Figaro Littéraire du 03-06-2021
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Date de parution 03 juin 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 14 Mo

Exrait

d
v
jeudi 3 juin 2021 le figaro - N° 23882 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
Maylis Catheri Ne ii
le fabuleux desti N d’u Ne de kera Ngal
pri NCesse alle Ma Nde uN très beau re Cueil deve Nue tsari Ne PAGE 6de Nouvelles PAGE 4
La saison
des sagas
doss ier Cet été, les séries
vont avoir de la concurrence.
Des romans-fleuves qui racontent
des histoires de famille
sur plusieurs générations arrivent
en librairie. Un genre sous-estimé
mais indémodable. PAGES 2 ET 3
GallimardJournal d’un honnête homme
présente
ONGTEMPS Emmanuel de Wares- celle de 1789. Ses références dans l’analyse ? rut », il est peut-être peu de chose…
Waresquiel a été historien, un érudit Elles sont nombreuses. Parti de Marc Bloch quiel nous rassérène par son ton flegmatique,
plongé dans les archives de son et Tocqueville, il va jusqu’à Alain Chabat, ce n’est pas rien. Mieux : par les temps excités
echer XVIII siècle, acharné à com- Yves Boisset et Le Bureau des légendes. Il que nous endurons, c’est une belle vertu Lprendre, sinon à lever les noirs aime la pellicule de cinéma autant que les d’intellectuel. Il ne se sert pas de sa science
mystères qui entourent Talleyrand et Fouché, vieux papiers, et, sous sa plume, l’alliage des pour relativiser, comme le ferait un sceptique
quand il ne rendait pas justice à Marie-Antoi- deux est fort harmonieux. ou un goguenard. Au contraire, il veut
enrinette. Le savoir était impeccable, le style élé- chir le débat du moment et, partant, apaiser
gant. Les lecteurs ne s’y sont pas trompés. le tintamarre, écarter le flot de
commentaiC’est un nom qui compte aujourd’hui. res, qui à chaque événement nous submerge, LA CHRONIQUEEt voici qu’on reçoit un livre qui, sitôt ouvert, jusqu’à asphyxier notre réflexion. Il sait que
d’Étienne nous surprend par son champ d’investiga- les Français sont un peuple du verbe qui aime
etion : le XXI siècle. Plus de duc de Rovigo, de de Montety les mots plus que leur réalité. Il sait aussi que
prince de Bénévent, mais l’infortuné M. de le jeu peut se révéler dangereux. LUDMILA
Rugy et ses homards et Notre-Dame en proie Son livre où l’on croise Gracq, Ghosn, Bailly
aux flammes. Que s’est-il passé ? Si, nous dit Grâce à son ton calme et autorisé, les événe- et Jean de Pange, héros de Normandie-Nié- OULITSKAÏAWaresquiel, l’histoire raisonnablement exa- ments du moment - en langage médiatique, men, est le journal d’un esprit cultivé et
seminée oblige « à oublier le lieu d’où l’on est par- on dit « sujet qui ne passe pas » ou « auteur rein. Un honnête homme. Oui, c’est vrai- Ce n’était que la peste
ti », il ajoute : « Nous ne pouvons pas nous ou- controversé » - prennent un autre relief. Les ment le mot, tant, tout au long de sa lecture,
blier complètement, pourvu que nous restions agapes du président de l’Assemblée qui exci- on songea à Pascal. Comme lui, on fut tout
« Un récit palpitant. Ce scénario d’un film jamais
humbles et honnêtes… » L’historien ne doit ni tèrent les esprits pendant quelques jours ? étonné et ravi, car on s’attendait de voir un
réaliséestavanttoutuneparabolesurlesrapports
négliger son époque, ni se laisser engloutir Une peccadille quand on songe aux festins auteur et on trouva un homme. ■
entre l’individu et le pouvoir en présence d’unepar elle. Il s’est donc exécuté. Soit une plon- dont les menus du Quai d’Orsay gardent la
menacesanitaireédifianteetpleined’échos.»gée dans un monde qui est peut-être pour lui trace : c’était un temps, nous dit Waresquiel,
ElenaBalzamo,LeMondeplus insolite que les temps mérovingiens : où la diplomatie française se servait de la
cuil’actualité. sine comme d’une arme d’influence. Pour- Tou T es T calme,
Son propos aborde de nombreux thèmes, la quoi s’étonner du Brexit ? Churchill avait seules
laïcité, le pouvoir, la dette, la Grande-Breta- prévenu : « Chaque fois qu’il nous faudra choi- les imagina Tions
gne. La révolution numérique – dont, ra- sir entre l’Europe et le grand large, nous choisi- T T
D’Emmanuel conte-t-il, sa fille lui explique les arcanes –, rons le grand large. » Le Covid ? Comparé à ces
probablement par reconnaissance pour un épidémies dont le chroniqueur Jean Froissart de Waresquiel,
gallimard.fr facebook.com/gallimardITallandier, 250 p., 17,90 €.père qui l’aida à en comprendre une autre : assurait que « la tierce partie du monde
mouSéBASTIEN SORIANO/L E FIgARO,
F. MANTO ANI/ Ed ITION gALLIMAR
Akg- IMAgES
PhotoF.Mantovani©Gallimard
A
ravaillenn
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jeudi 3 juin 2021 le figaro
2 On appelle saga un récit en prose (…) «rapportant la vie et les faits et gestes
d’un personnage, digne de mémoire pour
diverses raisons, depuis sa naissance
jusqu’à sa mort, en n’omettant
ni ses ancêtres ni ses descendants
L'événement s’ils ont quelque importance »
régis boyer dans « l’islande médiévale »Littéraire
Françoise Nyssen :
« Jalna est une histoire très moderne »
PROPOS RECUEILLIS PAR mailles et les Moissons d’Henri peut pas rester dans un pays neutre,
Troyat et je revois encore mes pa- en Suède. Elle prend donc un bateau Alice Develey
adeveley@lefigaro.fr rents inquiets et se demandant : pour aller soigner les blessés à La saga des
« On la laisse continuer à lire ça ? » Je Rouen. Dans le livre, il y a tout cela : Whiteoak, vol. 1
LA POSTÉRITÉ est parfois cruelle suis née en 1951, c’était une époque la traversée en bateau, le courage De Mazo de la Roche,
avec le succès. Le nom de Jalna et où l’on s’interrogeait sur les lectures d’une femme qui a choisi de tout Les Presses de la
Cité, « Omnibus »,celui de son auteur, Mazo de la des enfants. Je dévorais Le Mouron quitter… Adeline a le charisme d’une
1 031 p., 29 €.Roche, ne sont plus guère connus rouge de la baronne Orczy, Les Scarlett O’Hara. C’est une femme
que d’un petit nombre de lecteurs. Hommes en blanc d’André Soubiran, courageuse avec une forte
personSerait-on alors étonné d’appren- tout Arsène Lupin, tout Gaston Le- nalité. Je ne sais pas si elle se sentait
dre que la saga littéraire dont raf- roux… J’ai toujours fonctionné par féministe, mais elle ne pensait qu’à
folait la jeune reine d’Angleterre série. Pourquoi ? C’était une période s’accomplir en tant qu’être, et à dire
Mazo de la Roche.Elizabeth s’est écoulée à plus de où l’on n’avait pas la télé. J’étais en- ce qu’elle avait sur le cœur. Il faut
11 millions d’exemplaires de par le fant unique, mes parents étaient peu donc lire Jalna pour la qualité de son
monde il y a moins d’un siècle ? à la maison. J’habitais loin de chez histoire et son écriture serrée et
enEn 1927, Mazo de la Roche, née moi, je n’avais pas mes copains de traînante. Je rêverais que nos
adoMaisie Louise Roche, a 48 ans. De- quartier. Ma passion, c’était la lectu- lescents puissent plonger dedans et
puis toute petite, la jeune femme re. Je n’ai pas un souvenir précis du se dire : « C’est ça, la vie ! »
aime raconter des histoires. Elle moment où je me suis emparée de
s’est déjà essayée, sans succès, à la Jalna. Mais dès que le Poche est sorti, Vous écrivez que « Jalna
nouvelle et à l’écriture de deux ro- je me suis jetée dessus. a contribué à allumer votre goût
mans d’amour. Cette année-là, de la lecture et de ce fait vous Un grand so uffle romanesque
pourtant, tout change. Mazo parti- Pourquoi avez-vous préfacé a poussée à devenir éditrice ».
cipe à un concours organisé par une cette réédition de Jalna ? Oui, c’est certain. Même si je me
revue américaine et l’éditeur Little Au début je me suis dit : « Pourquoi souviens peu de la trame de Jalna, je
Borwan, ainsi que le raconte Pasca- j’ai accepté ? Ça va être long, je me souviens du plaisir que j’ai eu à « Je me
le Frey en présentation du premier n’aurai pas le temps… » Et puis, pas le lire. Ce plaisir a alimenté le désir
souviens tome de la saga. Elle envoie un tex- du tout ! On est pris par l’histoire et de découvrir d’autres livres. Quand
te intitulé Jalna. Jackpot ! les personnages qui sont en vérité je faisais mes études de biologie, du plaisir
La fresque littéraire s’arrache. très modernes ! Mon métier, c’est durant mes vacances, j’allais révi- que j’ai eu
Mais la Canadienne est « paralysée d’être passeur. Aussi, tout ce qui ser chez mon père, dans
à lire « Jalna ». par ce lancement en fanfare et peut amener à la lecture me paraît le Midi. Je lui
demanpeine à se remettre au travail ». Sa important. Quand des défenseurs dais de me préparer Ce plaisir
cousine Caroline, que les parents de la littérature acceptent de préfa- une liste de romans a alimenté
de Mazo ont adoptée, ne la lâche cer une saga comme celle de Jalna, contemporains.
le désir pas. Grâce à elle, l’auteur perpétue cela montre qu’il ne s’agit pas de la Quand j’arrivais, il
la dynastie Whiteoak. littérature de bas étage. Elle est m’avait préparé de découvrir
Les lecteurs retrouvent à chaque qualitative et a des vertus, notam- une pile de livres à d’autres
tome Adeline et son tempérament ment historiques. On découvre les lire. C’étaient
livresde feu, cette nature peuplée de la- pionniers du Nouveau Monde, le mes vacances ! ■ »
pins et de hérons bleus, et puis ces rapport aux grands espaces et aux Françoise
querelles familiales et amoureuses animaux… Aujourd’hui, notre civi-
qui donnent à l’écriture de Mazo lisation a oublié sa responsabilité
sa nervosité et sa modernité. Om- vis-à-vis de à l’environnement.
nibus redonne vie à cette œuvre
fleuve dans une jolie collection de Cela fait-il la modernité
livres préfacés par Katherine Pan- de cette saga ?
col, Geneviève Brissac, Alexandra Oui. Il faut redécouvrir la terre, les
Lapierre et Françoise Nyssen. La bénéfices de cette confrontation à la
présidente du groupe Actes Sud, nature. Il faut vivre avec elle et non
ex-ministre de la Culture, a préfa- pas en dessous, au-dessus ou à côté.
cé le quatrième tome de la saga . On est, comme le dit Baptiste
MoriStefania Auci.zot, « vivant parmi les vivants ».
