Figaro Littéraire du 01-04-2021
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Date de parution 01 avril 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 14 Mo

Exrait

erjeudi 1 avril 2021 LE FIGARO - N° 23829 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
HISTOIRE PROUST
DE GAULLE-POMPIDOU, EXCEPTIONNEL : LES 75 FEUILLETS
UNE RELATION CONSTITUANT UNE PREMIÈRE
PROFONDE ÉBAUCHE DE LA «RECHERCHE »
ET COMPLEXE PAGE 6 SONT ENFIN PUBLIÉS PAGE 8
LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL-
MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES
MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-La censure, de Pinard MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- - LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LESEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-à nos jours DOSSIER Le procureur qui attaquaBaudelaire, Flaubert et Eugène Sue
MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY
MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU Pau nom de la morale est LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DUaujourd’hui dépassé par les tenants du politiquement correct MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- - LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LESet de la « cancel culture ». PAGES 2 ET 3EUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE- MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- - LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LESEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU
PEUPLELES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU
MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY
MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU P
LES FLEURS DU MAL-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL-LES FLEURS DU MAL-
MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-LES FLEURS DU MAL-LES FLEURS DU MAL- MADAME BOVARY- LES MYSTÈRES DU PEUPLE-
Madame Bellegueule mère VAN HAMME BERTHET
AUXORIGINESDEL’EMPIREDOUARD Louis est la coqueluche ment rester insensible à cette histoire ? Cette fois, le malheur de sa mère a trois
caudes esprits éclairés, en France et Quand sa mère s’exilera enfin à Paris, met- ses : « la société, la masculinité, mon père ».
jusqu’aux États-Unis. On l’invite tant des kilomètres entre elle et un foyer de- Évidemment. Et d’égrener le catéchisme –
à conférer, on lit ses textes, on les venu invivable, elle revivra et le poids de appelons-le le petit livre rouge, c’est la tailleÉjoue, on s’ébaudit, on bat des misère qui pèse sur ce livre s’allégera. et la couleur du sien : sus à « l’identité
opmains : « Il sait le Bourdieu, ma sœur. » Son Le problème, c’est que l’auteur n’a cure de pressante », aux « privilégiés » coupables
grand air, c’est le récit de son enfance mal- raconter, de décrire, d’émouvoir, il dénon- notamment, il n’en démord pas, du «
nonheureuse ; il reprend ainsi la place laissée ce. Sans s’en cacher d’ailleurs, son but est de lieu de mon être ». Sa mère devient, ce sont
vacante par le regretté Hervé Bazin, qui ses mots, « sujet politique ».
présida l’académie Goncourt. C’est dire si Et parce que l’idéologie est un virus qui
des débuts difficiles, à condition qu’ils contamine tout, la sensibilité, le talent, sonLA CHRONIQUE
soient accompagnés d’une belle complain- écriture n’est pas épargnée, et on se voit in-d’Étienne te, peuvent laisser espérer une place envia- fliger des constructions telles que : « de voir
de Montetyble dans le beau monde. cette photo m’a rappelé ».
Depuis Hector Malot, l’auteur d’un Sans fa- Le portrait d’une femme où surnagent
quelmille qui nous tira des larmes, il est avéré ques belles scènes, comme celle d’un
anniqu’un Petit Chose attendrit toujours : il chercher des responsables. Ce n’est pas un versaire fêté tous les deux ans à la tour
éveille la compassion du lecteur qui espère écrivain qui parle, c’est un procureur qui Montparnasse, se transforme en thèse. C’est
pour lui une fin heureuse. Ah, si la justice tonne et qui accuse ; son portrait est d’abord assommant.
pouvait triompher en ce bas monde. Il ne celui d’une victime, c’est-à-dire quelqu’un Dans sa fureur où le filial le cède à
l’infantisera pas déçu avec le dernier livre d’Édouard qui n’existe que par une souffrance et par un le, Édouard Louis assume d’« écrire contre
Louis. Soit l’histoire de Madame Bellegueule coupable. Il connaît bien le rôle, l’interpré- la littérature ». On ne lui contestera pas ce
mère, qui, selon lui, joint à l’inconvénient tant lui-même depuis longtemps. Il a rai- point : son ambition est atteinte. Et c’est
d’être pauvre celui d’être une femme. Enfin, son, cette pose est avantageuse par les dommage. ■
ce serait trop simple : « J’ai commencé ton temps qui courent, elle assure le succès, la
histoire en voulant raconter l’histoire d’une curiosité des micros et des caméras.
femme mais je m’en rends compte, ton histoire On retrouve ici le ton des précédents livres
est celle d’un être qui luttait pour avoir le droit d’Édouard Louis : dans Histoire de la
violenCOMBATS d’être une femme, contre la non-existence que ce, qui est plutôt celle d’un détroussage DISPONIBLE EN LIBRAIRIE
ET MÉTAMORPHOSES t’imposaient ta vie et la vie avec mon père. » nocturne, il a fait de sa mésaventure
coquiDe fait, le quotidien de la famille d’Édouard ne une occasion de morigéner la police. D’UNE FEMME
n’est guère enviable : précarité, goujaterie Dans Qui a tué mon père, il accuse le patronat D’Édouard Louis,
de monsieur, alcool à tous les étages, com- et les politiques. C’est aussi simple que ça. Seuil, 120 p., 14 €.
SBIANCHETTI/LEEMAGE ; AFP ; FINEARTIMAGES/LEEMAGE
Van Hamme – Berthet © Dupuis 2021.
Aerjeudi 1 avril 2021 LE FIGARO
2
Gustave Flaubert Eugène Sue
L'ÉVÉNEMENT
Littéraire
1857.
LA LITTÉRATURE
EN PROCÈS
D’Emmanuel Pierrat,
Hermann,
224 p., 22 €.
L’AFFAIRE
BAUDELAIRE
De Rémy Bijaoui,
Éditions Imago,
204 p., 20 €. La littérature dans le box des accusés
DOSSIER En 1857, le procureur impérial Pinard, estimant que les écrivains n’ont pas tous les droits, faisait
le procès de « Madame Bovary », des « Mystères du peuple » et des « Fleurs du mal ».
MOHAMMED AÏSSAOUI ajouter Le Censeur de Baudelaire, d’œuvre appelés à rejoindre le pina- gnent, « là où interfèrent les codes ment où il attaque Madame Bovary
maissaoui@lefigaro.fr d’Alexandre Najjar, publié il y a cle des productions humaines. S’ils littéraires et le code pénal »… en janvier 1857 – a de fortes
ambiquelques années et qui reste une ont tous les deux, déjà, une tions politiques. Il veut devenir
Procès politiquesÉTAIT l’année biographie de référence passion- conscience plus ou moins aiguë de ministre de l’Intérieur auprès de
horrible : en 1857, nante consacrée à Ernest Pinard*. leur génie, le public ne les connaît Et c’est là que l’on retrouve Ernest celui qu’il considère comme un
tour à tour, Ces ouvrages sont instructifs et se pas. » Il rappelle qu’avec Madame Pinard, ce « tortionnaire de la litté- ami, Napoléon III. Il s’est donné
Flaubert pour lisent comme des feuilletons, tant Bovary Flaubert publie son premier rature française », comme le quali- une mission qui lui tient particuliè-C’Madame Bovary, les réquisitoires, les plaidoiries et roman. Baudelaire, quant à lui, ne fiait Rémy de Gourmont. Le jeune rement à cœur : régenter la
littéraBaudelaire pour Les Fleurs du mal leur histoire sont fascinants. Est- s’est jusque-là guère illustré qu’au procureur impérial – il a 34 ans, ture. Les attaques contre Madame
et Eugène Sue pour Les Mystères du ce parce que nous sommes au mi- sein des petits cénacles littéraires presque l’âge de Flaubert, au mo- Bovary, Les Fleurs du mal et
epeuple sont attaqués en justice lieu du XIX siècle ? Ces archives parisiens lorsque paraît Les Fleurs Les Mystères du peuple sont, en
vépour « offenses à la morale publique ont fait date et constituent de du mal. Eugène Sue est déjà connu rité, des procès politiques : c’est
CRIMES ÉCRITS. et religieuse et aux bonnes grands documents littéraires. et remporte un grand succès popu- l’Empire contre la République !
ErLa littérature en mœurs ». À l’origine de ce tableau Même s’ils évoquent une époque laire avec les deux tomes des Mys- nest Pinard pense que le roman et
eprocès au XIX siècle
de chasse, un homme : Ernest qui nous paraît lointaine, ils réson- tères du peuple, sous-titré Histoire le poème n’ont pas tous les droits.D’Yvan Leclerc,
Pinard, procureur impérial. nent fort aujourd’hui à un moment d’une famille de prolétaires à travers Ils ont des devoirs. Il affirme queClassiques Garnier,
À l’occasion du bicentenaire de où la liberté d’expression et de les âges. Par quel prodige des tout écrivain ne doit jamais oublier448 p., 48 €.
la naissance de Baudelaire et de création est mise à mal. œuvres aussi différentes dans leur que la littérature doit être chaste et
Flaubert, il nous a semblé intéres- « Les circonstances sont proba- forme et leur expression, dans leur pure dans sa forme et dans son
exsant de nous pencher sur ce mo- blement inédites dans les annales de ambition et leur registre, se re- pression. La fin de son réquisitoire
ment crucial qu’a constitué leur l’histoire de la littérature, du moins trouvent-elles attaquées en justice contre Baudelaire en donne une
procès. Ce qu’ils ont subi a corres- concernant des auteurs et des pour un même motif d’atteintes à parfaite illustration. Il supplie les
pondu à un tournant majeur dans œuvres de cette importance », sou- la morale publique et religieuse ? juges : « Réagissez, par un
jugeleur œuvre. Les attaques de Pinard ligne Emmanuel Pierrat, écrivain Yvan Leclerc, directeur du Centre ment, contre ces tendances
croisont eu un impact considérable. et avocat au barreau de Paris. Il si- Flaubert, pose la question centra- santes, mais certaines, contre cette
D’ailleurs, trois récents ouvrages tue le contexte de cette année où la le : « Par quelles voies incrimine-t- fièvre malsaine qui porte à tout
prennent cet angle d’attaque : littérature se retrouvait au tribu- on (au sens fort d’imputer un crime) peindre, à tout décrire, à tout dire,
1857, la littérature en procès, nal. « Dans le box, Charles Baude- des “faits imaginaires” ? » Dans son comme si le délit d’offense à la
mod’Emmanuel Pierrat, Crimes écrits, laire, Gustave Flaubert, Eugène Sue, essai Crimes écrits, il a relu ensem- rale publique était abrogé, et comme
d’Yvan Leclerc, et L’Affaire Bau- de notoriété égale ! Les deux pre- ble les œuvres attaquées et les dos- si cette morale n’existait pas. » Le
delaire, de Rémy Bijaoui. Il faudrait miers viennent de publier des chefs- siers de justice qui les accompa- magistrat, qui est un fin lecteur,
Pierre Brunel : « Baudelaire se remit difficilement de ce procès »
PROPOS RECUEILLIS PAR La justice au temps de Napo- d’Alençon devenu imprimeur à donc, du temps de Baudelaire, ses débuts. Il n’avait pas la
puisALICE DEVELEY léon III était virulente, il était Paris, qui a récemment ouvert sa une certaine presse qui le soute- sance d’un grand éditeur pour
déadeveley@lefigaro.fr donc courant que des ouvrages maison. Pour contourner ce pro- nait même si, évidemment, cela fendre Baudelaire face à la justice.
