Libération du 07-12-2018

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Ajouté le 07 décembre 2018
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o www.liberation.fr2,00€ Première édition. N 11671 VENDREDI7DÉCEMBRE2018
nReportage nTribunes nEnquête nPortrait
Commentlacolère Deuxphilosophes Deuxvidéos Lebaptêmedufeu
desgiletsjaunes analysent deviolences deLaurentNuñez,
s’esttransformée ladynamique policièrespassées secrétaired’Etat
enémeutes desaffrontements aucrible àlaSécurité
PAGES2-4 PAGE6 PAGE9 PAGE30
VIOLENCE
L’ENGRENAGE
IMPRIMÉENFRANCE/PRINTEDINFRANCE Allemagne2,50€, Andorre2,50€, Autriche3,00€, Belgique2,00€, Canada5,00$, Danemark29Kr, DOM2,60€, Espagne2,50€, Etats-Unis5,00$, Finlande2,90€, Grande-Bretagne2,00£,
Grèce2,90€, Irlande2,60€, Israël23ILS, Italie2,50€, Luxembourg2,00€, Maroc20Dh, Norvège30Kr, Pays-Bas2,50€, Portugal (cont.)2,70€, Slovénie2,90€, Suède27Kr, Suisse3,40FS, TOM450CFP, Tunisie3,00DT, Zone CFA2300CFA.
er
AParis,le1 décembre. MARTINCOLOMBET.HANSLUCASLibération Vendredi 7 Décembre 20182 u ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
ParLAURENTJOFFRIN GILETS JAUNES
Violence à double
tranchant
Annoncer à son de trompe sans signe d’ouverture sur
la violence pour l’exorci- le pouvoir d’achat, la tenta- «Faut bienser… Pourquoi pas? tion de recommencer obéit
Personne ne souhaite, à un raisonnement
dangepersonne ne doit souhai- reux, condamnable, mais
ter, la répétition des malheureusement logique.
émeutes qui ont assombri C’est pourquoi les appels
erla manifestation du 1 dé- au calme ne sont pas de
cembre. Ni le gouverne- trop. C’est pourquoi il faut
ment, ni les responsables aussi rappeler que la
syndicaux ou politiques, ni logique de l’affrontement qu’on sela grande masse des mani- est courte. La violence
festants. La baisse du prix affaiblit les pouvoirs,
de l’essence ou la hausse mais elle peut aussi
du smic ne valent pas la les aider. Souvent, dans
mort d’hommes ou de fem- la longue série des
révolumes. Ces intellectuels et tions françaises, l’émeute
ces militants qui mettent et les barricades ont
débousur le même plan la «vio- ché sur une sanglante
réaclence du système» et la vio- tion. L’opinion, après un
lence physique, les blessés, soutien initial, change de défende»
morts ou handicapés à vie, camp et réclame le retour à
sont irresponsables. Le l’ordre, quel qu’en soit le
«système» en question est prix. Après les «journées»
une démocratie: il existe de la Révolution, Bona- Ils ne soutiennent pas les «casseurs» mais
d’autres moyens de se faire parte étrangle la
Républientendre. Ceux-là n’iront que au nom de l’ordre, ne sont pas surpris par l’escalade, verbale
pas au chevet des victimes, comme son neveu
Louissi par malheur il y en a Napoléon instaure la dic- et physique, du mouvement. Si la plupart
samedi… Pourtant, la tature, comme Thiers
violence est là, latente, qui écrase la Commune. des manifestants rencontrés cette semaine
affleure par éruptions En 1968, les émeutes
sporadiques. Il n’est pas répétées finissent par faire par «Libération» se veulent pacifiques,
interdit d’y réfléchir: basculer les Français, qui ils pointent aussi du doigt une stratégiel’histoire nous y invite. donnent en juin une
majoSouvent, les «émotions po- rité introuvable à la droite. plus que musclée des forces de l’ordre.pulaires» sont émaillées Un Macron dévalué peut
d’émeutes et de combats. se refaire en se posant en
REPORTAGEDans un pays où la fête garant de l’ordre public,
nationale évoque –indirec- état d’urgence à la clé.
tement– la sanglante L’émeute est une arme
poliinsurrection du 14 juil- tique à double tranchant. ParPIERRE-HENRIALLAIN continu. Il a aussi entendu le récit de ses sée.» Interrogé jeudi, le chauffeur
roulet 1789, la violence popu- Nous n’en sommes pas là. (à Rennes),TRISTAN camarades partis manifester à Paris, tier de Seine-et-Marne assumait
crânelaire est au cœur de l’iden- Mais le temps presse. Les BERTELOOT (en Seine-et-Marne) et dont l’une a d’ailleurs été blessée par un ment: s’il arrivait devant le palais, «eh
tité française. On la syndicats ouvriers, plus dé- SYLVAINMOUILLARD (à Senlis) jet de projectile. Comme lui, la plupart bien on rentre dedans».
retrouve en 1792, à l’avène- mocrates et plus avisés que PhotoBORISALLIN. des gilets jaunes ont fait le constat de Cette rhétorique des réseaux sociaux
ment de la République, le gouvernement, tendent HANSLUCAS cette tension grandissante. Sur les grou- semble être mise en application dans la
en 1830, en 1848, en 1871. la main. Ils appellent à pes Facebook qui structurent le mouve- vie réelle. Illustration lundi à Nangis, en
On se souvient aussi des manifester dans le calme n chien, quand il a faim, il ment, par exemple. Quelques minutes Seine-et-Marne. La réunion du groupe
jacqueries du Moyen Age, samedi, première étape, finit par mordre», lâche de lecture suffisent à mesurer l’ampleur local de gilets jaunes a failli débuter par
de la révolte des Maillotins, mais demandent surtout «U Marc, désabusé. Ce gilet duressentimentetdel’escaladeverbale. deux minutes de silence. La première
edes barricades de la Ligue qu’on se mette autour jaune de Senlis, ancien ouvrier de la Principale cible des attaques, Emma- pour «les habitants du XVI
arrondissecatholique, des Frondeurs d’une table pour parler métallurgie, n’a pas participé aux deux nuel Macron est qualifié, pêle-mêle, de ment, parce qu’apparemment ils se sont
er erde Mazarin, des viti- pouvoir d’achat, smic, dernières manifestations à Paris. Il n’a «Micron I », «Macaron» ou «Macrotte». plaints» des violences du 1 décembre
culteurs de l’Aude, des retraites et ISF. Ceux qui pas vu les «casseurs» s’en prendre aux Son épouse est attaquée plus violem- –mais «on va aussi proposer de nouvelles
mineurs de 1947, des refuseront cette main forces de police, il n’a pas érigé de barri- ment encore, tandis que tous les minis- revendications, comme ça ils se sentiront
émeutes de 1968. Pire: secourable prendront une cade dans les rues de la capitale, il n’a tres sont qualifiés de «sbires». concernés eux aussi: plus de bulles dans
dans les grandes protes- lourde responsabilité. On pas suffoqué dans une atmosphère le champagne, plus de velours dans les
tations sociales, c’est peut encore revenir à une chargée de gaz lacrymogènes. Lui est «PRISE DE L’ÉLYSÉE» voitures à 300000 euros». La deuxième
souvent la violence qui fait procédure pacifique, répu- resté dans l’Oise, où il s’est borné à «te- L’iconographie révolutionnaire ne pour «tous les blessés face aux CRS».
le véritable événement, blicaine, le «Grenelle» so- nir» le rond-point de l’autoroute A1: manque pas, avec de nombreux photo- Les casseurs? Très rares sont les gilets
qui interpelle les pouvoirs, cial et écologique proposé ambiance bon enfant, klaxons de sou- montages montrant le président de la jaunes à les soutenir ouvertement.
