Figaro Littéraire du 03-09-2020

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Français
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Date de parution 03 septembre 2020
Langue Français
Poids de l'ouvrage 24 Mo
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jeudi 3 septembre 2020 LE FIGARO - N° 23653 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
COLUM MCCANN BIOGRAPHIE
UN FORMIDABLE ROMAN LES OMBRES DU ROI-SOLEIL
SUR LE CONFLIT PAR UN HISTORIEN
ISRAÉLO-PALESTINIEN PAGE 5 ANGLAIS PAGE 6
Histoires
de femmes
DOSSIER Des romancières françaises de renom
ouvrent le bal de cette rentrée : Isabelle Carré, Alice
Ferney, Carole Martinez et Véronique Olmi. PAGES 2 ET 3
L’air des cimes
EUX hommes face à face, l’un militant. Comme des joueurs d’échecs, cha- une cause ? Vaut-elle la mort d’un homme ?
est magistrat, l’autre sous le cun avance ses arguments : autant de pièces La violence a-t-elle toujours tort ? Une Cécile
feu de ses questions. D’em- de valeur inégale. L’accusé a l’avantage, car question point à la lecture : et si ces deux
anblée, l’échange est tendu : les coups du juge sont connus, ce sont les ar- tagonistes n’en formaient qu’un, chacun re-D« Reprenons du début de votre ticles du code ; et le poids d’une existence de présentant et défendant une part de la natu- Pivotjournée. » Un corps a été retrouvé en mon- combat pèsera toujours plus qu’un livre. Cel- re humaine, l’une légaliste et l’autre
tagne. C’est celui qui a donné l’alerte qui le que De Luca révèle est magnifique de rigu- révoltée, tantôt conciliante, tantôt
implacacomparaît. Pourquoi ? Parce qu’ils ne sont eur, peut-être même de grandeur, à ceci près ble ? Il y a là de l’examen de conscience. LesLettres
pas des inconnus l’un pour l’autre : quaran- qu’elle a enfreint la loi. On est devant un roman cinglant, sec, où se d’Estherte ans plus tôt, ils faisaient partie du même retrouvent les thèmes qui hantent l’œuvre
mouvement activiste. Le premier a échan- de De Luca. Le héros d’Impossible, dans sa
gé sa liberté contre des informations, tan- rectitude, est modérément moderne. Il
LA CHRONIQUEdis que son ancien complice qui a purgé n’aime pas les photos, ni le virtuel. Il a soif
une peine, n’a jamais varié. L’accident est- d’Étienne d’incarnation. Il aspire à l’air des cimes, et il
il une coïncidence ou un règlement de a choisi la montagne pour ne pas devenir foude Montety
compte ? Le jeune juge n’exclut rien, écha- dans une société qui a changé rapidement,
faudant les hypothèses mais se heurtant au où son engagement de jadis n’est plus
mur érigé par l’accusé. Celui-ci démonte On la découvre sous un autre jour dans les considéré : les hommes préfèrent le confort Cetatelier était leur bouée
de sauvetage.les arguments du magistrat, refusant, selon lettres que l’homme de fer écrit à une femme à la liberté. Comme son personnage,
ses mots, d’être « le dernier Peau Rouge sorti joliment dénommée « Ammoremio ». À son l’auteur pratique l’escalade pour s’élever, Il allait lessauver de
des réserves pour se venger du visage pâle ». contact, l’enragé s’adoucit, lui dit des mots mais aussi pour échapper au poids de son l’incompréhension d’un deuil‘Trop facile. Quarante ans après, l’incor- très doux, s’expliquant non plus en accusé, passé. La montagne est dans ce beau livre qu’ils ne faisaient pas, d’une‘
ruptible continue de justifier sa cause, sou- mais en amoureux. La même rigueur qui le considérée comme une ascèse : une peine vieàl’arrêt, d’un amour mis
tient sa noblesse. Il estime que sa lutte ap- fait résister au juge l’aide à tenir debout et à rédemptrice. ■ àmal. Quand j’en ai pris
partient à l’histoire tragique de l’Italie et porter à bout de bras la grande passion qui le conscience, il était trop tard,
qualifie le repenti, appelé par la justice un consume. L’isolement en prison lui est une j’étais déjà plongée dans
« collaborateur », de traître : aussi vrai manière de cultiver son amour, de le préser- l’intimitéetl’histoire
qu’un chat est un chat. ver du monde et de ses compromissions : IMPOSSIBLE de chacun d’eux.
S’affrontent sans répit la loi des sociétés hu- comme un moine loue Dieu, en cellule, lui D’Erri De Luca,
maines et la morale d’un homme. Au juge qui chante sa bien-aimée en des lignes superbes. traduit de l’italien
tente de faire prévaloir le droit, l’accusé op- Le dialogue d’Erri De Luca a quelque chose par Danièle Valin,
pose une vie d’engagement, un idéal. Deux de théâtral : on songe évidemment aux Jus- Gallimard,
logiques se cognent, celle de l’État et celle du tes de Camus : jusqu’où doit aller la fidélité à 173 p., 16,50 €.
PATRICE NORMAND/OPALE/
JEAN-FRANÇOIS PAGA/GRASSET, CATHERINE GUGELMANN/OPALE/EDITIONS ACTES SUD, FRANCESCA MANTOVANI/ÉDITIONS GALLIMARD, JOEL SAGET/AFP/ALBIN MICHEL LEEMAGE/BELFOND
©Pascale Lourmand
Editions Calmann-Lévy
PHOTO JOSSE/LEEMAGE
A

‘jeudi 3 septembre 2020 LE FIGARO
2 CONTEXTE
Cette rentrée littéraire est marquée par des voix de femmes
qui s’interrogent sur les métamorphoses de la condition féminine.
Aux côtés de romancières dont le talent est reconnu de longue date,
comme Alice Ferney, Véronique Olmi, Carole Martinez, Isabelle Carré,
Camille Laurens, Marie Nimier, Marie-Hélène Lafon, une nouvelle
génération d’auteurs percutantes apparaît : Fatima Daas,
Capucine Delattre, Ketty Rouf et bien d’autres. Le Figaro littéraire L'ÉVÉNEMENT
rendra compte de leur roman dans les prochaines semaines. Littéraire
Alice Ferney
L’origine du monde
ou le refus de paternité ou de ma-ASTRID DE LARMINAT
adelarminat@lefigaro.fr ternité ? Alexandre voulait à tout
prix un enfant d’Ada. Parce qu’il
DA avait tout pour l’aimait, disait-il. Mais était-ce de
elle, architecte, mère l’amour ? Elle n’était pas prête. Il
d’un petit garçon né lui a fait du chantage. Quant à
d’un premier maria- Sandra, elle avoue que, derrièreA ge, heureuse dans le les justifications théoriques de son
couple qu’elle formait avec refus de maternité, il y a une
réaliAlexandre dont elle attendait un té simple : elle ne s’en sent pas la
enfant. Mais dès les premières pa- force. Elle a vu sa mère avalée par La force
ges du roman, elle meurt en cou- ses enfants. Elle trouve pourtant
eches. Oui, au XXI siècle, les mé- beaucoup de joies dans le rôle
madecins peuvent encore assister ternel qu’elle assume auprès du
impuissants à la mort d’une fem- bébé d’Alexandre.
me qui met une vie au monde. Ali- Le jeune père tombe doucement
ce Ferney pose ainsi d’emblée le amoureux de sa voisine, si
pétulancœur du débat qui anime son ré- te. Sandra, non. Leur amitié lui est
cit : le ventre féminin. Il est la précieuse, leur vie quotidienne du sexe
pierre d’achoppement de l’égalité presque familiale aussi, mais elle
entre les sexes, l’enjeu de la rela- n’est pas attirée par lui. Autre fil
tion amoureuse, le lieu où surgit la
vie. Il fait la puissance de la femme Alice Ferney et sa vulnérabilité.
