Figaro Littéraire du 19-03-2020

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Date de parution 19 mars 2020
Langue Français
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jeudi 19 mars 2020 LE FIGARO - N° 23511 - Cahier N° 3 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
JOANN SFAR AHARON
EXCLUSIF LE CÉLÈBRE DESSINATEUR, APPELFELD
CRÉATEUR DU « CHAT DU RABBIN »
L’ÉTÉ 38, EN EUROPE ILLUSTRE NOTRE SUPPLÉMENT
CENTRALE PAGE 5
Leïla Slimani, Tatiana de Rosnay
Paroles de femmes
DOSSIER À l’occasion de la parution de leur roman, les deux auteurs à succès ont accepté de parler
de leur travail d’écrivain, de leurs sources d’inspiration et de notre époque tourmentée. PAGES 2 ET 3
George Steiner contre la grammaire de l’enfer
N COMMANDO israélien est Il parle comme un patriarche : « Un homme que la contradiction lui soit donnée,
conféparti à la recherche d’Adolf viendra et sa bouche sera une fournaise. (…) rant à sa défense une force qui a
effectiveHitler, qui se terre au fin fond Il saura la grammaire de l’enfer. » De cet ment quelque chose de dérangeant. Est-ce
de la forêt brésilienne. Som- homme et de ses actes, il donne une justifi- ce défaut de construction qui conduisitUmes-nous dans un roman cation proprement métaphysique. l’auteur à ne pas souhaiter que son roman
L’INTÉGRALEde Frederick Forsyth ? Non, de George fût traduit ni en allemand ni en yiddish ?
par Philippe FrancqSteiner, le subtil philosophe, l’auteur de Steiner tenait à cette idée de la difficulté de
et Jean VanHamme
tant de livres majeurs sur le langage et la penser Auschwitz. « Le Silence n’est pas
LA CHRONIQUElittérature. le contraire du Verbe mais son gardien »,
Steiner se révèle ici romancier de fort belle d’Étienne dit Lieber. C’est un des éclats de ce livre.
allure, menant cette manière de thriller Le temps a passé, quarante ans après, il res-de Montety
d’une main sûre. te un récit poignant, écrit par un penseur
Ils se nomment Asher, Elie Barach, Simeon, nourri de ses lectures de la Bible, et de leur
ou Gideon Benasseraf. Ces « Nemrod », leur Au propos de Lieber succède le plaidoyer méditation. Réflexion masquée en roman, 99nom de code tiré de la Bible, ont tous une du prisonnier. La parole est à Hitler. Sa conte biblique et partant symbolique ?
seulement!
bonne raison de ramener le vieux dictateur défense est construite, et par conséquent Le Transport de A.H. obéit à toutes ces
défitraqué comme une bête depuis trente-cinq violente. Silence des puissances occiden- nitions. Ainsi le marais sans fin, la sueur des
ans. Mais qu’en faire ensuite ? Ils savent que tales pendant la Shoah, comparaison de hommes, leurs excréments, la pluie
témoice prisonnier exceptionnel sera l’objet ses actes avec ceux de Staline, fondation gnent à quel point les personnages
pataude toutes les convoitises politiques, des d’Israël consécutive à la guerre, le Führer gent dans les boues de la nature humaine et
Soviétiques aux Français, de toutes les déchu développe des arguments histori- de l’histoire. Mais c’est de cette glaise
naucuriosités médiatiques, jusqu’à l’ambiguïté. ques, philosophiques et théologiques séabonde qu’est extrait et pétri ce grand
Car faudra-t-il l’exécuter ? Rendre la justi- - qu’on retrouve disséqués dans d’autres roman de la souffrance et de la mémoire. ■
ce ? Mais ce mot est-il encore de mise après essais de Steiner, comme La Longue Vie de
Les 2s20t0 toomesmes d de e la
Auschwitz ? Risquer une mise en scène la métaphore. Avec une grande rigueur, célèbre es séérierie réunisunis
avantageuse pour lui ? l’auteur de Comment taire s’interrogea tou- enen un sun suuppe er rbbe ec cooff rreet t
LE TRANSPORT DE A. H.Outre les membres du commando, par voie te sa vie sur la Shoah, sur sa signification
de radio, il y a Emmanuel Lieber, l’homme et même, au-delà, sur la signification De George Steiner,
www.figarostore.fr/cofret-largo-winch
traduit de l’anglais qui les a envoyés en mission et les attend. d’un événement qui n’en a peut-être pas.
Lui « a d’Hitler un besoin absolu ». Il est Mais avec ce livre, la puissance romanesque par Christine
de Montauzon, le deus ex machina de cette histoire. Son submergea Steiner. À la sortie du Transport
monologue forme au milieu du récit un de A.H., en 1981, il lui fut reproché de clore Éditions Noir sur blanc,
199 p., 19 €.terrible réquisitoire contre la barbarie. son ouvrage sur la parole de l’accusé, sans
DESSINS EXCLUSIFS DE JOANN SFAR POUR LE FIGARO
©Dupuis, 2019
Ajeudi 19 mars 2020 LE FIGARO
2 À NOS LECTEURS
Le Figaro littéraire suspend provisoirement
sa parution hebdomadaire.
Retrouvez tous les jours
dans le cahier « Chez vous »
du Figaro quotidien une page de conseils
de lecture consacrée aux nouveautés L'ÉVÉNEMENT
et à la redécouverte de classiques.littéraire
Romancières
sans frontières
DOSSIER L’une est franco-anglaise,
l’autre franco-marocaine. Elles ont été
journalistes avant d’être auteurs à succès.
Dans leur nouveau roman, elles mettent
en scène des femmes en quête de liberté.
lier dans les pays du Maghreb etPROPOS RECUEILLIS PAR
plus généralement le monde colo-ALICE DEVELEY ET BRUNO CORTY
adeveley@lefigaro.fr Bionial sans explorer cette période.
Elle est extrêmement proche de TATIANA
nous. C’est assez aberrant que cer- DE ROSNAY
LE FIGARO. - Leïla Slimani, dans tains pensent qu’on en a trop parlé
votre roman, vous vous intéressez et que cette époque est lointaine.
au passé. Tatiana de Rosnay, vous, Ce n’est pas loin ! La colonisation,
vous êtes dans un futur proche. c’est l’enfance de ma mère. Elle
Fuir dans une autre temporalité, fait partie de souvenirs brûlants et
est-ce comme le dit de choses qui ne sont pas
transmiun des personnages de Tatiana ses. La colonisation, c’est une
parce que « le monde d’aujourd’hui aventure politique, économique et
est vraiment trop moche » ? sexuelle. Le monde colonial va
Leïla SLIMANI. - Je ne crois pas devenir un espace de
décompenque ça soit parce qu’il est trop sation pour la sexualité de l’hom- 1961
moche. J’avais le sentiment que je me blanc. Quand on conquiert le Naissance
n’arrivais plus à le comprendre et territoire, on conquiert le corps de à Neuilly-sur-Seine.
qu’il fallait que je trouve une dis- l’homme et de la femme. Le corps
tance qui pouvait être celle de la de l’homme est rabaissé, humilié 1992
temporalité, mais qui aurait pu et réifié. Le corps de la femme l’est L’Appartement
être le futur. Pour réussir à lire le encore plus. Elle vit une triple do- témoin,
présent, pour réussir à compren- mination : du monde colonial, de premier roman.
dre ses nuances et certains malai- l’homme et la vengeance de
2007ses que je pouvais ressentir aujour- l’homme indigène sur elle,
puisSon roman d’hui, j’avais le sentiment que qu’elle incarne un espace de liberté
Elle s’appelait Sarah j’avais peut-être le nez trop dans le durant cette période. C’est impos- Blancs, il a vu trois fois son père dans vos courses, vous allez à des caisses économique. Quelle considération
est un best-seller qui quotidien. L’écriture demande une sible de comprendre ce que c’est sa vie et pour autant on a voulu voir automatiques : lorsque vous allez à porte-t-on aux individus quand
se vendra à plusieurs forme de distance, d’apaisement. qu’être une femme aujourd’hui ou un Noir en lui. Le métis n’existe que l’aéroport, vous faites votre chec- des gardes-côtes de notre
contimillions d’exemplaires Quand j’ai écrit Chanson douce qui être une femme maghrébine par l’assignation que l’autre fait. king tout seul. Où est l’être hu- nent sont prêts à tirer sur des gens
dans le monde et sera était très ancrée dans le présent, je aujourd’hui sans revenir à cela. Dans l’œil de certaines personnes main ? Il faut continuer de se parler, qui sont sur des canots
pneumatiadapté au cinéma par sentais malgré tout une certaine Notre condition féminine est le je suis marocaine et je ne peux rien se voir, s’écouter. Aujourd’hui, on a ques, alors qu’il y a des enfants qui
Gilles Paquet-Brenner distance avec mon sujet. Là je produit d’une histoire et de toutes faire contre cela. Parfois ça m’éner- un virus qui nous empêche de nous ont fui un pays en guerre ?
Qu’esten 2010.n’arrivais pas à trouver ça par rap- ces dominations qui se sont abat- ve. Tu es toujours en porte-à-faux. toucher, de nous embrasser. C’est ce que ça veut dire moralement ?
port à cette société contemporaine tues sur nous. Cela m’a éclairé sur comme si on était davantage puni Moi, j’ai envie de me désolida-2015
où il y a tellement de mots, telle- nombre de choses. Par exemple, le Vous parliez de dystopie. d’être humain. C’est très ironique, riser de cette Europe-là, c’estManderley for ever,
ment de commentaires, d’écritu- métissage. Cela nous paraît très Si l’on reprend la définition stricte, ce qui nous arrive. une atteinte au socle moral de ce
biographie
res et d’images. Donc j’avais be- naturel aujourd’hui ; or, il y a deux c’est une société qui empêche L. S. - Cette idée de dystopie est liée continent. On parle du coronavi-de Daphné du Maurier.
soin d’aller dans le passé pour générations, c’était inimaginable. ses membres d’atteindre à la considération que l’on porte à rus, mais il y a un million de gens
mieux comprendre des paradig- C’était subversif ! le bonheur. Il semble l’individu, à l’élan de l’individu qui vivent dans la misère. Il y a une2018
mes actuels. T. D. R. - Depuis le Brexit, je suis que cette situation caractérise vers la liberté, la possibilité de se catastrophe là, sous nos yeux.Sentinelle de la pluie.
devenue schizophrène. parfaitement vos romans… construire. Un individu qui ne se Qu’est-ce qu’ils s’en foutent, du gel
Je ne reconnais pas le T. D. R. - La seule façon d’accéder au définirait ni par son genre, ni par hydroalcoolique !
pays de ma mère. Je ne bonheur, c’est de revenir à l’hu- son sexe, sa race ou des choses
Depuis le Brexit, je suis sais pas si ce que je dé- main. Je décris une société déshu- arbitraires, et qui ne serait pas Depuis 2015, à chaque fois « cris dans mon livre va manisée qui vous guette. Un exem- broyé par des logiques qui le dépas- qu’il se produit une tragédie, devenue schizophrène.
se produire tel que je le ple très concret, lorsque vous faites sent : la logique coloniale, guerrière, les gens reviennent à la lecture.