qui les oblige –parfois– il y a deux semaines déjà tien des automobilistes et des chauf- République passant sous la guillotine. A Rennes, «nous sommes pacifistes
au recul, aux concessions par Laurent Berger et que feurs de poids-lourds, braseros autour Ces publications, parfois partagées des à 100%», assure le groupe. «Quand j’ai
sociales. Les gilets jaunes le patronat ne récuse pas, desquels on refait le monde. milliers de fois, appellent désormais vu qu’on s’attaquait aux monuments de
ont bien compris que la quelle que soit sa mé- Pourtant, Marc n’est pas surpris par les ouvertement à l’insurrection et à la l’histoire de France, j’étais aussi en
coreculade d’Edouard fiance. La violence est accès de violence qui émaillent la mobi- «prise de l’Elysée». Eric Drouet, un des lère, c’est inacceptable», raconte Erwan,
Philippe est la consé- condamnable, évidem- lisation des gilets jaunes depuis trois se- porte-parole autoproclamés des gilets un des porte-parole du mouvement,
quence directe de l’émeute ment. Ceux qui refusent maines. Comme beaucoup, il a vu les jaunes, ne s’en cache pas. Sur une de chaudronnier-soudeur de profession.
parisienne de samedi. En d’agir sur ses causes ne le images des Champs-Elysées tourner en ses nombreuses vidéos, il dit: «Samedi, Ici, on attribue les violences à des
l’absence de négociations, sont-ils pas aussi?• boucle sur les chaînes d’information en ce sera l’aboutissement final. C’est l’Ely- «casseurs» extérieurs au Suitepage4Libération Vendredi 7 Décembre 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 3
Surl’Arc
detriomphe,
dégradésamedi
dernier.
Au gouvernement, l’alarme lourde
rants pour l’année 2019 n’aura donc pas suffi. «éviter qu’ils soient pris au piège [des] cas- leur tour les appels au calme, via des vidéosAdeuxjoursdela
Les appels à manifester à Paris se sont multi- seurs». Réunis au siège de la CFDT, les mises en ligne avec le hashtag #stopviolence.mobilisation,l’exécutif
pliés sur les réseaux, le plus souvent pour sept principaux syndicats ont fait écho jeudi «Comment ne pas être inquiet quand on voit
acherchéàdécourager donner rendez-vous sur les Champs-Elysées. aux appels à l’aide de l’exécutif (lire page 10). ce déferlement de haine, le volume inouï de
lesmanifestantsavec Certains prônent la dissolution de l’Assem- Rejetant «toutes formes de violences dans l’ex- fake news, les pages Facebook appelant à
marundiscourstrèsanxiogène. blée, une marche sur l’Elysée ou une nouvelle pression de revendications», elles demandent cher sur l’Elysée?» résume Aurore Bergé. «Ce
prise de la Bastille. que «le dialogue et l’écoute retrouvent leur n’est pas LREM qui est en jeu, c’est le
fonctionaris pétrifié. En alerte maximale, les L’Intérieur a décrété la mobilisation générale. place dans notre pays.» nement même de la démocratie. Ce n’est pas
services de sécurité ont prévenu le pou- 89000 membres des forces de l’ordre seront Inhabituellement sobre, Laurent Wauquiez, possible de menacer tranquillement les élus,P voir: dans la capitale, il faut s’attendre mobilisés en France samedi, dont 8000 dans le patron de LR, affirme que sa «seule préoccu- les journalistes, les forces de l’ordre», s’alarme
e erau pire à l’occasion du «IV acte» des gilets jau- Paris. Instruite par le fiasco du 1 décembre, pation» est désormais «la sortie de crise» et Olivier Veran, député LREM de l’Isère.
nes. L’Elysée a fait le choix de la dramatisa- la préfecture a défini une nouvelle stratégie «les paroles politiques qui appellent à l’apaise- Ces dernières heures, ils ont reçu des
remontion: les remontées du terrain «extrêmement pour les policiers et gendarmes qui devront ment». Tout en invitant l’exécutif, qui a écarté tées inquiétantes des renseignements
territoinquiétantes» laissent craindre un mouve- être plus mobiles et aller plus directement au cette option, à rétablir l’état d’urgence. Il de- riaux, alertant sur le risque de grand défouloir.
ment «d’une grande violence». Plusieurs mil- contact. A trois semaines de Noël, les com- mande surtout à Macron de parler pour con- L’un d’eux, élu du Sud, a reçu la consigne de
liers de personnes déterminées se prépare- merces des Champs-Elysées sont appelés à firmer lui-même «le signe d’apaisement» en- se faire discret et de ne pas sortir samedi avec
raient «pour casser et pour tuer», a confié une baisser leurs rideaux tandis que de nombreux voyé mercredi soir. Après avoir ouvertement ses insignes de député. Des menaces qui les
source de la présidence. Jeudi au 20 heures de musées seront fermés. soutenu les gilets jaunes, François Hollande visent déjà depuis plusieurs semaines. «Hier
TF1, Edouard Philippe a lancé que «marcher Mercredi, Emmanuel Macron a invité les for- a tenu, lui aussi, «dans la période si grave que j’ai eu une discussion surréaliste sur Facebook
sur l’Elysée, on voit ce que ça veut dire», affir- ces politiques et syndicales à «lancer un appel traverse la France», à appeler chacun «au re- avec un type qui m’a répondu: “Démissionne
mant toutefois que «la République est solide» clair et explicite au calme». Appel relayé ce fus de toutes les formes de violence. Elles en- ou meurs”, raconte un député LREM. Un
collèet qu’il croit au «bon sens des Français» après jeudi par Edouard Philippe au Sénat: «Ce qui gendreraient les pires dérives dont la Républi- gue, qui était avec son gamin, a trouvé des
male «geste d’apaisement» de l’exécutif. est en jeu, c’est la sécurité des Français et nos que serait la première victime», a mis en garde nifestants qui l’attendaient devant sa maison.
Annoncée dans la douleur (lire page 12), l’an- institutions», a-t-il souligné, demandant aux l’ancien chef de l’Etat. En alerte sur la journée On ne s’est pas engagés pour se faire lyncher.»
nulation des hausses des taxes sur les carbu- gilets jaunes de ne pas se rendre à Paris pour de samedi, les élus de la majorité relaient à ALAINAUFFRAY etLAUREEQUYLibération Vendredi 7 Décembre 20184 u ÉVÉNEMENT
Suitedelapage2 mouvement, des
«extrémistes» qui «foutent le bordel».
Mais la séparation effectuée par le
gouvernement entre gilets jaunes
«modérés» et «radicaux» ne semble pas plus
effective. A l’image de plusieurs
mouvements sociaux des dernières années
(ZAD de Notre-Dame-des-Landes,
manifestations contre la loi travail), la
frontière entre la minorité la plus
énervée et le gros des troupes apparaît plus
que poreuse. A minima, une solidarité
de circonstance semble opérer. Mais il
n’est pas rare non plus de voir un
primomanifestant prêter main-forte
aux plus radicaux, ici pour ériger une
barricade, là pour scander des slogans
hostiles aux forces de l’ordre.
«MATRAQUER»
PAR LES TAXES
La stratégie d’un maintien de l’ordre
plus que musclé contribue aussi à
resserrer les liens entre manifestants. «On
n’est pas là pour casser du flic. C’est nos
flics. On en a besoin tous les jours»,
insiste Erwan, le Rennais. Gaëtan, lui
aussi très engagé, appuie: «Je ne
cautionne pas la violence. Mais quand nous
sommes allés manifester l’autre jour
devant le centre de traitement des
amendes, on s’est aussi fait tabasser
gratuitement.» Un autre gilet jaune, de
Seine-et-Marne: «Il y a certes des
casseurs, mais c’est une minorité. Les autres,
qui étaient à la base totalement
pacifiques, se sont rebellés à force de se faire
taper dessus.» Un de ses compagnons juge
que «quand la police arrête pas de
canarder, faut bien qu’on se défende».
A Rennes, Erwan évoque cette autre
violence qu’il doit contenir lorsqu’«on
ne peut plus manger correctement à
partir du 15 du mois» ou qu’il se fait
«matraquer» par les taxes. «Quand les
enfants nous demandent d’aller à
Disneyland et qu’on leur dit non, c’est
violent mais on n’a pas le choix.»