est réaliste Alexandre, effondré, trouve du
réconfort auprès de Sandra, leur mais pas cynique,
voisine, 38 ans, libraire, célibataire c’est ce qui fait la force et sans enfant par choix. Féministe faible
de sa voix d’écrivainhétérodoxe, Sandra affirme qu’on
naît femme mais qu’on peut ne pas
le devenir. Elle refuse le
déterminisme biologique qui voudrait que rouge de la réflexion qui sous-tend
son corps soit destiné à la repro- ce roman mené comme une longue compliquée. Alexandre est fasci- dra farouchement opposée à ces les ménages » et dont le nom de
duction de l’espèce. En revanche - conversation entre les personnages né. techniques. plume, Ferney, fait référence àL’INTIMITÉ
et Alice Ferney s’amuse des para- et par chacun d’eux avec lui-mê- La seconde partie du récit per- La romancière a son avis sur la Voltaire. Une femme qui ne veutD’Alice Ferney,
doxes de ses personnages - elle ne me : le corps. Si rationnel que l’être met à l’auteur d’explorer d’abord question mais ne juge pas. Elle pas être dupe. En démêlant subti-Actes Sud,
veut pas lutter contre cet autre humain se prétende, il n’est pas un le monde des sites de rencontres 368 p., 22 €. radioscopie ses personnages, la lement l’imbroglio de causes
psyinstinct, la pulsion polygame, qui pur esprit. La chair, avec sa mé- en ligne et tout ce que l’homme et société contemporaine, les princi- chologiques, culturelles et
biologipousse à multiplier les partenaires. moire et ses instincts archaïques, la femme y révèlent d’eux-mêmes pes qu’elle professe. Comme un ques qui déterminent les options
Elle collectionne joyeusement les ses peurs et ses désirs, fait corps à leur insu. Alice Ferney mène échographe, elle explore en va- amoureuses ou idéologiques de ses
amants. avec l’intelligence et la volonté. Elle ensuite une enquête passionnée riant les angles et en appuyant sur personnages, elle montre qu’ils
Sandra devient la confidente a ses raisons que la raison ignore. dans le monde (prétendument) les points délicats ou obscurs. Elle sont moins libres qu’ils ne le
d’Alexandre, jeune mâle de bonne Le temps du deuil écoulé, San- merveilleux de la PMA et surtout veut sortir des joutes théoriques, croient. Alice Ferney est réaliste
volonté, attentif et intelligent. dra encourage son voisin à retrou- de la GPA. La romancière n’inven- se confronter à la réalité. Son mais pas cynique, c’est ce qui fait
Deux personnages attachants, très ver une compagne. Il fait la te rien. Elle a fouillé de fond en point de vue n’est pas moral, en- la force de sa voix d’écrivain : à ses
réussis. Ils dînent ensemble trois connaissance d’Alba, 38 ans, agré- comble les sites qui livrent du core moins métaphysique. C’est yeux, la noblesse de l’être humain
ou quatre fois par semaine, ont de gée de grammaire, belle femme sperme par UPS, ceux des agences celui d’une femme qui a fait une est de faire un honnête usage de
longues discussions philosophi- stricte, qui déteste le mensonge, se de mères porteuses. Le débat fait thèse de doctorat sur « la rationa- son étroite marge de liberté. Un
ques. Qu’est-ce qui motive le désir prétend lucide, s’avère secrète, rage entre Alba, Alexandre et San- lité de la décision économique dans formidable roman de mœurs. ■
Ensorcelantes,
ensorcelées…
AROLE MARTINEZ est de ses roses et de ses radis. Son jar-MarcAlexandre hantée par les héritages din entretenu au cordeau était son
immatériels, la mémoi- paradis jusqu’au jour où le mur qui
re cachée qui se trans- le séparait du cimetière se fissura.OhoBambe Cmet de génération en Elle découvre alors le vide dans
legénération. Elle est fascinée par les quel elle vit. Elle se sent «
cosmilignées de femmes, les douleurs quement séparée ». A-t-elle
vraisecrètes qui passent du sang des ment choisi cette vie solitaire ? SonLesLumières
mères à celui des filles, leur assi- jardin adoré n’était-il qu’un
remgnant sans qu’elles le sachent une part érigé pour se protéger dud’Oujda
destinée. « Sommes-nous écrits par monde ? Lola se confie à la
romanceux qui nous ont précédés ? », se cière, qui l’aide à se libérer de ses
demande-t-elle dans son nouveau peurs en fouillant avec elle dans les
roman qui fait explicitement écho papiers de ses aïeules. C’est alors
à son premier, Le Cœur cousu. que surgit un drôle de prince
charComme à son habitude, elle en- mant, un acteur échappé d’un
treprend ici de déboîter ses person- tournage qui se prend pour le
pernages féminins pris dans des situa- sonnage qu’il incarne…
tions trop vissées afin de leur
Une maestria rendre de la vitalité. Elle rend
pode prestidigitateurreux les murs que les gens de bon
sens érigent entre la réalité et Carole Martinez jongle, avec une
l’imaginaire, l’autrefois et l’aujour- maestria de prestidigitateur, entre
d’hui. Elle ne croit pas aux fantô- le réel et le rêve. Dans un jeu de
mes mais sait que nous pouvons miroirs, elle enchâsse plusieurs
être hantés par des histoires de fa- récits les uns dans les autres.
mille. Comment soigner les dou- Vertigineux ! Mais, soudain, son
leurs de ses ancêtres pour en être li- personnage de romancière prend
bérés ? En les sortant de l’obscurité, conscience d’un danger. Elle sent
LES ROSES
en lisant leurs mémoires, en racon- qu’elle pourrait se faire dévorerFAUVES
tant leur histoire : c’est son credo. par les histoires qu’elle se raconte.De Carole Martinez, Et la nuit tombe sur Oujda, Pourtant, ce roman est différent Les Roses fauves est un roman duGallimard,
de ses précédents. Pour la premiè- doute, de l’incertitude, de la ma-348 p., 21 €.enveloppant dans l’épaisseur
re fois, Carole Martinez se met en turité. Même l’éros, symbolisé ici
de son manteau scène en train de bâtir le roman par les roses qui lui inspirent des
que nous lisons, sans que nous sa- pages flamboyantes, se révèle vé-toutes lesdétressesettoutes
chions toujours bien où est la fron- néneux. Une existence débridéelesespérances.Humaines. tière entre son journal d’écriture et n’est-elle pas aussi mortifère‘
ce qu’elle imagine. Trouble exquis. qu’une vie corsetée ? Elle s’inter-‘
Elle raconte qu’en 2009, pour roge, cherche une voie juste. Au
écrire son deuxième livre, elle fond de sa poche, la romancière
avait loué un gîte dans un bourg sent son alliance qu’elle a enlevée.
breton. Là, elle se lie d’amitié avec Retrouvera-t-elle son mari bien
la postière, Lola, 40 ans, tirée à réel qui s’occupe de leurs enfants
quatre épingles, qui vit recluse et pendant qu’elle écrit des histoires
heureuse dans la seule compagnie imaginaires ? ■ A. L.
A
©K.Wong Youk Hong/Editions Calmann-Lévy
Carole Martinez















‘LE FIGARO jeudi 3 septembre 2020
3
L'ÉVÉNEMENT
Littéraire
Femmes des années 70
décor et personnages de la fictionISABELLE SPAAK
sont posés, principaux, et
seconÉLÈNE, 11 ans, vit daires. Telle Laurence, femme
dientre deux familles. vorcée « un peu débraillée,
excenD’une part, la sienne. trique et incroyablement belle avec
Son père, Bruno Ma- des habits qui n’étaient pas de sonH livieri, est instituteur âge, un peu comme ces hippies ».
dans une école privée à Aix-en- Nous sommes au mitan des
anProvence. Sa mère, Agnès, femme nées 1970. Mai 68 vient de souffler
au foyer. Sabine, la sœur aînée, sur la France. Jusqu’à l’élection de
rêve d’une carrière théâtrale à Pa- François Mitterrand en 1981, en
ris. Mariette, la petite dernière, vit passant par les grandes luttes « de
dans un monde de rêveries entre- gauche », avortement, Larzac,
coupées de crises d’asthme. Les mort de Sartre, nous allons suivre
sœurs s’adorent, la mère veille Hélène, ses sœurs, ses deux
faavec bienveillance sur ses trois milles. Avec un souffle jamais
relâfilles, le couple est soudé par sa foi ché, Véronique Olmi nous emporte
catholique. Mais si « on ne manque au cours d’une décennie du siècle
de rien » chez les Malivieri, on passé, à la fois si proche et si
loinmanque aussi de tout. On se serre taine, durant laquelle les femmes
dans un trois-pièces en périphérie ont apprivoisé leur désir, rejeté
du centre-ville, on mange dans la leur asservissement, lutté pour être
cuisine, on fait la vaisselle à tour de elles-mêmes, aimé comme elles
rôle, les meubles sont en formica, l’entendent, se sont forgé leur
prola tapisserie usée jusqu’à la corde. pre opinion.
