Figaro Littéraire du 14-03-2019

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jeudi 14 mars 2019 LE FIGARO - N° 23197 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livreslittéraire
LAWRENCE FERLINGHETTI DELPHINE DE VIGAN
ENTRETIEN EXCLUSIF UN ROMAN SUR CES LIENS
AVEC LE DERNIER POÈTE INVISIBLES QUI
DE LA BEAT GENERATION PAGE 10 NOUS GOUVERNENT PAGE 9
Les écrivains
français
à la conquête
du monde
DOSSIER Michel Houellebecq, vedette en Allemagne,
Leïla Slimani, star aux États-Unis, Bernard Werber,
adulé en Corée… Notre littérature, qu’on dit mal
en point, est la plus traduite dans le monde,
juste derrière l’anglo-saxonne. Enquête au moment
où s’ouvre le salon du livre de Paris. PAGES 2 ET 3
Sur la route de Santa Clarita
VOUSRÉVÈLELESDESSOUSDELACULTURE
IEN de plus banal. Une nuit, au courant de tout. Elle peut se souvenir où il l’a décidé. Ce rythme indolent est
acune voiture est sortie de la rou- d’un détail, un collier de perles, un vélo qui centué par le style indirect. L’auteur mène
te qui mène à Santa Clarita et a grince. les débats et les personnages parlent quand
fini au fond du précipice. La C’est peu dire qu’Yves Ravey tient son récit il leur donne la parole. Le lecteur, hypno-Rconductrice, Tippi Meyer, y a de main de maître. Où sommes-nous ? Sur tisé par le ton doucereux de l’inspecteur
laissé la vie. Rien de plus banal non plus une route du sud des États-Unis ? Les noms Costa, fasciné par la vie à 100 à l’heure de
que l’arrivée de la police sur les lieux, en la de bourgades et quelques détails semble- Tippi, déconcerté par ce pauvre Meyer,
acpersonne de l’inspecteur Costa. Une vérifi- raient l’indiquer, mais le pittoresque n’est cepte de suivre pas à pas l’auteur et ses
sorcation de routine, quelques questions à tilèges, pour savoir ce qui a conduit une
l’époux de Tippi, Salvatore Meyer, et l’af- voiture blanche aux sièges rouges au fond
faire sera classée. d’un ravin sur la route de Santa Clarita. L’ENFANTLA CHRONIQUE
Oui, mais l’inspecteur veut tout savoir, Yves Ravey est un écrivain chevronné, ENGLOIREd’Étienne
tout, l’emploi du temps de Tippi dans les auteur accompli d’excellents romans (on
de Montetyheures précédant l’accident - visiblement se souvient de Sans état d’âme, en 2015).
l’alcool avait joué un grand rôle - celui de Son art se caractérise non pas par des dons
Meyer. On voit d’ici Costa, un disciple de pas son fort. Ce qui intéresse l’auteur, ce d’imagination, ou une puissance
d’évocaColombo, le genre courtois, empathique, n’est pas l’atmosphère lourde entre les tion, mais au contraire par la sobriété.
Nulpugnace. C’est lui qui ne veut pas être personnages, ni leur psychologie - ce le afféterie, et on ne lui fera pas non plus le
dupe. Tire-t-il un fil, comme un chien li- Meyer écrasé entre une femme belle et reproche de choisir la sécheresse, ou le
mier flaire une piste, il ne le lâche pas. fantasque à qui il passe tout et un beau-pè- formalisme. Peut-être doit-il à Peter
Quelles relations Meyer et Tippi entrete- re, Bruce Cazale, vétéran du Vietnam dont Cheyney, à James Hadley Chase, à Georges
naient-ils ? Et Meyer, comment s’enten- il subit l’ascendant. Est-ce d’ailleurs suffi- Simenon, en tout cas, ça ne se voit pas.
dait-il avec son beau-père, chez qui il tra- sant pour faire d’un mari un assassin ? Son œuvre, remarquable, est largement
vaillait et qui habitait chez eux ? Et ce Ce qui guide Ravey, ce n’est peut-être méconnue. En
referKowalski : pourquoi l’assureur s’est-il si même pas la résolution de l’enquête – mant Pas dupe, on se
rapidement rendu sur les lieux de l’acci- convention de roman policier -, c’est sa demande pourquoi… ■
dent ? Par conscience professionnelle ou construction, et par conséquent le
dérèparce qu’il était l’amant de Mrs Meyer ? glement d’une ténébreuse machination.
PAS DUPETout ne serait pas grave, s’il n’y avait la Méticuleux, il livre les indices comme des
D’Yves Ravey, voisine, Gladys Lamarr, jamais aussi pré- petits cailloux, à leur heure, mais contrai- € ActuellementdisponibleLes Éditions de Minuit, sente dans la vie de Meyer que depuis que rement à Tippi au volant, il n’accélère ja- 12,90chezvotremarchanddejournaux
140 p., 14,50 €.la police enquête sur lui. Elle voit tout, est mais. Il révèle ce qu’il veut, et au moment etsurwww.figarostore.fr/hors-serie
NUMÉRO
DOUBLE
164pages
FR. STUCIN/LE FIGARO MAGAZINE ; PH. MATSAS/OPALE VIA LEEMAGE ; ST. GRANGIER/MADAME FIGARO ; H. BAMBERGER/OPALE VIA LEEMAGE ; TASS/ABACA ; N. THERIN ; A. GUILHOT ; MONTAGE LE FIGARO. MARION KALTER / AKG-IMAGES
LAURENT EMMANUEL/AFP
Ajeudi 14 mars 2019 LE FIGARO
2 CONTEXTE
Dans un marché du livre qui souffre, il existe une tendance positive :
les écrivains français s’exportent très bien, et même de mieux en mieux.
En dix ans, les cessions ont été multipliées par deux. L’an passé,
15 000 titres ont été traduits. Certains écrivains sont des stars à l’étranger.
Si bien que la langue française est la deuxième la plus traduite dans le
monde, derrière l’indétrônable langue anglaise. Tous les genres (roman, L'ÉVÉNEMENT
jeunesse, BD, best-sellers) bénéficient de cet engouement.littéraire
Ambassadeurs
de France
De haut en bas :
Jean-Christophe
Rufin, Michel DOSSIER En dix ans, le nombre Houellebecq,
Emmanuel Carrère,de romans français traduits Atiq Rahimi, Alain
Mabanckou, Bernard
dans le monde a doublé. Werber, Leïla Slimani.
FREDERIC STUCIN/LE FIGARO
MAGAZINE ; PHILIPPE MATSAS/OPALE VIA Enquête au moment où s’ouvre
LEEMAGE ; STEPHANE GRANGIER/MADAME
FIGARO ; HELENE BAMBERGER/OPALE le salon du livre de Paris,
VIA LEEMAGE ; TASS/ABACA ; NICO
THERIN ; ALAIN GUILHOT ; MONTAGE LE FIGARO.à la Porte de Versailles.
Aux éditions P.O.L, les auteurs
vedettes connaissent tous un
destin international. Emmanuel
Carrère est traduit dans 35 pays, nous
MOHAMMED AÏSSAOUI directrice des Éditions informe Jean-Paul Hirsch,
direcmaissaoui@lefigaro.fr de Minuit. Cette année, teur commercial et responsable de
nous avons vendu les la presse. Son roman le plus
traARDON, j’avais droits du premier ro- duit est L’Adversaire (paru en
rendez-vous avec man de Pauline Dela- 2000), suivi de Limonov (paru en
une Russe. » On broy-Allard, Ça ra- 2011, prix Renaudot) et Le Royau-« surprend Anne- conte Sarah, en me. « Les trois pays où il est le plusPSolange Noble, di- Allemagne, aux connu sont l’Italie (il y est une
verectrice des droits étrangers des États-Unis, en An- dette), l’Espagne (il a reçu un grand
Éditions Gallimard, en pleine né- gleterre, en Grèce, en prix au Mexique) et l’Allemagne »,
gociation. À sa manière, elle Italie, aux Pays-Bas, souligne-t-il. Atiq Rahimi,
Gonsillonne le monde depuis trente- en Roumanie, au court 2008, est traduit dans le
trois ans pour « vendre » la littéra- Vietnam, au Dane- monde entier. Truismes de Marie
ture française à l’étranger. À partir mark, en Espagne… » Darrieussecq a été acheté dans
de combien de traductions d’un Liste non exhaustive. 45 pays. Mais des écrivains moins
roman français peut-on parler de Et la Corée publie connus bénéficient aussi de cet
succès? « On commence à être très tout ce que Minuit amour pour la French touch,
comcontents à cinq contrats, ravis à dix, édite en sciences hu- me Édouard Levé, Emmanuelle
fiers à quinze, sur un petit nuage à maines ! Pagano, Nathalie Quintane : plus
vingt… Et après, on est aux anges. La France a toujours
Alors, quand on arrive à quarante- attiré, disent la plupart
quatre éditeurs étrangers comme des éditeurs – ils
metLeïla Slimani, (en bas) lauréatepour Leïla Slimani ! »(lire ci-des- tent cependant un
bé2016 du Goncourt, a fait une sous). mol au sujet des pays
irruption fracassante sur la scèneEn pleine morosité ambiante, la anglo-saxons. « C’est
république des lettres peut lancer vrai, il existe un goût pour littéraire américaine.
un joyeux cocorico : le roman la littérature française. Le
français n’a jamais autant séduit roman est un bon produit
hors de nos frontières. « Le nombre d’exportation, affirme
Terede cessions de droits a doublé en dix sa Cremisi, ancienne PDG de
ans. La langue française est la plus Flammarion. Dès qu’il y a un
traduite derrière l’anglais. L’an auteur français qui séduit un
passé, 15 000 titres ont été cédés », pays, cela crée une vague de
cuconfirme Pierre Dutilleul, direc- riosité pour les autres auteurs et
teur général du Syndicat national les autres pays, un véritable élan. »
de l’édition. Et de lancer, comme Elle cite l’exemple de Houellebecq,
une illustration de cette bonne encore lui : « Il est comme chez lui
nouvelle : « Michel Houellebecq est en Allemagne ! » L’auteur de
Séroune star en Allemagne, au même ti- tonine parle de la France, mais il est
tre qu’Astérix ! » devenu un écrivain international.
Chaque maison d’édition a sa « Tout récemment, en Géorgie, il a
petite anecdote heureuse. « Je n’ai rempli les salles – il a signé pendant
pas à me plaindre, dit Irène Lindon, quatre heures… », raconte-t-elle.
Leïla Slimani,
vedette américaine
PHILIPPE GÉLIE États-Unis –, son éditeur
amériCorrespondant à Washington cain, Penguin Random House,
£@geliefig
vient de publier un an plus tard
Dans le jardin de l’ogre sous le titre
OUS les Prix Goncourt Adèle, chronologiquement le
preont droit à l’attention mier roman de la Franco-Maro- du patron du FMI dans la
au moins passagère de caine, sorti en 2014. Si le sujet de même ville l’année précédente.
l’intelligentsia new- l’addiction sexuelle féminine a de Au-delà de ces connexions, les
Slimani Tyorkaise. Passé ce bref quoi faire grimacer une société Américains la voient comme la«
coup de projecteur, ils replongent américaine pétrie de moralisme, dernière incarnation littéraire deest très
en général dans l’anonymat aux « Tout roman de Slimani est un évé- l’esprit français. John Timpane, ledouée pour
États-Unis. Pas Leïla Slimani. nement majeur », estime le Phila- critique de Philadelphie, compare
nous faire Auréolée du succès commercial delphia Inquirer. « son style limpide, sans affectation, de de l’éditeur de cautionner le
liphénoménal de Chanson douce à Camus ». Le New York Times vre. Timpane comprend que cettesentir mal»La dernière incarnation – 600 000 exemplaires valent ici trouve à son héroïne « une façon « ultramoderne solitude » ait du 2018, a publié le mois dernier une
CALUM MARSH de l’esprit françaistous les adoubements de la criti- unique, presque amusante, d’être mal à passer à l’ère de #MeToo : de ses nouvelles titrée The Confes-DANS LE NATIONAL POST
que –, la lauréate 2016 a fait une ir- « L’Amérique me fascine autant française » qui transcende « sa mi- « Ce n’est pas le livre qu’il nous faut sion. Une histoire de viol racontéeCANADIEN
ruption fracassante sur la scène qu’elle m’effraie », dit la romanciè- sère » sexuelle. « Peut-être à cause en ce moment, nous dit-on », ob- du point de vue du violeur, qu’elle
littéraire américaine. Paru en jan- re dans un entretien paru sur le de cette francité, rien dans le com- serve-t-il, quoiqu’il le trouve lit dans un anglais presque parfait
vier 2018 sous le titre The Perfect site Frenchly.us. Elle « n’y vivrait portement d’Adèle n’est abordé sous « habilement tourné », « inatten- sur un podcast mis en ligne par le
Nanny (« La nounou idéale »), ce pas », l’associant à « une violence l’angle pathologique avant les der- du » et « courageux ». « J’écris sur journal. « Slimani est très douée
deuxième roman s’est hissé sur la extrême, à la fois sociale et physi- nières pages du livre », note Molly ce qui m’effraie le plus », confie pour nous faire sentir mal », écrit
liste ultraconvoitée des dix que ». Mais elle y a puisé l’inspira- Young. l’auteur dans une interview au Calum Marsh dans le National Post
meilleurs livres de l’année dressée tion de ses deux romans : l’affaire Pas acceptable pour l’écrivaine New Yorker. canadien. « Elle observe les
par le New York Times. Krim, le meurtre de deux enfants Sarah Weinman, qui affiche son Ce prestigieux magazine, qui conventions qui corsètent la femme
Surfant sur ce succès – plus de par leur nounou à New York en dégoût dans le Washington Post, avait brossé un très long et flatteur moderne et les fait exploser »,
ap100 000 exemplaires vendus aux 2012, et l’affaire DSK, l’arrestation expliquant avoir refusé la deman- portrait de la romancière début plaudit Molly Young. ■
ALE FIGARO jeudi 14 mars 2019
3LA CHINE, TERRE HEXAGONALE
D’après le Syndicat national de l’édition (SNE), le chinois se place en tête des langues
vers lesquelles le nombre de contrats de cessions (hors coéditions) est le plus important.
