Figaro Littéraire du 04-02-2021
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Date de parution 04 février 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 23 Mo

Exrait

jeudi 4 février 2021 LE FIGARO - N° 23781 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
FRANÇOIS SUREAU HISTOIRE
UN REGARD FRATERNEL POURQUOI S’EN PREND-ON
SUR GUILLAUME APOLLINAIRE AUX STATUES DES GRANDS
PAGE 4 PERSONNAGES ? PAGE 6
Édouard
Baer,
exercices
d’admiration
DOSSIER Entretien avec un comédien qui ne
cesse de célébrer ses auteurs favoris,
Bukowski, Gary, Malraux, Modiano et d’autres.
PAGE 2
« Body art »
VOUONS-LE, nous ne savions Est-il simple voyeur d’extravagances, ce municabilité des corps, l’impossibilité de
rien de Marina Abramovic notable amateur des beaux-arts ? se retrouver : « Je revivais les mille
expérienavant d’ouvrir le roman d’Éric Elle ne le quitte pas, l’obsède bientôt. Il lit ces extrêmes de Marina dans ce qu’elles
réFottorino, Marina A. Depuis des livres sur elle, regarde des podcasts de vélaient des limites entre la vie et la mort, deAun demi-siècle, cette perfor- ses performances les plus célèbres. Devient nos fragilités, de nos résistances, d’une
résimeuse serbe surprend par ses exhibitions, un spécialiste. Conséquence, il voit désor- lience possible. »
provoque, repousse les limites de la raison mais le monde à travers elle : le calvaire Fottorino brosse le portrait d’un homme
et du bon goût. Elle est un phénomène d’une réfugiée, l’assassinat antisémite d’aujourd’hui, de sa sensibilité,
c’est-àmondial du « body art ». dire de ses failles. Les séjours de Paul
GaLe narrateur, Paul Gachet, la découvre lors chet à Florence sont un doux concentré de
d’un séjour à Florence qu’il effectue en fa- cet art de vivre occidental, qu’on a pu croi-LA CHRONIQUE
mille, en compagnie de sa femme et de sa re, jusqu’aux récents attentats et à l’épidé-d’Étienne fille, comme lui amatrices de musées et de mie, indépassable et éternel. Ami du genre
de Montetyjolies boutiques. Quoi de plus innocent ? humain par l’exercice généreux de son
Après la visite de la galerie des Offices et du métier, Gachet se laisse prendre aux rets de
Duomo, il découvre par des affiches en vil- ce double au noir qu’est la redoutable
Male une exposition de Marina Abramovic au rina : elle met son monde à bas.
Palazzo Strozzi, et s’y rend. d’une vieille femme, le sort d’un SDF, L’argument serait un peu mince, si
FottoAprès la contemplation de la peinture ita- d’une prostituée : qu’en pense Marina, rino ne mettait dans l’ouvrage tout le
charlienne, un autre spectacle l’attend : vidéos, comment a-t-elle traité ce sujet, à sa ma- me de son esprit et de son écriture. À travers
photos, objets, récit de ses performances nière ? À l’en croire, elle aurait tout racon- Gachet, il ne cesse de s’interroger,
c’est-àles plus célèbres, seule ou avec son ami té, tout dit d’une humanité tendue entre dire de nous interroger sur notre humanité
Ulay. Elles ont nom Breathing In, Breathing l’état d’ange et l’état de bête. Ses expé- et son avenir. Il fait de la performeuse un
réOut, The Artist Is Present, ou Rhythm O, où, riences extrêmes annoncent notre monde vélateur des faiblesses de chacun d’entre
en 1974, l’artiste se tenait face à un public en folie. Il devient un fondamentaliste de nous : hypocrite
lecqui pouvait faire d’elle ce qu’il voulait, lui l’art « abramovicien », en fait une lecture teur, mon semblable,
offrir une fleur ou la violenter. par trop limpide. mon frère. ■
Il rentre à l’hôtel, fasciné et vite hanté par Quand se répand sur toute l’Europe
l’épicette femme et ses entreprises singulières. démie de Covid, pour lui, le message est
MARINA AQu’ont-ils à se dire, ces deux-là ? En fait de clair. Cette nouvelle religion des « gestes
D’Éric Fottorino, « body art », Gachet est chirurgien, il ré- barrières » et autre « distanciation
sociaGallimard, pare les corps, tandis qu’elle détourne le le », Marina A l’avait prédite par diverses
165 p., 16 €.sien, l’expose, le mutile. prestations où elle révélait déjà
l’incomCI-CONTRE: ANDREAS RENTZ/GETTY IMAGES/AFP. EN HAUT, À GAUCHE : JEAN-CHRISTOPHE MARMARA. EN HAUT, À DROITE : SAMUEL BOIVIN/NURPHOTO VIA AFP
Ajeudi 4 février 2021 LE FIGARO
2 CONTEXTE
C’est une première pour Édouard Baer, il publie le texte
de sa pièce Les Élucubrations d’un homme soudain frappé
par la grâce (Seuil, avec les dessins de Stéphane Manel).
On y voit à quel point le comédien aime les écrivains.
On y rencontre Camus, Gary, Bukowski, Malraux,
Bernhard, Vian… Le livre s’ouvre avec une préface
émouvante sur l’écriture. Longtemps intimidé, baignant L'ÉVÉNEMENT
dans un milieu où la littérature est mise sur un piédestal,
Baer s’y était refusé. Il a bien fait de franchir le pas.Littéraire
Édouard Baer :
« J’aime
les écrivains
francs-tireurs »
RENCONTRE Le comédien livre
son panthéon personnel, où la littérature
occupe une place de choix.
C’est plus un livre que vous mettez PROPOS RECUEILLIS PAR
en valeur qu’un auteur ?MOHAMMED AÏSSAOUI
maissaoui@lefigaro.fr Parce que je ne prétends pas être un
grand lecteur et avoir lu tous les
roHOMME de théâtre et de cinéma, mans des écrivains que j’admire.
comédien, scénariste et metteur en Chez Camus, par exemple, je me
scène, Édouard Baer joue de ses rappelle surtout ce texte qui m’a
multiples talents et reste inclassa- frappé et ce personnage dans La
ble. Molière de la révélation théâ- Chute, juste sur trois ou quatre
motrale pour son interprétation dans ments. Sur une phrase, tout à coup, SON
Cravate Club, on se souvient de son il y a une intimité, elle reste en
susPANTHÉON rôle savoureux « d’écrivain fantô- pens, on ne veut pas en savoir plus
me » pour célébrités dans Menson- et on est content que l’auteur ne LITTÉRAIREÉdouard Baerges et Trahisons et plus si affinités. Il l’explique pas. Ce sont des phrases
interprètejoue aussi bien ses propres créations avec des mystères. « Il est trop
Les Élucubrationsqu’il sait se mettre au service des tard, maintenant, il sera toujours
autres. La littérature tient une place trop tard. Heureusement. » La Chu- d’un homme soudain
touché par la grâceparticulière dans sa vie. Entretien à te, c’est dingue ! Ce qui sauve, c’est
sur la scène du Théâtrel’occasion de la publication du texte d’arrêter de s’interroger sur
soiAntoine, en 2019.de sa pièce Les Élucubrations d’un même pour aller vers les autres.
homme soudain frappé par la grâce. PASCAL CHANTIER
« Avec la lecture à voix haute,
LE FIGARO. - Votre livre est-il on voit tout de suite si un roman bres à abattre, que je dis sur scène, J’ai voulu écrire une préface et
reun hymne à la littérature ? a du souffle ou pas », nous disiez- rend bien cette sorte de folie. Ce travailler les didascalies pour les
Édouard BAER. - C’est un hymne à vous après votre interprétation génie pour analyser son malheur, lecteurs qui n’ont pas vu la pièce. Le
la littérature incarnée. Je rends d’Un pedigree, de Modiano… sans jamais chercher à en sortir ! théâtre écrit, c’est de la littérature,
hommage aux écrivains que j’ai J’ai dit ça ? C’est prétentieux… J’ai Chez Bernhard, comme chez Gary on entre dans quelque chose qui
toujours admirés, c’est mon pan- dû vous le dire avec beaucoup de ou Malraux, il y a autant de théâ- m’intimide. On ne peut plus sauver
théon personnel. Quand je lis, je certitude ! (Rires.) En tout cas, pour tralité dans leur texte que dans les mots par l’interprétation, le jeu ALBERT CAMUS
cherche toujours l’auteur derrière être dit, un texte doit avoir des si- leur vie. Je ne trouve pas que c’est de l’acteur. Je serais heureux
le livre, le compagnon. J’aime sen- lences, être juste, avec une pensée, de l’arrogance, c’est de l’enfance. d’avoir des retours de ceux qui
tir la personne dans le texte. C’est une émotion… Au théâtre, on ne Dans toutes les époques on tire à n’ont pas vu la pièce. Finalement,
sans doute pour cela que je suis plus peut pas jouer que les mots, on joue vue sur les gens qui osent un peu, écrire cette préface m’a touché inti-LES
facilement touché par les romans les silences aussi. Avec l’écriture de ÉLUCUBRATIONS quelqu’un qui parle trop fort, qui mement. Ça me fait du bien d’écrire
D’UN HOMME écrits à la première personne du Modiano, on peut marquer un long se fait trop remarquer, qui a l’air sans passer par l’oral, sinon j’ai
parSOUDAIN FRAPPÉ singulier, ceux qui nous prennent temps après une phrase. Elle est arrogant… Moi, ça me touche, je fois l’impression d’exposer un
taPAR LA GRÂCEpar la main, nous font entrer dans pleine. Et l’acteur peut y puiser. trouve cela généreux. La générosi- lent de société comme quelqu’un
D’Édouard Baer,le monde d’un auteur, sa mauvaise Son discours de Stockholm est ma- té des exhibitionnistes. qui saurait toucher son nez avec sa
dessinsfoi. Même si, bien sûr, on peut se gnifique, j’en lisais des extraits sur langue ou bouger ses oreilles.
de Stéphane Manel,
faire manipuler, parce que, par France Inter. (Édouard Baer se lève Dans votre préface, vous évoquez Seuil,
principe, on est en empathie avec et cite des moments du discours.) Il la peur d’écrire, alors que vous Quelle différence y a-t-il entre 150 p., 16 €.
celui qui raconte, qui écrit. Mais mériterait d’être dit sur scène. Mo- en exprimiez le désir dès l’âge la littérature et le théâtre ?
