Figaro Littéraire du 21-11-2019

Figaro Littéraire du 21-11-2019

-

Presse
8 pages
Lire
YouScribe est heureux de vous offrir cette publication

Informations

Publié par
Date de parution 21 novembre 2019
Langue Français
Signaler un problème

jeudi 21 novembre 2019 LE FIGARO - N° 23411 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
MARC LAMBRON MAXIME CHATTAM
CHRONIQUEUR INSPIRÉ ET SI LES INSECTES
DES MYTHOLOGIES ATTAQUAIENT ?
PAGE 7CONTEMPORAINES PAGE 4
George Sand
romancière d’abord
DOSSIER La « Pléiade » publie une sélection de ses romans. L’occasion de réévaluer
une œuvre longtemps cantonnée au genre « champêtre ». PAGES 2 ET 3
La solitude du coureur de fond
PECTATEUR passionné des Jeux comme le feu, qui réchauffe et consume : cantique des cantiques. En lui, la « Petite
olympiques de Rome, aux côtés du « La louve amaigrie tient l’équilibre sur les Voix » souffle les mots pour avancer. Des
cardinal Ottaviani, l’écrivain Jean cinq anneaux olympiques et nous tendons les phrases sorties de Virgile ou de Lucrèce lui Épatant!
Giono, assistant à la victoire de gerçures de nos lèvres vers la promesse de viennent aux lèvres.Sl’Éthiopien Abebe Bikila dans ses mamelles saillantes. » Ses jambes travaillent comme un
mécal’épreuve du marathon, salua la prouesse À l’évidence, Bikila se sent dans la peau du nisme d’horlogerie et son esprit
vagabondu « berger éthiopien arrivé en dansant ». premier coureur de marathon, et plus lar- de. Enfin, pas tout à fait. Tout coureur est
Le 10 septembre 1960, Bikila s’élançait dans gement de tous les coureurs de toutes les aussi un chasseur : à l’affût. Bikila ne quitte
les rues de la capitale italienne. Deux heures courses ; ainsi celle de saint Paul, empressé pas des yeux ses concurrents, et
notamquinze minutes et seize secondes plus tard, d’obtenir la récompense promise par son ment le mystérieux numéro 185, inconnu
précédé d’une incroyable impression Seigneur, comme il le relate dans sa lettre à de lui, et ce dossard lui sert de lièvre.
d’aisance, il franchissait en vainqueur la li- Timothée. Depuis la nuit des temps, courir, Pour composer ce monologue, Sylvain
gne d’arrivée. C’est cette course que le ro- c’est tout simplement vivre. Coher invente une écriture, tantôt vive,
mancier Sylvain Coher relate, mais avec tantôt nourrie d’endomorphine. Son récit
cette caractéristique qu’il se niche dans la est sec comme un muscle tendu, mais s’étire
tête du coureur. comme les avenues pavées de la Ville
éterL’ouvrant, on songe au beau roman de LA CHRONIQUE nelle. On y note quelques baisses de tension
Jean Hatzfeld, Où en est la nuit, déjà hanté sans distinguer si elles tiennent à l’auteur oud’Étienne
par la figure du légendaire champion au coureur. Et puis le rythme reprend, de Montety
éthiopien. Nous voici une nouvelle fois té- scandé par les interventions du speaker ; les
moin de la solitude du coureur de fond au kilomètres passent, l’histoire se déroule
moment du départ : « Je cours simplement Presque flâneur au début, Bikila traverse la dans un temps étrange, à la fois fugitif et
comme d’autres marchent, c’est comme ville de Numa Pompilius et de Jean XXIII ; il la lent. De ce livre émerge la voix sage et
ença. » De l’épreuve qu’il s’apprête à courir visite. Le parcours le mène du Colisée à la via durante d’Abebe Bikila,
Bikila fait une trajectoire symbolique, cel- Appia que les coureurs empruntent nuitam- qui suffit à justifier qu’on
le de sa vie de jeune soldat de l’armée ment, éclairés par des torches tenues par des le remarquât. ■
éthiopienne, en passe de devenir le héros soldats. Spectacle antique s’il en est,
spectade tout un peuple, de tout un continent. cle éternel d’un homme cherchant au fond
VAINCRE À ROMEUn Africain vainqueur à Rome, songe-t- de lui des ressources pour faire un pas de
De Sylvain Coher, il, ce serait la revanche de Jugurtha sur les plus. La dolce vita, ce sera pour plus tard. Latrilogie
Actes Sud, légions romaines, celle de Haïlé Sélassié Il songe à ses parents, à sa jeune femme quivousexplique166 p., 18,50 €.sur les troupes de Mussolini. Rome l’attire dont il parle avec des mots inspirés par le
pourquoi
CI-CONTRE : COSTA/ŠCOSTA/LEEMAGE ; EN HAUT À GAUCHE : LOU BRETON / MPP / BUREAU233 ; EN HAUT À DROITE : ARNAUD MEYER/LEEXTRA VIA LEEMAGE
Éditions Héloïse d’Ormesson
Ajeudi 21 novembre 2019 LE FIGARO
2 LE CONTEXTE
La bibliographie de George Sand (1804-1876) qui comptait
déjà 25 volumes de Correspondance (Classiques Garnier)
et deux volumes d’Œuvres autobiographiques (dans
la « Pléiade » en 1970-1971), s’enrichit de deux nouveaux
volumes dans la « Pléiade » consacrés à ses romans.
À un échantillon de ses œuvres de fiction devrait-on dire,
puisque la dame de Nohant en a publié près de 70 et que L'ÉVÉNEMENT
« seuls » quinze sont ici réunis. C’est toutefois suffisant
pour voir l’étendue de sa palette et sa grande modernité.littéraire
George Sand,
romancière née
DOSSIER Auteur prolifique acclamé de son vivant,
elle fut ensuite cantonnée à ses romans terriens
et à ses amours célèbres. C’était oublier la diversité
et la force de son inspiration.
par Georges Lubin, et qui, par son qu’elle choisit le pseudonyme deCHRISTOPHE MERCIER
ampleur n’a d’égale que celles de George Eliot.
ANS le vénérable Voltaire ou de Proust - a republié De George Sand, même si, au
e« Lagarde et Mi- quelques titres. XX siècle, la plupart de ses
rochard », qui a fait les En 1971, George Sand a fait son mans étaient oubliés, restait une
bons (ou les mauvais) entrée en « Pléiade », mais pas légende : la pionnière du féminis-D jours de plusieurs gé- pour ses romans : pour son Histoire me ; le petit bout de femme qui,
nérations de lycéens, les roman- de ma vie - un monument digne habillée en homme et cigare aux
eciers du XIX siècle auxquels est des Mémoires d’outre-tombe, ou de lèvres, affichait ses amants
célèconsacré le plus grand nombre de Mes mémoires, de Dumas. Depuis, bres (Jules Sandeau, à qui elle
empages sont Balzac, Stendhal, malgré quelques tentatives isolées prunta son pseudonyme, Musset,
Flaubert, avec un accessit à Zola. (dont celle des éditions de l’Auro- Chopin) ; l’écrivain socialiste ; la
Et parmi les écrivains roman- re, dans les années 1990), la masse bonne dame de Nohant qui, dans
tiques, la palme revient à Hugo, énorme et variée de sa grosse sa gentilhommière, recevait ses
suivi de Lamartine et de Musset. soixantaine de romans est restée petits-enfants aussi bien que les
D’Alexandre Dumas : aucun ex- en grande partie inexplorée. plus grands artistes de son temps.
trait. De George Sand : cinq brefs Lorsqu’on visite Nohant - ou sa
extraits, uniquement de ses « ro- minuscule maison de Gargilesse, à
En son temps,mans champêtres, qui continuent de une trentaine de kilomètres, où
charmer le lecteur ». elle se réfugiait avec Alexandreelle fut considérée,
Les deux romanciers qui, avec Manceau, son dernier compa-et à juste titre, comme
Balzac, furent les plus abondants gnon -, on est ému : comme elles
un écrivain majeur, et les plus lus de leur siècle ont ne sont pas encore labellisées
longtemps disparu des radars de « maison d’écrivain », on y sentadmirée des plus
l’université qui, on le sait, fait la encore palpiter une vie, une âme,grands en France
pluie et le beau temps. Ce qui des amitiés. George Sand et ses
n’empêchait pas nombre de titres proches sont d’ailleurs enterrés dite Camille Maupin, l’écrivain de tent des noms de femme : Laura,
de Dumas d’être toujours publiés Pourtant, en son temps, elle fut dans le petit cimetière jouxtant génie qui choque par ses excentri- Isidora, Jeanne, Antonia, Nanon,
dans la collection « Marabout », considérée, et à juste titre, com- l’église voisine de la demeure. cités. À sa mort, Victor Hugo écri- Pauline, Consuelo, tant d’autres -,
aux couvertures dignes de celles me un écrivain majeur (et pas une Dans la salle à manger (équipée vit dans son éloge funèbre lu à elle a traversé près d’un
demi-siède Fayard à 65 centimes qui a vu « écrivaine », ni une « auteure », d’un système de chauffage révolu- l’église de Nohant : « Je pleure une cle, et souvent initié plusieurs
apparaître Fantômas. ni une « autrice », des termes qui tionnaire pour l’époque), la table morte, je salue une immortelle. » courants littéraires. Féministe
Pour George Sand, l’affaire était auraient fait frémir cette fémi- est mise, et on s’attend à voir arri- Dumas père l’appela « Notre-Dame convaincue (Indiana, Lélia), elle
plus compliquée : pas de « Mara- niste convaincue qui avait choisi ver Delacroix, Flaubert, Gautier, de Nohant », et avec Flaubert, son fut aussi une socialiste engagée,
bout » il y a quarante ans, ni de un nom d’homme), admirée des Dumas fils, Balzac ou Chopin, qui vieux complice, son « vieux trou- correspondant avec Eugène Sue,
Livre de poche classique. Deux ti- plus grands en France, mais aussi chaque année, dans la chambre badour », elle échangea plus de et Le Compagnon du tour de France
tres - La Petite Fadette, La Mare au à l’étranger : elle a fasciné Henry qui lui était destinée, faisait trans- 400 lettres. La légende, donc, per- est un grand roman sur le monde
diable - semblaient se maintenir James, qui lui a consacré plusieurs porter son piano depuis Paris. durait, mais, trop souvent, dissi- ouvrier. Elle écrivit
magnifiquedans l’imaginaire collectif, mais articles (« le grand écrivain qui C’est à la suite d’un séjour à mulait l’œuvre romanesque, qu’il ment sur les artistes, et
notamsouvent dans des éditions pour partageait avec Victor Hugo Nohant que Balzac écrivit Béatrix, est impossible de réduire à ses « ro- ment sur la musique (Les Maîtres
enfants, parfois abrégées. Plus la suprématie littéraire en Fran- et il s’inspira largement de Sand mans champêtres ». sonneurs, Consuelo). Elle effleura
tard, Garnier - éditeur de la mo- ce ») et on peut supposer que pour créer le personnage de l’hé- Car, d’Indiana (1832) à Marianne la science-fiction avec Laura :
numentale correspondance établie Mary Ann Evans pensa à elle lors- roïne du livre, Félicité des Touches, (1876) - souvent ses romans por- voyage dans le cristal, et le
fantasDanièle Sallenave : « Elle peut inspirer les nouvelles générations »
fait une forte impression. Au point je me détourne du monde moderne, de musique, de campagne, de fra- sur le passé pour inventer l’avenir.PROPOS RECUEILLIS PAR
que mes parents m’ont emmenée à loin de là, mais nous devons com- ternité avec les paysans. George Sand incarne cette trans-ALICE DEVELEY
adeveley@lefigaro.fr Nohant quand j’avais 13 ou 14 ans prendre de quelles richesses étaient mission. Dans le courant du
ecar je voulais voir les lieux de La porteuses les époques qui nous ont Est-ce un tort que celui d’en faire XIX siècle, ses ennemis ont tenté
Membre de l’Académie française, Mare au diable ! Puis, au lycée, j’ai précédés. J’aime particulièrement un auteur de récits paysans ? de dénigrer sa figure en la
peiDanièle Sallenave est sensible de- eu une professeure de lettres qui Le Meunier d’Angibault. Un livre qui Notre civilisation, urbanisée à gnant comme la « bonne dame de
puis son enfance à la plume et aux vouait une grande admiration à prend acte des grands changements outrance, a perdu la relation que Nohant », une grand-mère enfin
histoires de George Sand. Elle nous George Sand pour son combat du monde rural après la Révolution. les hommes entretenaient avec la assagie après les tourments de la
explique pourquoi les récits de pour la liberté des femmes contre C’est l’histoire d’une femme de nature et le monde paysan. Mais jeunesse. Après l’avoir stigmatisée
l’auteur « visionnaire » éclairent la tyrannie du mariage. Depuis, l’aristocratie, devenue veuve, dont aujourd’hui, les choses changent. comme une mangeuse d’hommes !