Les contrats de cession et coédition en langues chinoise, espagnole, italienne, anglaise et allemande
représentent, à eux seuls, la moitié du total des contrats conclus. En ajoutant les contrats cédés
dans les six langues suivantes (néerlandais, polonais, turc, coréen, russe et portugais),
on arrive alors 75 % du total des titres cédés. L'ÉVÉNEMENT
Les pays anglo-saxons restent difficiles à atteindre pour nos auteurs français. littéraire
d’une dizaine de pays ! Bien sûr, Your Second Life Begins When You
les auteurs de best-sellers s’ex- Realize You Only Have One, de
Raportent à merveille. Marc Levy a phaëlle Giordano - « More than L’énigmatique Nicolas Barreau,
vendu plus de 43 millions d’exem- 3 millions copies sold worldwide »,
plaires dans le monde, Guillaume dit le bandeau -, Savages de Sabri coup de cœur des Italiens Musso a dépassé les 32 millions, Louatah (« Immense and immensly
Michel Bussi, traduit dans 35 pays, popular », dans le New Yorker, s’il
est en train de les rejoindre. Idem vous plaît), The Last of Our Kind
pour Pierre Lemaitre, Fred Var- d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre JACQUES DE SAINT VICTOR dirige par ailleurs la grande librai- large succès en Italie, comme Una
gas, Katherine Pancol, Joël Dicker trône en bonne place, aussi. Des rie de Bologne, Ambasciatori. Nous sera a Parigi (Un soir à Paris),
Paet d’autres. Avec un seul titre, romans, des guides de développe- UELS sont les auteurs sommes très jaloux de la politique rigi è sempre una buona idea («
PaTa deuxième vie commence quand ment personnel, des témoignages, français qui plaisent du livre menée en France depuis ris est toujours une bonne idée »)
tu comprends que tu n’en as qu’une, les étrangers aiment tout des Fran- en Italie ? Profitant Jack Lang. » et Gli ingredienti segreti dell’amore
Raphaëlle Giordano a atteint çais. « C’est une bonne période pour d’un petit tour dans Dans le domaine des sciences (« Les ingrédients secrets de
3 millions d’exemplaires… Le phé- les écrivains, dans le monde et pour Qquelques librairies du humaines, la French touch est plus l’amour »).
nomène touche toute la littératu- la France : partout, à Tombouctou centre et du nord de en berne, en dehors de Marc Augé, L’auteur appartient à l’évidence
re, sans oublier la jeunesse et la comme à Paris, on recherche des l’Italie, j’interrogeais les libraires même s’il existe des surprises, des à ce que Sainte-Beuve appelait la
bande dessinée, très porteurs. voix authentiques et des bonnes his- directement pour échapper au auteurs plutôt confidentiels dans « littérature industrielle ».
PourIl y a ceux qui exportent notre toires, c’est cela qui plaît. Avec les froid classement des ventes. De- l’Hexagone qui ont un large succès tant, renseignement pris, le
myslittérature au monde, et ceux qui plateformes des séries, cela s’est dé- puis des années, des auteurs com- en Italie, comme l’économiste de tère s’épaissit, car, en dehors de la
la font rayonner et se révèlent être multiplié », explique-t-elle. Anne- me Pennac, Amélie Nothomb ou la décroissance Serge Latouche. photo d’un jeune homme né en
de véritables ambassadeurs. Tel Solange Noble confirme : « Les Annie Ernaux (qui a fait le succès L’inverse existe aussi. À ses origi- 1980 et d’une brève biographie
Alain Mabanckou: ses romans auteurs français, après le nouveau de la petite maison d’édition nes, la romancière sarde Milena évoquant un auteur écrivant en
alVerre cassé, Mémoires de porc-épic roman, après l’autofiction, se sont L’Orma) sont, avec quelques Agus n’était pas connue dans son lemand, notre écrivain à succès se
ou Black Bazar ont fait le tour du remis à écrire des histoires, à être grands classiques comme Simenon pays et elle a dû sa notoriété inter- fait plus que mystérieux. Son site
monde, si bien qu’il a été finaliste, des conteurs. » Elle évoque Le Tour ou Marguerite Yourcenar, toujours nationale grâce à sa traduction Wikipédia, rédigé uniquement en
du monde du roi Zibeline de Jean- en tête des listes. française chez Liana Levi. italien, dénonce même un « auteur
Christophe Rufin, cédé dans onze Pour s’en tenir au classement de imaginaire ». Un nouveau
phénoUn produit marketing ?pays ; Le Mystère Henri Pick, de Da- la semaine dernière, on retrouve mène à la Elena Ferrante ? Pas tout Les auteurs français,
evid Foenkinos, qui a conquis vingt aussi en bonne position (29 ) le Mais c’est une autre surprise qui à fait, car il serait, selon le site qui“se sont remis à écrire pays, bien avant la sortie du film. dernier livre de Michel Houelle- s’imposa en visitant une petite li- s’appuie sur un article de Die Welt,
Et les pays anglo-saxons ? Com- becq, Sérotonine, qui a séduit les brairie de la Ciociaria, cette région écrit en 2012, un pur produit mar-des histoires, à être
ment les séduire ? Est-il utile lecteurs italiens après l’immense montagneuse, au sud de Rome, keting, créé par l’éditrice alle-des conteurs
d’avoir un bureau aux États-Unis succès de Soumission. « Le libraire autour du mont Cassin. Parmi les mande Daniela Thiele, à partir
ANNE-SOLANGE NOBLE, DIRECTRICE ou en Angleterre ? « C’est utile italien, quand il voit un livre fran- livres connaissant une grande fa- d’analyses de marché. ”DES DROITS ÉTRANGERS DES ÉDITIONS
d’être sur place, et cela nous rend çais, a toujours un a priori favora- veur auprès du public, la libraire Contactée par notre correspon-GALLIMARD
plus crédibles : on connaît intime- ble, affirme Romano Montroni, du cita le nom de Nicolas Barreau. Un dant à Berlin, Nicolas Barotte,
ment le marché. On n’y va pas une Centro per il Libro e la Lettura de auteur inconnu. Plusieurs titres, l’éditrice Daniela Thiele n’a pas
en 2015, du Man Booker Interna- semaine en coup de vent. Il faut ins- Rome et qui en apparence très « pari- répondu. L’article de Die Welt est
tional Prize et du Premio Strega taurer un dialogue permanent avec siens », auraient as- un peu daté puisqu’il affirmait à
Europeo. Ses cours de littérature les éditeurs étrangers », dit avec suré à cet écri- l’époque que Nicolas Barreau
française à l’UCLA (University of conviction Susanna Lea. La plupart vain un n’aurait pas été publié en France.
California, Los Angeles) ne dé- de ses négociations, elle les a effec- Ce n’est plus le cas puisque
désorsemplissent. Et, de plus, il est tra- tuées dans le pays de traduction. mais les Éditions Héloïse
d’Orducteur de l’anglais au français! Réussir une vente à l’étranger en messon ont assuré son succès aussi
Un grand passeur que cet écrivain restant en France est un miracle, dans l’Hexagone. Ses livres,
surde langue française né au Congo- pense-t-elle. « Il faut savoir que les tout les versions de poche,
Brazzaville, ayant passé une bonne anglophones ne lisent pas le fran- auraient touché, selon la maison
partie de sa jeunesse en Europe, çais. » Il lui arrive régulièrement de d’édition, un large public
hexagosurtout en France, avant de s’ins- traduire le roman en anglais avant nal. Mais il continue à être
présentaller en Amérique. qu’il ne soit acheté, mais aussi d’ef- té officiellement comme un
Susanna Lea, qui a créé son fectuer un travail d’éditing. C’est la « auteur franco-allemand qui
traagence littéraire et sa maison même chose pour l’auteur. Elle cite vaille dans le domaine de
l’édid’édition, Versilio, possède un bu- l’exemple de Marc Levy, dont elle Ambasciatori, tion ». Nicolas Barreau serait-il
la grande librairie de reau à Paris, à New York et à Lon- s’occupe : « Là où il est le plus popu- l’Elena Ferrante de la « littérature
Bologne, dans le nord dres. Elle est bien placée pour dé- laire ? En Chine et aux États-Unis. Il industrielle », ou un pur produit
de l’Italie. FACEBOOK/crypter cette tendance, et surtout se rend en Chine chaque année et il marketing ? ■
c’est une femme qui a su conquérir habite aux États-Unis. C’est mieux LIBRERIE COOP
AMBASCIATORIle difficile marché de la langue an- si un auteur peut soutenir la
publicaglaise. Sur son bureau, à Paris, fi- tion, être présent sur place et y
dongurent un nombre impressionnant ner des interviews. » Et c’est bien
de livres dont la couverture nous qu’il n’ait pas peur de l’avion et des
dit quelque chose. On remarque : distances. ■
Bernard Werber, star à Séoul
Slimani a également visité le pays duSÉBASTIEN FALLETTI
Correspondant à Séoul Matin-Calme récemment.
Les géants comme Jean-Marie Le
ORSQUE sa silhouette Clezio, le plus coréen des auteurs
surgit au salon du livre de français, qui a situé à Séoul l’intrigue
Séoul, c’est l’émeute, de son dernier roman (Bitna sous le
sous les flashs des photo- soleil de Séoul, Stock), ou Patrick Lgraphes. La Corée du Sud Modiano enregistrent eux des
venoffre toujours un accueil de rock star tes modestes, en dépit d’un pic
déà Bernard Werber, plus de vingt ans clenché par l’attribution du prix
après son succès planétaire des Nobel de littérature. Même constat RENC ON TREZ
Fourmis. Le romancier français a été pour Michel Houellebecq. « Il y a une
élu écrivain de la décennie par les attirance ancienne pour la culture
Sud-Coréens, en 2016, selon un française, mais le public veut des cho- PH ILIP PE LA IDEBEUR
sondage organisé par la librairie ses plus accessibles », juge Limpens.
Kyobo, l’équivalent de la Fnac au Le livre français tient son rang
LA UR ÉATDUP RIXLIT TÉRAIREpays du Matin-Calme. « Il fait partie dans un pays comptant environ
des quatre romanciers stars qui ven- 40 000 apprenants, mais où les
nouMA TMUT POUR LES AR TSdent des camions de livres ici, avec les velles générations délaissent, au
Japonais Haruki Murakami et Hi- profit de l’anglais, la langue de
Mogashino Keigo, ainsi que Guillaume lière, longtemps enseignée large- 15 mars 20 19 -S al on du Li vreP aris
Musso », explique Gregory Lim- ment dans le secondaire. Les
ouvraepens, représentant d’Open Books, ges en langue français arrivent au 3 13 h00- Scène «L es cou liss es de l’ édition»
l’éditeur de Werber en Corée du rang des traductions en coréen, loin 14 h30- Dédic aces surlestand GallimardN93-P93
Sud. derrière les auteurs japonais et
En librairie dès le 14 marsDeux romanciers français dans ce anglo-saxons. En 2016, au moins
peloton de tête symbolisant le suc- 566 livres français ont été traduits
cès persistant de la littérature fran- du français vers le coréen, dont la
Un marché çaise sur le marché de la quatrième moitié était des ouvrages de jeunes-«
économie d’Asie, malgré la montée se. Dans ce pays de culture confu-marqué
en puissance des auteurs anglo- céenne, l’obsession éducative pous-récemment saxons. Le succès d’un Appartement se les parents à dépenser sans
par la percée à Paris de Musso signale un appétit compter pour l’éveil de leurs
enpour des ouvrages grand public, ou fants, offrant des succès aux auteurs du polar,
La Tresse de Laetitia Colombani, sur illustrateurs français comme Benja-incarnée par un marché marqué récemment par min Chaud. Mais, en matière de Te ntez l’ av entur e
Michel Bussi la percée du polar, incarnée par Mi- sciences humaines, la France a dé- de la publication»
chel Bussi. « C’est un genre qui com- croché face à l’armada des essayis- lesprixmatmut-jcbeve nts.fr
mence à attirer les Coréens », note tes anglo-saxons qui ont pris le pas
Diane Josse, attachée culturelle à sur les philosophes français depuis
l’ambassade de France à Séoul. Leïla le tournant du millénaire. ■
Ajeudi 14 mars 2019 LE FIGARO
4 EN TOUTES l’auteur de Ferdydurke, sous le titre La Pa- La curieuse gaîté d’Aragon
tience du papier. Si une partie d’entre eux Le 4 avril, la collection « Poésie/Gallimard » édite-confidences
est déjà connue pour avoir été publiée ra pour la première fois en poche un des recueils
dans les deux volumes de Varia (no- majeurs de Louis Aragon, La Grande Gaîté, paru
Gombrowicz inédit tamment à propos de Bruno Schulz, et en 1929. Un livre au lyrisme particulièrement
somTrois ans après son « journal secret », Kronos, son pamphlet contre la poésie), on dé- bre, voire désespéré, dans lequel le futur auteur
de nouveaux inédits de Witold Gombrowicz couvrira une vingtaine de considéra- d’Aurélien avait écrit, juste après sa rupture
tortuvont voir le jour. Le 4 avril, Christian Bourgois tions inconnues jusque-là, portant sur rante avec Nancy Cunard, à Venise : « Crachons
publiera un ensemble de textes écrits depuis le son œuvre, le théâtre et les comédiens, veux-tu bien / Sur ce que nous avons aimé en-CRITIQUE milieu des années 1930 (articles de presse, textes Ernesto Sabato, ses compatriotes Kar- semble / Crachons sur l’amour / Sur nos lits
déde conférence, correspondances, entretiens…) de pinski et Szemplinska… faits / Sur notre silence et sur les mots balbutiés. »littéraire
Le cœur est un champ de bataille
ARNAUD DE LA GRANGE Un jeune officier plongé dans l’enfer de Diên Biên Phu se souvient de ceux qu’il a aimés. Poignant.