j’aime aussi les livres où il y a plu- diano impose son rythme, ses si- de 17 ans. Pourquoi ? Le théâtre n’existe pas en dehors
sieurs points de vue, où le narra- lences. Quand un comédien doit Parce que l’on se faisait, à juste ti- de la représentation. Il a besoin des
teur peut avoir tort. Dans les ro- dire un monologue, la seule indica- tre, une trop haute idée de la litté- spectateurs. Il peut exister une ANDRÉ MALRAUX
mans policiers, c’est formidable tion que je donne est : « Ralentis ! » rature et de l’écriture. Je baignais pièce écrite – qui peut être un
quand c’est le narrateur qui a fait le Il y a dire et se faire entendre, ce dans un milieu de « la grande grand moment de littérature –
coup – je pense au fameux roman n’est pas la même chose. Je pense culture européenne ». Vous ima- mais ce n’est pas encore du
théâd’Agatha Christie Le Meurtre de au proverbe africain : « Si quand tu ginez, il y avait des personnalités tre. Quand on joue la pièce, on dit
Roger Ackroyd – mais aussi aux parles on ne t’écoute pas, tais-toi ! » qu’on la met «
deVestiges du jour, de Kazuo Ishiguro, bout ». J’aimeChez Bernhard, Malraux ou
où le rôle du narrateur n’est pas Vous éprouvez une tendresse beaucoup cette
exGary, il y a autant de théâtralitétrès clair. pour Thomas Bernhard, dramaturge pression. Le théâ-«
et romancier. Pour quelles raisons ? tre, ce n’est pas ladans leur texte que dans leur
Camus, Gary, Bukowski, Malraux, Lui, j’ai lu la plupart de ses livres. pièce de théâtre,vie. Je ne trouve pas que c’est de Bernhard, Vian… Quel est votre but J’aurais voulu que Poelvoorde joue c’est la
représentaen évoquant ces écrivains ? Le Naufragé, le roman de trois fu- tion. Je détestel’arrogance, c’est de l’enfance»On peut évidemment se construire turs pianistes qui se retrouvent quand j’entends
ÉDOUARD BAER
contre une époque, en réaction, en dans le cours de Horowitz ; parmi dire que le
spectarévolte ; mais c’est important aussi les trois il y a le narrateur, son ami comme Paul Bénichou, le grand cle est formidable mais que le
pud’admirer. Se construire en adhé- et… Glenn Gould. C’est un peu historien de la littérature, et tant blic a été mauvais. Peut-être que la PATRICK MODIANO
sion ou en une sorte de filiation me comme si quelqu’un voulait faire d’autres. Le livre avait une place différence entre le théâtre et la
littouche énormément. Pendant des du théâtre et que son camarade de sacrée. C’était une chance de bai- térature est le temps – un livre a le
années avant de prendre une déci- classe était Depardieu. C’est le ré- gner dans un tel milieu, mais ça temps de s’installer, de vivre en
sion, je me demandais ce que mes cit d’une autodestruction. Il ne peut être intimidant. Quand, à nous ; un spectacle doit s’imposer
maîtres auraient fait à ma place, reste au personnage principal que 17 ans, j’ai émis ce désir de vouloir en direct, ici et maintenant. On
comme une statue intérieure. Un son malheur, et il l’entretient écrire, un ami de mon père m’a pose un livre, on peut le reprendre.
jour pourtant il faut arriver à se comme un art. Le livre est extra- lancé « Si tu étais Proust, ça se Pas un spectacle. Je crois beaucoup
dire : « Qu’est-ce que je ferais si ordinaire. Mes prix littéraires, c’est saurait ! » Je ne suis pas Proust… Je à la magie de l’instant – j’ai misé
j’étais moi ? » Le personnage de ma dément aussi. (Baer se met à nou- n’ai pas écrit mais j’ai parlé. ma vie là-dessus ! Le théâtre, c’est
pièce est un homme qui cherche veau debout, raconte le début du li- J’écrivais oralement. la recherche de cela : vouloir
redes réponses chez ses maîtres, qui vre : Bernhard reçoit un prix, il est produire la magie chaque soir, le
accepte qu’il y ait plus grand que lui heureux, mais ensuite il se dit que Quel était votre objectif fameux or du temps. On devient
et qui s’en réjouit. C’est quelque s’il a eu ce prix-là c’est parce qu’il en publiant le texte de la pièce ? fou quand on est acteur de théâtre ;
chose qui manque. Je ne trouve pas n’a pas eu l’autre, plus prestigieux ; C’est une façon d’assumer les cho- quand un soir on atteint quelque
écrasant d’admirer. J’aime les de plus, le lauréat du prestigieux ses. Écrire ses mots, c’est un peu les chose, le lendemain on veut
regrandes figures, les francs-tireurs, prix est un jeune auteur alors que signer. Avant je n’osais pas ; je pré- trouver cette magie. Je ne veux pas ROMAIN GARY
les esprits libres, les gens plus Bernhard écrit depuis quarante ans. férais que ça s’envole. La retrans- juste faire mon métier. Être un
argrands que la vie, avec leurs dé- Baer s’exclame dans la peau de cription du texte de la pièce allait tisan, c’est merveilleux, mais c’est
fauts, leur style. Et, pourtant, à leur Bernhard : « Ces salauds de jurés, partir à l’imprimerie quand j’ai tout une modestie que je n’ai pas. Je
époque, on a dû leur dire : « Vous autant qu’ils me crachent des- arrêté. J’ai dit à l’éditrice que ça veux vivre et partager des
mon’êtes pas Balzac… » sus ! ») Ce texte, comme Des ar- n’allait pas, que c’était incomplet. ments magiques ! ■
A
ULF ANDERSEN/AURIMAGES VIA AFP, HELENE BAMBERGER/LE FIGARO MAGAZINE, AFP, STF/AFPLE FIGARO jeudi 4 février 2021
3EN TOUTES attendant le jour. Soit 215 000 exemplai- Philippe Muray intime
eres vendus. Le 10 mars 2021, il récidive Le 5 mars, Les Belles Lettres publieront le 4 volu-confidences
avec deux titres : Séquences mortel- me du Journal intime de Philippe Muray, Ultima
Neles, dans lequel on retrouve le jour- cat, entamé en 1978, qui couvre les années 1992 et
Michael Connelly, deux fois en mars naliste Jack McEvoy, héros du Poè- 1993, alors qu’il entame l’écriture de son roman
L’année 2020 a plutôt réussi au romancier te, son chef-d’œuvre. Lequel sera On ferme et du Portatif. « Comme un diable dans
américain Michael Connelly (photo). Dans les remis en vente à l’occasion des un bénitier, précise son éditeur, il s’insurge encore
récents tableaux des meilleures ventes de Li- 25 ans de sa sortie. Et puis, en octo- et toujours contre les interdits grandissants émis
vres-Hebdo, il figure trois fois, avec deux grands bre, sortira la traduction de The Law au nom du Bien, contre la Santé devenue religion, CRITIQUEformats, Nuit sombre et sacrée (mars), Incendie of Innocence, avec un autre de ses per- contre les nouvelles lois réclamées à grands cris,
nocturne (octobre), et un titre au format poche, En sonnages fétiches, l’avocat Mickey Haller. contre toutes les lâchetés de ses contemporains. » Littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESL’été en pente douce
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
GIANFRANCO
CALLIGARICH Une fille libre
La dérive
existentielle ISSION accomplie. prend la mort de Marilyn au cours
Quand sa mère lui de vacances à Rome en famille,
d’un journaliste demandait ce adore Rome (« Hollywood
disqu’elle voulait fai- tillé »), héberge sans le savoir
dans Rome. Paru Mre plus tard, Eve Bobby Beausoleil, futur membre
Babitz répondait : « aventurière ». de « la famille Manson ». C’est le
en 1973, ce roman À 10 ans, elle était amoureuse de genre de fille à lâcher : « Et puis,
Tony Curtis dans Le Voleur de j’ai emménagé avec un dealer
culte est enfin Tanger. À 14, elle commence ses anarchiste qui donnait des cours
Mémoires qui ont pour titre Moi, d’art. » L’adolescence est décrite
traduit. je n’élèverais pas mon gosse à avec une justesse rétrospective.
Hollywood. À 17, elle perd son pu- « La vaste lassitude de nos 18 ans BRUNO CORTY
celage après avoir bu nous sortait des oreilles
deux bières Rainier. en petits nuages, com-ÉCOUVERT par
NataEst-ce pour cela me des bateaux à va-lia Ginzburg, ce
prequ’elle trimbale tou- peur. » Les copinesmier roman de
Gianjours avec elle un dé- s’appelaient toutes Suefranco Calligarich,
capsuleur, « comme du ou Sally. La beauté deDItalien né à Asmara, en
rouge à lèvres » ? Nellie était inhumaine.Érythrée, en 1947, connut un joli
Elle a joué (nue) aux Elle la traînait commesuccès à sa sortie en 1973, puis
diséchecs avec Marcel un fardeau et partitparut. Fort de son statut de livre
Duchamp (habillé) : pour le Japon (« Per-culte, il reparut en Italie en 2010,
une célèbre photo en sonne ne veut d’unepuis en 2016, et fut traduit dans de
témoigne. « Je res- amie qui passe sonnombreux pays. « Petit bijou »,
semblais à Brigitte temps à s’ouvrir les vei-« chef-d’œuvre » : la presse
italienBardot et j’étais la nes »). ne s’extasie, et nous lui donnons La vaste filleule de Stravinsky. » Une de ses liaisons«raison. L’histoire de la lente dérive
Au nombre de ses lassitude veut connaître ses fan-d’un jeune journaliste milanais
insamants, qui ne se tasmes les plus secrets :de nos tallé à Rome dans les années 1960
comptent pas sur les « Emmène-moi dîner. »appelle aussitôt des images de deux 18 ans nous doigts d’une seule Elle est comme ça, à nefilms de cette époque : Le Feu follet,
main, se récapitulent sortait pas faire un drame dede Louis Malle, et La dolce vita de
Jim Morrison, Harri- sa chatte Rosie qui sedes oreilles Fellini. Comme les deux antihéros
son Ford et Steve suicide et à ne pasde ces films, Alain et Marcello, le en petits Martin. Elle a dessiné s’être remise de laLeo de Calligarich est un littéraire
des pochettes de dis- nuages, mort de Brando à la finraté. Un lettré sans ambition, sans
ques. À New York, elle de Viva Zapata !. Lescomme des argent. Comme chez Malle et
Fellia présenté Frank Zap- années 1970 sont là,ni, il déambule, jour et nuit, sans bateaux pa à Dali. intactes, avec leur cor-véritable envie, sans désir. Le soir,
Son autobiographie à vapeur tège d’espoirs et d’illu-il fréquente des salons à l’invitation »
(parue en 1974) donne sions. « Deux larmesLe personnage de Calligarich est fasciné et bouleversé par Rome. La nuit, il est comme aimanté par de gens fortunés, arrogants, sûrs
envie de claquer des doigts. Le roulèrent, sans sommation, sur ses d’eux. Un monde habité par des la place Navone « magnifique, comme consciente de sa splendeur et de sa survie inutile. » ADOBESTOCK
naturel y coule de source. Comme joues peu habituées à la chose. » créatures de rêve, un peu
évapoCalifornienne, Babitz est beau- La liste des remerciements, au rées, un peu folles. On discute de mes cartes en main et je les ai jouées. Calligarich déroule son récit tout
coup plus marrante que Joan Di- début du volume, mériterait, par Proust, on joue, on s’enivre, on Personne ne m’y obligeait. Je n’ai pas au long de quatre saisons. Rome le
LE DERNIER ÉTÉ dion. Ses phrases rayonnent tel- sa longueur et son originalité, de quitte Rome pour aller se baigner et de regrets. » Tout juste, peut-être, fascine et bouleverse son
personnaEN VILLE lement qu’il faudrait presque figurer au Guinness Book des re-prendre le soleil dans des villas celui d’avoir raté Arianna. Elle seule ge. Ses places, ses pierres, sa lumiè- De Gianfranco s’enduire de crème solaire en les cords. Le chapitre sur les taquitos inoccupées. pouvait peut-être le sauver de son re, Leo en parle sans cesse : « Elle Calligarich, lisant. On voit grandir une gami- demeure d’anthologie. Eve Babitz mal-être chronique. Encore aurait- porte en elle une ivresse particulière Traduit de l’italien ne délurée dans une région où il place Colette au sommet, cite An-« Au bout du rouleau » il fallu qu’elle soit solide, la belle qui qui brûle les souvenirs. Plus qu’une par Laura Brignon, n’y a pas d’hivers, mais des trem- thony Powell, déteste les gens Leo vivote, ne parvient pas à garder ne sort jamais sans un flacon de ville, c’est un repli secret de soi, une Gallimard,
blements de terre. Tout est bon, pour lesquels « Nathanael West un emploi malgré le piston de quel- parfum et un jeu de cartes. Arianna bête sauvage dissimulée. » La nuit, 213 p., 19 €.
