini
rien, un de ses derniers textes écrits en roumain, duits par Nicolas Cavaillès, maître Cadix et de Malaga, de la côte basque ou de Lis- 2020, le Musée des arts et mé- À 83 ans, Gabriel Matzneff pour- Un an après Le Signal, Maxime et Giovanni Battista Meneghini,CRITIQUE CRITIQUEalors que l’auteur du Bréviaire des vaincus vient de d’œuvre du volume qu’avait consacré la bonne. Avec, en fond sonore, la voix d’Elvis Pres- tiers accueillera l’exposition suit l’écriture et la publication de Chattam se déporte sur le terri- Maria Callas inédite qui fut son mari entre 1949 et
s’installer définitivement à Paris, au début de la Se- « Pléiade » au penseur crépusculaire, en 2011. ley et le « gazouillis amoureux des mésanges ». « Hugo et l’océan », autour des son Journal, entamé en 1953 toire de son confrère Bernard Le 7 novembre, Albin Michel pu- 1959. littéraire littéraire
Yancouba Diémé. Dora Djann.À la recherche de son « apéraw » L’existence chaotique de Ziné
MOHAMMED AÏSSAOUI d’identité, il est né le 31/12/1944. la chaîne, il est licencié. Quand en CHRISTIAN AUTHIER mauvaise réputation tient à la pré- partager un destin peu commun.
maissaoui@lefigaro.fr Sur d’autres documents, c’est le 1997 surviennent, à la fois, la mort sence de minorités honnies, la petite Qu’il s’agisse du regard et de la voix
08/04/1944 ou le « 00/00/1944 » ! de la mère, Ina, le juge qui pro- URQUE, kurde, alévie fille grandit en compagnie de ses de la fillette, de l’étudiante ou de la
E N’EST PAS toujours Bon courage. Il faut dire que dans nonce un avis d’expulsion, la fa- (l’alévisme est un courant deux frères. Un grand-père tyranni- femme : le ton est toujours juste
simple de connaître cette famille on ne fête jamais son mille qui se disloque… Quand tout hétérodoxe de l’islam que veille. Naguère, il dénonça sa dans le récit du parcours de ce
perl’histoire de son père. anniversaire. « Apéraw ne connaît part en vrille, Boy Diola dit : marqué notamment par belle-fille – militante communiste – sonnage qui a su s’affranchir d’une
BOY DIOLA OUVERTURE Le jeune Yancouba pas les dates de naissance de ses « C’est pas grave. C’est la vie. » Et Tson grand syncrétisme aux autorités. Un an de prison. À la société patriarcale et du repli sur la
De Yancouba Diémé, À LA FRANÇAISEC Diémé, né en 1990, en enfants. Il invoque Mitterrand et Ci- Yancouba d’écrire : « Père, mes religieux et son attachement à la laï- naissance de Ziné, son père, recher- communauté. Cependant, les
origiFlammarion, De Dora Djann,
banlieue parisienne, entreprend troën pour ma naissance, de Gaulle respects. » Car le livre est aussi un cité) : Ziné, « venue au monde l’hiver ché par la police pour la même adhé- nes nous rattrapent toujours. Pour 204 p., 17 €. Emmanuelle Collas,
une plongée dans un passé pas si pour son arrivée en France, Sen- hommage. On pourrait s’attendre du coup d’État militaire de 1980, à la sion au communisme, ne s’attarda Ziné, le retour aux sources aura lieu 216 p., 15 €.
lointain, vers la fin des années ghor pour son arrivée à Dakar. Je à du pathos, mais la force de ce frontière turco-syrienne », a dû jon- pas. Plus tard, il prendra seul la di- à travers un séjour dans le Kurdistan
1960, puis les décennies suivantes. me sers de ces indicateurs pour texte tient à cette distance que gler avec ses identités multiples. rection de la France. Le reste de la fa- turc sur les traces du génocide des
Yancouba veut restituer le récit de construire son histoire. » prend l’auteur pour y glisser son Devenue française, la jeune femme mille devra attendre quelques années Arméniens et des massacres des
aléBoy Diola, le surnom donné à un humour et les moments de joie n’en a pas fini pour autant avec le avant de le rejoindre dans une petite vis, tandis que se rallume le conflit
Drôle et émouvanthomme né en Casamance, parti à (comme cette « réintégration » poids des origines, des traditions. commune de Seine-Saint-Denis. entre le régime et les Kurdes.
Dakar, puis arrivé à Aulnay-sous- Tout cela n’empêche pas l’auteur dans la nationalité française). Le Pour échapper aux mariages arran- Ouverture à la française –
expresRetour aux sourcesBois en passant par Marseille : son de raconter l’essentiel : une vie chapitre « Super Mario Balotelli » gés entre cousins, elle a épousé un sion empruntée au vocabulaire des
père, apéraw dans la langue diola. passée à tenter de fuir la misère et est à l’image du récit : épique, Français, au grand désespoir de sa Dora Djann raconte cette histoire, échecs – impressionne aussi par son
Commençons par la date de nais- les huissiers ; à travailler dans les drôle, émouvant. Le lecteur y dé- famille. Quinze ans plus tard, son que l’on devine largement autobio- formidable art de l’ellipse. Les pre-En quête d’identitésance de Boy Diola. 1944. C’est une usines cadencées où Boy Diola in- couvre une recette de riz. La père refuse toujours de la voir… graphique, sans emphase ni miséra- miers romans ont parfois le tort de
pure invention, doit constater le dique qu’il peut être disponible transmission passe par la cuisine. Ouverture à la française retrace bilisme, mais avec une énergie com- vouloir « tout dire ». Dora Djann
prénarrateur. « Mes recherches, les « Matin Après-midi Nuit ». Le cha- Dans son entreprise de reconsti- l’existence chaotique de Ziné. De Ga- municative, un sens du détail qui fait fère la pointe sèche, va à l’essentiel.
