Figaro Littéraire du 04-06-2020

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Date de parution 04 juin 2020
Langue Français
Poids de l'ouvrage 33 Mo
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jeudi 4 juin 2020 LE FIGARO - N° 23576 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
HISTOIRE LA RENCONTRE ENTRE
UNE BIOGRAPHIE DE GUILLAUME MUSSO
SAINTE-GENEVIÈVE,
ET DANY LAFERRIÈREPREMIER MAIRE DE PARIS
PAGE 6 ENTRETIEN PAGE 8
DOSSIER
Reporter, romancier, aviateur,
scénariste, résistant,
l’auteur de « l’Armée des ombres »
a vécu
COLOSSAL
KESSEL
les grands événements
de son siècle avec une énergie
hors du commun et les a insérés
dans une œuvre puissante
couronnée aujourd’hui
par la « Pléiade ».
PAGES 2 À 4
La sirène de Central Park
HANTAL THOMAS est la plus un musée, ou l’un de ces parcs qu’elle aime renvoie à Venise où elle eut jadis une
renfréquentable des élèves de Ro- arpenter pour prendre la mesure de la ville, contre (une amitié ?) avec Hugo Pratt.
land Barthes. De lui, elle a gardé qu’elle parle de Descartes ou de l’actualité, Au fil des pages, Chantal Thomas se livre.
la sagacité, en échappant au son œil est invariablement précis, son ju- Son intérêt pour le siècle de Louis XV, soitC jargon, et surtout à l’esprit de gement, argumenté, juste. Cela suffit pour pour la peinture, l’opéra, mais sa vraie
nasystème qui entoure vite les maîtres. Peut- faire une chroniqueuse. L’horrible mode ture est ailleurs. À l’instar de sa mère, mise
être que la lecture de ses chers auteurs du des cadenas fixés sur les parapets des ponts à nu dans son roman Souvenirs de la marée
eXVIII siècle, Jean-Jacques et Diderot, l’en provoque l’étonnement de la spécialiste de basse, elle se sent sirène : elle vient de l’eau
a prémunie – et c’est heureux. et y retourne à la première occasion. Elle
Quoiqu’elle s’en soit, affectueusement li- peut bien parler du métro, ou de la
Saintbérée, elle donne souvent rendez-vous à Patrick, ou de Central Park, bien sûr, mais
LA CHRONIQUEBarthes dans son recueil Café Vivre, joli à Zurich, c’est le lac qui l’attire ; en
Argentitre inspiré du nom d’un établissement de d’Étienne tine, une cascade spectaculaire. Est-ce
asTokyo, en français dans le texte, les sez singulier ? Partout où elle passe, elle estde Montety
Japonais associant notre langue à la aimantée, pressée d’offrir à cet élément à
convivialité. qui elle doit la vie, le tribut qu’il demande.
Roland Barthes, explique Chantal Thomas, Casanova. Les attentats de Paris la ren- Chez Hockney elle célèbre les bleu marine,
n’aimait pas voyager. Le Quartier latin voient à Hemingway, et à l’inverse, New chez Lartigue les photos de nageurs.