d’ailleurs, pour que la terre trem- est le meilleur écrivain qui soit sur ques bons copains. Il occupe gratis va, vient, ne sait pas non plus ce il est comme aimanté par la place
ble sous les pieds, des substances Hollywood ». C’est faux, réplique-un appartement qu’il transforme en qu’elle veut, tempête et pleure Navone : « (Elle) était magnifique,
prohibées aux chansons de l’épo- t-elle. Elle n’a pas tort. C’est bi-taudis. Il a acheté une vieille Alfa comme une enfant capricieuse. comme consciente de sa splendeur et
que et aux vodkas-martinis bues zarre, un autre nom nous vient Romeo qu’il oublie ici et là. Il écrit « Ses talons s’enfonçaient dans mon de sa survie inutile. » « Inutile », le
dans les vagues du Pacifique. soudain à l’esprit.un film avec un ami comme lui por- cœur. Elle portait une robe à rayures mot est lâché. Alors, en attendant le
Eve sèche le lycée, fréquente les té sur l’alcool. L’histoire d’un type blanches et bleues, je n’avais jamais dénouement, Leo flâne, déambule,
Thunderbird Girls, sans cesse dé-qui rentre chez lui et tue son père. rien vu d’aussi frais. » Pourtant, rêve, lit aux terrasses des cafés,
reprimées au volant de leur déca-Cela lui rappelle son enfance à Milan avec elle, il est comme l’Alain de garde passer les vivants. Il n’est plus
potable et qui se prennent pour EVE À HOLLYWOODet ce père taiseux, incapable de Drieu revu par Louis Malle. Il pour- de ce monde. Sans possessions,
sil’héroïne d’Un lit de ténèbres. Son D’Eve Babitz, communiquer. Leo s’ennuie, répête rait dire : « Je ne peux pas avancer la non sa vieille Alfa Romeo et trois
ambition est claire : « La belle du traduit de l’anglais (États-Unis) qu’il est « au bout du rouleau » ou main, je ne peux pas toucher les cho- valises, une pour les vêtements et
coin, je ne serais jamais que ça. » par Jakuta Alikavazovic, qu’il veut « mettre les voiles ». Il ses. D’ailleurs, quand je touche les deux pour les livres. On n’est pas
Ça n’est déjà pas si mal. Elle ap- Seuil, 332 p., 22,50 €. n’en veut à personne. Il le dit au dé- choses, je ne sens rien. » Infirme Leo. près d’oublier celui de Gianfranco
but du roman et à la fin : « J’ai eu Empêché. Calligarich. ■
Ruth au pays des trous noirs
RAPHAELA EDELBAUER Une jeune chercheuse en physique se trouve propulsée dans un village étrange.
ASTRID DE LARMINAT avaient exprimé le vœu d’être en- La jeune romancière Raphaela comme les autochtones, elle se tants, notamment leurs souvenirs
adelarminat@lefigaro.fr terrés dans leur bourgade natale - Edelbauer, déjà repérée en Autri- sentira appartenir au paysage - de la Seconde Guerre mondiale.TERRE LIQUIDE
elle était pourtant persuadée qu’ils che, manie avec une dextérité im- enfin elle a trouvé la terre natale À travers cette fable burlesque,De Raphaela
ELA FAISAIT des an- avaient tourné le dos à leur passé pressionnante les codes du roman dont elle ignorait qu’elle avait la empreinte d’inquiétude mais aussiEdelbauer,
nées que Ruth tra- lorsqu’ils étaient venus ensemble fantastique si bien que, comme nostalgie. de charme, de tendresse, de drôle-traduit de l’allemand
vaillait à sa thèse de faire des études à Vienne. Ruth dans un roman de Kafka ou de Ruth cependant ne perd pas rie, l’auteur s’interroge : un indi-(Autriche) par
Olivier Mannoni, physique sur « l’uni- n’est pas au bout de ses surprises Gombrowicz, le lecteur plonge son esprit critique ni ses réflexes vidu et une collectivité peuvent-ils
Globe, C vers-bloc », théorie car le fameux village dont elle se avec l’héroïne dans cette étrange de chercheuse. Car ce petit mon- vivre durablement en balayant
320 p., 22 €. selon laquelle passé, présent et fu- met en quête ne figure sur aucune odyssée, aussi curieux qu’elle de de, si attachant qu’il soit, ne tour- leur passé sous le tapis ou en
fertur coexistent de toute éternité. carte. Après moult péripéties, ce découvrir le monde où elle a été ne pas rond. Au cœur de la bour- mant les yeux sur l’effondrement
Plongée dans ses livres et dans ses n’est qu’après avoir jeté son introduite. gade et du récit, il y a un trou sans de leur environnement ? Le récit,
concepts, coupée du monde, elle téléphone et son GPS dans un ravin, fond - une mine creusée il y a très dont les chapitres sont comme des
Fable burlesqueréfléchissait sans cesse mais tour- renonçant ainsi à savoir où elle va, longtemps - qui s’affaisse et me- morceaux de puzzle qui ne
s’ajusnait en rond : tout restait flou. Un qu’elle touchera au but : elle se re- À vrai dire, dans un premier nace d’engloutir la commune. Une teraient pas exactement les uns
matin, elle est brutalement rame- trouve alors propulsée sur la place temps, les mœurs féodales de cet- administration a été chargée de aux autres, aménage ainsi des
esnée à la réalité. Ses parents sont d’un village qui ressemble à un dé- te commune qui n’ignore pas la gérer le problème qui s’aggrave paces d’incertitude : car la réponse
morts dans un accident inexpli- cor de film médiéval, où des modernité mais s’en protège lui mais se contente de calfeutrer les à ces questions n’est pas simple et
qué. Mystérieusement, c’est en habitants en haut-de-forme et la- répugnent. Pourtant les jours fissures, et la population elle-mê- personne ne peut forcer les autres
organisant leurs obsèques qu’elle vallière cohabitent avec des passent et notre jeune universi- me semble ne pas vouloir s’en pré- à ouvrir les yeux. Mais comme
fera l’expérience qui lui permettra ouvriers en tenue de supporteur de taire de gauche, subjuguée malgré occuper. En enquêtant sur sa fa- l’héroïne qui par son détour hors
enfin d’y voir clair dans ses re- foot, à l’ombre d’un château où rè- elle par ce joli coin de province, mille, Ruth découvrira que dans ce du temps renaîtra à la vie, Terre
cherches. gne une drôle de comtesse très prolonge son séjour… jusqu’à per- trou noir se cache en fait toute la liquide invite chacun à faire sa
proElle apprend en effet qu’ils pragmatique. dre la notion du temps. Bientôt, mauvaise conscience des habi- pre anamnèse. ■
ULF ANDERSEN/AURIMAGES VIA
AFP
Ajeudi 4 février 2021 LE FIGARO
4 Anne Serre, Mon autre France a 1 an Le retour de Dumitru Dans son thriller, Poursuite, elle
brosse le portrait d’Abby, une trente ans après La maison d’édition de Caroline TsepeneagÇÀ jeune mariée hantée par son Le 4 mars, les Éditions Champ Dujardin, Mon autre France, dé- Remarqué dans les années 1990
passé secret et traumatique, fille Vallon rééditeront le premier ro- diée aux îles de Saint-Pierre-et- pour son Pont des Arts et Hôtel
d’un vétéran de la guerre d’Irak. man d’Anne Serre, Les Gouver- Miquelon, seul territoire français Europa, Dumitru Tsepeneag&LÀ
Le roman paraîtra le 4 mars chez nantes. Paru en 1992, traduit avec en Amérique du Nord, fête sa (né en 1937) revient avec la
puPhilippe Rey, tout comme la succès aux États-Unis, ce conte première année. Au programme, blication de son Journal, écrit
Les fantômes réédition en poche de son su- mi-onirique, mi-érotique narre romans, livres jeunesse, pièces avant l’exil parisien, en 1975. Un
de Joyce Carol Oates perbe J’ai réussi à rester en vie, l’histoire étrange d’Éléonore, de de théâtre : autant de livres Roumain à Paris, fort deCRITIQUE À 82 ans, Joyce Carol Oates n’a confession intime sur son mari Laura et d’Inès, domestiques au autour du thème de l’archipel 640 pages, paraîtra le 18 février
rien perdu de sa verve créatrice. disparu. service du couple Austeur. (www.monautrefrance.com). chez P.O.L.Littéraire
ET AUSSIApollinaire, Pardon iodé
Disons-le d’emblée, le dernier
roman de Marie Sizun est
bouleversant. Il s’ouvre et ce grand frère
se referme comme un écrin
de chagrin, avec ce parfum de sel
et de larmes. Il y a dedans
des mots bleus, des paysages FRANÇOIS SUREAU L’académicien tristes et heureux qui affluent
et se retirent au rythme de la évoque l’ombre amicale du poète marée. La Maison de Bretagne
est l’histoire de retrouvailles avec qui il chemine depuis l’adolescence. d’une fille avec sa famille, de ses
regrets et ses tragédies, mais
plus encore, une ode au pardon.