Aurélie Champagne. Sofia Aouine.événements qu’il a vécus, la vie de pitre « Citroën » décrit la période tution, Yancouba Diémé constate : ziantep, dans le sud-est de l’Anato- mouche. Des scènes cocasses, tragi- C’est ce qui fait le prix de ce roman
son père, tout porte à croire qu’il est où s’installe le constructeur « Je suis capable de me rappeler des lie, à un quartier d’Istanbul dont la ques, touchantes, joyeuses nous font d’émancipation et de réconciliation. ■
né plus tôt. On lui a attribué cette automobile à Aulnay-sous-Bois. faits infimes mais pas de
reconsdate peu avant son départ pour la « Nouvelle usine mais gestion à truire une histoire. » C’est
justeFrance », écrit-il. Et de donner ces l’ancienne. » Après quatorze an- ment là qu’intervient le talent de
précisions truculentes. Sur sa carte nées de bons et loyaux services sur l’écrivain. ■ Des vies devant soi
reaux. À la maison, le silence et les y a Gervaise, une femme « à hauteur
CLAIRE CONRUYT
coups du père masquent le bruit de de trottoir ». Belle de jour comme de cconruyt@lefigaro.frMadagascar, terre des ancêtres la rue Léon qu’il habite. Abad s’en- nuit. « Un visage d’ange (…) une
ANS le petit monde nuie. Alors, il espionne de sa fenêtre maman aussi. » Contre toute
attenÉBU BOY » est truit et, peut-être plus dur encore, n’a pas qu’une grandeur d’âme – il où vivent les enfants, un groupe de Femen. « J’étais de- te, la rue console ses orphelins.
Gerd’abord l’histoire trompé : la « Très Grande France » aime voir l’argent fructifier. On « il n’est rien qu’ils ne venu le roi du pétrole, alors j’en ai fait vaise l’écoute et lui parle de sa fille, « d’un livre, celui lui avait promis « l’impôt du sang », voit les combats de près. On lit sur perçoivent aussi vi- profiter les potes. » Bientôt, la Nana, « restée chez sa mère au
d’Aurélie Champa- c’est-à-dire la nationalité fran- le visage des compagnons de route. Dvement que l’injusti- chambre de l’adolescent devient le pays » et qu’elle s’est promis de re-Z gne. Une longue çaise. Avec cette citoyenneté il se On entend la voix des survivants. ce », écrit Dickens dans Les Grandes « peep-show du quartier ». Avant trouver. Il y a Odette aussi, une
petihistoire. « Elle a vingt ans quand elle serait senti « plus fort dans les affai- Et l’on découvre des pages éparses, Espérances. Petit, le monde d’Abad, 13 que les militantes à demi-nues ne te dame qui lui fait découvrir des li-RHAPSODIE ZÉBU BOY
part à Madagascar en quête de ses res et avec le cheptel », pensait-il. glissées comme des feuillets mobi- ans, l’est assurément. « Ici, c’est Bar- découvrent ces regards indécents vres et des disques. Et Batman, le DES OUBLIÉSD’Aurélie Champagne,
eorigines et d’un père qui n’a jamais La désillusion n’en est que plus for- les, tel ce mot signé d’un rebelle bès, Goutte d’Or, Paris XVIII , une pla- et leur jettent des culottes. surnom des « filles en jilbab », dont LITTÉRATURE FRANÇAISE Six jeunes écrivains s’interrogent sur leurs racines. De Sofia Aouine, Monsieur Toussaint
été là. » (Elle a porté son nom: Ra- te. Zébu Boy retourne sur le sol na- « Celui qui ne peut être tué par un nète de Martiens, un refuge d’éclopés, il est amoureux. Prisonnière d’OmarLa Martinière, Louverture,
Un monde impitoyablezafindrakoto.) Mais que l’on ne s’y tal en 1947, au moment même où la fusil » ; ou ce poème : « Madagas- 201 p., 18 €. de cassos, d’âmes fragiles. » Notre pe- le Salaf, à la tête des « Barbapapas »,254 p., 19,90 €
trompe pas, le roman n’est pas grande colère gronde dans l’île, la car, terre de nos ancêtres/ Terre tit malin a fait de ce quartier, « une Légèretés qui, hélas, échouent sur la « mi-talibans, mi-racailles » dont la
qu’une quête d’identité, c’est un fameuse insurrection qui sera ma- précieuse, sacrée, si belle… » Ou, Loo Hui Phang, Olivier Dorchamps. verrue pourrie sur la carte », son ter- tête des « vieux qui prient sur le trot- mission est de « faire de la rue Léon
grand récit d’aventures centré sur tée avec le soutien des tirailleurs encore, cette fiche sur les « bœufs rain de jeu. Avec insolence, il côtoie toir d’en face ». « Et ça balançait des son califat ». Sofia Aouine signe un
Ambila, dit Zébu Boy parce qu’il sénégalais. à bosse » sur laquelle est écrit : « La les ombres qui ne connaissent d’autre corans et des claquettes (…). On premier roman sombre mais lucide.
était fort quand il s’agissait de se plupart des zébus ont aujourd’hui lumière que celle des « grosses lettres n’était pas fiers, je vous jure. » Isolé Sa vive et énergique plume suit les
La voix des survivantsbattre contre les zébus. Sa puissan- oublié d’où ils viennent mais s’ils rose et bleu de Tati qui clignotent ». et sans repères, Abad macère dans aventures d’un gamin au grand
ce a servi la France quand il a com- C’est un roman ambitieux et d’une crient et mugissent encore “mann… Un territoire véreux que se par- un monde impitoyable qui ne veut cœur qui raconte la vie des taiseux.
battu les Allemands - il était grande ampleur qu’a mûri Aurélie mann…”, c’est qu’ils ont la nostal- tagent les soûlards, les toxicoma- pas de lui et qu’il hait. Là où les bon- Car cet impertinent l’assure, « là où
vaillant et fier, il en est revenu dé- Champagne. On suit Ambila, qui gie des eaux où ils sont nés. » ■ M. A. nes, les prostituées et leurs maque- nes âmes, si on les croise, brillent. Il vous ne voyez rien, moi je vois ». ■
G c sm Qj h i S M vZ KT NP d uJ L a
Le corps et le territoire Plus loin que la honte
I OoR DAV C Yp f S FT
gent et un appareil photo ». C’est la pourquoi son père, qui a tout fait ALICE DEVELEY ASTRID DE LARMINAT
adeveley@lefigaro.fr deuxième fois de sa vie qu’elle s’exile. adelarminat@lefigaro.fr pour que ses fils soient français, les
La première fois, la narratrice a ramènent-ils ainsi en arrière ? Mais
HABITUDE, un 1 an. Le souvenir est trop vieux. Elle E JOLI roman conte l’his- la volonté paternelle est la plus forte.
