Figaro Littéraire du 14-11-2019

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Date de parution 14 novembre 2019
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jeudi 14 novembre 2019 LE FIGARO - N° 23405 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
CLARISSE CORTO MALTESE
MAYLIS DE KERANGAL GOROKHOFF
A LU LE DERNIER ALBUM GRANDEURS ET MISÈRES DES AVENTURES DU MARIN DE LA VIE FAMILIALE PAGE 4 PAGE 8
Ces auteurs
qui retombent
en enfance
DOSSIER Avant le Salon du livre jeunesse
de Montreuil, enquête auprès d’écrivains
célèbres qui publient des romans
pour la jeunesse. PAGES 2 ET 3
Tombeau pour Bernard Fall
ALL, ce nom, seuls les amateurs de Fall vit son engagement intellectuel avec pas- l’enquête de l’auteur. Gaymard fait passer
l’histoire de la guerre d’Indochine sion et une lucidité irriguée par les épreuves son émotion quand il ouvre une enveloppe,
le connaissent ; moins flamboyant qu’il a traversées. Ses articles dans la presse un carton d’archives, découvrant un
docuque Lucien Bodard, moins roma- américaine attirent l’attention des autorités. ment susceptible d’éclairer un peu mieux la Fnesque que Schoendoerffer, et Il ira jusqu’à interviewer Ho Chi Minh. En trajectoire d’un homme.
pourtant Bernard Fall fut l’un des meilleurs haut lieu, il intrigue, fascine. Il trouvera la De qui parle l’auteur ? De Fall ? De lui ?
analystes du conflit, à sa manière : mi-repor- mort en 1967 en sautant sur une mine, au mi- À plusieurs reprises, l’ambiguïté saute aux
ter, mi-chercheur. Habillé comme un soldat lieu de « la Rue sans joie », cet endroit d’An- yeux. Ainsi cet aveu à propos de Diên Biên
en opération, précis comme un universitaire. nam dont il a emprunté le nom pour le titre Phu : « J’appartiens à cette confrérie muette
Ses essais, Indochine : chronique d’une guerre d’un de ses livres les plus fameux (1). habitée par ces trois syllabes. » En d’autres PRIXrévolutionnaire, Vietnam : dernières réflexions mots déchirants sur des familles juives
sur une guerre, font encore autorité. dispersées ou décimées, ou sur le sort des MÉDICIS
La vie de Fall égale en péripéties celle d’un vétérans de la tragédie indochinoise,
PiGary, d’un Kessel. Que l’on imagine un en- roth ou Langlais, incapables de lui survi-LA CHRONIQUE 2019
fant né à Vienne dans la bourgeoisie juive vre, l’auteur confesse une relation person-d’Étienne éclairée contrainte de se réfugier à Nice nelle avec le Vietnam, la mémoire,
de Montetyaprès l’Anschluss. Quand la guerre éclate, l’engagement, la fidélité. Sur maints
épicelui qui est encore Berthold Fall entre dans sodes de sa vie, l’ancien ministre lève le
la Résistance, d’abord sur la côte, avant de voile, confesse ses passions, ses fidélités,
UNEXCELLENTLIVRE.rejoindre le maquis de Savoie. À la Libéra- Fall est un héros méconnu ; disons-le, oublié, et confie ses songes de jeune homme
rêÉtiennedeMontety, Le Figaro littérairetion, il quitte l’Europe devenue un continent son séjour américain y étant pour beaucoup. veur et aventureux. Mais par-dessus tout,
de ruines et de chagrins et gagne l’Améri- C’est peu dire qu’Hervé Gaymard s’est capti- il érige pour Bernard Fall, mort sans
sépulUnsoufepuissant. FrédériqueRoussel, Libération
que, pour étudier à l’université. Son sujet : vé pour lui. Est-ce son passage par la résis- ture, le plus beau des tombeaux. ■
l’Indochine. Il acquiert vite la connaissance tance en Savoie, son destin tourmenté qui ne (1) Les Belles Lettres, Vertigineux. Sylvie Tanette, LesInrocks
du pays et se distingue par sa vision singu- pouvait que passionner un lecteur de coll. « Le Goût de l’histoire », 455 p., 15 €.
lière du conflit, qu’il traduit en phrases Malraux, le président de la Fondation Char- Uneempreinteprofonde. BernardGéniès, L’Obs
concises, claires. Un style, sec et efficace les-de-Gaulle s’est lancé sur les traces de Fall.
UN HOMME EN GUERRES,comme une rafale. Le lisant, on songe à Da- Il s’est rendu à Vienne, a retrouvé la famille à L’undesplusbeauxromansdelarentrée.
VOYAGE AVEC
vid Galula, le théoricien de la contre-insur- Paris et la veuve, Dorothy, aux États-Unis. OrianeJeancourtGalignani, TransfugeBERNARD B. FALL
rection moderne, autre intelligence françai- Ni monographie, ni vraiment récit, son livre D’Hervé Gaymard,
Âpreetdélicat.se exilée aux États-Unis, pour le plus grand est parcouru par un double courant ; il y a Les Équateurs,
FabiennePascaud, Téléramaprofit de l’armée américaine. certes la vie romanesque de Fall, il y a aussi 250 p., 21 €.
JUAN DIAZ CANALES-RUBEN PELLEJERO/CASTERMAN, ADAM121 - STOCK.ADOBE.COM, FRANCESCA MANTOVANI/GALLIMARD/OPALE

Photographieretouchée©Jean-LucBertini
Ajeudi 14 novembre 2019 LE FIGARO
2 CONTEXTE
La littérature jeunesse est l’un des secteurs forts qui,
par son dynamisme, porte le monde de l’édition, en France
et à l’étranger. Elle attire de plus en plus les romanciers
qui ne sont pas habitués à s’adresser à ce jeune public
exigeant et singulier. Les éditeurs ne s’y trompent pas :
ils leur ouvrent leurs albums. Décryptage d’un phénomène
à quelques jours de l’ouverture du Salon du livre L'ÉVÉNEMENT
pour la jeunesse, à Montreuil (lire ci-contre).littéraire
Grands conteurs
pour petits
lecteurs
DOSSIER Pourquoi des romanciers
aguerris s’essaient-ils à la littérature
pour enfants et adoslescents ?
Explications.
vain ne doit surtout pas changer de Buck et Le MOHAMMED AÏSSAOUI
maissaoui@lefigaro.fr casquette selon le type de lectorat. vieux
hê« Je suis persuadé que les enfants li- tre, à Virgi-ET ALICE DEVELEY
adeveley@lefigaro.fr raient aisément Les cigognes sont im- nia Woolf
mortelles ou même Demain j’aurai qui écrivit Le
ST-CE UNE MODE ? En vingt ans, le narrateur, dans les deux Rideau de Mrs
cet automne, on a noté cas, étant lui-même un gamin. Ne ja- Lugton à sa nièce et que
que des écrivains habi- mais oublier que les enfants ne s’abs- Seghers a superbement ressuscité
tués à s’adresser à des tiennent jamais de parler des choses l’année dernière ou bien encore à
« grands » lecteurs ont qui, semble-t-il, seraient réservées Tolkien. Même si ce dernier rédigea E écrit pour les enfants. aux adultes ! » Mabanckou emprunte Les Lettres du Père Noël pour ses
enC’est le cas, par exemple, de Delphi- sa propre voix d’enfant et son émer- fants, exclusivement. Les frontières
ne de Vigan, Alain Mabanckou, veillement de gamin de Pointe-Noire ont souvent été poreuses et elles
Daniel Picouly, Carole Martinez, pour raconter de la manière la plus continuent de se confondre. En
Michel Bussi, Maud Tabachnik, ou simple les réalités qui seraient im- 2000, Jim Harrison publiait Le
garencore Marc Levy qui publiera le pensables ailleurs. Michel Bussi, çon qui s’enfuit dans les bois tandis
21 novembre Le petit voleur d’ombres quant à lui, pense les deux écritures qu’en 2010, Salman Rushdie sortait
avec des dessins de Fred Bernard. différentes. Il s’adapte à son public. son deuxième livre jeunesse Lukas et
LE COQ SOLITAIRE« Pour écrire Le Pirate des étoiles, je le feu de la vie. Cette année, l’auteur
D’Alain Mabanckou Pourquoi aller vers me suis glissé dans la peau d’un enfant Jessie Burton, encensée pour
Miniaet Yuna Troël, ula littérature jeunesse ? de 10 ans. » turiste et Les Filles au lion, a choisi de
Seuil Jeunesse,
Pour Alain Mabanckou, la raison est Carole Martinez a mis quinze années se lancer dans l’aventure en publiant 40 p., 18 €.
simple : « C’est pour prendre un bain à écrire Le Cœur cousu. « Le Géant Douze princesses rebelles, un conte à MICHEL BUSSI ALAIN
de jouvence ! Le sentiment d’innocen- Chagrin m’a occupée quelques jours. la sauce féministe inspiré du Bal des
MABANCKOU Petit éloge ce, la multiplicité des questions qui Ce n’est pas du tout le même investis- douze princesses des Frères Grimm.
nous paraîtraient absurdes et que sement. Pas le même plaisir non plus. Margaret Atwood, quant à elle, a pu- de la patienceUne fable animaliste
nous balayons souvent d’un revers de Un bloc de marbre à sculpter et une blié un deuxième livre jeunesse :
main, tout cela m’intéresse. J’avais boulette d’argile à modeler. Mais cela Trois contes très racontables (2019).
commencé à publier pour la jeunesse ne veut pas dire que je ne me suis pas Les Français à l’étranger se portent
en 2010, avec un album intitulé Ma livrée dans mon petit modelage. Loin aussi comme un charme. Selon Entre les grands romans d’Alain C’est l’histoire d’un Bébé-pirate.
Sœur-Étoile (Seuil Jeunesse). » Pour de là. » un rapport du SNE, en 2018, Mabanckou – Verre cassé, Mémoire Un enfant tout petit sur une île
Carole Martinez, il faut creuser dans « 3 991 titres de jeunesse ont été cédés de porc-épic (Prix Renaudot 2006) riquiqui, qui n’est pas sans faire
l’intime. « Ce n’est pas la première Est-ce simple de travailler à des éditeurs étrangers, confirmant ou Demain j’aurai vingt ans — penser à la planète « à peine plus ufois que j’écris pour la jeunesse. Mon avec un illustrateur ? la place de leader du secteur Jeunesse et Le Coq solitaire, cet album grande qu’une maison » du Petit
premier roman publié était un texte Il y a quelque chose qui change fon- dans les ventes à l’international. Le pour la jeunesse, il n’y a pas vraiment Prince. À chaque fois qu’il en fait
destiné aux adolescents écrit en trois damentalement : en jeunesse, l’écri- livre jeunesse représente 80 % du de différence. D’ailleurs, on retrouve le tour, il lui faut quelques minutes
semaines pour me consoler de ne pas vain, d’ordinaire plutôt solitaire, volume total des coéditions de 2018, le même narrateur : Michel. C’est pour revenir sur ses pas.
avoir réussi à parler le jour de l’oral de doit travailler le plus souvent avec devant la BD, le livre pratique et le li- une fable que lui a inspiré sa mère. Mais le bambin, lui, a des cousins.
mon Capes de lettres, écrit en atten- un illustrateur. Comment le choisit- vre d’art ». L’auteur et illustrateur Cela commence ainsi : le petit Michel Et puis à côté de sa cabane, il y a
dant des résultats forcément négatifs. on ? Alain Mabanckou : « En général, Benjamin Lacombe fait partie de ces voit passer devant lui un vieux coq la belle Lily qu’il rêve d’épouser.