notre actualité. Sand a toujours fait partie de ma le mari a dilapidé la fortune et les Nous sommes obligés de le consta- Elle fut une femme libre dans ses
vie et je sens que j’ai encore beau- terres pour mener une vie dissolue. ter : les voies que nous avons prises choix amoureux, dans ses choix
LE FIGARO. - L’entrée des romans coup de choses à apprendre d’elle. Elle veut redonner valeur et sens à sont grosses de catastrophes. Nous politiques. Elle l’a durement payé.
de George Sand dans la « Pléiade » ce patrimoine perdu et finit par devons changer radicalement no- La chiennerie française s’est dé- Associer
est-il une forme de réhabilitation Votre regard n’a-t-il donc épouser un ouvrier socialiste ! Par la tre façon de vivre. Je ne dis pas chaînée. Les frères Goncourt, à sa
une vie de l’auteur ? jamais changé ? suite, j’ai découvert cet immense qu’il faut être écolo pour lire Geor- mort, se sont signalés dans
l’abintellectuelle, Danièle SALLENAVE. - Il faudrait Si. J’ai longtemps pensé que ses ro- roman, Consuelo, puis Histoire de ge Sand ! Mais elle n’est pas du tout jection, écrivant qu’on devrait
donc admettre qu’elle est oubliée ? mans champêtres n’étaient pas la ma vie, que j’ai lu avec un grand une étrangère dans ce monde vers l’autopsier car on trouverait sûre-amicale,
Je ne le pense pas. Et j’espère que face la plus importante de son ravissement. lequel beaucoup de jeunes sont en ment chez elle l’équivalent d’un
amoureuse, non. George Sand a toujours été œuvre. Et il planait sur nous le sou- train de se tourner. Associer une membre phallique !
une vie très présente pour moi. Je la lis et la venir très négatif du régime de Vi- Quelle vision de Sand vie intellectuelle, amicale,
amourelis très souvent. Ses romans mais chy et de son « retour à la terre ». Il gardez -vous aujourd’hui ? reuse, une vie professionnelle et Aurait-elle accepté la féminisation
professionaussi Histoire de ma vie. C’est une faut dépasser cela. Je suis devenue Peut-être parce que j’ai un intérêt une vie de famille, respectueuse du des noms de métier ?
nelle et une bonne nouvelle que la publication extrêmement sensible à ce monde croissant pour ceux d’où je viens, monde naturel, voilà un modèle de Je suis persuadée que pendant
vie de famille, de ce volume de la « Pléiade ». d’avant qu’elle saisit au moment de et les paysages de ma Loire natale, vie qu’elle aurait approuvé. longtemps, elle aurait considéré
Mais j’en voudrais davantage ! sa disparition dans la modernité. je ressens une intimité avec son que le mot écrivain était suffisant.respectueuse
Elle a pour lui ce regard d’ethno- Berry, et sa Vallée noire. Et chaque À vous entendre, George Sand Elle écrit à Flaubert : « Un homme
du monde Quand l’avez-vous lue ? graphe qui s’éveille dans toute l’Eu- fois que je la lis, je découvre une fut visionnaire... et une femme, c’est si bien la même
enaturel, voilà Je l’ai découverte avec ses romans rope du XIX siècle, où il était com- autre facette de ses dons. Elle écrit, Oui, je pense que George Sand fut chose que l’on ne comprend guère
« champêtres » ou « paysans » mun de s’intéresser au folklore, aux elle reçoit à sa table de Nohant, elle visionnaire. Elle a sauté par-des- les tas de distinctions et de raison-un modèle
comme La Petite Fadette, François musiques populaires… Dans Les fait des costumes pour les marion- sus une époque et peut inspirer les nements subtils dont se sont
nourde vie qu’elle le Champi, La Mare au diable. Ma Maîtres sonneurs, par exemple, il y a nettes du petit théâtre de son fils. nouvelles générations. Sa vie de ries les sociétés sur ce chapitre-là .»
aurait grand-mère, qui était institutrice, des développements extrêmement Réveillée tôt le matin, elle a enten- voyages, Paris, son travail de dra- Mais elle aurait sûrement été
senles aimait beaucoup et me les a fait fins sur les types de musique selon du les accords d’une musique, c’est maturge, son intérêt pour la musi- sible à un argument : la visibilitéapprouvé» lire très tôt. Cela me paraissait as- les régions, les vallées et les monta- Franz Liszt au piano, tandis que que classique et baroque, sa pas- des femmes. Si l’on ne féminise pas
DANIÈLE SALLENAVE sez éloigné de ce qui m’entourait, gnes. Avec le temps, je m’intéresse Marie d’Agoult se promène dans le sion pour le monde paysan… Tout les noms de métiers, de profession,
même si à l’époque je vivais dans de plus en plus à ce qui relève de la jardin… C’est une vie de datcha à la cela nous parle. Nous avons besoin on occulte leur présence croissante
un village, et pourtant ils m’ont tradition. Cela ne veut pas dire que russe. Avec son mélange d’amitié, d’une mémoire longue, d’un appui dans la vie sociale, publique. ■
ALE FIGARO jeudi 21 novembre 2019
3
ADMIRÉE ÉGALEMENT PAR DOSTOÏEVSKI
Passionné et grand connaisseur de Sand, que l’écrivain a eu une influence majeure George Sand
Daniel Arsand (voir ci-dessous) sur la pensée russe pendant la première par Nadar, en 1864.
enous dit que « Dostoïevski avait longuement moitié du XIX siècle. Il a également précisé NADAR/
RUE DES ARCHIVES/RDA rendu hommage à George Sand, que le roman de Sand, Spiridion,
dans son Journal d’un écrivain, au lendemain a été matriciel à l’élaboration des Frères L'ÉVÉNEMENTde sa mort. Il y a expliqué pourquoi elle a été Karamazov. Il avait même eu comme projet
l’auteur le plus lu en Russie, en rappelant de le traduire en russe. » littéraire
tique avec Les Dames vertes. Elle et qui, fabriquées par son fils
MauLui est un grand roman autobio- rice, sont l’un des clous de la vi- Avec les Dumas, père et fils, une grande amitié
graphique sur la passion vécue site de sa maison.
avec Chopin. Jean Zyz- Lorsqu’elle fait le
ka est un roman histo- portrait de héros mas- fils, de vingt ans son cadet. cuniaires, de remerciements, deTHIERRY CLERMONT
ROMANS - tclermont@lefigro.frrique. Elle inventa le culins, elle se montre N’avait-il pas parlé de « courants confidences et d’inquiétudes,
misTOME 1 roman régionaliste, une subtile psycholo- de cœur », à leurs propos ? La let- sives parsemées de relations de
De George Sand, « ethnographique », gue : Horace, histoire A POSTÉRITÉ nous en- tre qu’elle lui adresse le 21 janvier voyage, de considérations sur la
édition publiée
comme le dit l’éditeur d’un jeune héros arri- viera l’honneur et la 1867 donne une bonne idée de la critique. sous la direction
de la « Pléiade », et viste typique de la gé- joie que nous avons eus tonalité de leur relation quasi filia- Cette complicité, sans égale«de José-Luis Diaz,
sans la mièvrerie dont nération de 1830, est de vivre dans le même le, en nous faisant découvrir leur dans l’histoire littéraire, était néeBibliothèque CORRESPONDANCE
elle trop souvent une grande réussite. Ltemps que cette femme intimité, où pudeur bienveillante au début des années 1850, quand lede la Pléiade, D’Alexandre Dumas
taxée : il ne s’agit pas Et puis il y a ses ro- illustre, de l’avoir connue vivante, et purs sentiments se mêlent : « Eh jeune Dumas découvre fortuite-1 936 p., 67 € père et fils
de romans pour en- mans hautement ro- de l’avoir entendue, de l’avoir bien, cher fils, comment êtes-vous ment, au fin fond de la Silésie, lajusqu’au 31 mars. et de George Sand,
fants. La Mare au dia- manesques, dans les- contemplée, de l’avoir aimée et arrivé à Paris, par ce temps de fri- longue correspondance amou-Phébus,
ble, qui semble fait quels elle se laisse aller 736 p., 33 €. d’avoir été aimés d’elle. » mas qui vous a surpris le jour du dé- reuse échangée entre Sand et
avec trois bouts de fi- à son penchant pour C’est ce qu’écrivit Alexandre part ? Avez-vous eu froid dans l’af- Frédéric Chopin, une quinzaine
celle, reste un modèle les intrigues compli- Dumas fils à l’occasion de la dispa- freuse diligence ? Vous êtes-vous d’années plus tôt, et le fait savoir à
de sobriété et d’émo- quées à plaisir (Flama- rition de George Sand, celle qu’il embêté ? Je vous ai fait faire là une sa future mère d’adoption, avant
tion, et on est toujours rande, la facétieuse appelait « chère maman » ou vraie corvée et je me le reprochais de la lui remettre.