JalLE FIGARO. - Comment avez-vous na le montre très bien. La nature est
découvert Jalna ? au premier plan. De plus, Adeline est
Françoise NYSSEN. – Quand j’étais un personnage fascinant, elle me fait
jeune, et même petite, j’étais une penser à ma grand-mère. En 1914,
grande dévoreuse de sagas. Je me ma grand-mère est diplômée de
kisouviens qu’à 13 ans, je lisais Les Se- nésithérapie et estime qu’elle ne
Les Florio de Stefania Auci Les Déracinés de Catherine Bardon
donner naissance à une dynastie de pée de plein fouet par la crise du les Italiens, surtout ceux du Nord, Acques De s Aint victor bruno corty
bcorty@lefigaro.frmarchands puis d’armateurs qui de- transport maritime. On découvrira à ignorent parfois. Mais il y est question
eERTAINS y ont vu la re- viendra, à la fin du XIX siècle, une des cette occasion que la dynastie cachait aussi d’amours, de sentiments
desvanche du roman histo- familles les plus puissantes d’Europe. dans ses propriétés certains des diri- tructeurs, de femmes hors du com- A SAGA à la française a
rique et de la Sicile entre- Les Lions de Sicile sont en quelque sor- geants des premières sectes mafieu- mun, comme Giuseppina, la femme aussi son charme. Les
prenante contre la Sicile te l’antithèse du Guépard : d’un côté, ses et qu’elle entretenait avec la de Paolo, qui détestera son mari qui Grandes Familles de Cdécadente. Cette saga dans le magnifique roman du prince « secte » des liens étroits et utilitaires l’a éloignée de sa Calabre natale, et Maurice Druon, Les
Eytrès classique, écrite de façon très de Lampedusa, on décrit avec une lu- que la « bourgeoisie mafieuse » ne qui reportera tout son amour sur son Lgletière et Les Semailles et
simple, mais habilement troussée, cidité raffinée et nostalgique tout un cessera plus d’avoir jusqu’à nos jours. fils Vincenzo, le véritable bâtisseur de les Moissons d’Henri Troyat, La
Bimêlant la grande histoire et l’histoire monde aristocratique et décadent qui Mais le lecteur ne le découvrira pas la dynastie, amateur de plaisirs qui va cyclette bleue de Régine Deforges, les lions
d’une dynastie de riches armateurs et se meurt lentement. Avec le roman de dans ce premier volume qui a peut- devenir un homme impitoyable après de sicile nous ont fait passer d’excellents
De Stefania Auci,entrepreneurs siciliens, les Florio, Stefania Auci, on se place au contraire être tout simplement touché le public une déception amoureuse. Lui aussi moments dans des registres très
traduit de l’italien aurait pu disparaître comme tant de l’autre côté du spectre social. L’au- italien parce que ce roman est baigné doit braver les préjugés puissants des différents.
par Renaud d’autres dans l’obscurité des étagères teur retrace l’épopée d’une famille d’histoire et baigné dans l’histoire. barons de Sicile qui le regardent Avec Les Déracinés, quatre
voluTemperini, des libraires. Les Lions de Sicile, pre- pauvre, devenue riche à force d’ef- L’auteur, Stefania Auci, née à Tra- comme un vulgaire négociant, u pu- mes parus aux Escales depuis 2018
Albin Michel, mier volume de la saga des Florio, a forts et de sacrifices mais qui ne sera tiaru. C’est d’ailleurs toute la dynas- (disponibles chez Pocket),
Cathe555 p., 21,90 €.connu pourtant en Italie, lors de sa jamais parfaitement acceptée par tie qui a longtemps été tenue pour un rine Bardon s’inscrit dans cette
« Les Lions sortie, en 2019, un succès immense. l’élégante et très noble société sici- groupe d’« étrangers » avec une tradition de conteurs généreux. “Vendue à plus de 600 000 exemplai- lienne. C’est au fond le « rêve italien » « odeur de sueur », comme on disait L’originalité des Déracinés réside de Sicile » sont
res, cette histoire familiale est deve- sans les paillettes de Berlusconi et sans dans la société palermitaine. dans le fait que le récit classique en quelque sorte
nue un phénomène éditorial de l’au- la rigueur « prussienne » des Agnelli Mais les Florio résistent, à l’image des heurs et malheurs d’une
fal’antithèse tre côté des Alpes et connaît des mais avec la même rage de revanche de Giulia, l’épouse de Vincenzo, mille suivie sur plusieurs
génératraductions dans plus d’une trentaine sur la vie et de désir de réussite. sorte de Didon moderne, qui appa- tions se déroule dans un lieu exoti-du « Guépard »
de pays. Le deuxième volume, L’In- Avec les Florio triomphent, com- raît comme une femme prête à bra- que, les Caraïbes et, plus ”verno dei Leoni (L’Hiver des lions) me le dira le prince Salina dans le pani, non loin de Palerme, entretient ver tous les préjugés de son temps. précisément, en République
domivient de paraître en Italie. Comment Guépard, « les chacals et les hyènes », une relation passionnée avec son île. Bref, cette saga est une épopée à la nicaine. Un lieu pour lequel
l’auexpliquer ce phénomène éditorial ? ce qui serait d’ailleurs plus adapté Cela se sent à chaque page, écrite Dallas mais style « Liberty », c’est- teure s’est prise de passion au point
D’abord par la passion que suscite comme titre que les « lions ». Car le avec un goût indéniable pour l’épo- à-dire « fin de siècle », et c’est jus- de lui consacrer un guide voyage et
l’histoire de la Sicile glorieuse et cru- premier volume ne l’abordera pas pée, les intrigues, la dure fatalité de tement son charme. Les champs de un livre de photographies.
elle. Car la saga des Florio commence mais cette histoire des Florio rencon- l’existence, la tragédie. L’auteur a eu pétrole sont remplacés par des Le hasard a voulu qu’en 1991
Caen Calabre mais elle va très vite ren- trera celle de la mafia puisque le pre- l’intelligence, mais aussi l’audace, de champs d’oliviers et de citronniers, therine Bardon fasse la
connaissancontrer la Palerme du début du mier « cadavre exquis », celui du faire précéder chaque chapitre de son la vengeance rode, mais on y croise ce d’un vieil homme, Kurt Luis
eXIX siècle, quand l’ancêtre de la fa- marquis Notarbartolo, grand aristo- roman par un petit résumé historique des barons pervers et raffinés au lieu Hess. Lequel lui racontera son
inmille, le pauvre Paolo, ainsi que son crate assassiné par la mafia en 1893, d’une ou deux pages pour mieux per- de primitifs cow-boys incultes, les croyable existence, celle d’un Juif
frère Ignazio décident de quitter leur le fut indirectement parce qu’il vou- mettre à son lecteur de se baigner orangers ont une odeur de soufre ou dans la Vienne des années 1930
terre natale, détruite par un tremble- lut clarifier les positions de la Banque dans cet univers si complexe de la fin de sang et le souffle millénaire de condamné à l’exil pour échapper à
ment de terre en 1799, pour s’établir de Sicile qui avait fait des avances in- du royaume des Deux Siciles et du cette « Sibérie au soleil » inonde les la mort et qui, après
d’innombradans la capitale sicilienne où ils vont considérées à la famille Florio, frap- début du royaume d’Italie que même pages d’un mystère très humain. ■ bles tribulations, finira par atterrir,
A
Jacques graF/divergence
yssen
jalnale figaro jeudi 3 juin 2021
3■ l es Forsyte de John Galsworthy
Elizabeth Jane Howard. Parler de sagas sans citer les Forsyte de John Galsworthy
est impensable ! C’est l’œuvre la plus connue
du Prix Nobel de littérature 1932. Un cycle composé
de neuf romans et de plusieurs nouvelles parus entre 1906
et 1933. Une fresque sur la société anglaise à travers
quatre générations d’une famille, de la fin de l’époque
evictorienne jusqu’aux premières décennies du XX siècle. L'événementEn novembre 2020, L’Archipel a publié l’intégrale sous le
titre La Dynastie des Forsyte (928 p., 26 €). Littéraire
Les Cazalet d’Elizabeth Jane Howard
laurence caracalla un des ingrédients du succès de la rement plus encore. Il est bien
saga. difficile de résumer la vie de cette
ERSONNE en France 12 mars : L’Été anglais paraît en- Anglaise, originale mais timide,
ne la connaissait. Il fin. Cinq jours plus tard, la France indépendante mais
conventions’en est fallu de peu est à l’arrêt, c’est le premier con- nelle, qui a un jour l’envie de
rapour que la romancière finement. Les librairies ferment et conter l’histoire de sa propre fa-Pbritannique, Elizabeth les ouvrages prennent la poussiè- mille. Car, ne nous y trompons
Jane Howard, demeure à jamais re. Ambiance morose à La Table pas : les Cazalet sont les Howard.
dans les limbes. Et puis, Alice Ronde qui, on l’a vu, a beaucoup On a beaucoup comparé la saga
Déon, directrice des Éditions de misé sur Elizabeth Jane Howard. à Downton Abbey. Cette
compaLa Table Ronde, a découvert un Pourtant, un petit miracle se pro- raison est pourtant discutable :
roman de cette inconnue, The Sea duit : les ventes numériques com- d’un côté des bourgeois qui
traChange, dont elle est tombée im- mencent sérieusement à bouger, vaillent, de l’autre des
aristocramédiatement amoureuse : « Je et, en quelques semaines, tes oisifs… Mais gageons que la
sén’avais rien lu de tel depuis long- 2 000 exemplaires du livre sont rie ait pu être inspirée par les
temps. Autant d’intelligence, de vendus aux internau- romans et non le
confinesse psychologique, j’ai tout de tes. « Du jamais vu ! », traire comme on l’a
suite voulu acheter les droits pour s’étonne encore Alice parfois entendu ! la saga
le publier. » Déon. « Aujourd’hui, des cazalet
Modernité Tome III : ConfusionAussitôt dit, le livre est traduit plus de 6 000
exemD’Elizabeth Jane détonnanteet sort en mars 2019 dans la col- plaires sont partis
Howard, traduit lection « Quai Voltaire » sous le ti- dans ce format. » En Reste l’appétence des
de l’anglais par tre Une Saison à Hydra. Alice Déon tout, 126 000 exem- Français pour les
peAnouk Neuhoff, se précipite alors sur tous les au- plaires seront vendus, tites et grandes
hisLa Table Ronde,
tres écrits de l’Anglaise et décou- toutes catégories con- toires de la haute so-« Quai Voltaire »,
vre une saga de cinq tomes racon- fondues. Le deuxième ciété britannique. Un grand so uffle romanesque 480 p., 23 €.