était son royaume. Sa brillante élève n’est York aux pages vigoureuses de Céline qui Et l’on sent bien que Mauriac, qu’elle croise
pas du même bois : sa science de la littéra- jugeait cette ville verticale ; et ce va-et- souvent en confrère et en pays, à Bordeaux
ture, mais aussi sa curiosité, la conduisent à vient harmonieux ne laisse pas d’être un ou Malagar, ne pourra jamais la rejoindre, lui
Kyoto, Montréal, New York, Buenos Aires, enchantement. qui jugeait la mer « un abîme de bruit et de
mepour dispenser des cours sur M de Ram- On se méprendrait en s’imaginant que seul confusion ». C’est de là que lui vient son goût
bouillet, Sade, la Palatine. Ici, son savoir, le lointain l’attire et l’enrichit. Sur l’Arca- des voyages : de cette eau
elle ne le partage pas en une brillante cau- chon de sa jeunesse, elle a des pages sensi- qui libère les êtres, mais
serie, non plus qu’en un roman intelligem- bles, où elle avoue en avoir préservé, au aussi les reliant comme
ment ciselé. Son présent propos (regroupé milieu des vicissitudes de l’existence qui elle relie les continents. ■
en un volume) s’est adressé initialement séparent des maisons de famille,
l’essenaux lecteurs du quotidien Sud Ouest où elle tiel : l’esprit de vacances. Un esprit qu’elle
CAFÉ VIVREtint chronique durant quatre ans. C’était retrouve aussi quand elle découvre une
expour elle un genre inédit, mais elle y excel- position « Corto Maltese » dans la gare De Chantal Thomas,
Seuil, 200 p.,17 €.la. La raison en est simple. Qu’elle soit dans d’Austerlitz : l’insolite de la situation la
CI-CONTRE : SERGE HAMBOURG/OPALE/LEEMAGE. EN HAUT, À GAUCHE : F. DE NOYELLE/GODONG/LEEMAGE. EN HAUT, À DROITE : JOEL SAGET/AFP
Ajeudi 4 juin 2020 LE FIGARO
2 LE CONTEXTE Les Mains
Longtemps Kessel aura eu du mal n’a pas aidé. Enfin, dans les années
à intégrer la sphère littéraire. 1960, être écrivain et gaulliste était du miracle
Des hommes influents comme Gide mal vu : Malraux et Gary l’ont payé
et Paulhan n’étaient pas convaincus cher. Aujourd’hui, Kessel entre
ÉRIC FOTTORINO
par son talent. Le caractère dans la « Pléiade » et, comme Même si le récit se déroule
multiforme et hétérogène de son le dit Arturo Pérez-Reverte, pendant la SecondeL'ÉVÉNEMENT œuvre volumineuse qui compte « c’est un magnifique pied de nez Guerre mondiale,
romans, récits, reportages, contes au snobisme littéraire. » Les Mains du miracle peut Littéraire se lire comme un écho de ce que
l’on vient de traverser et répond
bien à la question « Comment aider
l’autre ? ». À travers l’histoire
de ce médecin qui soigne avec
les mains, Kessel montre que
le miracle est avant tout humain.
Ce livre est la quintessence de la
fraternité, des gestes qui sauvent.Arturo Pérez-Reverte :
« Kessel était capable de dîner avec le diable »
DOSSIER Le romancier espagnol,
ancien grand reporter, évoque
son glorieux aîné. Dix autres écrivains
nous donnent leur titre préféré de Kessel.
Arturo Pérez-Reverte. PROPOS RECUEILLIS PAR
MIRCO TONIOLO/AGF/SIPAÉTIENNE DE MONTETY
LE FIGARO. - Comment
connaissez-vous Joseph Kessel ?
Est-il célèbre, est-il lu
en Espagne ?
Joseph Kessel photographié Arturo PÉREZ-REVERTE. - Il y
par Jean Marquis en 1963. a une vingtaine d’années, j’ai lu
plusieurs de ses romans, que ce JEAN MARQUIS/BHVP/ROGER-VIOLLET
soit L’Armée des ombres, Belle
de jour, Le Bataillon du ciel,
La Rose de Java, mais c’est sur- moi-même, de ce que j’ai vécu en C’est une des caractéristiques de bres, remarquable par sa
concitout la publication de ses repor- Bosnie, de ce que la guerre dé- notre métier de devoir rencontrer sion et sa construction, il prendQUEL EST tages qui m’a intéressé. Même clenche d’horrible chez l’homme. tout le monde pour glaner des son envol, au mépris des critiques
ROMANS s’il a été envoyé spécial durant Mais, bien sûr, je n’apparais pas renseignements ou recueillir des académiques qui jusqu’alors
juET RÉCITS, T. 1 VOTRE la guerre civile, Kessel n’est en tant que tel dans le récit. témoignages inédits. À Sarajevo, geaient que ses romans étaient
De Joseph Kessel, guère connu en Espagne : la Je retrouve exactement cette dé- je m’étais lié avec un sniper serbe des « romans de journaliste ».