La défiance permanente envers la
com-
municationgouvernementaleetlesmédias n’aide pas, alimentant l’impression
d’un coup monté en haut lieu. Parmi le
groupe des Seine-et-Marnais, Damien Deséchauffouréeslorsd’unemanifestationlycéenne,lundiàToulouse. PHOTOULRICHLEBEUF.MYOP
assure avoir «un témoin qui raconte
avoir vu un homme jeter une bouteille
sur un groupe, puis avoir intégré le
cordon de CRS en prenant des tapes amica- Dans les lycées,les sur l’épaule». Julie dit avoir vu «de ses
propres yeux» des CRS «balancer des
grenades sur des camions de pompiers
depuis les toits des immeubles». «Les le grand tohu-bahut
vrais casseurs, les policiers, ils les
connaissent, soutient un homme. Ils les
arrêtent pas. Tout ça, c’est voulu.» ment de Paris, devant le lycée Ravel, ce sont une interview à Libération. Jeudi matin, parAlorsquelamobilisation
A Nangis, on hésite sur la conduite à te- des parents qui sont venus «en médiateurs». exemple, un appel à la guérilla a été lancé surdesjeunesnetaritpas,
nir samedi. Le groupe craint que le gou- les réseaux sociaux à Clermont-Ferrand.» A Vé-professeursetparents
vernement les fasse encore passer pour «Spirale» nissieux, près de Lyon, «des individus s’en sonts’efforcentd’éviterles
des casseurs. «Et si on bloquait le périph Jour après jour, le mouvement lycéen se durcit. pris physiquement à des personnels de
l’Educaaffrontementsdeplusenpluspour empêcher les casseurs d’entrer Le dernier décompte du ministère faisait état tion nationale qu’ils ont poussés à terre et
asviolentsaveclesforcesdans Paris?» tente un d’eux. Un coordi- de 360 lycées bloqués ou perturbés jeudi. C’est pergés d’essence. Les limites du tolérable sont
del’ordre.nateur propose de «rejoindre la marche plus que les jours précédents, quand le chiffre largement dépassées et nous appelons tout le
pour le climat. Comme ça on est sûr de communiqué oscillait autour de 200, sur les monde à la responsabilité».
pas être confondus». D’autres s’inquiè- ar peur des violences, des profs et sur- 4000 lycées du pays. Mais plus que le nombre La situation est aussi très tendue à Toulouse,
tent: «C’est bien de se battre pour l’ave- veillants du lycée Victor-Hugo, à Mar- de blocages, c’est la tournure prise par la mobi- Lille ainsi qu’en région parisienne, dans les
nir, avance Isabelle, 59 ans. Mais à force P seille, se plantent en nombre devant lisation qui inquiète, avec par endroits des af- Yvelines, le Val-d’Oise et la Seine-Saint-Denis.
d’échauffer les esprits, il y aura des dra- leur bahut depuis une semaine. «La présence frontements très violents entre policiers et jeu- A La Courneuve, «des individus cagoulés ont
mes.» Même sentiment chez Jean, d’adultes est la meilleure façon d’éviter les inci- nes. En outre, selon ce qu’a indiqué à l’AFP une jeté jeudi matin des cocktails Molotov et des
81 ans, mobilisé à Senlis: «Je suis un peu dents et débordements. Evidemment, ça ne «source au ministère de l’Intérieur», plus de bouteilles de verre sur les CRS», raconte Gabriel
désabusé parce que le mouvement donne marche pas à tous les coups, mais ça limite», ex- 700 lycéens auraient été interpellés en France Attal, qui ajoute qu’une cellule de crise a été
acl’impression de stagner. J’ai peur de ce plique un membre de l’équipe pédagogique. pour la seule journée de jeudi. tivée depuis une semaine, en lien avec le
miqui va se passer samedi, qu’il y ait un Jeudi à Garges-lès-Gonesse (Val-d’Oise), les «Il y a de réels facteurs d’inquiétude. Nous fai- nistère de l’Intérieur, pour «réagir au plus vite».
mort.» Arnaud, lui, n’est pas prêt à lâ- profs se sont aussi passé le mot pour venir en sons face à des situations d’une extrême vio- A Mantes-la-Jolie, 148 personnes ont ainsi été
cher l’affaire. «On va hausser le ton car masse et tenter d’apaiser une situation extrê- lence, comme nous n’en avons jamais connues interpellées dans un seul et même lycée… Le
le gouvernement ne nous donne pas le mement tendue: la veille, un de leurs élèves a au sein de l’Education nationale, s’alarme Ga- commissaire de police a voulu «interrompre un
choix. C’est malheureux, mais il faut été blessé au visage par un tir de lanceur de briel Attal, secrétaire d’Etat en charge de la jeu- processus incontrôlé», a-t-il déclaré à l’AFP.
ecasser pour se faire entendre.»• balles (lire ci-contre). Dans le XX arrondisse- nesse auprès du ministre de l’Education, dans Dans un communiqué, la Fédération des pa-Libération Vendredi 7 Décembre 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 5
«Les ados ne sont pas des cobayes
du maintien de l’ordre»
gnages ont été effectués de manière «ten- immédiatement, à titre conservatoire,Uncollectifde
due», c’est-à-dire en visant des attroupe- les lanceurs de balles de la dotation despersonnalitéss’émeut
ments de mineurs. unités envoyées au «contact» desdel’usagedelaviolence
Il est honteux que des adolescents s’exer- lycéens.•
àl’encontredeslycéens çant pour la première fois au droit
constiquimanifestent. tutionnel à manifester soient blessés.
La présidence de l’Assemblée nationale PREMIERS
ous vivons des temps troublés. est saisie depuis le 10 janvier d’un rap- SIGNATAIRES
Alors que le ministre de l’Inté- port du Défenseur des droits, JacquesN rieur change la doctrine du Toubon, sur le maintien de l’ordre, lequel DominiqueCabrera cinéasteStéphanie
maintien de l’ordre pour privilégier demande explicitement «de retirer les Chevrier éditriceYvesCohen
«le contact», nous sommes profon- lanceurs de balles de défense de la dota- historien, directeur d’études à l’EHESS
dément choqués de l’usage des «armes tion des forces chargées de l’ordre public». AnnieErnaux écrivaineNoëlMamère
intermédiaires» par des policiers contre N’est-il pas temps, après avoir débattu journalisteRolandPfefferkorn
des manifestants lycéens. A Garges-lès- de la fessée en séance plénière, que les professeur émérite de sociologie
Gonesse, Grenoble ou encore Saint-Jean- députés fassent de même sur l’usage de PatrickRaynal romancierJean-Marc
Salmon chercheur en sciences socialesde-Braye, des lycéens ont été blessés ces armes contre des mineurs?
à la tête par des tirs de lanceurs de balles, D’ici ce débat public, nous demandons HélèneCixous dramaturge, écrivain
lesquels, d’après les premiers témoi- au ministre de l’Intérieur de retirer Jean-PierreMignard avocat, essayiste…
«J’aivuleursvisagesd’enfantspointés
parunCRSavecun“flash-ball”»
cour, et l’idée première qui mais l’effacer? J’avais réussi un récits plus délirants les uns queInes Bettaieb
m’est venue – je ne peux pas concours difficile à l’école de la les autres, qui nous parlaient deenseigne au lycée
laisser ceux qui sont à l’inté- République qui m’avait permis, tout sauf de nous.