tant les hauts et les bas de la volume paraîtra en Leur dignité force
famille Cazalet entre 1938 et 1958. octobre, la veille du l’admiration, leurs
Intriguée, elle ouvre le premier deuxième confine- rituels fascinent :
volume, The Light Years : « J’avais ment et le troisième, l’heure sacrée du tea
à peine lu dix pages que j’étais con- le 18 mars, quelques time bien sûr, le
smovaincue. Cette femme a le don de jours après… le troi- king du dîner, les do-dossier
faire instantanément entrer les lec- sième confinement ! mestiques aux tâches
teurs dans son histoire. » Le char- Le succès se confirme bien définies… Tout Quatre sagas
me opère encore une fois, la déci- pourtant : à ce jour, un monde oublié,
sion de publier chacun des cinq les trois tomes cumu- peut-être même re-historiques tomes à six mois d’intervalle est lent 252 000 ventes. gretté. C’est sans
prise. Un véritable coup de poker : La saga aura toujours doute une des clés de et familiales les lecteurs français vont-ils s’in- ce petit goût de vic- ce succès mais
sûretéresser au sort des Cazalet ? toire sur l’adversité. ment pas la seule :
écrites par Vont-ils accepter de les suivre « L’humanité d’Elizabeth Jane
HoOriginale mais timidedans ce voyage au long cours ? ward est exceptionnelle. Cette
« L’entreprise était risquée mais j’y Les Français connaissent enfin le économie de mots qui nous éclaire des femmes
croyais. Au pire, j’arrêtais tout nom d’Elizabeth Jane Howard, pourtant sur les personnages est
après le deuxième tome. » The disparue en 2014 à l’âge de 90 ans. une prouesse, et puis sa modernité paraissent ou
Light Years devient L’Été anglais, Mais qui était-elle ? Une grande détonne », ajoute l’heureuse
éditandis que la traduction du sui- bourgeoise ? Une comédienne trice. On l’aura compris, le suc-reparaissent. vant est en cours. L’éditrice choi- contrariée ? Une séductrice ma- cès de la saga des Cazalet n’est ni
sit Mathieu Persan pour créer les riée, entre autres, avec Kingsley un coup de chance ni le fruit du Et les lecteurs cinq couvertures. Un choix bien- Amis, le père de Martin Amis ? hasard. L’histoire est bien plus
venu. Ses illustrations à la fois Une romancière admirée par ses simple : il ne s’agit ici que de
en redemandent. mélancoliques et élégantes seront pairs ? Oui, elle fut tout ça et sû- talent. ■
Catherine Bardon.
SÉBASTIENLAPAQUE
Les Déracinés de Catherine Bardon “Ce monde est tellement beau
est un roman qui grandit son
auen 1940, à Sosua, sur la côte nord de journaliste ; elle est dentiste,
bienteur autant que ses lecteurs. Onla République dominicaine. Pour- tôt l’un et l’autre sont dans
l’imposseréjouitqueSébastienLapaquequoi la République dominicaine ? sibilité d’exercer leur métier du fait
C’est simple : lors de la conférence des lois raciales. Pour protéger leur y fasse rayonner ici un
gigand’Évian de 1938, organisée à l’ini- fils Frederick, ils choisiront l’exil et tesque éclat de lumière.”
tiative du président des États-Unis seront parmi les premiers à
débarFrédéricBeigbeder,Franklin Roosevelt pour venir en quer en République dominicaine.
aide aux Juifs allemands et autri- À Sosua naîtra leur fille Ruth, le LeFigaroMagazine
chiens menacés par le nazisme, le premier nouveau-né de la
commuseul pays à avoir accepté d’ac- nauté. Ruth suivra le chemin de son un invincible été “Ce monde est tellement beau
De Catherine Bardon,cueillir ces populations en grand père et deviendra journaliste. Dans
semblenousdemander:«Qu’atLes Escales, danger fut la République domini- cette histoire foisonnante, on trou- tendez-vousde lavie?»Etilnous420 p., 20,90 €. caine alors dirigée par le dictateur ve également Myriam, la sœur de
rappelle que « pour vivre heu-Trujillo ! Wilhelm, et son mari Aaron,
instalreux, il faut vivre » ! Raison bienlé aux États-Unis. Ruth considère
Histoire foisonnante leur fils Nathan comme son petit suffisante pour lire cet hymne.”
La baie de Sosua c’est, au premier frère. Ruth va avoir une fille, Gaya,
AliceFerney,abord, l’idée qu’on peut se faire du aussi impulsive et idéaliste que sa
LeFigarolittéraireparadis. Mais lorsque les premiers mère. Rencontrée à Sosua, Svenja
réfugiés arrivèrent sur place en devient instantanément l’amie
“Tout le texte est nourri d’allu-1940, il n’y avait rien pour les ac- d’Almah. Elle quittera pourtant l’île
cueillir hormis quelques baraques pour s’installer en Israël la guerre sions,declinsd’œil,mémoiredes
en bois. Comme le dit l’un des per- terminée… lieux, petits mots échappés des
sonnages de la bande dessinée que La saga de ces êtres liés les uns livres, bonnes bouteilles. SacréCatherine Bardon a tiré du premier aux autres par leur incroyable PRIXJEANFREUSTIÉ
Lazare. Le tout est emporté dansvolume de sa saga (avec l’aide de aventure et leur attachement à cette
Winoc et Bouët, aux Éditions Phi- terre du bout du monde, qu’ils ont 2021 l’espérance et la foi joyeuse.”
leas) : « Cela faisait plus d’un an que façonnée et transformée en un en- XavierHoussin,nous étions partis de Vienne, et notre droit pacifique, se dévore d’une
LeMondedesLivrespériple s’arrêtait ici, sur cette petite traite.
bande de terre poussiéreuse, coincée Décédé à 101 ans après avoir passé
entre l’océan et la forêt »… huit décennies à Sosua, Kurt Luis
De la Vienne des années 1930 au Hess a fait cadeau à Catherine
Barséisme en Haïti en 2010 dans le der- don de son histoire. Il avait sans
nier volume, Un été invincible, Ca- doute deviné qu’elle en ferait bon
therine Bardon déroule l’histoire de usage. Il ne s’est pas trompé ! Almah
la famille Rosenheck et du couple est le magnifique double du dernier
formé par Wilhelm et Almah. Lui est pionnier de Sosua. ■
Phi LiPPE MAts As/©MA ts As /LEEXtr A vi A LEEMAGE, Cristi NA Do GLiANiCristi NA Do GLiANi, BEtt MANN Ar Chiv E, Phi LiPPE MAts As, N Atio NAL Portr Ait G ALLEry, Lo NDo N
à lire
A
t
jeudi 3 juin 2021 le figaro
4 En toutes l’inventaire de ce que le monstre sacré du Les sœurs Berest à la rentrée
roman picaresque a fait subir de mésa- Anne et Claire Berest ont déjà publié ensemble confidences
ventures à son héros. » Elle y interpelle Gabriële, le portrait de leur arrière-grand-mère,
Cervantès dans une suite de quinze mais, pour la rentrée littéraire, ce sera un roman,
Lydie Salvayre et Don Quichotte lettres. À la même date, les éditions chacune de son côté. Le 18 août, chez Grasset,
Sept ans après Pas pleurer, récompensé par le Tristram publieront un bref récit de Ly- paraît La Carte postale, d’Anne. Elle enquête sur
Goncourt, Lydie Salvayre (ci-contre) publiera le die Salvayre intitulé: Famille et présen- les grands-parents de sa mère, de sa tante et
19 août au Seuil un nouveau récit : Rêver debout. té comme faisant « l’effet d’un coup de de son oncle, morts à Auschwitz en 1942. Une
Un ouvrage sur le personnage de Don Quichotte, poing ». Un récit dont la première phrase semaine plus tard, c’est Stock qui éditera le Critique présenté comme d’un « ton très libre, tour à tour est : « Le spécialiste a dit que le fils était roman de Claire : Artifices, l’histoire d’un policier
ironique, cinglant, cocasse, tendre. (L’auteur) dresse schizophrène. Quelle honte dit le père. » parisien.Littéraire
Dans ma rue Les bons plaisirs de naguère et d’aujourd’hui
y avait trois
anthony palou Un éloge gouleyant du p­­etit commerce et des saveurs perdues, par l’auteur de « Camille ».D’Anthony Palou,
Les Presses
de la Cité, bonne chère, Dans ma rue y avait ris, vit la bohème, se lie avec feu ches, il convoque Céline, Sartre, l’Eure-et-Loir et le Vercors, entre thierry c Lermont
188 p., 18 €. tclermont@lefigaro.fr trois boutiques dégage ce fumet, Jean-Edern Hallier. Les bistrots Hemingway, cite Villon, Bukow- deux vins, le journaliste du Figaro
distille cette petite musique qui succèdent aux caboulots, passant ski, nous rappelle au bon plaisir de nous fait l’éloge gourmand et
riANS son quatrième font encore du livre le meilleur du Santeuil nantais à la brasserie Proust et de Morand, celui, bien pailleur des rillettes de la Sarthe,
roman, Anthony Pa- des réconforts. Lipp. Y apparaissent Jacques Lau- inspiré, de Bains de mer. des chaudins de porc et de
l’anlou nous offre une sé- Renouant avec l’esprit et les rent, Bernard Franck, et d’autres. Pour autant, Palou, né en 1965, douille de Guéméné, de la
chourie de vignettes, say- couleurs de Fruits & légumes, Pa- Les petites boutiques ferment les l’année de Pierrot le Fou, comme il croute, tout en chantant la crêpe Dnètes, historiettes lou, « né sous le signe breton de unes après les autres. Et les rem- le rappelle, ne cède en rien à la au blé noir, la tête de veau ou le
cocasses, toutes puisées dans ses l’orage », égrène son enfance et sa pailleurs, chapeliers, rémouleurs, nostalgie ni à la mélancolie tortu- picodon de l’Ardèche. Et la
parosouvenirs qui reviennent par jeunesse passées à Quimper, la mercelots ont disparu. rante. Son propos est émaillé le, il la distribue tout aussi
génégrappes, ou dans ses observations. ville de Max Jacob, revient sur les d’anecdotes, de rencontres, de té- reusement, la donnant à une
Par petites touchesAutant de récits et de choses vues halles où œuvrait son père d’origi- moignages. Et il y a dans ces pages, pharmacienne, des libraires, un
eou regrettées, nés des jours enfuis ne espagnole, évoque les décors C’était l’époque des biscuits Cha- écrites depuis ses pénates du 7 de charcutier-traiteur, un jeune
paqu’il revit à la première personne. d’antan, ceux de la crémerie, de la monix à l’orange, des Granola, des la rue Cler, comme un relent venu tron pêcheur d’Oléron ou à un
Tout à la fois récit autobiogra- mercerie, de la brûlerie et de la pa- citrons givrés, des « têtes de Nè- à point d’Alexandre Vialatte ou de certain René, qui lui parle
notamphique, éloge de ce que fut le pe- peterie. Après Nantes et la faculté, gre », des boucheries chevalines, Marcel Aymé. ment des foires d’antan, et que
tit commerce, hommage aux le lecteur de Poe et de Simenon, le du papier cristal et du Dubonnet. Entre Paris, Vannes, « Ouessant sais-je encore. Une belle et
sahommes à la plume solide et ins- mélomane porté aussi bien sur Félix Potin n’avait pas encore la rustique », le port de Concar- voureuse ronde de souvenirs et de
pirée, ou encore louange à la Zappa que sur Rossini, monte à Pa- baissé le rideau. Par petites tou- neau, Strasbourg, Sète, le Cantal, ronds de serviette. ■
À l’affût de voix dans l’obscurité
La narratrice s’insurge contre ce Maylis de Kerangal
qu’elle voit comme une menace
pour la biodiversité humaine. Un Des femmes s’interrogent
père discute avec sa fille de
l’opportunité d’effacer la voix de sa sur leur place dans l’univers.