Je ne reconnais pas le pays dis, mais ce repli sur
de ma mère. Je ne sais pas elle-même qu’a choisi
l’Angleterre, n’annon-si ce que je décris dans mon
ce rien de bon. Cela
livre va se produire tel que n’ouvre pas la voie. Le meilleur des mondes de Tatiana de Rosnay
je le dis, mais ce repli sur elle- Quand on se promène
aujourd’hui dans Lon- BRUNO CORTY auteur de chevet, Romain Kacew et de sa parano. Pourtant, les indi-même qu’a choisi l’Angleterre,
dres, il y a des regards dit Gary. En quête d’un refuge, ces s’accumulent. Clarissa se sent
n’annonce rien de bon qui n’existaient pas il y l y a deux ans, avec Sentinel- d’« un lieu vierge, sans passé, sans épiée en permanence. Même son»
TATIANA DE ROSNAY a encore cinq ans. le de la pluie, Tatiana de Ros- traces », Clarissa tombe par ha- chat semble effrayé. Quelque
choAvant, quand vous vous nay imaginait Paris sous les sard sur une toute nouvelle rési- se ne tourne pas rond…
Tatiana DE ROSNAY. - Fuir ? promeniez, vous pouviez être eaux. Aujourd’hui, avec son dence pour artistes gérée par une Depuis son premier roman,
ApQuand on écrit, on ne s’enfuit pas. habillé comme un punk, être d’un LES FLEURS I nouveau roman, elle fran- société qui fait appel à la robotique partement témoin (1992), puis avec
eOn se confronte à quelque chose et genre différent et vous n’attiriez DE L’OMBRE chit un cap supplémentaire dans le dernier cri. Au 8 étage de son im- La Mémoire des murs (2008),
TaDe Tatiana jusqu’ici, je n’avais écrit que sur le aucun regard. Aujourd’hui ce n’est catastrophisme. meuble ultrasécurisé, elle dispose tiana de Rosnay témoigne d’une
de Rosnay,passé. Le passé qui revient comme plus le cas. Jonathan Coe le décrit Dans un futur assez proche, Pa- d’un assistant virtuel, une voix qui fascination certaine pour les
deRobert Laffont-un boomerang. Le futur ne m’inté- très bien dans son livre. On a cette ris a été victime cette fois d’une at- répond au nom de Mrs Dalloway, meures et l’influence qu’elles ont
Héloïse d’Ormesson, ressait absolument pas. Mais j’ai un façon de poser l’œil sur l’étranger. taque terroriste d’envergure. La Woolf oblige. sur leurs occupants. Dans Le Voisin
336 p., 21,50 €.père, grand scientifique et futuro- L. S. - Quand tu es double, tu ne tour Eiffel a été détruite. Paris fond (2010), elle imaginait déjà l’enfer
Une héroïne touchantelogue, à qui je dédie ce livre. Celui- choisis pas mais tu vas de l’un à sous la canicule. Les fleurs artifi- que vivait une femme installée
ci est né de nos conversations sur le l’autre dans des mouvements pen- cielles ont remplacé les vraies. Une Cette commande vocale régit sa dans un nouvel appartement. Ce
futur et puis, il est lié à l’avènement dulaires. C’est très difficile ! Il y a des présidente à poigne règne. Bref, vie et la surveille au moyen de ca- qui est nouveau, cette fois, c’est le
de toutes ces séries passionnantes moments où je me sens très françai- pour la mélodie du bonheur, on méras dans tout l’appartement. choix d’une héroïne
septuagénaicomme Black Mirror et La Servante se, d’autres très marocaine. Et beau- repassera ! Très vite, notre romancière va re. Quelqu’un qui a connu l’ancien
écarlate. Je me suis donc intéressée coup de moments où je ne me sens Si la situation de la capitale n’est sentir d’étranges vibrations, être monde, celui des téléphones à fil,
à ce futur très proche. Ce n’est pas rien du tout. Les gens veulent tou- pas terrible, celle de Clarissa Kat- victime d’insomnies, d’une sensa- des minitels, des fax, un monde
un roman d’anticipation ni de jours mettre des étiquettes et c’est sef, romancière à succès, frise la tion de fatigue. L’identité de la sans ordinateurs, et se trouve
science-fiction. Tout ce que je dé- pour cela que j’ai choisi au début de débâcle. Cette septuagénaire en maîtresse de son mari l’obsède et confrontée à la modernité, à ses
cris dans mon livre est déjà là. Je mon livre cette phrase d’Édouard forme vient de se séparer de son la pousse à enquêter. Et puis, elle progrès et à ses dangers.
n’ai rien inventé. Écrire sur le futur Glissant : « La damnation de ce mot : deuxième mari pour cause d’infi- pense sans cesse à cet enfant Tatiana de Rosnay a imaginé une
est galvanisant. On peut tout écrire. métissage, inscrivons-la en énorme délité. Elle cherche un autre ap- qu’elle a perdu il y a longtemps héroïne touchante qui voudrait
sur la page. » Pourquoi est-ce une partement où vivre, une « cham- mais dont l’absence la brûle. tant être heureuse, écrire ses livres
Ce choix des temporalités damnation ? Parce que le métisse bre à soi » comme disait son idole Même si sa petite-fille lui rend vi- au calme, retrouver une certaine
vous permet de traiter des réalités n’existe que dans l’œil de l’autre. Je et modèle, Virginia Woolf à qui elle site, Clarissa se sent isolée. Son sérénité. Mais la diabolique
roactuelles : la guerre, le fanatisme pense toujours à Barack Obama dans a emprunté le prénom de sa plus vieux père vit à Londres. Elle a mancière en a décidé autrement et
et le féminisme… ces moments-là. Tout le monde dit, célèbre héroïne, Clarissa Dallo- coupé les ponts avec sa famille an- la pousse au bord de la folie.
SusL. S. - Je pense qu’on ne peut pas c’est le premier président noir des way, pour la première moitié de glaise, ses amis. Sa fille, à qui elle pense psychologique rondement
comprendre la condition de la États-Unis, mais il est métis. Sa mère son pseudonyme. La seconde, fait part de ses doutes sur son nou- mené, ces Fleurs de l’ombre, sont
femme aujourd’hui et en particu- est blanche, il a été élevé par des Katsef, est un clin d’œil à son autre vel appartement, se moque d’elle aussi les fleurs du mal. ■
ALE FIGARO jeudi 19 mars 2020
3
L'ÉVÉNEMENT
littéraire
Tatiana de Rosnay T. D. R. - Virginia Woolf est une sonnage ne pouvait pas avoir mon
et Leïla Slimani, auteur que j’ai beaucoup lue quand âge. Il fallait qu’elle ait connu le
le 9 mars, dans j’étais à l’université en Angleterre monde d’avant internet, le
téléles locaux du Figaro. dans les années 1980. Elle m’a fasci- phone fixe, le fax…
FRANÇOIS BOUCHON / née mais je ne connaissais pas bien le
LE FIGARO cadre de sa vie. Quand j’ai pu me Mais, dans votre livre,
rendre chez elle à Monk’s House et c’est le pire des mondes possibles
que j’ai pu m’asseoir sur son lit, j’ai que vous nous décrivez.
eu un choc. J’ai compris que le cadre Dérèglement climatique,
de la vie d’un écrivain était très im- attentats, la ville qui fond…
portant. Tous mes livres s’articulent T. D. R.- Je me suis demandé
comautour des maisons pour cette rai- ment la ville allait tenir. Tout ce que
son. Mon dernier roman ne fait pas je dis est déjà là. Ce que je raconte
exception. J’avais trouvé un titre an- n’est pas drôle, et c’est pour cela
glais parfait pour ce livre, Intimate qu’il faut retrouver un lieu pour se
Places. Mais, en français, Les Lieux sentir bien entre humains.
Aujourintimes, ça faisait penser aux toilet- d’hui, on ne sait pas le faire. NousBio tes… Et puis Virginia m’a sauvée. sommes tous devant nos écrans,
J’avais mis de côté des citations pour moi la première. Je ne donne pasLEÏLA
construire mes chapitres. L’une de leçon dans ce livre. Pour moi,SLIMANI
d’elles parle des moments qui sont l’humour est la seule arme possible.
« des fleurs de l’ombre ». C’est au Il faut arriver à rire ensemble. Où
moment où Mrs Dalloway va cher- allons-nous, si nous ne faisons que
cher des fleurs. Elle arrive chez elle, pleurer et nous inquiéter ?
elle voit près du téléphone un mot
pour son mari. Ce dernier est invité à La notion de frustration est grande
un dîner. Clarissa se demande pour- chez Mathilde et chez Clarissa…
quoi il est invité et pas elle. Cette L. S.- Je ne sais pas si ça l’est, mais
phrase sur « ces fleurs de l’ombre qui elle a un appétit immense, de tout,
s’ouvrent », c’est notre paranoïa. J’ai de liberté, d’une vie intense.
pris ces fleurs et je les ai données à Quand elle va au cinéma, elle vit1981
mon personnage principal. Car tout un grand moment de bonheur,
Naissance
mon livre repose sur la paranoïa. mais, en même temps, elle hait
à Rabat (Maroc). le monde entier. C’est
une frustration bova-1999 rienne. La vie vérita- Dans mon roman, la fille, Arrivée à Paris. « ble n’est pas à la
haufatalement ne peut pas aller teur de la vie rêvée qui2004 se trouve dans la fic-à l’école, fatalement, va
Mort du père. tion. Les femmes,se marier. C’est l’impossibilité
comme elles ont pen-2008 de faire des choix individuels. dant longtemps été
Journaliste rivées au foyer, ellesElle vit dans un monde marqué
à Jeune Afrique. connaissent ce senti-par la fatalité» ment très profond de2014 LEÏLA SLIMANI toute lectrice. Toutes
Dans le jardin Chez toutes deux, la femme les grandes héroïnes de romans
de l’ogre, est le personnage principal. Et elle sont de grandes lectrices. Anna
premier roman. est soumise au regard de l’autre, Karénine l’est. Thérèse
Desqueyà sa surveillance constante… roux. Les femmes dangereuses le
2016 L. S. - Je parle d’individus. Dans une sont. Elles vont chercher dans la
Chanson douce, Après les attentats, il y a eu Paris expérience. Si on peut la mettre en n’est pas politiquement correct. société où les femmes n’ont pas la li- littérature la possibilité d’une
deuxième roman, est une fête de Hemingway ; mots, elle ne me dépasse pas totale- Quand je l’ai vu, je me suis dit : berté qui leur revient, elles sont évi- autre vie car on leur a refusé une
couronné par le prix en 2019, avec l’incendie ment. Il y a quelque chose de rassu- « C’est bizarre, ça ressemble au demment jugées. Elles sont femmes vie dans la vie véritable. Pour
Goncourt et l’année de Notre-Dame, le roman d’Hugo ; rant. D’un temps calme où toutes les Maroc. » Les relations entre les de quelqu’un, femme qui doit prou- Amine, ce qui est important c’est
suivante le Grand Prix et, avec le coronavirus, c’est informations anxiogènes s’en vont. hommes et les femmes, entre les ver sa vertu, femme qui est un intrus le travail, manger le soir à table. Je
des lectrices d’Elle.La Peste de Camus qu’on s’arrache. races… Ça me parlait de moi, de dans l’espace public. La présence de déteste les gens qui disent que « la
Comment l’expliquez-vous ? Vous avez en commun d’avoir choisi mon monde, de ce que ma mère la femme dans l’espace public est non vie n’est pas un roman ».