CHRISTIAN AUTHIER me déjà taraudé par la nostalgie qui premières secondes… Quelques li- auraient pu mourir de l’autre », ces
croyait retrouver en Indochine la gnes suffisent à Arnaud de La Gran- « enfants ballottés par la tempête »
ELA FAIT cinquante grandeur des combats pour la liber- ge pour saisir la vérité d’un homme, dont les visages « disent l’absurdité
LE HUITIÈME SOIRjours que la bataille de té avant de découvrir « que d’autres sa folie, son innocence, ses blessures de la guerre ».
D’Arnaud Diên Biên Phu a com- en face la chérissaient aussi ». Dans secrètes, mais dans Le Huitième Soir, En outre, l’essentiel se joue
de La Grange,mencé et l’issue de cel- son sillage nous voilà plongés dans la nature, les éléments, les paysages ailleurs que sur le champ de bataille.
Gallimard., Cle-ci ne fait plus guère un enfer de sang, de boue, de fureur deviennent aussi des personnages. Dans les souvenirs du personnage et
160 p., 15 €.
de doute. Le rapport de forces entre et de mort au sein duquel des sol- La terre se soulève, gronde, vibre. ceux des femmes qu’il a aimées :
les combattants impose sa loi. Les dats « s’évertuent à survivre et sau- Puis viennent des moments de la- Marie en métropole, Pauline à
Hapositions françaises tombent les ver leur honneur ». tence, de paix même. On songe au noï. Les morts aimés nous parlent
unes après les autres. Grignotage de Les épreuves infligées aux corps, Terrence Malick de La Ligne rouge. différemment, se rend compte le
terrain et avalanches de feu vien- la souffrance, la fraternité dans narrateur en songeant à ses frères
Le théâtre de l’absurdenent à bout des assiégés. l’horreur : l’écrivain – grand repor- d’armes et surtout à sa mère.
C’est à ce moment qu’un lieute- ter et responsable du service inter- Malgré son sujet, il ne faudrait pas Celle-ci, confrontée à la maladie,
nant de vingt-six ans, qui a préféré national au Figaro – les reconstitue prendre ce roman d’une puissance fit preuve d’une décence et d’un
« l’amitié choisie aux liens de l’inté- avec une force et une tension im- visuelle rare pour un exercice « fa- courage extraordinaires, façonnés
rêt », est parachuté sur la cuvette, pressionnantes. À l’image de la scè- na-mili ». Le théâtre qu’il met en par « des millions de gestes
modeset Arnaud de La Grange en fait le ne où le lieutenant et ses hommes se scène est aussi celui de l’absurde, à tes » d’une vie ordinaire. De « cette
narrateur de son deuxième roman préparent à parcourir quatre cents l’instar du destin des PIM, les « pri- terre réservée à ceux qui vont
parDans Le Huitième Soir d’Arnaud après Les Vents noirs, paru en 2017 mètres « sur un glacis battu par les sonniers internés militaires », ces tir », Arnaud de La Grange tire les
de La Grange, les paysages (Lattès). Ce soldat n’est pas un éga- feux adverses » en sachant que Vietnamiens qui « se battent et pages les plus déchirantes de son
deviennent aussi des personnages. ré ou un héros, mais un jeune hom- beaucoup seront fauchés dès les meurent d’un côté comme ils beau roman. ■
Toutes ces
voix en elle
MARIE NIMIER La romancière
a recueilli des confidences
d’anonymes qui sont autant
de tranches de vies. Fascinant.
PAR ALICE FERNEY
ENEZ verser vos secrets
dans l’oreille d’une
romancière qui en fera
quelque chose. MarieVNimier a eu cette riche
idée : lancer un appel à confidences,
LES CONFIDENCES
mettre en place une procédure De Marie Nimier,
Marie Nimier réussit l’unification de ces confidences collectées. Elle le fait par les signes délicats de sa présence permanente et éprouvée.d’anonymat pour les entendre, les Gallimard,
consigner en vue d’une publication. 192 p., 18 €.
« Recueillir des mots et les laisser ré- change d’une confidence à l’autre, et surpris aussi dans son appétit de se- Marie Nimier réussit l’unification rendre public. Elle suppose la
dissonner », dit-elle. jusqu’à la forme narrative élue par la crets. Il tourne les pages fluides, qui de ces fragments collectés, « ce tor- crétion. N’est-ce pas paradoxal de
Sans se réclamer du roman ni romancière : parfois le « je » du ont la volatilité de la parole, une rent de réalité » qui lui « donne la mi- se confier à Marie qui promet de
pud’aucun genre, la romancière nous confident (qui a souvent une puis- confidence chassant l’autre. Peu à graine ». Elle le fait par les signes blier ? Autre chose serait-il en jeu ?
raconte cette expérience – écouter sance de simplicité), parfois le « i l» peu, il songe à la différence entre ces délicats de sa présence permanente L’amour de la littérature ?
L’expérisans voir - et nous transmet quaran- ou « elle » qui le désigne dans une prélèvements sur le vif et une fiction et éprouvée, contrainte « d’avaler mentateur a-t-il faussé
l’expériente-huit confidences confiées en per- réécriture de son témoignage. toutes ces choses qu’on lui raconte ». ce ? Et qu’attend-il d’ailleurs ? Quel
sonne et qui donnent leur titre à Tout de suite l’insolite de ces ré- Comme un autre motif dans le tapis, est son apport, sa part d’interpréta-Tout de suite l’insolite l’ouvrage. C’est littérairement réus- cits intimes est frappant. Regrets, le sujet s’approfondit : non seule- tion, sa sélection ? Le lecteur restera
de ces récits intimes si, humainement émouvant, intel- hontes, souffrances, lâchetés, dé- ment les confidences elles-mêmes riche de ces questions.
lectuellement stimulant. sirs, émotions, fautes constituent les en sont un mais aussi l’expérience Avec ce livre qui est merveilleux,est frappant
Une fois le protocole expliqué, le révélations. Il ne s’agit pas forcé- qui les a suscitées et qui nous donne Marie Nimier fait coup double. Elle
lecteur croit d’abord lire un recueil ment de choses énormes ou sensa- à penser. Car on est touché par la vi- nous rappelle qu’« il y a dans le fait
de nouvelles. Des textes brefs se suc- tionnelles mais de choses qui ne composée. Aligner des petites histoi- vacité du besoin de parler, le far- de raconter l’histoire d’un autre une
cèdent, le plus souvent sans com- s’inventent pas, qui éclairent la ma- res qui sont arrivées ne fait pas un deau des secrets, la subtilité violente transgression qu’il faut assumer »,
mentaire de l’auteur, sans lien les tière humaine et témoignent de roman, disait Philip Roth, lorsqu’on des sentiments. Les questions se po- comme le disait Bataille. En
assuuns avec les autres, une, deux, trois… l’extraordinaire variété des trajec- le soupçonnait de raconter sa vie. Là sent alors autour de cette situation – mant, en nous livrant ce qui fut
histoires racontées de vive voix pour toires, des caractères, des compor- résidait l’écueil des Confidences. Mais la confession et l’écoute. La confi- longtemps caché, elle nous place
la première fois. Interlocuteur, ton, tements et des gestes. la romancière ingénieuse le sait très dence révèle de nous-même quel- devant la nature du plus intime en
situation, sujet, cause du secret, tout Le lecteur sera souvent étonné, bien et l’évite brillamment. que chose que nous ne voulions pas nous, et finalement en elle. ■
Combat de boxe avec Dieu
GUILLAUME DE FONCLARE L’auteur qui faisait profession d’athéisme décide de régler la question de la foi.
CE NOM QU’À DIEU credo qui lui semblait convenable fut accompagné par la vision d’une avec une virulence proportionnée d’astrophysique et d’amour, ASTRID DE LARMINATILS DONNENT pour l’intellectuel de gauche qu’il porte entrouverte derrière laquelle au désir qu’il en a. d’hormones et d’éternité, de
guerDe Guillaume
se targuait d’être : après la mort, il sentait une présence spirituelle res et de silence, de Rachmaninov de Fonclare, Il attend d’être foudroyéN BEAU matin, il est « le grand Rien ». Mais cela ne suf- puissante. Il aurait aimé penser que et de Pink Floyd, du Grand Organi-Stock,
parti en quête de fisait plus à juguler son inquiétude c’était un de ces rêves hallucinés C’est pour sortir de cette tension sateur et de Jésus Christ, de sa bien-184 p., 17,50 €.
Dieu. Comme aux existentielle. que provoque la douleur, mais non, épuisante, « vouloir la foi en la refu- aimée et de son ami Jacques,
d’églitemps chevaleres- En fait, dans sa jeunesse, il avait cette vision avait une texture à sant », qu’il décida de prendre le ses romanes et de forêts, de cierges Uques. Son épouse, été croyant. Dieu avait même été part. Pourtant, ce phénomène ne temps d’étudier la question. Dans la et de l’âme, de peur et de paix.
pourtant très loin de toutes croyan- « le grand réconfort » de ces an- ralluma pas la foi en lui. « Je restais solitude et le silence du Quercy, il Sans se l’avouer, il attend d’être
ces, l’y encourageait. Elle l’a déposé nées-là, surtout après qu’il eut per- froid et l’âme éteinte. » Il en conçut entreprend d’examiner ce qu’en foudroyé au pied d’un pilier,
comà la gare d’Amiens, direction Ca- du son père, mort dans un accident une certaine amertume. Dieu était disent les experts de tous les pays, me Claudel ou d’autres, foudroyé
hors, avec changement gare d’Aus- d’hélicoptère lorsqu’il avait dix décidément bien cruel de lui « fai- religieux, scientifiques ou autres, d’en haut. Mais c’est d’en bas que
terlitz. Une maison perchée sur une ans. Mais, entrant dans l’âge adul- re miroiter l’éternité sans lui donner afin de ne pas en rester à « un cela viendra. Un jour il s’aperçoit
colline l’attendait dans un village du te, l’esprit du temps avait eu raison les moyens d’y croire », songea-t- agnosticisme simplet ». Mais il va qu’au fond de lui, quelque chose
Quercy. C’est là que cet homme qui de sa foi d’enfant. il. À travers son expérience, plus loin. Il prend le risque de s’ex- « bouge ». Guillaume de Fonclare
faisait profession d’athéisme avait Pourtant, à l’âge de trente-cinq Guillaume de Fonclare, expert en poser lui-même à ce Dieu auquel il raconte avec une belle simplicité
décidé de s’embusquer pendant ans, il avait vécu quelque chose introspection, sonde avec tact et ne croit pas. Pour cela, il aménage son combat de Jacob, un long
cinq semaines pour guetter Dieu. d’étrange. C’était l’année où il acuité les contradictions d’un dans ses journées des moments où il match de boxe intérieur, en
pluNé en 1968, ancien directeur de avait déclenché une maladie neu- homme qui meurt d’envie de croi- se tait et fait taire ses pensées. sieurs rounds, riche en
rebondissel’Historial de la Grande Guerre, romusculaire. Pendant plusieurs re, ne se l’avoue qu’à demi ou pas Au fil des jours et du récit, il est ments, en émotions, en suspense.
l’auteur professait jusqu’alors le semaines de souffrances aiguës, il du tout, et combat cette tentation question de Darwin et de beauté, Qui va gagner ? ■
A
F. MANTOVANI/GALLIMARD
JAN MOREK/FORUM/RUE DES ARCHIVES
FRANCESCA MANTOVANI/GALLIMARDLE FIGARO jeudi 14 mars 2019
5Un poète à Drouot Le drôle d’avenir de Farina te en jardinage bio, qui raconte Dans Délivrance, un exilé écrit à
comment les plantes se font la son épouse. Honneur à notre Vendredi 22 mars, Henri Mi- Livre culte de 1966, L’avenir n’est ÇÀ cour, évoque aussi les métapho- élue met en scène une ville chaux sera la vedette de Drouot. plus ce qu’il était de l’Américain
Rires érotiques tirées du jardin. En sous le charme de la femme qui La maison Binoche et Giquello chard Farina va être réédité le 4
librairie le 12 mars, Éditions Terre la gouverne. Berlin mon garçon, mettra aux enchères des édi- avril au Castor Astral. Un roman &LÀ
vivante. l’histoire d’une femme nouvel- tions originales de ses livres, en- fou mettant en scène un
excentriAnna Gavalda, lement arrivée à Berlin et horri- richies de ses dessins ou de dé- que plein d’énergie alors que la
col’amour au potager Marie NDiaye en scène fiée par la laideur de la ville, dicaces à d’autres écrivains, lère gronde sur les campus.
