Figaro Littéraire du 13-02-2020

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Date de parution 13 février 2020
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jeudi 13 février 2020 LE FIGARO - N° 23481 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
BARTABAS RENÉ GUY CADOU
L’INVENTEUR DU THÉÂTRE HOMMAGE DE PHILIPPE DELERM
ÉQUESTRE RACONTE À L’ÉTERNEL
SES SOUVENIRS PAGE 7 JEUNE POÈTE PAGE 8
DOSSIER
De Louis XIV
à Macron, nos
grands hommes
politiques
ont tous rêvé
d’être écrivain.
Parce qu’en France
la littérature
est la seule
véritable royauté,
explique
Patrice Gueniffey,
qui préface un
recueil de lettres
de Napoléon.
PAGES 2 ET 3
Hommes d’État,
erNapoleon I ,
couronné par le Temps,
écrit le Code Civil, hommes de lettres par Jean-Baptiste
Mauzaisse, 1833.
Les vraies richesses
I FRÉDÉRIC VITOUX a longtemps C’est entendu, il n’acquerra jamais ce que le restaurant, autant de signes extérieurs de
donné raison à Ginger Rogers, c’est à Giono qualifiait de « désinvolture hérédi- richesse qui caractérisent la France des
propos de sa phrase : « Les riches sont taire ». L’adolescent du quai d’Anjou, deve- Trente Glorieuses. Et la culture, dans tout
juste des pauvres avec de l’argent. » nu membre du quai de Conti, ne se déprend ça ? Chez Lucette Almanzor veuve Destou-STrop déclassé pour être riche, trop jamais d’un sentiment d’illégitimité. Cela ches, un brillant sujet lance : « Céline, en
favorisé pour être pauvre, le jeune Vitoux a l’emplit d’une inquiétude durable, état de deux mots, c’est quoi ? », préfigurant le règne
longtemps été taraudé. Où se situe-t-il dans la mouvement mais aussi de curiosité qui nous d’une engeance arrogante et inculte.
société parisienne ? Pour répondre, il faut par- vaut aujourd’hui un livre original et émou- À cette société trop clinquante pour être
tir de son père, dont l’histoire est connue : vant, après L’Ami de mon père ou Grand brillante, il préfère l’amitié, mot qui guide
auteur imprudent d’un reportage dans Je suis Hôtel Nelson. sa vie et celle de sa femme, Nicole. Avec
partout, Pierre Vitoux fut condamné à la Libé- Moustaki, Denis Lalanne, Jacqueline de
Roration. Il en tira un sentiment d’humiliation milly, le graphiste Massin. « Gens de toutes
qui pesa sur sa famille. Frédéric sait pourtant sortes »…
que c’est de cet esprit cultivé et fin, de sa bi- Il restitue un monde disparu, un Paris éva-LA CHRONIQUE
bliothèque et aussi de ses amitiés, qu’il tire son noui. Nulle nostalgie, à peine transparaît
d’Étienne goût très sûr en littérature et en cinéma. Les une certaine mélancolie au récit de ces
vraies richesses, nom d’une célèbre librairie à de Montety temps anciens, plus paisibles. Rien de
toniAlger, ne sont donc pas où l’on croit. truant chez Vitoux, rien qui déclenche
« Mon beau navire ô ma mémoire/ Avons- l’indignation ou la compassion. Le livre
susnous assez navigué » ? Celle de Frédéric Vitoux fait revivre une époque où la Côte cite plutôt la curiosité et l’attendrissement
Vitoux est amarrée au bord de la Seine : c’est d’Azur était sans béton ni embouteillage, quand on songe qu’il est né d’une scène
l’île Saint-Louis dont les cales sont remplies l’Irlande un pays où le moindre patron de bouleversante : une mère emmène un
ende souvenirs. Des souvenirs de littérature pub connaissait James Joyce. Une époque où fant de 3 ans à Clairvaux pour visiter un
déet de cinéma, avec une spécialité pour les des fantômes de la Collaboration pouvaient tenu qu’il appellera papa. ■
titres de série B. Monsieur Vincent, Votre surgir, comme cette Lisette Uhlmann, sœur
dévoué Blake forment l’un des fils de ce texte du charmant Henri Franck, devenue pour
mequi emprunte des méandres complexes et son malheur M Fernand de Brinon. Des
inattendus. Détail cocasse, la mémoire de lambeaux du passé paternel ne cessent de LONGTEMPS,
J’AI DONNÉ RAISONVitoux, qui côtoya tant d’hommes presti- flotter devant ses yeux.
À GINGER ROGERS
gieux, ne conserve que ceux qu’il croisa, Ce faisant, il établit aussi une subtile radio- De Frédéric Vitoux,
enfant, chez ses parents : des inconnus qui scopie de la bourgeoisie française de Grasset,
360 p., 22 €.fixèrent en lui l’image de « l’écrivain ». l’après-guerre : la villa au soleil, la voiture,
MARTIN BUREAU/AFP FORUM, VINCENT JACQUES/FONDS PHOTO HÉLÈNE ET RENÉ GUY CADOU, JOSSE/LEEMAGE
Ajeudi 13 février 2020 LE FIGARO
2
L'ÉVÉNEMENT
littéraire
Les temps du malheur
secrètent une race
d’hommes singulière
qui ne s’épanouit que dans
l’orage et la tourmente. Ainsi
de Gaulle, réduit à briller aux Le vent ayant
dîners mondains et à se pousserbeaucoup fraîchi
dans les cabinets ministériels cette nuit, une
ede la III République, étouffait-il de nos canonnières
à respirer l’air confiné d’une qui étaient en rade
époque figée dans sa décadence.a chassé et s’est engagée
Mais le désastre où s’abîma sur des roches à une lieue
la France ouvrit d’un coup de Boulogne ; j’ai tout cru
ses fenêtres et il put se saouler perdu, corps et biens ; mais
à son aise au grand vent de nous sommes parvenus
l’Histoire. Ce fut pour lui commeà tout sauver. Ce spectacle
une délivrance. À la souffranceétait grand : des coups
qui le poignit au spectacle de canon d’alarme, le rivage
de sa patrie pantelante se mêlacouvert de feux, la mer
l’exaltante certitude d’avoir en fureur et mugissante,
enfin reçu le signe du destin toute la nuit dans l’anxiété
et d’être prêt à l’assumer. «de sauver ou de voir périr
FRANÇOIS MITTERRAND, « LE COUP D’ÉTAT PERMANENT »
ces malheureux. L’âme
était entre l’éternité, l’océan
et la nuit. «
NAPOLÉON, LETTRE À JOSÉPHINE, 21 JUILLET 1804
« L’écriture est la part d’âme du pouvoir »
PROPOS RECUEILLIS PAR gnificence, ne se suffit pas à lui- DOSSIER Patrice Gueniffey explique pourquoi Napoléon rêvait d’être un grand écrivain JACQUES DE SAINT VICTOR même ; il faut quelque chose de
plus. Napoléon voulait être
reconnu comme un écrivain, non seule- et comment il le devint dans sa correspondance.
LE FIGARO. - Vous préfacez ment parce qu’il craignait que la
les lettres de Napoléon postérité ne l’oublie, mais parce d’être un écrivain fort jeune. Il s’en temps, sentimental. En 1795 en- tion deviennent indissociables.
rassemblées par Loris Chavanette qu’en France la littérature est la ouvre même à l’abbé Raynal… core, il publiera un petit roman, On a souvent comparé sa corres-ENTRE L’ÉTERNITÉ,
edans la collection « Bouquins », seule véritable royauté. Du moins L’OCÉAN La gloire au XVIII siècle, c’est la Clisson et Eugénie, assez médiocre pondance aux écrits de César. À
ET LA NUIT - et c’est une façon de réfléchir en a-t-il été longtemps ainsi. littérature, au sens large, qui la et mièvre. Mais cette ultime ten- juste titre. Ils ont d’ailleurs un
CORRESPONDANCEsur une dimension méconnue Peut-être est-ce déjà Richelieu confère. Le seul monarque glo- tative marque aussi son adieu à la autre point commun : tous deux
De Napoléon,de l’Empereur. Thiers prétendait qui établit ce lien si fort entre rieux de ce siècle, le roi de Prusse littérature. Il le dit, il renonce à se dictent, et même plusieurs lettres
Robert Laffont, que « Napoléon écrivain écriture et pouvoir. Elle marquera Frédéric II, se piquait d’écrire en faire écrivain. Paradoxalement, à la fois. La tension de l’esprit est
coll. « Bouquins », est aussi grand que Napoléon tous nos principaux hommes « philosophe ». Beaucoup de jeu- c’est à ce moment précis que sa palpable dans les lettres de
Napo1 312 p., 32 €.
homme d’État ». d’État. Le général de Gaulle souf- nes gens plus ou moins doués ont correspondance le fait entrer dans léon. En définitive, il n’est pas
Est-ce votre opinion ? frait de ne pas être reconnu com- alors rêvé de suivre les pas de la confrérie restreinte des très seulement devenu un écrivain le
Patrice GUENIFFEY. - Spontané- me un grand écrivain. Les criti- Voltaire, de Rousseau ou de Ber- grands écrivains. Il fallait que jour où il a compris qu’il ne serait
ment, le mot « écrivain » n’est pas ques de Jean-François Revel ou de nardin de Saint-Pierre, cherchant l’histoire s’empare de lui pour jamais un « auteur », mais le jour
celui qui vient à l’esprit quand on Jacques Laurent, qui le peignaient dans la littérature la consécration qu’il donne, dans ce domaine aus- où il a échangé la plume pour la
pense à Napoléon. Pourtant ce en pâle imitateur, l’affectaient. que ne donnaient plus le métier si, le meilleur de lui-même. Em- dictée. Le mouvement de sa main
dernier entre dans une longue tra- L’écriture est la part d’âme du des armes ou l’éloquence de la porté par la guerre, la politique et ne suivait pas celui de sa pensée ;
dition française qui, de Louis XIV à pouvoir. Il est intéressant de noter chaire. C’est une passion d’épo- l’exercice du pouvoir, touchant à l’une était trop lente, l’autre trop
Mitterrand, accorde une impor- qu’Emmanuel Macron a affirmé que, dont Paul Bénichou a analysé tous les domaines, son style chan- rapide.
tance certaine à la littérature, qu’il voudrait « écrire » après les ressorts dans un livre fameux, ge d’un coup. Finies les longues
comme si l’écriture permettait de l’Élysée (sans en croire un mot, Le Sacre de l’écrivain. Napoléon périodes, la phrase s’abrège, les Le français n’était pas
transcender la puissance. Il y a bien sûr). n’échappe pas à la règle. Sa jeu- mots sont précis, les formules sa langue maternelle.