frappé par la simplicité Famille de Germandre, « mon illustre maman ». George en voyant tomber la neige. » Comme quoi, la vie est parfois
et la limpidité de sa Mauprat, qui est pres- Sand, qui considérait l’auteur de Quatre ans plus tard, Dumas un roman. Et que toute
corresponlangue (aussi naturelle que un roman go- La Dame aux camélias comme son père meurt. Sand lui rend un gé- dance bien inspirée peut se lire
que celle de la comtes- thique) pour le pur « cher enfant », son « fils excellent néreux hommage dans la Revue comme un roman. C’est le cas de
se de Ségur), et par la goût du récit, de la et vrai fils ». Une oraison funèbre des deux mondes, en déclarant : «Il celle-ci, passionnante par sa
sinconnaissance qu’elle création d’un monde - qu’il ne put prononcer lors des ob- était le génie de la vie. » Conseils, gularité et sa profondeur, que nous
avait de son territoire, imaginaire. sèques à Nohant, Victor Hugo recommandations, impressions de propose aujourd’hui Claude
ce pays du Berry (« la Certes, quand elle l’ayant devancé par le prestige et lecture marquent ces centaines de Schopp, infatigable spécialiste des
lionne du Berry », ROMANS - philosophe, elle est la gloire, et qui se termine par : lettres, entrecoupées de commen- Dumas, offrant par la même
occaaurait dit Balzac) à qui TOME 2 parfois bavarde et las- «Nous parlerons éternellement taires sur les désagréments de sion un regard neuf et juste sur
De George Sand, elle a donné à jamais sante (Mademoiselle La d’elle. » Mots que n’ont pu enten- santé ou les embêtements pé- l’auteur de Lélia. ■
Bibliothèque une place dans l’his- Quintinie, Monsieur dre Flaubert, Ernest Renan,
l’édide la Pléiade, toire littéraire. Sylvestre), mais ça lui teur Calmann Lévy, venus lui
ren1 520 p., 63 €, Mais la grande arrive rarement : chez dre un dernier hommage en terre
jusqu’au 31 mars.voyageuse qu’elle était elle, l’imagination, le berrichonne.
connaissait bien nom- naturel de la narration,
Une relation quasi filialebre de régions françai- emportent tout.
ses, elle a évoqué Sand reprend inlas- Inédite dans sa forme, cette
corl’Auvergne (Jean de la sablement le thème respondance entre trois fortesBioRoche, La Ville noire) des amours contrariées têtes de leur siècle nous confirme
aussi bien que le Midi qui, après moult péri- le lien indéfectible qui a uni pen-EXPRESS
(Tamaris), les Arden- péties, se terminent dant une vingtaine d’années
1804nes (Malgré tout) ou le généralement bien, George Sand au dramaturge
Naissance d’Aurore pays basque (Ma sœur dans une unité fami- Alexandre Dumas fils, dont le père
Dupin, future George Jeanne). liale harmonieusement entretenait des relations
compleSand, à Paris.Ses romans consa- reconstituée. Il lui ar- xes avec celle qu’il appelait « Notre
1831crés au théâtre (Les rive cependant d’être Dame de Nohant ». Dans ses
Début de sa liaison Beaux Messieurs de Bois-Doré, très noire : Césarine Dietrich, ro- Mémoires, Alexandre Dumas père
orageuse avec Alfred l’histoire d’une troupe de bala- man parisien, est le portrait d’une lui a consacré un chapitre
louande Musset. dins sous Louis XIII, n’est pas in- femme monstre, et André l’histoi- geur, tout à l’opposé des vacheries
Lui succédera digne du Capitaine Fracasse, et re d’un jeune homme faible écrasé lâchées par un Baudelaire ou un
Frédéric Chopin.l’admirable Homme de neige, re- par son père. Nietzsche qui l’avait traitée de
1832présentation théâtrale, au mo- Elle est une romancière née : on « terrible vache à écrire ».
Publie Indiana.ment de Noël, dans les neiges de peut dire qu’elle est quasiment L’intérêt cardinal de ce volume,
1843Dalécarlie, est un roman littéra- morte la plume à la main. Quinze enrichi d’annexes et de
commenPublie Consuelo. Alexandre Dumas père (à gauche) et son fils entretenaient des relations lement magique) sont parmi les jours après la publication de taires, ce sont bien sûr les
échan1846 complexes avec « Notre Dame de Nohant ». plus justes écrits sur le sujet. Un Marianne, trois mois avant sa ges nourris entre Sand et Dumas
La Mare au diable, sujet qu’elle connaissait bien mort, elle entamait la rédaction
suivi de François puisque elle-même était l’auteur d’Albine Fiori (Éd. du Lérot) dont,
le Champi, de nombreuses pièces, dont cer- pour la première fois, l’héroïne
et de La Petite taines destinées au petit théâtre était une danseuse.
Fadette (1849).qu’elle avait fait installer à No- Souhaitons que la « Pléiade »
1851hant, et qui étaient jouées par des poursuive son effort, et, dans une
Début de son amitié amis et pour des amis, - sans prochaine livraison, donne encore
filiale avec Alexandre compter son « théâtre de ma- une quinzaine de romans sur
lesDumas fils. rionnettes », ces marionnettes quels rêver. ■
1855
Histoire de ma vie
(autobiographie).
1858 Et si les mythes grecsetromains
Les Beaux Messieurs « Un auteur multiple
de Bois-Doré
(roman historique). pouvaient nous aideràmieux
1876mais avec génie »
Meurt à Nohant.
Alexandre Dumas fils, comprendrenotre époque?en ce monde. Voici Sand dont la
PAR DANIEL ARSAND* Ernest Renan correspondance est une des plus
et Gustave Flaubert prodigieuses de l’histoire de la
littéassistent AND, une et cent, multiple rature. Sans cesse affirmant un
beà ses obsèques.comme beaucoup, mais, soin vital d’indépendance.
elle, avec génie. Sand qui Voici Sand qui a la foi et exècre
eut les mots pour se dire, tout fanatisme. Et Sand qui ne re-Spour scruter son siècle et nonce jamais à dire que tout être a
celui qui l’a précédé. Sand à la fois des droits et des devoirs à
respecedu XIX , sans âge et d’aujourd’hui. ter. Voici Sand s’insurgeant contre
Résumer une œuvre si vaste ? tout appel à la haine et au massacre.
Impossible ! Alors recensons au
mieux des titres et des pensées où
À près de 70 ans, s’impose une voix qui nous parvient
toujours. elle interpelle
Voici Sand et Histoire de ma vie, son temps et se fait
son autobiographie qui demande au
prophétiquepassé de quelle argile et peut-être
de quel marbre elle est faite,
démontrant qu’hier et maintenant fa- Et voici Sand enfin que notre
çonnent chacun. Et voici Sand qui époque qualifierait d’écologiste. À
plonge sa plume au cœur de deux près de 70 ans, elle interpelle son
continents que notre temps explo- temps et se fait prophétique : « Si on
re : les relations mère/fille, le dé- n’y prend pas garde, l’arbre
dispasespoir chez les adolescents. raîtra et la fin de la planète viendra
Voici Sand romancière, voici par desséchement… Je sais bien que
Mauprat, son chef-d’œuvre, et beaucoup disent : “Après nous la fin
Sand mêlant les genres. Roman go- du monde !”… c’est le plus funeste
thique, d’amour, de formation, ro- blasphème que l’homme puisse
proman où une femme convertit une férer. C’est la formule de sa
démisbrute en être parfaitement humain. sion d’homme, car c’est la rupture du
Culture et éducation doivent être au lien qui unit les générations et qui les
centre de toute société. Et voici La rend solidaires les unes des autres. »
Petite Fadette où bien avant Sand n’est-elle pas là, tout près, à
Beauvoir l’héroïne prend conscien- vous parler encore et encore ? ■
ce de ce qu’est devenir une femme *Écrivain.
BRIDGEMAN IMAGES/RDA/BRIDGEMAN IMAGES
Ajeudi 21 novembre 2019 LE FIGARO
4 EN TOUTES partir du 3 janvier prochain. Le roman, Les confessions de Paul Auster
dont le titre est emprunté au jeune À près de 73 ans, Paul Auster se livre à traversconfidences
Franz Kafka (« Un livre doit être la ha- une longue conversation, échangée entre 2011
che qui brise la mer gelée en nous ») et 2013, avec l’universitaire Inge Birgitte
SieguL’amour selon Erik Orsenna nous conte l’histoire d’un amour fou, mfeldt, qui dirige le Centre Paul Auster de
Co« Après L’Exposition coloniale, après Long- retrouvé par la grâce des voyages au penhague. Il revient sur ses principaux romans,
temps, l’heure était revenue pour moi de long cours, jusqu’au Grand Nord, notamment l’autobiographique Invention de la
m’embarquer pour la seule exploration qui « dans la patrie des vieux chercheurs solitude, la Trilogie new-yorkaise, Moon Palace
vaille : aimer. » Ainsi l’académicien Erik Orsenna d’or et des trésors perdus, refuge des et Brooklyn Follies, sans oublier son film Smoke,CRITIQUE présente-t-il son prochain ouvrage, Briser en loutres de mer, des libraires slavophiles et sa vie familiale. Une vie dans les mots paraîtra
nous la mer gelée (Gallimard), que l’on pourra lire à et des isbas oubliées ». le 8 janvier, chez Actes Sud.littéraire
À la recherche du dragon perduCENT MILLIONS
D’ANNÉES
ET UN JOUR JEAN-BAPTISTE ANDREA Un paléontologue met en danger son expédition pour réaliser un rêve d’enfant.De Jean-Baptiste
Andrea,
L’Iconoclaste, qu’il surnomme le « Comman- os d’apatosaure ou de brontosaure, Un ancien séminariste ventriloque, montre l’inquiétude des hommes,BRUNO CORTY
309 p., 18 €. bcorty@lefigaro.fr dant ». Comme dans le roman Stan se lance à la recherche d’une un guide qui parle la langue oubliée même les plus endurcis, la folie qui
d’Adeline Dieudonné, Une histoire créature prise dans les glaces depuis des montagnes. » Comme dans Pre- guette. Stan veut aller au bout de
EUX ANS après Ma vraie, c’est le genre d’homme à la nuit des temps. Un os et une loca- mier de cordée de Frison-Roche ou son rêve. Pour qui ? Pour lui, le
garreine, le scénariste et frapper femme et enfant pour les lisation : « Trois pics, adossés à l’Ita- encore La Neige en deuil de Troyat, çon solitaire, « aphone depuis
l’enréalisateur Jean- éduquer. La mère de Stan, une très lie. Sentinelles veillant sur le glacier, le combat avec la montagne est fance » ? Pour sa mère regrettée ?