Qui voudrait d’une professeure de je propose l’illustratrice (Judith Guey- piliers qui s’exportent très bien. avec une crête recourbée, les pattes « Quand tu seras grand », répète la LE PETIT PIRATE
français muette ? J’ai transformé mon fier et Yuna Troël). La plupart de mes « Ses chiffres de vente sont supérieurs DES ÉTOILES squelettiques, ses plumes dressées maman. Mais l’enfant est impatient.
De Michel Bussi, échec en écrivant pour la jeunesse. » projets d’album sont nés après que j’ai à l’étranger puisqu’il est très traduit comme les piquants d’un porc-épic, Un jour, il décide de partir « pour
Langue au chat, Écrire pour les adultes lui semblait vu le travail de l’illustratrice à qui je et particulièrement fêté en Espagne et la vue basse et, de ce fait, il heurtait défier le temps et vieillir plus vite ».
40 p., 12 €. alors inaccessible et elle pensait qu’il confie plus tard mon texte. Par la sui- en Amérique du Sud. En langue espa- en permanence le grillage Alors qu’il prend son bateau,
lui faudrait des années pour finir Le te, nous travaillons en synergie. Elle gnole, il vend 100 000 exemplaires du poulailler. Il ne chantait plus, son vaisseau se transforme
Cœur cousu, son premier roman, un donne son avis sur le texte, j’en donne environ par an tous titres confon- ne sentait pas la rose. en fusée. La mer, elle, surréaliste,
immense succès. « L’échec m’a en- sur les illustrations, et l’harmonie ar- dus », dit-on chez Albin Michel. La Michel, malgré les dires de son grand- devient un ciel ! Bébé-pirate vole
couragée à écrire. J’ai raté mon rive. » Chez Picouly, c’est comme en littérature jeunesse n’est pas prête à père, ne voyait pas en quoi ce coq loin, très loin. Au bout de vingt
concours, mais mon petit roman a été amour ! « On appelle choix ce qui est prendre une ride. solitaire pouvait être quelqu’un années-lumière, il rentre enfin. Mais
publié et cela m’a aidée à réussir le rencontre. La meilleure façon de pro- de la famille. Il le rejetait. patatras ! « Quand on voyage à la
Capes l’année suivante. » Chez Mi- céder pour ce non-choix, c’est d’aller Qu’apporte cette expérience ? Mais dans le village, le principe était vitesse de la lumière, on se déplace uchel Bussi, « la littérature jeunesse, boire un verre et on sait tout de suite si Cette incursion semble être pour intangible : chaque être humain aussi vite que le temps. » Résultat ?
c’est la liberté. Un champ immense. on va réussir à produire ce miracle tous une riche et joyeuse expérien- a son double animal. Tout le monde a vieilli, sauf lui !
On s’adresse à chaque fois à la part joyeux et apaisé qu’est un livre où les ce. « J’ai l’impression, lorsque j’écris Pour le sage grand-père, les animaux Que faire ? Avec Le Petit Pirate des
d’enfance du lecteur ». images et les mots doivent tant l’un à un album, de retrouver cette époque sont des êtres humains réincarnés et étoiles, Bussi renoue avec la magie
Les explications les plus drôles, on les l’autre. Frédéric Pillot et moi, c’est où chaque mot avait un pouvoir ma- il faut les protéger. Il conseille au petit de ses succès. Suspense, leçon
trouve du côté de Daniel Picouly : vingt ans sans engueulade. » gique. Ici il n’y a plus de séparation Michel de ne jamais faire de mal à ce d’amour, message philosophique…
« Le chagrin de Marie. Ma fille. Toute Carole Martinez est en admiration entre le genre humain et le règne vieux coq. On comprendra pourquoi. Comme avec son précédent livre
petite, elle a perdu sa tortue. Lulu. devant son illustrateur : « Je crois animal. La parole est libre et les C’est un joli conte initiatique qu’a écrit jeunesse, l’auteur a trouvé
Marie a eu un chagrin inversement bien avoir tous les livres de David créatures les plus exécrables peu- Alain Mabanckou sur les liens entre une formule merveilleuse. L’enfant
proportionnel à sa taille. Le père sub- Sala. Je l’ai découvert en 2011 et, de- vent couver le cœur le plus tendre », les vivants et les morts. Le texte est pourra se prendre à rêver comme
mergé l’a consolée bêtement : “Mais puis, je rêvais de travailler avec lui. s’exclame Alain Mabanckou. Pour sublimé par les dessins de Yuna Troël Bébé-pirate. Car Bébé-pirate,
LE VOYAGEUR non, elle n’est pas perdue, Lulu. Elle Quand Brigitte Ventrillon (éditrice Carole Martinez, c’est « un moment qui, surtout sur les doubles pages, c’est le lecteur. Celui qui peut faire
DU DOUTEest partie vivre plein d’aventures” et chez Casterman et auteure) m’a pro- de grâce ». « Il me semble que je vais sont comme de magnifiques tableaux. des bêtises mais aussi apprendre
De Maud Tabachnik,
Marie a rétorqué : “Alors, Taka me les posé de lui écrire un texte et qu’elle chercher mes peurs d’enfant et que M. A. d’elles et grandir. A. D.Flammarion
dire !” Et voilà comment on part pour m’a dit que nos univers lui parais- l’adulte que je suis devenue tente de Jeunesse,
vingt ans de Lulu Vroumette. » saient se croiser, j’ai sauté sur l’occa- les apaiser. Il y a longtemps dans 288 p., 14 €.
sion. J’ai écrit deux histoires en ima- mon lit, la nuit, j’entendais les pas
Écrit-on de la même manière ginant ce qu’il pourrait en faire. Il les a d’un géant se rapprocher de chez MAUD TABACHNIK Voyage au bout de l’avenirupour les enfants ? aimées et Le Géant chagrin lui a ins- moi et j’avais si peur qu’il piétine ma
Les avis divergent. Pour Daniel piré ces dessins. Quand je les ai vus, maison, qu’on m’arrache à ma vie, à
Picouly, il n’y a pas de différences. « j’ai de nouveau été une enfant. Ils sont ma famille, à mon monde, si peur des La fin du deuxième millénaire rage qui remontait aux temps des
Si on se souvient qu’on a découvert en- à la fois si proches et si lointains de ce orages aussi. Voilà j’ai apprivoisé le approche. Loin d’un climat de fête, croisades. » Au milieu de cette
fant, dans Le Roman de Renart, que que j’avais en tête. » géant de mon enfance et ses bois, et la haine est devenue un immense chronique d’une catastrophe
les animaux parlent et que ça n’étonne j’ai apprivoisé mes craintes en écri- continent que les fanatiques annoncée, deux personnages : Simon,
même pas les grands. Alors, on devient Et à l’étranger, vant cette histoire. » Daniel Picouly opposent aux nationalistes. un homme, et Black, son chien. usans le savoir animiste, et un jour on comment ça se passe ? conclut par un appel : « À tous ceux « De graves incidents alimentés « Pessimistes, désabusés, désireux
fait même parler un volcan (comme Par le passé, de très grands auteurs qui s’étonnent encore que j’écrive par les extrêmes droites et gauches de ne se mêler à rien », les deux
dans Quatre-vingt-dix secondes, étrangers ont écrit pour les enfants. pour les enfants, venez avec moi européennes éclataient sans cesse. compères, qui se comprennent
NDLR). On peut penser à Oscar Wilde et à dans une rencontre, regardez leurs Croix contre Croissant, avec la même comme deux frères, errent.
Alain Mabanckou estime que l’écri- son Fantôme de Canterville, à Pearl bouilles et vous comprendrez… » ■
ALE FIGARO jeudi 14 novembre 2019
3
■ Salon du livre jeunesse de 250 auteurs et illustrateurs, dont :
eLa 35 édition du salon Rébecca Dautremer, Jérôme Leroy,
de Montreuil aura lieu Delphine Perret, Bruno Doucey, Murielle
du 27 novembre au 5 décembre. Szac, Jo Witek, Bérengère Cournut
Cette année, le grand rendez-vous (Prix Fnac 2019) ou encore Flore Vesco
des enfants aura pour thème (Prix Vendredi 2019). Au programme : un
« L’éloge de la lenteur » et mettra grand forum, des ateliers, des rencontres,
à l’honneur les écrivains de l’île des débats… Et, comme à chaque édition, L'ÉVÉNEMENTde La Réunion. Seront présents l’annonce des lauréats des Pépites
450 exposants et plus du Salon, le jour de son inauguration. A. D. littéraire
Delphine de Vigan :
« J’ai écrit ce livre à partir
de mon expérience de mère »
je laisse le lecteur à la porte. Je n’ai Il y a deux lecteurs possibles.PROPOS RECUEILLIS PAR
pas écrit No et moi, par exemple, J’aime cette idée de transmission. ALICE DEVELEY
adeveley@lefigaro.fr en réfléchissant à un public en
particulier. En revanche, ici, j’y ai Que raconte cet album ?
ROMANCIÈRE, scéna- davantage pensé à cause de nom- L’histoire est née de la mort d’un
riste et réalisatrice, breuses contraintes. Comme il poisson rouge qui appartenait à
Delphine de Vigan s’agissait à l’origine d’un podcast, l’un de mes fils. Tout parent sait à
a publié dix livres il y avait un format à respecter. quel point la durée de vie de ce
depuis 2001 dont Ensuite, il fallait que le récit genre d’animal est courte. En
acD’après une his- s’adresse aux enfants de 5-6 ans. cueillir un chez soi, c’est donc
toire vraie, prix Je devais donc réfléchir à la thé- s’exposer à la question de la mort.