soient jugés immoraux. Rappe- blème, il choisit d’abord la pres- comportait des risques. Mais des écrivains de l’époque le
LES FLEURS Pierre Brunel, professeur éméri- lons-le, au début de la même an- se. Mais il put également publier défendirent. Théophile Gautier, à
DU MAL te et membre de l’Académie des née, Flaubert eut un procès pour dans des revues afin de contour- Comment Baudelaire qui Baudelaire dédia Les Fleurs du
De Charles sciences morales et politiques, Madame Bovary – même si, lui, ner la censure. Certains de ses vécut-il son procès ? mal, le soutint. Il publia un long
Baudelaire, est l’auteur d’ouvrages sur s’en sortit très bien. Il nous est poèmes publiés en revue suscitè- Extrêmement douloureusement. À texte du vivant de Baudelaire qu’il
Calmann-Lévy, Claudel et Rimbaud. Il a repris resté une correspondance amicale rent de vives réactions. Et c’est cette époque, Baudelaire n’est pas retravailla plus tard pour en faire
442 p., 39 €. l’édition de 1868 des Fleurs du datée de 1857. Flaubert soutient un inconnu, certains de ses poè- la notice de l’édition de 1868. Il eut
mal en y joignant les poèmes pu- Baudelaire dans l’épreuve qui mes ont suscité de vives réactions. aussi Théodore de Banville de son
Peut-êtrebliés en 1869. Ce recueil, com- l’attend quand Baudelaire, pour sa Il avait de plus publié ses traduc- côté. Mais Baudelaire se remit
difplété par une préface, une notice part, fait le témoignage de sa re- était-il plus“ tions des Histoires extraordinaires ficilement de ce procès. Il était
et des notes, est d’une rare connaissance. Cette correspon- et des Nouvelles histoires extraor- censé écrire Fleurs du mal, humi-connu pour
richesse. dance se renouvellera en 1861 et dinaires de Poe, chez Michel Lévy, liation par le malentendu et mon
ses polémiques1862 lorsque Baudelaire sera tenté qui avait révélé en France cet écri- procès, mais il n’a jamais réalisé ce
LE FIGARO. - Pourquoi l’édition d’entrer à l’Académie française. que pour ses articles, vain alors très peu connu. Enfin, il projet. Après ce procès, il adressa
de 1857 a-t-elle été censurée ? s’était fait une réputation sur ses un courrier à l’impératrice Eugé-mais il ne s’attendait
Pierre BRUNEL. - Elle a été Certains poèmes des Fleurs du mal textes sur l’art. Peut-être était-il nie, qui l’aida, non pas en faisantpas à cette violencecondamnée pour des raisons mo- ont d’abord paru dans des revues. plus connu pour ses polémiques disparaître la condamnation, mais
PIERRE BRUNELrales car un certain nombre de Pourquoi ? que ses articles, mais il ne s’atten- financièrement en obtenant une”
poèmes sont marqués par le thè- Entre 1855 et 1857, Baudelaire est dait pas à cette violence. L’édition réduction de l’amende. Il s’attela à
me des lesbiennes. Il faut toutefois à la recherche d’un éditeur. Son d’ailleurs pour cette raison, en li- de 1857 est tout de suite censurée l’édition de 1861, publiée par
Pous’étonner du choix des poèmes cœur hésite avec Michel Lévy, sant un article où était attaquée la et retirée du commerce. Le procès let-Malassis, qui fut débarrassée
censurés puisque dans cette édi- qu’il connaît très bien, mais avec poésie de Baudelaire que Michel a été très rapide. Son éditeur Pou- des pièces condamnées et enrichie
tion, figurent deux poèmes qui lequel il se chamaille souvent Lévy, qui fut l’éditeur des Fleurs let-Malassis n’a rien pu faire pour de pièces nouvelles, dont la
ders’intitulent Femmes damnées, et pour des questions d’argent, puis du mal en 1868, expliqua vouloir l’aider. S’il n’était pas un débu- nière, Le Voyage. Mais cette
édiun seul de ceux-là fut condamné. Poulet-Malassis, cet éditeur absolument le publier. Il y avait tant, sa maison d’édition en était à tion le laissa insatisfait.
A
CARICADOC/LEEMAGEerLE FIGARO jeudi 1 avril 2021
3
LES PASSAGES QU’ERNEST
Charles Baudelaire PINARD A ATTAQUÉS EN JUSTICE
DURANT LE PROCÈS INTENTÉ À BAUDELAIRE
CONTRE « LES FLEURS DU MAL »,
ERNEST PINARD DÉCLAME CET EXTRAIT
D’« À CELLE QUI EST TROP GAIE » : L'ÉVÉNEMENT
Et, vertigineuse douceur ! Littéraire« À travers ces lèvres nouvelles,
Plus éclatantes et plus belles,
T’infuser mon venin, ma sœur ! » Du procureur Pinard
aux censeurs actuels,
histoire d’une dérive
JACQUES DE SAINT VICTOR être défendues ou critiquées
librement, sans que cette critique puisse
L NE faut pas se moquer du pro- être assimilée à une discrimination
cureur Pinard. Notre époque envers les croyants. La caricature dite
fait bien pire. Elle a engendré de « laïcarde » ne se priva pas à l’époque
nouveaux censeurs qui, au nom de ridiculiser les prêtres et la religion Ide la « blessure aux convictions catholique. Il a fallu plus d’un siècle
intimes », veulent réduire la liberté pour que cette manière si propre à la
d’expression à la portion congrue. Ils France de s’entretenir des choses de
n’ont ni la culture de Pinard ni la ri- la cité soit remise en cause en
ressorgrgueur de la loi pour justifier leur désir tant les arguments de M Freppel et
EXTRAIT DE « MADAME BOVARY » de censure. Car, quand, en 1857, Pi- du « parti » conservateur catholique
eLU PAR ERNEST PINARD LORS DE SON RÉQUISITOIRE nard requiert contre Flaubert ou Bau- du XIX siècle. Mais ce sont désormais
CONTRE GUSTAVE FLAUBERT : delaire, il ne le fait pas de son propre des auteurs « progressistes » ou de
chef. En son temps, Pinard agit parce « gauche » qui en sont les promo-
Elle se déshabillait brutalement, qu’il existe un texte de loi, voté en teurs. Le mouvement est venu
com1819 et aggravé en 1822, qui prévoit le me toujours des sciences sociales « arrachant le lacet mince
délit d’outrage à la « morale publique américaines qui ont multiplié les cri-de son corset, qui sifflait autour et religieuse ». Outrage à la morale re- tiques contre notre liberté
d’expresde ses hanches comme une couleuvre ligieuse : en d’autres termes, c’est le sion, qu’elles associent parfois à une
délit de blasphème qui ne dit pas son forme de « racisme ». qui glisse. Elle allait sur la pointe
nom. La Révolution française avait En 2013, avant les assassinats de
de ses pieds nus regarder encore beau avoir proclamé dans l’article 11 Charlie Hebdo, Judith Butler publie
de la Déclaration des droits de l’hom- avec quelques universitaires Is Critique une fois si la porte était fermée,
me le principe de la liberté d’expres- Secular ? Blasphemy, Injury, and Free
puis elle faisait d’un seul geste tomber sion, elle avait beau avoir aboli, dans Speech, dans lequel une anthropologue
son premier code pénal, en 1791, tous de Berkeley, Saba Mahmood, défend ensemble tous ses vêtements ; La littérature dans le box des accusés
les « délits imaginaires », comme le une « conception critique » de la liberté – et, pâle, sans parler, sérieuse, blasphème, la Restauration monar- d’expression et conclut que « le
blaselle s’abattait contre sa poitrine, chique, après 1815, avait cherché à ré- phème à l’encontre de l’image de Maho-DOSSIER En 1857, le procureur impérial Pinard, estimant que les écrivains n’ont pas tous les droits, faisait tablir ce délit. Mais elle n’osa pas le met est ainsi une offense à l’encontre du avec un long frisson… »
faire ouvertement, tant l’esprit fran- statut de personne au sein de l’islam »,
çais semblait hostile à la pénalisation associant certaines caricatures à une le procès de « Madame Bovary », des « Mystères du peuple » et des « Fleurs du mal ».
du blasphème. forme de racisme. On retrouve, hélas,
C’est donc à l’occasion d’un texte ce genre d’argument chez François
sur la liberté de la presse, proposé en Héran, spécialiste de démographie, qui
1819 par un ministre libéral, le garde vient d’adresser une Lettre ouverte aux
sait la puissance du livre, il expli- temps après sa mort, à la faveur des Sceaux Hercule de Serre, que tout a professeurs sur la liberté d’expression
que qu’un recueil ou un roman d’une nouvelle loi qui abolit les at- commencé. Le gouvernement propo- (La Découverte). Il appelle, au prix de
n’est pas « une feuille légère » com- teintes à la morale religieuse (lire sait de sanctionner un délit à la « mo- multiples contorsions (mobilisant
me un journal que l’on jette aussi- ci-contre). rale publique », mais un député ultra fit l’histoire coloniale, l’« islamophobie »,
tôt lu. Leurs « peintures obscènes », La plus grande défaite d’Ernest ajouter la protection de la « morale re- le « racisme systémique », etc.), à
inter« lascives », les « poses voluptueu- Pinard est sans doute qu’il a per- ligieuse ». Dès lors, le délit de blasphè- dire le « dénigrement d’une croyance ».
ses », peuvent corrompre ceux qui mis à Flaubert et à Baudelaire me dont la France s’était la première Est-ce le retour à la défense de la «
molisent. Selon lui, Madame Bovary d’être défendus et reconnus par débarrassée en Europe, en souvenir de rale religieuse » ? Le triomphe de
graurait pu être sous-titré « Histoire toute la République des lettres, qui Voltaire, se trouvait réintroduit dans M Freppel ? Il ajoute : « A fortiori si ce
des adultères d’une femme de pro- a pris fait et cause pour eux. Pinard notre droit par la petite porte. Cette in- dénigrement franchit les limites de
l’acvince ». a mis ses accusés sur un « piédes- crimination d’« outrage à la morale re- ceptable. » On comprend sa
générosital », comme il le craignait. Mais ligieuse » servit peu au début et ce fut té, mais qui fixera la « limite de
l’accepTotalitarisme intellectuel les auteurs ont été meurtris par les surtout avec le triomphe du second table » ? C’est là tout le débat.