La romancière préface La Vie La romancière publiera le sera créé au Théâtre national comme Char, Éluard ou Gide. Au L’auteur est décédé à 29 ans, deux CRITIQUEérotique de mon potager, un li- 4 avril chez Gallimard un recueil de Strasbourg à l’automne total 80 lots, estimés de 1 000 à jours après la sortie de cet
ouvravre de Xavier Mathias, spécialis- de trois textes pour le théâtre. 2019. 40 000 euros. ge, préfacé par Thomas Pynchon. littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESL’homme à la veste violette Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
JOSÉ EDUARDO Génie de Talese
AGUALUSA
L y avait Tom Wolfe et lui. restaurant, il lui avait appris Le romancier
Ils se partageaient le Nou- comment manger ses spaghetti
veau Journalisme. Gay Ta- sans cuiller. À une table voisine, angolais mêle
lese, qui a quatre-vingt- il y avait Joe DiMaggio, l’idole duIsept ans, portait des gamin. On se croirait dans un des affaires
costumes impeccables, comme film élégiaque, quelque chose
son rival, mais pas blancs. Sa comme Un été 42. Les phrases deténébreuses à une
prose souple, lumineuse, impec- Talese ne roulent pas des
mécacable, n’a pas ce côté klaxonner niques. Elles n’ont pas besoin éblouissante
qui signalait l’auteur du Bûcher tant elles visent juste. Voici Tony
des vanités. Bennett qui enregistre The Lady théorie
Ce recueil d’articles fournit un is a Tramp en duo avec Lady
aperçu assez exact des dons de Gaga dans un studio de Manhat-du souvenir
Talese. Il décrit ses sujets d’un tan. Le récit équivaut presque au
ton égal, décrit leur taille, leur célèbre morceau de bravoure Si-et de l’oubli.
poids, la couleur de leurs che- natra a un rhume. Échantillon
veux. Son stylo fonc- gratuit : « Il porte à sa
tionne comme une ca- bouche un petit com-SÉBASTIEN LAPAQUE
méra. Il y a des gros primé pour la gorge deslapaque@lefigaro.fr
plans, des dialogues, le la taille d’une pièce de
détail des lieux, l’atten- dix cents. » Accompa-OUMIS aux « mystérieux
tion aux bruits. Il ra- gner une chanteusemouvements de la mer et
conte l’histoire du New d’opéra moscovite undu destin », les
personnaYork Times à travers la peu partout dans leges de José Eduardo
biographie de ses rédac- monde ? Allons-y.SAgualusa rêvent
beauteurs en chef. On en- Marina Poplavskayacoup. Même quand ils surfent sur
tend cliqueter les ma- est une tornade de ca-le réel, observateurs indolents et
chines à écrire. prices et de talent. Elledépassionnés, même quand ils se
Il retrouve le mari rend chèvres les ré-rebiffent contre l’idée de rêver,
d’une SDF qui a quit- ceptionnistes d’hôtel,leurs songes finissent toujours par Il porte à té le domicile familial rembarre Talese pourles rattraper. «
du jour au lende- sa bouche un rien, saute dans desC’est peut-être la nuit africaine
main, sans que per- avions comme elleun petit qui veut ça. Ou l’histoire angolaise
sonne sache pour- grimpait jadis dans lescontemporaine. La guerre civile a comprimé
quoi. Après la mort wagons du métro.duré un quart de siècle, de l’indé- pour la d’Elaine Kaufman, la Scruter à la loupe lespendance du pays, en 1975, à la gorge de la propriétaire du res- agissements d’un ob-mort de Jonas Savimbi, le chef
mitaurant préféré de sédé sexuel ne le rebu-taille d’une José Eduardo Agualusa. litaire de l’Unita, tué en 2002 par
Woody Allen, il ren- te pas. C’est un mé-l’armée angolaise appuyée par des ÉDITIONS MÉTAILIÉ pièce de dix
contre la couturière tier, de voir tout ça.soldats cubains. centsde celle-ci qui lui Chez Gino’s, sur»
GAY TALESEavait confectionné Lexington Avenue, où« C’est le rêveur angolais, le recours aux rêves sins et propriétaire de l’hôtel
quelque 400 robes. Il il a l’habitude dequi est l’homme d’action » s’impose comme un refus poli, Arco-Iris à Cabo Ledo, une plage LA SOCIÉTÉ
visite le ranch californien où prendre ses repas, le reporter a Hantés par les souffrances des mais ferme, des citations à com- de sable blanc à 100 kilomètres au DES RÊVEURS
Charles Manson et ses disciples compté les 314 zèbres représen-INVOLONTAIRESdeux camps, les récits de José paraître envoyées par la réalité. sud de Luanda, a le pouvoir de se
avaient séjourné avant d’assas- tés sur le papier peint. Il précise De José Eduardo Eduardo Agualusa, écrits dans une Tous sont des sonhadores, accor- promener habillé en violet dans les
siner Sharon Tate. On y est. Ta- qu’il a fait ça après deux verres Agualusa,langue très belle, un portugais dés au mot de Fernando Pessoa songes des autres.
lese plonge à l’intérieur de ses de sambuca. S’il suffisait de boire traduit du portugais classique cousu d’images colorées, dans le Livre de l’intranquillité : Ancien guérillero de l’Unita,
(Angola) par modèles. Il connaît leur passé et cet alcool sicilien pour écrire évoquent sans cesse cet épisode «La supériorité du rêveur vient de Hossi a connu l’enfer. Il en est
reDanielle Schramm, leurs pensées. La vie quotidien- comme ça, les choses seraient tropical de la guerre froide. ce que rêver est infiniment plus pra- venu avec des formules telles que Métaillié, ne des mafieux n’a pas de secrets trop simples. Question de regard. Daniel Benchimol, le journalis- tique que de vivre ; le rêveur tire celle-ci : « Je suis mort deux fois, 252 p., 18 €. pour lui. Ils se cachent, ont des Peut-être que Talese est resté ce te métis de La Société des rêveurs donc de la vie un plaisir beaucoup mais je ne veux vous parler que de la
codes à eux, apprivoisent la peur garçon qui confectionnait des involontaires, a travaillé pour le plus grand et plus varié que l’hom- deuxième fois. »
et l’ennui. Leurs mœurs sont maquettes d’avion dans sa Jornal de Angola et interviewé à me d’action. En d’autres termes – Lorsque Daniel Benchimol, en
étranges : dans leur bibliothè- chambre. Qu’est devenu le P-38 quatre occasions le rebelle Savim- plus clairs et plus directs –, c’est le pension à l’hôtel Arco-Iris, lui
exque, on répertorie Churchill, Lockheed miniature à double fu-bi qu’aimait tant l’aventurier Do- rêveur qui est l’homme d’action. » plique qu’il a rêvé de lui, Hossi
Dante, Sartre, Koestler. Cosa selage ? C’est son Rosebud.minique de Roux : « Deux fois ré- Dans Le Marchand de passés, Apolonio Kaley veut seulement
saNostra n’est plus ce qu’elle était. veillé et deux fois en rêve. » Des paru en France en 2006, le narra- voir de quelle manière il était
haUn des textes revient sur son deux façons de faire, Benchimol a teur faisait des rêves qui com- billé. « Il y eut une époque où les
enfance. Il se souvient d’un TOUT EST AFFAIRE préféré la seconde. « Dans les in- blaient les trous du récit, permet- gens rêvaient de moi. Mais cela
week-end où son père, qui était D’IMAGINATIONterviews que j’ai faites en rêve, les tant au lecteur de suivre l’histoire. n’arrivait que lorsque je n’étais pas
tailleur, les avait emmenés dé- De Gay Talese, traduit de l’anglais personnes interrogées se mon- Dans La Société des rêveurs invo- loin. D’habitude, j’apparaissais
jeuner à Atlantic City dans son (États-Unis) par Michel Cordillot, traient très souvent plus authenti- lontaires, quatre personnages vi- dans leurs rêves vêtu d’une veste
coupé Buick bleu avec la radio Éditions du sous-sol, ques, et surtout plus lucides, que vent leurs rêves ou les revivent violette. »
qui grésillait de parasites. Au 319 p., 22 €.lorsque je suis en état de veille. » sans le savoir. Hossi Apolonio Ka- C’est intelligent et beau, drôle et
Pour les créatures du romancier ley, homme aux vingt-deux cou- merveilleux. C’est signé Agualusa. ■
Théâtre de l’absurde à Pékin
MA JIAN Considéré par le Prix Nobel Gao Xingjian comme « l’une des voix les plus courageuses de la littérature chinoise
contemporaine », l’auteur dénonce l’hypocrisie d’un régime corrompu.
préalable est d’effacer tous les qui les avait enterrés en cachette, réalité et fiction. Lui-même est D’une part, sa plume se fait sècheISABELLE SPAAK
souvenirs privés. C’est là où le bât creusant leur tombe à mains nues interdit de séjour en Chine et son et moqueuse pour ridiculiser MaCHINA DREAM
ANS SON tout nou- blesse. Car durant sa sieste avinée, avec sa sœur. Ces épisodes han- premier livre, La Mendiante de Daode et ses collègues dépeints enDe Ma Jiang,
veau Bureau du Rêve Ma Daode vient encore de rêver de tent Ma Daode. Comme si, en Shigatze, fut qualifié de « pollution obsédés du sexe et des pots-de-traduit de l’anglais
Chinois, Ma Daode se sa jeunesse. De son « moi adoles- même temps que la promotion spirituelle » en 1987, juste avant vin. D’autre part, sa phrase explo-par Laurent Barucq,
Flammarion, réveille de mauvaise cent ». De cette année 1966 où Mao qu’il ne prenne le chemin de l’exil. se de colère pour décrire la réalité
220 p., 18 €. Dhumeur. Encore un avait lancé la Grande Révolution Avec China Dream, il dénonce les des sévices perpétrés par les Gar-Pour se faire bien voir, de ces moments d’assoupissement culturelle prolétarienne appelant turpitudes de son gouvernement des rouges. Puis, ses mots se font
malheureux sur sa chaise. Et ce les jeunes à purger l’ancien monde Ma Daode avait d’origine soumis aux « fausses pure poésie quand, du chaos,
n’est pas la salve de SMS cochons pour faire émerger le nouveau en utopies qui asservissent et infantili- émerge la Chine d’avant. livré ses parents
reçus de l’une de ses douze maî- dénonçant leurs professeurs, ces sent la Chine depuis 1949 ». Avant l’urbanisation à outrance,en pâture
tresses préférées qui parviendra à « intellectuels puants ». L’ambition littéraire de Ma Jian, le saccage de la mémoire,
l’éradiégayer ce haut fonctionnaire be- Pour se faire bien voir, Ma Dao- qui vit aujourd’hui à Londres, est cation des ancêtres, des paysages.
donnant et libidineux chargé de de avait livré ses parents en pâtu- qu’il attendait depuis si long- triple : « Sonder les ténèbres » pour Cette beauté de la campagne
mettre sur pied un programme de re. Il avait assisté à l’arrestation de temps, commençait sa déchéance. dire la vérité sur « les violences de chinoise à laquelle Ma Jiang rend
lavage de cerveau pour lequel il son père, à sa rééducation forcée, Quoi qu’il fasse, son passé vient le masse commises durant la Révolu- magnifiquement hommage. Et de
s’est porté volontaire. L’idée étant à l’humiliation de sa mère, insul- phagocyter. Il perd les pédales, tion culturelle et que le régime ac- laquelle l’artiste dissident Ai
de se faire greffer une puce élec- tée et frappée par les Gardes rou- tombe malade, devient la risée de tuel continue de refouler », mais Weiwei s’est inspiré pour
concetronique dans le but de se vouer ges. Il était présent deux ans plus ses collègues et de ceux qu’il a également « tourner en dérision les voir l’œuvre d’art offerte à son
corps et âme au renouveau de la tard quand ses parents, n’en pou- voulu précédemment mettre au despotes chinois » et « se rallier à compatriote pour la couverture de
nation édicté par le président Xi vant plus, s’étaient suicidés en- pas. Sous l’allure d’une fable gro- leurs victimes ». Avec sa voix sin- son livre : un arbre gigantesque
Jinping. Évidemment, la condition semble dans le grenier. C’est lui tesque, l’écrivain Ma Jiang mêle gulière, il y parvient parfaitement. aux branches brisées. ■
Ajeudi 14 mars 2019 LE FIGARO
6
3 000 auteurs ont rendez-vous à Livre ParisON EN
Du 15 au 18 mars, à la Porte de Sur le site de l’organisateur, on tamment sur la Grande Scène, née, élections obligent, l’Europe parle
Versailles, ce sera la plus grande peut y voir une impressionnante avec des thèmes touchant à tous est à l’honneur, ainsi que la ville de
librairie du monde. Livre Paris ac- galerie de portraits commençant les registres : roman, jeunesse, Bratislava. Le sultanat d’Oman
cueillera plus de 3 000 auteurs en par Josiane Balasko et allant jus- BD, polar, histoire… On pourra est désigné « pays invité spé-LE SALON DU LIVRE DE PARIS
chair et en os. Il y en aura pour qu’à Alice Zeniter en passant par écouter toute une série d’entre- cial ». Pour connaître la program-OUVRE SES PORTES DU 15 AU
18 MARS À LA PORTE DE VERSAILLES. tous les goûts : du dernier Gon- Erri De Luca ou Michel Drucker, tiens tels que « L’art d’écrire », mation et les renseignements
PLUS DE 3 000 AUTEURS DONNENT L'ÉVÉNEMENT court à la nouvelle célébrité ve- c’est dire la variété des auteurs. « Les rencontres improbables » pratiques : www.livreparis.com.
RENDEZ-VOUS AUX LECTEURS.
nue vendre son livre. 250 débats seront organisés, no- ou « Face à l’histoire ». Cette an- M. A.littéraire
Bratislava, mémoire, histoire et nostalgie
REPORTAGE Visite de la capitale slovaque, invitée du Salon, en compagnie de ses meilleurs écrivains.