Chaque été, tout le monde
s’engouffre dans la vieille Simca direc- L’écrivaine galope aux tion Ramatuelle au camping.
côtés de ses héroïnes, Tout le monde sauf Hélène.
Surnommée « la Parisienne », elle croise leur destin, vibre
prend l’avion pour Orly comme et doute avec elleselle le fait depuis ses 3 ans. Car sa
deuxième maison est à
Neuillysur-Seine, chez les Tavel. Bel ap- L’écrivaine galope aux côtés de
partement, tapis moelleux, cham- ses héroïnes, croise leur destin,
viLES ÉVASIONS bre à elle, deux cousins bre et doute avec elles. Sans
négliPARTICULIÈRES adolescents, interdiction de parler ger le désarroi de leurs pères ou
e e De Véronique Olmi, à table, courses au Galeries La- partenaires. « Bruno avait perdu de DOSSIER Femmes du XX siècle ou du XXI ,
Albin Michel, fayette avec sa tante qui lui achète sa superbe… et la tendresse dont il
510 p. 21,90 €. des jolies robes et un imperméable était autrefois si généreux paraissait elles veulent aimer librement, avoir voix
rouge, week-end en Normandie, aujourd’hui clandestine, elle lui
cours d’anglais, leçons d’équita- échappait. Il avait des élans émus, au chapitre, refusent d’être assujetties, tion. Et le petit chien Caprice. Pour disait “mes filles” comme il aurait dit
son oncle David Tavel, brillant mes “amours mortes”. » Une fres-se fourvoient parfois, ne désarment pas : homme d’affaires, Hélène est la fille que, une épopée. Menée au féminin
qu’il n’a pas eue. Alors, en échange et à bride abattue. Sans jamais se
les héroïnes de ces romans sont le miroir d’aider financièrement les Malivie- départir de cette écriture
émouri, il fait sienne l’enfant à chaque vante aux larmes, signature de
Vécongé scolaire. Étrange arrange- ronique Olmi depuis Bord de mer des interrogations contemporaines.
ment. Parfois, les généalogies s’en (2001). Ses figures toujours en
équiaccommodent. libre, entre la force inouïe qu’il leur
Dès les premières pages de ces faut déployer pour exister au
monformidables Évasions particulières, de et leur vulnérabilité. ■
Isabelle Carré
La vie mode d’emploi Ann
ALICE DEVELEY diens »… Isabelle Carré est là dans son
adeveley@lefigaro.fr élément. Et puis, des coulisses, elle
révèle les zones d’ombre de la vie
AR où commencer ? Du d’actrice. Il est question d’une « af- Scott
côté des Indiens est un re- faire ». Weinstein et #MeToo
palpicueil qui n’en est pas un, tent sous les lignes. Pendant quarante
mais plusieurs à la fois. Un autres pages, elle raconte le premier LaGrâceProman d’initiation, un et dernier rôle de Muriel. Elle avait
drame marital, une nouvelle sur 19 ans. Un soir, son producteur lui etlesTénèbres#MeToo, un thriller… Pour son petit demande de venir dans sa voiture. Il
deuxième, l’actrice désormais écri- abuse d’elle.
vain allie le masque à la plume. Elle DU CÔTÉ
Supporter la réalité DES INDIENSmet en mots un film. Des scènes. Des
D’Isabelle Carré, personnages. Qui crient, qui pleu- La vie n’est décidément pas comme
Grasset, rent, qui s’aiment, fort et mal. Com- dans les films. Il n’y a ni mélopée ni
352 p., 15,99 €.me dans son précédent, Les Rêveurs, héros pour la sauver. Seulement
Muon est emporté dans une pagaille riel et son corps qu’elle hait au point
d’images. Dans la petite ronde du de le déformer. La suite nous tire des
monde où chacun est le héros de sa grimaces de colère. Comme Muriel,
propre histoire. on se demande « pourquoi elle n’a rien
Il y a Ziad, 10 ans. Le jour de son dit ». Mais Carré ne s’attarde pas. Nous
anniversaire, l’enfant décide d’atten- voilà maintenant avec le père de Ziad,
dre son père sur le palier. Mais dans à disserter sur le temps. « Chaque
mil’ascenseur, le paternel monte jus- nute compte, paraît-il, mais combien
qu’au cinquième. Est-ce une erreur ? faut-il en perdre exactement pour que
Il rejoint Muriel, leur jolie voisine aux ce soit trop tard ? » Carré nous parle
cheveux roux. Ziad les entend rire. Il des illusions qu’on se crée pour
supn’a pas besoin de mots, il a compris. porter la réalité et accepter de payer
Papa trompe maman. C’est une his- 7,95 euros un poisson congelé.
toire d’adultère comme il y en a des Et puis, Carré court encore. Elle Il court sous la pluie battante
milliers. Même si Carré la voit dans les suit d’autres voisins et la mère de avec la capuche de son sweatyeux d’un petit garçon, dont « l’année Ziad. Une tombe de regrets qui un
de ses 10 ans a sonné la fin d’une autre jour décide de tout plaquer. Au risque relevée, et il se demande
récréation, celle de l’insouciance ». de se perdre… L’auteur ne sait pas si lesgens qui nous ont blessés
Quarante pages passent quand la ca- s’arrêter. Mais l’ambition est-elle un
méra se tourne vers Muriel, scripte défaut ? Du côté des Indiens n’en man- gardent une sortedepouvoir
depuis une dizaine d’années. Enfin, le que pas. Il explore avec acuité le cœur ‘ sur nous pour toujours.
récit banal bascule vers l’original. humain. Chaque personnage cherche ‘
Nous voilà invité sur un plateau de un mode d’emploi à la vie. C’est
dencinéma français. La plume arrête ses se, intense, bien que les métaphores,
arabesques et décrit avec malice la trop nombreuses, nous acculent dans
réalité du métier. Les figurants, les un océan de mots. Peut-être
fauprojecteurs, les « kilomètres de mo- drait-il maintenant juguler ce torrent
quette afin d’atténuer les bruits provo- d’imagination capable de noyer un
qués par les déplacements des comé- roman… ■
©Philippe Matsas/Leextra/Editions Calmann-Lévy
BY-STUDIO BUSSE YANKUSHEV/ STOCK.ADOBE.COM
Véronique Olmi
A















‘jeudi 3 septembre 2020 LE FIGARO
4 EN TOUTES a quitté Paris pour étudier la vie sociale d’un H. D. Thoreau intime, suite
petit village des Deux-Sèvres, terroir que Les Éditions Finitude poursuivent la traductionconfidences
connaît bien l’auteur de Zone. « Logé à (par Thierry Gillybœuf) du passionnant Journal
la ferme, bientôt pourvu d’une mob de H. D. Thoreau, tenu de 1837 à 1861, avec
Le retour de Mathias Enard propice à ses investigations, s’alimen- un nouveau volume consacré à l’année 1851.