Pinard perd son procès contre attaques du procureur. Comme, EXTRAIT DU JUGEMENT RENDU Empire et de sa bourgeoisie pudibonde
Flaubert – il est furieux – parce que longtemps après, ont été touchés LE 25 SEPTEMBRE 1857 CONTRE (d’autant plus sévère sur les mœurs
L’offense à la moralel’auteur de Madame Bovary a été par des accusations Virginie Des- « LES MYSTÈRES DU PEUPLE » D’EUGÈNE SUE : qu’elle doutait de sa légitimité) que la
merveilleusement défendu par Ju- pentes, Françoise Chandernagor, justice multiplia les poursuites pour at- “publique est dans
Qu’à la tête de chacun des volumesles Senard (la plaidoirie a duré plus Mathieu Lindon, Michel Houelle- teinte à la « morale publique et reli- les tableaux lascifs (…).
de quatre heures !). Baudelaire becq… C’est ce que rappelle gieuse ». Madame Bovary et Les Fleurs « des Mystères du peuple, il a mis L’offense à la morale n’aura pas cette chance, c’est un Alexandre Najjar dans Le Censeur du mal furent attaqués par le procureur
une légende qui contient jeune avocat de 25 ans qui plaide de Baudelaire, en citant ces Pinard, qui affirmait à propos de religieuse dans les
peu habilement sa cause, tout auteurs, parce que, affirme-t-il, la Madame Bovary : « L’offense àun appel à l’insurrection, images voluptueuses
comme Eugène Sue. 60 000 exem- censure continue de sévir dans le la morale publique est dans lesqu’il fait l’apologie (le mot mêlées aux choses plaires des Mystères du peuple sont monde et que de nouvelles formes tableaux lascifs (…).
L’ofsaisis par la police. Sue ne verra pas de totalitarisme intellectuel émer- est souligné) directe et la fense à la morale religieu- sacrées
le verdict de son jugement, rendu gent. La crainte était telle que se dans les images volup- LE PROCUREUR ERNEST PINARD justification du massacre ”le 25 septembre 1857 : il meurt le quand il a abordé l’écriture d’un tueuses mêlées aux choses À PROPOS DE MADAME BOVARY
de septembre, du pillage, de 3 août. Quant à Baudelaire, il doit nouveau roman, Flaubert a écrit : sacrées. » Même si Flaubert
amputer Les Fleurs du mal de six « Ne pas oublier Pinard. » ■ ne fut pas condamné, Baude- Au moment des débats sur la loi del’incendie, du viol, du régicide,
poèmes (lire l’entretien avec Pierre * La Table Ronde, « La petite ver- laire, Proudhon, Eugène 1881, l’Assemblée fut marquée par un présentant ces actes Brunel). Il sera réhabilité long- millon », préface de Philippe Séguin. Sue, etc. le furent et il faudra des textes les plus célèbres de
Tocqueattendre la loi sur la liberté de la ville sur la liberté de la presse. L’auteur criminels comme de justes
presse de juillet 1881 pour que de De la Démocratie en Amérique y et légitimes représailles
ce délit soit définitivement précisait : « J’avoue que je ne porte point
(mot souligné) que les aboli. à la liberté de la presse cet amour com-Pierre Brunel : « Baudelaire se remit difficilement de ce procès » À cette épo- plet et instantané qu’on accorde aux prolétaires sont en droit
que, la droite choses souverainement bonnes de leur
d’exercer contre Il y a donc eu plusieurs éditions : d’auteur des Fleurs du mal tombent catholique, nature. Je l’aime par la considération
en 1857, l’édition qui fut censurée, dans le domaine public et l’on re- les souverains, par la voix de des maux qu’elle empêche (…). Si
quelgren 1861, l’édition autorisée publie l’édition de 1861. J’ai main- M Freppel, qu’un me montrait, entre l’indépendan-la noblesse,
et en 1868, l’édition « voulue ». tenu l’édition de 1868 telle qu’elle l’évêque ce complète et l’asservissement entier de
les riches, le clergé, C’est l’édition « presque complète » avait été publiée et j’ai ajouté le d’Angers, la pensée, une position intermédiaire où
- même si elle ne put l’être, parce complément de Poulet-Malassis, protesta à la je pusse me tenir, je m’y établirais peut-»les puissants
qu’il n’y figurait pas les pièces publié à Bruxelles en 1869, « chez Chambre être ; mais qui découvrira cette position
condamnées - qu’aurait voulue tous les libraires » (sic). contre les intermédiaire ? » A priori, François
HéBaudelaire. D’après Poulet-Malas- « blessures » qui ran semble la connaître, et on peut
sis, il avait laissé dans une malle le Sa mère, qui sut pourtant pourraient être croire à son bon sens, mais il oublie que
projet de la troisième édition, à quel point Baudelaire infligées aux d’autres ont des idées bien plus
rigouc’est-à-dire l’édition de 1861 avec fut bouleversé par la censure convictions intimes reuses que les siennes. Aussi sera-t-il
des feuilles intercalées, qui corres- des Fleurs du mal, tenta si le législateur refu- très difficile de trouver ce « moyen
terpondaient aux ajouts que Baudelai- d’empêcher la publication de sait de protéger ce me » qu’il désire tant. Et on s’engagera
re souhaitait pour l’édition défini- qu’il y a « de plus alors dans une spirale infernale poèmes dans l’édition de 1868 !
tive. Ce document n’a pu être Madame Aupick voulut censurer auguste et de plus sacré qu’avait déjà condamnée, dès 1819, le
retrouvé. Pourtant, cette édition de Le Reniement de saint Pierre, mais dans le monde », c’est-à- comte Daru pour s’opposer à la loi
in1868 est presque introuvable sur le aussi La Lune offensée, qui se ter- dire Dieu. Clemenceau criminant l’atteinte à la « morale
relimarché aujourd’hui. C’est éton- mine par une rosserie à l’égard de mit alors les rieurs de gieuse » : « On commencera par
prosnant. Si on refait l’histoire du re- la mère. Elle ne voulait pas que ce son côté en affirmant : crire un livre licencieux et on finira par
cueil, on se rend compte qu’après poème soit réédité. Cela avait « Dieu se défendra interdire les Provinciales et par mutiler
Portrait 1868 et ce jusqu’en 1917, cinquan- suscité des petites bagarres entre bien lui-même ; il n’a l’Esprit des lois »… C’est bien le danger
tenaire de la mort de Baudelaire, elle et deux conseillers, fidèles à d’Ernest Pinard, pas besoin de la devant lequel nous nous trouvons
gravure de 1867. l’édition de 1868 était pratique- la mémoire du défunt, Charles Chambre des dépu- aujourd’hui avec cette cancel culture
BIANCHETTI/LEEMAGEment la seule qui était utilisée. Asselineau et Théodore de Ban- tés. » Et tout le qui en arrive à censurer des titres
Claudel, Gide ou encore Apollinaire ville… Et finalement, les poèmes monde finit par d’Agatha Christie ou des passages de
lisaient Les Fleurs du mal dans cette passèrent et Baudelaire ne fut admettre que les Dante. Gageons que le procureur
Piédition. Mais en 1917, les droits plus censuré ! ■ religions peuvent nard, lui, n’aurait pas osé… ■
BIANCHETTI/LEEMAGE, RDA/BRIDGEMAN IMAGES, COSTA/LEEMAGE, GUSMAN/LEEMAGE, BRITISH LIBRARY BOARD/LEEMAGE
Aerjeudi 1 avril 2021 LE FIGARO
4 EN TOUTES dans le sud de la Catalogne, sur les terres Célébrer Goliarda Sapienza
de l’Èbre secouées par un fait divers En mai 2024, à l’occasion du centenaire de laconfidences
sanglant : le massacre de la famille Adell, naissance de l’écrivain, comédienne et
anarchisun couple de riches propriétaires de la te Goliarda Sapienza, Le Tripode publiera sa
corJavier Cercas mène l’enquête région, marquée par les violents com- respondance ainsi qu’une grande biographie
céJavier Cercas revient avec un nouveau roman, bats de la guerre d’Espagne. Au fil de lébrant cette Sicilienne de Catane qui bouleversa
Terra alta (prix Planeta 2019). La traduction en ses investigations, Melchior devra le monde des lettres italiennes, à titre posthume.
français paraîtra le 5 mai (Actes Sud). Son pro- alors faire sienne le dilemme de Jean Rappelons-le, l’auteur fut publiée et devint
célètagoniste est le jeune inspecteur Melchior Marin, Valjean : « Rester dans le paradis, et y bre après sa mort avec la publication de L’Art deCRITIQUE fils d’une prostituée et ancien repris de justice, ob- devenir démon !, rentrer dans l’enfer, et y la joie, puis des Certitudes du doute et de ses
sédé par Les Misérables d’Hugo. Il mène l’enquête devenir ange ! » Carnets. Littéraire
Préface au salutLE MESSIE
De François
Meyronnis FRANÇOIS MEYRONNIS Une quête de divin entre Paris et Jérusalem avec des personnages pleins d’esprit.Exils,
158 p., 16 €.
SÉBASTIEN LAPAQUE quête de merveilleux. Il commence avec un nez busqué, des yeux bleus seul Dieu dans la religion naturelle. fait le récit de l’agonie et de la mort
slapaque@lefigaro.fr
à Paris, capitale des tables tour- très perçants, et qui ne regardent Parmi les Juifs les charnels et les de Staline, le jour de Pourim 1953.
enantes au XIX siècle, et s’achève à qu’à la dérobée. » Carlo ne croit pas spirituels qui étaient les chrétiens de Une fête qui commémore la
déliES PERSONNAGES du Jérusalem, la Ville sainte de toutes aux fantômes mais il croit aux si- la loi ancienne. Parmi les Chrétiens vrance, sous la conduite de la reine
troisième roman de Fran- les réparations. gnes que la chanteuse lyrique Ava les grossiers qui sont les Juifs de la Esther, des Juifs de Perse promis à
çois Meyronnis circulent François Meyronnis ne concède Ethel Ravenstein veut déchiffrer. loi nouvelle. Les Juifs charnels at- un massacre sanglant. Cet
arradans l’envers de l’histoire rien aux modes de son époque. Il tendaient un Messie charnel et les chement à la puissance des
ténè« Dévoilement du caché »Lcontemporaine, loin de la refuse toute soumission au règne Chrétiens grossiers croient que le bres fascina les rabbins du Moyen
foule et de ses passions dévorantes. utilitaire. Sa phrase est ciselée, pré- Il est inutile de chercher à savoir si Messie les a dispensés d’aimer Dieu. Âge penchés sur le Meguilat Esther
Ils sont élégants, mystiques, inspi- cise et précieuse. Ce qu’il écrit a le messie dont il est question dans Les vrais Juifs et les vrais Chrétiens et les gens de Port-Royal,
notamrés, fous, géniaux, hérétiques. Leur pour vocation de brûler - de brûler le titre est celui des juifs ou celui adorent un Messie qui leur fait aimer ment Racine. En se souvenant des
projet est de « manquer à la société, pour éclairer. Toute ressemblance des chrétiens. Un fragment de Dieu. » uns et des autres, Meyronnis met
et de ne vivre que pour le miracle ». de ses héros avec des personnages Blaise Pascal permet de bien sa- François Meyronnis semble en scène l’histoire contemporaine
Le Messie est un roman occultis- existants ou ayant existé n’est pas voir, avec certitude, que les vrais avoir écrit ce nouveau roman pour comme une délivrance et comme
te comme on en concevait dans les toujours fortuite. Attablé à une ta- juifs et les vrais chrétiens n’ont illustrer cette pensée très ancien- un « dévoilement du caché » sans
années 1950, avec des secrets, des ble de l’hôtel King David, à Jérusa- qu’une même religion : « Deux ne. Il y a des pages ironiques, en- cesse recommencés. C’est ainsi
déchiffrements, des devinettes sa- lem, Carlo évoque Philippe Sollers. sortes d’hommes en chaque religion. fantines et bondissantes, dans son qu’à la découverte atroce de
l’incrées. Certaines pages évoquent « Un homme d’une autre époque, Parmi les païens des adorateurs de livre, et d’autres admirables. Ainsi soutenable répond celle de la
posNadja et André Breton, écrivain en Carlo. Un prélat de la Renaissance, bêtes, et les autres adorateurs d’un celles à travers lesquelles l’écrivain sibilité du salut. ■
À la recherche de Wallace
AGNÈS MATHIEU-DAUDÉ tits malins prennent plaisir à
retourner les voitures.Un jeune universitaire français Amos est un solitaire qui ne
s’aventure jamais au-delà de sa rue
tente d’écrire la biographie et du supermarché, échange
quelques mots avec son voisin Mike. d’un émule de Darwin. Féru de biodiversité, il travaille
mollement pour le compte de la
fondation Wallaciana. Tout en
s’enfonçant chaque jour dans la
léthargie et en se laissant porter par ALEXANDRE FILLON
une liaison avec l’épouse du patron LA LIGNE
I LE nom de Charles de ladite fondation, la troublante WALLACE
Darwin parle à tout le D’Agnès Elizabeth, qu’il retrouve dès que
monde, celui d’Alfred Mathieu-Daudé, possible. Une admiratrice de
NaFlammarion, Russel Wallace (1823- bokov qui lui a offert un
exemplai336 p., 20 €.S1913) un peu moins, voire re d’Ada et les deux tomes de la
nettement moins. La figure centra- biographie de l’auteur de Lolita.