Évidem2017L. S. - Depuis le début de l’humanité, de faire référence à une œuvre me racontait de sa jeunesse. Par- seulement très récente mais provo- ment que si ! Sinon on se suicide.
Sexe et Mensonge. lorsque vous n’avez pas de réponse, littéraire pour vos romans. fois pour comprendre notre mon- que encore des frottement. La mixité, T. D. R. - Clarissa, qui a rencontré
La vie sexuelle qu’est-ce que vous faites ? Vous fai- Autant en emporte le vent de, il est intéressant d’aller voir qui est sûrement plus installée dans le son mari tardivement, s’est
au Maroc.tes de la fiction. Quand vous cher- de Margaret Mitchell et la phrase ailleurs. On pense toujours que monde occidental, est encore un construite sans son mari. Quelque
chez la raison des étoiles et du ciel, « La guerre, la guerre, la guerre », quand on écrit sur le Maroc, il faut combat quotidien dans une grande part, elle devient cette femme forte
vous racontez des mythes. Tous les pour sous-titre de votre roman, aller lire tous les auteurs maro- partie du monde. La femme a le droit qui n’avait pas besoin de lui.
Peutrshommes savent au fond d’eux-mê- Leïla ; une phrase de M Dalloway cains. Mais parfois on comprend d’être dehors. La femme a le droit de être qu’elle ne s’en était pas rendu
mes qu’il y a une forme de réponse de Virginia Woolf pour vous, Tatiana. bien le Maroc en lisant Dostoïev- se dévoiler. La misère porte sur vous compte. Ce sont deux vies parallèles.
dans la fiction, qui n’est pas scienti- L. S. - J’ai relu Autant en emporte le ski, en lisant Faulkner. C’est ça, une lumière terrible. Le fait d’avoir J’avais envie de montrer que les
anfique, mais une forme de consola- vent, mais j’ai revu le film, surtout. la beauté de la littérature, de l’art. des vêtements qui sont vieux, le fait nées peuvent passer, que l’on peut
tion. Le sentiment de peur que j’ai, Le film a été très important pour J’invite les gens à sortir de de ne pas avoir les cheveux comme il vivre avec quelqu’un, dormir dans le
quelqu’un d’autre l’a vécu. C’est une moi quand j’étais petite. Il m’a chez eux pour se comprendre. Va faut… sont autant de stigmates qui même lit avec quelqu’un et cette
forme d’universalité, cette idée que marqué. J’ai adoré Vivien Leigh et dans le pays de l’autre et il te dira font que le regard de l’autre est très personne a une existence autre.
quelqu’un d’autre a traversé cette ce film, même si aujourd’hui il beaucoup de choses sur toi ! lourd. Dans une société raciste qui a
du mépris pour les classes plus popu- Tatiana, vous dites que Clarissa
laires, on vit sous le regard de l’autre. écrit « pour dissiper sa part
J’essaye dans mon roman d’écrire d’ombre », et vous citez Gary,
sur ce sentiment de honte, de ne pas qui disait : « J’écris Leïla Slimani, une histoire au long cours se sentir à sa place et gêné. pour ne pas hurler. » Et vous ?
T. D. R.- Dans un métier public, on T.D.R. - Si on n’avait pas de part
l’explore à sa manière. Le titre de son des personnages hauts en couleur, la ne pardonne rien à la femme. Une d’ombre, on n’écrirait pas. C’est ceÉTIENNE DE MONTETY
livre dit tout : Le Pays des autres. veuve Mercier, le couple Palosi, femme regardée sera toujours qui fait souffrir qui pousse à
l’écriN AVAIT laissé Leïla Cette terre marocaine dure aux Georges, le père de Mathilde. Cha- jugée sur son âge, son physique, sa ture. Tout ce que vous ne pouvez
Slimani, lauréate du hommes qui la cultivent n’est pas à cun vient étayer et animer ce qui est race, son poids. Ça n’a pas changé. pas dire à voix haute, vous le
metprix Goncourt avec un Mathilde ; appartient-elle davantage d’abord l’histoire de Mathilde. L. S. - Comme dit Virginie Despen- tez dans vos livres. Ce qui est
comroman inquiétant, écrit à Amine, puisqu’elle est sous tutelle Épouse intrépide, mère courage, elle tes : « Un homme n’a pas de corps. » pliqué, c’est qu’aujourd’hui il y aO d’une plume cinglante, française ? Quel sera le destin d’Aï- domine le roman et à travers elle on une soif de savoir d’où vient le
Chanson douce. La voici de retour cha, leur fille, qui est le fruit de leurs lit sa condition de femme des années La fatalité, c’est donc l’homme ? roman qu’on écrit et quelle est laLE PAYS
avec Le Pays des autres, trilogie dont deux histoires : l’enfant, intelligente 1950 dans une société coincée entre DES AUTRES L. S. - Oui, et la condition de la part de vous que vous avez écrite
De Leïla Slimani,le premier volet s’intitule La Guerre, en diable, a été repérée par les sœurs archaïsme provincial et aspirations femme. C’est ça l’inégalité entre dedans. Mais quel intérêt, de voir
Gallimard, la Guerre, la Guerre. Cette réplique de l’institution religieuse qu’elle fré- individuelles. les hommes et les femmes. Dans cette arrière-cuisine ? Qui a envie
368 p., 20 €.quasi shakespearienne, c’est Scarlett quente. Ce qui unit le commandant L’un des mérites de Leïla Slimani mon roman, la fille, fatalement, de voir comment un repas est fait ?
O’Hara qui la donne dans le film Belhaj à son ancien aide de camp est de ne jamais oublier qu’elle est ne peut pas aller à l’école, fatale- Si on le fait, on perce ses secrets.
Autant en emporte le vent. Le Sud, ici, Mourad, le malentendu qui voit romancière et que ce noble état ment, va se marier. C’est l’impos- Daphné du Maurier disait : « Les
c’est le Maroc. L’héroïne s’appelle Amine pris pour le chauffeur de la oblige. Peut-être à certains mo- sibilité de faire des choix indivi- écrivains devraient être lus mais ni
Mathilde, jeune Alsacienne tombée famille, disent plus et mieux les liens ments de son récit voudrait-elle duels. Elle vit dans un monde vus ni entendus. »
amoureuse d’un officier de spahis, et les ambiguïtés sortis de la guerre. s’insurger, hurler, mais elle évite marqué par la fatalité. Mathilde
Amine Belhaj, pendant la libération avec élégance les écueils du parti revient parce que le prix à payer Et vous, Leïla, pourquoi
Des personnages de la région par la première armée pris. Elle raconte. Ses personnages de sa liberté serait d’être taxée de écrivez-vous ?
hauts en couleurfrançaise. Elle l’a épousé et suivi à ont des défauts, et même des torts, mauvaise mère et elle ne le peut L. S.- Pour être riche et célèbre !
Meknès où Amine reprend une ferme. Leïla Slimani renoue avec un genre mais nul procès n’est fait ni aux pas. (Moqueuse.) C’est la question la
Mathilde n’a pas le cœur agité de un peu dédaigné ces temps-ci, le colons, ni aux nationalistes, pas plus T. D. R.- Comment réagissons- plus intime du monde. J’écris pour
Scarlett et aucun bourreau des roman au long cours. Elle prend son aux hommes violents, qu’aux fem- nous face aux épreuves de la vie ? de très mauvaises raisons. J’écris
cœurs ne traîne dans la région. Reste temps pour raconter, comme assa- mes inconséquentes. Tous sont, à Clarissa ne parviendra jamais à pour me venger, pour me
réhabilique d’âcres parfums de guerre civile gie. On sent qu’elle envisage de leur manière, « en étrange pays dans faire le deuil de son enfant et c’est ter, pour être regardée, pour être
flottent sur le livre. Entre Français et consacrer des pages à la construc- mon pays lui-même ». Ce qui unit là où je vois le corps de la femme champ-lexicalisée, pour être
anaautochtones, entre hommes et fem- tion de cette histoire subtile. On Amine à Mathilde est un solide allia- comme une maison. Le corps des lysée. J’écris pour mentir, pour
mes. La vie de Mathilde, à cheval en- songe à un livre bien oublié Les Che- ge subtil d’amour, de faiblesse et de femmes est violenté par tellement être impolie, pour dire du mal des
tre la société occidentale d’où elle vaux du soleil de Jules Roy, écrivain générosité. De ce Pays des autres de choses… Elle tente de mettre la gens que je n’aime pas. J’écris pour
vient et le monde marocain qui est qui avait ses racines, ses passions et monte, au fil des pages, un amour de mort de son enfant à distance, être libre. Pour pouvoir faire tout
celui de son mari n’est pas facile. ses colères en Algérie. Pas de coups la terre et de l’humanité qui ne laisse mais cela revient toujours. C’est la ce que la petite bien élevée que j’ai
Évidemment Leïla Slimani, elle- d’éclat mais des scènes habilement pas de nous prendre et de nous première fois que j’ai une héroïne été et que je suis n’a pas le droit de
même issue de cette histoire, montées et tressées. Elle sait camper émouvoir. ■ senior. Son père a 98 ans. Ce per- faire. ■
DESSINS EXCLUSIFS DE JOANN SFAR
POUR LE FIGARO
Ajeudi 19 mars 2020 LE FIGARO
4 EN TOUTES
confidences
Un inédit de Gabriel Garcia Marquez
Marabout publie Le triple champion dévoile véritable idole des Colombiens. Personnage
ses secrets, un texte inédit de Gabriel Garcia secret, Hoyos n’aimait pas les interviews,
Marquez. Au milieu des années 1950, jeune mais accepta que le jeune journaliste
l’injournaliste, le futur auteur de Cent ans de terroge cinq jours durant. Ce reportage surCRITIQUE solitude fut envoyé par le quotidien El Espec- la vie d’un champion est aussi un portrait de
tador pour suivre Ramon Hoyos, cycliste et la Colombie des années 1950.littéraire
Confession d’un enfant triste
ALAIN BERTHIER Son unique roman, paru en 1930, est un joyau noir sur l’apprentissage de la solitude.