Simone-de-Beauvoir rieur voir ce qui est fait aux comme à d’autres petits Fran- «J’ai laissé le militantisme au
beaux visages de nos jeunes. çais besogneux, de trouver ma placard et j’ai décidé qu’aprèsde
Garges-lès“Allez au CDI !” ai-je crié aux place dans la société. On tout, je pouvais agir à mon«Gonesse, dans le Val- quelques-uns qui traînaient m’avait appris qu’il fait bon échelle. Je pouvais enseigner
d’Oise, où un jeune dans le hall, en attendant que grandir en France, puisque ma matière, évaluer les
résul“ça” se calme. l’Etat est là. J’étais heureuse de tats de mes élèves à l’échelle dea été blessé mercredi
«Alors ce soir, je m’assois et je pouvoir transmettre à mon tour la classe, leur donner l’enviepar un tir policier.
pleure notre inaptitude à ap- les valeurs qui avaient guidé d’apprendre, l’espoir, leur
Elle a fait parvenir ce porter des réponses par les mon chemin – liberté, égalité, permettre d’y croire, faire de la
mots, à construire le dialogue fraternité. méditation et du yoga, acceptertexte à «Libération».
qui, seul, pourrait apaiser. On «En 2014, lorsque j’ai été nom- d’essayer toutes les méthodes
me dit : “Mais, dans ce blocus mée professeure d’anglais à Gar- innovantes possibles et
imagidont tu parles, des jeunes lan- ges-lès-Gonesse, j’ai eu peur. On nables, la classe inversée, le
ercredi 5 décem- çaient des cailloux, certains ont me disait: “C’est terrible, les jeu- numérique. Les résultats
resbre 2018, 21 h 23. mis le feu à une poubelle et à un nes sont violents, il ne faut rien taient les mêmes. Toujours«M J’arrive chez moi, arbre, d’autres venaient pour en laisser passer, sinon ils te bouf- un élève sur trois qui rate le bac
le corps vidé de tout et l’esprit découdre.” J’entends tout cela, fent.” Je suis arrivée en septem- en terminale, beaucoup qui
dérents d’élèves (FCPE) regrette que «le gouverne- ailleurs. Ce soir, dans le RER, j’ai et je me questionne. Suffit-il de bre la peur au ventre, et pour- crochent dans le supérieur, et
ment n’ait pas réussi à stopper la spirale de la pleuré. De mon esprit une image lancer une poignée de CRS tant en juin je quittais mes un nombre glaçant de jeunes
violence lycéenne. Depuis trois semaines, la si- ne s’efface plus depuis la fin du épuisés et effrayés pour étouffer élèves avec un pincement au qu’on croise dans la rue, et qui
tuation devant les établissements n’a cessé de jour: celle d’un CRS qui pointe dans la violence ce que les jeu- cœur. Ces élèves qui m’avaient ne font “rien”.
se dégrader, des lycéens se retrouvent en garde son “flash-ball” (1) vers une nes veulent “dé- dit, lorsque des «Alors, pour ne pas céder aux
sià vue, certains sont blessés voire hospitalisés». masse d’élèves dont un qui me coudre”? Partout policiers étaient rènes du désespoir, je leur expli-TÉMOIGNAGE
La FCPE demande que des consignes soient disait: “Mais madame, je veux en France, des venus vérifier quais qu’il fallait apprendre à
données aux forces de l’ordre «pour que les ly- rentrer en cours, moi. Et ça va élèves sont passés à tabac, arrê- leur identité devant le lycée, et manier toutes les cordes du
cicéens puissent manifester en toute sécurité sans compter, les absences ?” à qui je tés, mis en garde à vue, jugés que je m’insurgeais qu’on les toyen modèle – travail, école,
qu’aucun d’entre eux ne finisse à terre». répondais “mais enfin, rentre trop rapidement; des policiers, traite ainsi: “Mais madame, s’il vote, associations,
militanchez toi, tu vois bien que ça va des gendarmes et des CRS sont y a des policiers, on est contents, tisme– pour que nos dirigeants
«Solennité» dégénérer”. Ces élèves, à qui eux aussi victimes de violence, on est protégés, vous vous rendez s’inquiètent davantage du sort
Ces derniers jours, trois lycéens ont été blessés j’apprends, chaque jour, que en détresse parce que trop peu pas compte, y a des kalachnikovs des jeunes des banlieues
pauau visage par des tirs de lanceur de balles de l’Etat les protège et qu’il garantit nombreux pour faire face à une dans nos immeubles.” J’avais vres et proposent des solutions
policiers. Avant une nouvelle journée de mobi- leurs droits, leur permet de s’ex- violence qui les dépasse. Com- alors compris que ces jeunes, politiques.
lisation ce vendredi, le ministre de l’Educa- primer librement et d’être en- bien de temps faut-il encore at- qu’on m’avait présentés comme «Il y a quelques semaines, j’ai
tion, Jean-Michel Blanquer, multiplie les ap- tendus, j’ai vu leurs têtes et leurs tendre pour se questionner sur des êtres dangereux, voulaient croisé un de mes anciens élèves.
pels au calme, «avec une grande solennité», via visages d’enfants pointés par un cette violence ? On peut répri- la sécurité, comme tout le C’est un jeune garçon qui n’a
jaune vidéo à destination des lycéens et un mail CRS avec un “flash-ball”. mer, enfermer tous les jeunes monde, et qu’ils ne détestaient mais réussi à avoir son bac parce
à l’adresse des enseignants: «Il est indispensa- «Et je n’arrive pas, ce soir, à sor- qui se révoltent, qui brisent les pas la police. que sa filière ne lui convenait
ble d’appeler à la sérénité, au calme et au res- tir de mon esprit le visage plein poubelles et mettent le feu «Il y a eu les années de lutte. On pas. Après deux tentatives, il a
pect des personnes et des biens.» de sang d’un élève dont la joue longtemps encore, mais quand demandait des moyens, plus de décidé d’arrêter les études.
LorsMARIEPIQUEMAL vient d’être déchiquetée par un donnerons-nous la parole à ces personnel pour encadrer les élè- que je l’ai croisé, par hasard,
detir, qui rentre dans un lycée jeunes ? ves. Nous avons perdu le statut vant le lycée, je lui ai demandé
presque désert pour se mettre à «Alors, je me souviens. Lorsque ZEP qui nous garantissait quel- ce qu’il faisait. Il m’a répondu:
l’abri et qui repart rapidement, je passais les concours de l’en- ques miettes, et on a continué à “J’attends, madame.”»•
LIBÉ.FR emporté par le Samu à l’hôpital. seignement, en juin 2013, pou- nous expliquer qu’il fallait
chanJe ne parviens pas à me dessai- vais-je imaginer qu’un jour, ger de méthode, que les pays du (1) En réalité, un lanceur de balles de
A lire surLibération.frl’intégralitéde sir du sentiment d’effroi qui m’a cette image serait placée là, Nord faisaient mieux avec défense, Flash-ball étant la marque
l’interviewdeGabrielAttal, secrétaire envahie ce matin au moment où dans ma mémoire, sans que moins, que le numérique allait d’une des premières armes
commerd’Etat auprès du ministre de l’Education. j’ai vu ce garçon traverser la rien, je crois, ne puisse désor- tout changer, et je ne sais quels cialisées sous cette catégorie.Libération Vendredi 7 Décembre 20186 u ÉVÉNEMENT
«On voudrait une colère, mais polie,
bien élevée»
lence.» On voudrait une colère, mais polie, Cetteformededésobéissance,cettevio- analysiezlesracinesdenotre«passivité».PourlephilosopheFrédéric
bien élevée, qui remette une liste des doléan- lenteremiseencausedescorpsintermé- Ques’est-ilpassépourquelesgiletsjau-Gros,lesélitessontsidérées
ces, en remerciant bien bas que le monde po- diairesetdeladémocratiereprésentative nes sortent du «confort» du confor-parlecaractèrehétéroclite
litique veuille bien prendre le temps de la constituent-ellesundanger? misme?etinéditdelamobilisation
consulter. On voudrait une colère détachée Les risques sont grands et ce spontanéisme Notre obéissance politique se nourrit pour
desgiletsjaunes.Selonlui, de son expression. Il faut admettre l’existence représente un réel danger social et politique. l’essentiel de la conviction de l’inutilité d’une
ilfautadmettrel’existence d’un certain registre de violences qui ne pro- Mais on ne va quand même pas rendre révolte : «à quoi bon ?» Et puis vient le
mod’uncertainregistrede cède plus d’un choix ni d’un calcul, auquel il responsables de la crise de la représentation ment, imprévisible, incalculable, de la taxe«violence. est impossible même d’appliquer le critère lé- démocratique les perdants de politiques «de trop», de la mesure inacceptable. Ces
mogitime vs. illégitime parce qu’il est l’expres- orientées toutes dans le même sens depuis ments de sursaut sont trop profondément
hisans son dernier livre, Désobéir (Albin sion pure d’une exaspération. Cette révolte-là trente ans. Nous payons la destruction systé- toriques pour pouvoir être prévisibles. Ce
Michel, 2017), il cherchait les raisons est celle du «trop, c’est trop», du matique du commun durant ces sont des moments de renversement desD de notre passivité face à un monde ras-le-bol. Tout gouvernement a «Trente Calamiteuses»: violence peurs. S’y inventent de nouvelles solidarités,
toujours plus inégalitaire. Aujourd’hui, une la violence qu’il mérite. des plans sociaux, absence d’ave- s’y expérimentent des joies politiques dont
partie de la population s’insurge et Frédéric Cequisembleviolent,n’est-ce nir pour les nouvelles générations, on avait perdu le goût et la découverte qu’on
Gros, philosophe et professeur à Sciences-Po, pasaussilefaitquecemouve- poursuite folle d’une «modernisa- peut désobéir ensemble. C’est une promesse
analyse l’expression inédite de la colère des mentnesuivepaslesformes tion» qui s’est traduite par le dé- fragile qui peut se retourner en son contraire.