derrière ce désir un constat : le nesse est celle d’un « noircisseur frappantes. C’est de l’action cou- Non, il l’a appris vers 10 ans à
pouvoir, même dans toute sa ma- Napoléon avait caressé le désir de papier ». Son style est celui du chée sur le papier. Écriture et ac- Autun. Il conservera un accent et
L’alliance du sceptre et des lettres
peinture. Émile Zola était son ami. Si terrand : qui doute que ces trois-là, L’histoire de France nous offre l’ennuyait, le seul à n’avoir pas res-SÉBASTIEN LAPAQUE
la politique ne l’avait pas rapide- happés par les luttes pour le partage ainsi l’étrange spectacle d’écrivains pecté le magistère des gens de
letANS son histoire, la ment accaparé, il aurait pu devenir du pouvoir, ont d’abord rêvé d’être qui auraient voulu mener une car- tres. C’est d’ailleurs sous son règne
France a vu naître le sixième disciple de l’auteur de écrivains ? Cela se manifeste jusque rière éclatante dans les ambassades qu’une ministre de la Culture a
deux singulières caté- L’Assommoir, avec Paul Alexis, dans leurs haines. Bonaparte aurait et les ministères et d’hommes avoué publiquement ne pas avoir eu
gories d’individus : des Henry Céard, Léon Hennique, Joris- volontiers réservé à Chateaubriand d’État que leurs triomphes électo- le temps de lire Patrick Modiano,Dhommes de lettres Karl Huysmans et Guy de Maupas- le sort du duc d’Enghien dans les raux n’ont pas eu le pouvoir de dis- pourtant sacré Prix Nobel de
litténourris d’action et des hommes sant, dans le cadre des soirées de fossés de Vincennes ; Clemenceau a traire de leur spleen. C’est la fa- rature.
d’action nourris de lettres. À la se- Médan. manœuvré pour que meuse « tentation de Venise » Charles de Gaulle affichait son
conde catégorie, appartiennent Na- Pendant l’Occupation, François Huysmans soit mis à d’Alain Juppé, normalien, agrégé admiration pour Lord Jim deJe suis et reste
poléon Bonaparte, Georges Cle- Mitterrand était un habile ; s’il la retraite du ministè- de lettres, qui a toujours ressenti Conrad, Georges Pompidou pour les
de la province. menceau et François Mitterrand ; à l’avait été un peu moins, et qu’il re de l’Intérieur après avec amertume qu’en se laissant Contrerimes de Paul-Jean Toulet,«
la première, le cardinal de Retz, s’était fait davantage remarquer à la publication de accaparer par le service de la patrie, Valéry Giscard d’Estaing pour Bel-Mon écriture
François René de Chateaubriand et Vichy avec son ami Jacques Lau- La Cathédrale - ce il était perdu pour la cause. Chez Ami de Maupassant, François
Mits’en ressent comme Alphonse de Lamartine. rent, il aurait dû remiser ses ambi- merveilleux antidote nous, la plupart des écrivains d’im- terrand pour Orages d’acier d’Ernst
Lorsqu’il écrit Le Souper de Beau- tions électorales après-guerre pour on a un accent à Notre-Dame de Pa- portance se sont mêlés de politique, Jünger, Jacques Chirac pour les»caire, le jeune Bonaparte ignorait devenir un écrivain de grand style, ris de Victor Hugo ; et ce qui les a parfois conduits en pri- haïkus japonais et Emmanuel
MaFRANÇOIS MITTERRAND
qu’il coifferait un jour la couronne dans un goût très français, à la François Mitterrand, son - Honoré de Balzac, Jules Val- cron, en vacances à Brégançon, a
impériale à Notre-Dame de Paris, François Mauriac ou à la Jacques à l’Élysée, aimait lès, Georges Bernanos, Régis De- confié qu’il avait glissé les œuvres
sous les yeux médusés du pape Chardonne. « Je suis et reste de la écouter les conversations télépho- bray. Et tous les hommes d’État se de trois écrivains français dans ses
Pie VII. Il songeait peut-être au jour province, jurait-il. Mon écriture s’en niques généralement décousues de sont piqués de littérature - à l’ex- bagages : Maurice Genevoix,
Georoù il irait s’asseoir à l’Académie ressent comme on a un accent. Par Jean-Edern Hallier, dont il crai- ception du sémillant François Hol- ges Bernanos et Sylvain Tesson. Le
française ou à l’édition de ses exemple, je tire fierté d’appeler par gnait qu’il soit un jour capable lande, qui est décidément une ma- soin particulier que l’actuel
présiœuvres complètes en vingt volu- leur nom les arbres, les pierres, les d’écrire contre lui un témoignage nière d’hapax dans l’histoire de dent de la République met à la
prémes. Georges Clemenceau avait oiseaux. » aussi destructeur et impérissable France : il est le seul qui a osé dire paration du transfert des cendres au
l’œil vif, de l’oreille et bon goût en Napoléon, Clemenceau, Mit- que l’Agricola de Tacite. publiquement que lire des romans Panthéon de l’auteur de Ceux de 14
A
JOSSE-BIANCHETTI-AGIP/BRIDGEMAN IMAGES/LEEMAGE, MICHEL CLEMENT/AFP, LE FIGARO jeudi 13 février 2020
3
L'ÉVÉNEMENT
littéraire
Toute ma vie, je me suis fait
une certaine idée de la France…
Le sentiment me l’inspire
aussi bien que la raison.
Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine
naturellement la France, telle la C’est ici, grand soldat inconnu
princesse des contes ou la madone aux de la France, que tu reprends
fresques des murs, comme vouée à une si remarquablement l’avantage
destinée éminente et exceptionnelle. J’ai,sur qui ramène toutes les questions
d’instinct, l’impression que la Providencede l’homme à des aspects
l’a créée pour des succès achevés ou desde lui-même. Toi, la maîtresse vertu de
malheurs exemplaires. S’il advient que ton poème est dans l’impersonnalité. (…)
la médiocrité marque, pourtant, ses faitsToi, que n’attend pas même le bruit
et gestes, j’en éprouve la sensation d’uned’un nom, tu n’as pas d’histoire, et c’est
absurde anomalie, imputable aux fautesle plus beau de ton aventure, puisque,
des Français, non au génie de la patrie. sans grade, sans honneurs, sans insigne,
Mais aussi, le côté positif de mon esprit tu as couru au sacrifice sans parole,
me convainc que la France n’est pour maintenir notre France dans
réellement elle-même qu’au premier sa haute armature, loin des puériles
rang ; que, seules, de vastes entreprises plaintes contre quiconque t’a gêné,
sont susceptibles de compenser les simplement parce qu’il n’était pas toi. Tu
ferments de dispersion que son peuple as vu la plus haute fortune de l’homme
porte en lui-même ; que notre pays, tel bien au-dessus de la vaine gloire.
qu’il est, parmi les autres, tels qu’ils sont,Tu as tout donné, tu n’as rien reçu. «
doit, sous peine de danger mortel, viser GEORGES CLEMENCEAU, « GRANDEURS ET MISÈRES D’UNE VICTOIRE »
haut et se tenir droit. Bref, à mon sens,
la France ne peut être la France
sans grandeur. «
CHARLES DE GAULLE, « MÉMOIRES DE GUERRE »« L’écriture est la part d’âme du pouvoir »
Cependant, il n’a jamais su n’agit pas, on meurt. Peut-être DOSSIER Patrice Gueniffey explique pourquoi Napoléon rêvait d’être un grand écrivain conquérir les grands écrivains son goût pour la lecture aura été,
de son temps. Chateaubriand avec son goût – réel – pour la
muprétendait qu’il était « ennemi sique, le moyen pour lui d’épan- et comment il le devint dans sa correspondance.
de l’intelligence ». Craignait-il, cher une sensibilité qui jamais ne
quelques italianismes. Mais aucun picore en sautant d’un titre à Quelles étaient ses lectures comme Louis XV, l’arrogance transparaît dans ses relations avec
de ses contemporains, pas même l’autre, sans programme ni or- de prédilection ? irresponsable des hommes autrui.
ses ennemis, n’a jamais moqué sa dre. Il sait beaucoup de choses, Plutôt des ouvrages d’histoire, de lettres ?
manière de s’exprimer ou son un peu sur tout. Mais il a d’autres d’astronomie, de sciences et de Oui. De plus, l’idée de reconnaître Avait-il ce qu’on pourrait appeler
éloquence. qualités : une mémoire excep- droit public. Il n’aime pas la phi- l’existence d’un « empire des let- un « monde intérieur » ?
tionnelle, une extraordinaire ca- losophie, estimant que les philo- tres » à côté du sien ne lui plaisait On ne sait pas. Comme disait
Vous dites que sa culture pacité d’assimilation des raison- sophes ont joué un rôle délétère pas beaucoup. A fortiori si cet Nietzsche, les grands hommes, qui
n’était que « de surface ». nements les plus ardus et un dans la surenchère révolution- autre « empereur » devait être une sont tout action, gardent les lèvres
C’était celle d’un autodidacte ? esprit incisif, de l’intuition, du naire. Il a été fort marqué par la impératrice. On sait combien il cousues sur leur vie intérieure. De
Oui, il avait lu dans le désordre. bon sens. Jamais il ne sera ridicu- sauvagerie des massacres du s’est montré peu aimable avec plus, Napoléon vivait à une
épomeL’école, à l’époque, instruit peu le au Conseil d’État, frappant les 10 août 1792. Lui qui avait voué un M de Staël, trop bas-bleu à ses que très différente de la nôtre dans
(évidemment plus que celle juristes par une connaissance des culte à Rousseau dans son adoles- yeux, trop peu conforme à son laquelle, même si Rousseau avait
d’aujourd’hui) ; elle donne plutôt questions traitées qu’il venait cence dira qu’il avait compris, au idéal féminin, et surtout véritable écrit ses Confessions, le déballage
le goût de s’instruire. Le duc pourtant d’acquérir grâce aux le- spectacle des émeutes de la Révo- poison. intime n’était pas très bien vu. Il
d’Aiguillon dit à son fils quand il çons de Cambacérès. Si l’on ex- lution, plus tard en Égypte, que la faut donc laisser au personnage sa
sort du collège : « Vos classes sont cepte ses auteurs de chevet, Plu- « bonté naturelle de l’homme » Simon Leys prétend part de mystère. Mais s’il existe
finies, vos études commencent. » tarque ou Corneille, je me était une légende propagée par qu’il serait « incapable une possibilité, même mince,
Napoléon n’est pas issu d’un mi- demande s’il a jamais lu un livre des philosophes à ses yeux rê- de contemplation ». d’accéder à la vérité de Napoléon,
lieu aristocratique et cultivé. en entier. Il jetait au feu les ro- veurs et séditieux. Mais cette C’est exact. Cet homme était en- c’est sa correspondance qui le
Mais il a la passion de s’instruire. mans après quelques pages. Il en aversion pour les philosophes ne tièrement tourné vers l’action. permet : elle est comme une
fenêIl achète les livres que son peu savait assez pour les juger et en s’étendait pas aux littérateurs et Pour lui, vivre, c’est faire, agir. Si tre ouverte, ou plutôt entrouverte,
d’argent lui permet de s’offrir, il parler. aux savants. on ne monte pas, on descend, si on sur son âme. ■
De Gaulle, de la romance aux « Mémoires de guerre »L’alliance du sceptre et des lettres
- il était il y a quelques semaines aux aisée. Avec la verve qu’on lui le grand orgue, on se croirait à No- convenu et ne laissait présager qu’unPAUL FRANÇOIS PAOLI
Vernelles, la maison de l’écrivain connaît, Tillinac porte un jugement tre-Dame lors d’un décès princier, il y prosateur du dimanche ».