Cinq ans après avoir été couronné par le prix tant au Café-Épicerie-Pêche et pui- Le diariste et futur auteur de Walden a alors
Goncourt pour Boussole, Mathias Enard fait sant le savoir local auprès de l’aimable 34 ans et réaffirme son credo : une « relation
son retour romanesque avec Le Banquet an- maire, le nouveau venu entame un constante avec la nature et la contemplation
nuel de la confrérie des fossoyeurs, à paraître le journal de terrain, consigne petits faits des phénomènes naturels sont indispensablesCRITIQUE 7 octobre chez Actes Sud. Un récit baroque et ra- vrais et mœurs autochtones, bien décidé à la préservation de la santé morale et
intellecbelaisien mettant en scène un jeune ethnologue qui à circonscrire et quintessencier la ruralité. » tuelle ». À paraître le 8 octobre.Littéraire
Le destin d’un curé de campagne
ÉTIENNE DE MONTETY de visitation les tenaille dans une
soUne relecture ciété aimablement amorphe et liqué-Un prêtre est tué dans son église romanesque fiée qui est la cible du romancier. Il
de l’assassinat décoche ses flèches dans ce ventre par deux djihadistes. du père Hamel. mou mais se garde des grandes
tirades démonstratives. Il laisse agir et Généalogie d’un crime. parler ses personnages. Le flic, lui, se
demande ce qui le pousse dans sa
mission : l’aventure, l’action
musminisme univoque ne semble pré- clée, l’altruisme ? Il évoque sa lecture
PAR PATRICK GRAINVILLE disposer chaque acteur à jouer le rôle de Camus au lycée. Pourquoi le Bien ? de l’Académie française
qu’il va remplir, et c’est cela qui Pendant des années, son seul
entrouble le lecteur. Le destin n’est pas gouement était sa moto. Tous sont
taTIENNE DE MONTETY tracé d’avance mais il chemine par raudés par un soupçon, parfois à
l’ocn’hésite pas à empoigner des évolutions insensibles et des casion d’une crise amoureuse ou
l’actualité la plus tranchan- ruptures, des hasards et des lignes de d’une rupture sociale, d’une atteinte
te. Difficile, sur le vif, de force, des croisements qui finissent narcissique ou d’une guerre. Rien És’emparer d’un attentat par conduire au bain de sang. n’est joué mais tout va se jouer selon
terroriste particulièrement hideux des déclics dont le romancier détecte
Vacillement identitairesans se laisser submerger par l’émo- les subtils mécanismes. La grande
tion ou assener des évidences. Le jeune David, d’origine marocaine, question du livre qui tourmente, par
L’auteur s’est inspiré de l’assassinat du est le fils adoptif d’un couple bour- exemple, sœur Agnès confrontée aux
père Hamel dans son église de Saint- geois, Laure et François, qui ont chan- musulmans, c’est : où puisent-ils leur
Étienne-du-Rouvray, en 2016. Le cri- gé le prénom de Daoud en son équiva- ferveur inébranlable, par rapport à
me est encore dans tous les esprits et lent David. Mais, très tôt, les parents un catholicisme affaibli ? Le père
TelÉtienne de Montety, sans reprendre expliquent à leur enfant ses origines. Il sœurs vont suivre un parcours double, le père Tellier, la plus belle lier dit sa dernière messe devant une
étroitement les personnages et les n’y a pas de secret de famille. David, d’excellence, Hicham, plus turbu- figure du roman. Modeste et fer- pincée de fidèles. Un échange
saisisLA GRANDE lieux, démêle un drame semblable. Ce beau gosse, est doué pour la vie, la sé- lent, plus transgressif, tombe dans vent, il a fait la guerre d’Algérie et sant sur Dieu éclate entre un des
ÉPREUVEqui l’intéresse, ici, n’est pas tant la vé- duction, le rugby. Il vit dans un milieu la délinquance, la prison et le fana- connaît les errements des hommes. tueurs et la sœur qui n’a pas peur,
D’Étienne
rité du journaliste ou de l’historien que libéral, consumériste. Sans relief ni tisme religieux. Frédéric Nguyen, Il ne se défile pas devant ses propres mais rien ne peut arrêter le bras de Montety,
celle du romancier qui ne les exclut arêtes, fondu dans le ronron tiède. mère vietnamienne, père envolé, faiblesses. Son engagement reli- meurtrier.Stock,
pas. Mais embrasse d’innombrables Mais ses camarades, sur des signes est un fan de moto, un sportif sans gieux ne fut pas immédiat, mais la299 p., 20 €. Quelle est la marge aspects, considère tous les angles, cer- extérieurs, désignent l’adolescent ambition particulière. Son amante violence, le deuil qui alternent avec
de notre liberté ?tains détails, des dimensions plus se- comme un Arabe. David demande à Audrey le pousse à passer des la contemplation de l’immense nuit
crètes et des considérations philoso- ses parents s’il est musulman ? C’est concours dans la police, où il va étoilée d’Algérie, la lecture de Jean Étienne de Montety maintient avec
phiques et personnelles. Le roman l’origine d’un vacillement identitaire réussir. On le retrouve dans les bri- Sénac et de Joseph Malègue l’ébran- force la tension entre le hasard et
permet à l’auteur de plonger dans les qui aurait pu se résoudre sans foudre. gades d’intervention au moment de lent. La foi se fiche en lui : fiat ! On l’inéluctable. Brandes est une cité
eaux profondes des destins et d’y cap- Une relation amoureuse dissymétri- l’attentat. Sa vocation fut tardive, sent que le roman d’Étienne de banale, le curé est un homme qui
reter des courants de fond, des reflets que avec une femme riche et plus âgée sans illumination précoce. Agnès, Montety est nourri de méditations doute l’usure de son apostolat,
l’égliesecrets et des mascarets terrifiants. bascule dans des rapports de tyrannie. une jeune femme gaie, jolie, tolé- sous-jacentes et que Joseph Malè- se sans style date du XIX siècle.
DeAinsi, le romancier remonte les David sombre dans la nausée. Des rante, sur le point de se marier, bi- gue n’est pas cité par hasard. C’est vant le martyre d’un prêtre, notre
fils d’un meurtre dont un prêtre a été imams radicaux vont capter dans leur furque et veut entrer dans les or- un grand auteur oublié, qui conju- contemporain, dans son église, en
la victime et suit l’engrenage qui canal cette débâcle intérieure. Leur dres. Non pas pour vivre en recluse gue (pour aller vite) Durkheim et France, on sent l’auteur requis par
précipite les protagonistes dans le croyance absolue fascine David. La mais pour s’engager auprès des dé- Bergson, le déterminisme juste- ses questions les plus tenaces. Quelle
gouffre. Étienne de Montety déploie machine infernale est en marche. munis dans le bidonville de Soweto ment, statistique, et le jaillissement est la marge de notre liberté ? Qui est
dans cette analyse d’un crime hor- Du côté de Hicham, né en France, d’abord, puis dans un centre de de la foi qui dissout la chaîne des le maître de nos vies ? Ce qui nous
rible un mélange de recul objectif et le parcours ne peut pas davantage protection maternelle à Brandes. causes. visite. Étienne de Montety sculpte
d’empathie critique. être anticipé. Famille originaire du Petite sœur Agnès de Jésus sera Car tous les personnages s’interro- avec une grande maîtrise
l’architecL’action ne se passe pas dans la Maroc bien intégrée, pratiquant dans l’église le jour du crime com- gent sur leur destinée, son sens. Ils ture d’un précipice, son roman est
banlieue de Rouen mais dans une l’islam sans zèle. Père éloigné par me les sœurs qui assistèrent au der- traversent une crise existentielle. Un hanté par nos démons massifs et nos
ville du Sud : Brandes. Aucun déter- son travail. Alors que ses frères et nier office du père Hamel. C’est son besoin de passion, d’adhésion, voire lumières miraculeuses. ■
Une île pour adresse
MAUD SIMONNOT Ce premier roman intimiste
tout en frémissements, réunissant une mère et son jeune fils.Boris
mosphère limpide, comme si l’esprit THIERRY CLERMONT
tclermont@lefigaro.fr pouvait être purifié par les vents et la
L’ENFANT CÉLESTE rigueur des paysages. »
De Maud Simonnot,
UE DU CIEL l’île a Du côté du bestiaire, on retiendraBergmann L’Observatoire,
une forme de cœur, les mésanges, les sternes et les hi-167 p., 17 €.
quadrillé par les rondelles, les troupeaux de mou-«
champs de colza et tons, les écureuils espiègles, les lé-LesCorpsinsurgés Vles forêts, ourlé d’un zards, les lucioles.
galon d’écume. » C’est là que la narra- Pour discrètes qu’elles soient, les
trice et son fils, Célian, vont prendre références abondent dans ce récit
du champ, le temps d’un été, à Ven, intimiste, semées comme autant de
sur la Baltique suédoise. Le moment petits cailloux, avec légèreté : Emily
pour elle d’apaiser un chagrin Dickinson, Romy Schneider dans
d’amour et d’oublier un romancier César et Rosalie, les Polaroid de Cy
indéchiffrable aux cent visages, loin Twombly, un vers de Lamartine, Le
de Paris. « Toute la ville était contami- Roi Lear, Hamlet de Shakespeare,
née par ma tristesse », confie-t-elle qui se serait inspiré de Brahe pour
Pour le garçonnet, ce sera la dé- créer son personnage, un poème de
couverte de l’histoire et de l’univers Neruda (La noche en la isla), un autre
de l’astronome danois Tycho Brahe, de Borges (El otro tigre), Proust et
gloire de la Renaissance, passionné Albertine disparue (« Pour atteindre
par les pratiques divinatoires. Ven à l’indifférence (…) traverser en sens
fut jadis son fief, où il fit construire inverse tous les sentiments »).
un bâtiment fabuleux pour observer Maud Simonnot a lu Virginia
les constellations, avant de tomber Woolf et Katherine Mansfield (son
dans la disgrâce et d’être relégué en Journal), et sans doute Louis-René
Bohême. des Forêts, ce qui fait une bonne
famille pour cet écrivain de 40 ans, quiIlyatoujours Une aquarelliste inspirée en est à son deuxième opus.