ARNAUD DE LA GRANGE dessine de ce « jeune homme fou- Au début du livre, Claire Werner
adelagrange@lefigaro.fr droyé » est faite de traits vifs et n’a pas envie d’être là. La maison MA VIE AVEC
d’infinies nuances. Ainsi sur les rai- de son enfance est hantée par APOLLINAIRE
ES ÉPOQUES sans bous- sons qui ont poussé Guillaume de les souvenirs de sa grand-mère De François Sureau,
sole renforcent le besoin Kostrowitzky dans la guerre. À re- et de sa mère qui y sont mortes, Gallimard,
155 p., 16 €. qu’ont les hommes de se bours de ce qui est souvent dit, Su- mais elle s’est enfin décidée
donner des maîtres, à reau n’y trouve ni fascination ni à la vendre. Dans quelques jours, L penser ou à vivre. Plus passivité. Les motifs sont plus sub- elle organisera les papiers avec
que l’admiration, une certaine for- tils et l’écrivain décèle chez le poète l’agent immobilier et le notaire et
me de passivité les pousse souvent à une « aptitude à consentir ». « Il c’en sera réglé de cette satanée
suivre ces gourous spirituels ou faut y voir une sorte de grâce », dit « maison de veuves », comme
profanes. Défenseur inlassable des Sureau, qui a essayé de faire sienne on la surnomme dans le pays.
libertés, les grandes et celles de dé- cette rare disposition. « J’ai com- Pour l’heure, Claire doit patienter.
tail, François Sureau ne goûte guère pris très tôt que notre rencontre Alors elle erre, elle tente
les prescriptions et les sentes tra- avait été décidée ailleurs ; que je de ne toucher à rien pour ne pas
cées. Il préfère le « terrain libre », pourrais apprendre de lui comment remuer le passé. Mais tout lui
avec un peloton de chasseurs com- consentir sans faiblesse, m’attrister revient. Les disputes entre
me dans le champ des idées. sans me perdre, chercher sans me ses parents, le départ de son
Guillaume Apollinaire n’est pour lui décourager. » Malgré son exposi- père, son nom qu’il a fallu taire, sa
ni un maître ni une idole dans le tion au carnage, Apollinaire ne sœur abrutie de neuroleptiques…
culte des Lettres. Il s’agit plutôt pensera jamais que le mal est plus Elle secoue la tête quand son
d’un frère aîné, d’une ombre ami- fort que le bien. Comme lui, Sureau cœur s’arrête. Dans la chambre,
cale auprès de laquelle il chemine préfère croire au mystère du mon- il y a un homme, « quelqu’un
depuis son adolescence. de plutôt qu’à son absurdité. d’allongé, immobile ». Il est grand,
LA CHANSON Pour dire cette relation qui dé- il a les cheveux très blonds,
Garder l’espéranceDE PASSAVANT passe les lignes de la vie et de la il est mort. Serait-il possible que
De François Sureau, mort, Sureau use d’une belle image, Au fil des pages se dessinent le ce soit son père ? Les pages
Poésie/Gallimard, celle d’une sorte de communion des monde de Guillaume et celui de se tournent et Claire doit
219 p., 7,50 €. saints étendue au-delà du domaine François. Les inspirations littérai- bouleverser sa semaine.
théologique. « De même qu’on peut, res, les rêves et les fuites, les enga- Malgré elle, il va falloir rester et
selon son tempérament, s’en remet- gements, les souvenirs sensuels et apprendre à apprivoiser le passé.
tre plutôt à l’intercession d’Isaac le les contradictions brûlantes. Les Quels secrets d’outre-tombe
Syrien qu’à celle de Jean de la Croix, regrets aussi que l’action ne dissout va-t-elle découvrir ? Marie Sizun
écrit-il, je m’en remets, dans l’ordre pas toujours. On croise Blaise Pas- a des mots magnifiques pour
profane, à Guillaume Apollinaire. » Il cal et Patrick Leigh Fermor, on Défenseur inlassable des libertés, les grandes et celles de détail, parler des liens maternels.
François Sureau ne goûte guère les prescriptions et les sentes tracées. n’est pas question ici d’exégèse sa- passe des draps de Lou à ceux de Une belle déclaration d’amour.
vante ou de biographie académi- l’intendance. La plume de François ALICE DEVELEY
que. « Je ne suis pas un spécialiste Sureau est d’une élégance précise, Écrire sur un ami mort de la grip- L’aventure, c’est aussi celle de
d’Apollinaire. Lorsqu’on a un ami, on sans bouder l’humour ni les mots pe espagnole suggère quelques Patrocle Passavant des Baleines, ce
n’est pas un spécialiste de sa vie », acérés. La guerre, qui fut la grande considérations en miroir sur les lieutenant de vaisseau disparu en
dit Sureau. Ce compagnonnage in- épreuve acceptée du poète avant- maux de notre époque. Ainsi quand mer au large d’Aldabra à qui l’on
time est d’ailleurs l’esprit d’une gardiste, est un fil rougeoyant. Sureau cite les mots d’Apollinaire sent que Sureau aurait aimé
emnouvelle collection de Gallimard - L’avocat et académicien connaît s’inquiétant que « les hommes réu- prunter l’uniforme et la vie
ébou« Ma vie avec » -, qu’inaugure ce bien cette armée qui même en nis en troupeaux dociles ne songent riffée. Recueil de poèmes où le
loulivre bref et personnel. temps de paix vit au voisinage de la même plus qu’il y ait eu des temps où foque épaule la mélancolie, La
À Guillaume Apollinaire, Fran- mort. Il livre des pages sensibles sur l’on pouvait faire ce que l’on vou- Chanson de Passavant est rééditée
çois Sureau a emprunté la pipe, la fraternité mystérieuse des com- lait ». Pour autant, comme Apolli- par Gallimard dans la collection
mais il ne prétend pas détenir tous battants. « À côté du régiment visi- naire, Sureau peut regretter l’an- Poésie. Dans le ton de Cendrars ou
ses secrets de vie. Le mystère qui ble, il y a le régiment invisible de ceux cien monde sans rejeter le nouveau. de l’Aragon du Roman inachevé,
entoure tout être vaut encore plus qui ont été sacrifiés, et dont on fait On peut désespérer des hommes et l’écrivain joue avec virtuosité de
pour le poète, forcément « hors souvent mémoire », écrit-il. Tout garder l’Espérance. C’est le pro- l’ironie et des envolées épiques. On
d’atteinte ». « Impossible d’être, en juste sent-on Sureau légèrement fond mystère de la vie qu’il ne s’éloigne pas tant de la compa- LA MAISON DE BRETAGNE
écrivant sur lui, à la hauteur de déçu que Guillaume ait servi dans convient de protéger. Cultiver la gnie de Guillaume puisque, dans le De Marie Sizun,
Arléa, l’émotion qu’il peut susciter par ses l’artillerie plutôt que dans la Légion confiance au milieu des champs de monde de Patrocle, l’action est bien
vers », reconnaît-il. L’ombre qui se étrangère chère à son cœur. doute, là est la grande aventure. la sœur du rêve. ■ 240 p., 20 €.
La vie à pleines dents, de Liverpool à Copenhague
SIGOLÈNE VINSON Une équipée fantaisiste dont l’héroïne est obsédée par George Harrison.
THIERRY CLERMONT gourou de pacotille, surfeur ama- toujours avec un certain humour
tclermont@lefigaro.fr teur, peintre du dimanche, col- qui fait mouche. Le tout, articuléLA CANINE
lectionneur de thèmes astrologi- en une trentaine de chapitres, estDE GEORGE
L Y A deux ans, dans son ques, adepte de la sophrologie et accompagné par les accords ou lesDe Sigolène Vinson,
roman Maritima, Sigolène qui a pour compagnon un jeune refrains de Something, une desÉditions de
Vinson avait planté son dé- Inuit, Olaf. Sans oublier le mysté- plus belles ballades (en do majeur)l’Observatoire,
cor à Martigues et dans les rieux Monsieur Nguyen Van jamais composées, de The Inner285 p., 20 €. I parages de l’étang de Berre, Khiêm, âgé de 102 ans, et son ar- Light, de While my Guitar Gently
nous offrant un récit subtil, poé- rière-petit-fils Paul. Weeps ou encore de Dark Horse.
tique et vagabond. Cette fois-ci, Ajoutons à cela un style
irréImagination sans limitesnous voilà entre Liverpool, Co- prochable, efficace, avec quelques
penhague et Amsterdam pour une Trait particulier de la narratrice : belles envolées, et le tour est joué.
équipée fantaisiste et débridée son obsession insatiable pour les Ainsi, alors que dans les dernières
placée sous le regard du cadet des chansons de George Harrison et pages, les protagonistes ont
emBeatles, George Harrison. pour la malformation de sa canine barqué pour Amsterdam : « Les
Quatre protagonistes sont em- droite, qui a fait l’objet de sérieu- colonnes d’eau portaient les
coumenés dans la sarabande vertigi- ses études d’orthodontie qu’elle a leurs de la fin du jour et
s’embraneuse de cette histoire : la narra- épluchées. Au centre de cette in- saient au soleil couchant. George
trice, Louise, qui s’occupe des trigue foutraque, qui aurait pu George Harrison des Beatles, en août 1969, au temple Radha Krishna. avait l’impression de s’engager
MIRRORPIX / LEEMAGEcanards siffleurs et des râles d’eau avoir pour titre George on my dans un nouveau périple
expérides étangs de Lognes ; un électri- Mind, de mystérieuses petites mental, un état de perception
inaccien de 77 ans, citoyen de Liver- pierres bleues censées provenir Lognes, dont s’occupe le compa- la succession chronologique, sens cessible à ceux qui n’étaient pas
pool, prénommé George, et qui a d’un temple de Lumbinî, le village gnon de Louise. On l’aura com- dessus dessous, parfois vire au lui. La transition entre la terre et le
tout de l’ex-Beatles disparu en népalais où est né Bouddha, et qui pris, La Canine de George est un cauchemar. Ici, l’illusion et la fo- ciel était pourtant manifeste pour
2001 ; la petite Helen, une préa- seraient dotées d’un pouvoir ma- roman aux intrigues alambiquées lie narrative règnent en maître, et l’ensemble des passagers, et même
dolescente curieuse, qu’il protè- gique. Certaines d’entre elles ont et qui se répondent, aux person- Sigolène Vinson a laissé courir, si la terre était à cet instant précis
ge ; et, pour compléter le tableau, été mystérieusement recrachées nages improbables, à côté de la pour notre plus grand bonheur, une étendue marine : une ligne
rele sexagénaire Angelo Misterioso, par les carpes d’un des bassins de plaque ; la logique est bousculée, son imagination sans limites, et liait l’écume aux nuages. » ■
A
JEAN-CHRISTOPHE MARMARA/LE FIGAROLE FIGARO jeudi 4 février 2021
5Le testament spirituel Reytier, On ne peut vivre qu’à Dano s’est penchée sur le destin Théophile Gautier, le trop
Paris, illustrant des aphorismes de l’altiste Natalie Bauer-Lech- méconnu Tableaux de siège, de Henry de MonfreidÇÀ d’Emil Cioran, dont certains iné- ner, première muse de Gustav vient d’être réédité par les Rassemblés par son petit-fils
dits, sur la capitale, dont il disait Mahler, dans la Vienne avant- Éditions Bartillat. Témoin pri- Guillaume, les textes de Henry de
equ’elle était « la ville idéale pour gardiste de la fin du XIX siècle. vilégié du siège de Paris en Monfreid réunis dans Vivre libre&LÀ
rater sa vie ». L’Âme sœur paraîtra le 10 mars 1870, puis de l’insurrection de sont parus en 2018 chez Grasset.