« Bibliothèque mésestime dont il a longtemps marche chez Kessel. Pourquoi qui me révulsait par sa cruauté, L’écriture d’un reportage obéit àLIVRE
de la Pléiade », souffert en France, il l’a connue n’a-t-il jamais écrit d’autobio- mais qui par ses agissements me des lois : il faut des images, des
1 968 p., 68 €., à plus forte raison en Espagne. graphie, lui qui a eu une vie si faisait comprendre cette guerre vues d’ensemble ou de détail à of-PRÉFÉRÉ jusqu’au 31 décembre. Pour la critique espagnole (par passionnante ? Sa vie est tout en- de l’intérieur. Un grand reporter frir au lecteur, sans trop se
préocexemple Rafael Conte), il n’était tière dans ses reportages et dans doit être capable de dîner avec le cuper de rhétorique ou de perfec-DE KESSEL ?
pas davantage un écrivain à part ses romans. Il suffit d’étudier la diable. À lire ses livres, Kessel tion formelle.
entière. genèse de son roman, L’Équipage. était de ceux-là. Il m’a été aussi- Cette expérience donne à l’auteur
Il y a autre chose qui est commun tôt très sympathique. une certaine efficacité narrative.➜ Enquête réalisée par En quoi vous a-t-il attiré ? à ce que j’appellerai la confrérie Il sait capter et conserver
l’attenMohammed Aïssaoui, J’ai été comme lui grand repor- des grands reporters : à l’évi- Qu’est-ce qui vous frappe tion du lecteur. Par instinct, il sait
Bruno Corty, ter et j’ai par exemple lu ses dence, Kessel a une faculté de dans son écriture ? où l’emmener et comment le
rearticles sur la guerre des Six- Astrid de Larminat voyager, de noter mais aussi de Cet homme a commencé à écrire tenir, ce que ne fera jamais aussi
Jours comme un écho à celles rencontrer des gens de toutes jeune, mais ses meilleurs romans bien un « professionnel de la lit-et Alice Develey
que j’ai couvertes quelque dix sortes. Il connaît Saint-Ex, sont ceux de la maturité - comme térature ». Ce métier-là, on le
reans plus tard. Mermoz, mais aussi des trafi- chez Conrad - quand son expé- trouve aussi dans les grands livres
Je me suis toujours demandé quants ou des mercenaires. rience humaine, nourrie de ses de Hemingway. Quand, à
l’efficapourquoi cet inlassable journa- voyages ou de la guerre, parvient cité du récit s’ajoute la grâce du
liste n’avait pas été en reportage à infuser son œuvre littéraire : à style et quand un écrivain de
en Indochine et en Algérie. partir de la Deuxième Guerre cette école connaît le succès, alors
C’est comme s’il avait évité ces mondiale, avec L’Armée des om- celui-ci est considérable.
sujets. Était-ce une question de Témoin parmi
génération ? L’idée que, pour
lui, la guerre, c’était 14-18 et les hommes
39-45, des conflits où l’ennemi,
ROMANS allemand, puis nazi, était clai- PHILIPPE LABRO
ET RÉCITS, T. 2 Le Lionrement identifié ? Évidemment, Il y a le romancier,
De Joseph Kessel, en Indochine, en Algérie, la si- d’accord, mais il y a aussi
« Bibliothèque tuation était plus compliquée. Il le grand reporter. Dans ALAIN MABANCKOU
de la Pléiade », n’aurait pas forcément eu la ses innombrables enquêtes, Les textes de Joseph
1 808 p., 67 €., distance nécessaire. Kessel suit le vieux précepte Kessel étaient au
jusqu’au 31 décembre.