premier roman se place dans les yeux de son frère, toire d’un jeune homme Le voilà donc à Casablanca. Dans un
est plein de sco- 11 ans. Des soldats patrouillent « à et de ses frères que la premier temps, ce qu’il observe et
ries. Comme une l’affût des fuyards » qui partent du mort de leur père force à les histoires que lui raconte un vieil D’ pomme que l’on Laos. Sa famille est l’un d’entre eux. Cretourner au Maroc, le ami de la famille attisent son aver-L’IMPRUDENCE CEUX QUE JE SUIS
De Loo Hui Phang, n’aurait pas tout à fait épluchée. Il y Arrivée en France, l’équipée tente pays de leurs parents. Malgré sa tris- sion envers ses origines marocaines. D’Olivier Dorchamps,
Actes Sud, Finitude, a des aspérités. Des mots en trop. de couler sa vie. Mais le poids du tesse, Marwan, le narrateur, 29 ans,
140 p., 17,50 €. Mon père, ce héros 256 p., 18,50 €.Des phrases qui révèlent une certai- passé est là. Comment vivre dans un agrégé d’histoire, est en colère.
ne jeunesse dans la plume. Mais avec autre pays ? Déraciné, le frère « se D’abord il en veut à son père d’être Au premier abord, les idées et
sentiLoo Hui Phang, c’est différent. L’Im- sent un imposteur en vivant une vie de mort si jeune, 52 ans, sans crier gare. ments exprimés dans ce roman
peuprudence est un fruit arrivé à matu- Français » et plonge dans la drogue. Juste au moment où il aurait pu lever vent paraître convenus et trop
dérité, qui frappe par sa maîtrise de la La sœur, elle, se réfugie dans le sexe. le pied, s’offrir enfin un peu de bon monstratifs. En fait, c’est justement
langue et son écriture à la deuxième Alors, quand le téléphone sonne temps avec leur mère, après trente la sincérité du narrateur, qui dit ce
personne du singulier. En effet, la pour annoncer la mort de la grand- ans de travail acharné, ouvrier chez qu’il ressent sans égard pour ce qu’il
« primoromancière » est avertie. mère au Laos, l’appel résonne com- Citroën à son arrivée à Paris, gara- est de bon ton de penser, qui en fait la
Scénariste, bédéiste… Elle a même me un rappel à l’ordre. giste à son compte ensuite. force. Marwan observe sans aménité
collaboré à la rédaction d’un court- Et puis Marwan, pas plus que ses la rue marocaine, ces hommes au
Vertige existentielmétrage avec Houellebecq. Elle si- frères, Ali, avocat, Foued, étudiant, chômage qui passent leur journée au
gne ici un livre passionnel sur l’exil La ritournelle du conditionnel imbibe ne comprend pourquoi leur père café, comptant pour leur subsistance
d’une « Vietnamienne du Laos ». les pages. La narratrice s’est-elle avait pris des dispositions pour que sur l’argent qu’envoient les émigrés
La narratrice – un double de trompée de vie ? Son frère lui répète son corps soit rapatrié dans sa ville de leur famille, laissant leur femme
l’auteur ? – a 23 ans. « Un appétit im- qu’elle est une « Vietnamienne incom- natale. N’était-il pas heureux en tenir la maison, des hommes réduits
mense et un corps pour l’assouvir. » plète ». De retour dans ce Laos qu’elle France ? Marwan n’a aucune envie par le fatalisme oriental à la
résignaElle est une femme qui aime l’amour ne connaît plus, elle avance comme d’aller au Maroc. Il garde des souve- tion, à l’impuissance et à l’ennui qui
et le faire partout, avec Florent. Ou une étrangère sur un fil tendu. Avec nirs mitigés des quelques étés qu’il y génère l’envie. « On envie le frère, la
d’autres hommes. « Je ne suis pas in- cette impression de vertige existen- a passés enfant, de ses cousins qui se sœur, le cousin qui a la belle vie sous le
nocente », prévient-elle comme pour tiel. L’angoisse devançant le désir – moquaient de son arabe de cuisine, ciel des cheminées d’usine de
Saintdevancer la critique. Ou du moins le ce qu’elle nomme « imprudence ». de leur affection intéressée : ses pa- Étienne ou de Roubaix » : un comble.
jugement de ses parents qui la voient Il y a une colère qui bat sous ces li- rents recevaient de leur famille des La colère du narrateur change alors
sûrement comme « une petite salope gnes. « Une pulsion de vie. » Ce livre listes interminables de cadeaux à de cible. Il comprend que son père
sortie du rang ». Dans sa famille, la est une déclaration d’amour au frère rapporter de Paris, et en échange, était un héros. Cet homme dont il lui
fille doit en effet obéir à l’idéal confu- que l’on a arraché à son terreau natal. pas un merci. arrivait d’avoir honte, comme
nomcéen. Or, elle, libre existentialiste, À travers le regard de l’auteur, c’est Porter un nom arabe quand on se bre d’enfants qui ont changé de
mis’oppose au déterminisme tradition- aussi un tableau pointilliste du Laos sent français, ça n’est déjà pas facile lieu social, avec cette honte encore
nel. Du jour où elle apprend qu’on qui se dessine. Une géographie du en France ; alors subir des railleries plus terrible d’avoir honte de ceux
veut la menotter au bras d’un « den- cœur et de la mémoire. Hui Phang au Maroc parce que, malgré les ap- qu’on aime, désormais, il en est fier.
tiste puceau », elle fuit à Paris. Elle a montre avec grandeur que seul le parences, on parle et on se comporte Pour se réconcilier avec son histoire,
18 ans, « quelques vêtements, de l’ar- corps demeure une terre de liberté. ■ comme un Français, non merci. Et il faut la connaître. ■
X L U
ZW J MNO K
m
c v
w
aq
A
WIKIPEDIA
PASCAL ITO/FLAMMARION, NORMAND/LEEXTRA VIA LEEMAGE, AXELLE DE RUSSÉ/MONSIEUR TOUSSAINT LOUVERTURE, ALEXANDRE ISARD, GIL LESAGE, SANDRINE CELLARD/FINITUDEjeudi 10 octobre 2019 LE FIGARO
6 DÉCRYPTAGE La course folle de Victoria Mas
d’un
Fille de la célèbre chanteuse, meilleures ventes. Dans le pal- déjà décroché plusieurs prix et sa sortie, il se trouvait dans la
Victoria Mas est en train de se marès de Livres Hebdo, elle est figurait sur les premières sélec- sélection des meilleurs premiersSUCCÈS faire un prénom. En tant que ro- troisième derrière Amélie No- tions du Renaudot et du Femina. romans du Figaro littéraire
(édimancière. Avec son Bal des fol- thomb et Bernard Werber ! Il faut dire que son Bal des folles tion du 5 septembre), «
PasSON PREMIER ROMAN, « LE BAL les (Albin Michel), elle fait mieux Après onze réimpressions, le ti- où elle met en scène le docteur sionnant », avait écrit notre
colDES FOLLES » (ALBIN MICHEL) PRIMÉ que tirer son épingle du jeu dans rage a atteint 85 000 exemplai- Charcot qui pratique des expéri- laboratrice Laurence Caracalla.