chez Stock. la Commune, l’auteur du Capi- Les voici disponibles au format
La Vienne fin de siècle taine Fracasse y scrute le poche dans la belle collection
Emil Cioran en BD d’Évelyne Bloch-Dano Le Paris de Théophile quotidien des Parisiens au mo- « Points/Aventure » avec une CRITIQUEme meAprès M Zola, M Proust et Gautier ment de la chute du Second préface d’Arnaud de La Grange,Le 10 mars, les Éditions Rivages
publieront une BD de Patrice George Sand, Évelyne Bloch- Dernier grand texte écrit par Empire. écrivain et journaliste au Figaro. Littéraire
Le parti pris des petites choses
PHILIPPE DELERM L’auteur de « La Première Gorgée de bière » se souvient des jours heureux.
ces à l’orange et au citron sur bâ- gueusement, éternellement. est bavard quand on prend la pei- sûrement épuisés, mais lui avaitALICE DEVELEY
adeveley@lefigaro.fr tonnet, du goût des bonbons Ri- L’auteur s’en délecte. D’autant ne de l’écouter ! Et ces gymnases, ce rêve : « Rencontrer par ce qu’on
viera fourrés à la confiture, de sa plus qu’il retrouve un bon ami en avec leurs matelas de caoutchouc a écrit quelqu’un qu’on n’aurait
I SEULEMENT on fascination pour les pots de gro- remontant le temps. L’enfant qu’il empilés sur le sol, comme ils sont pas rencontré autrement. » Son
LA VIE EN RELIEF pouvait inventer quel- seille… L’auteur se souvient de était n’a pas changé. S’il a aujour- bruyants ! Il ne faut pas croire souhait s’est réalisé un jour de
De Philippe Delerm, « que chose qui conser- tout. Les phrases se dégustent, d’hui bien grandi et que ses che- que le trivial soit étranger à la 2008, ainsi qu’il le raconte en desSeuil,
ve un souvenir dans les scènes se picorent, le temps veux ont blanchi, le quotidien reste matière verbale, car « les toutes mots très touchants. 232 p., 17,50 €. S un flacon, comme un caramélise. C’est une véritable son terrain de jeu. petites choses sont moins infimes Les livres peuvent donner de la
parfum, et qui ne s’évapore, ne s’af- littérature du palais qui mijote qu’infinies ». Ce sont elles qui profondeur à l’existence de leurs
Voyage dans les motsfadisse jamais. Quand on en aurait sous nos yeux gourmands. Com- agrandissent la vie. lecteurs, mais aussi à celle de leur
envie, on pourrait déboucher le fla- me l’enfant qui faisait des bulles Donnez-lui un café, il en fait un Bien sûr, on peut être tenté de auteur. Avec le confinement, ce
con et on revivrait l’instant passé. » avec son chewing-gum, les sou- poème. Une capsule de bière ? Il s’interroger sur l’intérêt de cer- grand amoureux s’est interrogé
Ce vœu de la narratrice de Rebecca, venirs gonflent à mesure de no- compose une ode à l’enfance. taines historiettes, mais c’est sur son écriture. « Je ne suis pas
de Daphné du Maurier, Philippe tre lecture. « Vivre par les toutes petites cho- moins pour elles que pour les fait pour regarder la mort en face.
Delerm l’a exaucé. Son dernier li- D’où le titre de cet ouvrage, ses », explique-t-il, voilà son phrases qui les habitent qu’il faut Simplement pour l’apprivoiser.
vre s’ouvre comme la plus magique La Vie en relief. Chez Delerm, le credo. Parler du vent, écrire sur les lire. Aujourd’hui, dire que De- Écrire. » C’est ainsi que sont nés
des fioles à chaque page sur les sa- temps se fait sensation. Un frisson, le rien, être partout, rester nulle lerm est un écrivain est un truis- sur la brèche la phrase de sa vie et
veurs et les sensations des jours vé- une odeur, une voix, et le voilà de part. Delerm voyage dans les me. Pourtant, l’auteur explique ce roman de tout un temps. Qu’en
cus et disparus. nouveau petit garçon, adolescent mots. Il gravite entre les lignes et avoir attendu dix ans avant de se retient-on ? La Vie en relief est le
De ses premiers rêves de gla- ou étudiant, à revivre le passé fou- remplit les blancs. Ce que l’hiver faire publier. D’autres se seraient journal d’un homme heureux. ■
Le dernier chagrin de Rhett Butler
VINCENT DULUC La passion magnifique et tragique de deux stars au firmament de l’âge d’or de Hollywood.
Carole LombardBRUNO CORTY tant mal finir. La guerre, Gable ne
et Clark Gable dans veut pas en entendre parler.
LomÉTAIT l’époque où Un mauvais garcon (1932), bard veut y participer. Après avoir
de Wesley Ruggles.le cinéma faisait joué dans le très antinazi To Be or
EVERETT/ŠEVERETT/encore rêver. Où Not to Be de Lubitsch, elle se rend
BRIDGEMAN IMAGESle mot « star » dans l’Indiana pour lever desC’avait encore un fonds. Son charme opère. Les
dolsens. Vincent Duluc, 58 ans, plume lars rentrent et elle aussi veut
rende L’Équipe, est à l’aise avec le trer. Car le King tourne avec Lana
passé. Il l’a prouvé ces dernières Turner, qui lui tourne autour. Le
années en publiant des récits sur train mettant trois jours pour
rende grands personnages ou des mo- trer en Californie, Carole décide,
ments intenses du football d’hier contre l’avis de sa mère, qui
l’ac(George Best, les Verts…). Ce n’est compagne, de prendre l’avion.
donc pas étonnant de le voir faire Décision fatale.
son cinéma aujourd’hui. Et quitte à
Le vieux beau a encore changer de registre, il montre de
de la ressourcel’ambition en évoquant le destin,
non pas d’une star, mais de deux ! La disparition brutale de l’actriceCAROLE & CLARK
Clark Gable, Carole Lombard : est une première mort pour Gable.De Vincent Duluc,
un couple mythique tel que la Cité Duluc l’accompagne dans son hi-Stock,
des Anges savait en fabriquer. 237 p., 18,50 €. ver. Le voici finalement mitrailleur
Après New York-Miami de Capra, dans l’armée de l’air. Décoré.
GriLes Révoltés du Bounty et Autant en sonnant. Alcoolisé. Empâté. Moins
emporte le vent, Gable méritait son en cote auprès des studios. Mais,
surnom de « King of Hollywood ». grâce à Mogambo, de John Ford, il
Une réussite incroyable pour le retrouve le succès, tient dans ses
gamin de « Plouc City » aux bras Ava Gardner et séduit une
fuoreilles décollées et aux dents ture princesse, Grace Kelly. Le
pourries qui tiendra dans ses bras vieux beau a encore de la
ressourvigoureux toutes les actrices, les immense, au caractère impétueux Entre Carole et Clark, la spécialiste changés toutes les 24 heures Elle ce, même si le cœur n’y est plus.
vedettes comme les starlettes. On et au verbe qui claque. Une femme des comédies et le séducteur im- apprécie moins ses regards sur les Un quatrième mariage désastreux,
n’ira pas jusqu’à dire qu’il les lui à l’aise avec son corps, qu’elle pénitent, les choses collent à mer- stagiaires et les autres actrices. Le puis un cinquième. Viennent
fallait toutes, mais l’homme aimait exhibait volontiers. Avant le King, veille. Après des années à camou- romancier raconte leur vie comme Les Désaxés, Marilyn au bout du
séduire. Et se marier. Carole Lom- Carole Lombard épousera un fler leur idylle, ils finissent par s’il l’avait partagée. Duluc détec- rouleau, Monty Clift, l’ombre de
mebard sera M Gable numéro 3. comédien, William Powell, fou convoler en 1939. Ils trouvent un tive a ses dossiers très à jour. Im- lui-même. Il est temps de quitter
Si son nom, aujourd’hui, ne par- amoureux de Jean Harlowe, qui petit nid pour leur amour, un parable. la scène pour rejoindre Carole au
le sans doute qu’à ceux qui fré- mourra à 26 ans. On meurt beau- ranch à Encino, propriété de Raoul Avec un sens de la formule cer- cimetière de Forest Lawn à
Glenquentaient les ciné-clubs quand ils coup dans ces pages. Russ Colum- Walsh. Madame se moque que tain, un amour de la phrase bien dale. Le rideau est tombé : Rhett
étaient encore ouverts, il faut rap- bo, baryton italien et amant de Ca- monsieur prenne cinq douches par tournée, il prend plaisir à nous Butler n’aura finalement jamais eu
peler qu’elle fut pourtant une star role, sera assassiné au même âge. jour et exige que ses draps soient conter cette love story qui va pour- qu’un seul amour. ■
Retour à Bécon-les-Bruyères
DOMINIQUE FABRE Les retrouvailles entre deux amis dans une ville de banlieue qui fut le décor de leur enfance.
remment non, pourtant. Il y a bien comme moi, J’attends l’extinction cisive. Il faut des codes pour ren-CHRISTIAN AUTHIER
eu cette crise cardiaque qui l’a ter- des feux – disent déjà beaucoup de trer dans les immeubles, des mots
ES TRAINS que l’on prend rassé quelques mois et qui le son ton et de son univers. Chez ce et des expressions ont disparu, les
depuis la gare Saint-La- contraint à boire et à fumer avec romancier, nouvelliste et poète, gens n’ont plus le temps de lire
sizare pour se rendre à Bé- prudence, mais il a rencontré Hélè- nous abordons des destinées ordi- non des rapports, des magazinesAUJOURD’HUI
De Dominique Fabre, con-les-Bruyères, Asniè- ne, énergique et aimante femme naires dont il saisit avec délicatesse ou des modes d’emploi.