gilets jaunes. decontestationshabituelles? classement des classes moyennes. Mais on ne fait pas la leçon à celui qui, avec
Salariésouretraités,lesgiletsjaunesfont Le caractère hétéroclite, disparate La seule chose dont on puisse être son corps, avec son temps, avec ses cris,
proparfoispreuvedeviolencedansleurspro- de la mobilisation produit un ma- malheureusement certain, c’est du clame qu’une autre politique est possible.
posoudansleursgestes.Commentl’ex- laise: il rend impossible la stigma- fait que les victimes des déborde- Sommes-nousdansungrandmomentde
pliquez-vous? tisation d’un groupe et le confort d’un dis- ments ou des retours de bâton seront les désobéissancecollective?
Déjà, il y a la part de violences émanant d’une cours manichéen. Il a produit une sidération plus fragiles. Oui, une désobéissance qui a comme repère
minorité de casseurs ou de groupuscules ve- de la part des «élites» intellectuelles ou politi- Vousaveztravaillésurlanotiondesécu- sûr sa propre exaspération. On a tout fait
denant pour «en découdre». Elle est incontesta- ques. Non seulement elles n’y comprennent rité(1),quepensez-vousdelaréponse puis trente ans pour dépolitiser les masses,
ble, mais il faut comprendre à quel point, en rien mais, surtout, elles se trouvent contes- del’Etataprèslesmanifestationsetles pour acheter les corps intermédiaires, pour
même temps, elle suscite un effroi émotion- tées dans leur capacité de représentation, dégradations? décourager la réflexion critique, et on
nel et un soulagement intellectuel. On de- dans la certitude confortable de leur légiti- De la part, cette fois, des forces de l’ordre, on s’étonne aujourd’hui d’avoir un mouvement
meure en terrain connu. Le vrai problème, mité. Leur seule porte de sortie, au lieu d’in- entend le même discours: «Cette violence est sans direction politique nette et qui refuse
c’est qu’elle est minoritaire. Elle est l’écume terroger leur responsabilité, consiste pour le totalement inédite, on n’avait jamais vu ça, un tout leadership. Cette désobéissance
témoisombre d’une vague de colère transversale, moment à diaboliser ce mouvement, à dénon- tel déferlement, une telle brutalité.» Il ne fau- gne profondément de notre époque. Il faut en
immense et populaire. On ne cesse d’entendre cer son crypto-fascisme. Cela leur permet de drait pas que cette mise en avant de la «nou- priorité en interroger les acteurs.
de la part des «responsables» politiques le prendre la posture de défenseur de la démo- veauté» ne serve d’écran à une augmentation Recueilli parSONYAFAURE
même discours: «La colère est légitime, nous cratie en péril, de rempart contre la barbarie de la répression.
l’entendons; mais rien ne peut justifier la vio- et de s’héroïser une nouvelle fois. Dansvotrerécentlivre,Désobéir,vous (1) LePrincipesécurité, Gallimard, 2012.
Lescanauxdelaviolence
res) ne sont plus acceptés. La daient pour les autres. Ils ne le Tant que les syndicats et les par- ou on ne l’est pas, on accepte dePourlephilosophe
conclusion qu’en tire Freud est faisaient pas de façon arbitraire, tis avaient le pouvoir d’organiser porter un gilet jaune ou on le re-MarcCrépon,
alors d’une extrême sévérité: «Il mais sur le fond d’une culture et les luttes, ils conservaient le mo- fuse. Il en résulte un sentimentlessyndicatset
va sans dire qu’une civilisation d’une éducation politiques, ins- nopole de la mobilisation –une de défiance étendu à tout
dislespartisontperdu qui laisse insatisfaits un si grand crites dans une histoire qui les contre-violence mesurée, pour cours autre que ceux qu’ils
tienlemonopolede nombre de ses participants et les portait. Ainsi la contention de la faire face à toutes celles, symboli- nent sur eux-mêmes. C’est
pourlamobilisation, pousse à la révolte n’a aucune violence aura-t-elle longtemps ques et réelles, que les citoyens quoi elle s’en prend aux
laissantplaceàune chance de se maintenir durable- reposé sur une délégation de la ont le sentiment de subir de la journalistes, soupçonnés de
trament et ne le mérite pas non parole et de l’action. Nous avons part des gouvernants. C’est ce hir le nouveau partage de la pa-violencesansfiltre.
plus.» Longtemps pourtant, la so- été habitués à ce qu’il en aille monopole qui a disparu. Et le role que le mouvement cherche à
la fin des années 20, peu ciété a tenu, grâce aux corps in- ainsi des luttes politiques. Aussi mouvement des gilets jaunes en instituer. Enfin, ces dernières
and’années avant que l’Eu- termédiaires, les partis et les syn- l’éventualité d’une irruption sou- est la plus parfaite illustration. nées, les leaders populistes ontA rope ne bascule dans dicats, qui canalisaient sa daine de la violence, incontrôlée, Quand bien même quelques voix légitimé cette forme d’hostilité
l’horreur, Freud rappelait que violence. Le cadre qu’ils lui four- s’était-elle effacée du paysage. singulières émergent, aucune ne qui franchit un pas dans la
violorsqu’une société ne parvient nissaient permettait que l’animo- Plusieurs facteurs pourtant constitue une autorité investie lence, lorsqu’elle se laisse
contapas à dépasser le stade dans le- sité se concentre sur une cible, auraient dû nous alerter de leur du pouvoir de décider des modes miner par la haine. Le
mouvequel la satisfaction d’une mino- un ministre, le gouvernement, le possible retour: la cristallisation d’actions. De cet effacement ment actuel ne peut se laisser
rité se fait au détriment de l’im- chef de l’Etat, et qu’elle se donne populaire des passions négatives, structurel de toute verticalité ré- tout à fait séparer de cette
légitimense majorité, il est inévitable un objectif: le retrait d’un projet dont la peur de l’avenir qui con- sulte une horizontalité anomi- mation redoutable, dont l’issue
et compréhensible que les nom- de loi, la suspension d’une ré- centre en elle toutes les formes que, au sens où elle ne se plie à reste toujours imprévisible.•
breux laissés-pour-compte de ses forme, etc. Mais il avait égale- d’insécurité confondues; la façon aucune discipline. C’est ainsi que
supposés progrès développent ment pour fonction de décider dont les gouvernements invo- la violence échappe à tout
conun sentiment d’hostilité crois- des modes d’action (manifesta- quent toujours un défaut de com- trôle. La contestation ne peut Par
sant à l’encontre de cette même tions, grèves, etc.) et des élé- préhension pour ne pas avoir à qu’être générale, c’est la situation MARCCRÉPON
société et de ses bénéficiaires. ments de langage (les slogans, les reconnaître le caractère injuste décrite par Freud dans sa
globaAlors même que leur travail con- mots d’ordre) qui autorisaient des mesures qu’ils prennent; et la lité, le nœud indémêlable
tribue à sa prospérité, aussi rela- l’expression de l’hostilité autant faillite des corps intermédiaires, d’agressions symboliques et
réeltive soit-elle, ils ne supportent qu’ils la limitaient. Ce cadre, il à commencer par l’incapacité les de tous ordres qu’aucune
paplus qu’une part minime de ses n’appartenait pas à chacun d’en croissante des partis de gauche et role gouvernementale ne saurait
bienfaits leur soit réservée, à plus dessiner les contours. Partis et des syndicats à susciter cette suffire à apaiser. Cette
contestaforte raison quand ils ont le senti- syndicats étaient encore des confiance qui leur permettait jus- tion ne reconnaît à personne non
ment qu’elle va diminuant. Les structures verticales, dans les- qu’alors d’assumer le filtrage de seulement le droit de parler à sa
efforts qu’elle demande (taxes, quelles des équipes dirigeantes, ces passions et leur transforma- place, mais également celui de la
mesures d’austérité, gel des salai- investies d’une autorité, déci- tion en lutte politique organisée. commenter. On est de son côté Philosophe
AFP
DRLibération Vendredi 7 Décembre 20188 u ÉVÉNEMENT
De Notre-Dame-des-Landes hier à Bure, où
bat la révolte antinucléaire, de nombreux
militants portent les stigmates de la GLI-F4 :Grenades GLI-F4: membres arrachés, yeux crevés, lambeaux de
peau ou de chair lacérés. Comme les autres,
la contestation des gilets jaunes ne déroge pas
à son quota de mutilés. Combien? Il est trop
tôt pour le dire, mais la violence des affronte-des avocats montent
ments des deux derniers week-ends fera sans
nul doute resurgir de nouveaux blessés.