À PLUSIEURS REPRISES, A ÉTÉ CRITIQUE la rentrée littéraire. Elle figure res. Son livre a déjà été vendu à mentations sur des femmes Elle n’est pas la seule à le penser.PLUSIEURS FOIS RÉIMPRIMÉ.
tout en haut du classement des plusieurs pays étrangers. Il a marginales a été remarqué. Dès MOHAMMED AÏSSAOUIIL A ATTEINT 85 000 EXEMPLAIRES.littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESIl était une fois dans le Sud
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
KEVIN POWERS Des soldats tués lors
de la bataille de Gettysburg, L’absent Des hommes en 1863, lors de la guerre
de Sécession. et des femmes HISTORICAL/CORBIS VIA GETTY IMAGES de Messine
pris dans l’étau
N REVIENT toujours chotent chacun à un bout dude la guerre civile chez soi. Ida retour- fil et l’amour semble soudain
ne à Messine pour remplacer la vieille, la terribleaméricaine. aider sa mère à ran- tendresse.Oger l’appartement. Nadia Terranova procède par
Des ouvriers doivent réparer une glissements. Un épisode en
chasBRUNO CORTY fuite sur le toit. La narratrice se un autre. Le passé reprend des
bcorty@lefigaro.fr quitte donc Rome. Avec son couleurs. Il y avait eu cette
canimari, ça n’est plus ça. Entre eux, cule : elle frottait son oreiller
ANS la version origina- le désir s’est enfui. « Cet échange avec des glaçons. Un été, elle
le, le roman s’intitule aussi était devenu ca- lisait La Peste de
CaUn cri dans les ruines, duc comme un vieux mus. Un rat s’était
inqui est sans doute dictionnaire. » Cela troduit dans la mai-Dmoins vague que lui fait tout drôle, de son. Avec sa mère,
L’Écho du temps. Le cri : quel cri ? Il dormir à nouveau l’incompréhension
y en a tant dans ce court roman qui dans sa chambre était totale. « Il est
se déroule sur plus d’un siècle (1861- d’enfant. Sa mère a coutume de dire qu’une
1985) à Richmond, Virginie. Cri de gardé toutes ses pou- mère donne tout sans
haine, de douleur, d’effroi, de ter- pées. D’ailleurs, elle rien demander en
rereur ? ne jette rien. « Nous tour ; personne ne dit
Révélé aux États-Unis en 2012 ne conservions pas qu’elle demande tout et
(Stock, 2013) avec Yellow Birds, pour nous souvenir, donne ce que nous
premier roman sur la guerre mais pour espérer. » n’avons pas réclamé
d’Irak, Kevin Powers (qui s’était Un fantôme rôde d’avoir. »
engagé dans l’armée à 17 ans) a raté dans les pièces. Il y a Elles vont à un enter- ll est «d’un cheveu le National Book vingt-trois ans, son rement, déjeunent
coutume Award. Au lieu de pleurer sur son père avait disparu, dans un restaurant qui
de dire sort, il a consacré les années qui ont comme ça, sans pré- vient d’ouvrir. Ida n’a
suivi à écrire L’Écho du temps. Avec venir. Il était 6 h 16. pas retrouvé les patinsqu’une
une sorte de continuité dans le pro- Ida avait 13 ans. Elle à roulettes que lui
mère pos : la guerre brise les hommes, les n’a jamais oublié. Elle avait offerts papa,
donne tout transforme en zombies, en machi- a des insomnies, des avant de sombrer
nes à tuer, fait ressortir le pire en frayeurs nocturnes. dans la dépression. Ilsans rien
eux, et pourtant, quand elle La mémoire lui joue ne quittait plus son lit.
demander s’achève, il faut continuer d’avan- des tours. Elle revoit Quand il s’est levé, ça
en retour ; cer, même avec la tête farcie une amie du lycée. a été pour ne plus
d’images, de souvenirs horribles, Elles n’ont plus donner signe de vie.personne
avancer pour laisser une trace. grand-chose à se Les pères s’en vont à
ne dit Mais laquelle ? C’est la question. dire. Avec sa mère, 6 h 16. Ces quelques
qu’elle les disputes sont lé- jours auront leur
utiliLe bruit et la fureur gion. C’est encore un té. Ida va grandir. Ildemande
La guerre dans L’Écho du temps est moyen de communi- était temps.
tout et celle de Sécession ou guerre civile quer. Les voisins Ce second roman
boudonne ce américaine, la plus meurtrière pour amour, d’une maison, d’un mem- fredonna une chanson impossible à re- étaient des évangé- leverse avec une
simle pays, qui fit plus de 600 000 morts bre. Rien ni personne ne sort in- produire. » Ailleurs, décrivant les listes. Priaient-ils plicité lumineuse.que nous L’ÉCHO DU TEMPS
en cinq ans. Powers en fait le fil rou- demne de la sauvagerie qui s’abat deux jeunes esclaves en fuite, il note : pour ces deux fem- C’est trois fois rien. DeDe Kevin Powers, n’avons ge de son roman éclaté en quatorze sur ces terres d’Amérique, entre les « Ils ressemblaient à des fantômes vi- mes abandonnées ? la beauté au compte-traduit de l’anglais
pas chapitres. États confédérés, esclavagistes, et vants qui auraient oublié de rester Ida croit voir son gouttes. Il ne faut pas(États-Unis)
D’un côté, il nous emmène sur les les États de l’Union, abolitionnistes. dans leurs tombes. » Il y a de la beauté père un peu partout. être affolé par la phra-par Carole d’Yvoire, réclamé
traces d’une foule de personnages : D’Absalon, Absalon ! de Faulkner à et de l’espoir dans ce récit plein de Elle se rappelle se élogieuse d’AnnieDelcourt, d’avoirles maîtres propriétaires de planta- 265 p., 21,50 €. La Marche de E. L. Doctorow, en bruit et de fureur mais pas conté par l’après-midi à la pla- Ernaux qui orne le»
NADIA TERRANOVAtions, Bob Reid, sa fille Emily, Mr passant par L’Insigne du courage de un idiot. L’espoir est incarné par ge où elle avait cou- bandeau. Il lui arrive
Levallois, les esclaves, Rawls et Stephen Crane, le thème a inspiré les l’homme du passé, le vieux George, ché avec un inconnu. d’avoir raison.