Renaudot. Elle nous matique du récit, au vocabulaire, à Pour consoler mon fils, j’avais
inexplique comment elle en la façon de raconter l’histoire, à sa venté une histoire et dis qu’on
est arrivée à écrire l’histoire réception… avait enterré le fameux poisson
de Nadine et Robert, les dans un square. Mais en réalité, je
poissons rouges. l’avais jeté à la poubelle. Des
années plus tard, il m’a demandé si
LE FIGARO. – Vous publiez ce récit était vrai. Je lui ai dit la
votre premier album vérité et nous avons ri. Ce n’est
jeunesse. Qu’est-ce qui vous
a poussée à franchir le pas ? Dans ce livre, vous faites le choix ni une
Delphine DE VIGAN. – L’expé- d’un vocabulaire parfois familier révolution, ni rience. J’ai tenté là une forme et d’une langue réaliste.
d’écriture que je n’ai jamais À travers cette histoire, je parle duune prise de essayée de manière inten- deuil. Il y a certes un aspect
transtionnelle. Même si certains gressif lorsque j’emploie les motsconscience
de mes romans sont étudiés « merde » et « mort », mais je
au collège et que l’on m’a ne crois pas qu’il faille infantiliserdans mon
maintes fois proposé d’écrire l’enfant. Au contraire, il faut
pour la jeunesse, je n’avais ja- travail de appeler un chat un chat. Quand
mais sauté le pas. Donc, je suis ra- mes enfants étaient petits, je pen-romancière, vie. Cette aventure a commencé sais qu’il était préférable d’utiliser
avec France Inter qui s’est adres- des périphrases, mais ils memais un pas
sée à plusieurs écrivains (François reprenaient.
NADINE Morel, Geneviève Brisac) pour de côtéET ROBERT, »réaliser une série de podcasts, en- Que vous a apporté cette incursion
LES POISSONS DELPHINE DE VIGANsuite mise en image et en texte par en littérature jeunesse ?
ROUGES
les éditions Michel Lafon. J’ai Ce n’est ni une révolution, ni uneDe Delphine de Vigan
trouvé cette idée de récit radio- prise de conscience dans monet Sess,
phonique intéressante et j’ai Vous êtes donc restée travail de romancière, mais unMichel Lafon,
accepté. à hauteur d’adultes ? pas de côté. Je ne sais pas32 p., 12,95 €.DANIEL PICOULY Oui, j’ai écrit ce livre comme une d’ailleurs si je réécrirai une
hisEst-ce plus exigeant d’écrire mère, à partir de mon expérience toire pour les enfants. Ainsi, il se-Le petit loup bleu, CAROLE
pour la jeunesse ? de parent. Je n’ai donc pas du tout rait présomptueux et
irrespecmeilleur ami MARTINEZ Ce n’est ni plus exigeant ni plus eu l’impression de retomber en tueux pour les écrivains qui
difficile. L’écrivain doit écrire ce enfance en l’écrivant. D’ailleurs, consacrent leur talent et leurdes enfants C’est quoi le bonheur
qu’il a à écrire. Mais c’est assuré- des parents m’ont dit avoir lu mon imagination à cette littérature de
ment différent. En temps normal, conte à leur garçon ou à leur fille. me dire auteur jeunesse. ■
Avec son art de conter, Daniel Picouly On pourrait penser que Luce et Lucas
sait parler à tous les publics. La preuve, ont bien de la chance : dans l’allée
avec cette collection qui a rencontré du Bonheur, où ils vivent, tout est en
des milliers de lecteurs : « Tilou bleu ». ordre. Leur maison est propre comme
Elle s’adresse aux tout-petits. un sou neuf, elle est parfaitement
On ne compte plus les épisodes, carrée, blanche et alignée le long de
qui sont des prétextes à dédramatiser cette allée. Comme toutes les autres.
les problèmes de la vie quotidienne. Oui, tout est en ordre : « Les rues,
Tilou bleu ne veut pas se coucher, les panneaux, les chiens, les enfants,
part en vacances, veut aller à l’école, les arbres, les dents dans la bouche
LE GÉANT veut un pot à roulettes, être chercheur des gens, les mots enfermés dans
CHAGRINd’œufs… les livres, même les oiseaux sur leurs
De Carole Martinez
Les derniers parus sont Tilou bleu perchoirs. Rien ne traîne », raconte et David Sala,
prépare Noël ! et Tilou bleu aime Carole Martinez. Luce et Lucas Casterman,
son doudou *. D’autres sont déjà rêvent d’autre chose, et pour cela 48 p., 18,50 €.
programmés pour le début de l’année ils se rendent souvent au grenier.
2020, comme Tilou bleu va chez le Le dimanche, ils pédalent jusqu’à
docteur. Dans Tilou bleu prépare Noël !, l’orée de la forêt. Mais attention, ici,
album spécial avec un format différent ce n’est pas l’ordre. Il existe
des autres, les parents du petit héros un danger : d’affreux géants vivent
lui conseillent de faire un grand cachés sous les grands arbres.
bonhomme de neige en forme de Tilou À partir de cette intrigue,
afin que le père Noël, séduit par la le magnifique verbe de Carole
performance, repère bien leur maison. Martinez (Le Cœur cousu, Du
La force de ces albums provient domaine des murmures, Goncourt
incontestablement de leur fraîcheur : des lycéens) engendre de superbes
les dialogues vont droit au but (il le faut images signées David Sala qui joue
pour des histoires qui doivent tenir en merveilleusement bien de la couleur
32 pages, dessins compris). L’alliance et du gris, des traits et de la rondeur.
des mots de Picouly et des illustrations Cela donne un mélange de poésie,
rondes et colorées de Frédéric Pillot de lumière, de peur et de joie. Quand
n’est sans doute pas pour rien le géant dévasté par le chagrin piétine
dans le succès de cette série. M. A. cette allée du Bonheur, c’est
peutêtre une chance : il libère enfin la vie.
* Coffret avec peluche Il semble que tout est possible avec
à l’effigie du petit héros, quelques mots et un peu d’imaginaire.
17,50 €. M. A.
TILOU BLEU
PRÉPARE NOËL !
De Daniel Picouly MAUD TABACHNIK Voyage au bout de l’avenir
et Frédéric Pillot,
Larousse Jeunesse,
34 p., 12,90 €.
Que cherchent-ils ? On ne sait pas. Black se méfie. Car le chien a du flair
Un jour, ils font la rencontre et comprend que la situation va mal
d’une équipée de brigands. « Ce tourner… Avec Le Voyageur du
n’est pas l’argent qui nous intéresse, doute, livre initiatique et dystopique,
c’est de foutre la trouille à cette Maud Tabachnik interroge
société de merde ! », explique l’un avec intelligence les problèmes
des saltimbanques. Curieusement, philosophiques et politiques
Simon s’attache à cette bande. de notre société actuelle. Un grand
Et notamment à la rebelle Sonate. roman pour adolescents. A. D.
À LIRE
Ajeudi 14 novembre 2019 LE FIGARO
4 EN TOUTES vains à s’immerger dans la foire le temps Yourcenar en toutes lettres
d’un week-end. Une aventure éditoriale Entamée en 2004, la publication de la corres-confidences
à laquelle participent le récent Prix pondance générale de Marguerite Yourcenar se
Renaudot de l’essai, Éric Neuhoff, mais poursuit, avec un quatrième volume, chez
GalliDes harengs et des plumes aussi Clarisse Gorokhoff (lire ci-des- mard. Elle couvre les années 1964 à 1967,
marLes 16 et 17 novembre, le port de Dieppe sous) et Alexandre Kauffmann (notre quées par l’élaboration de trois ouvrages :
l’anecélébrera sa 50 Foire aux harengs et à la photo). Le prix du Hareng sera remis thologie de textes de negro spirituals (Fleuve
coquille Saint-Jacques. À cette occasion, Pier- au meilleur texte le dimanche à midi au profond, sombre rivière), La Couronne et la Lyre
re Adrian et Philibert Humm, auteurs du Tour de café La Potinière. Par la suite, un livre (sur la poésie grecque) et enfin, L’Œuvre au noir.CRITIQUE la France par deux enfants d’aujourd’hui (Équa- souvenir sera publié, dont les ventes Le Pendant des « Mémoires d’Hadrien » et leur
teurs) et dieppois d’adoption, invitent trois écri- seront reversées aux sauveteurs en mer. entier contraire paraîtra le 5 décembre.littéraire
Une armée d’ombresNOUS AUTRES
De Jean-Pierre
Montal, JEAN-PIERRE MONTAL Des nouvelles décrivant un monde d’hommes perdus, désorientés, nostalgiques.Éditions
Pierre-Guillaume
de Roux, Les Leçons du vertige racontait la bateau est sponsorisé. C’était sans féroce comme si sa vie en dépen-BRUNO CORTY
216 p., 18 €. bcoorty@lefigaro.fr recherche d’une personne dispa- compter sur un ouragan capri- dait. Notre coup de cœur, la plus
rue et d’une époque, aussi, les an- cieux et des actionnaires améri- « montalienne » des dix nouvelles
EAN-PIERRE Montal a nées 1970-1980. cains impitoyables. qui composent ce recueil, a pour
plusieurs cordes à son arc. Montal n’a pas son pareil pour Ailleurs, un homme revient titre 25 bis, rue Jenner. Là encore,
On le sait cofondateur des montrer l’écart entre les généra- trente-deux ans en arrière, dans la nostalgie frappe à la porte. On
Éditions Fromentin qui ont tions, l’incompréhension face à ce Sud où, occupant un petit job, il se souvient qu’à cette adresseJpopularisé l’Américaine l’intrusion de la modernité, l’ul- reconnut un de ses musiciens pré- Jean-Pierre Melville, l’un des
Meg Wolitzer. On le sait nostalgi- tramoderne solitude chère à Sou- férés qui avait disparu, du jour au maîtres du cinéma français des
que de la grande époque de chon. Dans l’univers de Nous lendemain, des radars de la célé- années 1960-1970, tourna dans
l’ASSE * : difficile de faire autre- autres, les hommes ne sont guère brité. Une rencontre à plus d’un ses studios, ses grands films dont
ment quand on est tombé petit vaillants. On trouve des divorcés, titre marquante… un chef-d’œuvre, Le Samouraï.
dans le chaudron. On le sait guita- des types sur la paille, des écri- Venu de sa province pour un
sériste et chanteur dans des salles vains en panne d’inspiration. minaire sans intérêt dans le
nouMontal n’a pas enfumées du nord de Paris. Enfin, Pascal Brantes avait toujours veau quartier de la Grande
Bibliotous les deux ans depuis 2013, on le rêvé de travailler comme ingé- “ thèque François Mitterrand,son pareil pour
voit en librairie avec un récit ou nieur du son. Un jour, il va partici- Pierre Chanveille, fou des films demontrer l’écart entre
roman court publié chez Pierre- per, malgré lui, au succès d’une l’homme au Stetson, en profite
les générationsGuillaume de Roux. chanson caritative « ridicule ». Un pour se rendre rue Jenner. Le 25 a
En 2013, pour ses débuts, il pra- monde de people, faux et grotes- disparu mais un témoin de cette”
tiqua logiquement l’exercice d’ad- que, qui l’anéantit. Dans une librairie d’occasion de époque semble attendre sa
visimiration avec Les Vies du feu follet, Bertrand Dalien, lui, travaille la rue de Clichy, un écrivain trou- te.En exergue du livre, Montal a
consacré à Maurice Ronet. Deux dans la com d’une boîte d’assu- ve un exemplaire d’un de ses ro- choisi une phrase de Cyrano :
ans plus tard, avec Les Années rance. Il a réalisé son rêve d’en- mans couvert d’annotations pour « Mais où te mènera la façon dont Jean-Pierre Montal, éditeur,
conteur et chanteur de talent.Foch, il nous emmenait dans le Pa- fance en associant à une campagne le moins négatives. Il décide de se tu vis ? » Là est bien la question ! ■
JEAN-CHRISTOPHE MARMARA/ LE FIGARO ris modianesque de 1995. En 2017, de pub un marin célèbre dont le lancer à la recherche de ce lecteur *Club de football de Saint-Étienne.