Baptiste Andrea, né belle Espagnole, va d’ailleurs s’ef- drapées de lignes roses sur fond gris, âpre. Andrea nous offre de belles Pour convaincre son père qu’ilD à Saint-Germain- facer très vite du paysage. L’en- entre Mercantour et Argentera. » La pages sur ce sujet. « Blanc dehors. n’est pas une « femmelette » ?
en-Laye en 1971, publie Cent mil- fance de Stan n’est pas le cœur du montagne ne leur accordera que Le phénomène tant redouté des alpi- Jean-Baptiste Andrea franchit
lions d’années et un jour. Un roman livre mais d’incessants va-et- quelques semaines pour trouver le nistes, le monde soufflé. Le paysage le cap du second roman, le plus
qui n’a rien à voir avec l’histoire du vient dans ce passé-qui-ne-pas- trésor. Après il faudra partir. emporté par le vent. Plus d’ombre, périlleux, avec une facilité
décongamin qui s’ennuyait auprès de pa- se-pas expliquent le présent, et plus de relief, plus de haut ni de bas. certante. Homme d’images et
Une curieuse équiperents peu aimants et tenait une pom- sont indispensables pour com- Juste l’infini, l’égalité blanche dans poète, il nous transporte sur sa
pe à essence au pied d’une montagne prendre le narrateur. Pour cette aventure à risques, Stan toutes les directions, la nausée qui montagne et nous fait vivre une
provençale. Quoique… Nous sommes en 1954, dans un s’est entouré d’une curieuse équi- vous allonge par terre, les mains qui aventure aussi magique que
Stan, le paléontologue quinqua- village à mi-chemin entre la France pe. Umberto, Peter et Gio : « Un brassent l’air pour remonter à la cruelle. On attend la suite avec
génaire, a aussi un père détestable et l’Italie. Suite à la découverte d’un géant athée amoureux d’une déesse. surface, à la surface de quoi ? » Il impatience. ■
Sculpteur de mythologies
ture froide, glaciale, comme bleu-MARC LAMBRON Politique, tée, qui décrit un monde d’actes
dans un pur présent » et « l’empri-musique, mode, peinture… se sur les âmes d’un monde
d’accessoires ». Chez Modiano, il sa-Tout passionne l’écrivain, lue « l’imagier des photographies
floutées, l’archiviste des brumes ».chroniqueur de son temps. La définition qu’il donne de Tom
Wolfe pourrait s’appliquer à
Lambron lui-même : « sculpteur
de mythologies ». Les formules
CHRISTIAN AUTHIER fusent. Les punks ? « Avec eux,
Chuck Berry rencontre AntoninCARNET DE BAL (4)
ANS L’ŒUVRE Artaud. » Chirac ? « Un humanisteDe Marc Lambron,
de Marc Lam- carnassier. » Macron ? « Puck deGrasset, « bron, la série la technostructure, Bonaparte353 p., 24 €.
des Carnet de ayant lu Marcel Gauchet. » Wa-D bal, initiée en rhol ? « Un Christ du nihilisme
1992 et dont le quatrième volume moderne. »
vient de paraître, occupe une place Des écrits plus intimes
parsèà part. On y retrouve des chroni- ment ce livre plein d’intelligence
ques, des portraits, des rencontres et de style à l’image de l’étonnant
Carnet de bal (4) épingle des scènes oubliées comme ce concert de Sinatra à la Maison-Blanche, en avril 1973, recouvrant les passions et les cu- texte qui clôt le volume sur un
devant le président Nixon et le président du Conseil italien, Giulio Andreotti. RUE DES ARCHIVES/BCAriosités sans frontières de l’écri- ami de jeunesse devenu
meurvain. Politique, littérature, musi- trier, de l’évocation de Frigide
que, peinture, photographie, jours l’Histoire comme clé de per- concert de Sinatra à la Maison- enfant du jazz. Un enfant à la mé- Barjot ou des souvenirs des nuits
mode : rien n’échappe aux radars ception immédiate ». Qu’on en Blanche en avril 1973 devant le moire longue qui se souvient que du Palace. Léger, profond,
fulguhypersensibles de l’académicien. juge. Bob Dylan, « Fernando Pes- président Nixon et le président du Duke Ellington apparaît dans rant, impressionniste : le regard
Sous sa plume, Johnny, de Gaulle, soa du rock », « fait le pont dans ses Conseil italien Giulio Andreotti – Autopsie d’un meurtre. Qui de l’écrivain varie les approches,
Picasso, Lagerfeld et même Venise chansons entre les pèlerins du May- rencontre « entre trois mafieux de d’autre que lui a vu Countdown de mais vise toujours en plein centre.
prennent des éclairages inattendus flower et Frank Sinatra, entre Billy classe internationale ». Un autre Robert Altman ? « À la fois auteur et héros, cet
ercar Lambron pratique avec éclat the Kid et Lou Reed » tandis que concert, celui de Miles Davis à rant perpétuel persiste à croire que
« Beaux chants »« le dialogue des époques ». Il mêle D’Annunzio a pavé « la voie au Ne- Madrid en 1983, réveille des sou- les beaux chants font reculer la
l’air du temps à une érudition très verland de Michael Jackson ». venirs personnels. On connaissait Évidemment, la littérature n’est nuit », écrit Lambron à propos de
ancienne. À la manière de son ami Carnet de bal (4) épingle des l’auteur de L’Œil du silence enfant pas négligée. Bret Easton Ellis est Dylan, à moins qu’il ne livre là sa
Daniel Rondeau, il « incorpore tou- scènes oubliées comme ce du rock, on le découvre en subtil parfaitement résumé : « une écri- propre méthode. ■
Marcher avec ses souvenirs
PIERRE LE-TAN Le peintre et écrivain évoque avec mélancolie les rues du Paris de sa jeunesse. Un bijou littéraire.
il travaillait encore à ce Paris de une évocation insouciante et facé- blancs sont devenus rares et fins Chaque chapitre est aussi une his-MOHAMMED AÏSSAOUI
maissaoui@lefigaro.fr ma jeunesse. Il en avait publié une tieuse qui mélangeait souvenirs vé- comme ceux d’un enfant et, même toire, une manière de raconter
PARIS version voilà plus de trente an- ridiques et anecdotes inventées ». si je me sens le même que celui que des anecdotes ou des rencontres
DE MA JEUNESSEIERRE LE-TAN est mort à nées. Dans cette édition augmen- Mais le temps a passé, explique-t- j’étais à 14 ans, farceur, mais aussi de hasard : Marcel Dialo,
l’interDe Pierre Le-Tan, Paris le mardi 17 septembre tée et enrichie, il écrit que « Ce il, « mes paupières recouvrent peu ignorant, timide et désarmé face prète du marquis de La Chesnaye
Stock,P 2019. Quelques mois avant, Paris de ma jeunesse de 1988 était à peu mes yeux, mes cheveux aux fardeaux quotidiens, je ne peux dans La Règle du jeu, dans une
164 p., 20 €.
que constater que la jeunesse m’a crêperie du boulevard Delessert ;
quitté ». Bref, il était mûr pour re- l’immeuble de la rue de l’Alboni
prendre ce Paris de ma jeunesse. où fut tourné « le lamentable »
Le-Tan écrit et dessine comme il Dernier Tango à Paris ; place
Venest : un être délicieusement élé- dôme, où il rencontra l’héritière
gant, humble et doté d’un talent de la fortune Woolworth, Barbara
exceptionnel. Hutton (il en fait le portrait) :
« Elle eut l’indulgence, dans les
Comme un Sempé dernières années de sa vie, de
s’ocLe peintre et écrivain nous convie cuper un peu de moi, et je lui dois
à ses promenades dans un Paris qui quelques semaines que je
n’oublien’existe plus. Est-ce une ville per- rai jamais. »
due revisitée en rêve. Le-Tan est le Paris de ma jeunesse est préfacé
merveilleux guide d’une balade par son ami de plus de quarante
avec ses souvenirs. Il nous offre un ans : Patrick Modiano. L’auteur
bijou littéraire. de Dora Bruder évoque une «
luLes chapitres sont coiffés d’un mière voilée » et convoque
Verlaititre de rue, de place ou de lieu : ne et le dernier vers de Mon rêve
place Breteuil, rue du Mail, ave- familier : « l’inflexion des voix
nue de Versailles, square Louvois, chères qui se sont tues ».
Modiales quais de Seine, rue Vaneau… no : « Dans ce Paris désert, une
Chaque chapitre s’ouvre avec un silhouette se découpe quelquefois,
dessin. On reconnaît l’artiste à ses et vous, qui errez depuis des heures
traits hachurés – mais définir son à travers cette ville abandonnée,
art ainsi est réducteur. Comme un vous sentez la pression légère
Sempé, c’est l’atmosphère et les d’une main sur votre épaule. »
sentiments qui se dégagent de ses C’est peut-être un rêve, ou la
tableaux qui le rendent unique. main amie de Pierre Le-Tan. ■
A
J.-C. MARMARA/LE FIGAROLE FIGARO jeudi 21 novembre 2019
5Les chiens de McGuinness7 500 €, a été décerné par nouveau roman, le 2 janvier, des principaux organes de la
colXavier Darcos à notre confrère Histoire d’amour. Son éditeur, Le laboration, la nouvelle Le Faux Présenté par son éditeur commeÇÀ Guillaume de Dieuleveult pour Seuil, nous le présente comme Belge de Drieu la Rochelle, inédi- « le roman du harcèlement »,
son livre Un paquebot pour Oran « un tumulte de vie, de senti- te en volume, sera publiée le dans la lignée des Cent Derniers
paru à la Librairie Vuibert. ments, de passions », à travers 14 janvier chez Pierre-Guillaume Jours, le prochain livre de Patrick&LÀ
une multitude de destins plus ou de Roux. Elle annonce l’épilogue McGuinness est une sorte de
Guillaume de Dieuleveult, Les amours moins tragiques. de son célèbre roman Gilles. Pa- polar mettant en scène un
Prix Roger Bécriaux de Stéphane Audeguy rallèlement, Bartillat rééditera, le étrange professeur à la retraite,
Le prix Roger Bécriaux de l’Aca- Drieu la Rochelle inéditRemarqué pour son Histoire du 2 janvier, sa passionnante cor- accusé de tous les maux. Jetez- CRITIQUEdémie des sciences et lettres de lion Personne, paru en 2016, Parue en 1939 dans l’hebdoma- respondance avec Victoria moi aux chiens paraîtra chez
Montpellier, d’un montant de Stéphane Audeguy publiera un daire Gringoire, qui deviendra un Ocampo. Grasset, le 15 janvier. littéraire
ET AUSSIPour son roman,
Nina Allan emprunte
beaucoup au genre Morte saisonL’étrange histoire du merveilleux
scientifique. Sorti en 2016 en
GrandeBretagne, Automne est le premier
volet d’une tétralogie centrée sur
les saisons. de Julie Rouane
Dans ce premier volume, l’auteur
écossais raconte le moment
du Brexit à travers l’histoire
d’un très vieil homme, Daniel
Gluck, dont la vie s’écoule
entre de longues périodes
d’assoupissement, des rêves
étranges et les visites d’Elizabeth,
une jeune femme qui vient lui
parler et lui faire la lecture. Enfant
livrée à elle-même, Elizabeth
passait beaucoup d’heures
chez ce voisin fascinant qui l’initia,
comme une adulte, à la littérature
et aux autres arts. Le temps
éclaté, entre passé et présent,
la société anglaise partagée,
entre pro et anti-Brexit : le roman
d’Ali Smith, comme un film NINA ALLAN L’auteure anglaise imagine le retour d’une adolescente disparue
de Tarkovski, est parsemé
d’images fulgurantes, sublimes, depuis vingt ans. Un roman brillant empreint de philosophie et de science-fiction.