bâtie au bord de la Loire - établit la E GAULLE fut-il un admiratif mais aussi lucide sur le ta- a du Bossuet dans son regard sur les Parmi les écrivains qui l’ont
inforce de son attachement. En re- DICTIONNAIRE grand écrivain ? La lent de prosateur du Général qui at- cryptes de l’âme humaine ». fluencé, outre Barrès et Péguy, de
mettant personnellement le ruban AMOUREUX question fut passionné- teint son sommet dans Mémoires de Lyrisme gothique : on ne saurait Gaulle aime particulièrement Vigny
DU GÉNÉRALrouge de la légion d’honneur à Mi- ment discutée, car de guerre paru chez Plon, en pleine tra- mieux dire tant l’influence romanti- et Chateaubriand. Si le général avait
De Denis Tillinac, chel Houellebecq, dont il sait pour- DGaulle eut en littératu- versée du désert. « Les Mémoires de que mâtine l’inspiration classique du dû fuir sur une île déserte avec un
liPlon,tant qu’il n’est pas l’un de ses plus re, bien souvent, les mêmes détrac- guerre sont son chef-d’œuvre littérai- grand lecteur de Corneille et de Ra- vre et un seul, ce sont les Mémoires
460 p., 25 €.ardents partisans, Emmanuel Ma- teurs qu’en politique. Un des cas les re, une chevauchée fantastique (…) sur cine que fut de Gaulle. Celui-ci, rap- d’outre-tombe qu’il aurait emportés,
cron n’était pas mécontent de plus célèbres fut celui de Jacques les terres de l’Histoire qu’il va traver- pelle Tillinac, a toujours voulu écri- laisse entendre Tillinac. « On repère
s’inscrire dans la grande tradition Laurent qui dans son Histoire égoïs- ser tel un feu de brousse », écrit Tilli- dans le bureau du général, à Colombey,
française du chef de l’État seul à te, paru en 1976 à la Table ronde, nac qui cite un extrait du célèbre les volumes de ce livre polyphonique où
Adolescent, seul face au grand écrivain : s’en prend au style de De Gaulle dans portrait que de Gaulle a fait de Stali- les temps s’imbriquent, les événements
Louis XIV face au cardinal de Retz, ces termes : ne : « Pendant les quelque quinze heu- “ se télescopent, les personnages com-il a pondu une courte
Bonaparte face à Chateaubriand, « Si de Gaulle peut faire illusion res que durèrent mes entretiens avec paraissent puis se perdent dans le comédie drolatique et
Napoléon III face à Victor Hugo, le dans ses Mémoires où il soigne sa lan- Staline, j’aperçus sa politique, gran- néant. Chateaubriand sonne le glas de
cynique, des poèmesgénéral de Gaulle face à Jean-Paul gue et s’enhardit parfois jusqu’à pasti- diose et dissimulée. Communiste ha- l’ancien monde, prophétise le
noueSartre. Toute une histoire. ■ cher des écrivains du XVII et du billé en maréchal, dictateur tapi dans DENIS TILLINAC veau… et à la Providence de Dieu ! »”
eXVIII , réussissant même un portrait sa ruse, conquérant à l’air bonhomme, Tillinac rappelle aussi que de
À lire : de Staline, le style naturel de De Gaulle il s’appliquait à donner le change. re. « Adolescent, il a pondu une Gaulle pouvait être très drôle. En
té« Dans la bibliothèque est endimanché jusqu’au ridicule ». Mais, si âpre était sa passion qu’elle courte comédie drolatique et cynique, moigne ce trait d’esprit concernant
de nos présidents », Une ironie que partagera Jean-Fran- transparaissait souvent, non sans une des poèmes et le récit d’une guerre Albert Lebrun, dernier président de
esous la direction çois Revel qui, lui aussi, raillera le sorte de charme ténébreux. » imaginaire, franco-allemande déjà, la III République : « Au fond, comme
d’Étienne de Montety, style du Général… C’est dire si la tâ- Tillinac commente longuement où un certain général de Gaulle com- chef de l’État, deux choses lui avaient
Tallandier, che de Tillinac dans son Dictionnaire son style : « En de certains moments, mande ses armées. Il s’essaya aussi à manqué : qu’il fut un chef,qu’il y eût
192 p., 17,90 €. amoureux du Général n’était pas si son lyrisme “gothique” fait résonner la romance amoureuse. C’était un État.» ■
Ajeudi 13 février 2020 LE FIGARO
4 EN TOUTES fera sa réapparition aux éditions Noir sur La Bretagne de Le Clézio
Blanc, le 5 mars. Le 12 mars, Gallimard publiera deux contes de Leconfidences
L’auteur des Livres que je n’ai pas Clézio, Chanson bretonne suivi de L’Enfant et la
écrits et des Antigones imagine un Guerre. Un volume qu’il présente ainsi : « J’ai écrit
Hitler revu par George Steiner Adolf Hitler ayant fui son bunker à ces deux contes non comme des souvenirs
Le grand critique et essayiste George Steiner, Berlin en 1945, pour se réfugier dans la d’enfance, mais comme une douleur sourde
disparu la semaine dernière, avait écrit quel- jungle amazonienne, alors qu’il est tra- dans mon âme, parce que le monde a changé, et
ques fictions, parmi lesquelles Le Transport de qué par des chasseurs de nazis. Au- que je ne puis rien faire d’autre que d’essayer de
A. H. (The Portage to San Cristobal of A. H., paru delà de la fiction et de l’uchronie, Steiner le faire renaître comme je l’aimais », après avoirCRITIQUE en 1981). Traduit en français chez Julliard/L’Âge pose des questions essentielles sur le mal, confié : « La Bretagne est dans mon cœur. Je la
d’Homme, ce thriller envoûtant et métaphysique le totalitarisme, la Shoah et l’État d’Israël. connais par toutes les fibres de mon esprit. »littéraire
Il faut trembler pour grandirAVANT LA LONGUE
FLAMME ROUGE
De Guillaume Sire, GUILLAUME SIRE De New York à Phnom Penh, l’histoire incroyable d’un Cambodgien à la recherche des siens.Calmann-Lévy,
336 p., 19,50 €.
une famille catholique : un père Commence alors la deuxième vie devenir un charnier, mais il persiste ge des médecins, des infirmières et LAURENCE CARACALLA
fonctionnaire, une mère professeur de Saravouth, celle où il décide de encore et encore à fouiller, interro- des prêtres restés au Cambodge
L LUI avait promis : il écrirait de français, et une petite sœur Da- partir à la recherche des siens. In- ger, et à tenter de retourner là où pour soigner - et sauver parfois -
un livre sur son histoire. ria, surdouée et fantasque. Nous lassablement, malgré les risques ses parents sont peut-être revenus : des habitants condamnés à une
Guillaume Sire a donc tenu sommes en 1971, il a 11 ans et s’est immenses, la violence inouïe des chez eux. mort certaine. Il dit aussi
l’obstinaparole. Comment faire autre- inventé un « royaume intérieur », un soldats sanguinaires de tous bords, tion d’un gamin, sa solitude, sa
Des habitants condamnés Iment lorsqu’on rencontre, par pays imaginaire très subtil dans le- malgré les kilomètres à parcourir, il culpabilité d’être en vie. Saravouth,
à une mort certainehasard, à New York, un Cambod- quel il s’évade. Car le monde exté- n’abandonne pas : il doit retrouver comme des milliers d’autres
laissésgien étrange et magnifique, éblouis- rieur est moins radieux : la guerre ses parents et sa sœur. Jamais il ne « Il faut trembler pour grandir », lui pour-compte, ne se remettra sans
sant SDF gagnant sa vie comme il le civile fait rage et risque de ne pas les croit au pire, jamais il ne les imagine lançait sa mère. Ce vers de René doute jamais de ce cauchemar-là.
peut et avec ce qui lui reste : un ta- épargner. Mais Saravouth ne veut morts, ils sont quelque part et sont Char ne quitte pas Saravouth. Ne Reste pour ce héros magnifique le
lent hors du commun pour le jeu pas y croire et écoute avec passion eux aussi à sa recherche. La quête quitte pas non plus le lecteur. Car souvenir tenace des livres lus
presd’échecs. Il joue avec les passants, sa mère lui lire L’Odyssée, Peter Pan de ce garçon serre le cœur : parce avec ce roman saisissant, et malgré que cinquante ans plus tôt.
Aujourgagne à tous les coups et empoche ou les poèmes de René Char. Une qu’elle est irréaliste et parce que, l’horreur, poétique, Guillaume Sire d’hui à Union Square, lorsqu’on
quelques dollars. Et puis, il se confie atmosphère idyllique qui n’a que soudain, on veut y croire. Sara- a réussi à mener à bien son projet en croise le regard de Saravouth, celui
sur sa vie. Une vie inimaginable qui trop duré : la famille Inn est arrêtée. vouth grandit bien trop vite et a relatant à hauteur d’enfant ce que pour qui subsistent tant de
quesméritait ô combien d’être racontée. L’enfant est retrouvé, inanimé, par tous les courages. Il regarde son l’homme a fait de pire : rendre in- tions sans réponses, il interroge
imElle commence à Phnom Penh. Le une vieille femme au milieu de nulle pays si beau, celui dont il aimait fernal le destin d’un petit garçon et manquablement : « Avez-vous lu
jeune Saravouth Inn y grandit dans part. Mais où est donc sa famille ? tant les odeurs, les fleurs, les fruits, celui d’un pays. Il rappelle le coura- L’Odyssée ? » ■
Présence réelle à Turin
EUGÈNE GREEN Comment
agir pour changer le monde ?
Dialogue entre jeunes marxistes
et jeunes mystiques.