Nurse, les soldats anonymes, tuni- écrivains. Powers s’inscrit dans cette qui a tout vu, tout vécu, tout subi. Il C’était la première fois.
Làques bleues ou grises, les fuyards, famille. Il apporte au sujet une inspi- sait qu’une vie se résume à peu de haut, l’entrepreneur installe des
pillards, psychotiques. De l’autre, il ration poétique incroyable. Lorsque chose. La sienne, c’est un couteau et lampadaires. Son fils emmène ADIEU FANTÔMES
esuit, au XX siècle, le dernier voyage Bob Reid est blessé lors de la bataille un mot, écrit sur un papier très abî- la narratrice dans un quartier De Nadia Terranova,
de George, un très vieil homme noir de Mechanicsville, il écrit : « La nuit mé, qui dit : « Prenez soin de moi. Je reculé, lui confie un remords traduit de l’italien
accompagné d’une jeune femme avait un visage. Elle s’agenouilla sur vous appartiens maintenant. » Avec infini. La mort rôde. Ida n’ose par Romane Lafore,
prévenante. Le point commun à ces sa poitrine (…) Il voulut se lever, s’ex- ce roman superbe et terrible, Powers pas appeler son mari. Il lui laisse Quai Voltaire,
hommes et ces femmes ? La perte. traire de la boue mais s’écroula aussi- nous dit que l’Amérique n’a pas per- des messages. Un soir, ils chu- 230 p., 22,40 €.
Tous vont la vivre à un moment ou à tôt, la tête la première. Le monde se fit du son innocence au Vietnam mais
un autre. Perte d’un être cher, d’un douleur. La douleur devint monde. Il depuis bien plus longtemps. ■
Clandestino
VALERIA LUISELLI Un beau mais déséquilibré « road novel » familial, sur fond de crise migratoire mexicaine.
foulée de L’Histoire de mes dents et York, où elle a croisé de ses pérégrinations, le nuits sont passées dans des motels THIERRY CLERMONT
tclermont@lefigaro.fr de Raconte-moi la fin, la Mexicaine nombre de Guatémal- mari n’ayant qu’une impersonnels mais confortables.
ARCHIVES DES
Valeria Luiselli nous propose un tèques et de Salvado- seule obsession : celle Ils traversent ensuite Knoxville, ENFANTS PERDUS
N L’AVAIT remar- roman touffu et luxuriant, sorte de riens, privés de bous- des traces des derniers Memphis, Little Rock et Roswell. De Valeria Luiselli,
quée il y a sept ou road novel, sur fond de crise de ga- sole et d’espérance. Apaches. La narratrice nous fait part detraduit de l’anglais
huit ans, avec la pu- mins fuyant à leurs risques et périls Née en 1983, ayant Le roman va bon ses nombreuses lectures, qu’elle par Nicolas Richard,
blication d’un pre- l’Amérique centrale pour rejoindre grandi sous plusieurs train, haletant ; on suit commente, rapporte les propos L’Olivier, Omier recueil compo- les États-Unis où vivent leurs pa- latitudes et vivant avec attention et pres- des deux gamins. Le récit est par-476 p., 24 €.
sé d’une dizaine de textes en prose rents, dans la clandestinité. Une aujourd’hui dans le que tendresse ce drôle faitement tenu, captivant,
l’in(Papeles falsos), qui nous baladait tragédie qu’elle connaît bien, puis- quartier du Bronx, cet de quatuor. Défilent tention narrative claire et efficace.
du côté de la Venise de Brodsky, du qu’elle a été interprète au tribunal auteur qui, en quelques dans le paysage : Balti- Et puis, tout se détraque aux deux
Yucatan et de New York. Dans la fédéral de l’immigration à New livres, s’est déjà fait un more, les Blue Ridge tiers du récit, quand le petit
garnom a décidé de Mountains en Virginie. çon de 10 ans prend la parole. Le
composer ces Ar- Puis les Appalaches et procédé ne fonctionne pas, plonge
chives des enfants Damascus, la Caroline le lecteur dans un certain malaise,
perdus directement du Nord. Dans la voitu- à force de maladresses, de redites, LA en anglais. La nar- re, ils écoutent Appala- d’incohérences, d’inutile mise en DU LUNDI AU JEUDI
DE 15HÀ16H ratrice et son mari, chian Spring d’Aaron abyme. Le récit s’embrouille et COMPAGNIE Matthieu accompagnés de Copland et Space Oddi- s’empâte. La promesse du début,
Garrigou-Lagrange
leurs deux enfants, ty de Bowie. Le mari trois fois hélas, n’est pas tenue. DES ŒUVRES. nés de lits diffé- raconte des histoires, la Restent ces magnifiques 240
prerents, quittent New York pour femme prend des nouvelles de Ma- mières pages, et un désagréable
L’esprit
En partenariat Valeria Luiselli propose d’ouver- rejoindre l’Arizona, en voiture. nuela, une Mexicaine sans papiers arrière-goût d’inachevé. Ce
quaavec ture.
franceculture.fr/ Chasseur de sons, le couple ar- dont les filles sont retenues dans un si-sabordage volontaire nous res- un roman touffu et luxuriant.