du vorticisme à la française et gé- s’élever une voix venue livrer une lations ». Quelqu’un qui n’hésite priser ; et on ne se méprise vrai-ALEXANDRE FILLON
rant de la revue Bifur. L’essentiel bien terrible confession. Celle pas à affirmer : « J’ai cessé de ment qu’en face d’une longue
habiOUS ne connaissez pas reste qu’il est l’auteur d’un livre d’un enfant qui se cognait la tête croire à l’amour sans avoir jamais tude, dont l’abandon serait tropNOTRE LÂCHETÉ
encore la prose tendue unique et pas des moindres, l’im- contre le plancher « jusqu’à ce aimé »… douloureux. Les lâches seuls seD’Alain Berthier,
Le Dilettante, et abrasive d’Alain placable Notre lâcheté. Un pur qu’on lui cédât » et qui tyrannisait On accompagne ici un rude ap- méprisent vraiment »,
assène-t125 p., 15 €. Berthier. Un presque diamant noir de moins de cent ses petits camarades de l’école prentissage de la solitude. Lire et il…V inconnu qui devrait ne trente pages serrées. Une plainte maternelle. rêver ont été les seuls loisirs de « On a rarement peint et avec
plus l’être encore longtemps, parue en 1930 aux Éditions notre narrateur qui quitte dès que plus de lucidité une âme si
totale« Éternelles pour gagner enfin la postérité Au sans pareil et exhumée aujour- possible ses parents et sa province ment dépourvue de force, si
comcapitulations »qu’il mérite amplement. Alain d’hui par Le Dilettante, au catalo- pour s’installer à Paris et y loger à plètement privée de tout secours »,
Berthier est le pseudonyme d’un gue duquel il rejoint des noms Avant de devenir un adolescent l’hôtel. écrivait Jean Blanzat dans la revue
certain Alain Lemière (1901- aussi fameux que ceux d’Henri malheureux au collège qui se ba- Ne pas s’attendre à ce qu’il se Europe en février 1931.
1984). Un Breton natif de Saint- Calet, Georges Hyvernaud et garre sans cesse et doit compter donne le beau rôle, qu’il enjolive Alain Berthier cogne dur, sans
Brieuc. Un ami et correspondant Emmanuel Bove. avec les tourments que lui occa- son autoportrait. Monsieur ne laisser aucun répit, en maintenant
de Louis Guilloux, un compagnon « Notre lâcheté est un livre qui sionnent ses nerfs. Puis un jeune cache pas qu’il est tiraillé par sa ses lecteurs aux côtés d’un être
de classe de Jean Grenier. doit se lire d’une traite », insiste homme aux prises avec son désir violence et sa sensualité. Qu’il a le condamné à vivre en tête-à-tête
De lui, on sait toujours assez son préfacier, Ghislain Pierre, en ardent des corps féminins. Et un dégoût de tout et que son exis- avec lui-même. Notre lâcheté est
peu de choses. Hormis qu’il a été le rapprochant judicieusement homme qui voudrait oublier son tence est une reptation quotidien- de ces volumes qui vous
malmècommis littéraire, premier ven- des romans du tchèque Hermann passé et déteste « cet air veule que ne. « On ne commence à déchoir nent, qui vous heurtent et vous
deur chez Gallimard, cofondateur Ungar. Préparez-vous à entendre lui ont donné ses éternelles capitu- que quand on commence à se mé- marquent durablement. ■
(le héros a la possibilité de vivre
une seconde vie : quels choix
faire, confronté à une situationL’écriture
qu’on a déjà vécue ?), ou le récit
de Rich/Richard, mendiant et
milliardaire. Benacquista a un
penchant pour les cercles d’al-est la vie… cooliques, il leur consacre de
merveilleuses pages. Les
personnages défilent à une vitesse verti-TONINO BENACQUISTA gineuse. Quel « joyeux
capharnaüm romanesque » ! Combien deUn roman virevoltant séries sont décrites dans ce livre ?
Une centaine, peut-être. C’est fousur les séries télés et virevoltant. Le romancier est
passé maître dans l’art de frustrer.et un hymne à la fiction. On se retrouve comme un
téléspectateur en manque de la saison
suivante. Un petit clin d’œil à
MOHAMMED AÏSSAOUI Saga, « une vieillerie de vingt ans »
maissaoui@lefigaro.fr (son roman à succès sur des
scéTOUTES naristes, magnifiques losers).
LES HISTOIRES CRIVAIN connu cher- Avec Benacquista, quelques
D’AMOUR ONT ÉTÉ
che héroïne romanti- lignes suffisent à provoquer uneRACONTÉES,
que pour son prochain addiction. Le couple est résuméSAUF UNE «
roman. » Harold Cor- en quatre mots : « rencontre/fu-De Tonino É dell, le célèbre ro- sion/érosion/adultère ». L’auteurBenacquista,
mancier en question, trouve son ne compatit pas toujours : on peutGallimard,
224 p., 19 €. idée géniale, qui consiste à lancer s’installer « dans son chagrin
un casting pour révéler celle qui d’amour comme dans une chambre
saura lui inspirer une grande his- d’amis ». Le scénariste ne manque
toire d’amour. Une promesse faite jamais de matériau : « La comédie
à sa femme quand elle était sur humaine est une farce
bouleverson lit de mort. Harold est doué, il sante qui se renouvelle chaque
est capable de tout raconter : jour. »
« Quand ton héros fait la tournée En vérité, tout cela est un
hymdes bars, le lecteur finit bourré. » ne à la création et à la fiction. Les
Mais il n’a jamais su donner nais- pages 209, 210 et 211 sont une ode
sance à un personnage de femme et un manifeste. Il faut les lire.
crédible. D’où le beau titre Toutes « C’est parce que les contes de fées
les histoires d’amour ont été racon- n’existent pas qu’on en a tant
tées, sauf une. La sienne ? sentimentale, il décide de dispa- les coulisses des séries, même si zapping fou. Harold se déploie. besoin. » Un peu plus loin : « La
Harold est l’une des inventions raître pour trouver « un monde l’auteur est aussi scénariste (il a Léo se cherche de l’autre côté de fiction nourrit nos rêves et la
rêvede Tonino Benacquista. Il est le meilleur ». Le narrateur le retrou- coécrit, avec Jacques Audiard, l’écran. rie n’occupe-t-elle pas l’essentiel
héros d’une série, Les Chapitres de ve six mois plus tard. Le monde Sur mes lèvres, César du meilleur de notre vie ? Elle est notre refuge
C’est fou et virevoltantla vie d’Harold. C’est un person- meilleur est celui des fictions. Léo scénario, et cosigné De battre mon à la mélancolie, au doute, au
nage clé que l’on croise souvent a trouvé refuge dans les séries cœur s’est arrêté). Non, l’écrivain Que d’histoires germent dans la renoncement. » Benacquista casse
dans cette impressionnante gale- télévisées qu’il dévore jour et épouse le point de vue du télés- tête de Benacquista ! Impossible le fameux cliché « la vie est un
rie de portraits. Tout comme Léo. nuit. « Tout instant volé à l’angois- pectateur, et c’est cela qui est de les citer toutes, les producteurs roman », pour nous dire tout le
Lui, on le découvre dès la premiè- se est bon à prendre. » Et c’est cela fascinant. Comme Léo, le lecteur y trouveront leur bonheur. Par contraire : le roman est la vie. Et
re page. À la suite d’une rupture que Benacquista nous raconte. Pas se retrouve emporté dans un exemple la série La Répétition écrire, c’est vivre. ■
LA MÉLANCOLIE
DU MAKNINE L’oiseau qui gazouille au bord de l’ouedDe Seham Boutata,
Seuil,
184 p., 17,50 €. SEHAM BOUTATA L’auteur brosse un tableau de l’Algérie en allant à la rencontre des amoureux du maknine.
goût pour toutes les plantes de la À ce qu’on raconte au marché petite tête qui dépassait de ses Centre, on a même vu des mani-SÉBASTIEN LAPAQUE
slapaque@lefigaro.fr grande famille du chardon : arti- d’El Harrach, dans la banlieue est mains jointes. Il a appris à imiter festants défiler avec leur
chardonchauts, bardanes et surtout car- d’Alger, les maknines kabyles sont son gazouillis à la perfection, si bien neret élégant dans sa cage.
ONNAISSEZ-VOUS le dons (khourchouf), ces légumes qui ceux dont le chant est le plus mé- qu’il semble pouvoir communiquer La rue, le football, les jolis mots
chardonneret élégant ? entrent dans la composition du lodieux, il est plus délicat que celui avec lui.» Des années plus tard, de tous les jours, l’héritage du
C’est un oiseau qui vit couscous dans les montagnes de des oiseaux marocains. Ils tiennent elle a été émue de découvrir que ce chaâbi et les maknines ont soudain
tout autour du bassin Kabylie, avec le jarret de bœuf, la ça de leurs parents et de leur symbole de liberté si intimement rendu leur fierté aux enfantsC méditerranéen, où il semoule d’orge et une belle huile région d’origine. C’est un héritage. attachée à sa géographie person- d’Alger. Dans son récit aux accents
aime se percher à la cime des d’olive de la région de Yakouren. nelle était devenu l’un des héros poignants, qui est à la fois un
canUn symbole de liberté arbres. Son chant caractéristique En Algérie, on appelle ce cous- de l’hirak, le « mouvement » tique du maknine et une théorie de
est constitué de trilles rapides cous des montagnes le seksou et Née en France d’un sang algérien spontané de la jeunesse algérienne l’Algérie, Seham Boutata mêle ses
mêlés de cris… Tiwawati tsssiii titi- l’oiseau qui gazouille au bord de et syrien à la fois, Seham Boutata qui a entraîné la chute du prési- souvenirs familiaux à quelques
pa kiakia jiw serrr vati kaskasjiw… l’oued Sebaou le maknine. Les gens était fascinée, lorsqu’elle était en- dent Abdelaziz Bouteflika en avril épisodes de l’histoire
contempoIl est reconnaissable à ses ailes noi- sont fous de son chant. Au bled, le fant et qu’elle passait ses vacances 2019. Il s’est passé de jolies choses raine pour amener ses lecteurs à
res barrées de jaune. À l’âge adul- commerce des chardonnerets est chez son oncle Bachir à Collo, en en Algérie l’année dernière, comprendre pourquoi les
mélante, sa tête se couvre de rouge, de lucratif et les trafiquants, organi- Kabylie orientale, par l’attention quand, aux garçons en colère, se coliques ne peuvent pas prononcer
noir et de blanc, de sorte qu’il ne sés en mafias. On assiste parfois qu’un cousin accordait à son mak- sont mêlées des filles belles et re- le nom de l’Algérie sans
qu’immépeut être confondu avec aucun à des violences et même à des nine. « Une fois, après que je l’eus belles, comme la reine Kahina. Du diatement leur voix s’enroue et
autre. Son nom lui vient de son règlements de comptes mortels. supplié, il m’a permis de caresser la côté de la Grande Poste et d’Alger leurs yeux s’embuent. ■
A
DESSINS EXCLUSIFS DE JOANN SFAR POUR LE FIGAROLE FIGARO jeudi 19 mars 2020
5Tout ça parce qu’une
chauve-souris n’a pas
éternué dans son coude,
avant de serrer la main à un
pangolin #Coronapocalypse
SERGE JONCOUR SUR TWITTER CRITIQUE
littéraire
Une isba en été et pour l’éternité
AHARON APPELFELD L’un des derniers romans du grand écrivain israélien, mort il y a deux ans. Lumineux.
mais, lorsqu’il commença à écrire à plus faire un pas ». Plus faire un pas, ASTRID DE LARMINAT
adelarminat@lefigaro.fr la fin des années 50, il le retrouva en ni dire un mot. En écrivant,
Appellui, éternellement vivant et vivace. feld tente de saisir cet indicible.