Fayard, Lres ou Courbevoie ont d’affaires. Auparavant, il a confor- les reliefs, les blessures, les secrets. Ailleurs, des cartons renferment
272 p., 19 €. gardé quelque chose des trains tablement gagné sa vie. Il est à de vieilles photos, témoins d’un
Sociologue sans théoried’avant malgré les écrans et la pro- l’abri, comme l’on dit. Cela n’em- bonheur que l’on croyait
immorpreté, songe le narrateur d’Aujour- pêche pas Fabrice d’être de ces Aucun de ses personnages n’aurait tel. Il y a du Henri Calet chez
Dod’hui. Sans doute une mémoire in- hommes auxquels il manque quel- l’orgueil de penser que sa vie est un minique Fabre, une humanité qui
visible, des traces. La poésie des que chose même s’ils ne savent pas roman, le talent de Fabre consiste ne s’épanche pas, une mélancolie
gares est restée intacte avec ses pro- exactement quoi. Alors, il ne sort notamment à démentir cette pré- retenant ses larmes. Le pays de
messes de retrouvailles et de nou- plus guère de son appartement. Les vention. Manière de Modiano ban- l’enfance s’est éloigné, les témoins
veaux départs. Ce quinquagénaire retrouvailles entre les deux hom- lieusard, il interroge les lieux dans ont presque tous disparu, des
sourevient donc à Bécon, la banlieue de mes semblent décevantes. Ont-ils le sillage de son narrateur, cherche venirs ne seront plus partagés. Que
son enfance et de son adolescence, vraiment été amis autrefois ? Les des indices, plonge dans le passé et faire face au sentiment d’être en
pour retrouver Fabrice qu’il n’a pas conversations interrompues peu- se rend compte que plusieurs retard dans sa propre existence ?
vu depuis trente ans. Un ami com- vent-elles être reprises ? Qu’atten- temps peuvent coexister dans une Entre l’enlisement de la
tranquillimun lui a donné de ses nouvelles. dent-ils l’un de l’autre ? vie. Sociologue sans théorie, il té et les dernières secousses du
Fabrice est persuadé d’avoir « raté Les titres des livres de Dominique pointe des détails indiquant une cœur, il faudra choisir. Et espérer, Dominique Fabre interroge les lieux
dans le sillage de son narrateur. sa vie ». C’est son leitmotiv. Appa- Fabre – Mon quartier, Les Types mutation aussi souterraine que dé- encore une fois. ■
JULIEN FALSIMAGNE/LEEXTRA VIA LEEMAGE
Ajeudi 4 février 2021 LE FIGARO
6
Les lauréats du festival de la BD d’AngoulêmeON EN
Le Festival d’Angoulême, qui aurait d’un fait divers qui a défrayé la ment le passé de son paternel sau- de Maurane Mazars, Le Lombard ; parle
dû se tenir le week-end dernier, a chronique dans l’entre-deux- vé du désespoir par un assassin Peau d’homme, de Hubert et
Zanété reporté à des jours meilleurs, guerres à Chicago. Pétri de réfé- érudit qui lui a fait lire Dante. Le zim, Glénat ; Anaïs Nin, de Léonie
en principe du 24 au 27 juin. Les ju- rences littéraires et d’allégories, reste du palmarès fait la part belle à Bischoff, Casterman). Dans un LE GRAND JURY DU FESTIVAL
rys ont tout de même décerné leur L’Accident de chasse, de Carlson et des BD qui abordent des sujets autre style, classique et plein de D’ANGOULÊME A DÉCERNÉ LE FAUVE
D’OR 2021 À UN ROMAN GRAPHIQUE palmarès. Le Fauve d’or du meilleur Blair (Sonatine), est l’histoire d’un dans l’air du temps, notamment charme, citons Paul à la maison, de
AMÉRICAIN, « L’ACCIDENT HISTOIRE album a été attribué à un ambitieux fils tout dévoué à son père poète celui du genre (Dragman, de Ste- Michel Rabagliati, lauréat du prix de
DE CHASSE» (SONATINE).
roman graphique américain inspiré et aveugle qui découvre tardive- ven Appleby, Denoël Graphic ; Tanz, la série. ASTRID DE LARMINATLittéraire
Les nouveaux iconoclastes
ESSAI Au nom de l’« idéologie décoloniale », les statues de Colbert, Joséphine, Gallieni ont été vandalisées.
Mais aussi celles de Schoelcher et Lincoln qui ont lutté contre l’esclavage. Que signifie ces actes ?
JACQUES DE SAINT VICTOR
LES STATUES
OLBERT, JoséphineDE LA DISCORDE
de Beauharnais, Napo-De Jacqueline
léon, Gallieni ou VictorLalouette,
Schoelcher. Ces figuresPassés composés,
238 p., 17 €. C si disparates ont toutes
un point commun. Leurs statues ont
été, depuis 2020, l’objet d’attaques
iconoclastes violentes. Le 20 juin
2020, un militant a inscrit sur la
statue de Colbert devant l’Assemblée
nationale : « négrophobie d’État »,
ajoutant : « Colbert est un criminel
contre l’humanité ». Ces dégradations
ne se limitent pas à la France
métropolitaine et l’outre-mer, où les
actions furent plus brutales. Elles
touchent aussi bien les États-Unis, où
même la statue de Lincoln a été
vandalisée, que l’Angleterre, les pays du
nord de l’Europe, l’Afrique ou le
Pacifique. Et les mouvements qui sont à
l’origine de ces dégradations se
réclament tous d’une récente «
idéologie décoloniale ».
Une statue de Napoléon a été vandalisée à La Roche-sur-Yon, dans la nuit de 25 au 26 juin 2020. PHILIPPE REY-GOREZ/RADIO FRANCE/MAXPPPL’historienne Jacqueline Lalouette,
spécialiste des questions laïques,
revient dans son essai sur ces péripéties destructions en affirmant que « les blée, c’est en raison de son rôle es- Pourquoi déboulonner Schoelcher ? « Louis 9, dit Saint-Louis, Louis 14,
des « statues de la discorde ». S’atta- barbares et les esclaves détestent les sentiel dans la construction de l’État, Certains militants reprocheraient à Léopold 2, Charles de Gaulle doivent
quer à des statues n’est pas récent. La sciences et détruisent les monuments nullement parce qu’il a contribué à la l’abolitionniste d’être un riche rejoindre le plus rapidement les
pouFrance avait déjà connu dans son his- des arts, les hommes libres les aiment et rédaction du « code noir », qui fut bourgeois qui effacerait par son nom belles de l’histoire pour une
refondatoire des épisodes de « vandalisme » les conservent ». par ailleurs adopté en 1685 alors que la lutte des esclaves et constituerait tion saine du monde. »
notamment révolutionnaire. Un dé- Aujourd’hui, les nouveaux icono- Colbert est mort en 1683. L’histo- au fond une « mystification », pré- Détruire des statues
permettra-tcret du 14 août 1792, peu après la chu- clastes s’attaquent à une dizaine de rienne ajoute qu’« aucun marchand tend une indépendantiste. Il en va il de refonder « sainement » le monde
te de la monarchie, ordonnait la des- statues - l’auteur en cite seize – qui, à négrier n’a été statufié en France ». de même pour Lincoln qui abolit ou de mieux « respirer », comme le
truction des statues des rois, affirmant de rares exceptions, représentent des l’esclavage en 1863 mais dont la sta- dit une historienne de la cause
« Abus de la mémoire »que les « principes sacrés de la liberté et personnages qui ont pu avoir des tue fut vandalisée parce qu’il aurait « décoloniale » ? N’y a-t-il pas, au
de l’égalité » ne permettaient pas de liens avec l’esclavage, crime contre Quel est alors l’enjeu de ce vanda- signé un décret ordonnant l’exécu- contraire, comme le suggère
Jacque« laisser plus longtemps sous les yeux l’humanité. Mais ceux qui les ont dé- lisme ? La question se complique car tion de 38 Indiens. On mesure, à line Lalouette, un danger psychique
du peuple français les monuments éle- gradées ont souvent fait preuve ces attaques touchent aussi des ac- l’aune de ces exemples extrêmes, ce d’entretenir, par des « abus de la
mévés à l’orgueil, aux préjugés et à la ty- d’ignorance ou d’anachronisme. teurs blancs qui ont pourtant été à la que révèle ce mouvement : le rêve moire » (Todorov), un sentiment
rannie ». Toutefois, assez vite, la Jacqueline Lalouette est formelle : pointe du combat abolitionniste. d’un monde parfait sur fond d’igno- exacerbé de victimisation
entreteConvention fit marche arrière et aucun monument n’a été érigé en Ainsi, deux statues de Victor rance et de fantasme d’un « privilè- nant une rancœur sans fin ? C’est une
l’abbé Grégoire, une des grandes figu- France « à la gloire de l’esclavage et de Schoelcher, à l’origine de l’abolition ge blanc » contemporain. Un tweet question centrale de nos sociétés
res de la Révolution – panthéonisé par la colonisation ». Prenons Colbert. S’il de l’esclavage en 1848, ont été abat- de la Ligue de défense noire africai- contemporaines et qui va bien
auFrançois Mitterrand -, dénonça ces dispose d’une statue devant l’Assem- tues en mai 2020 à Fort de France. ne (LDNA) en est l’illustration : delà de ces statues de la discorde. ■
Brejnev : l’ennui rassurant
BIOGRAPHIE Enquête sur l’artisan de la détente avec l’Ouest.