ASTRID DE LARMINAT
adelarminat@lefigaro.fr
MOINES
ET CHEVALIERS
L EN VA de certaines œuvresD’Eugène Green,
comme des personnes dontÉditions du Rocher,
la beauté échappe aux ca-190 p., 18,90 €.
nons habituels mais les sur-I passe par un charme
indéfinissable. C’est le cas de ce roman
d’Eugène Green où son art accordé
à son âme trouve son
accomplissement. L’action, le style, les
dialogues, tout y est épuré et enveloppé
de calme. Les personnages sont ce
qu’ils font et ce qu’ils disent. Cette
Eugène Green est également un grand cinéaste. On retrouve dans ce roman l’atmosphère de ses films (ici, La sapienza, sorti en 2014). manière de nommer et de montrer
les choses sans précaution de
vraisemblance et de bienséance est si plus longue que le jour, mais Eugè- vissante ouvrière qui partage sa a des circonstances atténuantes : en son temps a parlé à la femme
audacieuse qu’elle désarme nos ne Green a le don du clair-obscur : couche et prépare ses repas pen- des parents bourgeois dans l’âme et adultère, à Zachée, au bon larron.
préjugés. Et nous acceptons d’en- dans une atmosphère nocturne, un dant qu’il fomente un attentat. Il y a une sœur engoncée dans un catho- « À quoi bon sauver un salaud ? »,
trer dans une vraisemblance et une sourire sur un visage fait de la lu- aussi Orlando, un jeune aristocrate, licisme hystérique. demande Luciano. Pour apporter la
bienséance supérieures, dans un mière. Les scènes se déroulent sou- Au travers des événements qui paix à tous, répond Virgilio : car si
monde où l’ordinaire et l’extraor- vent dans des bars branchés, où les vont réunir ces personnages, Eugè- cet homme était condamné par la Seul l’amour peut dinaire se tutoient comme de personnages, des jeunes gens en ne Green chuchote sa conviction justice sans être libéré du mal
intévieilles connaissances. Pourtant les majorité, se rencontrent et discu- changer la société. que le dogmatisme intellectuel, rieur qui l’enchaîne, le mal ne
sepersonnages sont nos contempo- tent. Virgilio et Luciano, issus d’un qu’il soit religieux, capitaliste ou li- rait pas éradiqué du monde.Et ce n’est pas
rains et l’action se déroule dans une milieu modeste, ont sympathisé sur bertaire, est dangereux : aucune Au fil des pages, avec douceur etune rêverie
ville européenne, Turin. En Italie les bancs de la faculté de lettres. idéologie ne peut améliorer la une folle sagesse, il est question
donc, ce qui n’est pas un hasard. Virgilio va à la messe tous les ma- condition de l’homme. Seul aussi de sexualité et de chasteté, de
Dans ce pays, le catholicisme est tins. Il partage cette particularité doux et digne mais un peu perdu, l’amour peut changer la société. Et prière et de Présence, de foi et
encore une langue commune dans avec un autre très beau personna- qui sort avec une étudiante en ce n’est pas une rêverie. Il va mon- d’art, d’éternité et de purgatoire. Et
laquelle se coule naturellement le ge, Tassoni, père de famille et ban- sciences commerciales, une pré- trer comment l’amour opère. de la vie qui a un sens : car chacun,
léger souffle surnaturel qu’Eugène quier. Norberto, fils de bourgeois, cieuse ridicule qui ponctue chacune Car Virgilio va risquer sa vie pour qu’il soit banquier ou poète, fils de
Green introduit dans le roman. couvé par sa mère, est étudiant en de ses phrases d’un mot d’améri- tenter de sauver un meurtrier, noble ou de paysan, a un destin qui
Le récit commence début no- sciences politiques, marxiste et ré- cain. Norberto, le fils à maman membre d’un club sataniste, qui a lui est propre et peut devenir moine
vembre et s’achève le dimanche de volutionnaire. Dragueur impéni- macho et gauchiste, est également pris la fuite. Sauver au sens mysti- ou chevalier en vivant incognito
ePâques, une saison où la nuit est tent, il a mis le grappin sur une ra- ridicule mais de façon tragique. Et il que. En lui parlant comme le Christ dans l’Europe du XXI siècle. ■
L’étonnante aventure de Harpo MarxHARPO
De Fabio Viscogliosi,
Actes Sud, FABIO VISCOGLIOSI En 1933, le comique américain disparut des radars après un accident de la route en France.176 p., 18 €.
slow, ce dernier s’en empare à la bord d’un nouveau paquebot, tout de même ! Commence la lente ker et Robert Benchley, se font unALEXANDRE FILLON
fin de l’année 1933. comme il aurait dû le faire. Allez dérive, l’errance dans la campa- sang d’encre. Mandatée pour
meL’ÉCRAN, il ne parlait Sur une route française, la dépar- savoir pourquoi, il se rend à Paris, gne ardéchoise d’un vagabond en ner l’enquête et le retrouver au
jamais. Avec ses frè- tementale 104, à la hauteur du lieu- y achète une Citroën 5CV carros- liberté chez qui la vue précède les plus vite, l’agence Pinkerton
sollires Groucho, Zeppo et dit La Charrière, alors qu’il roule à sée en torpédo de couleur bleu sens. « Roi des écouteurs », Harpo cite l’un de ses agents de l’autre
Chico, Harpo Marx la vitesse raisonnable de 60 km/h, pâle et prend la direction du Sud, est l’interlocuteur idéal « à qui côté de l’Atlantique. Le détective
était un parfait Harpo dérape et échappe à la mort en procédant à divers arrêts. confier ses affres, ses doutes ou ses Dufresne se sait piètre enquêteurÀ
champion de l’improvisation. dans un accident de voiture. Âgé de Avant le coup de volant qui l’en- réflexions ». Les rencontres de ha- mais peut compter sur sa bonne
Docile et doux, il pratiquait la 45 ans, le comédien a été le premier voie dans le décor et à l’hôpital de sard ne vont pas manquer et étoile. Lui aussi semble aimer se
harpe, parlait un anglais truffé de artiste américain à se produire en Privas, dans le lit numéro 3 d’une l’aider à se refaire une santé. Tout laisser porter. Ce qui donne parfois
mots yiddish et déployait une Russie. Six semaines durant, son chambre collective. Les médecins en lui permettant de découvrir les de bons résultats…
frénésie pas possible, à l’écran ou expédition dans l’Est a rencontré diagnostiquent une amnésie ré- plaisirs procurés par le chou farci, Minutieux conteur, Fabio
Vissur les scènes de théâtre. un franc succès. Notre homme a trograde. Harpo ignore où et qui il le mâcon et la vie rurale. cogliosi tire le meilleur parti
Harpo, le voici au cœur du nou- quitté Moscou à bord d’un train ex- est. Une nouvelle fois, il va pren- d’une parenthèse de près de
quaUn sang d’encreveau livre de Fabio Viscogliosi. press, vêtu du long manteau de dre la tangente. Avec une patte tre mois qui montre qu’on peut se
Auteur, compositeur et interprète, fourrure qu’il s’est offert avec le folle et la tête bandée, il s’en va N’allez pas croire que son absence perdre pour mieux se retrouver.
illustrateur et écrivain remarqué chapeau et les gants assortis. par les routes. Sans but précis. non signalée ne perturbe personne Son odyssée miniature sur les
avec Je suis pour tout ce qui aide à Au Havre, le 6 décembre, il On le dit certes « débrouillard, à New York ! Sa famille et ses amis routes de France est un petit bijou
traverser la nuit et Apologie du n’embarque pas pour New York à astucieux comme pas deux », mais de l’Algonquin, dont Dorothy Par- littéraire. ■
A
BERTRAND GUAY/AFP
BODEGA FILMSLE FIGARO jeudi 13 février 2020
5Les hantises l’Europe orientale avec l’étrange culture de masse, après sa Litté- lente idée de réunir en un
voluhistoire des frères Abalakov, rature sans idéal, qui avait fait me les principaux textes d’An- de Drago JancarÇÀ deux alpinistes russes victimes grand bruit. Une nouvelle façon dré Suarès inspirés par Chef de file de la littérature
slodes purges staliniennes. Alpinis- de dénoncer « la primauté du l’Antiquité, puisés dans ses arti- vène, Drago Jancar (72 ans)
putes de Staline sera publié le sujet sur l’œuvre même ». La cles et quelques ouvrages bliera le 5 mars La Fuite extra-&LÀ
25 mars, chez Stock. Passion d’Orphée paraîtra chez (Temples grecs maisons des ordinaire de Johan Ot, chez
Les sommets soviétiques Grasset le 11 mars. dieux, Xénies…) Après la publi- Buchet Chastel. L’histoire d’un
de Cédric Gras Philippe Vilain et Orphée cation de nombreux inédits homme déraciné, hanté par un
Auteur de L’Hiver aux trousses L’Antiquité Le romancier porte un nouveau chez Bartillat, voici l’occasion de passé violent marqué par la ré- CRITIQUEet de Saisons du voyage, Cédric regard sur la littérature françai- selon André Suarès (re)découvrir cet écrivain si sin- pression sociale et l’étouffement
Gras poursuit son exploration de se d’aujourd’hui, à l’heure de la Honoré Champion a eu l’excel- gulier. des individus. littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESLe monde est un théâtre
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
DANIEL Quand les bibelots KEHLMANN
La guerre tremblent
de Trente Ans
ANS le Wisconsin, paysages, la neige qui tombe,vue à travers les villes portent un vol d’oiseaux migrateurs,
des noms d’acteurs une récolte compliquée. Lesles yeux d’un hollywoodiens. tourments de ses personnagesDBienvenue à Red- ont la même ampleur. Cela sebouffon espiègle. ford. La prospérité n’est plus ce déchire, implore un dieu auquel
qu’elle était. Dans le centre, les on ne croit pas forcément. La
magasins ont fermé. Lyle est à vie d’un enfant est en jeu.
la retraite. Après avoir travaillé Le roman grouille de moments
ASTRID ÉLIARD dans l’électroménager, il aide singuliers, est bercé par des
désormais des voi- chansons populaires.