@Franceculture
DIEGO BERRUECOS/ÉDITIONS DE L’OLIVIERchive ce qu’il enregistre au gré centre au Nouveau-Mexique. Les te incompréhensible. ■
A
©R adio France/Ch. AbramowitzLE FIGARO jeudi 10 octobre 2019
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINESi je n’avais pas
Retrouvez sur Internet de lecteurs à l’étranger, la chronique
« Langue française »j’arrêterais d’écrire » 30RICHARD FORD AU QUOTIDIEN MADRILÈNE
SUR« ABC », À L’OCCASION DE LA PUBLICATION
WWW.LEFIGARO.FR/ C’est la date d’octobre choisie par les éditions Fayard
EN ESPAGNE, EN AVANT-PREMIÈRE LANGUE-FRANCAISE pour publier, en édition collector, Le Parfum,
MONDIALE, DE SON RECUEIL DE NOUVELLES le best-seller mondial de l’écrivain allemand EN VUE@« SORRY FOR YOUR TROUBLE ». Patrick Süskind paru en 1985. littéraire
ET AUSSIDes poupées
Sois moche et…
Les jolies filles se plaignent parfois
d’être l’objet de trop de sollicitude désirables masculine, mais pensent-elles au
drame de celles qu’aucun homme
ne regarde ? À 14 ans, l’héroïne ELIZABETH MACNEAL La jeune romancière d’Une vie de moche aurait rêvé
que les garçons lui tirent anglaise imagine un conte cruel, mêlant art
les cheveux comme aux filles de
sa classe qui poussaient des cris et histoire, dans le Londres de Dickens. aigus mais ne semblaient pas si
mécontentes. Cette remarquable
BD écrite par François Bégaudeau
cité », pour citer Dickens. Iris et sa et illustrée avec grâce, à l’encre ALICE DEVELEY
Envoyée spéciale à Londres sœur jumelle Rose, dont le visage est et à l’aquarelle sépia, par Cécile
variolé, sont un exemple parmi Guillard, raconte ce qu’est la vie
deur de friture. Humi- d’autres. « Mon roman est une his- d’une femme qui n’a pas la grâce
dité froide. Ce matin à toire, mais ce n’est pas un livre d’his- d’être belle, de sa naissance à ses
Covent Garden, le toire », précise l’auteur. Les deux 50 ans. Il y a les années bénies
temps semble s’être fixé jeunes femmes doivent peindre des dans le royaume de l’enfance dont Osur celui de la fin d’an- poupées jusqu’à vingt heures par jour l’héroïne est expulsée le jour où
née 1850. Il manque toutefois à cette dans la puante boutique de la mé- des garçons la traitent de moche.
mecarte moite la « puanteur qui monte chante M Salter. Évidemment, Iris Dès lors, elle se regarde, s’inquiète.
de la Tamise », l’odeur des « légu- a des envies de liberté et se rêve ar- Son père ne répète-t-il pas
LA FABRIQUE mes pourris » et des « pommes su- tiste. L’arrivée de Louis dans sa vie que « dans la vie, on a ce qu’on
DES POUPÉES res » pour respirer le Londres de réalise ses désirs. Le peintre préra- mérite » ? Sa disgrâce est-elle
D’Elizabeth Macneal, Dickens, comme l’écrit Elizabeth phaélite, qui aspire à rompre avec les un châtiment ? Après le temps des
traduit de l’anglais Macneal dans son premier roman La canons de son temps en « représen- questions métaphysiques, vient
par Karine Guerre, Fabrique des poupées. L’auteur, ha- tant la nature telle qu’elle est », trou- celui de l’amour. Une adolescente
Presses de la Cité, billée d’une élégante parka beige, a ve en Iris une muse comme Elizabeth disgracieuse n’a pas de jeunesse.
471 p., 22 €. étudié au jour près la météorologie Siddal. Le prince charmant ne l’a pas Pas de place pour elle à la sortie
edu XIX siècle de la capitale. « Je (encore) embrassée, mais le charme du lycée, dans les boums.
« L’ère victorienne me fascine depuis mes 16 ans », voulais mon histoire la plus réelle fait effet : Iris se sent « vivante ». Contrairement à ce que disent les
possible. Sans ces détails, le charme Mais Silas, un taxidermiste, dont on confie Elizabeth Macneal, dont le livre a été traduit en 29 langues. MAT SMITH jolies filles, ça n’est pas la beauté
se serait rompu. Le monde que qualifierait aujourd’hui l’attitude de intérieure qui compte. Comment
j’aurais écrit serait devenu inconsis- harcèlement, menace Iris. Lui, prend plique l’auteur qui galope à travers fondé le fameux mouvement artisti- faire alors pour être aimée ?
tant, les personnages, évanescents. » ses fantasmes pour des réalités… les rues de Londres. À cet âge, elle que et continue son récit. Adoles- Percutant et très beau. A. L.
Aujourd’hui néanmoins, la trente- dévore George Eliot et Thackeray cente, Macneal tâte le pinceau mais
La question du désirnaire n’est pas là pour disserter sur dont le livre Vanity Fair fut l’une de ne persévère pas et se tourne vers la
les nuages gris qui menacent notre Où se situe la frontière entre ses grandes inspirations. « Je l’ai poterie. L’envie d’écrire la
démantraversée de la ville. Feuilles en l’amour et la possession ? Page après écouté en audio-book durant l’écritu- ge, mais c’est vers la finance que la
main, elle a donné rendez-vous à la page, Elizabeth Macneal nous intro- re de mon roman. » Puis, à l’univer- jeune femme se tourne. Et puis, les
presse française pour visiter les duit avec minutie dans la psyché né- sité, la jeune femme découvre le ta- phrases tournent dans sa tête. La
quartiers dont elle s’est inspirée vrosée de Silas, interroge les peurs bleau d’Ophelia peint par Millais. passion tourne à l’obsession. Elle se
dans son histoire victorienne. d’Iris et réfléchit sur la notion de dé- Cette vision ésotérique la plonge réveille à 5 heures tous les jours pour
1850. Londres est une termitière. sir. Désir de s’affranchir de sa dans l’histoire des préraphaélites. écrire. Et si ses deux premiers livres
Tandis que l’on se presse pour ériger condition, d’être célèbre… Ce senti- « William Rossetti a gardé un jour- sont refusés, elle en tire une
philole Crystal Palace, « immense verriè- ment-là, l’auteur le connaît mieux nal dans lequel on peut voir ce sur sophie : « Un peu comme la poterie, il
UNE VIE DE MOCHE re » qui doit accueillir la première que quiconque. « Comme Iris, j’ai eu quoi ils travaillaient, leurs senti- faut faire des mauvais pots avant d’en
Exposition universelle, le peuple envie de connaître le succès. » Ce ments… Cela m’a aidée à me glisser faire un bon. » Le troisième lui don- De François Bégaudeau
grouille comme un cafard dans la conte cruel, cela fait des années dans leurs têtes et prendre des liber- ne raison. La Fabrique des poupées et Cécile Guillard,
poussière. Les rues rongées par la qu’elle y pense. « L’ère victorienne tés. » En ce disant, l’auteur nous fait est traduit dans 29 langues et attend Marabout,
208 p., 25 €.misère forment « un dépôt de mendi- me fascine depuis mes 16 ans », ex- passer devant le bâtiment où fut désormais sa série. ■
ÉTIENNEKLEINComme un poisson dans l’eau
NOUSMONTREQUELAVIEDUVIDE
VALENTINE GOBY À la suite d’un accident, un jeune ESTCONTRETOUTEATTENTEUNEVIEDENSE…
ETDEPLUSENPLUSDENSEÀMESUREhomme perd ses bras. Le monde aquatique sera son salut.