le du nouveau roman d’Agnès
MaEthnologue thieu-Daudé, dont on n’a pas
de haut niveauoublié Un marin chilien et ses livres
pour la jeunesse à L’École des loi- Agnès Mathieu-Daudé se montre
sirs, était pourtant son contempo- ici une ethnologue de haut niveau.
rain. Tous deux ont tiré de leurs Elle étudie ses protagonistes avec
découvertes les mêmes conclu- une même focale, une même
emLe naturaliste gallois dont il estsions au même moment. pathie. Elle s’emploie avec succès
« Indéfectible optimiste », le na- ici question, avait, à 25 ans, déjà à distiller d’un bout à l’autre de
le projet d’élaborer une théorieturaliste gallois dont il est ici ques- La Ligne Wallace une atmosphère
sur l’origine de l’espèce.tion, était le septième d’une fratrie cotonneuse et mystérieuse du
SMP/LEEMAGEde dix enfants. À 25 ans, il avait déjà meilleur effet.
le projet d’élaborer une théorie sur Pendant quelques jours d’un
l’origine de l’espèce. Obsédé par les mois de mars, ce subtil peintre des
forêts et les animaux, Wallace n’a 1853. Six ans plus tard, il établissait écrire la biographie romancée. Drake, Nina Simone, Scott Walker émois rentrés s’attache à décrire
eu de cesse de parcourir le monde une ligne de démarcation à Bornéo, Célibataire sans enfant âgé de et Johnny Cash. Il a tiré un trait minutieusement chaque détail de
« pour le dire avant qu’il ne la « ligne Wallace ». Son plus grand 35 ans, Amos Picard affiche un sur sa vie familiale, « passé, pré- son décor et de ses personnages.
disparaisse ». succès de librairie restant L’Archipel goût certain pour l’esquive. Mon- sent, futur » et s’est installé dans À creuser les interrogations de son
Ce passionné de spiritisme a no- malais, best-seller mondial dès 1869 sieur porte des boxers en jersey le nord-est de l’Angleterre. Plus narrateur. Un lecteur de Conrad et
tamment voyagé en pirogue sur maintes fois réimprimé ensuite. gris, repasse ses chemises, souffre exactement dans une rue « lézar- Stevenson, qui avance pas à pas.
l’Amazone et le rio Negro, dont il a Le « logorrhéique » Alfred Russel de crises d’asthme, boit de la biè- dée » de Durham, au 2 Gilesgate Comme à tâtons, en quête de
luiramené un fameux récit publié en Wallace, le narrateur tente d’en re, écoute des albums de Nick Moor, dans un quartier où des pe- même et d’un nouveau départ. ■
L’impossibilité d’une île
MARIE-FLEUR ALBECKER Histoire impertinente d’un jeune couple contemporain.
ASTRID DE LARMINAT lière ZEP, précise-t-il - et gagne sa confronter. On assiste ainsi au - après avoir fait quelques
concesadelarminat@lefigaro.fr vie comme assistant parlementai- premier déjeuner dans la famille sions à l’intégrité et à ses idées -,
re. Son mentor politique lui pro- de l’un et de l’autre, mais aussi à Louise se sentira encore plus seule.
ARIM ET LOUISE. Ils met une place éligible sur les listes leurs premiers dimanches en cou- S’interrogeant alors sur ses
prose rencontrent à Paris, aux prochaines élections : Karim ple – car ils n’ont pas la même idée pres désirs, elle découvrira qu’ils
dans une réunion de attend qu’il tienne parole. Louise, de la manière d’occuper son temps sont en fait très ordinairement fé-NI SEULS,
section d’un grand elle, vient d’une famille de poly- libre. On assiste surtout à la façon minins. Pour fonder un couple so-NI ENSEMBLE Kparti politique de gau- techniciens. Diplômée d’une assez dont cette jeune femme et ce jeune lide, il faut d’abord apprendre à seDe Marie-Fleur
che où Karim milite depuis des an- grande école de commerce, elle homme soi-disant détachés du connaître soi-même. Albecker,
nées. Louise, elle, n’a pris sa carte travaille dans un groupe agroali- modèle patriarcal et de leur cultu- Marie-Fleur Albecker, née enAux Forges
de Vulcain, du parti que parce qu’elle espérait mentaire. Karim et Louise ont re familiale vont être rattrapés par 1981, normalienne, agrégée de
géo240 p., 18 €. y rencontrer un homme. Bien 35 ans. Ils tombent amoureux, en- des aspirations profondément dif- graphie, mène son récit à la
manièqu’elle prétende être une femme visagent vite de se mettre en cou- férentes. Au départ, elles semblent re d’un Diderot, avec une grande
libérée, elle est assez convention- ple et emménagent ensemble. converger autour de la carrière intelligence, de l’impertinence, de
nelle : elle ne supporte pas de vivre Puisqu’ils s’aiment, ils ne se pré- politique de Karim. Son intelligen- l’ironie, mais aussi de l’empathie.
seule et n’est pas à l’aise avec les occupent pas de leurs différences, ce, son charisme, l’assurance qu’il Roman de l’ère du « en même
sites de rencontres en ligne. Bien l’amour les vaincra. affiche et son idéal de justice tirent temps », Ni seuls ni ensemble brasse
entendu, elle est de gauche, mal- Louise de l’indécision qui la ronge de nombreux sujets
contempoApprendre à se connaître gré ou à cause de ses origines et donne un but à sa vie. Elle va rains, mais c’est d’abord la
chronisoi-mêmebourgeoises et provinciales – elle l’aider activement et, surtout, le que douce-amère d’un couple : où
l’est du moins en théorie. Karim Comme dans une émission de télé- soutenir de son amour et de son l’on voit que ce n’est pas tant la
difest né dans le quartier de la Goutte réalité, une voix extérieure décrit admiration. Mais lorsque Karim férence d’origine qui crée des dis- Marie-Fleur Albecker
mène son roman avec une granded’Or, puis il a grandi dans une et commente ce que vivent les connaîtra un revers cinglant, au sensions - elle existe, suscite des
intelligence, de l’ironielointaine banlieue parisienne où personnages, ensemble et chacun lieu de s’appuyer sur Louise, il se tensions, mais les personnages la
mais aussi de l’empathie. ses parents qui sont Marocains ont de leur côté, en leur passant égale- murera en lui-même et elle se sen- connaissent et la surmontent -
fini par acheter un pavillon. Il a fait ment la parole à tour de rôle pour tira bien seule. Plus tard, lorsqu’il qu’une distinction plus fondamen- MARIE CONSTANTINESCO/
AUX FORGES DE VULCAINSciences Po – sans passer par la fi- entendre leurs points de vue et les aura obtenu ce dont il rêvait tale. Un homme, une femme. ■
A
LLUIS GENE/AFPerLE FIGARO jeudi 1 avril 2021
5Hisham Matar à Sienneancien journaliste et éditeur dans la collection « Cadre Noir », Nuits de noces, la romancière
chez Gallimard, La Porte dorée. un nouveau polar, Un flic bien Astrid Éliard renoue avec la nou- Né à New York, élevé à Tripoli etÇÀ Le « récit d’un destin libre » qui trop honnête. L’auteur d’Hôtel velle. Dans son recueil Les Bour- au Caire, Hisham Matar s’est fait
s’inscrit dans la veine de Place du Grand Cerf y campe l’inspec- geoises, toujours avec ce ton connaître grâce à deux livres :
des Vosges. À paraître le 14 avril teur Gamelle chargé d’enquêter doux-amer, elle nous dresse les Au pays des hommes et La Ter-&LÀ
chez Stock. sur un serial killer qui sévit dans portraits féminins de « néo-bo- re qui les sépare. Aujourd’hui, il
Vie et destin une petite ville de province. bos d’aujourd’hui, de vieille tradi- publie Un mois à Sienne
(Gallide Michel Braudeau Gamelle et Bartelt tion française, ou parvenues ré- mard), déambulation de l’auteur
Portraits, paysages, reportages Les bourgeoises Maître de la fantaisie et de l’hu- centes, tour à tour ridicules ou au cœur de la Toscane et de ses CRITIQUEet souvenirs composent le nou- mour noir, l’Ardennais Franz Bar- d’Astrid Éliard attachantes ». Parution le 6 mai musées. Un livre élégant sur
veau récit de Michel Braudeau, telt publiera le 6 mai au Seuil, Onze ans après le remarqué au Mercure de France. l’art, l’amitié, la littérature. Littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESShakespeare 1947
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
PATRICK
Adieu à l’enfanceMCGRATH
Dans le Londres
EST la fête. Melo- Jacqueline Woodson, dont
dy vient d’avoir c’est le deuxième « vrai » ro-de l’après-guerre, ’16 ans. En ce man (sa spécialité était la
litprintemps 2001, térature pour adolescents),une famille C Darling Nikki de restitue cet adieu à l’enfance,
Prince résonne dans la maison ce saut dans le vide, ces émo-de comédiens
de Brooklyn. La vedette du tions qui se mélangent les
jour descend l’escalier dans la pieds. est brisée par une
robe blanche que sa mère n’a Ses cinq personnages
apparjamais portée. Effectivement, tiennent à une communautémort suspecte.