En brefs chapitres, Maud Simonnot, On l’avait découverte il y a troiscetteflamme :
en aquarelliste inspirée et amoureu- ans, avec La Nuit pour adresse, où
se des îles, nous dit les atmosphères, elle ressuscitait la figure de Robert l’annonced’une aurore
les paysages et les décors, les ren- McAlmon, le prince flamboyant du
contres - intimes - et les dialogues, Montparnasse de la Lost Generation,durable.‘ distribuant la parole au gré de cette ami de Hemingway et de Nancy
saison particulière. La végétation y Cunard, tombé dans l’oubli avant ‘
abonde : camomille, valériane, lilas, même sa mort.
genévriers, fougères, rosiers grim- C’est cette égale subtilité, ce même
pants, genêts, sorbiers, bouleaux. soin porté aux âmes et aux choses,
Sans oublier la lavatère, symbole de que l’on retrouve ici, dans ce récit
Ven. On tombe sur cet aveu que l’on tout en frémissements, raconté à voix
attendait : « Dans mon imaginaire, le basse, aux murmures choisis,
trouNord a toujours été associé à une at- blants. ■
A
©Moussa Sarr/Editions Calmann-Lévy
BASSO CANNARSA/OPALE/LEEMAGE
GÉRALDH/STOCK.ADOBE.COM















‘LE FIGARO jeudi 3 septembre 2020
5Les voyages ges. Fruit d’années passées à le viril Falco, se rendre à Paris se régaleront le 10 septembre
flâner et à rêver dans Venise, à l’occasion de l’Exposition uni- avec un pavé de 1 400 pages de MendelsohnÇÀ son récit érudit, illustré de pho- verselle de 1937. La mission de réunissant ses romans et récits Auteur des Disparus, le
Newtos, a pour sous-titre Le Lion, la ce barbouze ? Empêcher que intimes, depuis La Cinquième Yorkais Daniel Mendelsohn
reVille et l’Eau. Guernica y soit exposé et élimi- Saison jusqu’au Journal d’un trace dans Trois anneaux une&LÀ
ner l’écrivain Leo Bayard, ami de homme heureux en passant par autre « histoire de la littérature,
« Falco » suite et fin Picasso. Autumn et Le Miroir de ma mère, qui relie Homère, Fénelon, Proust
Cees Nooteboom à Venise Arturo Pérez-Reverte achèvera sans oublier Écrire est une en- et W. G. Sebald, création et
comLe 7 octobre, Actes Sud publiera Philippe Delerm en beauté sa trilogie Falco le fance. Le titre général retenu par mentaire, imagination et esprit CRITIQUEerles vagabondages de Cees Noo- 1 octobre avec Sabotage au complet ou presque Robert Laffont : Le Buveur de critique ». À paraître le 9
septeboom dans l’ex-cité des Do- (Seuil). Où l’on verra son héros, Les amateurs de Philippe Delerm temps (collection « Bouquins »). tembre chez Flammarion. Littéraire
Le dôme
du Rocher,
à Jérusalem.La voix
des endeuillés
COLUM MCCANN L’amitié
de deux pères, l’un israélien, l’autre
palestinien, qui ont perdu une fille
et luttent pour la paix. Bouleversant.
pour la paix. L’Israélien opposé à BRUNO CORTY
bcorty@lefigaro.fr l’occupation des territoires et le
Palestinien qui a consacré des années
AR quel bout prendre ce à étudier la Shoah portent la bonne
livre ? Comment en par- parole à travers le monde, tentent
ler tant le sujet - le de convaincre les sceptiques de
conflit israélo-palesti- tous bords. Une mission impossi-P nien - est grave et dou- ble ? Quand on a perdu un enfant,
loureux ? Alors, allons à l’essentiel. que peut-on perdre de plus ?
Dans cette rentrée littéraire riche, Smadar et Abir sont mortes à dix
Apeirogon, le roman « hybride » de ans d’intervalle. La première,
vicl’Irlandais Colum McCann, est à time d’une attaque kamikaze, mes, surtout), d’oiseaux (la fameu- « Les collines de Jérusalem sont un mais, mais continuera d’ouvrir une
part, au-dessus du lot. C’est un avait 13 ans. La deuxième, tuée se colombe), des citations de Bor- bain de brume », McCann, l’achève minuscule brèche dans le mur
jusAPEIROGONmaître livre. Son plus grand livre. d’une balle en caoutchouc derrière ges, Darwich. Il cite les œuvres des par cette autre : « Les collines de Jé- qu’au jour de ma mort. » Et ceux de
De Colum McCann,
En juin 2018, dans une brasserie la tête, en avait 10. McCann a ren- musiciens John Cale et Olivier richo sont un bain d’obscurité. » La l’autre : « Mon nom est Bassam Ara-traduit de l’anglais
parisienne, il nous disait avoir contré leurs pères et les a interro- Messiaen, nous transporte au camp boucle est bouclée. min, je suis le père d’Abir. (…) Moi (Irlande)
achevé les deux tiers de cette his- gés longuement. Chacun de leur de Theresienstadt, au pied de la aussi j’essaie de comprendre. C’est sipar Clément Baude,
toire située à Jérusalem et en Pales- témoignage figure au centre du croix avec le Christ ou sur un fil difficile à expliquer. Chaque jour je Belfond,
Cette région tine, « le cœur du monde, des reli- livre, qui contient 1 001 chapitres, entre deux vallées avec le funam- m’assois dans cette ambulance. Je 510 p., 23 €. “gions, tout se joue là, dans ce petit référence assumée aux contes des bule Philippe Petit, déjà vu dans un n’arrête pas d’attendre qu’elle est le cœur du monde,
espace ». L’apeirogon est cette fi- Mille et Une Nuits. La première de ses livres… avance. Chaque jour ma fille se refait des religions,
gure géométrique au nombre infini partie d’Apeirogon va du chapitre Quel rapport avec la trame du tuer et chaque jour je suis assis dans
tout se joue là, de facettes. McCann s’en inspire premier au chapitre 500, la roman ? Ces centaines de petites l’ambulance, je veux qu’elle avance.
pour tenter, avec ses mots, de saisir deuxième du chapitre 500 au cha- touches qui forment une tapisserie (…) Quand ils ont tué ma fille, ils ont dans ce petit espace
l’insaisissable situation des deux pitre premier. Les chapitres sont ou mille (et une) feuilles viennent tué ma peur. Je n’ai aucune peur. Je COLUM MCCANN ”peuples voisins… Il était bien placé, d’inégale longueur. Rarement plus cerner la double mort des fillettes. peux tout faire, maintenant. »
lui, l’Irlandais au pays longtemps d’une page, le plus souvent quel- Comme pour en effacer l’horreur. Le lecteur, d’où qu’il vienne Et puis il y a cette petite photo
déchiré, pour essayer de compren- ques lignes. Des photos s’interca- Ce jour maudit entre tous, Smadar (McCann est traduit dans 40 lan- des deux hommes, l’Arabe et le Juif,
dre cette folie d’une paix introuva- lent, comme chez l’Allemand Se- portait un tee-shirt de Blondie gues) aura bien du mal à oublier ce dormant tête contre tête dans le
ble. Au cœur de ce roman qui en- bald. En dehors des chapitres et écoutait dans son Walkman livre. À oublier les mots de l’un des train qui les mène à l’étranger pour
trelace « des éléments relevant de la centraux, où le réel est consigné Nothing Compares 2U de Sinead pères : « Mon nom est Rami Elhanan, témoigner encore et encore. « Nous
spéculation, de la mémoire, des faits scrupuleusement, le reste relève O’Connor, tandis qu’Abir, sortant je suis le père de Smadar. Je répète devons apprendre à nous servir de
et de l’imagination », l’amitié de de la liberté de l’auteur. Le voilà de l’école, venait de s’acheter cette phrase chaque jour, et chaque notre douleur. Investir dans notre
deux hommes. Bassam Aramin, pa- qui nous offre des microrécits, des un bracelet de bonbons. La symé- jour elle devient quelque chose de paix, pas dans notre sang, voilà ce
lestinien musulman, et Rami Elha- informations brutes sur la géogra- trie ne s’arrête pas au nombre de nouveau parce que quelqu’un que nous disons. » Colum McCann
nan, israélien juif, se sont retrouvés phie, l’histoire, la politique, des chapitres. Comme il avait com- d’autre l’entend. Je la dirai jusqu’au est la voix bouleversante de ces
au sein d’un groupe de combattants chiffres, des listes d’objets (des ar- mencé son histoire par ces mots : jour de ma mort, et elle ne variera ja- endeuillés. ■
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
OlivierIls se sont tant aimés
A MAISON est à vendre. Un dernier sonnages, voir ce que les années ont fait d’eux.
week-end à Martha’s Vineyard s’im- Comme dit une de leurs amies au téléphone :
pose. L’été 2015, Lincoln convoque « Changés. Et pourtant toujours les mêmes. » Il Weber
ses deux amis sur l’île. Ils ne se sont y a bien les cheveux qui ont blanchi, les pro-L pas vus depuis longtemps, mais ils se blèmes de dos. Mickey est resté presque intact,
connaissent depuis des siècles. À l’université de fou de rock, débarquant en blouson de cuir sur L’Arrière-pays
Minerva, ils étaient boursiers, gagnaient leur sa Harley, un pack de bières sous le bras. Ils
argent de poche en étant serveurs ou cuistots. ont peur de ressembler à leur père.