grotesques, poignantes. Automne
est une symphonie de souvenirs
mécanique avec La Fracture. Un li- devient l’un de ces terribles cold de sa sœur est une manière de jus- et de moments présents mêlés, ALICE DEVELEY
adeveley@lefigaro.fr vre hybride à la confluence du récit cases qui déchirent une famille tifier son impossible bonheur. un de ces livres rares, ne
LA FRACTUREd’horreur et du thriller, du conte pour toujours. « N’était-il pas vrai qu’elle s’était, ressemblant à aucun autre,
De Nina Allan, MAGINEZ qu’un de vos philosophique et fantasmagorique. Le titre, Fracture, n’est pas choi- à cause de son destin, refusé le droit inoubliable.
traduit de l’anglais proches soit mort. Vous êtes si au hasard. Quand vingt ans plus à la vie qu’elle aurait pu vivre en BRUNO CORTY
par Bernard Sigaud, Perturbant allé à l’enterrement, vous tard, l’auteur fait réapparaître d’autres circonstances ? »« Tristram, avez lu les cartes de visite, Juillet 1994, Lymm, près de Man- l’ado, c’est pour mieux décrire les La fracture est d’ordre spirituel,
403 p., 23,90 €.I répondu aux lettres de chester. Cet été-là, les parents de fissures que la perte d’un être cher mais surtout spatio-temporelle. La
condoléances, dit merci pour les Julie, 17 ans, et Selena, 14 ans, sont a créées. Ainsi aux « Pourquoi question n’est pas tant : qu’est-il
fleurs. […] Vingt ans plus tard, vous au bord de la rupture. Les sœurs, maintenant ? », « Qu’est-ce qu’il arrivé à Julie mais, plutôt, où
estdécrochez le téléphone et soudain qui s’étaient perdues de vue, de- s’est passé ? », Nina Allan préfère elle partie ? Sans trop en révéler,
quelqu’un vous dit que tout ça, viennent « collées comme deux répondre par le silence d’une cen- on dira qu’Allan emprunte
beauc’était un canular. » Hormis l’en- sangsues ». Pourtant, Julie finit taine de pages. Avec elles, le passé coup au genre du merveilleux
terrement – et peut-être les fleurs - elle aussi par s’éloigner. Selena se devient le présent. À coups de scientifique, qui rationalise le
surce que Selena nous demande retrouve alors comme un astéroï- flashs, d’articles de presse et de naturel par la technique. Amateurs
d’imaginer lui est vraiment arrivé. de, gravitant dans un espace que lettres, le lecteur observe les diffé- de H.G. Wells, Star Trek ou encore
Enfin, on écrit « vraiment », mais il chacun occupe en s’évitant. Quel- rentes étapes d’un deuil. Pour la Alien, ce roman est fait pour vous.
s’agit bien ici d’un roman. Dans son que chose s’est brisé et la dispari- mère, Julie est morte ; pour le père, Ici, la fiction donne un sens à la
dernier livre, Nina Allan met une tion de Julie va rompre cet équili- la désespérance prend la forme de réalité. « C’est quoi la vérité ? Des
fois de plus notre esprit de logique à bre instable. Ce samedi 16, elle ne croyances. Peu importe la vérité croyances qui sont vraies pour une
l’épreuve. Si elle avait fait montre rentre pas à la maison. A-t-elle été ou comme l’écrivait Lewis Carroll : personne et qui sont des mensonges AUTOMNE
de ses talents de mécanicienne enlevée ? A-t-elle fugué ? S’il y a « Si le monde n’a absolument aucun flagrants pour une autre. » Tous les D’Ali Smith, traduit de l’anglais
dans Complications et Stardust, en bien une enquête, des arrestations, sens, qui nous empêche d’en créer doutes sont permis. Allan éclate par Lætitia Devaux,
démontant la réalité pour mieux la le drainage des eaux du lac, force un ? » Pour Selena enfin, devenue notre foi de lecteur. C’est pertur- Grasset,
reboulonner, elle réitère son génie est de constater que l’affaire Julie employée d’une bijouterie, la perte bant et brillant. ■ 239 p., 19 €.
présente
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
PRIXGONCOURT
Ces auteurs restés dans DESLYCÉENS2019
ORGANISÉPARLAFNACl’ombre toute leur vie
ETLEMINISTÈREDE L’ÉDUCATIONNATIONALEETDELAJEUNESSE
L Y A un Kafka. Pas de geaient leur but profond. Tous ces
chance : il se prénomme gens s’acharnaient sur le clavier
Hans. Son homonyme des Brother AX 15, des Hermes KARINETUIL
Franz lui a volé la vedette. Rocket, des IBM Selectric II. LeurI Cette encyclopédie réper- nom ne dit rien à personne. Es- LESCHOSES
torie cinquante-deux écrivains sayez donc de dénicher un titre de
oubliés. Les raisons sont multi- Belmont Rossiter qui avait provo- HUMAINES
ples. Folie, paresse, absence de qué Dickens en duel.
talent, ces motifs sont rarement Vas von de Bont disparut sur son
mis en avant par ces dangereux bateau muni de sa machine
Regraphomanes. Ils accusent plutôt mington n° 1. L’échec a son
charl’aveuglement des éditeurs, la me. C. D. Rose aligne ces
biogranullité de l’époque. D’eux, on ne phies avec malice et tendresse, ce Ont-ils
sait pas grand-chose. Ernst Bell- qui n’empêche pas le ton d’être«
existé pour mer mangeait les feuillets qu’il d’un sérieux imperturbable.
venait de remplir, manie qui em- Ont-ils existé pour de bon ? Çade bon ?
pêche effectivement de passer la serait déjà fabuleux. Est-ce qu’ilÇa serait déjà
postérité. a tout inventé ? Ça serait encore
fabuleux. Elise La Rue, qui aurait inspiré le mieux. Le rabat du livre assure
personnage de Molly Bloom, qu’il aurait signé un roman, QuiEst-ce qu’il a
n’arriva pas à faire jouer sa pièce est qui quand tout le monde esttout inventé ?
de cinq heures, Le cœur est un quelqu’un d’autre ?. C’est tordant.
Ça serait vagabond en automne, qu’elle Le génie vit caché. Rendez-nous
considérait comme son chef- les poèmes d’Otha Orkkut. Oùencore
d’œuvre. Molly Stock ne trouva sont passés les 1917 cahiers demieux
jamais l’endroit idéal pour écri- » Chad Sheehan ? Ils sont vides.
ÉLU PARUNJURYre. Cela occasionna beaucoup de Ouf, l’honneur est sauf.
déménagements. DE 2000 LYCÉENS
Aurelio Quattrochi fut l’auteur le plus lent du
monde. En 1973, il pondit un seul mot, qu’il ENCYCLOPÉDIE DES ÉCRIVAINS RATÉS :
Enaccordavecl’AcadémieGoncourtetd’aprèssasélection,laFnacetleministèredel’Éducationnationaleetdes’empressa d’effacer en 1974. LES CINQUANTE-DEUX
laJeunesseorganisentdepuis1988lePrixGoncourtdeslycéensetpermettentà2000lycéensd’élireleurlauréat.Maxwell Loeb fut un peu le Zelig de la Beat Genera- PLUS GRANDS GÉNIES DE LA LITTÉRATURE
tion. On le voit sur toutes les photos. Il avait la ré- DONT VOUS N’AVEZ JAMAIS ENTENDU PARLER
putation de taper plus vite que Kerouac. De C. D. Rose, préface d’Andrew Gallix,
D’autres cherchaient l’inspiration en voya- traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin littéraire
geant. Ils voyageaient tellement qu’ils en négli- et Paul Gagné, Seuil, 224 p., 16 €.
©FrancescaMantovani-éditionsGallimard
IIIEVGENIY/STOCK.ADOBE.COM
©J.F.PAGAGRASSET
Ajeudi 21 novembre 2019 LE FIGARO
6
Valentine Goldszal, prix Hennessy 2019ON EN
Passion sous la présidence de Bruno variété de ses approches : en- Elle, la jeune journaliste a reçuparle Après avoir quitté Cognac pour Corty, a couronné la journaliste quête sur la narrative non-fic- samedi 16 novembre aux Chais
Paris au début des années 2000, Clémentine Goldszal, déjà finalis- tion, reportage à Oxford, Missis- Monnet, des mains de Maurice
le Prix Hennessy du journalisme te l’an dernier, pour la façon dont sippi dans la librairie Square Hennessy, une carafe Paradis
POUR SON RETOUR DANS SON FIEF littéraire est revenu cette année elle a transmis sa passion pour la Books, interview de Gay Talese, gravée à son nom et un chèque
DE COGNAC, LE PRIX HENNESSY sur ses terres. Décerné dans le littérature dans des articles pa- l’un des pères du Nouveau Jour- de 7 000 euros. Elle succède, au
DU JOURNALISME LITTÉRAIRE 2019 HISTOIRE cadre du festival des Littéra- rus notamment dans Vanity Fair nalisme… En charge cette année palmarès, à Thierry ClermontA COURONNÉ LA JOURNALISTE
tures européennes, le prix, placéDE « ELLE » ET « VANITY FAIR ». et Elle. Le jury a été sensible à la du Grand prix des lectrices de (Figaro littéraire). F. L.littéraire
L’Église dans tous ses états
RELIGION Trois livres sur la chrétienté, de la première croisade lancée
en 1095 par le pape Urbain II à la déchristianisation contemporaine.
