Libération du 11-02-2019

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Ajouté le 11 février 2019
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o 2,00 €Première édition. N 11725
Au moment où arrive à l’Assemblée le projet de loi «pour une école de la confiance», de nouvelles formes de contestation émergent dans le monde enseignant. PAGES 25
PHOTO STÉPHANE REMAEL
A Paris, le 5 juin 2018. DÉFIANCE JEANMICHEL DANS BLANQUER LES RANGS
LUNDI 11 FÉVRIER 2019
www.liberation.fr
L’ÉCOLE DES LOISIRS
TOMI UNGERER Une vie à main levée PAGES 2425
SYRIE Le dernier bastion de l’Etat islamique sous le feu REPORTAGE, PAGES 67
INÉGALITÉS MONDIALES Branko Milanovic, la chasse aux super riches à dos d’éléphant INTERVIEW, PAGES 2022
GILLES LE GENDRE «Le grand débat a lieu aussi chez nous, à LREM» INTERVIEW, PAGES 1213
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCEAllemagne2,50 €, Andorre2,50 €, Autriche3,00 €, Belgique2,00 €, Canada5,00 $, Danemark29 Kr, DOM2,80 €, Espagne2,50 €, EtatsUnis5,00 $, Finlande2,90 €, GrandeBretagne2,20 £, Grèce2,90 €, Irlande2,60 €, Israël23 ILS, Italie2,50 €, Luxembourg2,00 €, Maroc22 Dh, Norvège30 Kr, PaysBas2,50 €, Portugal (cont.)2,90 €, Slovénie2,90 €, Suède27 Kr, Suisse3,40 FS, TOM450 CFP, Tunisie5,00 DT, Zone CFA2 500 CFA.
u 2 ÉVÉNEMENT
LibérationLundi11 Février 2019
Le ministre de l’Education, JeanMichel Blanquer (à droite), et son secrétaire d’Etat, Gabriel Attal (à gauche), étaient à EtangsurArroux (SaôneetLoire), jeudi, pour le grand débat Le projet de loi «pour une école de la confiance» arrive ce lundi à l’Assemblée, au moment où la grogne monte, notamment dans ÉDUCATION les lycées excentrés qui s’inquiètent de voir les inégalités renforcées. Vu de «confiance», bonjour l’ambiance
veut«horizontale, asyndicale et apo litique». «C’est une mise en réseau pour relayer les mobilisations des uns et des autres et coordonner des actions communes»,explique Ma thieu Forgues, professeur à Gaillac, dans le Tarn. Et il indique que, dans plusieurs lycées, les discussions portent sur le ralliement ou non avec les gilets jaunes. Certains profs, à titre individuel, en font partie mais, pour l’instant, seul le collectif des enseignants d’IlleetVilaine a sauté le pas vendredi(lire page 4).
national.
Trois points du qui font tiquer
projet
Blanquer
L’ÉVALUATION DE L’ÉCOLE QUE DEVIENT L’ACTUEL CNESCO?
www.liberation.fr
LE DEVOIR D’EXEMPLARITÉ POUR CONTRÔLER LA PAROLE DES PROFS?
LA SCOLARISATION À 3 ANS UN CADEAU POUR LE PRIVÉ?
LibérationLundi11 Février 2019
DÉCALAGE Cette mobilisation peutelle désta biliser Blanquer ? Difficile à évaluer. Une certitude en revanche : ce mou vement de colère contrarie la vo lonté affichée du ministre de réta blir un climat de confiance avec les enseignants. Le projet de loi exa miné ce lundi ne va pas aider. La semaine dernière, la députée LREM Anne Brugnera, membre de la commission des affaires culturel
(1) Les filières classiques (L, S et ES) dis paraissent, remplacées par des «spéciali tés». Il en existera douze, mais elles ne se ront pas proposées dans tous les établissements.