femme enregistrée sur le
répondeur familial, alors qu’elle est Somptueux.
morte depuis quatre ans. La voix
d’une mère, unique au monde, la
première qu’on entend dans la
caverne utérine.
Astrid de L Armin A Une peur archaïque, une
adelarminat@lefigaro.fr énorme trouille ontologique de Canoës
la dissolution, des corps « pul-De Maylis
de Kerangal, PARIS, allongée sur vérisés dans le grand
bouillonneGallimard, un fauteuil de dentis- ment de la fin » hante ces
histoi176 p., 16,50 €. te, « les yeux perdus res si attachantes et riches de
sur le faux plafond de sens souterrains. Les narratrices À polystyrène », la bou- de Canoës ne cherchent pas à se
che pleine d’une pâte rose desti- faire une place dans la société,
née à relever son empreinte den- préoccupation moderne qui
octaire, elle pense aux moulages de culte un enjeu bien plus
fonda« mâchoires humaines esseulées et mental - elles cherchent quelle
mutiques » alignées sur le côté, est leur place, notre place dans
entre des échantillons de dentifri- le cosmos.
ce et des stylos Bic – et un souve- D’un récit à l’autre, des motifs
nir lui revient. Au Havre, le len- ténus se font écho. Un canoë,
demain des résultats du bac, lovée une arcade dentaire, un oiseau
en position fœtale dans son lit de solennel, une femme en
immerjeune fille, elle prend conscience sion chez les grands singes, des
Maylis de Kerangal est fascinée par « la géométrie interne » du vivant. Francesca Mantovani/Galli Mardqu’elle va partir faire ses études, Indiens. Il y a aussi une petite
quitter son monde familier à tout lumière rouge. Celle qui clignote
jamais – Nervermore. une éclaircie se produisait dans Kerangal, une voix de géologue que corps incorporé dans le grand au sommet de la montagne où
À Golden, Colorado, mère l’opacité du monde et que le qui nous raconte des histoires fa- bain de matière universelle un est enterré Buffalo Bill et qui
d’un petit garçon, la voilà de plafond qui nous voile les te- milières en nous faisant entendre être unique. rappelle à la narratrice la
nouveau étendue, sur « un ma- nants et les aboutissants de l’écho d’étrangeté qu’elles recè- veilleuse rouge des églises dans
Peur archaïquetelas grand comme un continent, l’univers s’était descellé, l’espa- lent. Une voix qui nous attire avec laquelle elle cherchait enfant à
les yeux ouverts dans l’obscuri- ce d’un instant. elle et nous immerge sous la sur- La voix donc : le thème court à déceler « la preuve de la présence
té » : expatriée, elle a le mal du Sept des huit récits qui compo- face des choses, dans les sédi- travers ces huit nouvelles, une réelle du Christ ». Et, dans
l’ultipays ; sommée de s’adapter, elle sent ce recueil sont racontés par ments de la mémoire des hommes longue, somptueuse, les autres me récit, la lueur rouge d’une
se demande si elle en a envie. une femme qui dit « je », et si et du monde. Maylis de Kerangal courtes, percutantes. La narratri- forme lumineuse dont une
Des mois plus tard, à la veille de l’état civil des narratrices change, est fascinée par « la géométrie in- ce prend un verre avec une amie vieille femme assure qu’elle s’est
rentrer en France, « chez elle », il ressemble fort à une couverture terne » du vivant, par les traces d’enfance qui lui explique qu’elle posée dans son jardin la nuit du
éjectée d’une Ford Mustang, elle comme en adoptent les agents de anciennes, très anciennes que s’astreint à changer sa voix pour solstice d’été. La narratrice a
se retrouve « allongée dans renseignement. Une chose ne l’on découvre dans les tréfonds de la rendre plus grave parce que envie de la croire. « Le silence
l’herbe les bras en croix, les yeux trompe pas, toutes ces femmes soi et du sous-sol. Elle est en quê- c’est à cette condition seulement des espaces infinis » l’effraie et
au ciel » tandis que des « flocons ont la même voix, inimitable, ve- te de permanence, de ce qui résis- qu’elle pourra travailler à la radio. l’attire. On dirait qu’elle est à
de neige voltigent en silence dans nue des profondeurs, vive et te au temps, à la disparition, à la Les voix féminines n’ont plus la l’affût d’un appel ou d’une
rél’atmosphère » : comme si enfin mate, labile et solide, de Maylis de dispersion. De ce qui fait de cha- cote, ça fait fragile, pas sérieux. ponse, d’un contact. ■
Le charme pas si discret de la bourgeoisieLes bourgeoises
D’Astrid Éliard,
Mercure de France, Astrid Éliard Un recueil de nouvelles décapant qui met en scène des femmes appartenant à la même classe sociale.
154 p., 15 €.
mohAmmed Aïss Aoui Laurine (la narratrice) et Tewfik. de ménage, c’est la tectonique des douce, le Goncourt de Leïla Slima- l’huile de friture. » On arrête là. Le
maissaoui@lefigaro.fr Elle est la fille d’une femme de plaques. Astrid Éliard s’amuse de ni. D’ailleurs, des nounous, on va monde entier est passé en revue.
ménage, il est le fils d’un maçon… cette situation et s’en donne à cœur en retrouver dans une autre nou- Le texte est décapant.
A PREMIÈRE nouvelle du Aujourd’hui, ils habitent à Cler- joie, à plonger au cœur des contra- velle simplement titrée Les Nou- À part Les Nounous, chaque
recueil qui rassemble huit mont-Ferrand dans un apparte- dictions de Laurine. nous. À mourir de rire, ces histoi- nouvelle (Shalimar, la maladie des
ehistoires est sans doute ment trop grand pour eux. Ils ont res de femmes qui discutent des riches, Diego Bonnet, 3 F,
MadaÀ mourir de rirecelle qui est la plus éloi- accédé au statut de petits-bour- mérites (et surtout des défauts) me…) a sa part de tendresse et son Lgnée du titre – Les Bour- geois. Tewfik, qui travaille au sein Vient ensuite un dîner chez des comparés des nourrices en fonc- côté amer ou triste – comme la vie.
geoises –, mais c’est l’une des plus d’une direction des services infor- « amis » qui tourne à la farce. Un tion de leur nationalité. Un échan- Depuis son premier texte en
fortes. Dans La Migration des crabes, matiques, est un être tranquille qui tour de force, en quelques lignes, tillon, mais la nouvelle court sur 2010, Nuits de noces, qui était déjà
Astrid Éliard démontre tout son ta- ne se pose pas trop de questions et où l’écrivain dit tout d’une rela- douze pages, chaque phrase est un recueil de nouvelles (prix de la
lent de fine observatrice : elle voit et préfère voir le bon côté des hommes tion sociale et de son sens psycho- prononcée par une personne diffé- Société des gens de lettres) à La
décrit ces liens invisibles qui nous et des choses. Ce n’est pas le cas de logique. C’est léger et profond, rente : « Les Algériennes sont do- Dernière Fois que j’ai vu Adèle en
gouvernent, ces non-dits bavards. Laurine, qui a toujours un compte à tendre et ironique. Ce faisant, ra- lentes. Les Marocaines gavent les passant par Danser, qui reçut le
Le rire est là, il est parfois jaune parce régler avec son passé. Elle pense à sa rement on a aussi bien parlé de ce enfants. Il faut se méfier des Asiati- prix Marcel-Pagnol, Astrid Éliard
qu’il révèle comment nous pensons. mère qui a souvent courbé le dos et sentiment de trahir quand on quit- ques. Elles te la font à l’envers. Avec bâtit dans la discrétion et avec
huCette nouvelle donne le ton : considère que les bourgeois sont des te son milieu d’origine. Dans cette un sourire grand comme ça. Les Po- milité une œuvre qui révèle la
grâgrinçant et attachant, c’est la cou- « ennemis »… Aussi, quand le cou- nouvelle qui aurait mérité tout un lonaises sont tristes. Les Mexicaines ce de sa plume et la finesse de son
leur du livre. Soit un couple mixte, ple décide de prendre une femme roman, il y a un air de Chanson sont sales. Les Comoriennes sentent regard. ■
A
Melania avanzato/ opale/ leeMage
boutiquesle figaro jeudi 3 juin 2021
e 56 édition du Festival Le retour lité, alternant chutes et rebonds, Tokarczuk verra son troisième
effondrements et triomphes. » roman, Maison de jour, maison Quartier du livre de Brendan BehanÇÀ eAinsi se présente L’Éternel Fian- de nuit, paru en Pologne en Le 5 arrondissement de Paris L’Échappée réédite un récit en
cé, le douzième roman d’Agnès 1998, bénéficier d’une nouvelle propose, jusqu’au 9 juin, une se- français du turbulent Brendan
Desarthe, trois ans après La traduction, fidèle à l’original, et maine autour de la culture et Behan, Confessions d’un rebelle &LÀ
Chance de leur vie. Parution aux non expurgée. L’histoire d’un plus particulièrement du livre à irlandais, publié en 1966, au
lenÉditions de l’Olivier, le 19 août. couple qui s’installe dans un travers plus de 200 événe- demain de sa disparition. Dans
Le fiancé d’Agnès Desarthe hameau isolé de Basse-Silésie ments. La marraine de cette cette suite de Borstal Boy, le
e« Conjurer l’oubli : tel nous appa- Les maisons hanté par les légendes. À paraî- 6 édition placée sous le thème dramaturge évoque entre au- Critiqueraît l’un des sens de ce roman d’Olga Tokarczuk tre le 2 septembre chez Noir sur « La Terre est une personne » tres ses années de militantisme
animé d’une extraordinaire vita- Lauréate du Nobel 2018, Olga Blanc. sera Laure Adler. au sein de l’IRA. Littéraire
Sharon Rose meurt jeune, et c’est
Cora qui élèvera les deux filles,
comme deux sœurs on ne peut Dans plus différentes : Madge, comme
sa mère, est à la fois forte et
passive, et aura à son tour des filles
d’un mari insignifiant, alors que
Sharon Rose va quitter la campa-les plaines
gne pour Lincoln, puis pour
Chicago, où elle deviendra pianiste,
et refusera toute sexualité.