De notre envoyé spécial cheraient d’un autre Triestin, Italo
THIERRY CLERMOND Svevo, ou du Tchèque BohumilUN CHIEN tclermont@lefigaro.fr
Hrabal. On notera la pertinence desSUR LA ROUTE
de Pavel Vilikovský, réflexions, notamment dans les
traduit du slovaque A LITTÉRATURE slova- comparaisons avec l’Autriche et
par Peter Barbenec, que est une belle incon- avec la Hongrie : « Nous n’avons
Phébus, nue en France. » C’est la pas de manières, car nous n’avons«
218 p., 19 €. francophile Miroslava pas eu de grand passé, et le passé quiL Vallová, directrice du nous a échu nous semble si petit que
Centre de l’information littéraire nous préférons le taire. » Et d’en
raslovaque, qui le déplore. Nous jouter, dans les dernières pages,
sommes attablés dans un restau- revenant sur cette « Nation
éternelrant chic de la place Hviezdoslavo- lement jeune, infantile » : « Nous
vo, sous la neige, face à l’hôtel autres Slovaques, nous sommes
resCarlton, où a séjourné l’impératri- tés serfs trop longtemps et la
service Sissi, au cœur du quartier histo- tude s’est installée dans nos gènes
rique, à quelques encablures du comme du plomb. »
Danube et à une dizaine de kilomè- Avec C’est arrivé un premier
septres de la frontière autrichienne. tembre, Pavol Rankov retrace
Janvier bat son plein et la lumière trente ans d’histoire de la
Slovase fait rare. Bas immeubles baro- quie, de septembre 1938 (juste
ques aux ocres éteints, rehaussés avant les accords de Munich)
jusde vert pistache ou de fuchsia dé- qu’en 1968. Et ce, à travers le destin
trempé, bâtiments massifs… On de trois amis, Péter, Ján le TchèqueC’EST ARRIVÉ
pense à Vienne, parfois, à Leipzig et Gabriel le Juif. Y défilent MilanUN PREMIER
La Fontaine de Roland est la plus célèbre fontaine de Bratislava, en Slovaquie. GETTY IMAGES/WESTEND61SEPTEMBRE ou à Saint-Pétersbourg. Les histo- Rastislav Štefánik, cofondateur de
De Pavol Rankov, riques rues Laurinská, Michalská et la République tchécoslovaque,
traduit du slovaque Panská ; innombrables églises aux tin observait : « En se promenant sent dans un seul et même État. En souvent tragique, par ailleurs. Y l’écrivain Milo Urban, Alexander
par Michel Chasteau, clochers bulbeux, vestiges d’un dans la ville, parmi d’enchanteresses 1948, c’est le coup de force des compris l’histoire récente… Était-ce Dubček, partisan d’un « socialisme
Gaïa, passé glorieux (en témoignent les places baroques et des recoins à communistes ; vingt ans plus tard, vraiment nécessaire de détruire à visage humain », Jozef Tiso,
pré462 p., 24 €. bustes de Haydn, un bas-relief l’abandon, on a l’impression que c’est la répression du printemps de l’une des dernières synagogues de sident de l’État slovaque pronazi.
rendant hommage au compositeur l’Histoire, au passage, a abandonné Prague et la soviétisation à outrance mon pays pour construire le Nový Changement de ton et de regard
Bartók), avec ce palais Primaciálny çà et là une foule de choses. » du régime, et il faudra attendre 1993 Most, et de raser le quartier juif, au du côté de Monika Kompaníková
où fut signé le traité de Presbourg pour que Bratislava quitte officiel- début des années 1970 ? » (née en 1979), en compagnie de son
« Une nation condamnée (le nom autrichien de la future Bra- lement Prague et sa tutelle. Et que font les écrivains Cinquième Bateau. L’histoire de la
à la tendresse »tislava) au lendemain d’Austerlitz. Comme le dit Viliam Klimáček d’aujourd’hui de cette mémoire petite Jarka, vivant solitaire dans
Nous sommes bel et bien au cœur Longtemps, la Slovaquie, intégrée en ouverture de son troublant ro- vacillante ? Dans Un chien sur la un quartier sinistre de Bratislava,
de cette Mitteleuropa. Celle qui a au royaume de Hongrie du temps man Bratislava 68, été brûlant route, Pavel Vilikovský, doyen des et qui va s’engager dans une drôle
fasciné Claudio Magris et, dans une des Habsbourg, a connu un essor (Agullo) : « Nous sommes une nation lettres slovaques, nous conte l’his- d’aventure en compagnie de son
moindre mesure et pour d’autres cosmopolite, malgré la magyarisa- condamnée à la tendresse. On nous toire d’un vieil intellectuel qui complice Kristian. Une fable à
hauraisons, Louise de Vilmorin (qui a tion à marche forcée à partir du envahit facilement. » Pour sa part, donne des conférences, obsédé par teur d’enfant, et pleine de
délicaepassé la fin des années 1930 et l’es- XIX siècle. Au lendemain de la Pre- Miroslava Vallová nous a déclaré, Thomas Bernhard, en parcourant tesse et de poésie. Monika
Komsentiel de la guerre non loin de mière Guerre mondiale, l’Empire en écartant un verre de slivovica : l’Allemagne et l’Autriche. On y paníková nous a confié : « Ici, la
Bratislava, au château de Pudmeri- austro-hongrois est démembré, les « La Slovaquie a un problème avec trouve un humour désabusé, une nostalgie du cosmopolitisme a été
ce). Dans Danube, l’écrivain tries- Tchèques et les Slovaques s’unis- sa mémoire collective et son histoire, tonalité grinçante qui le rappro- élevée au rang de mythe. » ■
LE CINQUIÈME
BATEAU Stand du « Figaro » : quiz géant de la langue, ateliers d’écriture…
De Monika
Kompaníková,
MOHAMMED AÏSSAOUI disposition. Le défi ? Composer le les subtilités de la langue françai- Develey et l’arbitrage de Julien Vuibert) et Le Français, c’est faci-traduit du slovaque
plus de mots avec les sept lettres se, retrouver l’origine des mots et Soulié, formateur et membre des le ! : orthographe, grammaire,par Vivien Coscullela,
TAND J20. C’est là que Le tirées au sort. des expressions qui en font la ri- experts du Projet Voltaire, pro- conjugaison (First). Il est l’auteurBelleville Éditions,
Figaro littéraire s’installe chesse, déjouer ses pièges ortho- fesseur de lettres classiques et de plusieurs ouvrages sur la lan-212 p., 19 €.
Le grand quizà Livre Paris, du 15 au graphiques ? Le Figaro littéraire lauréat des « Timbrés de l’ortho- gue française, le grec et le latin. Il
de la langue française18 mars 2019, à la Porte vous propose de tester vos graphe » en 2013. Ce dernier vient organise également « La Grande
eSde Versailles (XV ). Par ailleurs, deux temps forts sont connaissances lors d’un grand de publier Par humour du fran- Dictée » au salon du livre. (La
Trois espaces seront ouverts en organisés avec Le Figaro. quiz inédit. çais : l’orthographe comme on ne Grande Scène, dimanche 17 mars,
permanence sur ce stand. Le pre- Saurez-vous affronter toutes Avec notre journaliste Alice vous l’a jamais expliquée (Librairie de 12 h à 13 h.)
mier est dédié aux « Ateliers
Jérôme Ferrari-Natacha d’écriture » du Figaro littéraire,
Nisic : la rencontre avec des vidéos expliquant la
démarche et des témoignages de improbable
participants. Vous pourrez y trou- Dialogues inédits et inattendus qui
ver le prochain calendrier, avec réunissent autour d’une affinité
des ateliers qui seront animés par commune deux personnalités du
Irène Frain, Jean-Noël Pancrazi, monde du livre et de la culture,
Isabelle Monnin et Benoît Char- que rien n’aurait jamais amenées à
pentier. Le deuxième espace est se rencontrer. La rencontre
s’inticonsacré à tous les ouvrages pu- tule « L’Art et le risque du
silenbliés par Le Figaro sur la langue ce », avec Jérôme Ferrari, prix
française, notamment la collec- Goncourt 2012, qui évoque À son
tion « Mots & Cætera ». Un troi- image, son dernier livre, avec
sième espace est réservé à « 100 % l’artiste Natacha Nisic,
récemLaclos », avec les livres du maître ment exposée dans « Regards
des mots croisés ainsi que son d’artistes - Œuvres
contemporaiGrand Dictionnaire poétique. nes sur la Shoah ». La rencontre
Enfin, les visiteurs pourront se sera animée par Étienne de
Monrendre sur le stand du Figaro pour tety (directeur du Figaro
littéraijouer avec les mots, une tablette re). (La Grande Scène, vendredi
Trois espaces seront ouverts en permanence sur le stand du Figaro littéraire, à la Porte de Versailles. LE FIGAROde jeu de lettres est mise à leur 15 mars, de 14 h à 15 h) ■
En français…20mars Journéeinternationale
s’il vous plaît;-)de la Francophonie20 19
#ma lan guef ranç aise
20mars.francophonie.org #m on 20 mar s
300millionsdefrancophonessurlescinqcontinents
ALE FIGARO jeudi 14 mars 2019
7
Une chaire « francophonie » au Collège de FranceON EN
C’est une première dans la lon- ment et de recherche aux intel- les voix riches et multiples qui gnon, titulaire de la chaire « Lit-parle
gue histoire du Collège de Fran- lectuels et scientifiques des œuvrent dans ces pays et à térature française moderne et
ce fondé en 1530. La prestigieu- pays francophones », explique travers la langue française au contemporaine ». Il ne tarit pas
se institution ouvre une chaire Alain Prochiantz, administrateur développement de la science et d’éloges : « C’est une personna-LA ROMANCIÈRE YANICK LAHENS
intitulée « Mondes francopho- du Collège qui a créé cette chai- de la pensée. » Yanick Lahens, lité remarquable de la littératureOCCUPERA LA TOUTE NOUVELLE
CHAIRE « MONDES FRANCOPHONES » nes ». « Le Collège de France re avec le partenariat de l’Agen- Prix Femina 2014, occupera la et de la culture en langue
franDU COLLÈGE DE FRANCE. DOCUMENTsouhaite donner une tribune et ce universitaire de la francopho- chaire pour cette année. Elle a çaise. »
LEÇON INAUGURALE LE 21 MARS.
un nouvel espace d’enseigne- nie. « Il s’agit de faire entendre été choisie par Antoine Compa- MOHAMMED AÏSSAOUI littéraire
Le silence des agneaux
ALEXANDRIA MARZANO-LESNEVICH Le récit puissant d’une apprentie avocate, abusée par son grand-père,
L’EMPREINTE confrontée à une affaire de pédophilie.
D’Alexandria
Marzano-Lesnevich,
d’un stage dans un cabinet d’avo- C’est dit, maintenant, il faut com- une quiétude apparente. Mais c’est le joli petit blond que Ricky finiraLAURENCE CARACALLAtraduit de l’anglais
cats de Louisiane, elle tombe sur prendre Ricky, comprendre son un simulacre : la dépression règne par étrangler. (États-Unis) par
ERTAINS récits font une affaire qui, onze ans plus tôt, grand-père, et, dix ans durant, dans leur maison grise. La force ou Dans cette Amérique misérableHéloïse Esquié,
Sonatine, l’effet d’une claque. avait défrayé la chronique. Ricky elle va mener l’enquête sur ce la faiblesse de ses parents ? Ne ja- autant que dans cette middle class
480 p., 22 €. Parce que leurs auteurs Langley était alors un jeune pédo- meurtre abject et, par là même, mais regarder derrière soi, faire au-dessus de tout soupçon, les
enrefusent l’ellipse, phile de vingt-sept ans, incarcéré sur ses propres traumatismes. une croix sur le malheur, oublier fants peuvent endurer le pire.Cavancent bille en tête, pour le meurtre d’un garçon de six qu’un grand-père, la nuit, montait L’auteur lance un cri pour que les
Une croix sur le malheurencouragent le lecteur à ne pas dé- ans. Ses aveux, elle les regarde sur l’escalier menant aux chambres de secrets ne soient plus tus, et ce
tourner les yeux. Alexandria Mar- une vidéo et sent monter en elle Si le livre est un formidable témoi- ses petites-filles. Ne pas parler des texte, dur et captivant, fait voler
zano-Lesnevich fait partie de ces une haine inédite et effrayante : gnage sur la justice américaine – choses qui font mal, Alexandria, en éclats les petits arrangements
écrivains-là. C’est une incroyable « Je veux qu’il meure. » Ce senti- l’auteur a compulsé les 3 000 pages elle, ne l’accepte pas et se retrouve avec la vérité. Ricky Langley ne
découverte, une plume sensible, ment de vengeance et de répulsion du compte rendu du procès, relate bien seule dans ce combat-là. Tout sera finalement pas condamné à
forte et, plus que tout, déterminée. la pétrifie ; en un instant, toutes ses les trois procès de Ricky –, il est comme Ricky, seul aussi face à ses mort, Alexandria
Marzano-LesneElle ose se lancer un défi périlleux : certitudes s’effondrent et font re- surtout une passionnante réflexion démons, tendant une main qu’on vich ne sera finalement pas
avocroiser deux destins, le sien et ce- monter ses pires souvenirs, ceux sur la famille et la transmission. lui refuse, traumatisé par la mort cate. Elle abandonne une carrière
lui d’un assassin d’enfant. dont on ne se défait jamais et qu’on Alexandria Marzano-Lesnevich violente de son grand frère, élevé toute tracée pour se consacrer à
En 2003, Alexandria est étu- affronte en silence : pendant plu- naît dans un foyer comme il en par des parents déboussolés, mais l’écriture. En lisant ces pages
virdiante en droit, farouchement op- sieurs années, elle a été la victime existe des millions : un père et une coupable, ô combien. Une enfance tuoses, le doute n’est plus permis :
posée à la peine de mort. Au cours de son grand-père pédophile. mère avocats, une fratrie soudée, volée, comme celle de sa victime, comme elle a eu raison ! ■
ferraille puis se prétend en danger,
menacé. Un soir, il est retrouvé chez
lui, étranglé sur son lit, un lacet de
chaussure noir autour du cou. Détail
insolite : une cuiller en bois et plu-Histoires
sieurs animaux empaillés sont posés
près de son corps. Aucun signe
d’effraction constaté. Meurtre ?
Suicide ? De ce point de départ à la réso-extraordinaires lution de l’énigme, David Grann suit
patiemment les pistes, interroge les
témoins, s’immerge dans le monde DAVID GRANN Une passionnante anthologie des des fanatiques de l’occupant du 221
B Baker Street. Le journaliste se mue meilleurs reportages du journaliste du New Yorker. en détective et c’est passionnant.
Pourquoi les hommes agissent-ils
BRUNO CORTY affabulateur génial capable d’endos- ainsi ? Pourquoi un retraité du
brabcorty@lefigaro.fr ser de multiples personnalités, quage vivant à la cool en Floride
déGrann nous embarque sur les traces cide-t-il de reprendre du service ?