A-T-IL quelque sins à vendre des My Favorite Things
chose qui vaille la fruits et légumes (on par John Coltrane
peine d’être sauvé, conseille leurs pom- constitue un excel-« quand la guerre mes au goût sans pa- lent antidote au cha-Y dure depuis si long- reil). Avec sa femme grin. Quelqu’un se
temps que le souvenir de la paix s’est Peg, ils forment un souvient que Hey
perdu, quand des nuages noirs de couple exemplaire. Jude tournait sur le
mouches bourdonnent au-dessus de Juste ce qu’il faut de pick-up à son
macharniers d’enfants, quand ceux qui disputes, la bonne riage. La lecture de
ne sont pas encore morts pataugent dose de confiance. John McPhee permet
dans la boue, quand, comme s’il n’y Le dimanche, Lyle de lutter contre
l’inavait pas suffisamment de cadavres va à l’église. On ne somnie. Sinon, il y a
comme ça, les places des villages peut pas dire que sa Willa Cather. Butler
sont hérissées de gibets, quand les foi soit brûlante. Ac- est généreux : il offre Le roman«forêts sont calcinées, quand des rois compagner Peg lui des livres à ses héros.
grouille desans couronne baptisent le salon de semble normal. Ja- À son public, il
prémoments leur pauvre demeure “salle du trô- dis, ils ont perdu leur sente des chapitres
ne” ? » Oui, il y a bel et bien quelque bébé à 9 mois. Trois soufflants, comme cesinguliers,
chose à préserver de cette humani- ans plus tard, ils ont naufrage au large de
est bercé té malade, nous dit Daniel Kehl- adopté Shiloh, qui a l’Alaska où des
bapar des mann par l’entremise de Tyll Ules- un fils, Isaac. Tout le leines firent soudain
piègle : le théâtre, la danse et la monde vit sous le leur apparition,chansons
poésie, car là est l’essence du mon- même toit. Entre comme une sorte de
populaires. de. eux, il y a eu des miracle. Il sait aussi
« My Tyll Ulespiègle – son nom a hauts et des bas. reproduire le bruit
donné « espiègle » en français - Lyle a un ami atteint d’un train qui faitFavorite
est un héros populaire allemand, d’un cancer en phase trembler les bibelots
Things »un saltimbanque qui promenait terminale. Les radios sur les étagères,
vipar John partout son miroir pour révéler les ne laissent guère brer les bouteilles
travers de ses contemporains. Da- d’espoir : « On dirait dans le frigo. Il n’estColtrane
eSous la plume de Daniel Kehlmann, Tyll Ulespiègle traverse le conflit qui a déchiré l’Europe au XVII siècle. niel Kehlmann s’en est emparé. Il qu’on m’a renversé pas simple d’écouter
constitue Illustration de Jean Chieze (1949). RUE DES ARCHIVES/LEEMAGElui a fait enjamber quelques siècles un sachet de M&M’s « la cadence
métroun pour le plonger dans la guerre de sur la poitrine. Sauf nomique de
l’AmériTrente Ans. Ce n’est pas par ses Elizabeth Stuart. La guerre de te-musicien Paul Fleming, dans les qu’ils sont tous de la que rurale à la nuitexcellent
yeux, petits, perçants, vilains, que Trente Ans, Kehlmann, qui se bala- rêveries égyptiennes d’Athanasius même couleur merdi- tombée ». Les
derLE ROMAN DE antidoteKehlmann nous raconte le conflit, de dedans avec autant de légèreté, Kircher. Ce sont des hommes qui que. » Le malade a nières pages sont unTYLL ULESPIÈGLE au car Tyll est trop occupé à tendre d’humour et d’agilité que Tyll sur conversent en latin ou en français deux vieilles Ford morceau d’antholo-De Daniel Kehlmann,
des cordes entre les maisons pour son fil, nous la fait vivre à travers mais s’obligent à écrire leurs vers Mustang dans son gie. La tentation esttraduit de l’allemand chagrin»grimper dessus ou à jongler avec des figures historiques : la belle Liz, en allemand – quand bien même la garage. Un jour, il grande de les lire àpar Juliette Aubert,
edes pierres, ce qui ne manque ja- prête à abdiquer toutes les couron- poésie, au XVII siècle, est inimagi- faudra songer à les réparer. haute voix. Il est donc conseilléActes Sud,
mais de faire pleuvoir les pièces. nes pour retourner au théâtre en nable dans cette langue. La guerre 406 p., 23 €. Shiloh a la drôle d’idée d’entrer de ne pas ouvrir Le Petit-Fils
Sur les champs de bataille, les bal- Angleterre ; son époux, Frédéric V, ruine les peuples, c’est vrai, mais dans une sorte de secte. Le pré- dans le métro. De deux choses
les le contournent miraculeuse- le roi d’hiver, qui ne régna qu’une pas les esprits, ni la culture, tant dicateur ne la laisse pas insen- l’une : ou les passagers viseront
ment et, sur les chemins, la faim et saison dans son palais en Bohême. que des savants et des artistes ar- sible. Il prêche dans un ancien un index sur leur tempe, ou ils
le froid n’ont pas de prise sur lui. On croise aussi toute une galerie de pentent le monde. cinéma et pense qu’Isaac a des rateront leur station.
Pour Tyll, la guerre est un songe, savants, qui nous rappellent les Le roman de Kehlmann s’ouvre pouvoirs de guérisseur. Lyle ne
un motif pour divertir les rois dont fous de science des Arpenteurs du sur une saynète que Tyll joue avec voit pas ça d’un très bon œil. La
LE PETIT-FILS il est le bouffon. Elle ne peut être monde, le roman qui a rendu célè- Nele, sa comparse, dans une char- famille va connaître des
tempêDe Nickolas Butler,une menace pour les êtres de lé- bre Daniel Kehlmann. rette. On reconnaît la fin de Roméo tes. Les larmes coulent. La
maigende tels que lui. et Juliette. C’est une chose étrange son résonne de hurlements et traduit de l’anglais (États-Unis)
Savants et artistes par Mireille Vignol,« Sais-tu ce qui est encore mieux ? - mais tellement belle et puissante ! d’incompréhension. Nickolas
Stock, Encore mieux que de mourir en Pour qui cherche « l’esprit euro- - que d’imaginer les vers de Sha- Butler sonde les cœurs et les
348 p., 22 €.paix ? (…) Ne pas mourir, petite péen », il est très certainement là, kespeare voleter dans les airs et âmes. Il a le don de décrire les
Liz. » Ainsi parle-t-il à la grande dans les paroles du médecin-poè- essaimer par-delà les charniers. ■
Deux femmes en cavale
MESHA MAREN Après dix-huit ans de prison, une jeune Américaine rêve de refaire sa vie
dans les Appalaches, mais ne parvient pas à rompre avec son passé trouble.
tation ont transformée, blottie dans et absolument irrésistible. Comme qui détruisent la région et polluentCLAIRE CONRUYT
cconruyt@lefigaro.fr les collines des Appalaches, en Vir- Jodi autrefois, elle est en cavale. l’eau ; aux crapules qui font
fortuSUGAR RUN ginie-Occidentale. Loin du monde, Accompagnée de ses trois enfants, ne sur le dos des plus fragiles en
De Mesha Maren,
OURQUOI a-t-elle elle fera de ce repaire un refuge. dont elle n’a pas obtenu la garde, distribuant de la méthamphétami-traduit de l’anglais
tiré ? Il y a dix-huit ans, Mais avant, il lui faut opérer un dé- elle convoite un nouveau départ. ne ou de l’héroïne. (États-Unis)
la vie de Jodi s’est arrê- tour. Une promesse d’enfance L’abri que lui propose Jodi tombe à Le récit alterne entre 1989,par Juliane Nivelt,
tée. Une sombre histoi- l’oblige à faire un saut dans le pas- point nommé. L’étrange famille l’année des crimes et des heuresGallmeister, P re, de celles qui « com- sé. La voilà qui refuse d’avancer, recomposée prend la route, vers la passées aux côtés de Paula dans384 p., 23,60 €.
portent tous les ingrédients sulfureux paralysée à l’idée d’avoir à nouveau terre des origines. de lugubres casinos, et 2007, le
dont sont friands les journaux ». La « été balancée dans ce monde » qui temps de la reconstruction. Une
Entre champs et casinosjeune femme, alors adolescente, se ne se souvient d’elle que pour une juxtaposition habile et
troublantrouvait dans un hôtel, un revolver affaire de « kidnapping, de violence La vie à laquelle s’attendait Jodi est te, tant elle expose les faiblesses
à la main. Le canon rivé sur une et de sexe ». Jodi préfère revenir à un fantasme. Le rêve naïf d’une de Jodi, qui, décidément,
n’apbien cruelle amante. Le coup est ce qu’elle connaît. Faire comme si existence champêtre, passée à éle- prend pas de ses erreurs. À croire
parti. Ce fut rapide, insensé, bru- rien n’avait changé. « La liberté, ver des poules ou des veaux, à par- que la vie était trop grande,
tal. Son existence lui échappe. Jodi c’était comme plonger dans l’océan, courir les falaises grandioses et se qu’elle offrait trop de
possibiline maîtrisera jamais son destin. ou remonter à la surface, plutôt. Elle baigner dans la rivière, et tout tés. Mesha Maren nous entraîne
Après avoir passé la moitié de sa avait entendu dire qu’on pouvait en cela, aux côtés de Miranda et de ses dans le récit haletant, parfois
Mesha Maren nous entraîne dans le vie en prison, la voilà enfin libre. mourir, de remonter trop vite. Quel- garçons. Qu’est-elle allée imagi- exaltant, d’une femme dominée
récit haletant d’une femme dominée Un bout de terrain, appartenant que chose contaminait votre sang. » ner ? L’Amérique a changé. Plus par un immense besoin d’amour.
autrefois à sa grand-mère, l’attend. Sur le chemin, elle rencontre que jamais, la terre appartient aux Sugar Run est un remarquable par un immense besoin d’amour.
NATALIA WEEDY/GALLMEISTERUne cabane que le temps et la végé- Miranda. Elle est belle, irréfléchie plus forts. Aux compagnies de gaz premier roman. ■
Ajeudi 13 février 2020 LE FIGARO
6
Sandrine Bonnaire, voix du Printemps des poètesON EN
eLa 22 édition du Printemps des de son absence, aurait pu être Gallimard » sortira un recueil d’An- événements auront lieu en France parle
poètes se tiendra du 7 au 23 mars. Ècelui d’un recueil. Le 10 mars, drée Chédid préfacé par son petit- (voir printempsdespoetes.com).
Cette édition a pour thème le cou- une soirée de lectures se tiendra fils Matthieu, et Bruno Doucey Le 8 mars, par exemple, à
l’Athérage et sera portée par la voix de en sa présence au Bataclan. À l’oc- éditera une anthologie, Pour une née Théâtre Louis-Jouvet
(PaE eLA 22 ÉDITION DU PRINTEMPS Sandrine Bonnaire. L’actrice est casion de la manifestation, une an- poignée de ciel, préfacée par Na- ris 9 ) , Marina Hands et
GuillauDES POÈTES SE TIENDRA une grande lectrice de poésie thologie sera publiée, Nous, avec le thacha Appanah. D’autres éditeurs me Gallienne diront des poèmes
DU 7 AU 23 MARS, DOCUMENT contemporaine. Le titre de son poème comme seul courage (Cas- profitent du festival pour publier d’Alicia Gallienne. AVEC LE COURAGE POUR THÈME
ET L’ACTRICE COMME MARRAINE. premier long-métrage, J’enrage tor Astral). La collection « Poésie/ leurs grands poètes. De nombreux M. A.littéraire
Giraudoux, le nec plus ultra de l’esprit françaisGIRAUDOUX,
L’HUMANISME
RÉPUBLICAIN ESSAI Avec finesse et distance, André Job analyse la cabale dont l’écrivain fut l’objet à partir des années 1960. À L’ÉPREUVE,
D’André Job,
collection « Bien droite collaborationniste ne s’y est ton moqueur, en effet déplaisant, la de Gaulle, qui avait fasciné Blanchot des puissances du mal, les présup-ASTRID DE LARMINAT
Commun », Michalon, pas trompée. Quand Giraudoux saleté des immigrés ashkénazes aussi bien que les cinéastes de la pose, est bâti sur elles, et en est le
120 p., 12€ E 29 SEPTEMBRE 1939, mourut en janvier 1944, Je suis par- suffisait-elle, malgré ses écrits ul- Nouvelle Vague, est devenu brus- seul antidote. » Il désespérait de
Jean Giraudoux déclarait tout l’accusa d’avoir été « le ministre térieurs qui le dédouanent, à en fai- quement suspect à la fin des années l’humanité mais croyait en chaque
à la radio à propos de de la Propagande du gang juif ». Ap- re un antisémite acharné ? Quant à 1960 : à l’heure où triomphait l’ab- homme. André Job convoque
Lévil’Allemagne : « Il n’y a prenant sa mort, ses amis Aragon et son attitude pendant la guerre, surde et où fascinait la “barbarie” de nas pour l’expliquer. Lplus qu’un peuple d’escla- Claude Roy ont même supposé qu’il n’est-elle pas comparable à celle de Céline, l’humanisme douloureux et Procédant par fulgurances et
paves que l’on nourrit d’espoir et d’or- avait été empoisonné par la Gesta- Camus, Mauriac, Colette, Sartre, délicat de Giraudoux dérangeait. » radoxes, cherchant toujours à
gueil et qui ne voit pas que son chef, po. Le 21 décembre 1945, la premiè- Beauvoir ? Hostiles aux Allemands, C’est donc au moment où l’on a concilier les contraires - patrie et
en prétendant le mener à la domina- re de La Folle de Chaillot eut lieu ils composèrent avec la censure et commencé à distinguer l’auteur de universel, raison et sensibilité,
nation du monde, ne le conduit qu’à la pour le « gala des résistants de continuèrent de publier. Bagatelles de l’auteur de Voyage au ture et civilisation -, il était trop
luplus abominable dégradation de l’es- 1940 » en présence du général de bout de la nuit qu’on a cloué au pilo- cide et libre pour être un idéologue.