Mourir d’enfance
Le monde que met en scène Justine, Laurette et Ninon sont àCLARISSE GOROKHOFF Clarisse Gorokhoff un âge où il est plus facile de
chann’est jamais simple. ter que de parler. Rebecca, leurGrandeurs et misères P. NORMAND/ mère, regarde les deux aînées
LEEXTRA VIA LEEMAGE s’ébrouer en liberté et veille sur ladu vert paradis des émotions dernière dans son berceau. Ninon
a un an. « Dans peu de temps, elleenfantines. manqué. Après avoir traversé la aura tout oublié du néant. »
place du marché, elles ralentissent Le monde que met en scène
SÉBASTIEN LAPAQUE la cadence, reprennent leur souffle Clarisse Gorokhoff n’est jamais
slapaque@lefigaro.fr jusqu’au parc. » simple. Il est même souvent trèsLES FILLETTES
On ne parle pas au nom de l’en- dur, fait de secrètes injustices, deDe Clarisse
ES Fillettes prolonge fance, il faudrait parler son langa- rendez-vous manqués et d’im-Gorokhoff,
une manière de suite ge, jurait Georges Bernanos. Cla- possibilité à dire. La romancièreÉd. des Équateurs,
romanesque commen- risse Gorokhoff tente de donner est douée pour mettre en scène247 p., 18 €.
cée chez Gallimard tort à l’auteur de La Joie en se glis- les intermittences du cœur, lesL avec De la bombe (2017) troubles de la mémoire et le
vagaet Casse-gueule (2018). Clarisse bondage de l’âme. Rebecca, la
D’où venez-vous,Gorokhoff finit d’y imposer je ne mère des trois fillettes de son der-
sais quel ton, quel tour et quel sel nier roman, est particulièrementbon Dieu ? «
dont on se souviendra un jour. Il tourmentée.
Où étiez-vous existe des chiens de chasse et, de la La présence aimante d’Anton à
même manière, des écrivains qui avant d’atterrir ses côtés ne suffit pas à calmer ses
poursuivent leur objet sans jamais passions. Elle doute, s’interroge,dans un ventre et d’en
rien lâcher à travers la forêt âpre, s’angoisse. « Il faudrait faire parler
sortir en hurlant ?forte, farouche des mots. les nourrissons, se dit Rebecca, en»
Ainsi Clarisse Gorokhoff, qui étirant ses bras vers le plafond. LeurREBECCA DANS « LES FILLETTES »
continue dans ce troisième roman faire cracher le morceau : d’où
veson examen critique des grandeurs sant dans l’âme de trois fillettes, nez-vous, bon Dieu ? Où étiez-vous
et misères de la vie familiale. Dès héroïnes de son livre qui parlent ce avant d’atterrir dans un ventre et
les premières pages, ça cogne dur. langage oublié. Le langage de l’en- d’en sortir en hurlant ? » Pourquoi
Plus loin, voici le lecteur douce- fance ? Celui des charades, des il y a plutôt quelque chose que
ment plongé en étrange pays. comptines et des récitations. « Où rien ? La journée commence mal
« Dans le ciel, des éclats rose bon- sommes-nous ? Sur Terre, hémis- lorsqu’on se pose de telles
quesbon. L’air du soir est doux, presque phère nord, dans un pays où des tions avant d’avoir quitté son lit.
sucré. Les pigeons, perchés sur les gens ont écrit des dictionnaires, fait On est alors bon pour l’alcoolisme
gouttières, émettent leurs chants de la guerre, bu des verres, chassé les ou la toxicomanie. C’est le
malrobinets. C’est agréable de courir en sorcières, cultivé des pommes de heur de Rebecca, accro à l’héroïne
robe, on a le sentiment de flotter. terre, formé des visionnaires, porté et aux opiacés depuis
l’adolescenUne brise se jette sur les fillettes des marinières, tué des mammifè- ce. Elle en oublie jusqu’à la joie
- tel un animal à qui elles auraient res, utilisé des revolvers… » d’être mère. ■
Le voyage à l’enversLA FORTUNA
De Françoise Gallo,
Éditions Liana Levi, FRANÇOISE GALLO Un roman sur ces Siciliens qui ont migré en 1901 en Tunisie pour fuir la misère.150 p., 15 €.
avec l’espoir d’une vie meilleure. baptême en dentelle blanche avec, d’être née, de porter une souillu- l’ordre de succession, FrancescoISABELLE SPAAK
Comme les migrants aujourd’hui, glissé dans une bourse en soie, un re. » De cette époque date aussi est un faible, pillé sans vergogne
REBOURS des migrants elle a donné au passeur tout ce billet demandant qu’on lui ensei- son amitié pour une petite cama- par les siens. Au plus près d’une
tunisiens venus des côtes qu’elle possédait. De l’autre côté gne la droiture et lui dise claire- rade épileptique que les religieu- nature âpre et belle sans cesse
africaines et débarqués du Cap Bon, elle veut pouvoir re- ment qu’elle est « une enfant aimée ses ont laissée mourir dans des réensemencée sous les brûlures du
en pleine nuit à Porto partir de zéro dans la médina de par sa mère mais confiée à leurs conditions atroces. En sa mémoi- soleil, c’est le quotidien d’un cou-À Empedocle grâce à des Tunis. Giuseppa au regard noir y bons soins ». La somme versée re, Giuseppa s’est promis de de- ple qui se serre les coudes, leur
inpêcheurs qui les ont sauvés de la croit dur comme fer. Sinon, com- l’était-elle « pour son éducation ou venir forte, de vivre longtemps. timité, bonheurs et malheurs que
noyade, Giuseppa et Francesco ont ment aurait-elle osé entraîner ceux se dédommager de la honte », s’est Sa résurrection naît dans un jar- la journaliste devenue romancière
entrepris le chemin inverse un siècle qu’elle aime plus que tout dans toujours demandé Giuseppa en din auquel elle voue une passion. nous raconte.
plus tôt. cette coquille de noix ballottée par écoutant les spéculations des bon- L’orpheline s’y métamorphose. En 2006, Françoise Gallo avait
En 1901, c’est la Tunisie qui fait « les flots gloutons » sous la Lune ? nes sœurs sur ses origines. « Plus je me courbais vers le sol, déjà consacré un 52 minutes au
figure d’eldorado. Un pays de co- Giuseppa La Fortuna. Une « bâtar- plus mes pensées s’élevaient et fu- voyage de ses grands-parents.
Métamorphosecagne pour ces familles qui se dé- de » gratifiée du patronyme saient hors de moi, légères comme Stessa luna lui avait valu le prix
battent pour survivre sur les terres « Chance » parce qu’une main ano- « Faute », « coupable », « péché ». des hirondelles. » Scam « Brouillon d’un rêve
littéarides du sud de la Sicile. Ses qua- nyme versait régulièrement de « Leurs mots étaient des cailloux Elle découvre l’amour avec raire ». Cette fois, le brouillon a
tre fils serrés contre elle, Giuseppa l’argent aux religieuses du couvent jetés sur ma tête. J’en perdais le Francesco épousé au son de l’Ave pris forme. Sous la plume de sa
pea ainsi embarqué clandestinement de Girgenti qui l’ont recueillie souffle et l’équilibre. Je me levais Maria d’un chœur de fillettes mais tite-fille, Giuseppa est devenue la
du même port d’Empedocle cette bébé. Sur le pas de la porte, elle en titubant, plaquais mes mains sous les mauvais auspices d’une plus vivante des femmes. Comme
année-là vers la Petite Amérique était enveloppée dans une robe de sur mes oreilles. J’avais honte famille âpre au gain. Dernier dans souvent les héroïnes de roman. ■
A
CATHERINE GUGELMANN/OPALE/LEEMAGELE FIGARO jeudi 14 novembre 2019
5Finale du prix Hennessy éloge de la bonté sous forme cassés d’une chose. L’écrivain, Railroad (récompensé par le prix
d’opuscule, chez Fayard (Soyez âgé de 31 ans, s’y épanche sur Pulitzer et le National Bool du journalisme littéraireÇÀ gentils). Il y exhorte le lecteur, en son métier d’écrivain, à travers Award), Colson Whitehead Le 16 novembre, à Cognac, on
toutes circonstances, à « errer une suite de fragments, où il continue d’explorer l’histoire saura qui, de Marguerite Baux
sur la voie de la bonté ». Une s’attarde également sur ses lec- sombre des États-Unis. Dans (Elle/Grazia), Virginie Bloch-Lai-&LÀ
jouvence pour l’esprit en ces tures. À paraître le 15 janvier, Nickel Boys, il nous fait revivre né (Libération), Clémentine
temps difficiles. chez Grasset. l’enfer d’une maison de correc- Goldszal (Vanity Fair/Elle),
OriaLa bonté selon Saunders tion, à travers le destin d’un jeu- ne Jeancourt-Galignani
(TransAuteur remarqué de Lincoln au Le retour de Coop-Phane L’horreur selon ne orphelin noir, dans les années fuge), Marine Landreau (Téléra- CRITIQUEBardo, l’Américain George Saun- Le sixième roman d’Oscar Coop- Whitehead 1960. À paraître chez Albin ma), recevra le prix Hennessy du
ders vient de publier un élégant Phane s’appellera Morceaux Trois ans après Underground Michel, le 2 janvier. journalisme littéraire 2019. littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.frL’art de
Un jovial traité la fantaisie de sabotage
CÉSAR AIRA A GUERRE est décla- d’églises que de bars est une ville
rée. Les quatre prota- qui a un problème »). Le romancier gonistes partent à Aux trousses des héros, un
évêl’assaut des rapaces que pas insensible au dollarargentin brosse L qui massacrent la ré- dont les ambitions politiques
gion de l’Utah. Tous les moyens crèvent les yeux. C’est l’Améri-le portrait seront bons pour lutter contre que. Doc et Cie veulent la garder
les promoteurs, les compagnies intacte, préserver son esprit etd’un écrivain pétrolières, les entreprises de sa beauté, respecter sa liberté.