Aux origines Trône et autel, un siècle de polémiques
querelles (comme le scandale du blique. Mais le cas janséniste,
épiJEAN-MARC BASTIÈREde la première croisade refus des sacrements) ponctuées de ne dans le pied du pouvoir royal,
L’ÉGLISE libelles, consultations, remontran- allait se poser de façon plus
généDANS L’ÉTAT nant récit historique, écrit avec U SIÈCLE des Lumiè- ces autour desquels évêques, jan- rale : qu’est-ce qui appartient auJACQUES DE SAINT VICTOR
De Catherine Maire, une grande aisance, le dessous des res et de ses slogans sénistes, jésuites, parlementaires, juste à l’Église quand l’Église est
Gallimard, ES NOMS des premiers cartes. En spécialiste de la civilisa- historiques surnage ministres et philosophes prennent dans l’État ? Des peurs se
ré496 p., 29 €.croisés sont passés à la tion byzantine, il précise que rien l’évocation de la rai- position. Tels Voltaire, qui concoc- veillent – ou se révèlent. Comme
postérité comme Gode- n’aurait été possible sans le formi- Dson contre le « fana- te un programme de soumission de celle du danger d’un pouvoir
clérifroy de Bouillon ou Ray- dable affaiblissement de l’Empire tisme » et les « superstitions », ou l’Église à l’État, ou Montesquieu, cal lové à l’intérieur de l’État. OuLmond de Toulouse, voire de Byzance sous le règne d’Alexis l’émancipation de « l’emprise » qui invite le prince à dissocier le de la puissance spirituelle des
jéBohémond, Baudoin de Calderon Comnène. cléricale. Cependant, pour com- point de vue politique du point de suites, évêques et moines.
ou Achar de Montmerle. Mais les En quelques années, cet empe- prendre d’où viennent ces idées, vue religieux. Lentement, trop La question protestante revient
causes de cette lointaine histoire reur complexe a laissé la situation échappe à notre regard une couche lentement à vue humaine, la ré- aussi sur le tapis. Plus d’un siècle
- que d’aucuns en Orient évoquent s’aggraver dans des proportions sédimentaire de controverses fon- flexion s’approfondit sur ces ques- après la révocation de l’édit de
toujours comme si elle était ma- inquiétantes en Asie mineure. Les datrices recouverte par l’oubli. tions sans apporter pour autant de Nantes, l’édit de tolérance de 1787
trice des rivalités contemporaines revers militaires face aux Turcs Comme celles autour des préroga- solution consensuelle. accorde l’état civil à ceux qui ne
entre l’Orient et l’Occident - sont fragilisèrent sérieusement son tives respectives de l’Église et de professent pas la religion
catholile plus souvent oubliées. On se pouvoir au sein même de l’aristo- l’État. Cette question délicate et que. Solution a minima, cepen-Qu’est-ce qui
souvient que la première croisade, cratie de Constantinople qui fo- explosive remontait au sortir des dant. La Révolution tente de
réappartient au juste qui a refaçonné l’Europe médié- menta complot sur complot pour guerres de religions, avec l’affir- soudre ces problèmes d’un seul
vale, fut lancée en 1095 par le pape le renverser. C’est alors qu’Alexis mation des « libertés de l’Église coup, au travers de la Constitutionà l’Église quand l’Église
Urbain II à Clermont-Ferrand de- eut une idée géniale pour repren- gallicane » par rapport à Rome. civile du clergé de 1790. Elle neest dans l’État ?
vant une assemblée de fidèles et de dre le jeu en main et trouver les Louis XIV parvint même, sans parvint qu’à les exacerber. Il
fauprinces appelés à chas- troupes nécessaires rompre avec le pape, à absorber dra attendre la loi de 1905 et
surser « pendant qu’il en afin de contrer l’offen- l’Église dans l’appareil d’État. Qui se souvient aujourd’hui de tout sa progressive assimilation
est encore temps » du sive des Turcs et des Catherine Maire, chercheuse au la bulle Unigenitus de 1713, pro- pour apporter une réponse plus
tombeau du Christ la LA PREMIÈRE Arabes. CNRS et bonne connaisseuse du mulguée par le pape sous la pres- pacifiée.
CROISADE. « race impure des dé- L’empereur adressa jansénisme, redonne vie, intelligi- sion de Louis XIV, afin de régler le Mais les débats houleux et les
L’APPEL vastateurs ». L’évêque ses suppliques au pape bilité et cohérence à un siècle de sort de ces réfractaires qu’étaient polémiques répétées depuis
quelDE L’ORIENTde Rome était allé dans pour qu’il mobilise les polémiques virulentes autour de les jansénistes ? Loin de résoudre ques décennies autour de la place
De Peter Frankopan,l’ancienne patrie des chevaliers d’Occident. cette question de « l’Église dans le conflit, cette condamnation of- de l’islam montrent bien qu’on
traduit de l’anglais Francs, alors célèbres Frankopan ne nie pas l’État ». Ces débats passionnés ac- ficielle l’envenima. Le parti jansé- n’en a jamais fini avec ces
quespar Pascale Haas,pour leur force guer- la gravité de la situa- caparèrent, en effet, les esprits les niste se tourna alors vers une puis- tions et que si la réponse ne
s’imLes Belles Lettres,
rière (Pépin et Charle- tion. Contrairement à plus brillants et empoisonnèrent la sance en devenir, qu’on allait pose que lentement, ce n’est ja-346 p., 24,90 €.
magne avaient à plu- certains historiens monarchie française. Tourbillon de bientôt appeler « l’opinion » pu- mais de façon définitive. ■
sieurs reprises sauvé contemporains qui
Rome des Lombards) prétendent que les
parce qu’il ne pouvait Turcs auraient fait
que très difficilement preuve d’une grande
LES CATHOLIQUES Heurs et malheurs de la fille aînéese retourner vers les tolérance envers les
FRANÇAIS DE 1789 chevaliers allemands, Lieux saints (ce qui fut
À NOS JOURSen raison de son inimi- le cas au départ lorsque SÉBASTIEN LAPAQUE fidèles que : « C’est fini… Allez- ques français ont eu du mal à
penDe Denis Pelletier, slapaque@lefigaro.frtié avec l’empereur les sunnites prirent vous-en. » Denis Pelletier, qui a ser la civilisation capitaliste
comAlbin Michel,
germanique. Jérusalem aux Fatimi- naguère dirigé avec Jean-Louis me une « cage d’acier ». Et l’on352 p., 22 €.
des chiites dans les an- ANS les Contes du Schlegel À la gauche du Christ, n’a toujours pas compris, dans les
Revers militaires nées 1070), Frankopan lundi, Alphonse Dau- les chrétiens de gauche en France paroisses riches des grandes
vilface aux Turcs précise que la situation det a jadis écrit une de 1945 à nos jours (Seuil), éclaire les, que le capitalisme était une
Le discours du Souve- était devenue très pré- nouvelle effrayante sur le temps long cette extinc- religion désenchantée dans
larain Pontife était un modèle d’art occupante à partir de cette décen- D intitulée La Dernière tion de la foi dans feu le « très- quelle la marchandise fétichisée
oratoire, n’hésitant pas à mobiliser nie 1070-1080. Classe. Une histoire qui se déroule chrétien royaume » qui tourmen- avait remplacé Dieu. Noël
approles croyants, y compris les escrocs L’insécurité grandissante com- en 1871, en Alsace-Moselle occu- tait déjà l’auteur de L’Imposture. che, ce sera une bonne occasion
et les voleurs, pour qu’ils devien- mença même à empêcher les pèle- pée par les Prussiens, où l’on voit de le vérifier.
nent tous des «soldats de Dieu ». Le rins de se rendre dans la Ville un instituteur accablé de chagrin À lire Denis Pelletier, l’on
pape semblait fort bien informé de sainte. Alexis Comnène exploita écrire « VIVE LA FRANCE ! » sur comprend que la lutte entre an-Denis Pelletier éclaire
ce qui se tramait à Jérusalem, les cette maladresse des Turcs pour le tableau noir et dire à ses élèves : ciens et modernes au lendemain
sur le temps long lieux saints bafoués par les Turcs, mobiliser l’Occident en défense de « C’est fini… Allez-vous-en. » de la Révolution française,
develes exactions commises sur les son empire. Et cette attitude lui fut À la lecture du chapitre de nue une lutte entre droite catho-cette extinction
chrétiens d’Orient, en particulier très profitable puisque, grâce à la L’Archipel français de Jérôme lique et cathos de gauche auxde la foi dans feu
e eles femmes, soumises à des viols ou première croisade, l’Empire Fourquet (Seuil) consacré à la XX et XXI siècles, notamment
le « très-chrétien à des égorgements cruels. L’audi- byzantin retrouva une grande « dislocation de la matrice catho- au moment de la crise lefebvriste
toire accueillit avec ferveur cet ap- prospérité. lique », les paroissiens de diocèses ou des récents débats sur le ma-royaume »
pel à libérer le tombeau du Christ ; En décentrant le regard de l’Oc- désormais déchristianisés ris- riage entre personnes du même
bon nombre de participants cident à l’Orient, le texte de Fran- quent de faire de tels cauchemars. sexe, avait fini par être fatale aux
s’écrièrent : « Deus vult ! » (Dieu le kopan est tout à fait passionnant et Des mauvais rêves qui ne sont Dans son analyse historique, ce catholiques, désormais reclus
veut) et ils partirent combattre en neuf. Il permet de mieux saisir les d’ailleurs pas tout à fait sans directeur d’études à l’École prati- « sur une île minoritaire dans
Orient, donnant naissance à la fa- enjeux cachés du Concile de rapport avec la réalité. Il est ar- que des hautes études rejoint l’archipel français » ainsi que le
meuse Gesta Francorum. Clermont et les causes de la pre- rivé ces dernières années que des d’ailleurs Georges Bernanos pour constate Jérôme Fourquet.
Mais ce que ces chevaliers igno- mière croisade. Le mélange très églises soient désaffectées et accorder une grande importance Félicité de Lamennais, Georges
raient, comme le lecteur contem- réussi entre une érudition certaine qu’au terme de ce que la liturgie à l’échec de l’entreprise de Lam- Bernanos, Jacques Maritain,
Piereporain, c’était la raison cachée qui et une grande facilité de lecture et nomme une « cérémonie d’exé- menais, au milieu du XIX siècle, re Boutang… Qui voit que ce sont
avait déterminé le pape à se mobi- d’exposition fait de ce livre une cration », le prêtre, nouveau pour empêcher « l’immense dé- des chrétiens venus de « la droite
liser en faveur de la croisade. très belle surprise, dans la veine curé de Fenouille du Monsieur sastre de l’Église avec le monde de Dieu » mais ouverts à la
quesL’historien britannique Peter des meilleures productions anglo- Ouine de Georges Bernanos, n’ait ouvrier ». tion sociale qui ont tenté
d’empêFrankopan révèle dans ce passion- saxonnes. ■ pas eu d’autre mot à dire à ses C’est peu dire que les catholi- cher cette réclusion ? ■
A
BRIDGEMAN IMAGES/RDALE FIGARO jeudi 21 novembre 2019
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINEMes personnages
Retrouvez sur Internet,
me donnent la chronique
« Langue française ».des leçons de vie » 1 343DOMINIQUE BONA
SUR
DANS « LE JOURNAL DU DIMANCHE » C’est le nombre de pages de l’édition collectorWWW.LEFIGARO.FR/
DU 14 NOVEMBRE 2019. LANGUE-FRANÇAISE des Rois maudits de Maurice Druon qui paraît
chez Plon en version intégrale, préfacée EN VUE@ par George R. R. Martin, qui s’en est inspiré
pour écrire sa saga Game of Thrones. littéraire
ET AUSSIMaxime Chattam.