A MÈRE fut as- Il disait qu’il n’était pas un écri- Le récit plonge ensuite dans le petit
sassinée au début vain de la Shoah parce qu’il ne té- monde d’une station balnéaire ins-« de la guerre. Je moignait pas de faits datés, situés, tallée sur les bords d’une rivière au
n’ai pas vu sa mais tentait de restituer le monde tel pied des Carpates. La bourgeoisie jui-Mmort, mais j’ai qu’il le percevait enfant, à la fois ve y vient en villégiature. Le
narraentendu son seul et unique cri. Sa charnel et métaphysique. Et si la réa- teur y passe tous ses étés dans une
mort est profondément ancrée en moi lité qu’il décrit nous semble étrange, isba que ses parents louent à un
pay– et, plus que sa mort, sa résurrec- c’est parce que notre perception uti- san. Sur la rive transformée en plage,
tion », écrivait Aharon Appelfeld litaire ou analytique des choses et des les gens se montrent tels qu’ils sont.
dans Histoire d’une vie. Ce mot de êtres nous a fait perdre la vision Ils se jaugent ou se confient, finissent
résurrection est étonnant. Il est contemplative. Le jeune narrateur de par créer des liens. Le narrateur
obpourtant sans doute une des clés de Mon père et ma mère vit dans la ter- serve son père et sa mère, leur façon
l’œuvre d’Appelfeld, né reur et l’émerveillement. de voir la vie. Lui est rationnel et
iroen 1932 en Bucovine, Cela peut sembler exces- nique. Il ne supporte pas la vulgarité,
mort en 2018 en Israël. MON PÈRE sif, mais n’est-ce pas lui le sans-gêne, la bêtise des
vacanET MA MÈRE Paru en hébreu en qui voit juste ? En réalité, ciers. Il ne voit que leurs ridicules.
D’Aharon Appelfeld,2013, Mon père et ma tout, absolument tout, Elle, au contraire, prend les gens
traduit de l’hébreu mère ne dépare pas est merveilleux ou terri- comme ils sont, refuse de les juger à
par Valérie Zenatti, l’œuvre de cet écrivain fiant, le reste n’est que la légère, considérant que chacun,
L’Olivier, si singulier, déroutant littérature ou divertisse- même le bourgeois atrabilaire, même
298 p., 22 €.même, mais si profond, ment, voilà ce qu’avait la jeune femme écervelée, a une âme
En librairie
auteur d’une quarantai- découvert Appelfeld. d’une couleur singulière qui embellit le 26 mars.
ne de romans enracinés le monde. Cette jeune mère est une
Saisir l’indicibledans ce qu’il a vécu en- incarnation de la Miséricorde. Elle
fant, avant et pendant ce À l’orée du roman, la ressemble à l’héroïne du Festin de
qu’il appelait « la catas- brève évocation de la Babette. Elle transfigure le quotidien
trophe ». Fils heureux maison des grands-pa- en festin. Elle n’est plus pratiquante,
d’un couple de jeunes rents du narrateur est mais infiniment attentive à tout être
Juifs assimilés et germa- exemplaire de son art : vivant, elle illustre le mot de Simone
nophones jusqu’en 1940, « Il y a ici tout ce dont la Weil : « L’attention, à son plus haut
il fut ensuite envoyé ville est privée : terre, degré, est la même chose que la prière.
dans un ghetto puis dans herbe, animaux, grands Elle suppose la foi et l’amour. »
un camp d’où, séparé, arbres, ciels et ruisseaux Lorsqu’il écrit des romans,
de son père, il s’échap- vifs. Et par-dessus tout, Appelfeld est dans la lignée de sa
pa, errant ensuite com- la foi, dans tout son éclat. mère. Il ne cherche pas à
comprenme un enfant sauvage Grand-père et grand- dre pourquoi, ni comment, ni où le
dans les champs et les forêts mère ressemblent à des enfants à cau- monde va. Il juxtapose
silencieused’Ukraine, cachant qu’il était juif, se de leur petite taille. L’étonnement ment des scènes de la vie ordinaire
survivant comme il pouvait, et cela inonde leurs yeux. Mon père et ma en leur donnant un lustre d’éternité,
jusqu’à ce qu’il embarque pour la mère sont gênés. Les années en ville comme s’il rendait visible la lumière
Palestine en 1946. Appelfeld pensait ont ôté cette innocence qui était autre- qui émane des êtres et la lumière qui
avoir abandonné le monde de son fois également la leur. Quant à moi, la les enveloppe. Il peint le monde
enfance sur les rives européennes, joie d’être là est si forte que je ne peux d’hier dans sa gloire à venir. ■
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
APPLICATION
Les ténèbres d’Oates
Amérique est pro- jours des cadavres dans ces pages
Verticale8:fonde. Chez Oates, qui bouillonnent comme le sang
elle confine aux dans les veines. On retrouve celui
abysses. Dans ses d’une étudiante noyée dans le ré-L’ nouvelles, son servoir au-dessus d’un immeu- réunion de quartier
pessimisme est encore plus évi- ble. La narratrice s’identifie
dent. C’est du substrat de noir- beaucoup trop à la victime.
Pourceur, un concentré de ténèbres. Il quoi les gens pensent-ils que Miri
ne faut pas se fier aux décors. Cela s’est suicidée ? Dans Les
Situaa l’air de se passer dans de petites tions, un père de famille balance
villes où l’on s’ennuie, où tout le sous les yeux de ses filles les trois
monde connaît tout le monde. La chatons qu’elles venaient de
reJill du premier texte a 11 ans. Elle cueillir. C’est tout le malheur de
en pince pour un faux oncle plus l’enfance qui est résumé ici. Il y a «âgé. Rowan Billiet roule en Che- Pourquoi ? demandent les gami- toujours
vrolet bleu ciel. Le père de la ga- nes en larmes. Réponse : « Parce
des mine méprise ce bon à rien qu’il que je suis le Papa, celui en qui les
n’appelle que « ce petit pédé ». Jill enfants ne doivent jamais perdre cadavres
le voit en cachette. Il ressemble à espoir.» L’inquiétude flotte sur dans ces
Elvis Presley, avec sa mèche et ses ces paragraphes. Et cette manie
pages manches de chemise retroussées. de qualifier de « bien charpentée »
Aujourd’hui, Rowan est mort, as- la cadette boudinée dans ses tee- qui
bouilsassiné par un personnage baptisé shirts qui lui découvrent le nom- lonnent
le Colonel. Sans le dire et tout en bril. Ces filles sont vulnérables,
comme Téléchargez l'applicationle disant, Oates raconte une hor- jalouses de leur sœur qui a plus de
rible histoire de pédophilie. Son succès avec les garçons. Oates se le sang
héroïne n’oubliera jamais le soir glisse dans les pensées poisseuses dans les
d’orage où Rowan n’avait pas d’une Stephanie qui ne veut plus
veinesréussi à embarquer deux adoles- qu’on l’appelle Steff. Elles sont » MichelLaclos,motscroisésduFigaro,
centes. Une veuve ne peut s’em- mal dans leur peau. Elles pressen- motsfléchés,motsmêlés,septlettres…
pêcher de passer en voiture de- tent le pire. Elles n’ont pas
forcéDécouvrezouretrouvezlesjeuxdelettres
vant son ancienne maison. ment tort. Oates, une fois de plus,
exclusifsduFigaro.Sympathiser avec les nouveaux prouve son talent hors norme. Ter
propriétaires constituera une gra- ri fiant.
L’intégralitédeFigarojeuxestinclusedansve erreur. Vide sanitaire, le titre
lesabonnementsPremiumetPremium+.
donne déjà le frisson. L’enfer du DÉ MEM BRER
couple offre un terrain propice à De Joyce Carol Oates,
la folie. « Dans un mariage, un plus traduit de l’anglais (États-Unis)
un font plus que deux. Mais par- par Ch. Auché,
fois, dans un mariage, un plus un Philippe Rey,
font moins que deux. » Il y a tou- 248 p., 19 €.
APPLICATIONOFFERTE
PENDANTLECONFINEMENT
DESSINS EXCLUSIFS DE JOANN SFAR POUR LE FIGARO
Ajeudi 19 mars 2020 LE FIGARO
LE CHIFFRE DE LA SEMAINE6
Retrouvez sur Internet
la chronique
« Langue française »1 648
SUR
WWW.LEFIGARO.FR/C’est le nombre
LANGUE-FRANCAISE
de pages du troisième volume des Œuvres romanesques CRITIQUE @complètes de Nabokov, à paraître en « Pléiade » le 16 avril.