étaient moins vides, les queues pour PAUL FRANÇOIS PAOLI
y accéder moins longues et les
BREJNEV, 964-1982 : dix-huit ans du- prisons à ciel ouvert du goulag moins
L’ANTIHÉROS rant, et ce jusqu’à sa mort pleines. Ce n’est donc pas pour rien
D’Andreï Kozovoï,
d’une crise cardiaque surve- que ce bureaucrate sans génie mais Perrin.
nue en plein sommeil à l’âge travailleur bénéficia d’une sorte de 462 p., 24 €. 1de 76 ans, Leonid Brejnev a retour en grâce dans la mémoire
dirigé l’URSS et inspiré la politique russe des années 1990.
de détente avec l’Ouest, comme l’on
Rolls-Royce disait à l’époque. Pour les
Occidenet stripteaseusestaux, Brejnev était l’incarnation de
la grisaille soviétique et d’un ennui Au-delà de ces aléas mémoriels,
pataphysique digne des Âmes mortes Andreï Kozovoï fouille la biographie
de Gogol. On se souvient d’un hom- de cet ingénieur métallurgiste que le
me au visage massif et lourd qui marxisme intéressait peu mais qui
avait parfois l’air de somnoler et avait vu dans le système
bureaucradont le buste était chargé de mé- tique stalinien un viatique pour son
dailles. Pourtant vu de l’autre côté ascension personnelle après les
du rideau de fer, Brejnev rassurait grandes purges de 1937. Il revient
par une bonhomie pataude qui tran- sur les relations de Brejnev avec
Richait avec la folie paranoïaque et chard Nixon ou avec Pompidou et
sanguinaire de Staline ou avec l’his- Giscard ou encore avec Marchais qui
trionisme alcoolisé et incontrôlable approuva l’invasion soviétique en
d’un Nikita Khrouchtchev, auquel il Afghanistan en 1979. Brejnev La France
succéda et qui, ukrainien comme croyait-il en la pérennité d’une eaime le 9 art lui, fut d’ailleurs son mentor. URSS minée par la corruption et
Leonid Brejnev, « Lénia » pour ses l’effondrement économique à la fin
Une année de la
proches, n’est pas qualifié pour rien des années 1970 ? Sûrement. Ce pas-bande dessinée
partout en France d’antihéros par Andreï Kozovoï, qui sionné de théâtre qui aimait les
etàl’international
à partir de documents inédits et des Rolls-Royce, adorait la chasse et les
janvier carnets personnels du dirigeant re- armes à feu et pouvait regarder d’un
2020 trace son ascension à la tête de œil indulgent et coquin des
strip— l’URSS au lendemain de la « grande teaseuses faire leur numéro quand il
juin guerre patriotique », où il s’illustra pérégrinait hors des frontières de
2021 comme commissaire politique. Sous l’URSS n’avait sans doute pas assez
la poigne de celui que Mao et le Parti d’imagination pour entrevoir que le
communiste chinois considéraient système dont il était le gardien vigi-Avec la participation et le soutien de
comme un « révisionniste » pour lant avec son camarade Erich
Hoavoir répudié l’héritage bolchevik, necker s’effondrerait brusquement Partenaires médias
le bien-être et la consommation un jour de novembre 1989. Leonid
accélérateurd’idées
.fr n’étaient plus des valeurs « bour- Brejnev est mort dans son sommeil
geoises ». Dans les années 1970 le ni- juste avant que l’URSS n’implose
veau de vie du Soviétique moyen tandis que le fantôme de Staline
reaugmenta sensiblement, nous rap- vient hanter les Russes nostalgiques
pelle Andreï Kozovoï. Les magasins de la puissance d’antan. ■
A
©C© CNLNL //I Illustrationation :J: Joseph Foseph Faalzlzon on/ /DDe essign ign:I: IcebercebergLE FIGARO jeudi 4 février 2021
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINEMichel Le Bris est
Retrouvez sur internet un vieux train bourré la chronique
« Langue française »de livres qui ramasse 602le plus de gens possibles SUR C’est le nombreWWW.LEFIGARO.FR/sur son chemin... » LANGUE-FRANCAISE de pages du nouveau polar de Marin Ledun,
DANY LAFERRIÈRE, RENDANT HOMMAGE Leur âme au diable, qui paraîtra le 4 mars EN VUE@
À MICHEL LE BRIS DANS « L’OBS » dans la collection « Série noire » (Gallimard). Littéraire
ET AUSSISur un air de John Lee Hooker
Vive la paresse !
Pourquoi travaille-t-on ?
eAlors qu’au XIX siècle certains ATTICA
Roman noir d’aujourd’hui se battent encore pour faire
Bluebird, Bluebird du travail un droit, Paul Lafargue, LOCKE
est construit penseur socialiste, dénonce
sur des fractures raciales cette étrange folie qui fait aimer Dans le Sud
jamais cicatrisées. aux classes ouvrières le fruit
de leur douleur et de leur misère. raciste de
Les hommes travaillent 16 heures
par jour - plus que les forçats l’Amérique rurale,
des bagnes -, les femmes n’ont
plus de lait et les enfants dès un policier texan
6 ans doivent aller au tripalium,
mais il faudrait imposer enquête
ce qui est la cause de « toute
dégénérescence intellectuelle, de sur deux
toute déformation organique »,
s’insurge l’écrivain. Sont-ils donc meurtres.
hypocrites, les fils des héros de la
Terreur, les ouvriers de 1848 et le
« charlatanesque romantique » ISABELLE SPAAK
Victor Hugo… ? Lafargue attaque
EXAS, 2016. Comté de tous les dévots et fidèles du dieu
Shelby. Deux corps sont Progrès qui « ont sacro-sanctifié
retrouvés en une semai- le travail » et ont laissé faire
ne dans l’eau spongieuse cette concurrence « absurde Td’un bayou à Lark, et meurtrière » de l’ouvrier avec
bourgade de 178 habitants où il ne la machine. Le surtravail, note
se passe jamais rien. On repêche pourtant Gigi Bergamin en
d’abord la dépouille massacrée postface, est responsable
d’un jeune homme noir, trois jours de « la crise et de ses séquelles
plus tard celui d’une femme blan- (qui sont) devenues
che. En général, dans le Sud rural une manifestation structurelle
des États-Unis, remarque d’em- constante de nos systèmes
blée Darren Mathews, l’un des productifs ». Que faire ? Revenir
rares - si ce n’est le seul - rangers à l’oisiveté antique, répond
noirs des forces opérationnelles Lafargue. Xénophon ne disait-il
texanes, c’est l’inverse. D’abord, pas que « le travail emporte tout
on retrouve une femme blanche D’un côté, le Geneva Sweet’s extrêmes situés à quelques mètres de télévision, l’auteur de Marée le temps et avec lui on n’a nul
abusée, puis un Noir. Qu’ils soient Sweet, du nom de sa propriétaire, d’écart se joue la fracture d’un noire (Prix Edgar-Poe 2009) nous loisir pour la République et BLUEBIRD,
coupables ou innocents, les natio- Geneva Sweet, personnalité du pays tout entier. happe d’emblée. Rythme, intrigue, les amis » ? Malgré une écriture BLUEBIRD
nalistes de la Fraternité aryenne du coin et, veuve d’un guitariste de ambiances, personnages, son écri- parfois datée, Lafargue a bon un D’Attica Locke,
Texas (FAT), organisation crimi- traduit de l’anglais blues. Un antre chaleureux où ture formidablement maîtrisée fait message. Écoutons-le : la Paresse
Entre ces deux (États-Unis) nelle émanant du Ku Klux Klan Silent Night de Mahalia Jackson apparaître d’autant plus précisé- est la « mère des arts et des
par Anne Rabinovitch, exigeant de ses membres d’avoir tourne en boucle sur le juke-box au ment les zones d’ombre et les flous nobles vertus ». ALICE DEVELEYextrêmes situés à
Liana Levi, tué pour être adoubés, auront ren- même titre que la musique de avec lesquels se débat le flic Darren quelques mètres d’écart 336 p., 20 €.du justice eux-mêmes. Freddie King et Clarence « Gate- Mathews.se joue la fracture Mais reprenons. Cadavre numéro mouth » Brown. Un lieu où l’on se Que s’est-il passé à Lark ? Quels
un : Michael Wright, jeune avocat sent bien, où les habitués sirotent d’un pays tout entier sont les secrets des deux
communoir de Chicago, 35 ans, texan de leur café, ou se font couper les che- nautés ? Qui protège qui ?
Enfonsouche, arrivé la veille de sa mort à veux sur un vieux fauteuil de bar- Roman noir d’aujourd’hui, Blue- cés jusqu’au cou dans
l’atmosphèLark. bier dans les fumets délicieux de la bird, Bluebird est construit sur ces re poisseuse du Deep South, nous
Cadavre numéro deux : Missy cuisine du Sud généreusement ser- fractures raciales jamais cicatrisées. collons aux basques de l’enquêteur
Dale, blanche, 20 ans, maman d’un vie par Geneva. Âgée de 47 ans, originaire du Texas, à mesure que la vérité se dessine.
garçonnet de 10 mois et serveuse Autre ambiance au Jeff’s Juice Attica Locke connaît son sujet sur le Nous sommes avec lui dans son
au Jeff’s Juice House. Car, dans ce House, propriété de Wally Jeffer- bout des doigts. Bercée par le dou- pick-up, dormons mal, doutons
bout du monde au milieu de nulle son, qui possède la plus grande ble mandat d’Obama, sa génération et, comme lui, descendons trop de
part, traversé par la Route 59, deux partie des terres à la ronde. Son se croyait à l’abri. Son roman nous Wild Turkey en écoutant les paro- LE DROIT À LA PARESSE
cafés face à face rythment l’exis- bar est un tripot alcoolisé qui sert décile, et nous saute à la figure. Ro- les entêtantes de Bluebird chanté De Paul Lafargue,
tence de la population. de repère aux FAT. Entre ces deux mancière, scénariste et productrice par John Lee Hooker. ■ 1 001 nuits, 80 p., 3 €.
Vivre sous la dictature
NICOLAS BARRAL L’histoire d’un jeune médecin portugais
dans les dernières années du régime de Salazar. Très beau.
cette BD s’est posé la question il y a
trente ans après avoir lu Pereira SUR UN AIR
prétend d’Antonio Tabucchi, l’his- DE FADO
De Nicolas Barral, toire d’un homme un peu lâche
Dargaud, sous le régime de Salazar, et la
160 p., 22,50 €.réponse ne lui a pas paru aller de
soi. Sur un air de fado, le premier
LISBONNE, 1968. Le héros, Fer- album dont Nicolas Barral, 54 ans,
nando, est un jeune médecin sé- dessinateur bien connu, a conçu
duisant, pince-sans-rire, sympa- seul le scénario, est le fruit
longthique, amant de l’épouse d’un temps mûri de ces réflexions. Il les
officier qui combat en Angola. Il incarne dans les années 1950 et
consulte à son cabinet mais se rend 1960 au Portugal, le pays de sa
aussi régulièrement au siège de la femme, dans un récit émouvant,
police politique parce que le com- nuancé et d’un beau classicisme.
mandant est l’un de ses patients. À la suite du héros, l’auteur nous
Comment cet homme qui a bon introduit dans la vie quotidienne
cœur, et dont une anecdote nous sous la dictature. Témoin de la
farindique dès le début qu’il n’a pas ce vengeresse qu’un jeune garçon
À Lisbonne dans les années 1950 et 1960, certains combattent pour la liberté, d’autres... BARRAL/DARGAUDune sympathie excessive pour les fait à un officier de police,
Fernanpoliciers, peut-il accepter de soi- do rencontre la famille de l’enfant
gner leur chef en fermant les yeux et fait la connaissance de sa grande aussi qu’il a un frère aîné qui le qui traverse le Tage, la vue sur la certains entrent-ils en résistance ?
sur les méthodes que celui-ci utili- sœur : étudiante en lettres, le re- protégeait du temps où il était un mer étincelante. Un cadre dont Leur idéal ressemble-t-il à une foi
se pour soutirer des informations gard sombre et décidé, elle lui rap- garçon craintif, lors des camps de Barral restitue admirablement la religieuse ? Quel est le rôle des
fiaux opposants ? pelle quelqu’un… jeunesse du régime où leurs pa- grande douceur et la beauté mé- délités familiales ou des passions,
Nous sommes prompts à juger Ses souvenirs remontent et rents bourgeois les envoyaient. Le lancolique. l’amour, la rivalité, dans
l’engagedes crimes du passé ou à nous in- rythmeront la narration comme portrait de Fernando s’affine et ment politique ?