L faut aimer les histoires qui ne de ce génial Français qui n’agit pas Pourquoi un ex-chef d’un escadron LE DIABLE
se finissent pas forcément par appât du gain ou vilenie mais de la mort en Haïti vient-il s’instal-ET SHERLOCK
HOLMES bien. Les énigmes irrésolues. semble incapable de faire autrement ler au beau milieu de la vaste
comDe David Grann, Les pieds de nez du destin. Le que de mentir. Sur son âge, sa natio- munauté haïtienne de New York ?
traduit de l’anglais I Diable et Sherlock Holmes, de nalité, sa situation familiale. Se re- Des politiciens véreux dans l’Ohio,
(États-Unis) David Grann, est une formidable an- trouvant aux États-Unis où il réussit un innocent condamné à mort pour
par J.-F. Hel Guedj, thologie de récits écrits et publiés l’exploit de se faire passer pour un un incendie qu’il n’a pas déclenché,
M.Reiner, C.Debru, pour la plupart dans le New Yorker, garçon enlevé à sa famille depuis un réseau de tueurs sadiques faisant
V.Huisman, journal qui offre toute latitude à ses trois ans, Bourdin s’aperçoit tout à régner la terreur dans les prisons au
Éditions du sous-sol,
auteurs pour peu que leur plume vi- coup que le gamin a peut-être été nom de la Fraternité aryenne : David 460 p., 23 €.
revolte et captive le lecteur. S’il dit victime… des siens. Sa supercherie Grann ausculte son pays, grand
trouver les sujets de ses articles au se transforme alors en cauchemar. corps malade dont il décrit avec
hasard, « un tuyau transmis par un précision les bubons, les plaies, les
Grand corps maladeami, une référence enfouie dans un fractures. De temps à autre, il
fait divers », David Grann est, la plu- Cauchemar, c’est le mot qui s’autorise un écart vers moins de
part du temps, obsédé par la folie des convient aux dernières heures d’un violence et plus de poésie dans la
fohommes. Il se demande « pourquoi autre personnage, « l’expert holme- lie. Comme une créature de Jules
certains individus se consacrent au sien le plus éminent de la planète ». Verne, il part à la chasse au Calamar
bien, et d’autres au mal ». Ceux qui Persuadé que des inédits capitaux de géant ou descend sous terre avec les
l’intéressent relèvent évidemment Conan Doyle vont être vendus aux Toute la gamme « sandhogs », ces foreurs de tunnels
des malfaisantsde la dernière catégorie. Petits enchères chez Christie’s alors qu’il destinés à alimenter New York en
qui rôdent danstruands, fieffés malfrats, tueurs sa- sait que la dernière héritière de eau. À chaque fois on le suit dans ses
la société américainediques, meurtriers sophistiqués, l’écrivain les avait cédés sur testa- aventures. Entre Tintin et Indiana
toute la gamme des malfaisants qui ment à la British Library, Richard est présentée Jones, notre homme, dans sa
repar David Grann.rôdent dans la société américaine est Lancelyn Green alerte la terre entiè- cherche de la vérité des hommes,
MATT RICHMANici représentée. re. De la Sherlock Holmes Society de ces drôles de créatures
passionnanLorsqu’il raconte l’histoire de Londres aux Baker Street Irregulars tes, a toutes les audaces. Et un talent
Frédéric Bourdin, dit le Caméléon, d’Amérique, il crie, s’époumone, de conteur XXL ■
Du privilège d’être né dans une ferme
MARIE-HÉLÈNE LAFON La romancière évoque le pays de montagnes où elle a grandi.
tallant à Paris dès ses études à la avait d’abord la ferme, où chacun, caux ». Des marins sur la houle desASTRID DE LARMINAT
Sorbonne, mais elle y est restée vis- adultes, enfants, bêtes, avait sa monts d’Auvergne. adelarminat@lefigaro.fr
céralement attachée et y passe près place et mettait son honneur à bien Dans le cercle de la ferme, on
ANS ce livre d’entre- de trois mois par an. Dans ses ro- la tenir. Le chien gardait les va- avait une conscience instinctive de
LE PAYS tiens, Marie-Hélène mans, elle transmet ce qu’elle en a ches, l’âne tirait la carriole. À son ce qu’il y avait « au-delà ». La
fauD’EN HAUT Lafon ouvre la porte reçu. retour de l’école, Marie-Hélène ne mystérieuse qui peuplait les
De Marie-Hélène de l’atelier où s’est Contrairement à Annie Ernaux, apprenait ses leçons devant le bois, le noir total qui enserrait la
Lafon, entretiens Dforgée son œuvre. autre « transfuge sociale », Marie- poulailler pour éloigner les rapa- maison et ses habitants durant la
avec Fabrice
L’auteur de L’Annonce et des Der- Hélène Lafon n’a jamais eu honte ces. Comme une sentinelle à l’in- nuit appartenaient à « l’envers duLardreau, Arthaud,
niers Indiens ne livre pas ses trucs et d’être fille de paysans. Certes, dès tersection du monde domestique monde », à « la doublure secrète des150p., 13 €.
astuces d’écrivain ou ses petits se- l’école du bourg voisin où elle est et d’un monde sauvage. C’était sa choses ». Il y avait aussi les
pâturacrets. Pas le genre de la maison. entrée à 7 ans, puis au pensionnat mission. ges d’altitude qui devenaient
inacC’est dans la matière même de ses de Saint-Flour, elle s’est sentie cessibles en hiver. La jeune
Marie«Un lieu pour autre romans qu’elle nous fait entrer, le souvent regardée comme une Hélène rêvait alors en regardant
chose »monde où elle a grandi et le paysage « bouseuse ». Mais elle savait d’où les montagnes, sentait qu’elles
dont elle est pétrie. La ferme de ses elle venait, et elle en était fière. Les En ce temps-là, on tirait directe- n’étaient plus un lieu pour
l’homparents, isolée au milieu de trente- humiliations ne pouvaient rien ment sa subsistance de la terre et me. C’était « un lieu pour autre
trois hectares de terres dans un contre le privilège qu’elle a eu de des bêtes, on scrutait le ciel et ses chose, qui échappe, nous échappe ».
« pays perdu » à mille mètres d’alti- naître au « pays d’en haut ». Pour humeurs dont dépendait la qualité Nous n’avons pas eu la chance
tude, les montagnes rondes et char- elle, ce fut une « grâce » de grandir de l’herbe, du lait et du fromage. de naître dans ce pays «
primorLe Nord du Cantal, à l’intersection nues du nord du Cantal, de la terre « dans les éléments », « devant tou- C’était un temps où l’enfant cares- dial » où l’on a l’intuition de sa
jusdu monde domestique et d’un déployée sous le ciel à perte de vue. te la beauté du monde ». sait le lapin qu’il mangerait à la fin te place dans l’univers. Mais, grâce
Née en 1962, Marie-Hélène Lafon Elle décrit les différents cercles de l’été. Cela façonnait des gens à Marie-Hélène Lafon, nous avons monde sauvage. VILLENA GERALD/
MANGALLYPOP@ER - STOCK.ADOBE.COMs’est arrachée à ce monde en s’ins- qui composaient son univers. Il y « tenaces, un peu austères, verti- le privilège de le connaître. ■
Ajeudi 14 mars 2019 LE FIGARO
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LA BONNE Le deuxième souffle de « La Noire »
Retour à la vie « La Noire », mythique collection se et d’aussi bons. « La Noire » avec Stone Burger. Stéphanieidée Elles doublent la mise ! Les deux de romans noirs, lancée en 1992 nouvelle ressuscite donc le Delestré publie quant à elle une
patronnes de la « Série noire », par Patrick Raynal et morte à 21 mars, en offrant, sous une réédition enrichie du Nadine
Stéphanie Delestré et Marie- son départ en 2005. « La Noi- élégante couverture noire, deux Mouque du regretté Hervé Pru-VINGT-SEPT ANS APRÈS
Caroline Aubert, l’une chargée re », ce sont 136 titres signés auteurs majeurs découverts par don. Cinq titres par an sont pré-SA CRÉATION, « LA NOIRE »
DE GALLIMARD REPARAÎT. PLUS des auteurs français, l’autre des Cormac McCarthy, James Cru- dame Aubert lorsqu’elle sévis- vus. Autant dire que les auteurs
LITTÉRAIRE QUE LA « SÉRIE NOIRE » HISTOIRE étrangers, ont convaincu Antoi- mley, Raymond Chandler, Harry sait au Masque, Ron Rash avec seront triés sur le volet. On en
ELLE EST SON COMPLÉMENT IDÉAL.
ne Gallimard de redonner vie à Crews, Larry Brown, on en pas- Un silence brutal et William Gay salive déjà ! BRUNO CORTYlittéraire
Zeev Sternhell rouvre les hostilités
COLLECTIF En retraçant de façon spécieuse le parcours du colonel de La Rocque, l’historien israélien
entonne une nouvelle fois l’antienne du fascisme français..
Le colonel de La Rocque, lors d’un défilé des Croix de Feu et des Jeunesses patriotes sur les Champs-Élysées, le 8 juillet 1934. RUE DES ARCHIVES/COLL. GRE
mond, Michel Winock, Jean-Noël par être arrêté par les Allemands busquer tous les éléments suscepti- sation par Sternhell, observait que PAR ÉRIC ROUSSEL
Jeanneney ou Serge Berstein. Le et déporté. bles d’établir que La Rocque et ses la définition du fascisme par ce de l’Institut
lecteur comprend vite qu’il est Accessoirement, il n’est pas non partisans étaient antisémites, aller- dernier était si extensive et si arbi- L’HISTOIRE
REFOULÉETRANGE livre. Étrange rendu témoin d’un règlement de plus négligeable que des écrivains giques à la légalité, apôtres de la vio- traire que l’on pouvait mettre
derSous la direction conception de la recher- comptes entre spécialistes. À preu- tels que Mauriac, Claudel ou André lence – en un mot, de vrais fascistes. rière ce terme à peu près n’importe
de Zeev Sternhell,che. Zeev Sternhell, his- ve, le chapitre final où Zeev Stern- Maurois manifestèrent un temps quoi. La même remarque
s’appliLe Cerf, Une définition arbitraire torien israélien bien hell attaque Winock à coups de ci- leur sympathie aux Croix de Feu. que à ce livre inutile et mal
384 p., 24 €.du fascismeÉconnu, et les auteurs, tations de lettres privées Il n’est pas inutile enfin de souli- construit qui prétend jeter
l’oppropour la plupart anglo-saxons, qu’il auxquelles le profane ne comprend gner que, revenu au pouvoir en Pour ce faire, tout leur est bon, y bre sur tous ceux qui ont critiqué
a réunis se sont fixés pour objectif pas grand-chose. 1958, le général de Gaulle eut à compris les citations tronquées, les Lumières ou constaté que la
ede revisiter l’histoire des Croix de Mais là n’est pas le plus contes- cœur de réparer l’injustice dont le voire quelquefois fausses ou privées III République finissante n’avait
Feu, ce mouvement d’anciens table. Car, aussi inouï que cela colonel de La Rocque avait été victi- de leur contexte. Le passage relatif pas très bonne allure. Le mot de la
combattants très politisé dont le puisse paraître, le lecteur peu me, à ses yeux, au lendemain de la à la position des Croix de Feu face fin revient à Jean-Louis
Crémieuxcolonel de La Rocque fut le chef à averti qui se plongerait dans ce li- Libération quand, à peine libéré par aux Juifs étrangers brille ainsi par Brilhac, l’historien de la France
lipartir de 1932. vre en sortirait, lecture faite, sans les Américains, il se vit placé en in- sa partialité, aucune information bre. Pour lui, seule la guerre avait
Or, curieusement, les cent pre- savoir quel a été le parcours de ternement administratif dans des nouvelle n’étant par ailleurs pro- empêché La Rocque d’accéder au
mières pages de ce livre sont La Rocque avant et pendant la conditions telles qu’il finit par duite. Sur ce point et beaucoup pouvoir. Et il ajoutait : « Le
légalisexemptes de la moindre allusion au guerre. Il n’est tout de même pas mourir en avril 1946. À cette occa- d’autres, on renverra le lecteur à me de ses Croix de Feu […] me
sujet. L’essentiel du propos intro- indifférent de savoir qu’en 1934 il sion, le gouvernement présenta l’étude magistrale de Jacques No- confirme dans la conviction que,
ductif de Sternhell est consacré à retint ses troupes le 6 février, sau- même des excuses à la famille de bécourt : Le Colonel de La Rocque ou sans son désastre militaire, la France
démontrer l’existence d’un fascis- vant sans doute la République au l’ancien chef des Croix de Feu. les Pièges du nationalisme chrétien n’aurait jamais opté pour un régime
me français, selon lui aussi évident grand dam de Maurras. Tout cela, pour les auteurs, ne fait (Fayard, 1996). tel que l’État français du maréchal
que méthodiquement occulté par Il n’est pas non plus secondaire sans doute pas sens. L’essentiel, Raymond Aron, venu défendre Pétain, ni sombré dans les
persécudes historiens tels que René Ré- d’être informé que le colonel finit pour eux, est ailleurs. Il s’agit de dé- Bertrand de Jouvenel mis en accu- tions antisémites. » ■
VIE DE MACHIAVEL
De Roberto Ridolfi, La vie méconnue de Machiavel
traduit de l’italien
par Paul Larivaille,
ROBERTO RIDOLFI Empathique et érudite sur les plans historique, littéraire et psychologique, cette biographie, Les Belles Lettres,
432 p., 29,90 €. écrite entre 1954 et 1978, s’impose comme l’une des meilleures jamais dédiées au grand Florentin.