Au sommaire, notamment, Pnine, Feu pâle, Ada ou l’Ardeur. littéraire
Comment peut-on
être Ottoman ?
livre, qui contient 57 textesPAUL-FRANÇOIS PAOLI
rédigés originellement en turc,
en arabe, en arménien ou en
eAVANTAGE qu’il y a hébreu entre le XV et le
eà ramasser des fils XX siècle, n’est pas de décrire
« d’infidèles est qu’en de manière exhaustive une
venant à l’islam ils identité ottomane problémati-L’ feront preuve de zèle que, mais plutôt d’interroger
religieux, deviendront des enne- celle-ci à l’heure ou le
nationalmis de leur famille et de leurs islamiste Erdogan revendique
proches. (…) En outre, quand il l’héritage ottoman.
faut ramasser des fils d’infidèles, Que signifiait au juste être
que l’on prenne le fils de notable, ottoman, osmanli en turc, qui
le fils du prêtre, le fils de bonne veut dire dépendant d’Osman,
famille. Que l’on prenne un seul telle est la question qui parcourt
fils quand il y en a deux, que l’on ce livre. Qu’avaient en commun
ne prenne pas les deux ensem- des Grecs orthodoxes et des
bles. S’il y a plusieurs fils, que Bosniaques musulmans, des
l’on prenne le plus beau. » Ce Égyptiens, des Arméniens ou
texte stupéfiant est extrait d’un des Kurdes, ou même des
Bullivre, Les Règlements des janis- gares, qui furent à une époque
saires du Seuil sublime, qui fut ou à une autre soumis aux
prépublié en 1606 et a été rédigé rogatives d’un empire dirigé
par un secrétaire des janissaires, depuis la Sublime Porte ? Parmi
la milice rapprochée du sultan ces textes, nous trouvons aussi
de l’Empire ottoman, auquel des curiosités qui nous
conceril fut d’ailleurs dédié. Il exprime nent au premier chef. Ainsi de
dans un style nourri de révé- la recension par un dignitaire
rences envers le tunisien de la venue
Sultan et le Très- en 1860 de
NapoHaut toutes sortes LES OTTOMANS léon III et de
l’impéPAR EUX- MÊMESde prescriptions en ratrice Eugénie à
Sous la direction matière de « ra- Alger, devenue une
d’Elisabetta massage », devsir- colonie française
Borromeo me en langue otto- après avoir dépendu
et Nicolas Vatin, mane, pour décrire de l’ordre ottoman.
Belles Lettres,
la pratique du rapt Les auteurs du texte480 p. 26, 50 €.
à laquelle se livrait mettent en relief la
l’armée ottomane diplomatie et le tact
dans les territoires dont l’empereur et
assujettis. « Le sa femme
témoidevsirme fonctionna gnent envers leurs
à partir du règne hôtes et qui
trande Bazeyid (1389- chent avec l’extrême
1402) et apparem- brutalité dont
ment jusqu’en 1751. avaient fait preuve
Avec la collabora- quelques années plus
tion des autorités tôt les troupes
civiles, l’armée ra- de Charles X dans
massait de force des la conquête de ce
garçons chrétiens qui allait devenir
dans les campagnes l’Algérie.
anatoliennes et balkaniques de Sans prétendre porter unLes esclaves de prestige l’Empire et les réduisait au statut jugement de valeur sur une
cid’esclaves du souverain », nous vilisation qui a produit des
(zimmi, en turc), les sujets non qui, à la suite de la prise de Constan- expliquent les auteurs de cet splendeurs, les auteurs mettentJACQUES DE SAINT VICTOR
musulmans d’un souverain de tinople en 1453, décida de s’emparer ouvrage savant mais accessible en garde contre les illusions
LS FURENT les « esclaves de l’islam. comme butin des plus magnifiques au non-spécialiste qui a béné- propres à tout empire. « On est
la Porte ». Une institution jeunes filles et des plus beaux jeunes ficié du travail de dizaines d’ex- frappé par les limites du “vivre
Pratique du « ramassage »très particulière, propre à hommes pour les transformer en perts et restitue des récits qui ensemble” volontiers célébré par
l’Empire ottoman. Ils parta- Mais ce dont nous parle le livre de esclaves de son palais. Les Ottomans LES ESCLAVES nous permettent de pénétrer les les nostalgiques des systèmes
DU SULTAN CHEZ I geaient certes la condition Gilles Veinstein est un sujet bien resteront célèbres aux marches de arcanes, pour nous si mysté- impériaux multiethniques,
multiLES OTTOMANSservile de la plupart des autres particulier. Il s’agit d’esclaves de l’Europe pour cette pratique du rieux, de l’Empire ottoman. culturels et
multiconfesDe Gilles Veinstein,esclaves de l’empire, mais, paral- prestige qui ont pu, dans certains « ramassage » (devsirme) des plus À savoir cette extraordinaire sionnels », écrivent des auteurs,
Les Belles Lettres, lèlement, ils tenaient un rang im- cas, aller jusqu’à épouser les filles du beaux chrétiens, enlevés des bras de construction politique qui dura qui nous rappellent de quoi ce
432 p., 27 €.portant dans la société et l’État. Au sultan ou de certains grands leurs parents, convertis de force à plus de six siècles et s’écroula « vivre ensemble » était aussi
fond, ce que montre ce livre fort personnages de la cour impériale. l’islam et, une fois endoctrinés dans lors de la seconde guerre mon- fait : les conversions forcées à
savant de l’historien Gilles Vein- Ce sont les « Esclaves du sultan ». la loi de Mahomet, qui recevront diale pour donner naissance à la l’islam et parfois les massacres,
stein, grand spécialiste de l’Empi- Depuis l’Empire abbasside du ensuite une éducation soignée de la Turquie moderne. « On pourra comme ceux des chrétiens grecs
ere ottoman, c’est que, si tous les IX siècle, il existe dans le monde part d’eunuques chargés de les sur- donc lire des correspondances, de l’île de Chios en 1822. « Il est
esclaves de l’empire sont égaux, musulman, comme à Rome, des veiller. Il s’agit bien évidemment de des procès-verbaux de cadis, des vrai qu’au total les Ottomans
certains sont plus égaux que esclaves occupant d’importantes la « crème de la crème » de cet es- firmans impériaux, des docu- vécurent en bonne intelligence la
d’autres. fonctions étatiques ou militaires. clavage qui a pris, dans chaque pro- ments administratifs, des chroni- plupart du temps, comme ces
Cet ouvrage est un recueil de Gilles Veinstein retrace l’histoire de vince de l’empire, des dimensions ques littéraires, historiques, mais Bulgares, musulmans ou non, qui
cours au Collège de France réunis ces futurs janissaires dont beaucoup particulières, que l’auteur décrit aussi l’encyclique d’un patriar- partageaient le goût du vin à la
par Elisabetta Borromeo. Le style ont été des enfants chrétiens sous- avec une minutie parfois épuisante. che orthodoxe ou le responsum barbe du sultan. Mais il faut se
s’en ressent parfois, mais l’argu- traits à leurs familles et élevés dans Il n’en reste pas moins une belle le- d’un rabbin », écrivent Elisabet- garder de cultiver l’image
idéament reste passionnant. L’escla- le cocon de la cour ottomane. La çon sur un esclavagisme bien diffé- ta Borromeo et Nicolas Vatin lisée d’une douceur de vivre
ottovage est un des traits majeurs de la plupart proviennent de conquêtes, rent de celui que pratiqueront les dans la préface. Ils précisent par mane. » Nous nous en
gardeesociété musulmane. Le Coran fait comme celle du sultan Mehmed II, Européens à partir du XVI siècle. ■ ailleurs que l’ambition de ce rons. ■
une distinction entre l’homme
libre et l’esclave. Il évoque même
l’interdiction pour un maître de
L’EMPIRE prostituer ses esclaves (sourate eOTTOMAN Le XIX siècle, décisif pour la Sublime PorteXXIV, 33). Il a au fond hérité
EAU XIX SIÈCLE
des sociétés antiques cet usage où D’Odile Moreau,
l’esclave était, comme en Grèce et de mutation radicale que l’historien- Ce dernier, en plus d’une menace la France, la Grande-Bretagne et la JEAN-MARC BASTIÈREArmand Colin,
à Rome, une simple chose. Mais la ne Odile Moreau restitue avec clarté, extérieure, doit faire face à des révol- Russie détruisit la flotte égyptienne. 335 p., 24,90 €.
société turque se montre un peu N SIÈCLE, en histoire, sobriété et pédagogie. tes locales, revendications d’autono- Lors du traité de Berlin, en 1878,
plus généreuse. L’esclave y occu- fait rarement cent ans. L’Empire ottoman est devenu, a- mie, voire de séparatisme et d’indé- les puissances européennes
entape un statut hybride, puisqu’il Il peut se recroqueviller t-on appris, « l’homme malade de pendance. Pour retrouver son lustre ment le début du démembrement de
peut se marier, comme un homme sur quelques décennies l’Europe », alors qu’il avait connu son perdu, la Sublime Porte s’engage l’Empire ottoman. Ce dernier,
tralibre (ce qui n’était pas le cas dans U ou au contraire débor- apogée sous le règne de Soliman le dans une ère de réformes, fait appel à vaillé par la marche des militaires
les sociétés antiques), mais il peut der, comme un fleuve en crue. C’est le Magnifique. Cet empire immense et des experts étrangers, s’attaque vers le pouvoir, est confronté à un
een revanche être l’objet d’une cas du XIX siècle de l’Empire otto- redoutable qui avait suscité crainte et même à des enjeux comme le statut long cycle de conflits sanglants : deux
vente ou d’une location, comme man, dramatique et mouvementé, qui admiration subit désormais la pres- des non-musulmans. L’armée otto- guerres balkaniques d’octobre 1912
une simple chose. On peut naître débute au siècle précédent avec le rè- sion des nations européennes. En mane est aussi réorganisée sur des au mois d’août 1913, participation au
esclave si on a le malheur d’être gne du sultan Selim III (1789-1807) et 1774, à l’issue d’une victoire militaire, modèles européens. Efforts qui ne premier conflit mondial aux côtés
issu d’une famille servile, ou on s’achève, comme une note finale, la Russie obtient la liberté de circula- parviennent pas pourtant à endiguer des puissances centrales. En même
peut le devenir à la suite d’une avec la disparition de l’empire et la tion de ses navires marchands à tra- une érosion territoriale qui tourne à la temps que s’impose un nouvel
Étatdéfaite militaire. Seuls les infidè- proclamation de la République de vers les détroits du Bosphore et des catastrophe. Alors que Muhammad nation, un empire de six siècles
disles sont alors susceptibles d’être Turquie en 1923. Deux grandes insti- Dardanelles. Dès lors, la question Ali Pacha, puissant vassal du sultan, paraît. Ce fantôme d’un passé
gloréduits en esclavage, à l’exception tutions sont abolies : le sultanat (1922) russe n’allait pas cesser de tourmen- était victorieux en 1827 de la rébellion rieux hante plus que jamais la
des musulmans et des dhimmi et le califat (1924). C’est cette période ter l’Empire ottoman sur la défensive. grecque, une coalition composée de République de Turquie. ■
A
DESSINS EXCLUSIFS DE JOANN SFAR POUR LE FIGAROLE FIGARO jeudi 19 mars 2020
7
Le nouveau slogan
publicitaire :
« Pour votre santé,
bougez moins ! »
BERNARD PIVOT, CRITIQUESUR TWITTER
littéraire
ROMANToutes les couleurs
Amère Havane
Ils sont cinq personnages : Aldo pour le romancer et lui donner de l’exil l’ingénieur noir, Rafa le peintre sans de l’ampleur, et qui nous arrive dans
talent, Tania l’ophtalmologue, Eddy sa traduction française, après
le fonctionnaire et Amadeo, écrivain sa publication en Espagne en 2016.
en panne d’inspiration de retour sur l’île Un quintette de personnages donc, DANY LAFERRIÈRE Il n’y a pas que de la douleur dans
natale après une quinzaine d’années auquel il faudrait ajouter un sixième
d’absence. On les retrouve protagoniste : La Havane, superbement le déracinement, nous raconte l’écrivain dans ce beau récit dessiné.