CÉLINE NIESZAWER/Les bêtes attaquent
LEEXTRA L’heure du loup
Depuis trois ans, les lyonnaises MAXIME CHATTAM L’auteur publie un thriller éditions Æthalidès nous régalent
avec leur collection (bien horrifique dans lequel les insectes sèment la terreur. nommée) « Freaks » : de la belle
littérature sur beau papier,
qui s’amuse avec les genres
CLAIRE CONRUYT un cadavre éviscéré, cerné par crimes s’inscrivent dans un des- (polar, thriller, érotisme). Après
cconruyt@lefigaro.fr des mottes d’insectes écrasés, sein qui le dépasse. Son enquête le les textes habités, furieux parfois,
dans un vieux zoo abandonné en mène jusqu’aux portes d’une des de Wisielec, Jérôme Delclos,
OUR les sceptiques marge de Los Angeles, il n’en plus grosses entreprises du mon- Jacques Barbaut, c’est au tour de « qui pensent que le croit pas ses yeux. « Il est mort en de, EneK, spécialisée dans le stoc- Laurent Thinès, neurochirurgien
postulat de ce ro- hurlant. » Le corps est mécon- kage de données numériques. Un et poète depuis toujours, de nous
man relève trop du naissable. Macéré, grignoté, monstre financier ayant tout juste perturber. Sous-titrée « Récit P domaine de la « parfaitement nettoyé, jusqu’à la rejoint les dieux Google, Apple, d’un psychopathe », La Vierge au
science-fiction, laissez-moi vous ci- dernière once de chair ». Décom- Facebook et Amazon ; et dont le loup est la confession, en vingt
ter quelques exemples parmi posé en une nuit. Plus étrange en- dirigeant est visiblement agacé fragments, d’un esprit dérangé,
d’autres que j’ai eu l’occasion de dé- core, les espèces identifiées for- par le zèle de notre policier. Les habité de sombres et démentes
couvrir en préparant ce livre. » Nous ment un « mélange sans aucune intrigues foisonnent sans jamais pensées. On discerne dans cette
n’en évoquerons qu’un. Cher lec- cohérence ». Une aberration bio- que nous perdions le fil de ce th- poésie enténébrée, qui revisite
teur, prévient Maxime Chattam, logique. Un non-sens. Ces insec- riller fantastique. Des bas-fonds la figure du Loup des contes,
sachez que l’agence pour les pro- tes auraient dû s’entre-dévorer. de New York, en compagnie des les tourments d’une enfance
jets de recherche avancée de dé- marginaux et laissés-pour-comp- terrible, le rôle mère qui
Les intrigues foisonnentfense aux États-Unis a admis en te, à de mystérieuses sociétés n’a rien à envier à celle
2007 « travailler sur des insectes À l’autre bout des États-Unis, à écrans localisées au Kansas, nous du Norman Bates de Psychose
qu’ils contrôleraient à distance, no- New York, la détective privée Kat suivons la folle aventure de deux (roman de Robert Bloch),
tamment en insérant des puces dans Kordell est engagée par Annie enquêteurs qui ne pensaient pas des fantasmes homicides.
des larves de papillon ». Le sujet Fowlings, dont la fille de 22 ans, un jour voir leurs chemins se Jusqu’à la révélation finale, folle
était trop beau pour que le Stephen Lena, a disparu. S’est-elle suici- croiser. et déchirante. BRUNO CORTY
King français y résiste. dée ? A-t-elle pris la Maxime Chattam, dont les
roConsidérez ceci : pour fuite ? A-t-elle été mans se sont vendus à près de sept
chaque homme, l’on enlevée ? Il faut dire millions d’exemplaires, traduitUN(E)SECTE
compte en moyenne De Maxime Chattam, que la jeune femme dans une vingtaine de langues, vise
un milliard et cinq Albin Michel, avait d’étranges fré- juste en jouant avec nos peurs les
480 p., 22,90 €.cents millions de four- quentations : un illu- plus viscérales. Le maître de
l’hormis, coléoptères, che- miné qui affirme reur livre un récit dans lequel les
nilles, myriapodes, qu’elle « est passée de araignées, dotées d’une
inquiétanguêpes et autres bes- l’autre côté » mais te intelligence, se glissent dans les
tioles. Imaginez un aussi, un certain Gal- oreilles, et où les scolopendres
instant que ces in- vin Hutchinson. Ce gluantes s’introduisent dans la
nombrables multipè- « démon » est à l’ori- bouche de pauvres malheureux. Ça
des se décident à vous gine de la momifica- grouille, ça rampe, ça fourmille.
attaquer… tion du chien de la C’est efficace et absolument
efLorsque le misan- voisine. Alors que les froyable. Les moins « entomopho- LA VIERGE AU LOUP
thropique détective meurtres sordides se bes » d’entre nous craindront De Laurent Thinès,
Gore (cela ne s’in- multiplient, Gore même de toucher la première de Æthalidès/coll. « Freaks »
vente pas !) découvre comprend que ces couverture. C’est dire ! ■ 95 p., 12 €.
Aux innocents les grandes peines
FRANÇOIS SIMON Un roman qui évoque le Japon martyrisé des années d’après-guerre.
L’ESPRIT
DES VENTS dong, réputée pour ses fruits de japonaise de l’île de Qingdao à tra- clandestins, du stockage de l’or, de se sentent soudain très seuls par-SÉBASTIEN LAPAQUE
De François Simon, mer. Qingdao est un port construit vers le destin de Tateru et Ryu, fortunes aussi véhémentes qu’injus- mi 500 000 Chinois. Dans
l’urPlon, RANÇOIS SIMON a deux par les Allemands lors de leur deux jeunes garçons innocents nés tifiées, de trafics de femmes et d’al- gence, des navires américains les
310 p., 19 €.
amours : le Japon et la courte occupation (1898-1914) pour vivre sans se soucier de l’His- cool. La réalité n’est pas loin. » rapatrient vers Yokohama.
Làgastronomie. Les deux d’un petit morceau de Chine où ils toire et de son cortège de violence. Kanki, le père de Tateru, est bas, il va falloir tout reconstruire.
se rejoignent lorsqu’il auraient aimé s’accrocher aussi Hélas, aucune douleur ne leur est gardien de phare : il voit les cho- « Il ne reste qu’une dizaine de bâ-F promène ses lecteurs longtemps que les Portugais à Ma- épargnée dans cette histoire atro- ses venir de loin, notamment les timents à Tokyo. » Il n’y a plus
dans les rues de Tokyo, à la re- cao et les Anglais à Hongkong. ce. « Il n’y a pas un jour où l’ingra- malheurs. Au début de l’été 1945, rien à manger, plus rien à boire.
cherche de ce qui se fait de mieux, Mais les Japonais les ont chassés titude de l’occupant japonais ne se il est anxieux. Les recettes à base Dans la débâcle, Ryu a perdu son
chez Kanda ou Sukiyabashi Jiro d’un vilain coup de poignard dans fasse sentir. Écouter la radio, sur la d’huître que concocte Kazuko, la père. La famille de Tateru a
acHonten. Il est question de cuisine, le dos après le déclenchement de la fréquence des petites ondes (les sta- tante de Tateru, ne dissipent pas cueilli cet orphelin comme un des
dans L’Esprit des vents, et le Japon Première Guerre mondiale. Les tions étrangères), équivaut à un ar- l’inquiétude autour de la table fa- siens. C’est à Karuizawa, une
pen’est pas absent, mais ce roman sujets du Kaiser ont quitté Qingdao rêt de mort. L’armée a l’ordre de di- miliale. Deux mois plus tard, les tite ville rurale située à une
cens’ouvre sur une note amère à l’ob- en laissant deux choses derrière riger les conversations. Des bombes atomiques lancées sur taine de kilomètres au
nordsédante persistance. L’histoire eux : la bière Tsingtao et le football. circulaires municipales interdisent Hiroshima et Nagasaki obligent ouest de Tokyo, qu’ils trouvent
commence à Qingdao, à l’est de la L’Esprit des vents évoque les le colportage des faux bruits. Car l’empereur Hirohito à capituler. refuge. Tateru et Ryu ont alors
Chine, dans la province du Shan- dernières années de l’occupation tout le monde parle d’entrepôts Les 30 000 Japonais de Qingdao tout perdu. Sauf l’amitié. ■
JEUNESSE LANGUE FRANÇAISE ESSAI
Les fantômes de Maupassant L’amour en toutes lettres Une communion universelle
Croyez-vous aux fantômes ? l’idée de retrouver son château, Il paraît que le français » s’utilisait pour « parler de Ce petit livre, sensible et plein et d’histoire, il est véritablement
Non ? Eh bien, vous en aurez il lui demande alors s’il peut est la langue de l’amour. quelqu’un qui vit en couple d’émotion, est né de la volonté fait de pierres vivantes,
quand même peur avec Camille s’y rendre en son nom. Au vu de toutes les expressions sans être passé par la mairie ». de l’écrivain et éditeur Marc autrement dit de notre chair et
Garoche. Dans un album aux L’homme accepte romantiques qui parsèment Et pourquoi donc parlons-nous Leboucher (biographe de Bach, de notre sang, puisqu’un cœur
pages ciselées, l’illustratrice et, évidemment, fait une nos conversations quotidiennes, d’un « cœur d’artichaut » ? auteur d’un livre d’entretiens n’a jamais cessé d’y battre. »
redonne vie aux démons découverte « surnaturelle ». cela ne nous étonne pas. Dans Sachez que les feuilles avec Jean-Marie Rouart…). Des paroles qui ont ému Marc
fantastiques de Maupassant. À Mais le pire est encore à venir… un joli ouvrage, Sylvie Brunet du légume dont le nom vient Son vœu le plus cher ? Garder Leboucher. L’intervention
travers trois contes, Apparition, Comme toujours rend hommage à ces mots de l’italien « articiocco », la trace écrite d’une parole dite a eu un grand retentissement.
Le Tic et La Mort, elle mêle le chez Maupassant, l’angoisse doux et formules mielleuses lui-même emprunté à l’arabe, en public. Quand les flammes Le livre rassemble des lettres
plomb de son crayon à la plume monte au fil des pages. d’aujourd’hui et d’hier. « sont rattachées à une base ont jailli des entrailles de Notre- d’hommes et de femmes
noire de l’auteur. Effrayant. L’atmosphère d’abord réaliste Ainsi apprenons-nous qu’on appelle aujourd’hui “cœur” Dame, le monde entier avait les touchés par les mots justes de
Le cauchemar commence se pare d’un voile surréaliste. qu’en employant le verbe de sorte qu’à chaque feuille yeux rivés sur la cathédrale. Le François Cheng. L’académicien,
par le souvenir d’un vieux Et ici, avec l’illustratrice, « flirter », qui vient de l’anglais prélevée on arrache une petite 17 avril au soir, François Cheng auteur de Cinq méditations sur
marquis. L’homme de 82 ans d’une brume gothique. « to flirt », nous renouons part du cœur ». Sentimentaux intervenait dans l’émission « La la beauté et De l’âme, a ajouté
est hanté par une histoire Les esprits existent-ils ? On avec un terme de vieux français et romantiques : ce livre est fait Grande Librairie ». « C’est alors un court de texte de réflexion
« si épouvantable veut bien le croire… « floreter », pour vous. que les sur cette « communion
qu’il ne l’a même signifiant Français ont universelle ». ALICE DEVELEY C. C.
jamais racontée ». « s’épanouir eu comme MOHAMMED AÏSSAOUI
En 1827, un ami, comme une fleur », une révélation :
éploré, lui explique et « conter c’est bien ce
être tombé fleurette », « dire monument-là, TROIS CONTES JE T’AIME ! L’AMOUR
amoureux des balivernes ». et non un autre, DE FANTÔMES EN 200 MOTS
ed’une femme, morte Qu’au XIX siècle, qui incarne notre De Maupassant, ET EXPRESSIONS À NOTRE-DAME
à peine l’expression âme commune. illustré par De Sylvie Brunet, De François Cheng,
un an après leur « être marié au ChargéCamille Garoche, First Éditions, Salvator,
erencontre. Terrifié à Éd. Soleil, 104 p., 26 €. XIII arrondissement 256 p., 12,95 €. de spiritualité 64 p., 7,50 €.