social : « Le Prince de Machiavel rique (ce qui explique la force de esprit éclectique, grand penseur se douce et affectueuse, même s’ilJACQUES DE SAINT VICTOR
est le livre des républicains », son œuvre qui part de l’expérience politique mais aussi historien facé- ne peut résister, à plus de
cinAREMENT dans l’his- même s’il est vrai que les hom- et non de la spéculation), va se tieux, auteur des Histoires florenti- quante ans, aux charmes juvéniles
toire des idées un gé- mes d’État, de Frédéric II à de mettre à écrire. On connaît le cé- nes, poète et homme de théâtre, se d’une belle chanteuse, Barbara
nie aura été aussi mal Gaulle, en passant par Napoléon, rémonial célèbre qu’il décrit dans plaisant à monter sa comédie, La Salutati, dite la Barbera. Elle dira
compris que Machia- se voyaient tous en nouveau mo- une lettre fameuse à son ami l’am- Mandragore. En ces temps heu- avoir été séduite par son intelli-R vel. L’auteur du Prin- dèle de son Prince. bassadeur Francesco Vettori. reux, on pouvait être l’auteur sé- gence et sa gentillesse.
ce fait partie de ces écrivains Pour bien comprendre cet esprit Après avoir passé la journée à rieux du Prince et dans le même Au moins peut-on être sûr que
énigmatiques qui jouissent d’une si controversé, il faut partir de l’auberge, Machiavel revêt à la temps le rédacteur de pièces lé- ce n’est pas le succès qu’elle aura
réputation sulfureuse, surtout en l’année 1512. La France vient à nuit tombante son bel habit de gères ou de fiction. cherché en lui. Car, exilé à
pluFrance, depuis que le protestant nouveau de perdre la partie dans le cour pour monter dans sa biblio- sieurs reprises, devant faire la
Individu vertueuxInnocent Gentillet a connu un nord de l’Italie. Elle défendait les thèque et y méditer les auteurs an- cour à des puissants qu’il méprise,
grand succès avec son Anti-Ma- républicains de Florence qui gou- ciens. De ces soirées studieuses L’homme Machiavel est aussi tou- Machiavel aura toujours manqué
chiavel (1576). Le Prince de Ma- vernaient la cité depuis la chute de naîtra le « livre des républiques », chant. Sur ce point, il est le de cette fortuna, cette chance qu’il
chiavel, paru en 1532, serait Savonarole, en employant notam- Discours sur la première décade de contraire d’un « Moderne » qui regardait comme l’une des
princil’inspirateur indirect de la Saint- ment les services de Machiavel, né Tite-Live, moins connu que Le défend l’amoralité individuelle pales qualités du Prince (avec la
Barthélemy. Depuis, l’adjectif en 1469, dans une famille du popo- Prince, publié après sa mort, et (« chacun son choix ») mais impo- virtù). Ce grand esprit, ami de
« machiavélique » suffit à exécu- lo grasso, la bonne bourgeoisie, pourtant son grand œuvre, com- se la moralité politique des droits Guichardin, a fini sa vie
désespéter son homme. En réalité, Ma- plusieurs fois envoyé en ambassa- me le rappelle Roberto Ridolfi dans de l’homme. Pour lui, c’est l’in- ré, ayant cessé de rire, méditant
chiavel a voulu montrer la politi- de à la cour de France. Profitant de sa monumentale biographie de verse : si le politique peut être ce mot de Pétrarque : « Ce qui plaît
que « telle qu’elle est » parce la défaite des Français, les Médicis Machiavel. amoral (« raison d’État »), l’indi- au monde est un rêve éphémère. » Il
qu’il est un des plus grands répu- reprennent le pouvoir à Florence Cette étude, dont la première vidu, lui, doit se montrer ver- est devenu depuis sa mort l’un des
blicains de tous les temps, animé et exilent Machiavel dans sa petite édition remonte à 1954 (l’auteur l’a tueux. C’est le credo du républi- plus grands esprits de la politique,
d’une passion sincère pour le maison, près de San Casciano complétée jusqu’en 1978), reste cain classique à la Caton. Bon car il a, comme a dit le poète
Fosbien public. Les meilleurs pen- (qu’on peut encore visiter). C’est certainement le travail le plus citoyen, bon père, Machiavel se colo, dévoilé aux peuples combien
seurs ne s’y sont pas trompés. là, dans cette oisiveté forcée, que complet sur la vie méconnue de montre aussi bon époux et entend le sceptre des puissants « ruisselle
Rousseau écrivit dans Le Contrat cet homme d’action, si peu rhéto- Machiavel. On y découvre un rester fidèle à Marietta, une épou- de sang et de larmes ». ■
ALE FIGARO jeudi 14 mars 2019
9LE CHIFFRE DE LA SEMAINEMaigret n’est pas un
Retrouvez sur Internet,
esprit froid qui démantèle la chronique
« Langue française ».des intrigues, mais une 616puissance d’empathie SUR C’est le nombre de pagesWWW.LEFIGARO.FR/qui accouche des âmes LANGUE-FRANÇAISE de la trilogie « 1984 » d’Éric Plamondon. Lequel
NICOLAS MATHIEU emmène son personnage sur les traces de Johnny EN VUE@FREDERIC STUCIN/LE FIGARO MAGAZINE Weissmuller, Richard Brautigan et Steve Jobs.
Parution le 21 mars aux Éditions Le Quartanier. littéraire
ET AUSSILes mots pour le dire
Un goûteux
BaudelaireDELPHINE DE VIGAN Un roman d’une rare
Le français n’est pas une science.
Aucun théorème ne peut aider puissance sur les dettes morales.
un étudiant en lettres. Du moins
c’est ce qu’on croyait…
MOHAMMED AÏSSAOUI les erreurs de conjugaison, les répé- Michka, j’observe les résidentes. […] Le romancier et essayiste
maissaoui@lefigaro.fr titions… », raconte-t-elle. Un para- parfois j’ai envie de leur demander : Thierry Maugenest a élaboré
doxe, aujourd’hui, elle souffre est-ce que quelqu’un vous caresse un savoureux recueil de leçons
E roman de Delphine de d’aphasie. « Cela signifie que vous encore ? Est-ce que quelqu’un vous et conseils linguistiques intitulé
Vigan s’ouvre sur un avez du mal à trouver vos mots. Par- prend dans ses bras ? Depuis com- Les Spaghettis de Baudelaire.
quatrain de François fois ils ne viennent pas du tout, et bien de temps une autre peau n’est L’ouvrage fantasque – dont
Cheng : « Nous rions, parfois vous les remplacez par pas entrée en contact avec la vô- le titre vient de l’anagramme Lnous trinquons. En nous d’autres », lui explique Jérôme. tre ? » Jérôme : « Mais ce qui conti- d’un vers tiré du poème La Vie
défilent les blessés, / Les meurtris ; « Oui, c’est fossible », reconnaît-el- nue de m’étonner, ce qui me sidère antérieure - analyse les subtilités
nous leur devons mémoire et vie. Car le. Cela donne de savoureux dialo- même, ce qui – encore aujourd’hui, de la langue et traduit mieux que
vivre, /C’est savoir que tout instant gues. Elle dit « d’abord » à la place après plus de dix ans de pratique – Google Translate les écrits des
de vie est rayon d’or / Sur une mer de de « d’accord ». Elle est tombée « la me coupe parfois le souffle, c’est la auteurs d’autrefois. Quand
ténèbres, c’est savoir dire merci. » bête la première ! » Elle habitait « au pérennité des douleurs d’enfance. » Montaigne note ainsi dans ses
Michka, de son vrai sixième étage sans défen- Un peu plus loin : « Il faut lutter. Essais : « Moi qui suis vicieux en
nom Michèle Seld, vit seur ». Pour dire les rési- Mot à mot. Pied à pied. Ne rien cé- soudaineté », il faut comprendre
en maison de retraite. dents, c’est « les résis- der. Pas une syllabe, pas une « Moi qui suis un éjaculateur
LES GRATITUDES
Elle souffre de n’avoir tants », ou « les consonne. Sans le langage, que res- précoce ». De Delphine de Vigan,
pas pu dire merci. résignants ». Un mo- te-t-il ? » Par moments, on se de- De même, quand Racine allonge JC Lattès,
Elle a une dette mo- ment, elle affirme :« mande qui parle, de Jérôme ou de les vers « Présente, je vous fuis ; 174 p., 17 €.
rale : retrouver ce Quand tout à coup, les l’écrivain ? « Je suis orthophoniste. absente, je vous trouve », il dit en
couple qui l’a sauvée larmes se sont mises à Je travaille avec les mots et avec le réalité « j’te kiffe grave ! ». Rien
de la déportation. Elle hurler… C’était fort ! » silence. Les non-dits. Je travaille que ça. Jeux littéraires, citations à
ne connaît que leurs « L’alarme ? », traduit avec la honte, le secret, les regrets. rendre à leurs propriétaires,
prénoms, Nicole et Jérôme. C’est souvent Je travaille avec l’absence, les sou- dictée énigmatique… Thierry
Henri, ils avaient ris- comme cela : derrière ces venirs disparus, et ceux qui ressur- Maugenest ne badine pas avec
qué leur vie pour drôles de néologismes se gissent, au détour d’un prénom, l’humour. C’est délicieux ! A.D.
protéger la sienne. cachent d’autres sens, d’une image, d’un parfum. Je
traElle avait échappé à plus enfouis. On pense à vaille avec les douleurs d’hier et
celune rafle à La Ferté- un classique de la littéra- les d’aujourd’hui. Les confidences. »
sous-Jouarre, en ture jeunesse, Le Prince On ne sait pas grand-chose,
fi1943. Deux personnes de Motordu, de Pef, mais nalement, des trois, mais assez
lui rendent régulière- surtout aux Mots pour le pour comprendre qu’ils ont été
cament visite. Marie, sa jeune voisine, dire, le magnifique livre de Marie bossés par la vie. Assez pour
comqu’elle a beaucoup aidée ; et Jérô- Cardinal, quand elle comprend prendre que c’est le lien qui
soime, l’orthophoniste. Deux narra- l’importance du langage, de trou- gne. C’est toute la force et l’art de
teurs qui ne se croisent (presque) ver les mots pour réparer ses maux. Delphine de Vigan : brosser des
jamais. Chacun à sa manière, Marie et portraits de personnages
attaLES SPAGHETTIS Michka a été reporter-photogra- Jérôme soutiennent Michka. Leurs chants, juste par petites touches –
Brosser des portraits de personnages attachants, DE BAUDELAIRE phe puis correctrice pour un grand voix intérieures, dans des registres et ils deviennent plus vrais que
namagazine. « Rien ne m’échappait : différents, sont sublimes. Ma- ture. Des amis qu’on n’a pas envie juste par petites touches, c’est toute la force et l’art De Thierry Maugenest,
de Delphine de Vigan. NEMO PERIER STEFANOVITCH/LATTÈSles coquilles, les fautes de syntaxe, rie : « Quand je vais rendre visite à de quitter. ■ Omnibus, 142 p., 12€.
Crimes et châtiments
VICTOR DEL ARBOL Deux septuagénaires, prennent la route pour un dernier voyage.
est on ne peut plus vivante… De- Séville, février 2014. Miguel est concilie avec lui. L’avenir semble de nous des vieux, c’est que nousALICE DEVELEY
adeveley@lefigaro.fr puis La Tristesse du samouraï, l’Es- un septuagénaire, veuf, ancien se dessiner autant qu’il va se dé- fuyons en arrière », conti-PAR-DELÀ
pagnol a eu le temps de s’imposer employé de banque, à la vie placi- former. Miguel débarque chez Na- nue-t-elle. L’auteur ne s’embar-LA PLUIE
AMAN, s’il te en architecte de la déréliction. Fo- de. Seuls ses souvenirs rangés dans thalia, qui devient son infirmière. rasse pas non plus à cacher desDe Victor del Arbol,
plaît, arrê- lie, meurtre, vendetta, sadisme, un coffre lui rappellent qu’il a eu Mais Gustavo, nihiliste et mari éléments biographiques pertur-traduit de l’espagnol « te ! » Helena prostitution… un passé. Mais un jour, Miguel est violent, est une gangrène. Miguel bants. Mais Miguel n’est pas unpar Claude Bleton,
Actes Sud, se débat. Sa L’auteur a construit une véritable diagnostiqué Alzheimer. Il lui reste doit partir. saint. Ensemble, ils vont prendre
448 p., 23 €. Mmère appuie maison des chagrins au fur et à me- un ou deux ans avant de devenir C’est là que Victor del Arbol res- la route et tenter de refermer les
plus fort sur sa tête et l’immerge. sure de ses publications. Par-delà la sénile. Heureuse maladie que voi- serre l’étau de son intrigue. Miguel blessures béantes de leur enfance
Mais la fillette de onze ans la frappe pluie s’inscrit dans cet héritage. Le jeté dehors, l’auteur en fait un afin de trouver la paix.
de toutes ses forces et parvient à roman en escalier, qui se déroule nouveau patient de la résidence On le comprend à mesure que
Ce qui fait de nous rejoindre la rive. Thelma la regarde sur sept mois, s’articule autour du Poniente, à Tarifa. Une pension les destins des personnages
s’ens’éloigner, l’œil vide, avant de destin croisé de deux personnes du “ pour retraités où Helena, la petite- trecroisent, Dieu a quitté les pages.des vieux, c’est
s’enfoncer dans la mer et de dispa- troisième âge. Les portraits sont fille du prologue est devenue une Et s’il n’existe pas, alors « tout estque nous fuyons
raître. Victor del Arbol ne s’em- déchirants. Les vies, manquées, gâ- veuve cynique qui erre comme permis ».