QUELAPHYSIQUEPROGRESSE.
Lui le « Stockman », du nom des LAURENCE CARACALLA
mannequins sans bras qu’utilisent ses
EST un jeune homme parents couturiers dans leur atelier,
comme les autres. En doit tout réinventer. Peu à peu, grâce
cet hiver 1956, Fran- à sa créativité, ce corps inutile ne le
çois, 22 ans, a seule- sera plus tout à fait et c’est sa vision C’ ment le cœur qui bat du monde qui en sera bouleversée.
un peu plus fort. Il est amoureux. Pour
Réussir l’impossibleNine, il marche, court, grimpe, sûr de
ce corps qui ne le lâchera pas. Qui va S’il ne sera plus jamais le même pour
pourtant l’abandonner. Un accident, sa famille, ses amis, mais surtout pour
une électrocution, et le destin de lui-même, il décide de se dépasser.
MURÈNE François va basculer dans l’horreur. L’eau va l’y aider. Se mouvoir dans un
De Valentine Goby, Après quelques jours de coma, il se ré- lac, avoir soudain l’impression d’être
Actes Sud, veille sans bras. Plus de bras droit, valide, léger, provoquera un déclic.
384 p., 21,80 €. plus de bras gauche, plus d’avenir, C’est la deuxième passionnante partie
plus de vie. Malgré l’affection de ses du livre : l’éclosion du handisport,
parents, de sa petite sœur, malgré une extraordinaire aventure qui n’en
la compassion de son infirmière, l’en- est qu’à ses balbutiements. L’auteur
vie d’en finir le tenaille. Pourquoi s’est de toute évidence documenté,
l’avoir fait vivre, pourquoi continuer son récit sur ces handicapés qui
refuà vivre ? sent de lâcher prise, qui, tous
ensemC’est un thème terrifiant qu’a ble, vont imaginer une nouvelle
machoisi Valentine Goby mais ne comp- nière de pratiquer un sport de
tez pas sur elle pour sombrer dans le compétition, est aussi captivant que
pathos. Non, si son évocation de la bouleversant. Malgré le manque
souffrance physique et mentale ne d’aides, malgré le regard ironique et
nous épargne aucun détail, si elle parfois malveillant posé sur ces
sporénumère chaque cicatrice, chaque tifs de haut niveau pas tout à fait
douleur, chaque angoisse, c’est pour comme les autres, ils réussiront
l’immieux souligner le combat de son hé- possible : parvenir à se faire entendre
ros et pas la pitié qu’il pourrait inspi- et à faire exister les Jeux
paralympirer. Combat contre l’injustice, le re- ques. Valentine Goby nous mène ainsi
gard des autres, l’incompréhension, au plus près du handicap, nous force à “Unepassionnanteenquêteàtraversl’histoiredelapensée.Ilenressortquelel’inexpérience de la chirurgie. En ces ne pas détourner les yeux mais plutôt
videneselimitepasàuneabsenceniàuneprivationd’être,etque,loind’êtreannées 1950, être handicapé, c’est à admirer la force, le courage,
l’abnéêtre seul. Nous sommes au tout début gation de ces conquérants magnifi- béantoustérile,ildevientféconddèslorsqu’ilestcombinéavecunautreélément.
de la médecine spécialisée, les pro- ques. L’histoire de François, celui qui Ilyaainsitouteunecuisinemétaphysiqueduvide,avecsesmaîtresetsesrecettes.”
thèses sont archaïques, François doit se croyait mort et qui a décidé de
s’inAlexandreLacroix,Philosophiemagazineconcevoir une nouvelle façon de se venter une nouvelle vie, est un
mermouvoir, de se laver, de manger, de veilleux plaidoyer contre
l’intoléranboire, tous ces gestes que chacun de ce et l’ignorance, un puissant
nous exécute sans même y penser. exemple de métamorphose. ■
ULF ANDERSEN/AURIMAGES
©NataliaSignoroni
Ajeudi 10 octobre 2019 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Les derniers choix du Femina et du Renaudot
de la
Prix se, le très remarqué Par les du Femina et du Goncourt. Na- Mas (Le Bal des folles) poursuitsemaine Avec la publication, mardi, de la routes de Sylvain Prudhomme thacha Appanah a retenu l’atten- son petit bonhomme de chemin,
e e2 liste des prix Femina et Re- confirme son statut de favori tion du Femina, du Goncourt et toujours en lice sur la 2 liste du
naudot, la course aux grands prix auprès des jurés en figurant sur du Renaudot. Quant à Victor Jes- Femina et du Renaudot. Du côté
eLA PUBLICATION DES NOUVELLES d’automne s’est resserrée, et la 2 liste du Femina et du Renau- tin (26 ans), son singulier premier des étrangers, on s’achemine au
SÉLECTIONS RESSERRÉES une poignée d’auteurs se déta- dot. Dominique Barbéris, avec roman, La Chaleur, a déjà séduit Femina vers un duel entre
l’AnDES GRANDS PRIX D’AUTOMNE EN MARGE che. Déjà en lice pour les prix In- son superbe Un dimanche à Ville- les jurés des prix Femina et Mé- glais Jonathan Coe et l’EspagnolA PERMIS L’ÉMERGENCE
DE QUELQUES FAVORIS BIEN PLACÉS. terallié et de l’Académie françai- d’Avray, se retrouve sur les listes dicis. Celui de la jeune Victoria Manuel Vilas. T. C. littéraire
Le tour du monde
littéraire
de Charles Dantzig
DICTIONNAIRE En 1 200 pages, alternant coups
de cœur et coups de griffe, l’essayiste brosse un tableau
passionnant des lettres internationales.