SoixanteLeur devise rappelait celle des mousquetaires : six ans, si on leur avait dit ça ! « Car, à l’instar
« Un pour tous, tous pour un. » de nombreux pères, celui de Lincoln a désormais
Il y avait Teddy et Mickey. Il y avait surtout deux résidences permanentes : une à Dunbar,
Jacy, dont ils étaient tous les trois amoureux. Arizona, et l’autre à l’intérieur de la tête de son
En 1969, devant un téléviseur en noir et blanc, fils unique. »
le tirage au sort avait bouleversé Les regrets se sont accumulés. Agent
leur avenir. Mickey devait partir immobilier à Las Vegas, était-ce de
pour le Vietnam. Lincoln allait se cela qu’ils rêvaient ? Une immense
marier. Teddy deviendrait éditeur nostalgie baigne ces chapitres où
d’essais religieux. Et Jacy ? Jacy, souffle le grand vent du
romanesc’était compliqué. Elle était venue que. Sur le ferry, Teddy a la gorge
avec eux dans la maison pour le serrée. « Les choses qu’on ne peut pas
Memorial Day de 1971 et avait dis- se permettre de perdre sont celles que
paru un matin sans crier gare. le monde vous vole. » Il n’a pas écrit
Aucun d’eux n’avait eu de nouvel- le livre qu’on attendait de lui (« Il
les. Ils n’ont jamais su ce qui lui fallait se consumer de l’intérieur »).
était arrivé. Peut-être avait-elle été Russo réussit un croisement entre
assassinée ? Georgia d’Arthur Penn et Nous nous
Quarante-cinq ans après, ils en sommes tant aimés de Scola. Des J’avais l’impression de me trahir Les
sont au même point. Ils pensent sexagénaires partent à la recherche« moi-même,d’entrer peuàpeuchoses tout le temps à elle, qui chantait de leur jeunesse enfuie sur un air de
dans un jeu dont lesrèglesavec la voix de Grace Slick. Elle Creedence Clearwater Revival. Toutqu’on ne
allait épouser un crétin, en plus. Les le monde a sa Susie Q. Le gin est au m’échappaient. Tellesétaient sanspeut pas se
filles se marient toutes avec des frais. Les larmes peuvent couler. douteles limites de cettesymbiosepermettre crétins. Les trois continuent à
qui m’avait paru un tempssinaturellesoupçonner le voisin mal élevé. Un ‘de perdre
policier à la retraite voudrait rou- entrel’arrière-pays et la Côte.‘sont celles
vrir le dossier. RETOUR À MARTHA’S VINEYARD
que Richard Russo tricote son intrigue De Richard Russo,
avec l’habileté qui lui est coutu- traduit de l’anglais (États-Unis) le monde
mière. Le suspense n’est pas ce qui par Jean Esch, vous
l’intéresse vraiment. Il préfère Quai Voltaire,
voles’attarder sur chacun de ses per- 380 p., 24 €.»
©Arnaud Février/ Editions Calmann-Lévy
AMMAR AWAD/REUTERS
A






















‘jeudi 3 septembre 2020 LE FIGARO
6
Le Livre sur la place en format inéditON EN
Malgré la crise sanitaire, la ma- l’image de la foule sous le se tiendra ainsi sur dix jours et lien avec l’association de librai-parle
nifestation est maintenue et chapiteau qui donne rendez- deux week-ends, du vendredi res Lire à Nancy, et sous le
parc’est une bonne nouvelle pour vous sur la fameuse place Sta- 11 septembre au dimanche rainage, depuis sa création en
la République des lettres. Le nislas – ils étaient 160 000 l’an 20 septembre. La manifesta- 1979, de l’académie Goncourt.LE PREMIER SALON
DE LA RENTRÉE LITTÉRAIRE Livre sur la place est le premier passé et 600 auteurs. C’est un tion sera placée sous la prési- Près de 200 auteurs – des
veSE TIENDRA SUR DIX JOURS salon national de la rentrée. Il format inédit que propose la dence de Leïla Slimani, Prix dettes, des écrivains confirmés,
ET DEUX WEEK-ENDS, À NANCY,HISTOIRE donne le ton. Bien sûr, il faudra, commissaire générale, Marie- Goncourt 2016, et toujours or- des découvertes - sont atten-DU VENDREDI 11 SEPTEMBRE
eAU DIMANCHE 20 SEPTEMBRE. pour cette 42 édition, oublier Madeleine Rigopoulos : le salon ganisée par la Ville de Nancy en dus à Nancy. F. L.Littéraire
Louis XIV, grandeur et déclin
BIOGRAPHIE Le Britannique Philip Mansel, spécialiste de la cour de France, offre une lecture stimulante
du règne du plus célèbre monarque français.
« l’ombre de Versailles », commeJACQUES DE SAINT VICTOR
l’écrit Mansel, coupa les Bourbons
L PÂTIT de son caractère et de leur peuple et accéléra la chute
de son manque de jugement. de la monarchie en 1789.
L’aboliC’est l’impression que laisse tion de l’édit de Nantes ne parvint
Louis XIV à la lecture de cette jamais à rétablir l’unité religieuseI somme imposante consacrée du royaume, comme en Espagne
par Philip Mansel à la politique de ou en Autriche. Bossuet eut beau
puissance du Roi-Soleil. L’histo- saluer en Louis XIV un « nouveau
rien britannique, spécialiste de la Théodose », ses dragonnades ne
cour de France, offre une lecture firent qu’envenimer la haine
relistimulante de l’œuvre du plus cé- gieuse et surtout l’incrédulité des
LOUIS XIV, lèbre monarque français. Louis XIV Français. Dès Louis XV, la France
ROI DU MONDE comme « souverain mondial ». Cela est le royaume le plus athée
d’EuDe Philip Mansel, peut sembler une nouvelle tarte à rope et, ironie de l’histoire, la
motraduit de l’anglais
la crème universitaire pour suivre narchie des Bourbons finit en 1788par J. F. Hel Guedj,
la mode de « l’histoire mondiale ». par se livrer à un protestant, Nec-Passés composés,
Pas du tout. Le propos est classique ker, pour résoudre ses difficultés.672 p., 27 €.
et sérieux. Louis XIV aspira bien à Bref, échec sur toute la ligne. Mais
la « monarchie universelle », com- les Français n’en ont cure. Ils
me on disait alors, plaçant sa fa- continuent à qualifier Louis XIV de
mille en Espagne, guerroyant « grand ». Et ils ont raison. Non
contre les puissances anglicanes et parce qu’il recherchait la gloire
calvinistes, consolidant ses colo- mais parce qu’il ne renonça jamais.