travaux publics. Néanmoins, Le roman a des allures de mani-à succès qui Doc a un principe : feste rigolard, prône
pas de violence, la désobéissance civi-abandonne aucune victime. Ce le avec une grâce
exchirurgien a pour trême, constitue untout pour hobby de brûler les valable mode
d’empanneaux publicitai- ploi pour se débar-se consacrer res au bord des rou- rasser des machines
tes. Son assistante, inutiles. Il bout d’uneà l’opium. Bonnie, féministe de saine colère, est
tra28 ans à la poitrine versé d’un lyrismeTruculent. affriolante, ne le indémodable (on
quitte pas d’une se- n’en dira peut-être
melle. Il y a aussi pas autant des dessins
Hayduke, vétéran du de Robert Crumb qui
récit foutraque se déroulant au cœur tine inaugurée par Jorge Luis Borges Aira a le bon goût de la Vietnam spécialiste illustrent les chapi-THIERRY CLERMONT Hayduke
tclermont@lefigaro.fr parodie et de la dérision, «d’un immeuble inachevé et aux et Julio Cortázar, et reprise par Ricar- en explosifs porté sur tres). Ce jovial traité
ouvre sa comme l’illustre tuyaux percés, hanté par des spec- do Piglia, puis par Rodrigo Fresán, et la bière. Ne pas de sabotage donne
à merveille ce Prins, braguette N MUSIQUE, on appelle tres qui viennent perturber le quoti- plus récemment par Mariana Enri- oublier Seldom, envie de pisser dans
ça une fantaisie ou un dien de la famille Viñas. quez. Tous des rêveurs éveillés. récit bref gagné mormon et polyga- le Colorado du hautet balance
par l’onirisme magique. scherzo : une plaisanterie, Ce fut ensuite La Preuve, sorte de Prins, c’est l’histoire détraquée me, ce qui ne l’em- d’un pont : « Hayduke
dans ALEKSANDR KONDRATOV/une extravagance quel- colloque sentimental mettant en d’un écrivain consacré, qui fit les pêche pas d’être gui- ouvre sa braguette et
SHUTTERSTOCK le vide Eque peu frivole, et tou- scène trois jeunes filles perturbées, heures de gloire du roman gothique de sur les rivières. Ça balance dans le vide
jours plaisante à l’oreille. tendance punk, vivant dans le quar- à succès, las de la « combinaison écu- y va. Ils attaquent un arc de 120 mètresun arc de
L’Argentin César Aira, auteur tier de Flores, à Buenos Aires, lieu de lée des mêmes ingrédients à n’en plus des chantiers la nuit, de Schlitz purifiée qui
120 mètres d’une œuvre singulièrement foison- prédilection romanesque de César finir », et qui se convertit à l’opium, versent du sirop de tombe se diluer dans le
de Schlitz nante, en a appliqué la tonalité et Aira. Dans le même mouvement, son ultime passion. « Grâce à cette maïs dans les réser- courant matriciel du
l’humeur à nombre de ses romans Cómo me hice monja, qui fit grand substance magique, tout était frais, voirs des engins, grand fleuve. »purifiée
depuis une quarantaine d’années, bruit lors de sa publication, en 1993 : conservé dans ses couleurs d’origine coupent les câbles La préface de Robert
qui tombe notamment ce Prins, catalogué l’histoire d’un enfant de 6 ans, au (…) Des torrents de mondes se déver- électriques et les Redford est un
moo se diluer comme son opus n 102. Sans comp- sexe indéterminé, doué d’un sens saient sur moi (…) Des formes en barbelés, dévissent dèle du genre. C’est
ter les essais et les biographies, no- inné et aigu de la perception des constante contraction et dilatation. » les bouchons de vi- très bien, c’est par-dans
tamment celle consacrée à sa com- choses et du monde. note-t-il. Le tout, sous le regard dange, précipitent fait de songer à
l’avele courant patriote, la merveilleuse poète et amusé de ses aînés Calvino, Ray- des bulldozers dans nir de la planète. En
Prestidigitateur surdoué matriciel diariste Alejandra Pizarnik. mond Roussel, De Quincey et Ner- un lac. Le but ultime attendant, il est
perOn sait son credo, formulé ainsi il Et après un polar sur fond de misère val. On y croise l’improbable Alicia, de ces extravagants mis de relire EdwardPRINS du grand
y a quelques petites années : « Je sociale, toujours à Buenos Aires, le dealer et philosophe de comptoir De César Aira, est de faire sauter un Abbey (1927-1989),
fleuvetraduit de l’espagnol n’écris pas de romans à proprement l’infatigable Aira publiait en 2002 surnommé « L’huissier », le com- barrage. C’est du sé- dont on ne peut pas»
(Argentine) par parler, mais des jeux littéraires pour Varamo, son roman le plus lu en missaire Tarentule, quelques chiens rieux. Hayduke as- dire qu’il écrive avec
Christilla Vasserot, adultes. » France et le plus célébré à l’étran- errants, baladés par l’auteur au fil de sure pourtant : « Sauver le mon- une clef à molette et qui était un
Christian Bourgois, Formé par la lecture de Steven- ger. Il y brossait, d’une palette aux digressions – notamment sur le rap- de n’est qu’un passe-temps. » type capable de lancer : « S’il y a
172 p., 15 €.son, Mark Twain, Jules Verne, sans couleurs vives, le destin d’un vieux port de l’écrivain au monde – de re- Qu’est-ce que ça serait, sinon ! quelqu’un ici que je n’aie pas
enoublier Rintintin, Superman et les garçon, taxidermiste amateur, visité bondissements, tous aussi délirants Ce classique de 1975 inclut une core insulté, je lui présente mes
meilleurs comics américains, admi- régulièrement par d’inquiétantes et les uns que les autres. Avec un descente de rapides en radeau excuses. »
rateur de Rimbaud, de Lautréa- mystérieuses voix nocturnes, et étrange final en forme de queue de (Délivrance filmé par Mel
mont, de son compatriote Copi, et chargé, ou plutôt intimé, d’écrire le poisson ou de pied de nez. Brooks), des demandes en
made Gombrowicz, César Aira, on chef-d’œuvre absolu de la poésie On parle depuis quelques années riage qui n’aboutissent jamais, LE GANG
l’aura compris, est étranger à tout d’Amérique latine. d’un César Aira nobélisable. Ce ne des descriptions de paysages DE LA CLEF À MOLLETTE
réalisme, qu’il soit engagé ou non. Prestidigitateur surdoué des Let- serait que justice, avec le retour at- qui coupent le souffle (« Cou- D’Edward Abbey,
Toujours, sa fiction est portée par tres, homme à l’esprit encyclopédis- tendu de l’imaginaire extravagant et chant : un soleil prima sanguino- illustré par Crumb, traduit
des bouffées délirantes. te, Aira a le bon goût de la parodie et de la fantaisie truculente, à Stoc- lent gît étendu comme une pizza de l’anglais (États-Unis)
Ses meilleures œuvres, toutes de la dérision, comme l’illustre à kholm. D’autant que l’Argentine n’a écrasée sur l’horizon occiden- par Jacques Mailhos,
aussi surprenantes qu’admirables, il merveille ce Prins, récit bref gagné jamais été couronnée. Tout comme tal »), de solides maximes Gallmeister,
nous les a données dans les années par l’onirisme magique. Dans ce sens, Cuba ou le Brésil, les berceaux du (« Toute ville possédant plus 560 p., 25 €.
1990. On se souvient de Fantômes, il renoue ici avec une tradition argen- réalisme magique. ■
Un quatuor désaccordé
ANNA ENQUIST L’histoire de quatre amis musiciens qu’une violente agression a séparés.
ensemble en opposant au chaos du quer sa main. Elle peut jouer, rer ? Chacun des personnagesCLAIRE CONRUYT
cconruyt@lefigaro.fr monde un morceau de Mozart : comme avant. Cet « avant » qui la trouve une parade.
CAR LA NUIT « Les Dissonances ». terrorise : « Mon attirance pour le Comme dans le premier volet
S’APPROCHE
AR LA NUIT s’approche. Désormais, il n’y a plus rien. passé est une douleur insupportable des mésaventures des musiciens, D’Anna Enquist,
Le titre sonne comme Depuis le drame, chacun s’isole. que je veux à la fois faire disparaî- Quatuor (Actes Sud, 2016), Anna traduit
une menace. Dès la pre- Les amis ne se parlent plus. Des tre et conserver près de moi. » Mu- Enquist détaille avec méticulosité du néerlandais par
mière page, nous voici atomes éjectés de cet « organisme tilée, mais pas invalide, Caroline les dégâts psychiques dont souffre Emmanuelle Tardif, C plongés dans le sombre vivant » que constituait leur qua- se trouve dans un entre-deux le corps après un traumatisme. La Actes Sud,
288 p., 22 €. récit de quatre amis, quatre musi- tuor. Jochem, persuadé que le pire insupportable. romancière néerlandaise explore
ciens, qu’une violente agression a est à venir, transforme sa maison avec finesse l’esprit de ces individus
Dégâts psychiquesséparés. Avant, le quatuor se réu- en bunker et sombre dans la para- qui refusent d’être consolés. L’on
nissait pour échapper à la jungle du noïa. Son épouse, la plus abîmée, Anesthésiée, elle attend la pro- sent chaque hésitation, chaque
monde, le temps de quelques heu- doit réapprendre à jouer avec un chaine salve de douleur. Continue tiraillement, chaque regret. Il y a
res. Il y a Jochem, altiste, et Caroli- auriculaire en moins. Elle qui vou- de rêver de la voix de ses garçons toujours cette question qui hante le
ne, violoncelliste. Pour ce couple, drait disparaître et s’enfermer alors que « leur visage s’efface avec texte : à partir de quand la tragédie
la musique est salvatrice. Elle tutoie dans le mutisme le plus total. Car les années – se souvient-elle de devient-elle une excuse ? « C’est
le silence qui, depuis la mort de se laisser aller au désir de la musi- photographies ou d’images réel- facile de rejeter la faute sur un
couleurs enfants, étouffe leur quoti- que, accéder à un moment de répit les ? ». Et craint, cette fois, ne pas pable tout désigné : pas besoin de
dien. Puis, il y a Hugo, premier vio- loin du deuil, est pour elle une for- tenir : « La plupart du temps, les chercher un autre défouloir »,
reLa romancière néerlandaise Anna lon, père fuyard terrifié à l’idée de me de trahison aux disparus. gens sont capables de surmonter marque Hugo. L’auteur livre un
réEnquist détaille avec méticulosité s’occuper de sa fille. Enfin, Heleen, Finalement, être physiquement une première blessure. (…) Par cit sobre et pudique sur la
reconsles dégâts psychiques dont souffre deuxième violon, rongée par une empêchée de tenir un archet l’ar- contre, au deuxième choc, ça ne truction des estropiés qui, ni tout à
secrète culpabilité. Avant, ces êtres rangerait bien. Mais le destin, marche plus. » Alors, que reste-il à fait vivants ni tout à fait morts, le corps après un traumatisme.