«Dans une démocratie, la violence légale doit
rester légitime, or la ligne de démarcation a été
franchie. Il y a eu un usage indiscutablementau créneau
disproportionné de la force», tonne l’avocat
William Bourdon.
Premier acte de la riposte, l’envoi au Premier
on nom est aussi barbare que les bles- projetés mutilent autant qu’ils assourdis- ministre, Edouard Philippe, d’un courrier ré-Jeudi,uncollectifaappelé
sures qu’elle inflige : GLI-F4. Compo- sent. Las de comptabiliser les blessés, un col- clamant l’abrogation immédiate du décretlegouvernementàinterdire S sée de 25 grammes de TNT et d’une lectif d’avocats organise une riposte juridi- autorisant l’usage des GLI-F4. En cas de refus
l’emploidecesgrenadesqui charge lacrymogène, cette grenade tutoie les que majeure contre cette arme militaire. ou d’absence de réponse de la part de
Mationtblesséplusieurspersonnes 165 décibels lorsqu’elle explose, soit plus Arme que la France est d’ailleurs la seule à gnon, le collectif introduira des recours
lorsdesdernières qu’un avion au décollage. Surtout, son effet utiliser en Europe dans le cadre du maintien devant le tribunal administratif. «Dans un
mobilisations. de souffle ainsi que les multiples résidus de l’ordre. rapport conjoint daté de 2014, l’Inspection
générale de la gendarmerie nationale, ainsi
que celle de la police nationale, indiquent que
ces grenades sont susceptibles de mutiler ou de
blesser mortellement», rappelle Raphaël
Kempf, un des avocats du collectif. Lors
de son passage au ministère de l’Intérieur,
Bernard Cazeneuve avait dressé le même
constat.
Par ailleurs, plusieurs plaintes pénales ont été
déposées par les blessés que les avocats ont
pu identifier. Le premier, Gabriel, 21 ans, a été
élu meilleur apprenti de France pour ses
compétences en chaudronnerie. Sa main a en
partie été arrachée lors de la mobilisation
du 24 novembre. «Au moment où la GLI-F4 est
lancée, il n’y a absolument aucune hostilité à
l’égard des forces de l’ordre. Nous le savons car
son frère filme intégralement la scène. Gabriel
est venu à Paris en famille, avec sa mère, son
frère, sa sœur et son beau-frère. Ils ont tous
déjeuné à République avant de se rapprocher des
Champs-Elysées. Il n’y avait de leur part
aucune intention de se confronter aux
policiers», affirme l’avocate de la famille, Aïnoha
Pascual. Cette dernière a adressé deux
plaintes au parquet de Paris. L’une, concernant
Gabriel, pour «violences volontaires avec arme
ayant entraîné une infirmité permanente».
L’autre, au nom de sa famille, pour «mise en
danger de la vie d’autrui.»
La même démarche a été entreprise par
Antonio, 40 ans. Ce chargé de clientèle venu
de Compiègne (Oise) a, lui, reçu des éclats
de GLI-F4 sur le pied. L’un de ses deux
conseils, Arié Alimi, s’emporte : «Comme
Gabriel, Antonio était venu manifester
pacifiquement. Il est inconcevable que la
France continue d’employer des armes aussi
violentes en maintien de l’ordre. Chaque
policier, chaque gendarme de ce pays, doit
désormais savoir qu’il peut être tenu pour
responsable des blessures infligées s’il utilise
des GLI-F4.» Et l’avocat William Bourdon
d’embrayer: «Nous attendons désormais du
parquet de Paris la même promptitude qu’à
l’encontre des casseurs. De gros moyens ont été
engagés pour les traduire en comparutions
immédiates. Des juges d’instruction doivent
être désignés sans délai pour s’attaquer aux
violences policières.»
Dernier angle d’attaque : le simple constat
qu’un recours massif aux GLI-F4 ne garantit
nullement la préservation des biens
matériels: «Ces deux derniers week-ends, la casse
a été importante. Jeter des GLI-F4 à tout va ne
résout rien, estime Arié Alimi. Au contraire,
cela accentue le niveau de violence et de
ressentiment. L’Allemagne et l’Italie
obtiennent des résultats équivalents, voire meilleurs,
en maintien de l’ordre. Pourtant, ils n’utilisent
que deux armes: les grenades lacrymogènes et
le canon à eau.»
Lorsdelamanifestationdesamedidernier,àParis. PHOTOBORISALLIN.HANSLUCAS WILLYLEDEVINLibération Vendredi 7 Décembre 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 9
Alasortiedu
BurgerKing
del’avenuede
Wagram,àParis,
samedi.
PHOTOBORISALLIN.