nies en Afrique et en Amérique, À la fin de son règne, au bord du
cherchant même une extension en précipice, alors que toute l’Europe
Asie avec le royaume de Siam l’étrangle, que ses armées sont
(Thaïlande), etc. Ce souverain en partout défaites, que les impôts
Le roi Louis XIV reçoit l’ambassadeur extraordinaire de Perse, Mehemet Reza Bey dans la galerie des glaces quête d’une gloire sans pareille sont plus élevés qu’ils ne le seront
à Versailles le 19 février 1715. Peinture attribuée à Antoine Coypel. JOSSE/LEEMAGE(Nec pluribus impar) finit mal. Il en 1789 (d’où la cécité de l’histoire
hérita du plus puissant royaume économique pour expliquer
l’hisd’Europe à l’époque de Mazarin et gion que l’œuvre de Louis XIV offre européen ». Pour l’avoir ignoré, les des protestants masqués qui seront toire politique), que le « clan des
il décéda en consacrant la puissan- de stimulantes réflexions. L’héri- Jacobins, puis Napoléon, conduisi- surtout gênants au siècle suivant. ducs » réclame déjà les états
généce anglaise. Son règne marque le tier de saint Louis entend mener un rent le pays au bord du gouffre, en Le Roi-Soleil ignore le « vivre en- raux, il ne céda pas, à l’inverse de
début du déclin de la France. combat de civilisation. Il est un en faisant la nation la plus crainte semble ». C’est par l’unification Louis XVI. Il fit feu de tout bois,
Chaque siècle, chaque génération, monarque catholique qui n’a cessé mais aussi la plus détestée d’Euro- qu’il entend mettre à genoux cette préféra renforcer son alliance avec
chaque pays se pose de nouvelles de défendre sa religion en Europe, pe. Mais l’origine de cet hubris fut double contestation : ainsi crée-t- les Ottomans, autorisa le maréchal
questions sur les grandes figures de à un moment où le protestantisme bien Louis XIV. Au nom de la il Versailles et abolit-il l’édit de de Villars à désobéir à ses ordres et,
l’histoire. Louis XIV n’y échappe prend son véritable essor. À la fin « Grandeur », rappelle Mansel. Nantes. surtout, il alla quémander de
l’arpas. Il a consolidé l’État et agrandi la de son règne, c’est le triomphe des Mais peut-être faut-il nuancer. gent à deux roturiers milliardaires,
Envenimer la haine France. Ses colonies, à l’inverse de puissances protestantes. À suivre Quand Louis XIV monte sur le trô- Bernard et Crozat. Ce geste le
e religieusecelles de la III République, sont en- Mansel, ce désastre est inhérent au ne, la France doit faire face à un grandit : il était prêt à sacrifier ses
core françaises (comme La Réunion, projet louis-quatorzien. La France double défi intérieur. La noblesse Mais ces deux mesures de la politi- préjugés à son royaume. Comme
l’ancienne île Bourbon). avait depuis les traités de West- fronde, et les protestants sont pour que de « Grandeur » vont se re- dirait Louis de Funès dans Rabbi
Mais c’est surtout dans la pers- phalie la vocation d’être une puis- Louis XIV des « ennemis de l’inté- tourner contre la monarchie. La Jacob, « c’est ça la France ». Enfin,
pective de nos débats sur la reli- sance d’équilibre dans le « concert rieur », sans parler des jansénistes, cour mit au pas les féodaux mais c’était ça. ■
La « Louve » pas si cruelle ?
BIOGRAPHIE Un portrait qui nuance la légende noire
d’Isabelle de France, reine d’Angleterre.Pilar
ment établi. Malgré quelques pério-ÉDOUARD DE MARESCHAL
edemareschal@lefigaro.fr des d’entente cordiale où les deux
ISABELLE époux gouvernent main dans la
DE FRANCE
SABELLE DE FRANCE, victi- main, notamment en 1313 lorsque Quintana De Sophie
me d’une légende noire ? la reine mène une médiation fruc-Cassagnes-Brouquet,
L’épouse d’Édouard II d’An- tueuse entre son mari et les barons Perrin,
gleterre fut une personnalité rebelles, le roi ne porte guère d’at-380 p., 23 €.LaChienne Iféminine majeure du Moyen tention à sa femme Isabelle. Il
préÂge, au même titre qu’Aliénor fère s’enfermer dans une relation
d’Aquitaine ou Mahaut d’Artois. exclusive avec ses favoris, Pierre
Elle a pourtant laissé l’image d’une Gaveston puis Hugues le
Despenfemme cruelle et intrigante, adul- ser. Bien que l’homosexualité du roi
tère et âpre au gain, estime Sophie fût de notoriété publique pour ses
Brouquet qui signe une biographie contemporains, Sophie Brouquet se
de la reine. Professeur d’histoire du veut prudente et juge qu’il n’existe
Moyen Âge à l’université de Tou- pas de preuve historique formelle.
louse, elle s’attache à laver l’hon- Épouse outragée, écartée du
pouneur de la « Louve de France » qui voir par Despenser, Isabelle fait
fut « une Capétienne exceptionnelle preuve d’une force de caractère
adpar son intelligence supérieure, sa mirable. Depuis la France, où elle
volonté de fer, mais aussi son prag- s’est réfugiée aux côtés de Roger
matisme lui permettant de survivre Mortimer, elle mène en 1326 la
derdans un monde de violence et de dé- nière invasion que l’Angleterre ait
chirements politiques ». connue depuis celle de Guillaume le
Son histoire fut popularisée dès le Conquérant. La reine renverse son
eXVI siècle sous la plume de Chris- mari et gouverne avec Mortimer
topher Marlowe, le tragédien an- qui devient son amant.
glais. Dans Les Rois maudits, la fres- Grande diplomate, elle organiseComme elle ne savait pas
que romanesque de Maurice Druon contre la volonté d’Édouard II le où mettrela chienne,elle la posa
sur la fin des Capétiens, c’est en mariage de leur fils Édouard III avec
sur sa poitrine.Elle se logeait femme frustrée, jalouse de leur Philippa de Hainaut. Isabelle
s’imbonheur charnel, qu’elle dénonce pose comme une reine mère puis-parfaitement dans sesmains
l’adultère de ses belles-sœurs à son sante, peu disposée à laisser la main et sentait le lait. Une envie terrible
père Philippe Le Bel. Une version à son fils… À tel point que celui-ci
de la serrer très fort et de pleurer‘ aujourd’hui largement remise en commencera son règne personnel
cause par les médiévistes, écrit par un coup de force contre Morti-s’emparad’elle.‘
l’auteur, notamment parce que les mer, qu’il fera pendre, et éloignera
trois chroniques qui évoquent son provisoirement sa mère de
Westimplication dans le scandale de la minster. Mais contrairement à son
tour de Nesle sont largement posté- mari, qui reste le roi le plus détesté
rieures aux événements. de la maison Plantagenêt, Isabelle
En revanche, l’échec total de son termina ses jours profondément
union avec Édouard II est large- aimée du peuple anglais. ■
A
©Danilo Costa/Editions Calmann-Lévy




















‘LE FIGARO jeudi 3 septembre 2020
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINEOn peut faire chanter
Retrouvez sur internet,
le plus-que-parfait chaque mardi,
la chronique et la trivialité « Langue française ». 1 319populaire...»
SUR Le nombre de pages
LAURENT MAUVIGNIER WWW.LEFIGARO.FR/
de la biographie que l’Anglais Andrew Roberts LANGUE-FRANCAISEÀ PROPOS DE « VOYAGE
consacre au plus grand homme d’État britannique EN VUEAU BOUT DE LA NUIT » DANS
edu XX siècle, à partir de nombreuses sources « LA BIBLIOTHÈQUE IDÉALE DU 1 » @
inédites. « Churchill » paraît chez Perrin. Littéraire
ET AUSSILe roman de
Grégoire Delacourt
a les pieds Mémoire des mots
sur terre et la tête Les couleurs
dans les étoiles. Est-ce une biographie
JEAN-FRANÇOIS PAGA/ de Philippe Delerm ? Les mots
GRASSET que j’aime dessine, sans le dire,
le portrait de son auteur. de la vie À travers cette réédition
enrichie de sept textes inédits,
l’écrivain se raconte.
Chaque terme appelle un récit. GRÉGOIRE DELACOURT
Il y a les lettres gourmandes :
le « café » du matin ; Le romancier évoque l’actualité
le « Carambar », qui provoque
un « déferlement de salive » sociale avec tendresse et poésie.
et la « frite », qui offre
à chaque morceau une « petite
fête ». Il y a aussi les mots
sans fin, couvre de ses mains ses des espaces. La « neige » MOHAMMED AÏSSAOUI
maissaoui@lefigaro.fr oreilles quand il y a trop de bruit, il qui nous emmène en Russie
a commencé à parler à 4 ans, il est et le « crépusculoryos »
E NOUVEAU TITRE de d’une érudition et d’une intelli- qui se cache en Afrique.