Mélancolique, fantasqueprit et de l’honneur humain. » Une Gaulle. Malgré cela, Giraudoux pas- ri Giraudoux. Cette époque, hyp- Au fond, le républicain Giraudoux
et extravagantsemaine après, celui qui fut com- se pour avoir été un collabo, voire notisée par le Mal, voyait en lui un était un mystique, orphelin de
relimissaire général à l’information du un « ami de Hitler », ou un « minis- André Job, qui dirigea le Diction- esprit léger, trop français et fantai- gion. André Job évoque d’ailleurs
gouvernement de Daladier de juillet tre de la propagande de Vichy », naire Jean Giraudoux paru il y a siste, un idéaliste naïf. C’est mé- des ressemblances avec Péguy. ■
1939 à mars 1940, dénonçait l’anti- comme l’écrivit Pierre Bergé dans deux ans, publie maintenant un connaître Giraudoux, si
mélancolisémitisme nazi. À propos de Hitler, l’album Cocteau de la « Pléiade » (1). petit essai dans lequel il met à plat que, fantasque et extravagant (1) « Cahiers Jean Giraudoux »,
oqu’il qualifiait de « monstre » « dé- À quoi tient cette « giraldopho- le dossier Giraudoux et décrypte la plutôt que seulement fantaisiste, n 46, 2018 : « Giraudoux
moniaque », il avait dit en 1938 : « Il bie » ? Une conférence des années campagne de dénigrement dont il a qui écrivait : « L’esprit français, au dans la guerre : la Seconde Guerre
faudrait l’assassiner. » L’extrême 1930, où Giraudoux évoque sur un fait l’objet : « L’écrivain qu’admirait lieu d’être la négation ou l’ignorance mondiale », Classiques Garnier.
L’alchimiste
du voyage
FRÉDÉRIC JACQUES
TEMPLE Une belle anthologie
des poèmes du Montpelliérain
ami de Cendrars et Henry Miller.
THIERRY CLERMONT
tclermont@lefigaro.fr
LA CHASSE INFINIE
ET AUTRES POÈMES
EST un pur poè-De Frédéric Jacques
te, tout dévoué àTemple,
« Poésie/Gallimard », l’intuition
poéti369 p., 9,50 €. « que. » Le motC’ est de
Lawrence Durrell, et il s’adresse à son ami,
Frédéric Jacques Temple, qui fêtera
dans quelques mois ses 99 ans.
Réfugié à Sommières, peu connu du Entamée en 1945, l’œuvre poétique de Frédéric Jacques Temple est faite d’instantanés, de saynètes, de cartes postales, d’hommages et de paysages.
grand public, romancier, essayiste,
diariste, critique, traducteur, voya- est un homme de rencontres et de titres évocateurs s’enchaînent, se désert du Néguev, Saint-Péters- des lys de sable »). Et la mer qui bat,
geur au long cours, Temple est de carrefours, un homme formé à la rejoignent dans une sarabande bourg (où il a fêté ses 80 ans), le et la nuit qui palpite, dans une
procette rare race d’écrivains familiers guerre : à 22 ans il s’engage dans les étourdissante de lieux, d’îles, de Cap-Vert, Sao Paulo et Cuba. Et se au lyrisme enchanteur : « Ce que
des lointains et des décalages dans le Forces françaises libres, participe à frontières, de silhouettes : For- plus près de nous : Roscoff, Charle- dit le trou noir du ciel s’en va mourir
temps, discrets, fidèles en amitié, la campagne d’Italie, combat aux ghorn (dont Durrell préfacera ville, Le Mont-Saint-Michel, Aix, sur l’écume frileuse dans les
maréorfèvres du verbe. commandes d’un blindé Sherman à l’édition américaine), Profonds la mer d’Iroise, Collioure, Dublin cages de l’Histoire. »
Une première anthologie de ses Monte Cassino et prend part à la pays, Poèmes américains… (au pub Davy Byrne’s, si cher à Traducteur de Neal Cassady, de
poèmes avait paru il y a une tren- libération de la Villa Adriana. Se succèdent la campagne et les Joyce et son Bloom). Lawrence Durrell, des poèmes de
taine d’années chez Actes Sud. De- « vertes saulaies », ses « grands À propos de Cuba et de « l’esprit D.H. Lawrence, du Temps des
puis, le temps a passé et les vers se peupliers vétustes », les « loriots du rhum / ensorcelant », il écrit : assassins de Henry Miller,
amousont accumulés, ouvrant la voie à furtifs » et l’ombre sèche des fi- « Des végétaux repus, / des fleurs reux de Bach et de Monteverdi,Des végétaux repus,
ce superbe florilège concocté et guiers. Ailleurs, ce sont les aubes extravagantes, / un pélican limpide Temple excelle quand il aborde les“des fleurs extravagantes,
présenté par Claude Leroy, éditeur pépiantes, les gaillards d’avant, les / ramant dans le bleu délavé ». Et îles et les archipels. Ainsi à propos
un pélican limpide,de Blaise Cendrars dans la « Pléia- berges d’Europe et les « saints pai- c’est la guerre qui revient, avec « le de Venise : « Une pluie lente ondoie
de », qui voit à juste titre en Temple ramant dans le bleu sibles de Provence », « les regards staccato des mitrailleuses » (« Il fait sur le palus / que le soir peint de
un « alchimiste du voyage », qui fanés d’amoureux », les femmes froid, / et les croix gelaient sur les nacre et de plumage / pour le som-délavé
chante et célèbre la « profusion du aux « ardentes lueurs ». Les lieux : tombes, / nous allions boire au bord meil moiré de l’île / abîmée dans
FRÉDÉRIC JACQUES TEMPLE, ”monde ». Grenade, Brocéliande, Londres et des trous de bombes / et regarder les l’oublieux limon. / Du fond gazeuxÀ PROPOS DE CUBA
Cendrars, justement, que le poète son « sommeil de lumières », le Po- morts rire dans la terre blessée. / Un des vasières émergent / les
grenatif de Montpellier a côtoyé dès sa Entamée en 1945, son œuvre tomac, l’Arizona et Long Island vin épais remettait en question le nouilles nocturnes de l’été. »
jeunesse, tout comme un peu plus poétique est faite d’instantanés, de dans les pas de Walt Whitman, La monde »). Et l’enfance qui resurgit, À découvrir absolument, ce
poètard Henry Miller, Joseph Delteil, saynètes, de cartes postales, de Nouvelle-Orléans et son Old Ab- dans les vers de Dors, ombre douce te qui clame, face au vent et aux
Malaparte et Durrell, illustres et in- portraits au fusain infaillible, de sinthe Bar, Santa Fé (où « l’ocre (« Quand la nuit pénètre la mer / tourbillons de l’Histoire : « Je suis
transigeants membres de sa frater- croquis et d’esquisses, d’homma- bleuit le ciel »), Venise et les îles la- luisant de mille ardoises / ma mère un arbre voyageur / mes racines
nité spirituelle. C’est que Temple ges et de paysages. Les recueils aux gunaires, Québec et Rimouski, le est là / dans l’odeur des alyssons / et sont des amarres ». ■
Le tour du monde de la poésie francophone
LES PLUS BELLES
VOIX DE LA POÉSIE
que (Antilles, Caraïbes et Amérique René Depestre, Libre éloge de la thologie n’est-elle pas coiffée du l’avant-propos, Erik Orsenna ditFRANCOPHONE MOHAMMED AÏSSAOUI
maissaoui@lefigaro.frd’Emmanuel Maury, du Nord), au Moyen-Orient, en langue française, à celui de René titre Les plus belles voix de la poésie son enthousiasme : « N’oubliez
jaMichel de Maule, Asie… Pas une contrée ne manque, Philombe, L’homme qui te ressem- francophone. Ainsi, il nous donne mais que la vie est bien plus riche de
224 p., 20 €. OICI un joli tour du ce qui signifie, soit dit en passant, ble, ou, encore, de François Cheng, à lire les textes ciselés de Brel, possibles que vous ne pouvez
imagimonde auquel nous que la langue française est bien vi- « Qui accueille : Qui accueille s’en- d’Aznavour ou de Vigneault. Cha- ner. Telle est, exactement,
l’anthoconvie Emmanuel vante et présente partout. richit/ Qui exclut s’appauvrit/ Qui logie ici présente. (…) Chaque
poèMaury, écrivain et se- On retrouve avec plaisir des élève s’élève/ Qui abaisse s’abais- me est un nouveau regard. » Et
Chaque poème est V crétaire général ad- « grandes voix », comme des clas- se./ Qui oublie se délie/ Qui se sou- d’ajouter : « Pourquoi, mais
pourministratif de l’Assemblée parle- siques (Émile Verhaeren, Henri vient advient/ Qui vit de mort périt/ “ quoi ne pas ouvrir cette malle auxun nouveau regard
mentaire de la francophonie. Une Michaux, Andrée Chedid, Léon- Qui vit de vie sur-vit ». On trésors ? Pourquoi ne pas faire nô-ERIK ORSENNA ”balade au sein de la poésie de lan- Gontran Damas, Aimé Césaire, découvre également d’illustres tres toutes les vies qu’elle propose ?