Quand j’ai commencé dans ce d’Hugo : le journalisme, programme au Congo,
métier, je n’avais pas d’ambi- c’est d’abord rapporter des notamment Le Lion,
tion d’écrivain. Simplement en- choses vues. Que ce soit au que nous appréciions, parce
vie de voyager, de vivre des procès Eichmann ou aux que ces espaces kényans,
aventures, de couvrir des Alcooliques anonymes. Un portrait, sa faune et sa flore nous
guerres dans le monde pour les une atmosphère, un dialogue. paraissaient exotiques,
médias espagnols. Le résultat prouve qu’il n’y a pas alors que nous étions
Au fil des ans, après l’Afrique, de barrière entre le grand africains et que l’histoire
les Malouines, la Bosnie, j’ai journalisme et la littérature. racontée touchait notre
accumulé des expériences, des continent. Kessel est
observations de la nature hu- peut-être l’un des rares
maine qui ont bientôt constitué auteurs occidentaux
la substance de mes romans. Par qui auront donné à l’exotisme
exemple dans Le Peintre de une dimension humaine…
batailles, j’ai mis beaucoup de
ALE FIGARO jeudi 4 juin 2020
3Les Nuits
de Sibérie
YASMINA KHADRA Les J’aime tout Kessel
parce que c’est Cavaliersun fabuleux conteur L'ÉVÉNEMENTqui allie l’imaginaire
et le réel. Je le place tout CAROLE MARTINEZ Littéraireen haut, parmi les trois J’adore Kessel,
plus grands écrivains j’ai lu tous
au monde. J’ai un ses romans,
véritable penchant c’est un immense
pour Les Nuits de Sibérie, styliste. J’aime
qui résonnaient avec plus particulièrement
mes nuits glaciales Les Cavaliers, un texte
dans l’Atlas. formidable avec
une galerie Arturo Pérez-Reverte : de portraits plus sublimes
les uns que les autres.
Je suis émerveillée
chaque fois que je le lis.« Kessel était capable de dîner avec le diable »
Le Tour
du malheur
KÉTHÉVANE DAVRICHEWY
Le Paris de
l’entre-deuxguerres, les méandres
de la folie des hommes,
les plus grands sentiments,
les ravages de l’ambition.
Le destin de Richard Dalleau,
héros idéaliste, romanesque
et tragique, qui obtient tout,
l’amour, l’amitié, la gloire,
brûle sa vie, résonne
longtemps. Pour moi, la plus
grande aventure écrite par
Kessel, celle de l’âme humaine.
Mermoz
JEAN-MARIE ROUART
La faculté maîtresse
de Kessel, c’est
l’enthousiasme pour
tout ce qui est grand.
C’est pourquoi son essai
biographique sur Mermoz,
son ami, son double, son héros
préféré dans la vie réelle,
est un livre magnifique
et déchirant. Il s’identifie
de tout son cœur à l’archange
tragiquement disparu qui,
comme lui, a cherché dans
le risque et l’aventure à la fois
À droite, de haut en bas : un dépassement et l’oubli
L’escadrille S39 devant un Salmson de ses tourments intérieurs.
2A2, en 1918. Kessel est debout,
le troisième à partir de la gauche ;
Thélis Vachon est assis
avec un chien.
En octobre 1938 sur la route L’Armée de Valence à Madrid (Espagne),
Joseph Kessel, coché de deux croix, des ombreset, à ses côtés,
le photographe Jean Moral.
Probablement en mai-juin 1940, ÉLIETTE ABECASSIS
dans la région de Rethel. À droite : L’Armée des ombres
Joseph Kessel ; au premier plan, est mon roman
au centre : le colonel Manhès. préféré, car il porte
en lui d’une façon sobre
et grave les valeurs humaines
Que vous inspire son entrée dans qui font les héros, car il parle
la collection de la « Pléiade » ? de l’héroïsme moral de gens
Je connais bien la « Pléiade» qui simples. Chaque page est
représente un couronnement poignante. C’est un roman
pour un écrivain. Kessel a été élu et bien plus que cela : ce livre
à l’Académie française ; il est dé- témoin est animé d’un souffle
sormais dans la « Pléiade », c’est qui le rend vivant, qui le rend
un magnifique pied de nez au sacré, qui le rend patrimoine.