Le roman de Wright Morris est du Nebraska le contraire d’un roman
sentimental ou d’un roman lyrique. Ses
héroïnes ne s’épanchent pas, et on wright morris Soixante ans n’entend jamais leur voix. Tout le
livre est écrit à la troisième per-d’histoire américaine à travers trois sonne, par un
romancier-ethnologue qui se borne à constater des générations de femmes. faits : la désertification des
campagnes , la poussée des grandes
villes, la « machinisation » des
christophe mercier Badlands. Aux artistes fascinés par cultures, qui modifie
profondéce pays qui paraît abandonné de ment tout un paysage.
ES PLAINES arides du Dieu, il faut aujourd’hui ajouter Le roman s’ouvre sur l’agonie
Middle West, et en par- Wright Morris, qui s’en est fait le de Cora, et s’achève sur ses
obsèticulier le Nebraska, chantre et le photographe, puis- ques. Entre les deux, trois
généraparaissaient être jus- que l’auteur du Chant des plaines tions de femmes auront vécu, se L qu’alors le territoire ex- et d’une quinzaine d’autres
roclusif de Willa Ca- mans était aussi, pour le
ther, dont deux des Nebraska, ce que Wal- Un livre sur
plus grands romans - ker Evans fut pour le “chant la femme américaine Pionniers, Mon Anto- Sud profond.
des plaines et la façon dont nia - montraient la Né dans le Nebraska
De Wright Morris,
vie difficile d’émi- en 1910, mort en Cali- elle peut ou non gagner traduit de l’américain
grants européens qui, fornie en 1998, deux par Brice son indépendance
eà la fin du XIX siècle, fois couronné par le Matthieussent,
s’installaient sur ces National Book Award, il ”Christian Bourgois
terres sauvages et est aux États-Unis une seront adaptées au monde moder-éditeur,
ingrates. 290 p., 22,50 €. sorte de classique peu ne, ou l’auront ignoré, auront
Bruce Springsteen, vendu, et n’avait jus- aimé leur terre, ou l’auront fuie,
dans Nebraska, qu’alors jamais été tra- auront aimé leur condition de
transposait l’histoire, duit en France, hormis, femme, ou l’auront honnie,
combien réelle, de deux en 1965, La Dernière me Sharon Rose, la véritable
héadolescents meur - Fête, chez Gallimard. roïne du livre, qui déteste Wanda,
triers en quête d’on Chant des plaines a Wright Morris américaine. Morris prend en vage, et une vie sauvage. Elle n’a l’héroïne du beau film de Barbara
se fait le chantre ne sait quelle libéra- pour titre original quelque sorte la suite de Willa Ca- encore jamais été touchée par un Loden, parce qu’elle subit sa vie
d’un pays qui paraît tion, sans doute celle Plains Song For Female ther. Le Nebraska dans lequel homme, et leur première nuit sera au lieu de la choisir.
abandonné de Dieu. du Vide métaphysi- Voices, ce qui est essen- Emerson Atkins, fermier céliba- épique au point qu’elle s’en mor- Chant des plaines, plus qu’un
que, de l’Ennui vécu tiel. Car c’est à travers akg-images taire, fait venir de l’Est la jeune dra le doigt jusqu’au sang. Tout ça roman dans lequel le Middle West
comme une maladie, trois générations de Cora n’est plus le Nebraska des pour avoir une fille, Madge. La aurait remplacé le Sud
faulknéépopée sauvage, ca- femmes que Morris ra- pionniers. Certaines terres sont descendance Atkins n’est pas as- rien, est avant tout un livre sur la
rabine au poing, qui conte l’histoire de la fa- cultivées, et Lincoln, la capitale, surée, d’autant que le frère femme américaine, sur la façon
s’était déroulée en mille Atkins, entre le est déjà une grosse bourgade. Mais d’Emerson, tout aussi peu com- dont peut ou non parvenir à
ga1958 entre le Nebraska et le Wyo- début du siècle passé et l’ère hip- Cora, une fois installée dans la municatif que lui, et installé dans gner son indépendance quand on
ming, et qui avait inspiré à Ter- pie, 300 pages au scalpel qui ba- ferme que son mari a fait cons- la ferme voisine, aura aussi une est originaire d’un certain lieu, et
rence Malick son premier film, laient soixante ans d’histoire truire, découvrira un monde sau- fille, Sharon Rose. La mère de d’un certain milieu. ■
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
DOMAINE DÉPARTEMENTAL DE LA VALLÉE-AUX-LOUPS - MAISON DE CHATEAUBRIAND par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
Un été à Barcelone
BIENNALE
LLE n’a jamais oublié ce prénom. pouvoir retourner chez lui ». Il y a des
couGema était une camarade de clas- leurs, dans ces pages, une lumière. L’héroïne LITTERAIREse. Elle est morte à 15 ans. Leucé- regrette la disparition de la frivolité (« garée
sur un parking et oubliée »), mie. La narratrice, Equi a deux fils de évoque « le tintement des
clodeux pères différents, se sou- ches de Cadaqués à l’aube »
vient d’elle. L’avait-elle vrai- (décor du premier livre de Mi- VICTOR
lena Busquets, Ça aussi, ça pas-ment revue une dernière fois
dans la cour de récréation ? Ou sera). Les hommes s’en vont.
a-t-elle rêvé cet épisode ? Il Inutile d’en faire un drame. Un
faut qu’elle demande à ses éditeur lui avoue qu’il avait
failli être amoureux d’elle. On amies. Cela occasionne des dé- HUGO
jeuners, des rendez-vous. la voit sourire, penser à sa
Comme Beatriz a vieilli ! En mère, se dire que la vie n’est
japlus, il lui manque une dent. mais ennuyeuse, finalement. 25MAI
Au théâtre, le spectateur der-Marta, elle, est toujours aussi
élégante. Celle qui dit « je » leur rière elle lui caresse les che- 10JUIN2021
raconte qu’elle a dîné avec son veux pendant la
représentaamant Bruno, acteur à la beauté tion. Le livre déborde de scènes
Mes anciens comme ça, rapides, fugaces, de avantageuse et qui roule à « SOIRÉEEXCEPTIONNELLEmoto, dans ce restaurant qui réflexions désabusées : La re-amours CONFÉRENCES
appartenait jadis aux parents de lation avec les parents, c’est sont comme JEUDI10JUINÀ19H30Gema. Comment s’appelait-il, Shakespeare, c’est Bergman. La
les cailloux relation avec les enfants, si nous SPECTACLES-CONCERTSdéjà ? Marcel, c’est cela :
Marcel. Elle écrit à un vieux critique avons de la chance, c’est pen-laissés par
gastronomique, retrouve les dant un temps (mais tout ne FABRICE*Hansel sur SURPLACE ETENNUMÉRIQUEfaire-part publiés dans les jour- dure qu’un temps) un dessin de LUCHINIle chemin Sempé, un chapitre du Petit Ni-naux, rend visite au proviseur SURLESITEVALLEE-AUX-LOUPS.HAUTS-DE-SEINE.FRLECTUREdu lycée, retombe sur une an- colas. On voit par là que cette pour pouvoir
cienne élève. C’est l’été à Catalane est très indépendan- AUTOURDE*sousréservedescontraintessanitairesretourner
Barcelone. te. Elle se rend à un enterre- VICTORHUGOchez lui ment : elle sait maintenant que Cette romancière qui est aussi …»
traductrice est en retard dans l’avenir est à elle.
ses travaux. Bruno est parti pour les
Baléares. Elle hésite à le rejoindre. Il la bombarde
de SMS. Elle sent que l’amour s’évanouit. Tél.:0155521300
Pas de tristesse. Juste un peu de mélancolie,
vallee-aux-loups.hauts-de-seine.fr
des souvenirs à cajoler le soir quand elle est De Milena Busquets,
seule. « Mes anciens amours sont comme les traduit de l’espagnol par Robert Amutio, #ValléeCulture
cailloux laissés par Hansel sur le chemin pour Gallimard, 142 p., 14,50 €.