ANTOINE DOYEN/OPALEbizarres et désaccordés luttaient cruel, la nargue. Elle peut réédu- faire ? Fuir, rester, attendre, igno- cherchent simplement à survivre. ■
Ajeudi 14 novembre 2019 LE FIGARO
6
Un Powers peut en cacher un autreON EN
Prix Noirs. Avec son deuxième ro- pour les uns, Nordistes, d’abolir de ce superbe roman écrit parparle Les trois auteurs en finale du man, L’Écho du temps, Kevin l’esclavage et l’opposition des un vrai poète, un très vieux Noir
grand prix de littérature améri- Powers, vétéran d’Irak dont on autres, Sudistes, à ce projet. à la recherche de ses racines.
caine 2019, Valeria Luiselli (L’Oli- avait adoré Yellow Birds (Stock, D’hier à aujourd’hui, mettant Après William Faulkner, Stephen
AVEC « L’ÉCHO DU TEMPS », vier), Tommy Orange (Albin MI- 2013), raconte une autre guerre, en scène des esclaves et des Crane, E. L. Doctorow, Kevin
CHEZ DELCOURT, KEVIN POWERS chel) et Kevin Powers, avaient dite de Sécession, qui fit maîtres, des soldats perdus, Powers ajoute son nom à la listeSUCCÈDE À RICHARD POWERS HISTOIRE en commun de porter la voix 600 000 morts en cinq ans. Au Powers montre toute l’inanité et des grands auteurs sudistes. AU PALMARÈS DU GRAND PRIX
DE LITTÉRATURE AMÉRICAINE. des minorités : Latinos, Indiens, cœur de ce drame, la volonté la barbarie des guerres. Fil rouge BRUNO CORTYlittéraire
La Chine inconnue de Sun Yat-sen
admirateur du Français GambettaESSAI L’histoire de l’intermède qui instaure la Première
République en 1912. « Le but ultime qui ob-républicain que connut esède les élites depuis le XIX siècle,
c’est la restauration de la puissancel’empire du Milieu chinoise », écrit Paulès. Renforcer
l’État et étendre ses prérogatives,avant la victoire de Mao. développer l’économie et assurer
l’unité nationale sont les leitmotivs
du nouveau pouvoir. Plus tard,
après la mort de Sun Yat-sen en
PAUL FRANÇOIS PAOLI 1925, le Kuomintang évolue à
droite avec Tchang Kaï-chek qui
comA RÉPUBLIQUE de Sun bat les communistes après avoir
Yat-sen, cela vous dit été leur allié. Là encore, le travail
quelque chose ? Oui, non, de Paulès est iconoclaste, qui
donpas vraiment… Pour ne peu d’importance à l’histoire duL beaucoup d’entre nous il PC chinois. Il est clair à ses yeux
y a la Chine de Confucius qui ploie que sans le génie politique de Mao
sous le joug d’un empire bimillénai- ce mouvement avait peu de
chanre et puis la Chine nouvelle initiée ces de l’emporter. Il montre que le
LA RÉPUBLIQUE par Mao qui entre à marche forcée capitalisme était en plein essor,
DE CHINE dans la modernité à travers une ré- notamment à Shanghaï, et rappelle
De Xavier Paulès,
volution qui bouleverse les structu- que Mao lui-même déclara au pre-Les Belles Lettres.
res de ce pays arriéré. Et entre les mier ministre japonais Tanaka en405 p. 29,50 €.
deux, rien ou pas grand-chose… 1972 que « le PC chinois devait être
Malgré ses crimes, le grand mérite reconnaissant au Japon de son
de Mao n’est-il pas d’avoir donné agression car sans elle il ne serait
un bol de riz au paysan tout en libé- jamais parvenu au pouvoir ».
L’ancien président de la république de Chine, Sun Yat-sen (au premier rang au centre), entouré de ses officiers rant la femme chinoise ? Une des En effet, c’est la guerre avec le
qualités du livre de Xavier Paulès est et du Comité révolutionnaire, le 28 janvier 1924 à Nankin. ALBERT HARLINGUE Japon qui remet en selle les
comde mettre à mal ces stéréotypes : munistes dont les troupes vont
pasernon la Chine moderne ne commen- cident. Xavier Paulès, qui a consa- blique populaire qui naît le 1 oc- cette entrée de la Chine dans une ser de quelques dizaines de milliers
ce pas avec Mao mais avant lui. En cré plusieurs travaux à l’histoire tobre 1949. Trente-cinq années modernité tramée par l’Occident il après la Longue Marche à un
miloutre, la victoire de celui-ci en 1949 de l’opium en Chine, n’est pas sans d’ébullition et de conflits qui ne se faut avoir à l’esprit les deux enne- lion en 1945. La corruption du
Guon’était pas si prévisible et il s’en est rappeler Simon Leys. Il nous fait réduisent pas à un chaos informe mis qui la menacent. mindang et la relative médiocrité
fallu de peu pour que le communis- honte d’être aussi inculte concer- tant cette période fut riche cultu- de Tchang Kaï-chek qui fait pâle
fiCapitalisme en plein essorme passe à la trappe. C’est toute une nant un monde, le monde chinois, rellement parlant. « La période ré- gure face à Mao vont nourrir le
conception téléologique de l’histoire en passe de dominer la planète. Ce publicaine possède une réelle cohé- À l’extérieur, le Japon impérialiste, fleuve révolutionnaire. « L’emprise
que ce spécialiste de la Chine bous- nouveau tome d’Histoire générale rence qui ressortit au domaine qui attaque son intégrité territoria- du PC chinois entraînera un
dramacule à travers ce livre qui s’impose de la Chine que publient Les Belles politique : elle est le temps d’un pos- le, notamment en Mandchourie et tique repli de la Chine sur elle-même
par son érudition et son humour. Lettres éclaire donc notre lanterne sible pour une démocratie parle- à l’intérieur les « Seigneurs de la qui culmine au moment de la
RévoluOn comprend, en le lisant, à sur les trois décennies qui ont suc- mentaire à l’occidentale. En ce sens, guerre » qui instaurent une souve- tion culturelle », écrit Paulès. Repli
quel point l’ignorance de la Chine cédé à l’Empire du Ciel - Puyi (le le qualificatif de républicain pour la raineté de type féodal. Fléaux que dont elle se réveillera après la mort
réelle était la condition sine qua dernier empereur abdique le désigner est pleinement fondé », combat le Guomindang, parti na- du « Grand Timonier » pour partir
non de l’influence maoïste en Oc- 12 février 1912) et précédé la Répu- écrit l’auteur. Pour appréhender tionaliste dirigé par Sun Yat-sen, à la conquête du monde. ■
Il était une fois le communisme
e ESSAI Jean-Christophe Buisson rappelle l’immense influence politique, culturelle et morale que ce régime totalitaire exerça sur le XX siècle.
eÉDOUARD DE MARÉSCHAL mars 1919 par la III Internationale sans complaisance, ni condamna- première fois une place primordiale
edemaréschal@lefigaro.frLE SIÈCLE ROUGE et se termine en novembre 1989, tion en bloc. Les Soviétiques ont été dans la propagande, tant soviétique
De Jean-Christophe par la chute du mur de Berlin. capables d’immenses succès, com- que libérale. On retrouve les images
Buisson, ANS la nuit du 24 au « Décrire les choses et les événe- me l’envoi du premier homme dans saisissantes des obsèques
internaPerrin, 25 octobre 1917 du ca- ments suffit souvent à comprendre l’espace (l’astronaute Iouri Gagari- tionales réservées à Staline en 1953.
455 p., 27 €. lendrier julien, les ce qu’ils signifient. À condition ne) le 12 avril 1961. Et l’approche On découvre la planche contact
partisans de Lénine et d’être le plus objectif possible », écrit chronologique nous rappelle que historique de Peter Leibing, le pho-Dde Trotski renver- le directeur adjoint du Figaro Ma- cette même année, en l’espace de tographe qui immortalisa la fuite
saient le gouvernement provisoire gazine dans son introduction. quelques mois, interviennent aussi d’un soldat est-allemand sautant
russe et imposaient le premier gou- le débarquement catastrophique au-dessus de barbelés pour se
réfuRécit séquencévernement socialiste, au sens dans la baie des Cochons ou le dé- gier à Berlin-Ouest.
marxiste du terme, de l’histoire. Le Car rappeler les désastres provo- but de la construction du mur de Trente ans après la chute du
communisme était né. De l’Europe qués par l’économie planifiée, dé- Berlin. D’autres événements, plus Mur, ce livre s’adresse à toute une
de l’Est à la Chine, en passant par le noncer les goulags et les procès anecdotiques mais qui ont leur im- nouvelle génération qui n’a connu
Vietnam, Cuba, la Colombie, la truqués, convoquer les centaines portance, se glissent dans les pa- que le crépuscule du
communisGuinée ou l’Éthiopie, cette idéolo- de millions de morts imputables au ges ; comme la fuite en juin 1961 du me. « Beaucoup de jeunes gens,
gie allait profondément façonner communisme ne dispense pas de danseur étoile soviétique Rudolf parce qu’il est désormais moribond,
el’ensemble du XX siècle. Par un souligner l’immense espoir que Noureev, qui demanda l’asile poli- éprouvent à son égard une
splendiimmense travail chronologique et cette idéologie a suscité chez ceux tique en France. de indifférence », estime
Jeanfactuel, Jean-Christophe Buisson qui n’étaient rien et rêvaient d’être Dans ce récit séquencé, l’enchaî- Christophe Buisson. Par ce livre, il
en démontre le caractère global. tout. Jean-Christophe Buisson, nement des faits est servi par une entend pallier ce manquement en
Dans Le Siècle rouge, près d’un mil- auteur de nombreux ouvrages sur iconographie foisonnante : plus de rappelant l’immense influence
Des habitants de Berlin-Ouest lier d’entrées divisées en sept cha- cette période, réussit le pari 250 documents et illustrations par- politique, culturelle et morale que
pitres racontent sur 500 pages cette d’aborder ces soixante-quinze an- regardent au-dessus du mur, fois inédites replongent dans ces ce régime totalitaire exerça sur le
evers l’est de la ville, en 1961.période intense qui s’ouvre en nées dans toute leur complexité : années où l’image tenait pour la XX siècle. ■
Offenses au chef de l’État
ESSAI Une histoire des insultes proférées à l’encontre du président de la République.LA RÉPUBLIQUE
INJURIÉE
D’Olivier Beaud, fondement même de l’article 26 de vérité du pouvoir. On perçoit ainsi, qu’écarte Clemenceau qui se dé- nombre d’entre eux, à côté de quel-JACQUES DE SAINT VICTOR
PUF, la loi de 1881 sur la presse. par ce récit exhaustif, les mécanis- chaîne contre un tel délit d’opi- ques zélés courtisans, ayant décidé
676 p., 27 €. N SEPTEMBRE 1881, En reprenant l’histoire de cette mes secrets de fonctionnement des nion. Il affirma ce principe qu’on d’interpréter la loi avec une
certaile polémiste royaliste infraction si particulière, le juriste différents régimes républicains. devrait inscrire en lettres d’or au ne liberté, y compris (c’est une
surSimon Boudée s’en Olivier Beaud offre une passion- fronton de notre Parlement : « On prise) ceux des sections spéciales.