NIVIERE DAVID/ABACAPRESS.COM
Ajeudi 21 novembre 2019 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Janvier 2020, c’est déjà demain !
de la
Titres les programmes des éditeurs ou Ceux qui n’existent pas encore, comme La Loi du rêveur de Da-semaine C’est la fin novembre. Les prix lit- sur la base Électre. Il y a ceux qui comme celui du nouveau Beig- niel Pennac (Gallimard). Il y a la
téraires sont derrière nous. On intriguent : Vie de Gérard Fulmard beder, troisième volet des tribu- sobriété du Papa de Régis
Jaufcommence à penser sérieuse- de Jean Echenoz (Minuit), Anne- lations d’Octave Parago (Gras- fret et d’Une histoire d’amour deALORS QUE PARAISSENT
ENCORE QUELQUES TITRES ment à la rentrée de janvier. Aux Marie la Beauté de Yasmina Reza set). Il y a les titres qui en Stéphane Audeguy (Seuil). Et il y
EN NOVEMBRE ET DÉCEMBRE, livres nouveaux. À défaut de (Flammarion), L’Histoire de Sam rappellent d’autres : D’un cheval a la poésie du regretté Cavanna
LE MONDE LITTÉRAIREEN MARGE pouvoir encore les lire, on peut ou l’avenir d’une émotion de l’autre de Bartabas (Gallimard), avec Crève, Ducon ! (Gallimard).A DÉJÀ LES YEUX TOURNÉS
VERS LA RENTRÉE DE JANVIER. égrener les titres annoncés sur Jean-Marc Parisis (Flammarion). et ceux qui titillent l’imagination À suivre ! B. C.littéraire
Belgrade,
au-delà du Danube
REPORTAGE Rencontre avec Svetislav Basara et Goran Petrovic, invités du festival « Un week-end à l’Est ».
Berlin, anniversaire accueilli ici pellent à notre mémoire quelques de Saint-Sava, une des plus vastes et Artaud, Alejo Carpentier etTHIERRY CLERMONT
De notre envoyé spécial à Belgrade dans une relative indifférence. Un ouvrages de Claudio Magris, de du monde orthodoxe, l’insaisissa- quelques poètes mystiques comme
TOUT CE QUEpeu plus de deux ans plus tard, la Paul Morand – qui voyait en Bel- ble Basara se déjoue des questions, Jean de la Croix et la Mexicaine
JE SAIS DU TEMPS
euf novembre, sous Fédération fondée par Tito implo- grade « la capitale la plus ennuyeu- entre deux bouffées de cigarette, Juana Inés de la Cruz. «Pour moi,De Göran Petrovic,
un ciel printanier. La sait. Une nouvelle guerre couvait, se d’Europe » ou de Patrick Besson. déroute et ironise, en lâchant : l’écriture, c’est d’abord le style, lié àtraduit du serbe
rue piétonne Knez avec pour épilogue les bombarde- Et pour les plus curieux, Danilo Kis « Mes livres parlent mieux que mon mécontentement du monde etpar Gojko Lukic,
Mikhailova, qui dé- ments aériens meurtriers de l’Otan et son Jardin, cendre, ou Ivo An- moi. » C’est que l’homme, qui mécontentement vis-à-vis de moi-Notabilia,N bouche sur le parc sur Belgrade, Novi Sad et Pristina, dric, Prix Nobel en 1961. Le tout avait versé dans la politique, ne même. D’où sans doute mon goût206 p., 15 €.
Kalemegdan, dominé par une au Kosovo. entrecoupé de scènes filmées par mâche pas ses mots quand il décla- pour l’autodérision et l’ironie. Et la
forteresse qui surplombe le « Da- Emir Kusturica. Aux côtés de Vla- re, après avoir avoué son admira- littérature n’est rien d’autre que le
Une littérature mal connue nube indolent », comme le disait dan Matijevic, Ljubica Arsic et An- tion depuis l’adolescence pour Lou commentaire sur la littérature. »
en Europe occidentale Milos Crnjanski, dans son La- drija Maric, Svetislav Basara et Go- Reed et Talking Heads : « J’écris Ces références à la littérature
mento pour Belgrade. Là où le plus Les tragédies de l’Histoire parcou- ran Petrovic comptent parmi les dans l’intention de détruire, de dé- latino-américaine, on les retrouve
européen des fleuves est rejoint rent et irriguent une bonne partie écrivains serbes les plus brillants. construire le plus possible les im- chez son cadet Goran Petrovic,
par son affluent qui borde à de la fiction serbe depuis des dé- À 66 ans, Svetislav Basara, pressions du monde, qui, avec le auteur de quatre romans et
l’ouest la capitale de l’ex-You- cennies, depuis des siècles, depuis auteur particulièrement prolifi- temps, se décompose, mais plutôt de d’autant de recueils de nouvelles,
goslavie, la Save. Au loin, depuis le joug ottoman, qui a duré plus de que, fait figure de patron incontes- façon subtile… Écrire, c’est aussi également lauréat comme son aîné
ce promontoire, la « grande île de trois siècles. Aujourd’hui encore. table et incontrôlable des lettres jouer avec des choses mortellement du prix Nin, l’équivalent du
Gonla guerre » (Veliko ratno ostrvo), Une littérature toujours mal serbes. Attablé en terrasse, dans sérieuses. » Et, changeant brus- court, rencontré longuement non
verrou stratégique des Balkans connue en Europe occidentale ou, une rue calme du quartier de Stari quement de cap : « La Serbie loin du très actif Institut français
depuis toujours, qui accueille cy- pire, réduite à quelques clichés ou Grad (la « vieille ville »), loin de aujourd’hui : elle vit une involution, et des meilleures librairies de cette
gnes, colverts et cormorans. déconsidérée par des poncifs mal- l’agitation de la principale artère, à rebours de l’évolution. L’Histoire ville-carrefour, autour de
pala9 novembre : trente ans jour veillants à propos de la Serbie. la rue sans charmes Kralja Milana, ne va plus dans la bonne direction. » cinke aux pommes. Après avoir
pour jour après la chute du mur de Certains souvenirs de lecture rap- qui mène à l’imposante cathédrale Dans son dernier roman – déli- évoqué son admiration pour Julio
rant jusqu’au vertige - traduit en Cortazar, Carlos Fuentes et
Erfrançais, Le Cœur de la terre (Nota- nesto Sabato, Erich Maria
Remarbilia), cet ancien ambassadeur à que, Gogol et Tchekhov (« Si on ne
Chypre, chroniqueur impertinent l’a pas lu, on ne peut pas être un
du quotidien Danas (« Aujour- écrivain digne de ce nom »),
d’hui »), a imaginé le séjour de l’auteur de l’étrange
SoixanteNietzsche à Chypre, avec une in- neuf tiroirs s’étend sur son vaste
troduction qu’il a malicieusement projet romanesque salué par
Alprêtée à Bioy Casares, l’ami et le berto Manguel, en cours depuisavec Jean-Loup Chiflet
complice de Borges. une vingtaine d’années et baptisé
présentent Perdu dans un supermarché (Pe- « Ce qui a été perdu » : « Car nous
king by Night), recueil de nouvelles sommes davantage faits de ce que
paru en 1985, mettait en scène Mi- nous ne possédons pas, et devonsToute la richesse chel Butor, Agatha Christie, Sa- chercher autre chose que ce qui
muel Beckett (à bicyclette), le club nous est offert, dans notre
civilisade l’Étoile rouge de Belgrade, sans tion de fausse abondance. »de la langue française …. oublier Mickey et Dingo, un colos- Fraîchement traduites en
franse baptisé Oulan Bator, une salle de çais, les dix nouvelles constituant
cinéma où l’on projette de mauvais Tout ce que je sais du temps
présenrêves, des bougies qui parlent, un tent, dans une grande jubilation,«Sans imagination,
colocataire qui a le don d’ubiqui- un autoportrait du jeune auteur à
l’amourn’a aucune chance.» té… Écrivain fasciné par la « beauté travers une série de photos
famiRomain Gary (1914-1980) féroce » des choses, il y écrivait dès liales, d’histoires de voisinage avec
la première page : « Quel est le sens des personnages hauts en couleur,
«Consoler quelqu’un, de la chronologie une fois que les une étrange apparition de la
Vierc’est fairecesser sa solitude choses se sont passées ? » ge, la visite nocturne d’un vieillard
Basara est entré en littérature ayant perdu la mémoire, un dialo-et son chagrin. »
après avoir lu Cent ans de solitude, gue père-fils au son des
bombarCamille Laurens(1957), Le Graindes mots à l’âge de 22 ans. « Garcia Marquez dements…
y magnifiait avec une telle magie Paolo Rumiz, le plus européen«Aimer,cen’est pas seulement aimer
tout ce qui nous entoure, y compris des écrivains-voyageurs, l’avait
bien,c’est surtout comprendre. » notre quotidien misérable transfor- déjà dit : Belgrade est bel et bien la
Françoise Sagan (1935-2004), Un certain regard mé, réel merveilleux. » Autres in- capitale, et sans doute la dernière,
fluences majeures, qu’il avoue : qui « ose se montrer sans fiction et
Cioran, Thomas Bernhard, Céline sans hypocrisie ». ■
Jean-Loup Chiflet nousentraînedans
notreexceptionnelpatrimoinelittéraireà
Enki Bilal, un parrain bienveillantla découverte desplusbellesexpressions
relativesaux sentiments.
Après Varsovie, Kiev et débats. La manifestation Basara, Mira Popovic et Bora
et Budapest, c’est au tour est présidée par la cinéaste Cosic, du comédien Jacques
de Belgrade d’être l’invitée Mila Turajlic, avec pour invité Bonnafé, d’Emmanuel Ruben,
d’honneur du festival « Un d’honneur le dessinateur et familier de la Serbie, auteur du Collection‘‘Mots&Cætera’’ week-end à l’Est », qui se réalisateur français Enki Bilal, récent Sur la route du Danube, Pour aller plus loin dans ladécouverte de la langue française.
déroulera dans différents lieux originaire de Belgrade. de Julia Deck et d’Alberto
parisiens, du 27 novembre Parmi les nombreuses Manguel. Par ailleurs, un
au 2 décembre, à l’initiative personnalités conviées à hommage sera rendu aux deux
de Vera Michalski et de Brigitte cet « espace d’échanges entre maîtres des Lettres serbes : le €
Bouchard. Au menu de cette l’Est et l’Ouest », relevons Prix Nobel Ivo Andric et Danilo ENVENTEACTUELLEMENT
e4 édition : littérature, cinéma, le nom des écrivains serbes Kis qui s’était exilé en France. 12,90 Disponible dans tous les points de vente et sur www.figarostore.fr danse, photo, concerts, lectures Goran Petrovic, Svetislav http://weekendalest.com T. C.
NOUVEAU
A
HEMIS.FR