HANSLUCAS
Violencespolicières:«Ilsnousontgazésdefou»
les manifestants devaient passer par mari s’interroge: «De toute façon, donne aussi sur les Champs-Ely- L’un des policiers lui ordonne deDeux vidéos montrant
un tunnel de quatre ou cinq CRS qui faut lever les mains, on a fait quoi sées. Un homme est poursuivi par «fermer sa gueule». Il se débat en-des membres des tapaient, tapaient et tapaient en- nous ?» Les CRS chargent, l’image trois policiers. Ils le traînent sur le core quelques minutes avant d’être
forces de l’ordre en core», raconte Boris Allin. A la sor- redevient noire, ne reste que le son. trottoir puis sont rejoints par six menotté et embarqué. Sur la base de
tie, les gilets jaunes ne sont pas em- Celui des cris de Manon, qui hurle autres. La plupart des fonctionnai- cette vidéo, très largement diffuséetrain de frapper des
barqués par la police. C’est le cas de à ses amis Facebook : «Ils sont en res de police le frappent alors vio- sur Facebook et Twitter dès le
dimanifestants samedi Manon, qui s’est reconnue sur une train de nous taper !» Au-dessus lemment à coups de pieds et de manche, une enquête a été ouverte
photo publiée sur notre site mer- d’elle à ce moment-là pour la matraques. pour «violences par personne dépo-dernier près des
credi (visible ci-dessus) où on la voit, protéger des coups de matraques, sitaire de l’autorité publique» et con-Champs-Elysées ont
avec son gilet jaune, sortir du Bur- on entend son mari lui dire: «Je suis TRACEDESANG fiée à l’IGPN. Contrairement à la
viété mises en ligne. ger King dans les bras de son mari, là, je ne te lâcherai pas.» Puis des Une habitante de la rue explique le déo du Burger King, les détails de la
qui a le visage en sang. Elle a 28 ans, petites fleurs apparaissent à l’écran déroulé de la soirée de samedi : scène demeurent flous: Libération
l est 18h30, avenue de Wagram, ils sont venus ensemble à Paris pour illustrer ses cris – un filtre «Vers 19 heures, des casseurs sont ve- n’est à ce jour pas en mesure de
déà proximité des Champs-Ely- pour manifester leur ras-le-bol Facebook, que la manifestante a dé- nus piller le Monoprix [au bout de la terminer l’identité du jeune hommeI sées. Les CRS entourent un après l’avoir fait à Compiègne clenché par accident alors qu’elle rue, ndlr]. Ils ont cassé plusieurs vi- ou ce qui s’est exactement passé
Burger King. Quelques minutes plus (Oise), là où ils vivent, la semaine pensait ne plus filmer. trines et des vitres de voitures. avant son interpellation
particuliètôt, plusieurs gilets jaunes s’y précédente. Après cette soirée, Boris Allin a dé- À 19h25, les CRS sont arrivés. Il y a rement violente.
étaient réfugiés après avoir forcé posé une plainte auprès de l’Inspec- eu une bousculade. Un jeune homme Dans les jours qui ont suivi, de
noml’entrée pour trouver un air plus res- COUPSDEMATRAQUES tion générale de la police nationale s’est relevé, il s’est mis à courir et a breux internautes et médias ont
inpirable. Plusieurs dizaines de mè- En 2016, Manon avait tenté de créer (IGPN). La plainte a été reçue, mais été rattrapé par des policiers.» La diqué qu’il pourrait s’agir de
Metres plus loin, les CRS tentaient en une petite entreprise –qui a vite fait on ne sait toujours pas si l’IGPN directrice du Monoprix en ques- hdi K., 21 ans. Hospitalisé pendant
effet de faire évacuer la place de faillite– spécialisée dans la distri- ouvrira ou non une enquête. tion, Haddad Abir, confirme que plusieurs jours et très gravement
l’Etoile, à grands coups de grenades bution d’apéritifs à domicile la nuit. Fait rare dans l’histoire des violen- son magasin a bien été dégradé : blessé à l’oeil gauche, celui-ci a
inlacrymogènes. Les CRS entrent en- Son banquier lui conseille depuis de ces policières captées en vidéo et «J’ai fermé le magasin à 14 heures. diqué dès dimanche se reconnaître
suite dans le restaurant et matra- vendre la maison pour s’en sortir. mises en ligne ensuite: il aura fallu Je suis revenue en fin de journée. Les sur la vidéo de la rue de Berri. Mais
quent plusieurs manifestants au sol, Celle qui se définit aujourd’hui attendre trois jours pour qu’une casseurs avaient tout pillé.» Une les témoignages et d’autres images
avant de les expulser un par un. comme mère au foyer a transmis agence de presse, Hors-Zone Press, autre riveraine a été marquée par recueillis par Libération attestent
La scène est filmée samedi dernier. une vidéo à Libération, filmée de- poste des images de cette scène sur «l’interpellation très violente»: «J’ai que la vidéo ne correspond pas à
Deux photographes de Libération, puis l’intérieur du fast-food avec son compte YouTube mardi. La vu courir ce jeune homme. Je crois l’interpellation de Mehdi K. La
Boris Allin et Martin Colombet, son téléphone. On y voit une grosse veille, sur le compte d’une autre qu’il portait quelque chose dans les même soirée, sur Snapchat, c’est
étaient présents sur place. Ils dizaine de gilets jaunes qui luttent agence, Line Press, on pouvait déjà bras. C’était la fin d’une journée de bien lui en revanche que l’on voit
s’étaient eux aussi réfugiés dans le pour ne pas vomir dans le fast-food, voir la même chose. Mais elle était violences. Les casseurs venaient de dans un car de police, avec
pluBurger King. Ils décrivent l’air vicié encerclés par les forces de l’ordre. perdue tout au bout d’une vidéo de tout piller. Les policiers ont dû avoir sieurs autres personnes
interpelpar les grenades; les gilets jaunes De temps en temps, Manon tourne trois heures sur «des scènes d’insur- envie de se défouler.» Alors que les lées, le visage couvert de sang. Son
qui forcent l’entrée du restaurant, son téléphone et parle face caméra. rection dans la capitale». forces de l’ordre relèvent le jeune avocat, Yassine Bouzrou, a indiqué
fermé plus tôt pour des raisons de La vidéo est diffusée en direct sur Retour à samedi. Une heure après homme, un nouveau coup lui est à la presse que son client avait
l’insécurité ; le gérant du restaurant Facebook. «C’est des malades, ils le matraquage du Burger King, un porté au visage. Comme en témoi- tention de porter plainte pour
vioqui, malgré les dégâts, donne des nous ont gazés de fou», dit-elle à ses kilomètre plus loin, trois riverains gne la trace de sang encore visible lences volontaires.•
bouteilles d’eau. Puis les CRS qui «amis» sur le réseau. Alors que filment une autre scène depuis leur sur le mur quarante-huit heures ROBINANDRACA
entrent et matraquent. «Pour sortir, les CRS s’apprêtent à charger, son appartement rue de Berri qui après les faits. etVINCENTCOQUAZLibération Vendredi 7 Décembre 201810 u ÉVÉNEMENT
Pour une justice fiscale et sociale
En dépit d’une tentative de mainmise de l’ex- moindre geste et clamant qu’il maintenait le de la population est resté massif. Le gouverne-Al’initiatived’Attacet
trême droite sur le mouvement, celui-ci se cap et ce, malgré le fait qu’une énorme majo- ment vient d’annoncer, entre autres, le gel,delafondationCopernic,
caractérise par son auto-organisation hori- rité de la population soutenait ce mouvement. puis l’annulation de l’augmentation des taxesdessyndicalistes,associatifs,
zontale et pose l’exigence d’une démocratie Cette attitude a entraîné une exaspération sur les carburants. C’est un premier recul mais
politiques,universitaires réelle contre une présidence autoritaire et croissante qui a conduit à des actes de vio- c’est trop peu, trop tard, car c’est de toute la
etartisteslancentunappel méprisante. A l’heure où se déroule la COP 24 lence dont le gouvernement pouvait espérer politique sociale et de ses conséquences
écoà«manifesterpacifiquement» en Pologne et où la lutte contre le réchauffe- tirer parti. Cela n’a pas été le cas et le soutien nomiques et écologiques qu’il faut discuter.
samedipourleclimat ment climatique est urgente, ce mouvement Alors même que la jeunesse a décidé de se
met également en évidence le lien entre la mettre en mouvement pour contester lesetaveclesgiletsjaunes.