à La Havane, à la tombée du jour, portraiturée ici, au fil
sur une terrasse surélevée, une azotea, des dialogues à vif, sans tabou,
comme on dit là-bas, qui domine la baie eux-mêmes ponctués de références
bordée par le Malecon. culturelles (les refrains espagnols
C’est la génération de la désillusion, des années 1970, les boléros
celle de Leonardo Padura, et les ballades de Bola de Nieve,
qui a longtemps cru dans les espoirs les romans de Vargas Llosa).
de la révolution castriste Illustration : « Plus loin, la mer est
et à l’« Homme nouveau » chanté désormais une immense cape sombre
par le Che, espérance qui a fait place et insondable, à peine éclairée çà et là
aujourd’hui à la désillusion, à l’amertume, par le reflet d’un lampadaire,
apparue dans les années 1990. sur laquelle on peut distinguer les points
En 2014, Padura avait lumineux de deux ou trois
cosigné le scénario embarcations. Le puissant
du superbe film faisceau du phare du fort
homonyme de El Morro balaie régulièrement
Laurent Cantet, la surface noir. T. C.
Retour à Ithaque, avec
l’époustouflant Jorge RETOUR À ITHAQUE
Perugorria (Fresa y De Leonardo Padura,
chocolate). L’écrivain traduit de l’espagnol
cubain, père du (Cuba) par René Solis,
détective Mario Condé, Métailié,
170 p., 18 €.a ensuite repris le texte
ROMAN ÉTRANGER
Le dormeur éveillé
Voilà une histoire bizarre, singulière et L’âge d’or fut bref. À 12 ans, Peter
tout à fait merveilleuse. A-t-on affaire est orphelin. Commence alors une vie
à l’autobiographie d’un fou morne, solitaire, dans un Londres gris
ou d’un génie ? Voyons un peu. et austère. Puis vient l’enfermement
Peter Ibbetson, né Pierre Pasquier en prison « parmi les fous ».
de La Marière, a 5 ans lorsqu’il arrive Mais Peter a un secret : il a appris
en France. Nous sommes au à rêver. Sa vie, la vraie, se trouve
eXIX siècle. L’enfant grandit dans dans le songe, là où elle l’attend : Mary,
l’« innocent et champêtre » quartier le visage de son enfance,
de Passy, parcourant le vieux Paris celle qu’il aime. Ensemble, ils sondent
de Dumas, de Balzac ou encore le mystère d’un monde parallèle
de Sue. Notre petit Anglais, qui se rêve que sans cesse ils réinventent.
aussi gascon que son mousquetaire Voilà leur paradis, fait de fantasmes
adoré, explore, tout ébloui, l’île Saint- et de souvenirs égarés, retrouvé.
Louis, où vécurent les nobles Voici un amour unique, que seul
gentilshommes d’épées ; le cœur peut discerner, accordé.
se baigne dans la Seine à l’arrivée Ce récit est un joyau littéraire,
des beaux jours ; arpente une fantaisie
le bois de Boulogne, d’une rare beauté
alors sauvage, et d’une immense
et sa mystérieuse « mare délicatesse.
d’Auteuil », qu’il imagine CLAIRE CONRUYT
peuplée d’immondes bêtes
aquatiques.
PETER IBBETSONÀ la maison, sa mère
De George du Maurier, réveille les cordes d’une
traduction de l’anglais
dialogues hilarants), et de mer- mes Baldwin, José Lezama Lima harpe et joue une mélodie MOHAMMED AÏSSAOUI de Lucienne Escoube
maissaoui@lefigaro.fr veilleuses rencontres. Ses mots (il n’a jamais quitté La Havane), que son époux, doté et Jacques Collard, L’EXIL VAUT
comme ses dessins jouent avec Prévert et Michaux, Borges, d’une « voix magnifique », L’Arbre vengeur, LE VOYAGE
E VOUDRAIS pouvoir toutes les couleurs de la vie. Bukowski, Salinger, Réjean Du- s’empresse d’imiter. 414 p., 9, 50 €.De Dany Laferrière,
écrire avec des cou- Le livre s’ouvre avec la figure de charme, Mailer et Capote ; Hugo, Grasset, « leurs, des rêves, des Jean-Claude Charles. Dans ces bien sûr. Nabokov en exil de sa 404 p., 28 €.
lignes », pense Dany pages-là, l’auteur de L’Énigme du langue. Soljenitsyne, Mandelstam, POÉSIEJ Laferrière, en écoutant retour se fait passeur – rarement Toussaint Louverture, Ovide. Avec
Nina Simone chanter dans un petit un écrivain a autant parlé et admi- Mandela, il évoque l’exil intérieur.
club de jazz à Montréal. Il aurait pu ré d’autres écrivains. « Je n’ai pas Laferrière consacre de sublimes Julaud compile les jolis motsmeajouter : avec des dessins. Et cela dormi de la nuit après avoir appris passages à M de Staël : « Un
donne L’exil vaut le voyage, un par l’éditeur Rodney Saint-Éloi la art particulier de vivre en exil,
récit dessiné et écrit à la main mort de Jean-Claude Charles », fascinée par les intellectuels et Que serions-nous sans poésie ? Chacun y trouvera sa pépite, son
- faute de mieux, on qualifiera ain- écrit Laferrière, à propos d’un Paris. » Ville qui lui est interdite. Sur différents thèmes comme l’amour, bonheur, sa consolation. Voici Desnos,
si cet ovni littéraire. L’académi- poète et ami dont il se sentait si Il loue cette femme drôle, vive, le désir, la tendresse, la passion, trois ans avant de succomber au typhus
cien nous avait déjà offert un livre proche. En Jean-Claude Charles, il passionnée, dont l’arme est l’es- la nostalgie, Jean-Joseph Julaud, dans un camp nazi, écrivant dans État
dans ce même registre, Autopor- avait cherché et trouvé « un frère prit ; et le travail, la conversation, déjà auteur de La Poésie française pour de veille : « Or, du fond de la nuit,
trait de Paris avec chat, magnifique intellectuel de combat ». dit-il. Avec sa mère, on comprend les nuls, propose une anthologie nous témoignons encore/
hommage aux artistes qui ont ceci : « Celui qui reste vit l’exil plus très joliment illustrée par Pierre Fouillet. De la splendeur du jour et de tous ses
« Enracinerrance »trouvé asile à Paris. Cette fois, le fil durement que celui qui part. » La Comme toute anthologie, elle prête présents/ Si nous ne dormons pas c’est
directeur est l’exil. « Exil » : le Charles a vécu d’exils et s’en est mère a subi l’exil de son mari, à discussion. Pourquoi plusieurs poèmes pour guetter l’aurore/ Qui prouvera
mot, et on le comprend, est la plu- nourri. Il est né à Port-au-Prince puis, vingt ans après, celui de son de tel auteur et l’absence qu’enfin nous vivons au présent ».
part du temps accompagné de en 1949, il a quitté Haïti à l’âge fils, rappelle Laferrière avec cette de tel autre… On connaît la rengaine. Et cette merveille de Léopold Sédar
« souffrances », de « déchirures », de 21 ans pour aller étudier au pudeur et cette élégance qui le Elle est sans intérêt. Seul compte ici Senghor, Femme noire : « … Gazelle
de « solitude »… Mais Dany Lafer- Mexique, pays qu’il abandonne caractérisent. ■ le bonheur de lecture. Sans surprise, aux attaches célestes, les perles sont
rière possède l’art délicat du con- pour les États-Unis (Chicago, puis on retrouve avec plaisir nos chers étoiles sur la nuit de ta peau/ Délices
tre-pied. Allons directement à la New York), et rejoint enfin Paris. classiques : Joachim Du Bellay (Heureux des jeux de l’esprit, les reflets de l’or
dernière page pour comprendre Il a inventé le terme d’« enraciner- qui comme Ulysse…) Verlaine (Mon rêve rouge sur ta peau qui se moire/
son entreprise : « Si j’ai fait ce livre rance ». familier, Il pleure dans mon cœur), À l’ombre de ta chevelure, s’éclaire
(dans « faire », il y a écrire et des- Concept qui colle bien à Laferriè- Baudelaire (L’Invitation au mon angoisse aux soleils
siner) c’est parce que j’en ai marre re, dont le chemin ressemble à ce voyage), Hugo (Demain, prochains de tes yeux… »
qu’on associe uniquement l’exil à frère de combat : Port-au-Prince- dès l’aube), Lamartine BRUNO CORTY
une douleur. » Les quatre cents pa- Montréal-Miami-New York-Paris, (Le Lac), Apollinaire
ges qui précédent illustrent à mer- avec des allers-retours, des im- (Le Pont Mirabeau), ANTHOLOGIE
veille cette approche. Bien sûr, promptus, en passant par le Brésil… Rimbaud (Voyelles), DE LA POÉSIE
l’écrivain ne nie pas les malheurs Laferrière narre son existence faite Aragon (Il n’y a pas d’amour FRANÇAISE
qui suivent tout arrachement à sa d’exils au pluriel, mais toujours heureux)… Et puis, ici et là, De Jean-Joseph Julaud,
terre natale, à sa famille – il les a l’auteur s’appuie sur ses amours de des noms plus rares : René- illustrations
vécus, il les a écrits. Mais l’exil re- plume - « Je ne lis pas un écrivain, Guy Cadou, Clément Marot, Pierre Fouillet,
cèle aussi ses richesses, des souri- je converse avec lui. » Dans le livre, Félix Arvers, Maurice First éditions,
231 p., 14,95 €.res (il y en a tout plein, avec des on croise William Faulkner et Ja- Rollinat, Saint-Amant.
DESSINS EXCLUSIFS DE JOANN SFAR POUR LE FIGARO
Ajeudi 19 mars 2020 LE FIGARO
Joann Sfar,8 le 4 mars,
dans les locaux
du Figaro.
F. BOUCHON/LE FIGARO
EN MARGE
littéraire
ENTRETIEN
Le nouveau roman
du dessinateur,
plein de monstres
et de fantômes,
est un cri face aux
haines ordinaires.
PROPOS RECUEILLIS PAR
ALICE DEVELEY
LE FIGARO. - Pourquoi avoir choisi
ce titre, Le Dernier Juif d’Europe ?