au même âge, Iris était tombée qui s’en est sortie, malgré le
enceinte. Elle avait racisme. À un mo-CHRISTOPHE MERCIER
gardé le bébé mais ment, une histoire
était partie conti- de margarine mon-ATRICK MCGRATH, né en
nuer ses études à tre bien ce qu’est laAngleterre en 1950 et
Oberlin (Ohio). Cet- pauvreté. Pas decitoyen américain depuis
te absence a marqué grands mots, mais2003, a été longtemps
les trois générations des détails, des sou-Pconsidéré comme le
de la famille noire venirs, des tragédies« réinventeur » du roman gothique
ici réunie. qui ne disent pas leuranglais, explorant des zones sombres
Jacqueline Woodson nom. Le 11 Septem-de la psyché, flirtant avec le
fantastidonne à tour de rôle bre n’est pas loin. Laque, fasciné par la zone indécise qui
la parole à chacun sagesse consiste àsépare chez certains la rationalité de
de ses membres. planquer des lingotsce que l’on appelle un peu facilement
La grand-mère se d’or sous le parquet.la « folie ».
rappelle le massacre On ne sait jamais,À un Avec La Costumière, il reste fidèle «de Tulsa en 1921, les hein ? à son univers trouble, tout en enri- moment, bombes qui dégrin- L’avenir se dérobe sichissant sa thématique habituelle de une golaient sur le quar- on n’y prend pasréflexions sur la politique et
l’histoitier, les immeubles garde. histoire de re. Il ne s’agit pourtant pas d’un «
roen flammes, ces Woodson brosse uneman historique » à proprement par- margarine lueurs d’incendie. mosaïque d’impres-ler, quoi que… L’action se déroule montre Iris revoit la liaison sions, un puzzle dedans le Londres frigorifié, et encore
qu’elle a eue sur le réminiscences. Sabien ce affamé, de 1947. Un Londres sombre
campus avec une prose est sensuelle,et triste, qui se rappelle encore le qu’est la étudiante à qui elle poétique, aérienne,Blitz, et dans lequel des adeptes pauvreté. n’avait pas dit avec un art des listesd’Oswald Mosley tentent de
réactiqu’elle attendait un et des répétitions. IlPas de Avec La Costumière, Patrick McGrath reste fidèle à son univers trouble, tout en enrichissant ver la flamme du fascisme anglais.
enfant - elle cachait y a de la musique,Comme souvent chez McGrath, sa thématique habituelle de réflexions sur la politique et l’histoire. ARTEM - STOCK.ADOBE.COM grands ses montées de lait des sanglots retenus,les scènes d’extérieur sont rares - et mots, mais en collant des livres une demoiselle quide toute façon les rues du Londres Gricey au cours d’une dispute. Pen- Duchesse d’Amalfi, dont Vera Gricey
contre sa poitrine. rougit, une femmedes détails, mal éclairé de l’époque ne sont guè- dant la guerre, il a sauvé des griffes est la vedette. Et il a bien l’intention
LA COSTUMIÈRE Elle préférait Mar- qui n’a jamais eure moins sombres que les pubs, les des nazis une réfugiée allemande, de ne pas s’en tenir à ce petit rôle. des De Patrick McGrath quez à Carver (« Au peur d’être elle-mê-appartements, et les coulisses de peintre, Gustl, qu’il est allé chercher Et la politique, dans tout ça ? On traduit de l’anglais souvenirs, moins, le mec em- me, un mari qui nethéâtre où se déroule le roman. en France. Voilà pour les personna- n’en dira rien, sous peine de déflorer par Jocelyn Dupont, ploie un ou deux ad- voyait aucune hontedes Tout commence par une mort : ges : les autres ne sont que des com- le mystère d’une intrigue complexe, Actes Sud, jectifs »). dans le fait de trier lecelle d’un acteur londonien mythi- parses. Au moment de sa mort, Gri- d’un jeu de masques à l’issue duquel 340 p., 22,50 €. tragédies L’été 1984, elle avait courrier au Worldque, Charles Grice, dit Gricey, flam- cey interprétait le rôle de Malvolio chacun apparaît différent de ce qu’il qui ne le livre d’Orwell Trade Center.boyant interprète de Shakespeare. dans La Nuit des rois, et habitait son semble être. Mais l’ombre des
chedans la poche de son Cette poignée dedisent pas Sa femme Joan, d’une élégance par- personnage avec une grâce que seu- mises noires, leurs provocations, les
jean. Le petit copain destins saute au vi-faite, costumière de tous ses specta- le peuvent comprendre les vérita- émeutes qu’elles suscitent, est tou- leur nomde Melody lui saisit sage. On souhaite»cles, est aussi célèbre que lui : ils bles amoureux du théâtre. jours bien présente dans l’Angleterre
la main, l’entraîne longue vie à cetteconstituent un couple en vue qui a de l’immédiat après-guerre : le
Lonau milieu du salon pour dan- Melody, dans sa tenue imma-Une intrigue complexecontribué à ce que les Londoniens dres des années 1940 n’était pas
uniser. « Nous sommes tellement culée, avec ses yeux pleinsgardent un tant soit peu le moral Mais Gricey disparu, le spectacle quement celui de Churchill, et le
noirs et tellement beaux que ça d’espoir. « Je suis un récit, unependant les années noires. doit continuer, et c’est Daniel Fran- double jeu était bien là.
les déprime », dit ce Malcolm histoire presque oubliée. DontLeur fille, Vera, est une jeune ac- cis qui, sans être sa doublure, Que dire de plus de La Costumière,
qui n’aime pas exactement les on se souvient. » On l’écoute.trice en train de devenir une star, connaissait son rôle par cœur, tout sinon qu’il s’agit d’un des romans les
filles. qui maintient la tradition familiale. en jouant les utilités, le remplace. Et plus accomplis, les plus riches, de
La grand-mère n’en a plus pourAdorée par son père, elle a avec sa c’est alors que l’on retrouve le goût McGrath ? Roman d’amour, roman
longtemps. « Le carnet de balmère des rapports plus compliqués, de McGrath pour le trouble, le fan- sur l’histoire et les secrets qu’elle
que Dieu nous a donné est pres- DE FEU ET D’ORsurtout depuis son mariage avec Ju- tastique : Joan Grice est persuadée s’obstine à dissimuler, roman sur la
que rempli. » Elle cite des vers De Jacqueline Woodson, lius, homme de spectacle dont le que le jeune homme est la réincar- judéité et sur le nazisme et,
par-desde Paul Laurence Dunbar. Son traduit de l’anglais (États-Unis) théâtre a été bombardé, et qui nation de son défunt époux. Elle va sus tout, magnifique déclaration
sourire illumine la pièce. On par Sylvie Schneiter, maintenant se contente d’aider à le protéger, le pousser, devenir sa d’amour au théâtre. Car, comme l’a
dispersera bientôt ses cendres Stock, produire les pièces de sa femme. Car maîtresse. Jusqu’au jour où il lui écrit Shakespeare, « all the world’s a
dans l’océan, à Coney Island. 205 p., 19 €.Joan n’aime pas Julius, qu’elle soup- préfère sa fille, car après La Nuit des stage », et la représentation se
pourçonne d’avoir provoqué la mort de rois, il a obtenu un petit rôle dans La suit une fois le rideau tombé. ■
AVRIL-MAI2021
RomeetCarthage:lechocdestitans
«Ilfaut détruireCarthage »: l’obsession du Romain Caton Flauberta prolongé le souvenir,entrehistoireetlégende.
résonne encoreàtravers les siècles, et avec elle le fracas du Àl’occasion du bicentenairedelamortdeNapoléon,
plus fameux duel de l’histoire antique. Le Figaro Histoire revient Le Figaro Histoire rend aussi hommage àl’Empereur àtravers
sur l’affrontement qui opposa Rome àCarthage au cours des un dossier de vingt-quatre pages présentant quatre reportages
trois guerres puniques. Comment la rivalité entreces deux exceptionnels. De son enfance à Ajaccio àsamortsur le rocher
empires pour le contrôle de la Méditerranée se changea-t-elle de Sainte-Hélène, les lieux marqués par son passage s’animent
en un conflit impitoyable ?Aquoi ressemblait la civilisation ;l’empreinte éclatante et raffinée dont il marqua le monde
carthaginoise, qu’on disait fondée par la reine Didon et que des arts brille de tous ses feux. Quant aux passionnés de
la défaite finale précipita dans l’oubli ?Qui était le fameux reconstitution historique, ils font revivreà travers le monde ses
Hannibal, qui franchit les Alpes avec ses éléphants pour défier batailles héroïques, avec un brio époustouflant et un réalisme
Rome et lui infligeaune magistrale leçon d’intelligence tactique troublant. Vive l’Empereur !
àlabataille de Cannes ?Aidé des meilleurs spécialistes, Le
FigaroHistoire fait revivreune épopée hors normeetlève Le FigaroHistoire,132 pages.
le voile sur la mystérieuse Carthage, dont la Salammbô de
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NOUVEAU
Aerjeudi 1 avril 2021 LE FIGARO
6
La gendarmerie nationale a son prixON EN
Le premier prix du roman de la Patrice Quélard, enseignant et était composé du général d’ar- possible d’adresser, par mailparle
gendarmerie nationale, qui ré- directeur d’une école élémen- mée Christian Rodriguez, direc- uniquement, un manuscrit inédit
compense « un roman inédit, lit- taire. L’histoire d’un gendarme teur général de la gendarmerie, d’au moins 150 feuillets, et ce
téraire, historique ou policier, breton contraint d’enquêter sur de journalistes et d’écrivains, jusqu’au 10 juin. La remise s’ef-LE PRIX DU ROMAN
DE LA GENDARMERIE NATIONALE, dans lequel la gendarmerie ou le le suicide suspect d’un soldat au parmi lesquels Françoise Bour- fectuera début 2022 et le roman
CRÉÉ PAR CETTE DERNIÈRE métier de gendarme occupe une sein de son unité, en 1915, va din, Maxime Chattam et Yves primé sera ensuite publié par
ET LES ÉDITIONS PLON, VIENT D’ÊTRE HISTOIRE place prépondérante » a été dé- créer bien des remous au sein Thréard du Figaro. Pour la Plon. (Service.Manuscrits@edi-DÉCERNÉ. LA DEUXIÈME ÉDITION
cerné à Place aux immortels, de de la grande muette… Le jury deuxième édition, il est déjà tions-plon.com) B. C.EST EN ROUTE. Littéraire
Le misanthrope et le sceptique
ESSAI Un remarquable ouvrage sur de Gaulle et Pompidou, leurs différences, leur connivence.
PAUL FRANÇOIS PAOLI souffrant bouffi par la cortisone. et cela fait déjà beaucoup. « Mon fut haut fonctionnaire à Vichy - enrichi chez Rothschild et se
diOn se dit que, pour finir, la basses- père et ma mère appartenaient pro- « s’entiche » de Pompidou. Dix vertissait dans les fêtes nocturnes
L’ÉNIGME NIGME, le mot est juste se est parfois vaincue par la mé- fondément à la race française, dure ans après leur première rencontre, de Saint-Tropez.