gue française. Et quel voyage ! Léopold Sédar Senghor…), mais romanciers qui ont publié des Nous habitons ce magasin immense
L’ouvrage nous emmène en Euro- aussi de sacrées découvertes – c’est recueils de poésie, tels que Samuel que auteur est présenté en majesté, qu’est la francophonie. Pourquoi
pe, bien sûr, en Afrique (le conti- même la force de cette anthologie : Beckett, Assia Djebar ou Tahar Ben Maury semble aimer passionné- dédaignons-nous les cadeaux qu’il
nent où l’on parle le plus le fran- elle dit la richesse de la langue et de Jelloun… Enfin, Emmanuel Maury ment chacun d’entre eux. nous offre ? » Emmanuel Maury se
çais) et dans l’océan Indien, la recherche poétique. A ce propos, a eu raison d’aller fureter du côté La préface est signée d’Abdou révèle un merveilleux guide de ce
évidemment, mais aussi en Améri- jetez un coup d’œil au texte de de la chanson, après tout son an- Diouf, qui salue l’anthologie. Dans tour du monde en poésie. ■
A
JOHN FOLEY/OPALE/LEEMAGEDÉJÀ30000
EXEMPLAIRES
VENDUS
LE FIGARO jeudi 13 février 2020
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINEJ’ai écrit La Servante
Retrouvez sur Internet écarlate pour voir quel
la chronique
type de dictature pourrait « Langue française »
surgir aux États-Unis. 1 225
SUREt c’est justement ce qui est WWW.LEFIGARO.FR/ C’est le nombre
LANGUE-FRANCAISEen train de se passer de pages du premier volume des « Œuvres EN VUEcomplètes » de Roberto Bolano, consacré à sa poésie. @MARGARET ATWOOD
À paraître le 20 février aux Éditions de l’Olivier.
AU QUOTIDIEN MADRILÈNE ABC littéraire
BDLa grandeur
Huis clos à l’hôtel
Au Québec, dans un hôtel
aux couloirs interminablesdu centaure entouré d’une nature somptueuse,
une conférence réunit
les représentants des puissances BARTABAS L’écuyer se fait écrivain concernées par la crise
du Moyen-Orient. Anglais, pour tracer un chemin de vie
Américain, Européen, Turc, Iranien,
Saoudien, Russe : chacun a son pour et avec les chevaux. histoire, sa personnalité, une part
de mystère. L’héroïne, Léna,
dre, je ne suis que maladresse », silhouette à la fois androgyneARIANE BAVELIER
abavelier@lefigaro.fr écrit-il. et hyper-féminine, veille au bon
On en saura autant ou plus long déroulement de leur séjour, aux
L Y A eu les galops, les char- peut-être sur l’art équestre en li- menus, aux distractions. Car les
ges, les cris, les tambours, la sant sa ballade d’un cheval à débats s’enlisent et la conférence
musique. Les lumières du l’autre qu’en épluchant les traités s’éternise. Les paysages
fort d’Aubervilliers se sont de La Guérinière, Baucher ou bien flamboyants de l’été indien laissent I éteintes. Les souvenirs flot- Nuno Oliveira. Ceux-ci traitent place à des scènes hivernales.
tent encore dans la pénombre, bri- technique, même s’ils y cherchent Léna - qui bien sûr n’est pas
bes or et ambre qui s’effacent au la grâce, Bartabas enseigne seulement une majordome de
pas des jours. Bartabas les flatte l’écoute d’un cheval par le détail luxe - sent qu’une menace plane.
avec une douceur infinie. D’un che- sans s’arrêter à l’épaule en de- Tout en veillant sur le confort
val l’autre s’érige en monument. dans. « Dresser un cheval ne peut de ses invités, elle les observe.
Un monument aux morts, Zingaro, se résumer à la compréhension de Y aurait-il un traître parmi eux ? Il y
Chaparro, Michel sa locomotion et à la a une ambiance de super-Cluedo
Figa, Quixote, Vinai- résolution de ses résis- dans ce huis clos formidablement
D’UN CHEVAL
gre, Lautrec… qui a la tances physiques. Je orchestré par le scénario virtuose L’AUTRE
fragilité du papier et la dois aussi sonder son de Pierre Christin. Le dessin De Bartabas,
puissance des songes. âme », écrit-il. d’André Juillard fige les Gallimard,
La patience de Plus qu’un roman mouvements pour magnifier les 320 p., 20 €.
l’écuyer vaut bien cel- d’aventures, son livre lignes des corps et des paysages.
le de l’écrivain. Pen- trace un chemin de Chaque case ressemble à un cliché
sez, lorsqu’il s’agit de vie. D’une de ces ren- pris par un agent secret qui
transformer une hari- contres à l’autre qui lui chercherait à comprendre ce qui
delle en bête de scène feront découvrir son se passe derrière les apparences
ou de mettre un che- art et son personnage, « Avec les chevaux, mais serait également saisi
j’ai beaucoup travaillé val au galop arrière ! parmi d’improbables les convenances » attire son œil. Il cheval qui tique -, tares exploitées par la beauté de ce qu’il observe.
pour que chacun Bartabas passe des foires aux bestiaux, égrène leurs noms en titre des - celle du cheval qui parle, qui tape ASTRID DE LARMINAT
de mes gestes, rênes au stylo comme dans les troupeaux chapitres qui raconteront la ren- ou qui montre des dents -, études
on pirouette. Ce dia- destinés au couteau, même les plus simples, contre. Ils y reviennent pour le ré- de chutes, esquisses, création de
proviennent ble d’homme sait tout sur les terres des cit des exploits. Aucun autre pré- spectacles…
d’un savoir-faire.faire y compris la ro- grands propriétaires nom, aucun autre nom sauf celui Le moins qu’on puisse dire est
Avec les hommes,domontade. Cette portugais, à l’ombre des grands maîtres auxquels Bar- que l’on ne s’ennuie pas.
L’enLÉNA : DANS fois, il évite. Se confie comme un des arènes, dans l’antre des ma- je n’ai pas pris le temps tabas joint celui du sien, Paul voûtement est prenant. Il y a
LE BRASIERd’apprendre, je ne suis cheval cède. Trace ses souvenirs quignons… Le récit ne manque pas Poursin de Longchamp. dans la manière dont Bartabas
De Pierre que maladresse »,avec la pointe du cœur. « Avec les de pittoresque. Bartabas se peint Les épisodes sont à l’avenant. écrit ses compagnons une
vivaciChristin écrit Bartabas. chevaux, j’ai beaucoup travaillé aux aguets du nouveau coup de Trajets en bateau, en avion, nuits té dans l’observation, une acuité
et André pour que chacun de mes gestes, foudre. Il n’a pas de type idéal. Il FRANCESCA MANTOVANI/ dans le barn à l’écoute de l’étrange dans les détails, une volupté dans
Juillard, ©MANTOVANI ©GALLIMARD/même les plus simples, proviennent peut craquer pour une « petite sommeil des chevaux, capture de les sensations, qui signent la
Dargaud, OPALEd’un savoir-faire. Avec les hommes, frappe » comme pour un « sei- troupeaux, énigmes résolues grandeur du centaure et sa
splen56 p., 15 €.je n’ai pas pris le temps d’appren- gneur ». Le cheval qui « bouscule - celle du galop arrière, du spin, du dide vulnérabilité. ■
Mort aux troussesLE POIDS Finalement,lacuriositéDES MORTS
De Víctor del Arbol, VICTOR DEL ARBOL Actes Sud publie
traduit de l’espagnol n’estpasunvilaindéfautpar Claude Bleton, son premier roman inédit en France.
Actes Sud,
304 p., 22 €.
condamné à mort ? L’auteur neALICE DEVELEY
adeveley@lefigaro.fr ménage pas son suspense : il a
assassiné dona Amelia Ros Hidalgo.
EPUIS que Le Poids L’histoire pourrait s’arrêter là
des morts a paru en mais évidemment, chez del
Ar2006 en Espagne, bol, les cadavres ne dorment
jaVictor del Arbol mais vraiment. Trente ans plusD s’est imposé comme tard, nous voilà donc à Vienne, à
l’un des grands auteurs hispano- suivre une certaine Lucía de
phones de sa génération. En tra- Dios, quadragénaire malheureuse
duisant en France son premier ro- en mariage.
man inédit, Actes Sud permet à ses
Rester sur ses gardeslecteurs de mieux comprendre
d’où vient à cet ex-flic catalan son Très vite, on comprend qu’elle a
goût pour le sang. Déjà, l’ouvrage dû fuir l’Espagne après que son
porte en ses gènes sa veine noire. père a été assassiné par la police de
On sent les angoisses rutilantes de Franco. Selon la version officielle,
l’homme contaminer ses mots et la il était communiste, mais Lucia
grande histoire, un Guernica en n’en croit rien. Alors qu’elle
reprose, hacher les pages. Dans une tourne dans son pays pour déposer
préface rédigée pour cette édition, ses cendres, un ancien camarade
l’écrivain reconnaît les ingrédients lui demande d’identifier un
pride son succès. « Avec ses défauts et sonnier d’un asile psychiatrique. Il
ses qualités, ce roman était une dé- semblerait qu’il s’agisse de Nahum
claration d’intention. Ma voix nar- Marquez. Est-ce possible ? Quels
rative et mon univers sont là. » liens les uniraient ?
Des défauts, il y en a en effet. Les questions se confondent.
Mais peut-on les appeler ainsi ? Peut-être que les méchants ne
Plutôt des étourderies. En voulant sont pas ceux que l’on croit…
trop creuser la profondeur de ses Mais prudence ! « Les monstres
protagonistes, del Arbol peut par- grandissent, grandissent, vous
fois trop en révéler. Enfin, l’essen- dévorent, vous pressent comme
«Quandleplaisiretl’intelligences’allienttiel est préservé. On y est, on y des citrons et vous abandonnent
croit. On plonge dans son livre quand vous n’avez plus que la pourredonnervieàl’histoire.»