L’humour et l’amourdigner de la lâcheté de ceux qui des vagues qui vont et viennent. s’enrichit lentement, ménageant L’humour, dont le héros ne se
n’ont pas su s’opposer à des régi- Dans des planches couleur sépia, un mystère. Lorsque Fernando rencontre des départit jamais, et l’amour auquel
mes que le recul historique nous a on découvre Fernando dix ans plus Au fil de ses déambulations, opposants à la dictature, l’auteur il aspire confèrent à ces
questionappris à considérer comme ini- tôt, lorsque, étudiant gouailleur, il c’est aussi un portrait de Lisbonne s’interroge. Pourquoi le peuple ne nements graves une patine tendre,
ques. Mais serions-nous prêts a un coup de foudre pour une jeu- qui se dessine, ses façades ocre se rebelle-t-il pas ? Est-ce parce loin des débats manichéens et
nous-mêmes à risquer notre vie ou ne militante communiste. Par sous la lumière chaude du soleil, que au fond la liberté qu’offre un comminatoires dont notre époque
même notre tranquillité pour amour pour elle, il prend part à ses son tramway jaune qui tourne régime démocratique est une res- est coutumière. Une réussite. ■
combattre l’injustice ? L’auteur de activités clandestines. On apprend dans les ruelles escarpées, le ferry ponsabilité écrasante ? Pourquoi ASTRID DE LARMINAT
La BD
de la semaine
JULIEN FAURE/LEEXTRA VIA LEEMAGE
JOHNNY MILANO/REUTERS
Ajeudi 4 février 2021 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Michel Le Bris, l’étonnant voyageur
de la
Hommage teaubriand et les restes de fou- Grand Large et dans les cafés du Montana. Harry Crews faisaitsemaine Sitôt l’annonce de la mort de Mi- gueux corsaires. derrière les remparts pour venir peur aux enfants. Richard Ford
chel Le Bris, des souvenirs sont Fou de littérature, et pas que les voir et les écouter. Sur le ressemblait à un acteur de
Holremontés du passé et de ce joli de Stevenson, Le Bris a réussi le quai, Alvaro Mutis échangeait lywood. Jean-Claude Izzo et ses
mois de mai 1990 où fut lancé tour de force de faire venir de avec Hugo Pratt, Michel Déon calanques, Yves Berger et ses
LE ROMANCIER, ESSAYISTE,
par le Breton barbu le festival tous les coins de la planète des avec Francisco Coloane. Jim Indiens… Michel Le Bris a mis duINVENTEUR EN 1990 DU FESTIVAL EN MARGE Étonnants voyageurs, à Saint- écrivains. Chaque année, la Bre- Harrison dansait avec de jolies rêve dans la vie de milliers deÉTONNANTS VOYAGEURS,
EST MORT SAMEDI À 76 ANS. Malo, ville où reposent Cha- tagne se pressait au Palais du femmes. James Crumley parlait gens. BRUNO CORTYLittéraire
Requiem pour des avant-gardes
furieuse « querelle de l’art contem-SÉBASTIEN LAPAQUE
slapaque@lefigaro.fr Le Balloon Dog magenta, porain ». Celle-ci a fait couler beau-DOCUMENT
de Jeff Koons, exposé coup d’encre et suscité quelques
lidans le salon d’Hercule LIRE tour à tour L’Em- vres mémorables, le plus souvent desDeux livres
pire du non-sens de Jac- détracteurs de la musique sans mélo- du château de Versailles,
en 2008.ques Ellul et L’Autre Art die, des romans sans personnages, permettent
BEAUVIR-ANA/ONLY FRANCE VIA AFPcontemporain de Benja- des tableaux sans sujet et des films Àmin Olivennes, il est sans images qui continuent jusqu’à d’échapper aux
frappant de songer que ce dernier nos jours de réjouir les Vadius et les
n’était pas né, en 1980, lorsque le so- Trissotin des bureaucraties ministé-sortilèges de l’art
ciologue, historien du droit et pen- rielles et des fonds d’art régionaux
seur de la technique bordelais a dé- contemporains taillés en pièces par contemporain
taillé la « situation » — comme aurait Marc Fumaroli dans L’État culturel. Il
dit Charles Péguy — faite aux plasti- y a eu le successeur d’Eugène Ionescoet à la tyrannie
ciens, aux écrivains et aux musiciens à l’Académie française pour donner
dans le monde moderne. Normalien joyeusement l’assaut des citadelles des discours
et agrégé de philosophie, ensei- du mauvais goût. Mais également
gnant-chercheur au département de Jean-Philippe Domecq, l’auteur interprétatifs
français de l’université Columbia à d’Artistes sans art ? en 1994, Benoît
New York, Benjamin Olivennes est Duteurtre, qui a déclenché une vive qu’il suscite.
né en 1990. Une année marquée en polémique en 1995 avec la
publicaFrance par le déclenchement d’une tion de Requiem pour une
avant-garde, Jean Baudrillard dont la tribune truens à la pars destruens de son
esintitulée « Le Complot de l’art » pu- sai en célébrant quelques grands
faibliée dans Libération en 1996 a ré- seurs d’images et de visages tels que
sonné comme un coup de pistolet au Francis Bacon, Lucian Freud et
Balmilieu d’un concert. thus, Benjamin Olivennes mesure le
poids de l’absurde dans l’histoire
Un programme epolitique du XX siècle et ses
conséde reconquête quences sur l’inspiration artistique.
Sans oublier Jean Clair, l’auteur de À travers ses admirations sans
Considération sur l’état des Beaux- nombre, il pressent cependant que
Arts (1983) et Autoportrait au visage le « maintien coûte que coûte de la
fiabsent (2008), que Benjamin Oli- guration » ne révèle pas l’ignorance
vennes salue comme un grand aîné. d’Auschwitz mais « le refus de la
Le jeune universitaire peut louer le déshumanisation, le refus d’un monde
ciel de vivre à New York. Vu abstrait et unidimensionnel, livré à la
d’Amérique, ceux qu’émerveillent technique, la tentative presque sans
la présentation d’un Balloon Dog espoir de rendre le monde habitable
magenta de Jeff Koons dans le salon pour l’homme ». Il songe peut-être à
d’Hercule du château de Versailles Simone Weil, à « une certaine
nourou l’installation d’un néon bleu de riture nécessaire à la vie de l’âme »
Claude Lévêque baptisé Castorama dont parle la philosophe dans
L’Enannonçant « mon cul / ma vie / mes racinement, quand il définit la
narcouilles » font figure de jobards. Et la ration, la mélodie, la figuration, la
France apparaît comme « l’un des versification, « et avec elles
l’admipays où l’art contemporain a fait le ration, et peut-être surtout la
beauplus de victimes ». té », comme des « besoins de l’âme
D’une réjouissante li- humaine ».
berté de ton, précis dans Ces besoins sont
souL’EMPIRE DUses démonstrations, ju- vent impossibles à
comNON-SENS, L’ARTdicieux dans ses intui- bler pour qui vit sous le
ET LA SOCIÉTÉ tions, éloquent dans triple régime de la
techTECHNICIENNE
l’expression de son goût, nique, du collectif et deDe Jacques Ellul,
Benjamin Olivennes dé- l’abstrait. C’est un para-préface de Mikaël
fie le cloisonnement des doxe qu’éclairent unFaujour, L’Échappée,
disciplines en détaillant grand nombre de pro-294 p., 20 €.
le massacre de la sensi- ductions de l’art
bilité provoqué dans le contemporain, en
littédomaine littéraire où « le rature, en peinture, en
Nouveau Roman a long- musique : notre monde
temps eu à l’université de perfection
technoloune importance qu’il gique est un monde
n’avait pas réellement atrocement désincarné.
chez les lecteurs, qui À ce propos, Jacques
Elaimaient Simenon ou Ro- lul observe que l’art
main Gary. De même en plongé dans le chaosVirtuose, implacable, picaresque.
poésie, où il était courant « est en même temps
rigiJean-René Jean-René VaVan n der der Plaetsen,Plaetsen, L Le e Figaro Figaro Magazine dans les milieux d’avant- de, structuré, glacé
comgarde de mépriser le clas- me il ne le fut jamais ».
sicisme d’un Péguy, de Résister à la
dissolul’Aragon de la Résistance tion du monde visible,
ou la légèreté de Toulet ». défendre un art attaché àL’AUTRE ART
Fort de sa conviction, CONTEMPORAIN, faire l’étude de la réalité,
VRAIS ARTISTES l’essayiste sait d’où il revenir aux données
viET FAUSSES parle et ne craint pas sibles de l’existence, se
VALEURSd’être rejeté dans l’enfer libérer de la tyrannie des
De Benjamin de la réaction après discours interprétatifs
Olivennes,avoir été rhabillé en uni- « construits en
argumenGrasset, 164 p., 16 €.forme de Waffen SS dans tations défensives
étanun éditorial d’Art Press ches » (Jean-Philippe
— on se souvient que Domecq), réaffirmer la
Benoît Duteurtre avait primauté de l’humain
été comparé dans Le sur la technique, défier
Monde à l’historien révi- l’horreur de la mort
insionniste Robert Fauris- dustrielle en affirmant,
son pour s’être moqué avec le peintre Zoran
de Pierre Boulez et avoir Music, que Nous ne
somosé répéter, après mes pas les derniers et
réClaude Debussy, que « la habiliter les notions de
musique doit humblement beauté et de plaisir en
chercher à faire plaisir ». s’attardant par exemple
Dans L’Empire du à la manière dont Edgar
non-sens, Jacques Ellul Hooper a peint la nuit
s’était déjà attardé à cette révoca- américaine : en lisant tour à tour
tion du plaisir dans les productions L’Empire du non-sens de Jacques
Elde l’âge de la techno-science-in- lul et L’Autre Art contemporain de
dustrie. « L’art moderne est fait pour Benjamin Olivennes, l’aîné et le
cavous plonger dans l’horreur, le stu- det, il apparaît possible d’esquisser
pre, la folie, les déchaînements, un programme de reconquête. À
l’ignominie, la boue, le sadisme, le quoi obéit l’homme quand il peint
masochisme, tout ce que vous voulez. ou qu’il poétise ? De quel secret
Mais surtout rien de la joie, rien du veut-il avoir raison ? Quel
dévoileplaisir. Aucune montée, l’abîme. » ment poursuit-il ? Tout simplement
Attaché à accorder une pars cons- celui du monde comme beauté. ■
A
Photo auteur © Eric Fougere / Corbis via Getty Images