snobisme littéraire. ■
L’ÉquipageMary de Cork
SORJ CHALANDON BERNARD PIVOT
Cette nouvelle de 35 pages Dans les airs,
est le premier des trois les deux pilotes
textes constituant son forment
roman Les Cœurs purs. un équipage uni,
Parce que cette nouvelle nous combatif, héroïque ;
plonge dans l’Irlande rebelle sur terre, amoureux
de Kessel, son « île enchantée ». de la même femme,
Celle que le jeune journaliste ils sont rivaux.
de 22 ans, envoyé spécial Je me rappelle avoir aimé
de journal Liberté, a découverte, cette opposition
aimée et soutenue en 1920. romanesque entre
Et aussi parce que cette transposition le ciel et la terre.
de la réalité à la fiction est
la toute première dans l’œuvre
de Kessel. Et elle deviendra
le socle de sa création littéraire.
SERVICE HISTORIQUE DE LA DÉFENSE/VINCENNES ; DT ; ROGER-VIOLLET
Ajeudi 4 juin 2020 LE FIGARO
4 À LIRE AUSSI
Indispensable complément aux deux volumes de romans « Kessel aura
et récits de Kessel dans la « Pléiade », l’Album Kessel, gagné l’univers
écrit par Gilles Heuré, résume parfaitement cette vie
sans avoir perdu à nulle autre pareille. Pour sa part, le numéro 30
du mook «Sept», offre un sommaire intéressant avec son âme »quatre récits de vie inédits de Kessel sur la Seconde Guerre
FRANÇOIS MAURIACmondiale et la Russie, un reportage « Sur les pas des cavaliers L'ÉVÉNEMENT AGIP/BRIDGEMAN IMAGES
de Kessel » par Olivier Weber et Alain Buu, un texte sur
« Kessel et Israël, une histoire d’amour ».Littéraire
Kessel et les lionnes
DOMINIQUE MISSIKA Le récit de l’idylle entre Kessel et Germaine Sablon, chanteuse, actrice et résistante.
MOHAMMED AÏSSAOUI roman de l’Académie française une énergie qui force le respect après la Libération, Germaine solable. Dominique Missika nous
maissaoui@lefigaro.fr pour Les Captifs… Ce soir du 9 oc- l’illustrent à merveille. C’est une « tombe sur un homme hostile et raconte cette histoire comme un
tobre 1935, raconte Dominique résistante admirable qui sera fermé. Un masque de froideur lui grand roman, à hauteur d’homme.
LLE s’en sort remarqua- Missika, le Tout-Paris s’est donné décorée pour son action. annonce leur rupture ». Est-ce de Le long travail d’enquête et de
blement bien, Domini- rendez-vous au cabaret Le Trône, Pendant le conflit mondial, les l’orgueil mal placé (à plusieurs re- recherche ne se voit pas : ici, les
que Missika : s’attaquer place Pigalle. Joseph Kessel est ac- deux maîtresses Katia et Germaine prises, elle avait refusé de le voir) ? archives ne sont pas des papiers,
à un sujet aussi vaste compagné de sa maîtresse (officiel- se font la guerre - cette dernière Kessel lui fait-il payer son indé- mais de la chair, du sang et duE que les amours de Kes- le !) Katia, celle-ci ne disant rien est même accusée d’avoir dénoncé pendance de caractère ?, s’inter- caractère. C’est un exploit que de
sel relève de l’impossible. L’histo- quand son amant revoit Sonia, une sa rivale et de l’avoir empêchée de roge Dominique Missika. Toujours nous plonger dans des existences
UN AMOUR rienne a choisi de se concentrer autre de ses conquêtes. rejoindre Jef à Londres. Tout à son est-il que la relation est définitive- aussi riches et complexes en
DE KESSELsur l’une des femmes de la vie de Germaine Sablon est sur scène. bonheur de retrouver son amant ment brisée. Germaine est incon- 200 pages. Une belle réussite. ■
De Dominique
« Jef » : Germaine Sablon, chan- Elle est d’une beauté à couper le Missika,
teuse célèbre des années 1930 et souffle, avec sa grâce, ses yeux bleu Seuil,
durant la Seconde Guerre mondia- azur et sa voix caressante… « Pour 204 p., 18 €.