POMPIDOU-car c’est bien de cela qu’il moire. au travail, économe, croyant au mé- de Gaulle lui écrit une incroyable
DE GAULLE « Réconciliés par-delà s’agit quand on songe à la Arnaud Teyssier n’a pas seule- rite, aux vertus de l’esprit et aux dédicace dans Mémoires de guerre : D’Arnaud Teyssier, la mort »relation étrange qui a uni ment écrit un essai de plus sur de qualités du cœur. Je n’ai pas eu une « À G. Pompidou, mon collabora- Perrin, É« l’homme qui était la Gaulle ou Pompidou, il a écrit un enfance gâtée. Mais si loin que je re- teur depuis dix ans, mon compa- En réalité, explique Teyssier, de 368 p., 23 €.
France » (François Mauriac) à celui beau livre sur l’histoire de ce pays. monte, je n’ai reçu que des leçons de gnon, mon ami de toujours. » C’est Gaulle et Pompidou, s’ils divergent
qui a servi son pays jusqu’à la limi- Car la relation, en effet énigma- droiture, d’honnêteté et de travail. Il dire si ce lien entre eux fut fort et parfois sur les moyens, ont le
te de ses forces pour succomber, le tique, qui unit ces deux-là et qui en reste toujours quelque chose », c’est dire aussi la blessure de Pom- même objectif depuis toujours :
as2 avril 1974, à une grave maladie. s’est défaite à partir de 1967 écrira un jour Pompidou. pidou quand ce lien se défait. Là- surer à la France son indépendance
Le premier sentiment qui vient à remonte loin, très loin. Pompidou, Dès 1944, le jeune normalien, dessus, Teyssier évite les clichés dans le concert des nations. Ce que
l’esprit en lisant L’énigme Pompi- qui fut premier ministre de qui fut reçu premier à l’agrégation trop faciles sur la rupture annon- de Gaulle appelle « grandeur »,
dou-de Gaulle est celui d’une répa- de Gaulle de 1962 à 1968, n’était de lettres et enseignait au lycée cée d’avance entre le janséniste de Pompidou le nomme « dignité ».
ration. Dans cet ouvrage tout en pas du sérail gaulliste. Il n’était pas Henri-IV, rencontre de Gaulle qui Colombey, le misanthrope corné- Denis Tillinac évoquera entre eux
finesse et en profondeur, Arnaud résistant et se passionnait surtout l’éblouit et l’accroche à son char lien qui dira un jour : « Hélas pour « une connivence dissymétrique ».
Teyssier rend hommage à celui pour la littérature, l’art, la poésie. Il pour le faire œuvrer dans toutes la France, les Français sont médio- Superbe formule ! Les querelles sur
qui, après avoir été souillé par les n’était pas barrésien, ni bergsonien sortes de domaines que son intelli- cres », et Pompidou, le sceptique la participation, les divergences de
calomnies de l’affaire Markovic, ni péguyste comme de Gaulle mais gence exceptionnelle va dominer plein d’indulgence pour les hom- vues sur Mai 68 sont secondaires
était devenu la cible préférée républicain bon teint et presque très vite. Et très vite, de Gaulle, qui mes, amateur pas toujours éclairé par rapport à l’essentiel : Pompidou
d’une gauche post-1968 haineuse socialiste. Mais ce petit-fils de pay- n’était pas regardant quoiqu’on d’art moderne. Ou entre le héros comme de Gaulle est allergique à
et de ces satiristes qui, chaque se- san natif de Montboudif en Auver- dise sur le passé des hommes issu des profondeurs de l’histoire l’Europe supranationale que leurs
maine, se moquaient d’un homme gne aimait charnellement la France - Couve de Murville par exemple de France et le mondain qui s’est successeurs mettront en œuvre.
Le post-gaullisme ne commence
pas avec Pompidou mais avec
Le général de Gaulle Chaban et sa « nouvelle société »
et son premier jeuniste à laquelle Pompidou n’a
jaministre, Georges mais cru. Pompidou était
conservaPompidou, teur et libéral, il n’était pas
giscarer le 1 juillet 1966, dien avant l’heure. Ce qui explique
à l’aéroport d’Orly. qu’il nomme Pierre Messmer pre-
GIOVANNI CORUZZI/ mier ministre en 1972. « Ce fut
peutLEEMAGE être pour Pompidou un retour
significatif à la source, dicté par le besoin
d’un homme de combat et non de
transaction », écrit l’auteur qui cite
aussi des discours oubliés du
président dont la tonalité est assez proche
de celle d’un Soljenitsyne à Harvard.
Car Pompidou, comme de Gaulle,
pense que la civilisation d’Occident
vit une grave « crise de substance ».
En 1970, lors d’une invitation aux
États-Unis, il proclame : « Nous
avons davantage besoin de foi que de
raison, d’esprit communautaire que
d’individualisme, d’espérance que de
négation. » Que dirait-il
aujourd’hui !
« Enfin réconciliés par-delà la
mort, peut-être Charles de Gaulle et
Georges Pompidou ressentirent-ils,
à quelques années de distance,
l’étreinte d’une même angoisse »,
écrit Arnaud Teyssier en
conclusion de ce livre de fond. Peut-être.
Et même sûrement… ■
Le dernier amour du Tigre
RÉCIT L’histoire de la rencontre étonnante du vieux fauve Clemenceau et d’une sage éditrice venue recueillir ses souvenirs.
sonne à sa porte, rue Franklin, maison de Saint-Vincent-sur- sions. S’il traîne derrière lui une protestante de l’Est, elle a épousé
PAR ÉRIC ROUSSEL
Clemenceau a 82 ans et, derrière Jard, sur la côte vendéenne, dans réputation de séducteur, on sait un universitaire sérieux et taci-de l’InstitutJE VOUS AIDERAI
lui, toute une vie emplie de fureur, le pays de son enfance. Face à la qu’il ne faut pas s’attendre de sa turne. Mariage raté. Cela s’ajouteÀ VIVRE,
N TEMPS on put pen- de gloire, d’amertume aussi. Après mer, il médite, relit les philoso- part à des attachements durables. à d’autres épreuves, dont la mortVOUS M’AIDEREZ
ser que Georges Cle- la guerre, les Français ont paru fa- phes de l’Antiquité, prépare des Nathalie Saint-Cricq rappelle en de sa fille. Cependant, MargueriteÀ MOURIR
menceau s’effacerait tigués de ses emportements. S’il a ripostes à ses détracteurs. L’Alle- outre opportunément sa conduite hésite à s’engager dans uneDe Nathalie
un peu de la mémoire refusé de siéger à l’Académie fran- magne continue de le hanter. Il inqualifiable vis-à-vis de sa liaison. Sentiment de culpabilité ?Saint-Cricq,
Éditions de Unationale. À tort, car çaise, qui l’a élu dès novembre redoute une résurgence du milita- femme d’origine américaine. Il Respect des convenances ? Mais,
l’Observatoire, le personnage a fini par s’imposer 1918, il se serait bien vu à l’Élysée. risme prussien. l’épousa, s’éloigna vite d’elle, la dès leur troisième entrevue, tout
223 p., 19 €. parmi les plus grands de notre Espoir vite évanoui. Il partage Les femmes ? Elles ne lui ont relégua à la campagne, la trompa bascule. « Mettez votre main dans
histoire. On peut regretter son donc son temps entre Paris et sa pas inspiré de vraies grandes pas- effrontément et, quand elle se la mienne, lui dit le vieil homme. Je
sectarisme, discuter le point de consola dans les bras du précep- vous aiderai à vivre, vous
m’aidevue qu’il soutint lors de la négo- teur de ses enfants, il alerta la po- rez à mourir. » « Tel fut, avouera
ciation du traité de Versailles en lice, fit procéder à un constat Marguerite Baldensperger, le
dé1919, mais on ne peut nier qu’il d’adultère. Jetée en prison, ré- but d’un sentiment qui devait
reste un formidable « professeur prouvée, exilée aux États-Unis, la transformer ma vie. »
d’énergie », pour reprendre une malheureuse, ruinée, n’eut C’est cette métamorphose de
expression de Maurice Barrès. Des d’autre ressource, à la fin de sa deux êtres emportés par un
attatémoignages et des documents ont vie, que de donner des conféren- chement inattendu que fait
dérévélé aussi un homme sensible, ces en se présentant comme couvrir Nathalie Saint-Cricq.
complexe et même attachant. La « l’ex-femme du Tigre » ! Pendant les six années qu’il
passecorrespondance que Clemenceau ra encore sur la terre, Clemenceau
La métamorphose entretint au soir de sa vie avec gardera aux yeux du monde dont
de deux êtresMarguerite Baldensperger, son il n’est pas vraiment détaché
l’atdernier amour, contribua aussi Marguerite Baldensperger saura titude d’un prophète en courroux,
fortement à changer son image. apprivoiser le fauve. Origine so- mais sous cette apparence se
disDans les grandes lignes, cette ciale, caractère, attitude vis-à-vis simule un autre homme, parfois
histoire sentimentale est connue. des religions, tout l’oppose à Cle- tendre et même indulgent. Ultime
Nathalie Saint-Cricq ne prétend menceau, souligne Nathalie Saint- miracle : touché par la grâce, le
pas apporter des détails inédits. Cricq. Éditrice de son état, Mar- Tigre deviendra un épistolier
parElle s’attache plutôt à redonner guerite est aussi réservée, douce fois éblouissant, alors que le reste
densité et relief aux deux prota- et calme que le grand homme se de ses écrits justifie plutôt cette
gonistes d’une plume vive et fine. Georges Clemenceau, en 1925, dans son appartement parisien montre imprévisible, irascible et appréciation de Poincaré : « Un
de la rue Franklin. PVDE/BRIDGEMAN IMAGESLe 2 mai 1923, quand Marguerite fougueux. Issue de la bourgeoisie mauvais écrivain-né. » ■
AerLE FIGARO jeudi 1 avril 2021
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINE« L’Anomalie »
Retrouvez sur internet est un roman la chronique
« Langue française »scoubidou 732HERVÉ LE TELLIER
SUR C’est le nombreAU QUOTIDIEN BELGE « LE SOIR » WWW.LEFIGARO.FR/
LANGUE-FRANCAISE de pages de Scènes de la vie d’un éditeur,
de Pierre Belfond. Les Mémoires de celui qui dirigea EN VUE@
sa maison de 1963 à 1991 sont réédités
aux Éditions Archipoche. Littéraire
Angela Raubal ET AUSSI
en compagnie
d’Adolf Hitler, Drôle de drame lors d’un week-end
en Bavière, en 1929. Fiction ou autobiographie ?
À chaque fois, la question se pose
avec acuité dans les romans
de Maurice de Kervénoaël.
L’auteur répond que c’est le fruit
d’une savante alchimie entre
ses souvenirs personnels
et un imaginaire qui s’emballe.