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jeudi 3 juin 2021 le figaro
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Résurrection de Régis Messacon en
Auteur en 1929 d’une thèse sur sortir de la Première Guerre photographie et un portrait, il ne rent cette injustice en publiant parle
le roman policier faisant réfé- mondiale, un pacifiste et un non- reste rien de lui ; sauf son Ardinghera, roman policier à
rence, précurseur de la science- violent convaincu. Arrêté en œuvre… », écrira Francis Lacas- énigme dans le Paris des années
fiction française avec le célèbre 1943 à Coutances, où il partici- sin en 1973. Pour autant, qui a lu 1930. Il sera suivi en 2002 de
quaTre TiTres inédi Ts de Quinzinzinzili, Régis Messac, né pait à la Résistance, il fut dépor- Messac ? La Taupe d’or et du Mystère de
l’au Teur de romans policiers en 1893, a sombré dans l’oubli. té au camp du Struthof, puis à Aujourd’hui, les Éditions de la Monsieur Ernest et de Cinis in disparu TragiquemenT en 1945 Histoire Enseignant, journaliste, essayis- Gross-Rosen, où il disparaîtra en Grange Batelière, à qui l’on doit cinerem en 2023. sonT annoncés aux édi Tions
de la grange BaTelière. te, traducteur, il fut surtout, au 1945. « À part une mauvaise moult inédits de qualité, répa- bruno cortyLittéraire
Catherine II, l’impératrice philosophe
bi ogr ap hie Succédant à Pierre
le Grand, cette femme au caractère
d’acier poussa la Russie au sommet.
jacques de saint victor Pierre le Grand. D’où son habileté à
courtiser les philosophes des
LumièLLE FUT la tsarine. Avec res, comme Voltaire, d’Alembert et
Christine de Suède au surtout Diderot, qui, profitant de la
eXVII siècle, Catherine II francophonie de la souveraine (mais
reste dans l’imaginaire non de sa francophilie en raison de E occidental le modèle de l’attitude de la cour de France),
la femme politique, au caractère s’empressent de faire les louanges de
bien trempé, menant cette impératrice
autoson entourage d’une crate qui raya de la carte
main de fer, n’ayant catherine la Pologne, annexa la
Cririen à prouver aux De Francine- mée et mena à l’intérieur
Dominique hommes qui l’entou- de son empire une
politiLiechtenhan,raient. que contre la noblesse de
Perrin, Catherine n’est pas son royaume.
480 p., 24 €.issue de la famille
imL’art de la périale russe. Elle
manipulation n’est qu’une petite
princesse allemande Elle incarnera à
merqui va accéder au trô- veille ce « despotisme
ne impérial après la éclairé » dont la devise
mort de son époux, était : « Tout pour le
peuPierre III. Elle va alors ple, rien par le peuple. »
montrer sa volonté de Elle connaissait les
prinpuissance mais aussi cipes d’Adam Smith mais
sa grande ingéniosité. préféra continuer à
Car, au départ, sa po- maintenir le système du
sition est faible. Cer- servage et le système Catherine II traversant des succès russes ». Brillante, culti- nombre de grands principes, favo- Cette impératrice philosophe
la Russie, école russe, tains royaumes, com- corporatif, craignant vée, possédant l’art de la manipula- risant le nationalisme grec qui prit deviendra la plus grande
adversaiè eXVIII siécle, me celui de Louis XV, dans le marché une force tion « à un point extrême », nym- son essor au début du XIX siècle car re de la Révolution française. Elle
Musée historique lui contestent la dignité impériale. qui pourrait déstabiliser les équili- phomane – « le grand malheur, c’est elle se regardait avant tout comme détestait les principes de 1789.
Elle entend pourtant rapprocher son bres sociaux de la Russie éternelle. d’État de Moscou. que mon cœur ne peut pas vivre une l’avant-garde d’une civilisation oc- « J’ai de ma nature un très grand
empire du monde occidental et non En analysant les conséquences de heure sans amour » - elle était aussi cidentale chrétienne, aux avant- mépris pour tous les mouvements
du monde oriental, alors très affaibli. l’abolition du servage en Autriche, un bourreau de travail, pouvant se postes de l’Empire ottoman. Mais populaires . » Mais elle se
contenteElle comprend que la Russie ne sera elle avait pu constater, souligne consacrer à la tâche plus de seize elle ne voulait pas que la religion ra de chasser les « jacobinières »
grande que tant qu’elle fera partie du l’historienne Francine-Dominique heures par jour. Elle avait su se dicte sa politique. « Respecter la re- dans son propre pays. Lequel,
lors« concert des nations », c’est-à-dire Liechtenhan, dans cette nouvelle constituer un petit ménage avec son ligion mais ne la faire entrer pour rien qu’elle poussa son dernier soupir
du monde européen. Elle marche sur biographie de Catherine II, que le époux morganatique, Grigori Po- dans les affaires de l’État », était sa en 1796, à 67 ans, était le plus grand
les brisées de son prédécesseur, servage « était paradoxalement la clé temkine. Elle respectait un certain devise. du monde. ■
Une princesse Les folies
s’éteint en Espagnedu duc de Nevers
biographie Les tourments de
biographie Il fut l’archétype Marie-Louise d’Orléans, nièce de Louis XIV.
edu prince du XVII siècle cherchant
Frédéric de monicault bourg. Quant à Philippe d’Orléans,
fdemonicault@lefigaro.frà lutter contre les évolutions politiques le père de la (future) mariée, il sait
bien que son frère tranche en der-et sociales de son temps. A VIE de princesse est nier recours, ce qui ne l’empêche
parfois dure à supporter. pas de confier au marquis de Los
jean-marc bastière de Nevers, prince d’Arches et de Pour ceux qui en doute- Balbases, l’émissaire espagnol,
Charleville, duc de Mantoue raient, ils se plongeront « qu’il aurait préféré voir sa fille reine
ES PRINCES de l’ancien (1580-1637), appartient à une L dans l’existence de Ma- de France mais que, à tout prendre,
temps qui nous regar- époque plus tardive. En effet, de- rie-Louise d’Orléans, dont les as- on peut se contenter de l’Espagne ».
erdent avec flegme depuis puis la cour de François I et cendances prestigieuses, nièce de
Une fin tragiqueles musées européens où d’Henri II jusqu’à celle de Louis XIV, ne l’ont prémunie contre L leurs portraits sont ex- Louis XIII, période qui s’achève aucun obstacle. Pire, l’auguste li- Marie-Louise n’est pas la première à
posés devant le va-et-vient des par la guerre de Trente Ans (1618- gnée de la Petite Mademoiselle hâ- subir un mariage forcé. Seulement
visiteurs pressés garderont tou- 1648), la face du monde a changé. tera ses tourments. La biographie Charles II a beau être épris, il
cumujours un fond de mystère indé- Les États régaliens, forts et struc- que lui consacre Elisa- le les disgrâces
physichiffrable. Ils appartiennent à un turés, montent en puissance. Dans betta Lurgo saisit ce ques, pâtit d’une santé
Marie- ouise autre univers mental que le nôtre ce contexte contradictoire, les moment où la raison chancelante et
gouverd’orléans et une part de ce qu’ils sont s’est princes soldats de la Renaissance, d’État balaie toutes les ne trop rarement avec
D’Elisabetta Lurgo,évanouie à jamais. Ce qui n’empê- dont le duc de Nevers est un ar- velléités d’épanouisse- sagacité. « Il a le travail
Perrin, erCharles I Gonzague, duc de Nevers, duc de Rethel, che pas de pouvoir retracer leur chétype, sont écartelés. Ainsi, ment personnel. Où les et l’application en
hor376 p., 23 €.duc de Mantoue et de Montferrat, gravure par Thomas de Leu. parcours et de comprendre, jus- pour s’affirmer, l’idéal chevale- incessantes contrain- reur (…). Il est
naturelqu’à un certain point, ce qui les resque doit-il, chez Charles, se tes diplomatiques font lement porté à la
duplianime. C’est ce à quoi parvient conjuguer avec l’art de pousser ses de la Morée du joug ottoman. le vide autour de soi. cité et à la cruauté »,
très bien l’universitaire (à la re- pions et un esprit politique calcu- Français de double culture, il a Où les points d’ancra- rapporte
l’ambassatraite mais toujours active) Claude lateur. Ce qui n’empêche pas la aussi des visées sur Mantoue, qui ge manquent tellement deur vénitien
SebastiaGrimmer avec l’ouvrage qu’elle persistance de cet idéal : bravoure se solderont par une guerre. que la vie de cour de- no Foscarini, qui
séconsacre au duc de Nevers, au su- au combat, fidélité aux amis, re- Au total, le duc de Nevers aura vient un précipice. journa aussi à la cour
jet duquel elle a enquêté longue- connaissance aux fidèles, devoirs ses détracteurs comme ses pané- Cette trajectoire si de France. Elisabetta
le duc de ment en allant interroger des ar- envers son souverain (conseil, gyristes. Car ses initiatives et ses peu réjouissante naît Lurgo nuance le
porDe Claude Grimmer,chives inédites éparpillées dans guerre), mais aussi train de vie louvoiements se heurtent à l’af- d’un franchissement trait mais, loin des
Fayard, toute l’Europe. Dispersion qui est princier. L’historienne, exposant firmation sourcilleuse des États. des frontières. Le siens, Marie-Louise
372 p., 24 €.
à l’image de « l’histoire mouve- ses rêves et ses peines, nous fait Ainsi, Henri IV, persifleur, estime 10 juillet 1677, dépérit vite.
mentée » d’une grande famille, de aussi entrer dans l’univers inté- qu’« il fait plus de châteaux non en Louis XIV donne son Comme elle fait peu
ses possessions et réseaux d’al- rieur du prince comme dans l’inti- Espagne, mais en Orient ». Quant consentement aux fiançailles de d’efforts pour s’intégrer, le peuple
liance, parentèle tentaculaire qui mité de son couple. à Richelieu, plus sévère encore, il Marie-Louise à Charles II d’Espa- la prend en grippe. Il y a quelque
enjambe les frontières. l’accuse d’avoir été « mendiant gne. D’un côté, le roi de France a chose de Marie-Antoinette dans
« Mendiant entre Le duc de Nevers dont il est entre les souverains » ainsi que toujours entretenu des visées sur cette destinée, relève la biographe.
les souverains »question ne doit pas être confondu d’avoir été « cause, par son ambi- l’empire espagnol, de l’autre, Ma- D’ailleurs, sa fin est à peine moins
eravec François I de Nevers (1516- Parmi ses projets, parfois utopi- tion, de plusieurs guerres civiles et drid veut rétablir une entente après tragique avec des rumeurs d’un
1562), qui a inspiré le Prince de ques, Charles veut fonder une vil- funestes contre son souverain ». avoir penché du côté des Provin- possible empoisonnement. Le
Clèves, personnage du roman de le moderne sur une terre des Faire cavalier seul, même pour un ces-Unies. Cela n’empêche pas Grand Siècle côté coulisses est ici
meM de La Fayette, La Princesse de bords de la Meuse : ce sera la futu- grand, c’est alors risquer le qu’il a fallu deux ans de tractations finement exploré, au gré de
perClèves. Son petit-fils, Charles de re Charleville. Il voudrait aussi li- courroux du roi. Ou de son car Charles était initialement pro- sonnalités occupées sans arrêt à
erGonzaque-Clèves, également duc bérer par une croisade les peuples représentant. ■ mis à la fille de Léopold I de Habs- manœuvrer. ■
A
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le figaro jeudi 3 juin 2021
7LE CHIFFRE de la semaine LE CHIFFRE de la semainel’être humain n’est pas
Retrouvez sur internet fait pour être heureux » la chronique
« Langue française »WILLIAm Boy D à L’h EBDom ADAIr E ESpAgno L
« EL Cu Ltur AL », à L’o CCASIon 768 768DE LA tr ADuCtIon DE Son rom An « tr Io »
Robe Rto Gandola/ opale via leemaGe C’est le nombre C’est le nombrewww.lefigaro.fr/
langue-francaisede pages du prochain roman de l’Argentine Mariana de pages du prochain roman de l’Argentine Mariana
Enriquez, « Notre part de nuit », à paraître Enriquez, « Notre part de nuit », à paraître En vuE@
aux Éditions du sous-sol, le 19 août aux Éditions du sous-sol, le 19 août Littéraire
Le cœur
des hommes
Arrigo Lessana Conversations sur la vie entre deux
alpinistes victimes d’une avalanche. Vertigineux.