en arrièrebarrasse pas des lieux communs du tées, ratées. Et pour ne rien arran- une âme au purgatoire. « Ma vie À travers ce roman noir, qui
roman noir en ouvrant Par-delà la ger au décor, les meurtres jaillissent HELENA s’est arrêtée il y a plus de trente ans mêle le road-movie et le thriller,”
pluie avec une scène de suicide. en cascade. Pas d’effusion de sang et elle est devenue un repli volontai- Victor del Arbol analyse les
facetMais ce tragique prologue a le don toutefois. Del Arbol crée une intri- ci ! Grâce à elle, l’homme qui re », explique-t-elle. tes les plus sombres de l’être
hude cristalliser une pulsion de mort gue haletante où la mémoire et avançait dans une molle décaden- L’auteur ne manque pas de main. Il philosophe aussi: si le
pasqui va battre durant 448 pages. l’amnésie forment le pivot de ce ce comprend qu’il n’est pas im- phrasés philosophiques pour pein- sé n’existe pas, peut-on avoir un
Chez l’auteur, la mort, on le sait, nouveau pavillon de l’horreur. mortel ; Nathalia, sa fille, se ré- dre son triste portrait. « Ce qui fait avenir ? ■
BANDE DESSINÉE
Un héros pris au piège
FRANCE CULTURE,Sorj Chalandon a écrit deux romans qui raconte son histoire, après que
inspirés de son amitié avec une sa trahison a été révélée, alors que
RETOUR À KILLYBEGS figure de l’IRA qui, au terme d’un le processus de paix aboutissait LA RADIO DU LIVRE
De Pierre Alary, énième séjour en prison, en 1981, enfin, en 2006.
d’après le roman devint agent double pour les Anglais. Né en 1925, fils d’un insoumis de l’IRA AU SALON LIVRE PARISde Sorj Chalandon, L’auteur de BD Pierre Alary avait qui refusait la partition de l’Irlande
Rue de Sèvres, déjà remarquablement adapté Mon mais dut rendre les armes et noya
160 p., 20 €. traître, et maintenant voici son chagrin dans l’alcool, Tyrone DU 14 AU 17 MARS
l’album qu’il a tiré de Retour à Meehan avait transmis à son tour franceculture.fr
@FrancecultureKillybegs (pour lequel Sorj la passion de l’Irlande libre à son fils 4jours en public, 25 émissions,
Chalandon avait reçu le grand qui passera vingt ans dans les geôles 19 heures de direct.prix du roman de l’Académie britanniques. Alors pourquoi a-t-il
française en 2011). Dans le renié les siens ? Sa femme,
premier livre, l’histoire était rencontrée lorsqu’il avait seize ans, En partenariat
racontée du point de vue du la seule qui lui reste fidèle, lui
avecnarrateur, alter ego de l’auteur, demande de ne pas lui mentir… Une
un Français qui s’éprend de la fresque romantique de toute beauté
L’espritcause irlandaise. Cette fois, mais très sombre, et un récit subtil
d’ouver-STAND F15c’est Tyrone Meehan lui- où l’on voit comment l’héroïsme et le
Paris ExpoPorte de Versailles ture.même, le héros de l’IRA désir de liberté peuvent se pervertir.
retourné par les Britanniques, ASTRID DE LARMINAT
Ajeudi 14 mars 2019 LE FIGARO
10
L’HISTOIRE Les Français raffolent des mangas
de la
Sondage « Les Français ont lu une Une hausse due aux 15/24 France est le deuxièmesemaine Le manga est-il le roman de plus grande variété de genres ans qui lisent davantage de consommateur mondial de
demain ? Selon le sondage pu- littéraires qu’en 2017, dont trois mangas (51 %, contre 37 % en mangas devant les États-Unis,
blié par le Centre national du li- sont en nette progression : les 2017), mais aussi aux lectrices explique-t-on chez Glénat, lea-UN SONDAGE RÉVÈLE
LES HABITUDES DE LECTURE vre et Ipsos sur les pratiques mangas comics, les romans de (19 % contre 12 % en 2017). der du marché en France. Ce
DES FRANÇAIS. LE ROMAN, LES de lecture en France, le genre science-fiction et les livres sur 30 % des grands lecteurs se genre représente aujourd’hui
MANGAS ET LES LIVRES PRATIQUES EN MARGE venu tout droit du Japon fait de le développement personnel », sont également laissés séduire une BD achetée sur trois dans
SONT PLÉBISCITÉS.
plus en plus d’adeptes. apprend-on. (contre 22 % en 2017). « La l’Hexagone. » ALICE DEVELEYlittéraire
Ferlinghetti, la voix
de l’autre Amérique
EXCLUSIF Le poète, libraire et éditeur, dernier
survivant de la « Beat Generation », a cent ans.
Rencontre avec une figure mythique.
Un centenaire marqué par de pour cette « génération grandio-THIERRY CLERMONT
tclermont@lefigaro.fr nombreuses lectures aux États- se », comme l’avait appelée un
Unis et en Europe (notamment à critique américain !
EST le 24 mars Bruxelles, avec les Éditions Mael- Son parcours, celui que Kerouac
prochain que le ström) et la sortie d’un troisième surnommait dans Big Sur Lorenzo Bio
parrain de la roman, Little Boy, que Ferlinghetti Monsanto, il l’a superbement re- EXPRESS
« Beat Genera- a ainsi commenté : « Publier un ro- tracé dans ses volumineux Carnets
1919C’tion » aura cent man signifie être capable de dire (Writing Across the Landscape),
Naissance à Yonkers ans. À cette occasion, il a bien quelque chose de vraiment original. que le Seuil vient de traduire. Un
(État de New York). voulu répondre à nos questions. Et je pense que Little Boy constitue demi-siècle de rencontres
(jusÉlevé par sa tante, « J’entretiens une relation très spé- une importante déclaration à propos qu’en 2010), de périples motivés
à Strasbourg, jusqu’à ciale avec la France, nous a-t-il de l’état actuel du monde. » par la littérature et la politique,
six ans.confié il y a trois semaines. Quand sources de nombreux poèmes
1941Une grande luciditéj’étais un jeune garçon, j’y ai vécu (South of the Border, One Thousand
S’engage dans avec ma tante française, du côté de Lawrence Ferlinghetti Fearful Words for Fidel
la Navy.Strasbourg, la ville où était né le est indéfectiblement Castro…), de choses
1955capitaine Dreyfus. Et c’est à Paris lié à City Lights, sa li- vues, de souvenirs, deLA VIE
Crée les Éditions City que j’ai passé quelques-unes de mes brairie et maison lectures, d’enchante-VAGABONDE
Lights. Publie son plus belles années, au lendemain de d’édition sise à San De Lawrence ment, d’emportement
premier recueil Ferlinghetti, la Seconde Guerre mondiale, pour Francisco depuis le et de colère.
de poésie, Pictures traduit de l’anglais étudier à la Sorbonne, grâce à une milieu des années Tout a commencé,
of the Gone World.par Nicolas Richard, bourse du GI Bill (programme na- 1950. D’où surgirent pour ce fils d’émigré
Seuil, 1956tional offrant la possibilité aux vé- alors les Ginsberg, italien et d’une mère
600 p., 25 €. Publie Howl d’Allen térans de fréquenter n’importe Burroughs, Corso et d’origine
franco-porEn librairie le 4 avril. Ginsberg. En 1958, quelle université, NDLR). » bien d’autres, tous is- tugaise, en 1919 dans
il traduit Prévert, sort Plus d’un demi-siècle d’édition sus de cette Beat Ge- l’État de New York.
son deuxième recueil, et d’écriture, inlassablement, avec neration qui a boule- Rapidement, il est pris
A Coney Island of the cette intacte curiosité, ce goût versé la littérature en charge par sa tante
Mind, et Gasoline pour le contre-courant, quitte à américaine. Par la Emily (qu’il a appelée
de Gregory Corso.prendre les risques les plus élevés, suite, ce sera Paul « my french mother ») ;
1961sous toutes les latitudes. Sa pu- Bowles, Malcolm elle l’emmène en
AlsaKaddish de Ginsberg.gnacité est intacte. En 2017, Lowry, Neal Cassady, ce, où il vivra jusqu’à
1971à quatre-vingt-dix-huit ans, plus connu sous le l’âge de six ans, puis
Édite des inédits n’écrivait-il pas encore un poème, nom de Dean Moriar- retour aux États-Unis.
de Jack Kerouac, quelques semaines après la prise ty, le protagoniste de En 1941, ce futur
paciScattered Poems.de fonction de Donald Trump, Sur la route, Bukows- fiste militant s’engage
1972Trump’s Trojan Horse, fustigeant ki… qu’il a tous édités, dans la Navy. On le
rePublie le premier « Tous les hommes du président/ sans oublier Paroles trouve trois ans plus
recueil de nouvelles Qui ont fait irruption pour détruire de Prévert, qu’il avait tard aux commandes
de Bukowski, Contes la démocratie » ? Son commentai- traduit. Quelque soixante ans plus d’un chasseur de sous-marins qui
de la folie ordinaire.re : « Ce poème n’a pas besoin tard, son constat, d’une grande participe aux opérations du
dé1988d’explication. Toute explication lucidité, n’a rien de nostalgique : barquement du 6 juin. Le
traumaPremier roman : Love impliquant un défaut de communi- « La Beat Generation a constitué un tisme viendra plus tard, quand ce
in the Days of Rage.cation. Le poème est très clair phénomène passager, qui a eu son jeune marine arpentera ce qui
res2008quant à la condamnation de importance limitée à une très brève te de Nagasaki vitrifié, au cours de
Biographie par Trump. » période. » Et quel phénomène, l’été suivant (« Toutes les âmes
l’Italienne Giada Diano avaient fondu, elles aussi », se
sou(inédite en français).viendra-t-il). À la fin des années
1940, après une maîtrise de
littérature anglaise à la Columbia sur
Ruskin et Turner, il passe trois ans
à la Sorbonne pour une thèse de
doctorat. Ses lectures : Camus,
Sartre, Proust, Pound, Eliot,
William Carlos Williams, la New-ARTCURIAL
Yorkaise Marianne Moore…
De retour aux États-Unis, « cet
énorme crabe omnivore », il décide
de s’installer à San Francisco. Il y
P. Vallet et J. Robin,
ouvre sur Columbus Avenue une
Le Jardin du roy tres
librairie, City Lights, en hommagechrestien Loys XIII,
Lawrence Ferlinghettià Chaplin, et, deux ans plus tard, taclysme qui s’ouvrait sur ces Passionnant d’un bout à l’autre,Paris, 1624
est indéfectiblement liéen 1955, fonde les éditions du vers : « J’ai vu les plus grands es- La Vie vagabonde nous emmène à
à City Lights, sa librairiemême nom : le mythe est amorcé, prits de ma génération détruits par travers le vaste monde. Avide
la légende va chercher ses meilleu- et maison d’édition sise la folie, affamés hystériques nus,/ d’autres ailleurs, il parcourt les
à San Francisco depuisres plumes. Il y publie son premier se traînant à l’aube dans les rues États-Unis, l’Europe, le Mexique
le milieu des annéesrecueil de poèmes, Pictures of the nègres à la recherche d’une furieuse et l’Amérique latine, le Brésil (en
1950. BASSO CANNARSA/Gone World, puis un deuxième, piqûre » (« I saw the best minds of 2010), Tahiti, Haïti, le Maroc, et
A Coney Island of the Mind, dont les OPALE/LEEMAGE my generation destroyed by mad- bien sûr Paris, sa deuxième ville,
ventes cumulées ont dépassé le ness, starving hysterical na- où il revient régulièrement,
commillion d’exemplaires dans le ked… »). Un procès pour obscénité me en pèlerinage ; il part sur les
monde. Il y écrit : « J’attends qu’on s’ensuivra. Le recueil a été publié traces de son père à Brescia, nous
plaide ma cause/ et j’attends/ une dans la collection de poche « Poc- rappelle son séjour en prison,
renaissance de la merveille/ et j’at- ket Poets », qui fera florès. « Il y a après avoir manifesté contre la
tends que quelqu’un/ vraiment dé- un petit Chaplin en chacun de guerre du Vietnam, rencontre
couvre l’Amérique » (« I am waiting nous », aimait-il à répéter, selon Ezra Pound à Spolète, Ted Hugues,
for my case to come up/ and I am les propos rapportés par sa bio- Evgueni Evtouchenko (le poète de
waiting/ for a rebirth of wonder/ graphe italienne, Giada Diano, Babi Yar), les écrivains cubains à
and I am waiting for someone/ to éditrice de ses Carnets. La Havane en 1960 (cinq ans avantExpertisesgratuites
really discover America »). Aujour- Ginsberg)…
Avide d’autres ailleurset confde ntielles d’hui, il déclare : « Ma poésie ne « Mon plus grand regret,
peut être qualifiée de Beat et n’a rien Jamais il n’en démordra, comme il conclut-il, est de ne pas avoir été
à voir avec la Beat Generation. le dira haut et fort encore en 2007, le nouveau président des États-LIVRES &
Même si elle est particulièrement dans Poésie, art de l’insurrection : Unis d’Amérique, pour lui offrir un
critique vis-à-vis de l’Amérique, « Cultive une vision ample, que nouveau visage. Quand à ma plusMANUSCRITS elle reste très optimiste, et donc n’a chacun de tes regards embrasse le grande fierté, c’est d’avoir publié
rien de Beat. Oui, A Coney Island of monde. Exprime la vaste clarté du Allen Ginsberg chez City Lights. Ça
Venteauxenchèresle19juin2019à14h30 the Mind est le meilleur recueil de monde extérieur, le soleil qui nous a été une véritable révolution
poépoésie que j’aie jamais écrit. » voit tous, la lune qui nous jonche de tique. » Dans le texte : « a very
Clôture du catalogue début mai 2019 Entre-temps, Ferlinghetti a pu- ses ombres, les étangs calmes dans poetic breakthrough ». Une
révoblié Howl, d’Allen Ginsberg. Plus les jardins, les saules où chantent lution qui n’a pas fini de faire
+33 (0)1 42 99 16 58 -lmoison@artcurial.com
qu’un coup de tonnerre dans le des grives cachées, le crépuscule tourner la tête des lecteurs des
ciel de l’Amérique de McCarthy et tombant au fil de l’eau et les grands cinq continents, y compris des
du rock and roll naissant : un ca- espaces qui s’ouvrent sur la mer. » plus jeunes. ■
A
Agrément cvvdu 25/10/2001-Commissaire-priseur :FrançoisTajan