Après s’être immergé dans la
guerre d’Algérie, ce nouvel ouvrage
résonne davantage comme un
retour aux sources : nous sommes
sous la drôle de guerre et un
paysage chamboulé est décrit sur le
vif. Paris sera bientôt envahi par les
Allemands, avant un départ pour la
Bretagne, pour se réfugier dans la
propriété familiale. Un voyage sous
haute tension dans un pays de plus
en plus privé de repères. Mais on est
loin des périls racontés à hauteur
de garçonnet. Kervénoaël raconte
la destinée de quatre femmes dans
la guerre. Lilibeth est une figure
proche de celle de sa mère :
« Jusqu’à la déclaration de guerre,
elle avait mené une vie facile,
protégée (…). Avec les événements,
et l’obligation de tenir la maison,
elle avait pris son envol. »
Il y a aussi Esther, dont le père,
David Rothenberg, n’envisage pas La nièce trop aimée de Hitler
une seconde que des persécutions
antisémites puissent se répandre
au pays des Lumières. Une France FABIANO MASSIMI Un polar historique sur la mort inexpliquée de Geli Raubal, 23 ans.
sombre s’esquisse : beaucoup ne
seront pas choqués quand Vichy
adoptera les premières lois raciales.
BRUNO CORTY dans son sang n’est autre que la niè- grand dam du Führer. Qu’au mo- ne sait plus à quel saint se vouer. Ses La Ferme des Engoulevents
bcorty@lefigaro.fr ce d’Adolf Hitler, qui prépare à ment de sa mort elle était sur le rencontres avec Hitler, Himmler, est au croisement permanent
L’ANGE DE MUNICH 41 ans son accession au pouvoir en point de quitter la Bavière pour re- Goering, Goebbels, Hesse et le très des séismes de l’histoire et
De Fabiano Massimi, VEC POUR MODÈLE toute légalité. Et le pistolet qu’on joindre un homme à Vienne. Que inquiétant Heydrich n’arrangent des gestes minuscules du quotidien.
traduit de l’italien
évident La Trilogie trouve à côté du corps est la pro- Hitler ne l’aurait pas toléré. Ou alors rien. Qui manipule qui exactement ? Les uns sont redoutés, les autres par Laura Brignon,
berlinoise de l’Écossais priété du leader du Parti national- que la jeune femme aurait découvert Où est la vérité ? peuvent vous serrer le cœur. Albin Michel,
Philip Kerr, Fabiano socialiste, tuteur légal de « Geli ». que son oncle lui cachait une liaison Fabiano Massimi nous replonge FRÉDÉRIC DE MONICAULT559 p., 21,90 €. AMassimi, bibliothécai- L’appartement où elle s’est donné la avec une certaine Eva Braun. Par dans une République de Weimar à
re italien, tente à son tour de marier mort appartient à Herr Hitler qui se dépit, elle aurait choisi d’en finir. son crépuscule, totalement
noyauroman policier et roman historique. trouvait alors en route pour un mee- Une thèse véhiculée par l’appareil tée par la puissante machine nazie
Dans L’Ange de Munich, il s’em- ting à Nuremberg. nazi qui très vite prend les choses en qui va bientôt s’emparer de
l’Allepare d’un épisode apparemment main. magne et déferler sur l’Europe.
Rapports complexesanecdotique dans l’histoire alle- Dans la presse, les opposants à Mélangeant vérité historique et
mande mais on ne peut plus réel : la Avant de valider la thèse du suicide, Hitler lancent les rumeurs les plus mensonges romanesques avec une
mort par arme à feu d’une jeune le commissaire chargé de l’affaire, folles. Nous sommes en septem- certaine habileté, le romancier
femme de 23 ans, Angela Raubal, tente d’en savoir un peu plus. Il dé- bre 1931 et son avenir politique est réussit à la fois à créer un
persondans un appartement de Munich. La couvre que les rapports entre nièce en jeu. Intrigué par des omissions, nage principal (le commissaire)
atthèse du suicide semble avérée puis- et oncle étaient pour le moins com- des mensonges du personnel de tachant jusque dans ses
contraque le corps a été retrouvé dans une plexes. Que celle-ci accompagnait maison où vivait Geli, une autopsie dictions et à ressusciter une belle LA FERME DES ENGOULEVENTS
pièce fermée de l’intérieur. Seule- « Wolf » partout en société. Qu’elle trop rapide et la mort brutale de jeune femme victime d’un préda- De Maurice de Kervénoaël,
ment voilà, la jolie fille qui baigne plaisait beaucoup aux hommes au plusieurs témoins, le commissaire teur sans pitié. ■ L’Archipel, 325 p., 21 €.
Les remarques de l’entourage la
mettent hors d’elle. Elle sent queUn enfant pas comme les autres
certains lui reprochent de ne pas
avoir avorté. Ils ignorent que le testVIOLETTE BERNARD De jeunes parents découvrent de dépistage n’est pas totalement
fiable. Violette Bernard explique.que leur bébé a un handicap. Un très beau récit.
« 96 % des parents qui apprennent la
trisomie de leur bébé pendant la
attend parfois au coin d’un joli bois. grossesse choisissent de
l’interromDes souvenirs remontent. Deux pre. » Frédéric et Amélie savent
jours après la naissance de Nils, on qu’ils auraient sans doute fait le
leur avait annoncé son handicap : même choix. Maintenant, Amélie
trisomie 21. Les mots du médecin enrage : c’est quoi cette société qui
résonnent encore dans la tête de la supprime les malades au lieu
d’esjeune mère : retard mental, malfor- sayer de les guérir en développant
mations probables. Coup de ton- la recherche ?
AOÛT 2014. Amélie et Frédéric nerre dans le ciel bleu de leur vie. On suit ensuite les premières
TRISO TORNADO viennent de se marier et de quitter Mais le couple a tenu bon, s’est res- années de Nils. On le voit se lever,
De Violette Bernard leur appartement parisien exigu serré. Frédéric avait pris sa femme marcher, babiller, brailler, tenter
et Camille Royer, pour s’installer à Valence. Heureux dans ses bras : « Après le mariage, le ses premiers mots, mettre
l’apparFuturopolis, parents d’un petit garçon de 2 ans, déménagement, ça te dit un nouveau tement à sac : une petite tornade
136 p., 20 €. ils attendent l’arrivée d’un nou- projet ? Ça te dit d’élever un enfant difficile à raisonner. Élever un
enveau bébé. Fille unique, Amélie trisomique avec moi ? » L’humour fant trisomique n’est pas facile.
imagine déjà ses fils rire et jouer sera leur planche de salut, le sel de Mais son grand frère l’adore, les
ensemble. La vie leur sourit et apai- leur amour. garçons jouent et rient ensemble.
se le fond d’inquiétude qu’elle a Le soutien des professionnels est
Sentiments ambivalentshérité de son histoire familiale. À précieux, celui des grands-parents
peine les cartons déballés, l’enfant L’auteur cependant n’enjolive rien. tout autant. Petit à petit, comme
s’annonce. Ça y est, il est né. Silen- Elle dépeint avec justesse, sobre- nombre de grands blessés de la vie,
ce dans la salle d’accouchement. ment, sans pathos, les émotions qui Frédéric et Amélie apprivoisent la
L’aide-soignante jette un regard à traversent Amélie tandis qu’elle al- douleur.
la parturiente avant de poser le laite Nils, lui donne son bain, pré- L’histoire que conte Triso
Tornanourrisson dans ses bras. Il s’appel- pare le dîner de Charlie qui réclame do n’est pas triste. Elle touche à
le Nils. Il a un drôle de visage de l’attention. Ses sentiments sont quelque chose d’essentiel. Le trait
lunaire. ambivalents à l’égard de son bébé si naïf de Camille Royer, les couleurs
Le beau récit de Violette Bernard, doux dont par moments elle se sur- acidulées lui donnent de la
douinspiré de sa propre histoire, com- prend à penser qu’elle préférerait ceur, une simplicité réconfortante.
mence quatre ans après, en 2018. qu’il soit mort. Le sentiment aussi Après la naissance de Nils, la mère
Scène d’hôpital. Charlie, leur fils d’être elle-même déficiente. « Je d’Amélie avait dit : « On l’aimera
aîné, a une fièvre étrange. Dans la suis la mère de l’enfant débile. » Elle encore plus. » Amélie va plus loin :
salle d’attente, le petit Nils sautille, s’interroge : la valeur qu’ils accor- on s’aime tous encore plus. Voilà,
piétine, réclame de sortir. Amélie dent à l’intelligence leur rend-elle Le trait naïf de Camille Royer, les couleurs acidulées donnent à Triso Torna- c’est une histoire d’amour. ■
ASTRID DE LARMINATdo de la douceur, une simplicité réconfortante. BERNAD-ROYER/FUTUROPOLISs’inquiète. Elle sait que le pire vous plus difficile d’accepter cet enfant ?
La BD
de la semaine
F. MANTOVANI/EDITIONS GALLIMARD
RUE DES ARCHIVES/©SUDDEUTSCHE ZEITUNG/LEEMAGE
Aerjeudi 1 avril 2021 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Ivo et Lino, ensemble en librairie
de la
Simone Signoret, avec qui il réunis, en librairie. La fille de Jorge (Grasset), raconte l’amitiéL’un, Lino Ventura, est né à Par-semaine me, en 1919 ; l’autre, Yves Mon- avait tourné en 1969 L’Armée Ventura, Cleli, et son petit-fils, d’Yves Montand et de Jorge
des ombres, de Melville. D’au- Léon, publient Attends-moi, Semprun, l’extraverti et le se-tand, en 1921 à Monsummano.
tres montrent Ventura et Mon- mon amour (Flammarion), un joli cret, eux aussi pris dans lesLes deux hommes se sont
sou« ATTENDS-MOI, MON AMOUR », tand jouer à la pétanque. Mais, roman sur la rencontre pendant tourbillons de l’histoire, puis ac-vent croisés à
Saint-Paul-deDE CLELIA ET LÉON VENTURA, Vence, à la Colombe d’Or. Il exis- à l’affiche, sauf erreur, jamais la guerre de Lino et de celle qui teur et scénariste de films
siET « IVO ET JORGE », DE PATRICK EN MARGE on ne les vit ensemble. Les allait devenir sa femme, Odette. gnés Alain Resnais et Costa-te des photos de Lino VenturaROTMAN, RESSUSCITENT DEUX
MONSTRES SACRÉS DU CINÉMA. prochains jours ils seront enfin Patrick Rotman, dans Ivo et Gavras. BRUNO CORTYassis au restaurant à côté deLittéraire
baiser. Parmi les grands moments
de la Recherche ébauchés dans les
75 feuillets figurent, auprès deAntoine
Combray, Balbec et Venise, aussi
les « Intermittences du cœur ». Le
narrateur, encore inséparable de
l’écrivain, ne rêve pas de saCompagnon :
grand-mère comme dans la
Recherche, mais bien de sa mère,
morte deux ans plus tôt. Il la
rencontre sur les « routes obscures du« Ces pages
sommeil et du rêve », une mère
abîmée : elle court, elle est
essoufflée, « le bas de sa robe était
crotté ». Je m’étais jadis intéressé àde Proust sont cette robe « crottée », car elle
témoigne d’une certaine
ambivalence et culpabilité face à la mère.