RALLIEMENT La carte de la mobilisation est so ciologiquement intéressante : on y trouve surtout des lycées de petites villes ou ruraux qui s’inquiètent que les inégalités territoriales se creu sent encore plus avec cette réforme, alors que le gouvernement assure le contraire. Très mobilisés aussi, les lycées de banlieue, via notamment
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u
Par MARIE PIQUEMAL PhotoALBERT FACELLY eanMichel Blanquer, ministre de l’Education, parle tout le J temps de«confiance».Il lui a d’abord consacré un livre(Construi sons ensemble l’école de la confiance) et maintenant un projet de loi «pour une école de la confiance». Motivé par la scolarisation obligatoire dès 3 ans, le texte qui arrive ce lundi à l’A ssem blée agrège de façon hétéroclite d’autres mesures, du prérecrutement des enseignants au recours (encouragé) aux expéri mentations pédagogiques. Plu sieurs suscitent de l’inquiétude(lire cidessus). Et puis il y a ce hic : alors que le mi nistre, longtemps au top des sonda ges d’opinion, menait jusquelà ses réformes sans forte contradiction, la partie se corse. Au moment où Blanquer va défendre son école de la confiance devant les députés, de
La scolarisation obligatoire à 3 ans est la mesure phare  et g rand pu blic  de ce projet de loi. Le président Macron l’a annoncée to ut feu tout flamme, le 26 mars 2018.«J’ai décidé de rendre obligatoire l’école maternelle et d’abaisser de 6 à 3 ans l’obligation d’instruc tion.»Une mesure symbolique, qui donne toute son importance à l’école mater nelle dans les apprentissages. Consensuelle  comment être contre ? Et a priori simple à mettre en uvre vu que 98,9 % des 36 ans von t déjà à l’école en métropole  l’enjeu est donc essentielleme nt pour l’outremer, en Guyane par exemple où 82 % des moins de 6 ans so nt scolarisés. Alors, pourquoi feraitelle débat dans l’Hémi cycle ?«Il le faut. Le texte ne doit pas passer en l’état»,interrompt Damien Berthilier, président du Réseau français des villes éducatrices, qui rassemble des élus soucieux de leurs politiques éducatives. Très inquiet, il assure que «cet article d’apparence simple va avoir des répercussions énormes que personne ne maîtrise De nature à relancer la guerre scolaire entre privé et public !» Depuis des mois, il s’active en coulisse pour alerter. Car en rendant la maternelle obligatoire, l’Etat va, de fait, obliger les communes à verser de l’argent aux maternelles privées sous contrat. Un héritage de la loi Debré de 1959 : les municipalités sont tenues de participer d ans les mêmes proportions aux frais de scolarité pour les enfants de leurs com munes, qu’ils soient dans des écoles publiques ou privées sous contrat. Jusqu’ici, cette obligation ne valait que pour les écoles él émentaires vu que l’instruction n’était obligatoire qu’à partir de 6 an s. Désormais, la donne change.«Avec cette mesure, le gouvernement signe un chè que de 150 millions pour les écoles privées[qui accueillent environ 300 000 enfants en maternelle, ndlr],avec l’argent des collectivités locales»,alertent plusieurs organisations dont le Comité national d’ac tion laïque et la Fédération des conseils de parents d’élève s. «L’Etat compensera les sommes engagées pour les communes, s ur le principe de l’extension de compétences»,défend Anne Brugnera, dépu tée LREM, qui s’étonne de telles inquiétudes. Damien Berthilier rétor que :«L’Etat ne compensera que pour les communes qui, aujourd’hui, ne donnent rien du tout aux maternelles privées. Or, on sait que les deux tiers d’entre elles participaient tout de même un peu. Demain, ces muni cipalitéslà vont devoir payer sans aide de l’Etat»Avec des répercus sions en cascade, présagetil :«Les municipalités vont devoir trouver de l’argent, et pourraient être forcées d’économiser sur les écoles publi ques ! Vous mesurez le nonsens ?»Il espère que la pression sera assez forte dans l’Hémicycle pour modifier le texte. Deux issues existent se lon lui : réduire la portée du texte en commençant par une expé rimen tation en outremer,«pour gagner du temps». Et«rouvrir la discussion sur la loi Debré, cette obligation faite aux communes de part iciper au financement des écoles privées.»Rien que ça.
L’article 1 commence ainsi:«Par leur engagement et leur exemplarité, les per sonnels de la communauté éducative contribuent à l’établis sement du lien de confiance qui doit unir les élèves et leurs familles au service public de l’édu cation.»A priori, pas de quoi faire des bonds. D’ailleurs, fin novemb re, Jean Rémi Girard du Snalc (minoritaire) qualifiait l’article 1 de«blabla»permettant au ministre d’inscrire son mot fétiche («confiance») dans une loi«pour laisser sa trace dans le code».L’inquiétude a surgi plus tard, après un article duCafé pédagogique,média spécialiste de l’éducation. Et si cet article 1 visait in fine à mieux contrôler la parole enseignante, notamment sur les réseaux sociaux ? Anne Brugnera, députée LREM, membre de la commission des affaires cultu relles et de l’éducation de l’Assemblée, se dit très étonnée de tant de suspi cion :«Cet article est avant tout une réaffirmation de la confiance réciproque.» De fait, il n’apporte rien de supplémentaire en droit, assure Antony Taillefait, professeur spécialiste du droit des fonctionnaires. Qui aj oute cependant : «La question est pourquoi ce rappel à la loi à ce moment préci s de notre his e toire ?»Les agents publics ont en effet depuis la III République une obliga tion d’obéissance et de loyauté envers leur institution,«ce qui ne veut pas dire qu’ils n’ont pas la possibilité de s’exprimer ! Il faut simplement un ton cor rect et la critique argumentée»,rappelle le juriste.M.Pi.