Entendez-vous par là que les Juifs
sont menacés en Europe ?
Joann SFAR. - Je pense que les Juifs
ne sont pas menacés, dans le sens : « Le romanesque
où ils seraient en voie de
disparition, mais menacés dans le sens où
le judaïsme vu comme voix
culturelle, une expression de la poly- peut nous sauver de tout »
phonie de nos sociétés, a de plus
en plus de mal à exister. Ce pour
deux raisons : les Juifs eux-mêmes
ne se projettent pas dans un avenir qui ne m’empêche pas, pour quaient une grossièreté joviale. se sont habillés en nazi. Sacha Ba- anxieuse et apathique. On a nourri
européen, et leurs prises de parole autant, d’écrire de la comédie. Je C’est elle qui soignait leur vision ron Cohen a fait la même chose il y notre apathie par l’excès de solli-Bio
sont de plus en plus suspectes. Il y crains le récit de témoignage par du monde. Si je rencontre un lec- a quinze ans, dans son film Borat, citation. C’est ça, le « MonsterEXPRESSa une difficulté à construire un un romancier offensé. Moi, je crois teur que j’ai fait marrer, je me sens pour rire. Là, ça se passe dans le World ». Si demain des zombies
maillage intellectuel dans lequel que le romanesque peut nous moins seul. Je raconte des histoi- vrai monde. Le fait de ne pas avoir marchent dans la rue, on dira :1971
le judaïsme aurait sa place. Ce que sauver de tout. Surtout en période res pour me faire des copains. d’éducation n’excuse ni la violen- « Ah bon ! »Naissance à Nice.
des ennemis ont appelé il y a de crise. ce, ni la brutalité, ni la haine.1999
quatre-vingts ans la « question Et des ennemis, non ? Et c’est pour cette raison que Publie Petit Vampire
juive » est peut-être en train de se Dans votre roman, tout le monde Mon ennemi est-il le tribun d’ex- C’est ce que vous nommez vous avez recours aux monstres ? va à l’école, premier
résoudre de façon funeste sur le en prend pour son grade. trême droite, raciste ? Non. La le « Monster World », l’intrusion Vous écrivez : « L’homme croise volume de la série
territoire européen. Les politiques, les « gilets jaunes »… personne que je vais chercher du surnaturel dans la vie réelle ? des monstres et est incapable Petit Vampire.
N’avez-vous pas peur à l’heure dans son comportement absurde, Oui, c’est ce monde où notre ca- de les reconnaître »…2002
Qu’en est-il en France ? du tribunal des réseaux sociaux ? c’est le public qui a, à un moment, pacité d’indignation est épuisée D’habitude, dans les récits fantas-Publie La Bar-Mitsva,
Il y a des époques où les gouverne- Non, je déteste tout le monde dans applaudi à une plaisanterie racis- parce qu’avant même notre café tiques, les monstres ont des strata-premier volume
ments étaient ouvertement racis- mon livre. J’ai un autocollant sur te. Mon livre est une manière de du matin, nous avons été sollicités gèmes très compliqués pour se ca-de la série
tes. En France, ce n’est pas le cas. l’un de mes blousons sur lequel il provoquer un électrochoc chez pour mille causes sans avoir pu les cher. Il me semble qu’aujourd’hui,Le Chat du rabbin.
Les institutions ont tout fait pour est marqué « I don’t discriminate, ces gens-là et de leur dire : « Re- hiérarchiser. Il y a quelques jours, ce n’est plus nécessaire. Bizarre-2008 Publie
lutter contre l’antisémitisme, I hate everyone ». Je pense que le garde à quoi tu rigoles. C’est toi j’ai vu un homme qui était invité ment, la profusion de camérasLe Petit Prince.
contre l’homophobie, contre le vrai humanisme, c’est de détester qui donnes du pouvoir à ces gens- pour parler de ce que vivent les nous a rendus aveugles à une cer-2010
racisme. Force est de constater tout le monde équitablement. là. » J’ai toujours pensé que les populations syriennes. Ce qu’il taine monstruosité. Avec ce livre,Réalise Gainsbourg,
que c’est un échec retentissant. J’espère donc que tout le monde individus méchants étaient beau- racontait était tellement déchirant j’ai essayé de ressusciter le récitvie héroïque, César
On aurait pourtant tort d’incrimi- en prend pour son grade. Mes coup moins dangereux que les qu’il a fini en larmes. Le drame d’exorcisme. Dans les années 1970,du meilleur premier
ner les pouvoirs publics dans l’état personnages juifs ne sont pas non milliers d’imbéciles qui les ap- qu’il décrit est terrible mais on ne le livre de William Peter Blatty afilm en 2011.
actuel. Car il est à mon sens diffi- plus épargnés. C’est du carnaval ! plaudissent. Le combat que l’on l’entend pas. Car on est scandalisé connu un véritable succès parce2019
cile de regarder une population en Je ne veux ni pleurnicher, ni faire doit mener doit de se faire contre par des milliers d’autres choses qu’il était sorti à un moment oùPublie Blueberry
face et de lui dire qu’elle est en un manuel d’éducation. Je suis l’imbécillité. Récemment, durant qui sont sûrement de moindre im- l’Amérique ne parvenait pas à seavec Christophe Blain.
réalité responsable de sa haine. un lecteur amoureux de Frédéric le carnaval en Espagne, des gens portance. Cette saturation d’ap- réconcilier avec sa jeunesse. Sa
Dard et de Rabelais, qui prati- ont fait des caricatures de Juifs et pels à agir crée une population fiction sur une famille américaine
On sent de l’indignation courir dépassée par l’explosion de rage de
dans vos lignes. Pourquoi avoir leur petite fille, c’était l’Amérique
choisi la forme du roman et non face à sa jeunesse. Aujourd’hui,
la bande dessinée pour l’exprimer ? c’est la haine collective que je mets
Je ne sais pas si je suis indigné. Je en cause. J’utilise la haine des
ne suis pas un artiste militant dans Juifs, mais je pourrais parler d’ho-FASHION WEEK
le sens où je n’ai jamais l’espoir De Joann Sfar, mophobie, de racisme, de toutes
que mes livres puissent changer le Dargaud, ces haines dont on sent qu’elles ne
155 p., 20 €.monde. En revanche, je trouve seront jamais rassasiées.
bien de mettre mes émotions
réelles dans mes fictions. Dans mon En 2002, vous réécriviez
dessin figure une bonhomie que Le Banquet de Platon.
l’on trouve par exemple dans Le fanatisme que vous évoquez
Le Chat du rabbin. Or, quand je fais dans votre livre n’est rien d’autre
un récit sauvage comme Le Der- qu’un excès d’amour. Est-ce
nier Juif d’Europe, une comédie qui à dire qu’on ne sait plus s’aimer ?
frappe plus fort que d’habitude, il Oui. Nous avons des envies de
défaudrait un dessinateur qui se sen- voration. Pourquoi est-ce que je
te plus à l’aise avec le sang et parle de vampires et de monstres ?
l’horreur que moi pour le repré- Ils ont tous envie de se manger. Si
senter. Suis-je donc en colère ? notre conversation est un
banMes professeurs parlaient plutôt quet, on n’arrive plus à manger
de « permanence tragique » chez ensemble. On n’arrive plus à
parmoi. J’ai une certitude pessimiste tager un repas sans hurlement.
Sans doute avons-nous été,
malgré nous, rendus primitifs par les
réseaux sociaux qui obligent à
radicaliser nos choix et à limiter nosLE DERNIER JUIF La bêtise est un virus contagieux D’EUROPE capacités d’élocutions. C’est pour
De Joann Sfar, cela que je lis ou que j’écris ; cela
Albin Michel, me sauve. Quand je commence un
312 p., 19,90 €.lent dans la rue, on ne s’étonnera veut plus être juif. « Tout ce qui vit a (croisé dans L’Éternel) et sa copine récit, je me pose des questions etALICE DEVELEY
pas. Faut-il donc croire à son roman une passion rageuse pour les Juifs et psy, une punk suicidaire ainsi qu’un j’espère toujours que mes
personOMMENT tout a com- fantastique maintenant que le coro- veut régler un compte avec eux. Moi, certain Donnémoidufric, humoriste nages vont y répondre. Je ne me
mencé ? Joann Sfar n’en navirus a transformé la réalité en j’en ai marre. » donnant dans l’antisémitisme et crois pas plus malin que mes
lecsait rien. François Aber- mauvais film de science-fiction ? faisant des « querelles », sorte de teurs. Je me sens aussi bête que les
Un vampire centenairegel, son personnage François Abergel est un vétérinai- salut nazi inversé. Toute ressem- autres. Je pose des questionsC principal, non plus. re aux envies pendulaires. Concrè- L’auteur est moqueur. Pour se dé- blance avec des personnes existan- bêtes. Mon vieux Juif n’en peut
« Nous sommes entrés dans le Mons- tement ? Il alterne entre le désir barrasser de « son Juif », le vieux tes est… plus de sa vie de Juif et c’est
pourter World sans nous en apercevoir. » « d’en finir » et celui « de tuer ses Abergel doit demander au docteur Comme toujours, Sfar a le rire quoi il décide se faire remettre le
Le Monster World ? C’est cette in- clients ». Même si, dit-il, il le ferait Rigolo Friedmann de lui « remettre contagieux. Il y a de l’autodérision, prépuce. Mais dès qu’on le lui
retrusion du surnaturel dans la vie « par amour »… En parlant d’éros, le prépuce ». Évidemment, une un humour souvent corrosif, mais met, il devient antisémite, puis
réelle. Cette capacité à tout accepter François doit se marier avec Lénin- opération de ce genre n’est pas sans toujours sincère. Son ton impoliti- philosémite. Ce qui est presque
sans rien remettre en question. grad, un « fashionista » travaillant créer des complications. C’est ainsi quement-correct est férocement pire selon moi car je milite pour
« Un post Facebook ou un reportage pour Kim Kestéchian (une riche fate que d’un chapitre à un autre, em- cathartique. À travers cette fable un non-événement religieux,
télé annonçaient que dorénavant que Sfar a délicieusement croquée barqué avec le père et son fils, le carnavalesque, il offre un miroir dé- ethnique et identitaire. À force de
tel truc serait possible, et nous, on dans son album Fashion Week, Dar- lecteur va croiser la route d’êtres formé de notre société et nous mon- porter nos identités comme des
gobait. » Le dessinateur en est per- gaud). Problème, François a d’autres tout aussi complexes : un vampire tre combien la bêtise est le plus dan- drapeaux, cela ne peut que nous
suadé, si demain des zombies déva- choses à gérer. Son père de 70 ans ne centenaire, ex-Juif, nommé Ionas gereux des virus pour l’humanité. ■ mener à la guerre. ■
A
DESSIN EXCLUSIF DE JOANN SFAR POUR LE FIGARO