Grégoire Delacourt em- gence « étrange » (le chapitre Sous la plume de Delerm,
prunte à Aragon et son « Blanc » décrit toutes les façons de les phrases deviennent
poème Un jour, un jour : dire autiste) ; et il y a Djamila, des images. Des scènes, L « Un jour pourtant un 15 ans, yeux vert Véronèse, d’une des histoires, littéraires surtout.
jour viendra couleur d’orange / Un beauté naturelle, simple, pure. Le « presbytère » est « le mot
jour de palme un jour de feuillages Beauté éclatante. Ce duo-là est in- qui faisait rêver Colette enfant ».
au front / Un jour d’épaule nue où les contestablement la grande réussite « L’auberge » est l’endroit d’où
gens s’aimeront / Un jour comme un du roman, c’est la lumière qui nous samaritain afin de séduire à nou- sans doute, car c’est surtout un émergent Dickens ou Dumas.
oiseau sur la plus haute bran- manque tant. Et n’allez pas croire à UN JOUR VIENDRA veau sa femme, Louise, qui n’en grand livre sur l’amour – pages su- Et pourquoi pas, le chat
che (…) » L’auteur de La Liste de une quelconque naïveté, Un jour COULEUR peut plus et lui a demandé de par- blimes autour de Geoffroy et Dja- de Baudelaire ? À la manière d’un
D’ORANGEmes envies ne cesse de nous sur- viendra couleur d’orange embrasse tir. Et Louise ? Elle aussi, quel per- mila. Juste pour en donner le goût, Francis Ponge, Delerm voyage
De Grégoire Delacourt, prendre. Après Mon père paru l’an aussi tous nos problèmes, nos tares sonnage ! Femme forte et fragile – lisez le chapitre « Lavis bleu », et dans le verbe et réinvente
Grasset, dernier – superbe livre coup de – la pauvreté, la violence, l’injus- cette infirmière tient seule à bout vous verrez : « (…) quand on s’aime, la langue. Les mots ont une chair,
274 p., 19,50 €.poing, sombre, dur –, il revient tice, le communautarisme, la bê- de bras l’éducation de son fils le corps de l’autre n’est plus une île un goût et une couleur. Celle
dans un tout autre registre et sous tise humaine… Ce n’est pas un Geoffroy et son foyer –, elle ne sai- lointaine une impossibilité au des souvenirs. ALICE DEVELEY
une autre forme littéraire : pour roman hors sol, il a tout simple- sit pas que son mari, Pierre, veuille contraire il devient un port où
s’acschématiser, ce nouveau roman ment les pieds sur terre et la tête changer le monde quand il y a tant crocher poser son cœur se dire c’est
met de la poésie dans l’actualité, ce dans les étoiles. à faire pour sa petite famille. La ga- là que je vais vivre ». D’ailleurs, à
qui n’est pas une mince affaire lerie de personnages est riche, on bien y réfléchir, le social et l’amour
L’amour et le socialaujourd’hui. aurait pu ajouter Julie, celle qui sait ne s’opposent pas. Grégoire
DelaDans Mon père (Livre de poche), Visiblement, Grégoire Delacourt consoler les hommes ; ou Ahmed, court n’écrit-il pas : « La fracture
il mettait en scène un tête-à-tête aime tous ses personnages, même le père de Djamila, complètement s’était agrandie. Une grosse
métasintense dans une église fermée en- les plus infréquentables. Bien sûr, paumé qui laisse ses fils régenter la tase » ? Et dans la même phrase, il
tre un prêtre accusé de viol et le le récit chérit Geoffroy et Djamila, vie de la famille avec violence ; ou ajoute que l’amour est un refuge,
père de l’enfant victime. Un huis mais il a un penchant pour ceux qui encore Hagop, l’être chez qui l’on « une terre sacrée ». Le romancier
clos suffocant. Dans Un jour vien- ne savent plus sur quel pied danser peut se réfugier en toute quiétude. mêle avec une incroyable maestria
dra couleur d’orange, la nature est leur vie : Pierre, le père de Geoffroy On aurait pu, aussi, dire qu’Un un sujet des plus contemporains
présente avec toute une galerie de qui ne sait que faire de son enfant jour viendra couleur d’orange est un avec l’éternité de la poésie. Chaque
portraits que l’on découvre dont « différent » - il ne le comprend pas roman social – l’actualité et les chapitre est coiffé d’une couleur,
deux merveilleux personnages : il y - et a revêtu le gilet jaune comme « gilets jaunes » sont présents, il de jaune à orange en passant par LES MOTS QUE J’AIME
a Geoffroy, 13 ans, un enfant « dif- on cherche une échappatoire, mais évoque une société en proie au vert Véronèse, chocolat, noir, bleu De Philippe Delerm,
férent », qui fait l’oiseau, tape sa à quoi ? Vigile contrarié dans un doute, à la peur du lendemain, à la ciel, rouge Comanche… Toutes les Points,
tête contre les murs, se balance supermarché, il se mue en héros colère –, mais on se tromperait couleurs de la vie. ■ 168 p., 9,90 €.
La leçon de français
eAMÉLIE NOTHOMB Son 29 roman évoque les périls
de la relation de maître à élève. Yaa
N’importe. Il existe un style No-SÉBASTIEN LAPAQUE
slapaque@lefigaro.fr thomb, une folie Nothomb par
lesquels on se laisse emporter en lisant GyasiL’ÂGE D’OR du maté- Les Aérostats comme les 28 livres
rialisme historique, qui l’ont précédé depuis Hygiène de
heureusement lointain, l’assassin. Il y est question d’une
de réputés professeurs étudiante de 19 ans chargée de soi- SublimeRoyaumeÀ d’université appre- gner de sa dyslexie un lycéen de
naient à leurs élèves que Balzac avait 16 ans particulièrement rétif à la
inséré de longues descriptions dans lecture en lui donnant le goût des
ses romans parce qu’il était payé à la chefs-d’œuvre. Le Rouge et le Noir, LES AÉROSTATS
D’Amélie Nothomb,ligne. « Maudit argent ! Maudits ro- l’Illiade, l’Odyssée, La
MétamorAlbin Michel, mans ! » écrivait-il d’ailleurs à phose, Le Diable au corps et La
Prin174 p., 17,90 €.meM Hanska. Né riche, Honoré cesse de Clèves accompagnent cette
aurait-il écrit des quatrains ou in- renaissance.
venté le Nouveau Roman un siècle
Beau bizarreavant l’heure ? Maître du polissage
et de la concision, Ernest Heming- Qu’importe si le vrai, dans cette
way ne réfléchissait sans doute pas histoire, est invraisemblable et le
au fait que ses nouvelles étaient beau bizarre. Amélie Nothomb,
payées au mot lorsqu’il retirait de dont l’imagination fertile se déploie
ses textes les termes qui lui parais- dans le domaine du merveilleux
saient inutiles. Les adverbes qui fantastique, n’est pas une
romanalourdissent sont aussi, sont surtout cière réaliste. Mais elle demeure
ceux qui font bouillir la marmite. inspirée lorsqu’il s’agit d’évoquer
Surréaliste belge d’un genre un les ombres et les nuits de
l’adolespeu particulier, Amélie Nothomb cence. Longtemps après La Leçon
ne s’encombre guère de ces consi- de Ionesco, elle met en scène à sa Maman je t’en supplie,
dérations d’épicier. Chaque été, elle manière les privilèges et les périls
publie un nouveau roman dans de la relation de maître à élève, dis-je en twi. Je te
lequel la surface blanche semble laissant paraître que la communion
d’arrêter.Jetesupplieavoir gagné du terrain sur la surface de l’un avec l’autre dans l’éros de la
imprimée. En ouvrant Les Aéro- vérité est toujours possible. Son de te réveiller.stats, il est manifeste que la baronne livre refermé, l’on songe à ce que
belge n’est pas payée à la ligne. On Nadia Boulanger, professeur de ‘Je te supplie de vivre.
la croirait plutôt intéressée par les composition musicale au conserva- ‘
économies réalisées en matière de toire américain de Fontainebleau
consommation d’encre du côté de pendant un demi-siècle, enseignait
l’imprimerie. Et l’on se dit qu’au à ses élèves parmi lesquels
figutrain où vont les choses, le chef- raient Aaron Copland et Philip
d’œuvre terminal de la romancière Glass : « Je suis votre degré de
tenen noir aura des allures de carré sion le plus élevé. Écoutez-le en
blanc sur fond blanc. vous-même. » ■
LEONARDO CENDAMO/LEEMAGE VIA AFP
©Peter Hurley- TheVilcek Foundation
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‘Rentréelittéraire