Norman Mailer
ALEXANDRE FILLON trent s’intéresser aux écrivains et à marché des catastrophes puis romance n’a rien écrit
l’écriture, aux personnages de romans en racontant à la première personne ».
L N’Y A QUE lui pour s’attaquer et aux animaux – ne pas rater l’entrée William Faulkner ? « C’est comme de complètement
à des projets d’une telle am- sur le chien du Guépard, le « magnifi- l’opéra : souvent génial et toujours trop
Personne réussi, mais quantité pleur. Voilà déjà quatorze ans que portrait de misanthrope » de Giu- long. » James Joyce ? « Un chef
d’orque Charles Dantzig nous grati- seppe Tomasi di Lampedusa -, digres- chestre qui fait trop de mouvements. » n’écrit plus de brillants morceaux I fiait d’un ambitieux et original sant aussi bien sur la fiction et la forme, Herman Melville ? « Un auteur de
Dictionnaire égoïste de la littérature les lecteurs et les librairies, le génie et contes de fées décoiffées, disant les brillamment qui, suivant la proportion
française. 968 pages enlevées qui lui la morale. L’occasion de développer choses comme elles sont dans la vie,
que cet écrivain dans le livre, le font valurent de recevoir moult prix litté- en chemin quelques mêlées d’élans et de
churaires et de s’attirer une foule de lec- théories. Impossible de tes, mais avec les élans. »(Virginia Woolf) estimable ou désolantteurs, conquis ou agacés par ses choix toutes les citer ici. Dant- Thomas Bernhard ? »DICTIONNAIRE
et ses positions. Quatre ans plus tard, zig aime ardemment les « N’a absolument aucu-qui voudrait ÉGOÏSTE DE
l’écrivain, critique et éditeur remettait livres et ceux qui les font, ne nuance. C’est un gé-LA LITTÉRATURE qu’on le croie ça avec une Encyclopédie capricieuse du les classiques inoxydables nie. » Rainer Maria Ril-MONDIALE
tout et du rien. Pas moins de 800 pages et les raretés. Pour lui, les ke ? « Avait une beautéDe Charles Dantzig, vague de listes se voulant un « tour du monde meilleurs écrivains sont Grasset, de chèvre, mais il écrivait»
1 244 p., 34,90 €.et de la vie ». Projet prolongé ensuite ceux « qui ne se répètent comme un lévrier. »
par un Traité des gestes non moins éru- pas ». Ceux qui ne sont ja- Joseph Roth ? « Ce bon
dit et singulier. Un volume, plein com- mais élégants mais chics. écrivain a fait quelque
me un œuf d’anecdotes et de ré- Les meilleurs romans à chose d’héroïque, il est
flexions, affirmant plus encore son ses yeux ? Ceux « sur la devenu admirable »…
goût et sa curiosité. littérature », bien sûr.
Coup de griffeLe présent Dictionnaire égoïste de la Le sens de la formule
littérature mondiale enfonce aujour- de notre homme tient du L’auteur d’Histoire de
GRANGER NYC/RUE DES ARCHIVES- d’hui le clou et ajoute une nouvelle feu d’artifice. Samuel l’amour et de la haine
JERRY BAUER/OPALE/LEEMAGE-FRED pierre de taille à l’édifice. Charles Beckett ? Un « désabusé connaît son Socrate et
STEIN/©DPA/PICTURE ALLIANCE/ Dantzig n’en fait pas mystère : il est qui persiste ». Daniel De- son Eschyle sur le bout
LEEMAGE-RUE DES ARCHIVES/RDA dévoré par la littérature. Ce qu’il prou- foe ? Un « publiciste » qui des ongles. Il ne peut
ve sur plus de 1 200 pages qui le mon- « se fournit dans l’hyper- s’empêcher d’en revenir
inlassablement à son
cher Marcel Proust. Avance que, dans
chacun de ses livres, l’immense
Francis Scott Fitzgerald part à la recherche
de cet « état de cœur qu’on ne retrouve
jamais » et fait preuve d’une
extraordinaire maîtrise dont il ne montre rien ;
Que Hemingway qu’Émile Zola et Léon Tolstoï sont les
« deux meilleurs écrivains de bal » ; que ait été un sale type
Truman Capote incarne parfaitement
la différence entre un excellent écri- se sent dans ses livres,
vain et un grand écrivain ; que la
littépar le petit ton aigre rature consiste « à être » ; et que le
travail d’un artiste revient « à entretenir et vindicatif qui suinte
les blessures sans les aimer ». À cause de
lui, on sent qu’on va aller relire sans de ses phrases»tarder le Concert baroque d’Alejo
Carpentier ou le Paradiso de José Lezama
Lima. Que l’on va tenter de convaincre
un éditeur de traduire les œuvres de
Gerald Berners ou enfin s’atteler à
l’étude du Décaméron, qu’il assure être
« le livre le plus drôle du monde ».
Charles Dantzig n’est pas toujours
un tendre, il a également le coup de
griffe facile et s’autorise quelques
vacheries bien senties. Sans parler de
petits règlements de comptes.
Attendez-vous à le voir tacler Jacques
Chardonne, « qui écrivait comme une
charentaise », reconnaître n’avoir pas
lu et pas envie de lire Toni Morrison,
ou clamer qu’il renonce à jamais à
gravir cette montagne qu’est Don
Quichotte, « roman d’un bavard mis en
prison », dont la lenteur l’embourbe.
L’essayiste et critique littéraire
porte son affaire d’un bout à l’autre,
toujours présent dans son récit, pouvant
évoquer sa grand-mère ou confier Lolita est un
qu’il lui arrive d’écrire certaines pages
sur la plage et de ne pas arriver à lire des best-sellers
de romans le matin. Son vivifiant
Dicd’écrivain littéraire tionnaire égoïste de la littérature
mondiale est « une boîte de friandises », les plus mal écrits comme il aime à qualifier les ouvrages
des moralistes, dans laquelle on ne qui soient. Et c’est
peut s’arrêter de piocher avec le plus
par ce qu’il est aussi grand délice. On le referme à regret en
sachant qu’on le gardera dans sa bi- mal écrit qu’il s’est bliothèque, qu’il voit comme un
« grenier de boîtes de conserve qui sont tellement vendu»en fait des boîtes à bijoux ». « Un bon
livre doit être écrit pour être relu »,
lâche-t-il encore. Celui-ci le sera. ■
A