ohammed ment innovant : leurs cerveaux se souvenir. Il y a des pages touchées maissaoui@lefigaro.fr
seraient refroidis en quelques ins- par la grâce, quand les ensevelis se
tants lors de leur ensevelissement remémorent comme s’ils avaient
U Café des sports, et seraient bien conservés tandis hiberné un demi-siècle durant. «
dans un hameau près que les autres organes vitaux, La conversation entre les deux
chede Courmayeur, la moins fragiles que le cerveau, au- mine cahin-caha, par bribes,
silenserveuse lit Le Dau- raient survécu aussi. Ainsi, leurs ces, mots épars, et endormisse-Aphiné et se demande cœurs repartiraient… ments successifs. » Ainsi Pascal est
bien comment il n’y a pas plus de revenu à la vie, accompagné du
L’écrivain dissèque l’âmedisparus vu le nombre de gens qui souvenir de son grand-père Léo,
se baladent en montagne et la fré- À partir de cette intrigue, Arrigo un homme désagréable et
tyranquence des avalanches. Elle ne Lessana tisse un formidable récit nique… Quant à Ferdinand, il
croit pas si bien dire. Pas loin du sur une histoire de re- cherche toujours la
café, Pascal et Ferdinand, deux venants de là-haut, bonne distance avec
skieurs chevronnés, sont enseve- des cimes ou de l’au- les femmes. L’écrivain
près
lis sous une avalanche au Val delà, on ne sait pas chirurgien dissèque l’avalanche
Vény, une vallée du Mont-Blanc. très bien. L’auteur a l’âme comme il plon-D’Arrigo Lessana,
Ils sont considérés comme perdus, longtemps exercé le ge dans le cœur des Exils,
pour ne pas dire morts. Commen- métier de chirurgien hommes : « Il arrive 140 p., 15 €.
ce alors, à partir d’interrogations du cœur. Il sait de que l’on apprenne tout
scientifiques et de désirs simple- quoi il parle. Ce fai- à coup quelque chose
ment humains, une course pour sant, son roman oscil- qu’au fond de soi, on
leur résurrection – il n’y a pas le entre le surnaturel savait déjà depuis
toud’autre mot. Existe-t-il une petite et la mélancolie, entre jours. » Une chose ou
probabilité de les voir retrouver la le passé et le futur. un événement qui
auvie ? On pose la question à l’anes- C’est vertigineux. Ici, rait été vécu autour de
thésiste : « C’est très improbable. Il ce n’est pas la scien- soi « comme une
omy a si peu de chances de ré ussir… ce-fiction qui l’em- bre, une matière noire
On en a sorti deux quand même… porte, mais cette fa- indétectable mais bien
Des gens que nous sommes allés çon de parler des présente…», souligne
chercher dans des crevasses. Pour liens qui unissent ou l’auteur dont le récit
l’instant, nous n’avons jamais ré- désunissent les êtres, est jalonné de pho-
ussi avec des skieurs enfouis sous la la chair des mots. tos qui ajoutent à la
neige. » Peu d’espoir, donc. Les L’avalanche a tout bouleversé sur mélancolie.
deux alpinistes se retrouvent à son passage, même ceux qui n’y Après l’avalanche est publiée par
l’hôpital. On les observe. Éléono- étaient pas, comme Éléonore et Exils, une petite maison d’édition
re, l’ancienne femme de Ferdi- Lola – superbes personnages « se- qui vit d’exigence et de qualité. Le
nand, est là, tout comme Lola, la condaires ». Lessana sait mer- livre est aussi une ode à la
montacompagne de Pascal. L’anesthé- veilleusement écrire sur les mys- gne. Comme en mer, c’est le lieu Les existences des deux rescapés et de leur entourage vont être bouleversées par le passage
d’une avalanche dans le massif du Mont-Blanc. AUSLOOS Henry / HemiS.frsiste tente un protocole totale- tères de la mémoire et du où l’on sonde le mieux les âmes. ■
erLa ballade des martyrs du 1 Mai
Alex W. Inker Un bel album sur l’un des événements fondateurs de la fête des travailleurs.
gnon ses cheveux flamboyants, des- bat l’un pour l’autre et à l’unisson en tombée dans les mêmes abus, elle est les filles, sont d’abord accueillis par
cend dans la cuisine et avise sa mère ce grand jour qui s’annonce, la fête condamnée. » En revanche, l’auteur les vivats des manifestants qui
n’imaFourmies de sa décision : aujourd’hui elle n’ira des ouvriers, leur fête, depuis que la n’incrimine pas la troupe qui a ouvert ginent pas que leurs pioupious
puisla rouge
epas travailler à l’usine, elle se joindra II internationale socialiste réunie à le feu sur l’ordre d’un officier. Les sol- sent leur tirer dessus. Une BD belle D’Alex W. Inker,
à la manifestation lancée par le Parti Paris en 1889 a décidé de faire de dats, dont beaucoup connaissent la comme une ballade populaire Sarbacane,
erou vrier pour demander la journée de chaque 1 mai une journée de mani- ville où ils viennent au bal faire danser tragique. ■ astrid de larminat112 p., 19,50 €.
huit heures – dix heures par jour, six festations. Portés par la conviction
LA GRAND-PLACE de la ville de jours sur sept, c’est le bagne. La jeu- d’être dans leur juste droit, ils ne sont
Fourmies, connue dans le Nord pour ne Maria songe aussi qu’elle s’échap- nullement intimidés par la tribune
sa forêt de cheminées d’usine, est pera pour aller cueillir au bord de la collective des patrons qui met en
erencore vide à l’aube de ce 1 mai 1891 rivière les belles branches d’églanti- garde les travailleurs contre « les
théqui va la faire entrer dans l’histoire. ne qu’elle a repérées en prévision de ories révolutionnaires » des « meneurs
Tandis que le soleil commence à rou- ce jour de mai où la coutume invite étrangers » et leur rappelle que le
ergeoyer derrière l’horizon, le clocher les jeunes filles à rapporter les plus 1 mai est un jour travaillé.
de l’église s’anime, dong ! dong ! beaux bouquets. Cette tribune des industriels ainsi
dong !, et réveille une jeune fille qui Tandis que Maria boit son café, que l’appel du Parti ouvrier sont
reallume la chandelle posée sur sa table deux de ses amis se sont retrouvés au produits en fac-similé en ouverture
de nuit. Scapulaire autour du cou, pied du viaduc. Louise a les bras croi- de ce bel album, plein de poésie, de
chapelet entre ses mains jointes, elle sés et les joues roses, Kléber, mains fraîcheur et de mélancolie qu’Alex eLe jury du 45 Prix Pierre Lafue 2021
s’agenouille un moment puis enfile dans les poches, prend l’air dégagé. W. Inker a écrit et dessiné en
homa désigné son lauréat :
une longue robe noire, noue en chi- Ces deux-là se plaisent. Leur cœur mage à ses grands-mères et
grandsoncles qui ont passé leur vie derrière HélèneDUMAS
les machines des filatures de Four- pour son ouvrage Sanscielniterre,
mies. Lui-même a grandi là, traver- ParolesorphelinesdugénocidedesTutsi,
sant chaque jour la place où deux
aux éditions La Découverte.compagnies d’infanterie appelées en
renfort par le préfet finiront par tirer
ersur les ouvriers en ce 1 mai 1891.
Un portrait dansant
En suivant au fil de la journée cinq
personnages mêlés aux événements,
l’auteur brosse un portrait dansant de
cette petite ville ouvrière pleine de vie
où l’on parle en patois ch’ti. Son
dessin noir, blanc et rouge vermillon,
empreint de candeur et de gravité, a
un air de famille avec celui de Tardi.
La morgue de la bourgeoisie inspire
LaremiseduPrixalieule3juin2021,à Alex Inker des mots sévères par la
eàlaMairieduVI arrondissementdeParis.bouche du jeune Kléber : « Naguère,
au temps des châteaux, les seigneurs Crééen1977,ceprixprestigieuxdistingue
défendaient leurs serfs, les proté- chaqueannéeunouvrageàcaractèrehistorique.
geaient contre les brigands. Plus tard
ces seigneurs se firent courtisans, et fondationpierrelafue.orgleur condamnation fut prononcée en
1789. Aujourd’hui la bourgeoisie est
rela BD
de la semaine
alex W. inkeR/ed. Sa Rbacane
A

ïssaoui
surjeudi 3 juin 2021 le figaro
8
L’histoire Il était un roman signé Tarantino
de la
blieront à cette date Il était une yard (les Mémoires d’Obama, les du montage pour livrer un roman Elia Kazan adorait écrire. Certains semaine de ses romans, America, America fois à Hollywood, roman libre- poèmes d’Amanda Gorman, Mein d’une incroyable virtuosité. »
Rement inspiré du film sorti en 2019. Kampf…) qui emporta les enchè- trouver Rick Dalton et Cliff Booth et L’Arrangement, sont de vraies
L’annonce de l’existence d’une res. L’éditeur ne tarit pas d’élo- (à l’écran Leonardo DiCaprio et fictions, pas de simples adapta-le réalisateur américain quentin
tarantino publiera le 18 août fiction signée par l’auteur de Pulp ges sur son auteur : « Tarantino Brad Pitt), le Los Angeles déjanté tions de ses films. On saura le
chez fayard son premier roman, 18 août si Quentin Tarantino ap- Fiction à la Foire de Francfort transcende son style unique, son de 1969, entre hippies et famille
adaptation libre de son film En margE 2020 entraîna un joli western inventivité débordante et son Manson… La rentrée littéraire est partient à cette famille littéraire « il était une fois à hollywood ».
dans l’édition française. C’est Fa- sens phénoménal du dialogue et lancée ! b. c.puisque les Éditions Fayard pu-Littéraire
Olivier Guez : « On ne se remet jamais
de ses premières amours footballistiques »
entretien
À une semaine de
l’Euro de football,
l’écrivain Olivier
Guez publie un
recueil de textes
sur le ballon
rond, passion
folle et absurde.