Délit d’opinionprend avec virulence à nante étude d’histoire du droit, ne peut défendre honorablement que Enfin, le délit d’offense repritE Jules Grévy en dénon- nullement aride, car ce délit d’of- En 1881, les républicains furent très ce l’on peut attaquer librement . » son importance au début de la
eçant son esprit laïc, l’accusant no- fense touche non seulement au sta- partagés sur ce délit d’offense qui Le délit d’offense passa comme V République avec Charles de
tamment d’être « prêtrophobe ». À tut du chef de l’État mais, comme faisait songer à une survivance de un compromis conforme à la dignité Gaulle, notamment pour poursuivre
l’époque, c’était l’extrême droite l’écrit Beaud, « concerne en réalité « l’offense au roi » prévue par la loi d’une République encore fragile. Il l’OAS et la presse d’extrême droite.
monarchiste qui était hantée par tout le régime politique (…). On trou- de 1819. Un Madier de Montjau fait fut utilisé au départ puis assez peu Il s’acheva avec le « Casse-toi
ces questions de « phobie religieu- ve donc l’étude des relations entre le (à tort) un parallèle avec le délit de appliqué après 1914. Il revint en for- pov’con » qui fut la dernière
pourse » ; les choses ont bien changé pouvoir politique et la justice ». « lèse-majesté ». À l’inverse, ce sous Vichy mais on découvre que suite entamée par l’Élysée avant la
depuis ! Bouvé fut condamné pour Quand l’histoire du droit est bien d’autres voudraient créer un délit ce régime implacable ne fut pas disparition de ce délit par une loi de
« offense au chef de l’État », sur le menée, elle révèle mieux que tout la d’« outrage à la République », ce complètement suivi par les juges, 2013. Dans l’indifférence. ■
A
DPA/PHOTONONSTOPLE FIGARO jeudi 14 novembre 2019
LE CHIFFRE DE LA SEMAINE 7J’ai très peu d’imagination,
Retrouvez sur Internet j’ai toujours besoin la chronique
« Langue française » 575de me raccrocher
Le nombreà des êtres que j’aime »
SUR de pages des Bêtises de Jacques Laurent,
WWW.LEFIGARO.FR/JEAN-PAUL DUBOIS, prix Goncourt 1971. Depuis longtemps épuisé,
LANGUE-FRANCAISELAURÉAT DU PRIX GONCOURT, @ le roman reparaît aux Éditions de Fallois EN VUEAU « POINT » avec une préface de Christophe Mercier
et une postface de François Esperet. littéraire
deaux, qui ont le privilège d’être
sujets du roi, tandis que leurs
coreligionnaires d’Alsace ont statutLiberté,
d’étranger, n’ont pas le droit de
résider en ville ni de posséder ou
cultiver la terre. La méfiance entre
Séfarades et Ashkénazes est réciproque.Égalité, Pour le pieux Moshe, vieil ami du
héros, qui ne se défera jamais de son
« yiddish campagnard », « le monde,
les choses et les gens, était divisé en
deux : ce qui était casher et ce qui neFidélité
l’était pas, les Juifs sépharades étant
une catégorie intermédiaire »…
Des figures historiques côtoientFRANÇOIS DEBRÉ Un roman
les personnages fictifs. En les faisant
dialoguer, balançant le point de vuepassionnant sur l’histoire des Juifs
des uns par celui des autres,
François Debré pose des questions sansedans la France du XVIII .
tomber dans le réquisitoire. « Il faut
tout refuser aux Juifs comme nation
était utile au monde, mais commen-ASTRID DE LARMINAT
adelarminat@lefigaro.fr çait à penser que cela ne suffisait pas.
Il faut tout refuser En attendant, il allait devoir appren- “A DERNIÈRE année du rè- dre à survivre dans cette grande ville aux Juifs comme
gne de Louis XV, un jeune où, pour la première fois, il pourrait nation et tout accorder
Juif alsacien quitte la se mêler aux chrétiens.
aux Juifs comme yeshiva de Colmar où il François Debré a mis sans douteL étudiait et, comme tous un peu de lui-même dans son per- individus
les jeunes gens qui veulent échapper sonnage… Fils rebelle du premier LE COMTE DE CLERMONT-TONNERRE EN 1789”à un destin déjà tracé pour réaliser ministre de De Gaulle, Michel
Decelui auquel ils se sentent appelés, il bré, il fut l’un des reporters de guer- et tout accorder aux Juifs comme
prend la route de Paris. re les plus talentueux individus », disait le comte
Lorsqu’il était enfant, dans des années 1970 et de Clermont-Tonnerre dans un
disla masure du rabbin qui LE LIVRE l’auteur de plusieurs cours célèbre de 1789. L’auteur
DES ÉGARÉSl’avait adopté après la essais, dont un livre raconte les intrigues qui
accompaDe François Debré, mort de ses parents dans sur les Khmers rouges gnent les débats longs et houleux
La Nuée Bleue, un pogrom, Théodore qui lui valut le prix qui eurent lieu à la Révolution avant
300 p., 21 €.Beer écoutait les colpor- Albert-Londres. que l’Assemblée n’accorde la
citeurs et autres mystiques Le Livre des égarés, toyenneté à tous les Juifs en
seperrants donner des nou- paru initialement en tembre 1791. Et le roman s’achève
velles des communautés 1981, et heureusement par des questions que le vieil Astruc
juives à travers le monde. réédité, le ramenait à pose au héros, qui s’est battu pour
On était sans cesse à l’affût un sujet plus personnel. que les Juifs soient des citoyens
d’un signe qui annoncerait Son arrière-grand-pè- comme les autres. Désormais, la
enfin la venue d’un monde re, Simon Debré, était République leur est aussi chère que
nouveau, la terre de lait grand rabbin à Neuilly la Torah. Mais ne vont-ils pas
et de miel. Mais un jour, et l’auteur d’un essai oublier leurs traditions, leur
relil’un de ces visiteurs avait sur l’humour juif alsa- gion ? Et si Théodore, en se battant
dit : « Ne demandez plus : cien, région dont sa pour la liberté des siens, avait réussi
qu’adviendra-t-il ? De- famille est originaire. ce que l’Inquisition qui voulait
bapLe Juif errant, mandez : que faut-il faire ? » Des an- « Nul ne peut durablement oublier d’où montre à travers différents person- rencontre Astruc, médecin du roi, tiser de force les juifs d’Espagne et
estampe, Paris, nées après, marchant vers Paris, il se il vient », dit l’un de ses personnages. nages à quel point la situation des descendant des Juifs avignonnais du Portugal avait échoué à faire ?
rappelle cette sentence. Oui, que de- Ce roman historique de belle fac- musée Carnavalet. Juifs était contrastée. Théodore tra- arrivés en Gaule avec les légions Un roman qui apprend à se poser
ROGER-VIOLLETvait-il faire pour qu’advienne un ture, documenté, très fin et non dé- vaille pour un commerçant juif por- romaines. Lorsqu’il aura fait fortu- des questions sans cesse, comme le
monde meilleur ? Théodore était un nué d’humour, nous plonge dans la tugais qui fournit les troupes royales ne, il sera en butte au mépris des ar- héros avait appris à le faire auprès
egarçon pieux et croyait que la prière France de la fin du XVIII siècle et en manteaux de fourrure de lapin. Il mateurs et négociants juifs de Bor- des maîtres juifs de sa jeunesse. ■
Un diamant gros
LA CHRONIQUE DES CHRONIQUEScomme le Ritz
BIJOU
De Loustal LOUSTAL-FRED BERNARD L’histoire du
& Fred Bernard, DE PHILIPPE BOUVARD
eCasterman, XX siècle, du « Titanic » à la mort de Bashung.
72 p., 19 €.
SÉBASTIEN LAPAQUE attentats du 11 septembre 2001 à
New York.
EST L’HISTOIRE Entre la petite et la grande
hisd’une pierre pré- toire, le scénariste Fred Bernard ne
cieuse qui passe de choisit pas, tout l’amuse. Et
Lousmain en main, de tal prend un plaisir fou à se sou-C’part et d’autre de mettre à sa fantaisie en dessinant
el’Atlantique, de la fin du XIX siè- le Grand Nord, New York, Paris,
ecle au début du XXI siècle. Rio de Janeiro ou San Francisco.
Un livre d’histoire d’un genre un
peu particulier, où défilent des
images du naufrage du Titanic en Entre la petite
1912, de la Première Guerre mon- “ «Aut otal, des cent aineset la grande histoire,
diale, des Années folles, de l’Occu- le scénariste Fred de chroniquesr emplissant tro ispation allemande, des événements
de mai 1968, du casse de Spaggiari Bernard ne choisit pas, mi lle pages dont j’ai séle ctionné
sans armes, sans haine et sans tout l’amuse la qui ntessence et qui doiventviolence à Nice en 1976, de l’élec- ”tion de François Mitterrand cinq àl ’attentiond es lec te urs et au
ans plus tard, de la victoire de Yan- Deux grandes images en couleur
nick Noah à Roland-Garros et des par page, sans phylactères, simple- courrier qu’ils m’o nt adressé
ment accompagnées d’une légende autant qu’à m on inspiration. »laconique de deux ou trois lignes.
On n’est pas dans l’univers
loufoque et surréaliste de Glen Baxter, le
dessinateur britannique dont
raffole Jacques de Loustal, mais on s’en
approche par moments. Ainsi dans
trois séquences burlesques
consacrées à des « hommes volants ».