C’est déjà le thème essentiel desbouleversantes » mères profanées. Bernard de
Fallois ne s’était pas trompé en
retenant aussi les feuillets intitulés par
lui « Noms de personne »
(aujourPROPOS RECUEILLIS PAR
d’hui « Noms nobles »), contenantENTRETIEN THIERRY CLERMONT
ce verdict : « Le visage d’un fils quitclermont@lefigaro.fr
vit, ostensoir où mettait toute sa foiPour le spécialiste
Antoine Compagnon a été profes- une sublime mère morte, est comme
seur au Collège de France jusqu’en une profanation de ce souvenir sa-de Proust,
2021. Il est l’auteur de Proust entre cré. » Avec « Robert et le
chedeux siècles et l’éditeur des Car- vreau », c’était sa seconde greffecet inédit
nets inédits de Proust, en 2002. des 75 feuillets dans son Contre
Sainte-Beuve.exceptionnel
LE FIGARO. - Qu’apporte
la publication de ce livre L’intérêt de cette publication est un document
à la genèse de la Recherche ? se limite-t-il à la recherche
Permet-elle une meilleure universitaire ou peut-elle primordial
compréhension de l’œuvre ? toucher le grand public ?
Antoine COMPAGNON. - Ces Que vous dire ? Il s’agit incontes-pour comprendre
feuillets nous manquaient cruelle- tablement d’une édition savante,
ment. Bernard de Fallois avait dont les 75 feuillets occupent unela genèse de
mentionné leur existence dans petite centaine de pages, à peine
son édition du Contre Sainte-Beu- un quart. Suivent d’autres frag-la « Recherche ».
ve, en 1954, mais ils ne se trou- ments, inédits ou non, une notice
vaient pas dans le fonds acquis et des notes abondantes, précises,
auprès de Suzy Mante-Proust par utiles. Le titre est drôle, Les
la Bibliothèque nationale en 1962. les ébauches des 75 feuillets. Soixante-Quinze Feuillets, comme
Nous nous doutions bien qu’ils Ceux-ci ne sont pas un pendant si les vicissitudes des manuscrits
réapparaîtraient un jour. Ils re- des quatre Carnets, qui, après un de Proust étaient connues de
présentent un jalon crucial entre bref recoupement, leur succèdent tous. C’était Fallois qui avait
Jean Santeuil, le roman à la troi- dans le temps. On trouve dans le frappé l’expression dans la
préfasième personne que Proust aban- Carnet 1, vers novembre 1908, ce de son Contre Sainte-Beuve,
donna en 1899, et le Contre Sain- une liste de « Pages écrites », qui d’autant plus private joke que les
te-Beuve, puis la Recherche. Je ne correspond plus ou moins au 75 feuillets sont en fait 76. Nous
dirais pas qu’ils permettent de contenu des 75 feuillets. Ensuite, les attendions depuis si
longmieux comprendre l’œuvre elle- Proust se met à fond dans Sainte- temps ! Les spécialistes seront aux
même, mais certainement sa ge- Beuve, et le projet est assez diffé- anges ! Mais les autres ? Vous
sanèse, et l’appareil critique soigné rent, puisqu’il mêle narration et vez, seul un acheteur sur deux de
qui les accompagne y contribue. critique, et que le récit d’une ma- Swann achète les Jeunes filles, et
tinée sert à introduire un acheteur sur deux des Jeunes
une conversation avec filles achète Guermantes. EnsuiteOn découvre un Proust Maman sur la littérature. ça ne bouge plus, les lecteurs sonttellement humain, sortant« Ces 75 feuillets annon- accrochés. Mais, je le redis, les 25
Portrait cent quelques grands Bernard de Fallois avait intégré à tune main en formant tous ces premiers feuillets, sous le titreà peine du chagrin de
de Marcel Proust. lieux de la Recherche son Contre Sainte-Beuve quatorze nœuds, /A pris soin sur mon front « Une soirée à la campagne »,son deuil et aimant, attentif
RUE DES ARCHIVES/(Combray, Balbec, Veni- feuillets sur les 75 aujourd’hui ré- d’assembler mes cheveux ? ». Mais sont pour moi bouleversants,
aux siens, fidèle, généreux se) plus que le Contre GRANGER /BRIDGEMAN vélés, justement ceux qui diffé- la citation de Racine ne sera pas ainsi que « Séjour au bord de la»
IMAGES, SBIANCHETTI/Sainte-Beuve, qui sera raient le plus des développements perdue et Proust la donnera au mer », sur les manies hygiéniquesANTOINE COMPAGNON
LEEMAGEune sorte de détour pour narratifs des cahiers Sainte-Beuve narrateur désolé de quitter ses de la grand-mère. On découvre
Peut-on parler de première étape revenir ensuite à la Recherche. et ensuite de la Recherche. Le aubépines dans « Combray ». un Proust tellement humain,
sorde la Recherche, avec ses Mais de Jean Santeuil au roman montage était inavoué et osé. Une autre disparition frappante tant à peine du chagrin de son
tâtonnements, ses pistes, définitif, par les 75 feuillets et le C’est le cas notamment de l’épiso- concerne le grand-oncle Louis deuil et aimant, attentif aux
ses préliminaires ? Contre Sainte-Beuve, il y a bien de intitulé « Robert et le chevreau, Weil, coureur de femmes, qui siens, fidèle, généreux. Tous les
Jean Santeuil était déjà, à sa ma- des éléments de continuité. Maman part en voyage » dans le s’effacera au profit de Swann. Sui- lecteurs y seront sensibles. Alors,
nière, une étape vers la Recherche, Carnet 1. Le héros n’aura plus de vant la manière habituelle de les entourloupettes et les
cachotmais ces 75 feuillets, encore très Quels sont les éléments qu’on frère à l’étape suivante de la genè- Proust, Swann conjoindra deux teries du monde de l’édition
autobiographiques, esquissent le y trouve et qui ont été écartés se. Désespéré de devoir quitter personnages des 75 feuillets, le proustienne paraîtront bien
déridébut de « Combray », avec la de la Recherche ? Et, à l’inverse, son chevreau, Robert « relevait grand-oncle pour les femmes, et soires. Il valait la peine d’attendre
grande scène du baiser du soir. La ceux qui y apparaissent ses cheveux sur sa tête avec l’im- M. de Bretteville, qui est l’invité à plus d’un demi-siècle pour nous
grand-mère s’appelle encore à l’état embryonnaire ? patience de Phèdre. Quelle impor- dîner le soir décisif de la scène du voir offrir de telles pages. ■
Adèle et la mère Jeanne, comme
dans la vie. Le grand-oncle
maternel Louis Weill est aisément
reconnaissable. C’est donc très
émouvant. Ces vingt-cinq pre- L’incroyable itinéraire d’un manuscrit légendaire
miers feuillets, un tiers de la
liasse, sont ce qu’il y a de plus beau. OUT commence en feuilles réunies par des trombones sept fameux cartons consacrés à l’édition complète et
abondamUn autre passage touchant est 1949, vingt-sept ans rouillés, par la suite devenu lé- Proust, base de travail de sa thèse, ment commentée.
l’ébauche du séjour à Balbec, qui après la disparition de gendaire pour les « proustolâ- mais il s’était, par la force des Comme nous l’a confié le
s’appelle encore C., comme Ca- Proust. Cette année- tres », qu’il baptisa simplement choses, éloigné des études érudites proustien Jean-Yves Tadié, auteur
bourg, avec la grand-mère, puis la Tlà, un étudiant de Les Soixante-Quinze Feuillets, et des spécialistes et des universitai- de la préface, il s’agit d’un «
rerencontre des jeunes filles, avec 23 ans, Bernard de Fallois, se qu’il ne jugea pas opportun, cu- res. Il était plus un “trouveur” tour de Proust à sa maison
d’édiun entremetteur nommé T., dont LES SOIXANTE- voit ouvrir les portes d’un gar- rieusement, de publier. qu’un chercheur. Pour ma part, je tion historique avec la publication
QUINZE FEUILLETSle peintre Elstir prendra le relais. de-meuble appartenant à Suzy Ensuite, après avoir abandonné n’ai pas pensé à éditer le texte, car de ce premier pilier de la cathédrale
De Marcel Proust,Ces pages me troublent parce Mante, fille de Robert, frère ca- son projet de thèse, il s’est consa- il s’agit d’ébauches de pages déjà qu’est la Recherche, constitué de
édition établie qu’elles me donnent le sentiment det de Proust, lequel lui avait cré entièrement à l’édition, avant connues, destinées à enrichir, se- pages brillantes, dont la lecture est
par Nathalie Mauriac de mieux connaître Adèle Bern- confié en 1935 les archives de de créer sa propre maison, à son lon moi, une future édition savan- plus facile et accessible que celle de
Dyer, préface castel et Jeanne Proust, la grand- l’écrivain. À l’intérieur, de nom, à la fin des années 1980. te, mais n’ayant rien de véritable- la Recherche ».
de Jean-Yves Tadié, mère et la mère de l’écrivain. nombreux documents, dont des Alors que dormaient les fameux ment inédit en soi .» Entretemps, les Éditions de
FalGallimard,
centaines de pages d’archives Feuillets dans un carton (dont il lois avaient publié au printemps380 p., 21 €. Archives proustiennesCes textes constituent-ils manuscrites. Fallois travaille avait publié et commenté quel- 2019 un ensemble de nouvelles
un pendant ou un complément alors sur Proust avant qu’il ne se ques extraits dans Contre Sainte- En 2018, selon sa dernière volon- inédites de Proust, écrites entre
aux Carnets que vous aviez édités mette à écrire À la recherche du Beuve), Bernard de Fallois éditait té, l’ensemble des archives 22 et 27 ans, sous le titre Le
Mystéen 2002 chez Gallimard ? temps perdu. Simenon, Aron, Romilly et, avec proustiennes de Fallois, classées rieux Correspondant.
Ces feuillets datent de la fin de De ce trésor il tirera deux succès, en 2012, le roman d’un par thèmes, sont léguées à la Bi- On murmure déjà que
Galli1907 et de la première moitié de ouvrages : le roman de jeunesse certain Joël Dicker, La Vérité sur bliothèque nationale de France. mard pourrait envisager un
pas1908. Ensuite, Proust s’est mis à Jean Santeuil (Gallimard, 1952) et l’affaire Harry Quebert. Les Éditions Gallimard et Natha- sage de ces Soixante-Quinze
écrire dans des cahiers, non plus Contre Sainte-Beuve deux ans plus Pour Dominique Goust, qui lie Mauriac Dyer, arrière-petite- Feuillets dans la « Pléiade ». Pour
sur de grands feuillets. Il y a ébau- tard, florilège de textes divers. dirige désormais les Éditions de nièce de Proust, prennent en Tadié, « ce serait tout à fait
logiché la partie narrative du Contre Dans la préface de ce dernier vo- Fallois, « on savait que Bernard de main le manuscrit des Soixante- que. Cela compléterait et
enrichiSainte-Beuve, développant de lume, il signalait l’existence d’un Fallois avait réuni des archives Quinze Feuillets et, au terme de rait les volumes déjà parus ». ■
manière moins autobiographique manuscrit inconnu, constitué de importantes, notamment dans ces trois ans de travail, nous en offre T. C.
A