PROPOS RECUEILLIS PAR
pierre adrian
L’ÉCRIVAIN, prix Renaudot 2017
pour La Disparition de Joseph
Mengele et auteur d’un Éloge de
l’esquive, publie ses écrits sur le
football. Son livre rassemble des textes
parus dans la presse et un essai sur
le football argentin. S’il a fait le
deuil d’un sport « qui a changé plus
vite que nous avons changé »,
Olivier Guez reconnaît qu’il n’est pas
encore indifférent. Né au football
avec la Coupe du monde 82, il
évoque ce sport radin qui est une école
de l’ennui et suscite tant de
passions heureuses et tristes.
LE FIGARO. - Pourquoi le football
est-il une passion absurde ?
Olivier GUEZ. - Si on prend un peu dans le monde entier. Vous pou- des génies dans leur domaine et, les amateurs de football le
ressende distance, regarder cette petite vez rencontrer des gens de tous les en eux, ils ont le diable. Ils fré- tent, chacun a sa madeleine.
bataille avec des règles assez parti- milieux, partout. Et puis ça calme. quentent leur propre diable, ils
culières, onze petits bonshommes Ça crée des passerelles entre des testent les limites. L’impossibilité « Nous avons tant aimé le
contre onze petits bonshommes gens qui n’ont absolument rien en de résister à la tentation, cette part football » est la dernière phrase de
dont le but est de catapulter une commun. sombre, c’est quelque chose de votre livre. Vous ne l’aimez plus ?
sphère dans un filet, c’est assez fascinant. Le Caravage et Marado- C’eravamo tanto amati, nous nous
absurde… Vibrer autant pour une Justement, n’est-ce pas le dernier na appartiennent à la même caté- sommes tant aimés… Depuis le
Cochose comme ça ? Que ce soit par- langage commun ? gorie d’hommes. Ils n’auraient pas vid, je n’arrive plus à regarder un
tagé quasi universellement au- Complètement. Et vous le consta- atteint leur niveau s’ils n’avaient match. J’aimais les gens. Il y a
queljourd’hui sur tous les continents, tez lors des grandes compétitions pas tutoyé le diable en permanen- que chose de très touchant dans ce
par tous les sexes, toutes les caté- internationales. Je me souviens de ce. C’est ce qui les nourrissait. public du football, parce que, au UNE PASSION
gories d’âges, que ça ait pris une l’Euro 2016 où pendant quelques fond, c’était une des dernières cho- ABSURDE ET
DÉVORANTE. telle importance économique, une jours on a retrouvé une forme de Le football est à la fois le lieu ses qui n’étaient pas utilitaristes. Ça
ÉCRITS SUR telle ampleur politique, c’est fasci- concorde nationale, une forme de du présent, par la passion ne sert à rien d’aller au stade, on
LE FOOTBALLnant. Et, au fond, c’est assez cordialité, d’empathie. Les gens se précisément, et le lieu du souvenir, n’a rien à y gagner. Et c’est rare,
D’Olivier Guez,absurde… saluaient, les gens étaient heu- de l’enfance. Que dit-il du temps aujourd’hui, les actes gratuits. Il y a
L’Observatoire, reux, se retrouvaient. Ça a duré qui passe ? quelque chose de touchant dans
250 p., 19 €.
Vous citez Borges, qui disait que entre la victoire sur l’Allemagne et La mort de Maradona a été un choc cette communion, et c’est ça qui
le football est populaire parce que la finale perdue. Et puis, quelques pour ma génération parce qu’il fai- me bouleversait le plus. Ce qu’est
la stupidité est populaire. L’écrivain jours après, il y avait le camion sait partie de ces gens qui avaient devenu le football ne m’intéresse
argentin détestait le sport roi dans tueur à Nice, et c’était reparti pour toujours été là. C’est comme les plus vraiment. Les personnages ont
son pays. Il est mort le 14 juin 1986, un tour. grands chanteurs ou les grands ac- disparu. Il y a trop de matchs, trop
teurs, ils ont toujours été là. C’était d’affiches, donc plus d’affiches. Il y quelques jours avant la fameuse
« main de Dieu »… Vous dites que le footballeur, en une présence rassurante. Il y a une a de moins en moins d’histoires,
Olivier Guez ausculte Borges et Maradona tissent le fil Argentine, est l’héritier du gaucho. périodicité dans le football. Une c’est une industrie. Il y a trop
d’arles passions paradoxales rouge de mon essai sur l’Argenti- Quand le foot débarque en Argenti- Coupe du monde, c’est rare, c’est gent en jeu et on ne rigole pas avec
ene. Il y a une passation de pouvoir suscitées par le football ne au début du XX , l’emblème na- tous les quatre ans. On peut exami- l’argent. Ça raconte notre monde
dans un recueil marqué entre les deux. Il y a cette semaine tional, c’est le gaucho. Sauf que le ner sa propre vie en fonction des mais ce n’est plus les mêmes
émopar sa fascination pour la figure de deuil qui succède à la mort de gaucho correspond à une Argentine Coupes du monde. Où j’étais en tions, en tout cas à mon âge.
Évijanusienne de Diego Maradona Borges, et puis ensuite, c’est Mara- qui n’existe plus, à un pays quasi- 2014 et avec qui, et en 2010, en demment, on grandit, on évolue et
dona qui vient prendre le pouvoir. (ci-dessus : lors de la finale ment vide. Et, quand le foot arrive, 2006… Les grandes compétitions il y a d’autres choses dans la vie,
du Mondial 1986, face à la RFA). On passe d’une époque à l’autre. l’Argentine devient un pays plutôt sont comme des précipités chimi- mais je pense que le football a plus
Borges s’amuse de cette passion citadin. Celui qui va incarner la ques, des marqueurs. Et puis, c’est changé que nous avons changé.
populaire avec snobisme, mais il modernité, c’est ce gamin qui tape lié à l’enfance. On ne se remet ja- Après, je sais que je vais regarder
faut voir à quel moment il parle. dans un ballon. Il y a une transition mais de ses premières amours tous les matchs de l’Euro. S’il y a
Pendant la dictature en Argentine, du gaucho au footballeur du potre- footballistiques. C’est impossible. encore quelque chose que je
regaril ne reste plus que le football. Et il ro, du terrain vague, de la grande Il y a un côté presque proustien de, c’est les grandes compétitions
y a ce côté opium du peuple très ville, de Buenos Aires. Le footbal- dans le football, très désuet. Tous internationales. ■
fort à l’époque. Mais peut-être leur entre dans l’imaginaire. Il est
qu’il mentait, peut-être que ce malin et technique par rapport à
n’était qu’une posture… Dans le li- Borges accuse aussi le football l’Anglais, inventeur du jeu, qui
dovre, je rappelle cette conférence de de susciter des passions tristes. mine économiquement la région. Il Le vocabulaire du foot et « Sainté », toujours !
presse qu’il organise le jour du dé- Qu’entend-il par là ? s’agit de le défier, de le prendre à
but du Mondial 78 en Argentine, et Le nationalisme, le chauvinisme, son propre jeu. Vous êtes plus petit,
qui commence à la même heure la violence, la bêtise… Tout ce que vous êtes plus pauvre, alors le seul Tout le monde le sait : Obélix de ses raisons de vivre même bonheur d’avoir réussi
que le premier match dans le Mon- le foot peut susciter et suscite ré- moyen de tromper l’adversaire, est tombé dans le chaudron si le club a connu bien des à faire signer « l’Iniesta de la
dial de l’équipe d’Argentine. Il y a gulièrement. Après, si on est tota- c’est la roublardise. C’est l’inven- du druide quand il était petit. difficultés depuis sa période plume » dans sa collection
ce téléviseur dans la salle dont le lement hermétique au jeu, on ne tion d’une culture, d’un cliché qui Christophe Verneyre a connu dorée. La Passion selon Saint- de poche. Duluc s’amuse,
son a été coupé. Et personne n’a peut avoir que ce rapport-là au va se matérialiser littéralement, la même mésaventure Étienne (En Exergue Éditions) dribble les mots, jongle avec
jamais su si ce sont les organisa- football. On revient à votre pre- quasiment mot pour mot, trait pour mais son chaudron à lui est le récit d’un supporteur les expressions (multiplex,
teurs qui l’ont mis à côté de Borges mière question : c’est absurde. trait, avec Maradona. a pour nom Geoffroy- qui se raconte à mesure coiffeurs, transfert, épiciers…)
sans qu’il le sache, pour que les Que ça puisse mettre les gens dans Guichard, stade mythique qu’il grandit avec son équipe. Le vocabulaire du foot a
gens puissent l’écouter en regar- un tel état, ça n’a aucun sens. Mais « Maradona était hors norme de l’AS Saint-Étienne. Vincent Duluc a lui aussi évolué depuis Cognacq-Jay et
dant le match, ou si c’est Borges si on aime le jeu, il se passe des et pourtant il nous ressemblait », Il avait 5 ans au moment raconté Saint-Étienne dans les saillies de Thierry Roland.
lui-même qui avait organisé cette choses extraordinaires. Moi, le écrivez-vous… de l’épopée des Verts (1976). Un printemps 76 (Stock). Il n’y a plus de « poteaux
grande farce. Il y a ce côté très in- foot m’a énormément apporté. Je suis en train de lire le livre sur le Ses souvenirs sont ceux Aujourd’hui, la plume foot carrés ». Il faut s’y faire. Duluc
fantile chez Borges de la blague Pour un gamin, ça aiguise la cu- Caravage de Yannick Haenel, et, si des récits de son père et de L’Équipe nous propose écrit à l’imparfait. La nostalgie
permanente. Et donc il faut se mo- riosité intellectuelle, ça fait dé- je l’avais lu un an plus tôt, j’aurais de ses frères. « Sainté » Les Mots du football. Philippe est là. Et la passion du ballon,
quer du football comme il faut se couvrir énormément de choses. mis un chapitre Diego-Caravag- est pourtant devenu l’une Delerm ne cache pas son intacte ! bruno corty
moquer de tout. C’est un viatique extraordinaire gio. C’est la même chose ! Ce sont
A
hannah assouline
werek natascha haupt/© dpa/bridgeman images

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