question sociale et les impératifs écologi- choix éducatifs du pouvoir, c’est un change-PREMIERS
e mouvement des gilets jaunes met ques: les plus grands pollueurs sont exonérés ment de cap qu’il faut imposer. Pour
commenSIGNATAIRESdans le débat public l’ensemble de la de tout effort, les principales causes du ré- cer, il faut répondre aux revendications syndi-L politique sociale du gouvernement. chauffement climatique ne sont pas traitées, JacquelineBalsan présidente du MNCP cales en augmentant le smic et en revenant sur
Plus largement, ce sont les politiques néoli- la casse des services publics et des commer- EstherBenbassa sénatrice EE-LV de Paris le plafonnement de l’augmentation des
retraibérales mises en œuvre par les gouverne- ces de proximité et l’étalement urbain se OlivierBesancenot porte-parole du NPA tes à 0,3%, rétablir l’ISF et taxer les
multinatioments successifs depuis des décennies qui poursuivent, les alternatives en matière de EricBeynel codélégué général Solidaires nales, dont Total, les Gafa et les banques qui
sont en cause. Fins de mois de plus en plus transport en commun ne sont pas dévelop- Patrick Chamoiseau écrivain Pascal financent les énergies fossiles, pour investir
difficiles, précarisation toujours ac- pées. Le modèle du logement social Cherki conseiller de Paris, Génération·s massivement dans l’isolation thermique des
crue du travail, injustice fiscale, con- en France est mis en péril par sa mar- CyrilDion auteur, réalisateurClémence bâtiments et les énergies renouvelables.APPEL
ditions de vie qui se détériorent, telle chandisation au profit des grands Dubois porte-parole de 350.org France C’est pourquoi, les soussigné·es,
syndicalisest la situation subie par la majorité de la po- groupes privés. Dans ces conditions, ce n’est Pierre Khalfa économiste, fondation tes, responsables associatifs et politiques,
pulation. Ce qui touche en particulier les certainement pas aux classes moyennes et CopernicPhilippeMartinez secrétaire chercheur·es, universitaires, artistes, etc.,
femmes, très nombreuses à se mobiliser dans populaires de payer la transition écologique. général de la CGTJean-LucMélenchon soutiennent les revendications de justice
fisce mouvement. Dans le même temps, l’éva- La politique du gouvernement ne répond ni député La France insoumiseMichelet cale et sociale portées par le mouvement des
sion fiscale n’a jamais été aussi importante à la colère sociale ni aux impératifs écologi- Monique Pinçon-Charlot sociologues gilets jaunes. Ils appellent la population à
et les plus riches se sont vu offrir de multi- ques. Le gouvernement laisse les multinatio- Véronique Ponvert syndicaliste FSU se mobiliser pour imposer une politique qui
ples allégements d’impôts: suppression de nales et les lobbys productivistes n’en faire ThomasPorcher économiste Sabine permette de mieux vivre, et à manifester
l’ISF, flat tax de 30% pour les revenus du ca- qu’à leur tête en privilégiant toujours plus Rosset directrice de BLOOM Fabien pacifiquement dans la rue massivement
pital qui ne sont plus soumis à l’impôt pro- leur intérêt propre et celui de leurs actionnai- Roussel secrétaire national du PCF, le 8 décembre, journée de mobilisation
intergressif, baisse de l’impôt sur les sociétés… res au détriment du plus grand nombre et de député du NordAurélieTrouvé porte- nationale pour la justice climatique, en
conDans ces conditions, l’augmentation des l’avenir de la planète. parole d’Attac. vergence avec la quatrième journée de
mobilitaxes sur les carburants est apparue comme Pendant des jours, le gouvernement a campé Retrouvez la liste de tous les signataires sation des gilets jaunes.•
«la goutte d’eau qui a fait déborder le vase». sur une posture intransigeante, refusant le surLibération.fr Lire aussi la tribune de Yannick Jadot page 24.
Lessyndicatsàmotsprudents
Lesprincipalescentrales gociations «réelles», à la fois «larges, de ne pas signer. Et conduit la CGT,
ouvertes et transparentes» sur le qui appelle à une journée d’actionsesontaccordéesjeudi
pouvoir d’achat, les salaires, le loge- le 14 décembre, à rédiger dare-daresuruntextequiréclame
ment, les transports et les services un communiqué dénonçant unedesnégociations«réelles»
publics. Mais ils ne donnent pas «répression inadmissible», notam-maiséludelaquestion
plus d’indications sur le calendrier ment de la jeunesse : «La CGT nedelaviolencepolicière.
et la méthode voulue pour cet éven- peut pas accepter que le pouvoir
tuel Grenelle version 2018. Pas plus frappe et tape nos enfants.»
est un texte qui n’aurait ja- qu’ils ne font de propositions fortes
mais dû exister. Quand ils ou d’appel à agir de concert. «Cha- «Grand écart». La centrale deC’ sont arrivés au siège de la cun a sa culture. On s’est concentrés Philippe Martinez, également si-FDT pour échanger sur l’actualité sur l’essentiel, ce que l’on pouvait gnataire de l’appel lancé par Attac,
sociale, jeudi matin, soit deux jours dire ensemble aujourd’hui», expli- réclame en outre «l’ouverture
imméavant le quatrième acte des gilets que Luc Bérille, de l’Unsa. Soit pas diate de négociations sur l’urgence
jaunes, les secrétaires généraux grand-chose, rétorque Eric Beynel, sociale». Au passage, la CGT
andes principales centrales syndicales porte-parole de Solidaires, présent nonce aussi qu’elle ne participera
n’avaient pas prévu de prendre la à la réunion mais qui n’a pas sou- pas à la réunion proposée par la
miplume. Pourtant, en sortant de cette haité parapher le texte, jugé «hors nistre du Travail, ce vendredi, pour
rencontre informelle qui, explique sol». Signataire, en revanche, de lancer le chantier de la
concertal’un d’eux, «n’aurait pas dû être pu- l’appel initié par Attac et la fonda- tion. De quoi déconcerter ses
coblique», la CFDT, la CGT, FO, la CFE- tion Copernic pour une conver- signataires de la déclaration
comCGC, la CFTC, l’Unsa, et la FSU ont gence des mobilisations des gilets mune. «Cela montre bien le grand
adopté une déclaration commune. jaunes et de la marche pour le écart interne que la CGT est en train
«Ecrire ce texte est apparu comme climat (lire ci-dessus), il s’agace : de faire», note un secrétaire général.
une évidence», explique François «Notre responsabilité de syndica- Transis, les autres attendent des
Hommeril, de la CGC, le syndicat listes n’est pas d’écrire un texte in- éclaircissements de l’exécutif. «On
des cadres, qui se félicite de «ce si- cantatoire, mais d’appeler à être va voir si ce qui est proposé est
acgnal fort adressé au gouvernement». présent dans la rue.» ceptable. Ce serait plus simple si l’on
La déclaration commune se veut, au pouvait avancer tous ensemble dans
«Hors sol». Dans cette déclaration contraire, très prudente envers les ce cadre», explique-t-on à la CFDT.
d’une quinzaine de lignes, les signa- gilets jaunes. Certes, leur mobilisa- Mais la prudence reste de mise.
taires s’inquiètent du «climat très tion y est qualifiée de «colère légi- «Quand on entend certains au
goudégradé» et pointent la responsabi- time», mais les signataires dénon- vernement répéter qu’il faut garder
lité de l’exécutif, resté sourd pen- cent aussi «toutes formes de violence le cap, il y a de quoi douter», pointe
dant «des mois» à leur appel pour dans l’expression des revendica- François Hommeril de la CGC. La
plus de «justice sociale». Prenant tions». Une phrase qui fait suite à la suite ? «A chaque jour suffit sa
ertoutefois acte d’un changement AParis,le1 décembre. PHOTOSTÉPHANELAGOUTTE.MYOP demande de «lancer un appel au peine», souffle-t-il. Après les
déborde ton avec, mardi, la promesse calme» que leur avait adressée, la dements de samedi, les yeux sont
ridu Premier ministre de lancer une tions et propositions, en commun tions complexes avec un président veille, l’exécutif. Pas un mot en re- vés sur la journée du 8. «On fait au
concertation, les centrales s’enga- chaque fois que cela sera possible». qui faisait mine de les écouter sans vanche sur la gestion policière, par- jour le jour, note le responsable de
gent à participer à ce dialogue, «cha- Mais pas n’importe comment. faire guère cas de leurs avis, les syn- fois violente, des mobilisations. Ce l’Unsa. Sur le fil du rasoir.»
cune avec [leurs] propres revendica- Refroidis par dix-neuf mois de rela- dicats exigent autre chose: des né- qui a fini de convaincre Solidaires AMANDINECAILHOL