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les et de l’éducation à l’Assemblée, et visiblement missionnée par la majorité pour répondre à la presse, s’étonnait de l’émoi suscité :«Les lois portant sur l’école sont toujours une matière sensible, on le sait. Mais là, on nous prête des intentions qui vont bien audelà du texte. C’est très surprenant.»Une méfiance exces sive ? Quand on a testé jeudi, pour voir, le mot «confiance» dans une salle des profs de SeineetMarne, la réponse a fusé :«Comment avoir confiance quand on vit le décalage entre ce que les ministres de l’Educa tion[Blanquer et ses prédécesseurs, ndlr]répètent dans les médias et les moyens dont on dispose concrète ment !»Une remarque qui revient sans cesse dans les reportages sur le terrain.
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plus en plus d’enseignants expri ment leur défiance. A commencer par les profs de lycée, qui décou vrent la mise en place concrète de la réforme du bac adoptée l’an der nier et la complète réorganisation des enseignements qui l’accompa gne (1). Ecueil supplémentaire pour le ministre, la colère ne vient pas que des syndicats d’enseignants, fa ciles à caricaturer. Cette fois, la dé fiance vient de la base : des profs de terrain, pas forcément militants dans l’âme, pas forcément affiliés à un syndicat, qui s’activent dans des endroits peu habitués à la lutte.
le collectif Touche pas à ma ZEP qui tempête depuis des années contre une inégale répartition des moyens. L’ampleur du mouvement reste tou tefois difficile à appréhender. Les indicateurs classiques (taux de gré vistes, épaisseur des cortèges) ne semblent plus opérants. Le dernier appel à la grève, mardi, n’a rassem blé que 5 % des troupes, selon les chiffres du ministère. Frédérique Rolet, la secrétaire générale du Syn dicat des enseignements du second degré (Snes, majoritaire) le recon naît, un peu dépitée :«Les rendez vous nationaux ne rassemblent plus autant qu’avant, la grève est deve nue difficile, comme dans les autres corps de la fonction publique.» La contestation prend, de fait, une forme plus diffuse. Une «chaîne des bahuts» s’est mise en place, regrou pant près de 200 établissements (sur 4 200) et des collectifs locaux. Son fonctionnement fait penser à celui des gilets jaunes : pas de por teparole, une organisation qui se
L’article 9 met sur pied un«conseil d’évaluation de l’école»,avec pour objectif principal d’évaluer les établissements scolaires. JeanMichel Blanquer, pour qui l’évaluation scientifique est une clé du progrès dans le s politiques me nées, notamment en éducation, y voit un signe de«modernité». Or, gros débat en commission des lois. Pas tant sur le projet d’évalue r des établisse ments, mais sur le sort réservé à l’actuel Cnesco (Conseil na tional d’évalua tion des politiques scolaires) que ce nouveau conseil va rem placer. Peu connu du grand public, le Cnesco évalue depuis sa création en 2013 l’effica cité des politiques éducatives. Fort d’un réseau de cherche urs en France et à l’étranger, il a nourri le débat public avec des études po ussées sur des sujets peu documentés. Récemment, celle sur les inégalités territoriales a montré, chiffres à l’appui, que l’éducation nationale donne moins qualitati vement aux élèves de l’IledeFrance défavorisée qu’à ceux des beaux quar tiers parisiens. Anne Brugnera, députée LREM, se veut rassu rante :«Le Cnesco ne disparaît pas. Ses missions seront transférées à une chaire univer sitaire.»Ses neuf postes à temps plein serontils maintenus ? Interpellé à plusieurs reprises, JeanMichel Blanquer n’a pas répondu. Vendredi, les deux principales fédérations de parents d’élèves (Peep, FCPE) et une ribambelle de syndicats lui ont adressé une nouvelle demande écrite,«pour que les députés puissent voter en connaissance de cause».