comme dans un film d’épouvante, peau sur les os. » Il faut rester sur
avec ce savant mélange de fasci- ses gardes car la vendetta est un GérardCollard,LaGrifenoire
nation et d’horreur. plat qui se mange froid… Comme
1945. Un homme, Nahum Mar- toujours chez cet auteur, le passé
quez, traîne sur un sol jonché s’emboîte impeccablement dans
d’excréments. Dans quelques le présent. La chute, cruelle et
instants, il va subir le supplice du cruciale, est aussi grande que
garrot. Qu’a-t-il fait pour être tragique. Perturbant. ■
BEOWULF SHEEHAN/OPALE VIA LEEMAGE
Ajeudi 13 février 2020 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Deux profils complémentaires chez les Goncourt
de la
Le 11 février, l’académie Goncourt a te de géopolitique de la République profils complémentaires. Camille Monde des livres, le second a pu-semaine choisi, à l’unanimité, deux nou- des lettres. Il fallait d’abord deux Laurens s’inscrit plutôt dans la vei- blié de nombreuses chroniques
veaux jurés, Camille Laurens et personnalités fortes et deux ne de l’autofiction. Pascal Bruckner dans Le Figaro. En tout cas, l’un et
Pascal Bruckner, en remplacement grands lecteurs. Car il faudra dé- est davantage un essayiste. Et l’autre ont choisi de sacrifier une CAMILLE LAURENS ET PASCAL
BRUCKNER REJOIGNENT LE JURY. de Virginie Despentes et Bernard fendre ses points de vue et ne pas comme romancier (il a eu le prix partie du temps qu’ils consacrent à
LA PREMIÈRE EST UNE ADEPTE Pivot. Composer un jury ou une lésiner sur son temps. Ensuite, en Renaudot avec Les Voleurs de leur œuvre pour valoriser celle
DE L’AUTOFICTION, EN MARGE compagnie (comme à l’Académie cooptant ces deux-là, l’académie beauté), il aime le genre de la fable. d’autres auteurs. LE SECOND EST ROMANCIER,
MAIS AUSSI ESSAYISTE. française) est tout un art. Une sor- Goncourt enrichit son jury de deux La première est chroniqueuse au MOHAMMED AÏSSAOUIlittéraire
« Ce fut par un matin semblable à
PAR PHILIPPE DELERM tous les autres
Le soleil agitait ses brins de mimosa
ENÉ GUY CADOU est Tout le jour je vis bleu et ne pensai
né le 15 février 1920. Il qu’à toi »Cadou
est mort le 20 mars De 1945 à 1951, Hélène et René
1951. D’une aussi courte Guy vivront dans l’école de Louis-R vie, il reste tant. Tant fert la plénitude exacerbée d’un
de pages, tant de poèmes, tant de amour sur lequel pèsera très tôt la
présence surtout. menace de la mort, si fidèle compa-ou la poésie
« Ô père j’ai voulu que ce nom de gne de Cadou. Hélène parle de ce
Cadou que fut ce temps : « Chaque jour
apDemeure comme un bruissement portait sa cargaison de lettres. Mais
d’eau claire que dire de ceux où le car déversait de l’écoleSur les cailloux » sa cargaison d’amis ? Trois jours
Cette prière adressée par René d’amitié, c’était la joie pour des
Guy Cadou à son père et à son en- mois, devant la table à poèmes. Il n’y
fance a été exaucée. Tout le mon- avait alors plus d’aube ni de nuit,
de a dans la tête une petite musi- mais une seule clarté qui naissait de
que qui lui rappelle l’école la conversation, de la présence, des
primaire : longues courses sur les routes à la
« Odeur des pluies de mon enfance recherche des champignons, des
Derniers soleils de la saison » haltes harassées au fond des
auberRené Guy CadouEt Cadou est étudié partout, de ges où la poésie rejaillissait de cuivre
dans le bureaul’école à l’université. Comme une en cuivre sur les murs, pendant que
évidence. Parce que son chant a de la maison d’école le vin coulait dans les verres, que vos
de Louisfertla pureté de l’eau claire mais aus- éclats de rire ranimaient les villages,
(vers 1949-1950).si l’exigence du bruissement sur et que chacun sortait sur le seuil pour
les cailloux. voir et saluer les gens de Paris. »
Étudié à l’école. C’est comme Hélène et René Guy, c’est la plus
une politesse que l’école devait à belle histoire d’amour du monde.
cet enfant d’instituteurs devenu L’amour plus fort que la mort. HOMMAGE L’auteur de « La Première Gorgée de bière » évoque
instituteur lui-même, et dont la L’amour qui abolit la mort. Cadou
femme de la vie, Hélène, est née est mort en apparence en 1951. Hé-le poète mort à 31 ans et dont on célèbre le centenaire.l
aussi dans une école. Laissons lène nous a quittés en apparence en
Cadou évoquer lui-même, dans 2014. De cette longue route elle fera
les premières pages de son récit petit banc, le petit banc du cor- nes, quand le narrateur, François « Il n’y a plus que toi et moi dans la elle-même un chemin d’écriture
autobiographique Mon enfance donnier sur lequel mon père répare Seurel, décrit des soirées qui pour- mansarde très pur. Et elle sera la vie de
l’écriest à tout le monde ce que fut pour les galoches. De grands tableaux, raient sembler presque spartiates, Mon père ture de René Guy, et René Guy
lui le cocon magique de l’école de aux lettres magiques, dressent si elles n’étaient transfigurées par Les murs sont écroulés continuera à partager chaque
seSainte-Reine-de-Bretagne, au leur épouvante. Le sourire de Ma- des présences protectrices, et s’il La chair s’est écoulée conde de sa vie. Elle restera celle
cœur des marais de Brière : « Ô man se confond avec les sables n’y avait ces mots d’Alain-Four- Des gravats de ciel bleu tombent pour qui Cadou a écrit ce poème
classe de mon père, je n’ai pas mouvants du dernier soleil dans les nier : « Mais quelqu’un est venu qui de tous côtés » extraordinaire, dont il faut peser
oublié tes longues tables aux pieds vitres… m’a enlevé à tous ces plaisirs d’en- Mais depuis cinq ans déjà, Cadou chaque mot :
bots, les trois marches qui mon- Durant la période des grandes va- fant paisible. » avait quitté le paradis de Sainte- « Je t’attendrai Hélène
taient à la chaire, ni les panneaux cances, dans les temps de la fin sep- Henri Fournier, devenu en litté- Reine pour Saint-Nazaire, puis À travers les prairies
publicitaires de l’Ouest-État, ni tembre, on installe les poires d’été rature Henri Alain-Fournier, afin Nantes. Ses sept premières années À travers les matins de gel et de
cette cascade des Pyrénées qui dé- sur les estrades. Je ne quitte plus de dissiper l’équivoque avec un en Brière resteront pour lui une Ar- lumière
gringolait entre les deux fenêtres, l’épaisseur étouffante de ces murs, Henri Fournier champion automo- cadie intérieure, avec l’école, le Sous la peau des vergers
entre les deux rideaux fanés. Le tant mon bien-être naît de cette bile. Alain-Fournier sans oublier le bonheur si simple. Et tout autour Dans la cage de pierre
globe est tout en haut de la biblio- odeur de suie, de poussière et de tiret. Mais René Guy Cadou. René l’appel d’un paysage, que décrit Où ton épaule fait son nid
thèque et c’est trois heures et de- craie, d’encre tarie lentement dans Guy, sans tiret. Ce n’est pas un pré- ainsi son ami Michel Manoll : Tu es de tous les jours
mie d’hiver ; on entend chanter… les godets de faïence. » nom composé. Guy est le nom d’un « Tout le pays de Brière apparaît L’inquiète la dormante
Mais dans la petite classe de Ma- Ce mélange de vie personnelle et frère mort, comme si Cadou, d’em- au voyageur avec ses solitudes Sur mes yeux
man, je suis assis tout près de son de vie d’école n’est pas sans rappe- blée, portait la mort avec la vie. aquatiques, ses “rouches” frémis- Tes deux mains sont des barques
bureau… je crayonne des soleils ler une autre atmosphère, celle des Elle frappera très tôt. Mort de sa santes sous le vent d’Ouest, ses toits errantes
fous et des chemins de fer sur mon premières pages du Grand Meaul- mère alors qu’il a 12 ans : de chaume épais où prolifère une vé- À ce front transparent
gétation rose, ses immenses trou- On reconnaît l’été
peaux disséminés dans cette plaine Et lorsqu’il me suffit de savoir ton
gazonnée, coupée d’étiers et de ca- passé
naux, ses mottes de tourbe de forme Les herbes les gibiers les fleuves
pyramidale qui s’élèvent, de place en me répondent
place, comme les candélabres d’une Sans t’avoir jamais vue
cathédrale de lumière. » Je t’appelais déjà
Cadou reconnaîtra une fraterni- Chaque feuille en tombant
té entre cette terre d’enfance et la Me rappelait ton pas
Sologne où se perd Augustin La vague qui s’ouvrait
Meaulnes en route vers la fête Recréait ton visage
étrange. Mais le rapprochement Et tu étais l’auberge
s’arrête là, et Cadou, critique luci- Aux portes des villages » ■
de et exigeant, assignera une autre
voie à sa propre quête : « Fils
d’instituteur dans un petit village de
Brière assez semblable aux
paysages désolés de la Sologne, j’ai connu À LIRE
ces longues courses dans le domaine
interdit qui vous laissent le cœur
battant. Fournier profitant d’un re- La maison d’école de Louisfert
nouveau romantique de fin de siècle est depuis l’automne 2019
n’a fait qu’ajouter en marge une une résidence d’artistes.
histoire assez bêtement sentimen- En ce qui concerne la littérature,
tale… Il a fait œuvre d’écrivain une préférence sera donnée
alors qu’il y avait en lui le tremble- aux créateurs dont l’œuvre offre
ment merveilleux du poète. » une résonance avec celle de René
Ce tremblement merveilleux du Guy Cadou. Sous le titre Poésie
poète, René Guy Cadou le portera la vie entière, les œuvres
très tôt. « J’entendis la corde d’un poétiques complètes de Cadou
violon casser », écrit-il à propos de sont publiées chez Seghers.
cet appel qui surgit dans sa vie, à Une excellente anthologie,
ce moment de l’adolescence où il Comme un oiseau dans la tête,
perd aussi son père et se retrouve réalisée par Jean-François Jacques
seul sur le chemin. En 1936 déjà il et Alain Germain, est disponible
fait de l’écriture son essentiel, en Points. Le Castor Astral réédite
rencontre dans sa librairie bre- en avril le seul roman de Cadou,
tonne Michel Manoll qui devient La Maison d’été. Le même éditeur
son ami et l’introduit dans les mi- a publié Mon enfance est à tout
lieux poétiques. Il publie en 1937 le monde, aujourd’hui épuisé.
sa première plaquette, Brancar- Une réédition serait bienvenue !
diers de l’aube. Ce solitaire a le L’œuvre poétique d’Hélène Cadou
sens de l’amitié, il retrouve au est publiée pour l’essentiel chez
printemps 41 dans la pharmacie de Rougerie. À signaler, d’Hélène,
Jean Bouhier des compagnons de aux éditions du Rocher, deux
poésie : Jean Rousselot, Jean Bou- titres bouleversants : C’était hier
hier, Luc Bérimont, Marcel Béalu, et c’est demain, et Une vie entière.
Michel Manoll. Ils souhaitent ras- Sur Cadou également : Cadou,
sembler leurs poésies dans les Ca- Loire intérieure, de Jean Rouaud
hiers de l’école de Rochefort, dont (Joca Seria) et René Guy Cadou,
Cadou dira plus tard qu’elle était la fraternité au cœur,
moins une école qu’une cour de de Jean Lavoué
récréation. Le 17 juin 1943, il ren- (L’Enfance des arbres). P. D.
contre l’amour de sa vie, Hélène :
A
VINCENT JACQUES/FOND PHOTO HÉLÈNE ET RENÉ GUY CADOU