Il y a énormément de choses dans
cette bande dessinée de soixante
pages : des couleurs, de la vitesse, de
l’érotisme, de la drôlerie. Sans
oublier, page après page, le bestiaire
familier de Loustal : mouettes,
goéSuivez- nous surDISPONIBLE EN LIBRAIRIE ET EN NUMÉRIQUElands, chiens, loups, poissons, per- MNVP
roquets, ratons laveurs. Et un
indispensable dodo au bec énorme lors
Illustration de Loustal pour le naufrage du Titanic en 1912. d’une séquence à l’île Maurice. ■
LOUSTAL-FRED BERNARD/CASTERMAN ALAIN JOCARD/AFP
Ajeudi 14 novembre 2019 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Goncourt des Lycéens : une longue « short list »
de la
aînés du Goncourt, avaient quin- « recalés » connus de se rattra- faisait partie de cette confrérieIl y a des années avec une der-semaine nière liste courte, ramassée, et ze auteurs à lire au départ. Enfin, per et de finir l’année en beauté jusqu’à hier et la décision des
juquatorze, car Léonora Miano en remportant un prix très rés de l’Interallié de lui décernerdes années où l’on sent bien que
(Grasset), déjà lauréate du prix prescripteur. C’est le cas de leur prix. Ce qui porte à trois leles débats ont été et vont être
LES LYCÉENS, QUI DÉCERNENT en 2006, ne pouvait l’avoir deux Santiago H. Amigorena (P.O.L), nombre des couronnes pourlongs et houleux. L’édition 2019
LEUR PRIX GONCOURT AUJOURD’HUI, relève de la seconde catégorie. fois. Résultat des courses : huit de Nathacha Appanah (Galli- Gallimard après le Renaudot à
ONT EU DU MAL À CHOISIR ENTRE EN MARGE noms figurent sur leur « short mard), d’Amélie Nothomb (Albin Sylvain Tesson et le Femina àLes lycéens qui travaillent à par-LES QUINZE CANDIDATS DE LEUR LISTE.
list ». L’occasion pour certains Michel). Karine Tuil (Gallimard) Sylvain Prudhomme. B. CILS N’EN ONT ÉLIMINÉ QUE SEPT… tir de la première liste de leurslittéraire
INTERVIEW
Bercée par les aventures du marin
romantique créé par Hugo Pratt,
l’auteur de « Réparer les vivants »
s’explique sur cette passion à l’occasion
de la sortie du nouvel album.
PROPOS RECUEILLIS PAR personnage de Corto Maltese m’est
OLIVIER DELCROIX très proche. Sans doute parce qu’il
odelcroix@lefigaro.fr est fortement lié à la sphère
familiale. Corto est un héros dont j’ai
hériLLE EST NÉE à Toulon et a té. Je viens du Havre. Mon père était
passé son enfance au Ha- dans la marine marchande, mes
frèvre. Les embruns, l’appel res d’une manière ou d’une autre
du large, Stevenson, Lon- sont tous liés à la navigation. On est Edon ou Conrad n’ont cessé tous marins dans ma famille ! C’est
d’accompagner sa vie. Son père était donc en toute logique que j’ai
décapitaine au long cours pour la Tran- couvert et lu vers 12-13 ans La
Ballasat. Ses frères sont tous devenus ma- de de la mer salée qui se trouvait
rins, navigateurs ou sont entrés à dans la bibliothèque de la chambre
Santé navale. Pas étonnant qu’avec de mon frère aîné. Ce fut une
révéune telle parentèle, Maylis de Keran- lation. L’œuvre de Pratt était
mysgal se soit entichée du beau et téné- térieuse, parfois presque
indéchifbreux Corto Maltese. L’auteur de Ré- frable pour moi. Mais tellement
parer les vivants signe la préface du fascinante. Elle convoquait des
écrinouvel album du tandem Ruben Pel- vains voyageurs tels Stevenson, Maylis de Kerangal :
lejero et Juan Diaz Canales, Le Jour de Conrad, Jack London, Hemingway,
Tarowean. Pour Le Figaro littéraire, ou Victor Segalen, Pierre Loti, des
la romancière retrace romanciers qui
regaravec une précision qua- daient vers l’aventure. « Corto Maltese, une piste si cartographique l’im- Nul doute que Corto est le
portance de ce héros plus littéraire de tous les
voyageur sur son pro- personnages de BD.
Corpre atlas romanesque. to possède une aura
universelle. Grâce à ma fa- d’envol vers l’imaginaire »
LE FIGARO mille, j’avais eu la chance
LITTÉRAIRE. - d’être connectée à eux.
À quand remonte Pratt mettait Corto Mal- C’est le genre d’homme qu’on interjectif, du style : « Veux-tu ve- Notamment lors d’une séquence où
votre découverte tese en résonance avec pourrait qualifier d’insaisissable. nir avec moi ? » ou « J’y vais ». Il a une jeune femme utilise des papiers
de Corto Maltese ? ces auteurs qui regardent Un marin assez opaque, aux origi- créé chez moi une impression découpés chinois. Les auteurs
Nul doute Maylis DE KERANGAL. vers l’ailleurs. Et ce fut nes troubles, mais qui possède une d’étrangeté. Corto Maltese se tient jouent avec le clair-obscur. Corto
que Corto - Corto Maltese est une pour moi la découverte aura, un charme, ainsi qu’une ri- à l’écart des grands personnages de refuse de se faire découper le profil.
silhouette familière d’un chant merveilleux. chesse spectrale indéniable. Pour la bande dessinée populaire. C’est Il veut conserver sa part d’ombre. Ilest le plus
pour moi. Même si je ne Les albums de Corto ont moi, les aventures de Corto furent un héros qu’il faut pister. Pratt a y a également là une référence à
Jalittéraire suis pas une grande fortement marqué mon d’abord en noir et blanc. Ma lectu- imaginé une œuvre essentielle- mes Matthew Barrie et à son Peter
de tous les connaisseuse en matiè- imaginaire. re de La Ballade de la mer salée fut ment référencée. C’est un beau té- Pan que je trouve très délicate. Et
re de bande dessinée, magique, foisonnante de noms et nébreux sans attaches, impénétra- puis dans le fond, l’art du contre-personnages
hormis Tintin, Astérix Quel genre de personnage de cartes. L’épaisseur du mystère ble à jamais. C’est sans doute pour jour, ce clair-obscur, c’est tout l’art
de BDou Rubrique-à-brac de est Corto Maltese était là, les silences et les non-dits cela que je suis tombée en amour du dessin mis au point par ce maître»
MAYLIS DE KERANGALGotlib. Pourtant, le selon vous ? aussi. Corto parle assez peu. Il est pour Corto. Je me souviens que du noir et blanc qu’était Hugo Pratt.
j’avais collé une carte postale de lui Cet album est pour moi un très
sur mon agenda d’adolescente. Il CORTO MALTESE : grand hommage à Pratt. J’ai aimé
LE JOUR DE me fascinait. Le Jour de Tarowean parce que les
TAROWEAN deux auteurs sont parvenus à
relanDe Juan Diaz Canales Le voyage, les îles et l’appel cer le mythe, en se plaçant sur la
et Ruben Pellejero, du large sont-ils attachés à cet piste d’Hugo Pratt. Il faut exaucer
d’après Hugo Pratt, être aussi séduisant que fuyant ? cette belle tentative. Parce qu’elle
Casterman,
Oui, Corto est un éternel passeur réactive la mécanique imaginaire80 p., 16 €
de frontières… Son rapport à l’his- prattienne.
toire est également intéressant.UNEJUBILATION Comme les aventures dessinées par Finalement, en quoi Corto
Pratt sont très documentées, l’his- est-il un personnage éminemment
toire et le romanesque s’entremê- romanesque ?
lent sans cesse. Il existe une poro- C’est un héros qui suscite lesSANSPAREILLE sité permanente entre la réalité et fables, les contes, les histoires,
la fiction. Corto excite continû- ne serait-ce que par son nomIsabelleSpaak,LeFigaro
ment cette frontière. En cela Corto « Maltese », qui fait référence à
est un personnage de lisière. Il se l’île de Malte. Les aventures de
retrouve toujours sur une aire de Corto font toujours la part belle
frottement, et cela contribue à le aux îles. Elles se relient entre elles
rendre fascinant. C’est un héros par la mer, de Bornéo, aux Fidji,
«Unromanserré, qui n’est jamais vraiment engagé. Il en passant par Molokai ou la
fadense,quisedévore traverse ses aventures, la vie, les meuse île Escondida dissimulée au
commeunpolar.» conflits, ou les révolutions sans ja- milieu de l’océan Pacifique. Corto
mais se fixer. Il est à rebours des convoque ici l’imaginaire des his-ValérieLeGuay,ParisMatch
militants engagés. Il ne travaille toires de marins. D’ailleurs, c’est
pour personne. C’est un être tou- quelqu’un qui parle par récits. Il«Ilempruntelaligne
jours en mouvement. D’ailleurs, on fume, il médite, il rêve devant des
decrêteséparant l’aperçoit souvent de profil, prêt à cartes aux trésors, ces cartes qui
laréalitéhistorique prendre la mer. Son style vesti- sont de si belles pistes d’envol vers
de l’interprétation mentaire même suggère l’envie l’imaginaire… ■
d’un ailleurs : son caban à boutonslittéraire.»
dorés, sa casquette, ses pantalonsGérarddeCortanze,Historia â NOTRE AVISblancs, son anneau de pirate à
l’oreille, sa lavallière. Il est élégant Revenir aux sources de l’album mythique d’Hugo Pratt sorti
«Captivant!» comme un maestro italien. Mais en 1967 avait quelque chose d’osé. La Ballade de la mer salée,
MariannePayot, L’Express sur le plan psychologique, on dé- premier roman-fleuve de la BD contemporaine, mettait en
cèle chez Corto un mélange de cy- scène un marin barbu, hirsute et déshydraté, surgissant des
«Unefrancheréussite nisme et de romantisme. C’est un flots crucifié sur des rondins de bois en plein océan Pacifique.
être paradoxal. Une figure virile, Corto est né de la mer. Juan Diaz Canales et Ruben Pellejeroquifaitserejoindre
assez gentleman, mais qui échappe plongent au cœur de ce mystère pour en dévoiler les secrets.fictionetréalité.
aux clichés par sa sophistication. Le Jour de Tarowean est un prélude à la Ballade. Il débute le
Brillant.» erjour des morts, un 1 novembre, la Toussaint, Halloween…
GillesPudlowski Qu’avez-vous pensé de ce nouvel ou Tarowean, dans les îles polynésiennes. Notre tandem
hisalbum, Le Jour de Tarowean, signé panique introduit une référence littéraire liée à Calderon de
par le tandem espagnol Ruben la Barca, jouant sur le motif de la confusion entre réalité et
Pellejero-Juan Diaz Canales ? fiction. La vie est un songe… Corto va l’apprendre à ses
déPour moi, c’est un retour aux sour- pens, en jouant les pirates en compagnie de Raspoutine pour
ces. J’ai lu l’album sans a priori, les moines trafiquants de l’île Escondida, et en promettant
et j’y ai trouvé un magnifique hom- des choses qu’il ne pourra pas tenir. Comment s’est-il
reermage à La Ballade. Le dessin de trouvé à la mer, flottant sur une croix, en ce 1 novembre
www.grasset.fr Grasset Pellejero est fidèle à l’esprit de Pratt 1913 ? Canales et Pellejero répondent enfin à cette
interrogaavec cette grande qualité du noir tion. Et cette réponse est une merveilleuse invitation au
et blanc. Ce rapport à l’ombre. voyage. Une nouvelle aventure vagabonde pour Corto… ■
A
F. GATTONI/LEEMAGE
JUAN DIAZ CANALES-RUBEN PELLEJERO/CASTERMAN