le, comédienne, première inter- Kessel, toujours prompt à
s’enflamprète du Chant des partisans. Et ré- mer, la séduction opère en une
fracsistante. Ce faisant, Missika brosse tion de seconde. » Ensuite, tout va
un magnifique portrait de couple vite, au rythme endiablé de
l’exisqui en dit long sur les caractères tence de Jef. Mais Sablon est de la
des deux amoureux comme sur même trempe que Kessel : c’est une
leur univers. vedette dans une famille qui en
Germaine n’était pas un être sou- compte d’autres (elle est la sœur de
mis, loin de là. Mais elle aura accep- Jean). Elle voyage, elle chante, elle
té les multiples liaisons de Kessel en fait des films à succès. À 23 ans, elle
ravalant ses larmes et sa douleur. est déjà divorcée et remariée.
C’est tout le paradoxe de ces
femÀ hauteur d’hommemes pourtant indépendantes,
fortes, intelligentes mais qui s’effacent Comme les autres, Germaine a subi
devant leur amour d’homme. les frasques de Kessel (et les
humiAvec l’auteur des Cavaliers, tout liations, tel ce mariage avec Katia),
commence par un coup de foudre mais elle ne s’est pas laissé faire
- il y en eut tellement. En 1935, - avec elle, le grand Jef a trouvé un
l’écrivain et grand reporter à « adversaire » à sa taille. Les pages
Paris-Soir a 37 ans. Il est connu et où, à 39 ans, la chanteuse de
reconnu. À déjà publié L’Équipage, music-hall s’engage au sein de
Belle de jour, reçu le grand prix du l’Ambulance Hadfield-Spears avec
HOLLYWOOD,
VILLE MIRAGEQuand « Jef »
De Joseph Kessel,
Éditions du Sonneur,
122 p., 15,50 €.étrillait Hollywood
THIERRY CLERMONT Kessel n’a pas de mots assez durs
tclermont@lefigaro.fr pour étriller cet empire contrôlé
par les MGM, Fox et Paramount,
RINTEMPS 1936. Joseph gardiennes du temple de la morale,
fait une pause. Loin des et prêtresses de cette « chaudière
drames humains, des d’images, toujours sous pression ».
théâtres d’opérations au C’est là aussi que le rêve américainP bout du monde et des de « Jef » s’est brisé, avec
notamcataclysmes de l’Histoire. ment un scénario écrit en toute
« Fatigué des bas-fonds » et des hâte sur place et refusé sans
ména« Scarface aux mufles de bête », il gement, malgré le soutien de son
passe un mois et demi au cœur de ami fidèle, Charles Boyer.
Hollywood en compagnie de son
Crochet du droitami le réalisateur Anatole Litvak,
qui a adapté l’année précédente On retiendra principalement de
L’Équipage. Déçu par le voyage, ces pages, outre le style direct, sec Joseph Kessel
et Germaine Sablon,Kessel en rapporte un récit-repor- comme un crochet du droit, le
vers 1935. tage aussi amer qu’étincelant pu- portrait du tout-puissant
producCOLL. MICHEL LEFEBVRE/blié l’année même chez Gallimard. teur Irving Thalberg, le « Boy
WonLe la est donné dès la première der » qui avait « l’instinct du public ADOC-PHOTOS
page : « Hollywood ! On y fabrique, à comme aucun autre homme » et qui
destination de la terre entière, des inspirera Le Dernier Nabab de Scott
songes et du rire, de la passion, de Fitzgerald, ainsi que la description
l’effroi et des larmes. On y construit d’une longue escapade dans le
des visages et des sentiments qui désert californien, entrecoupée de Sous le soleil de Djeddah
servent de mesure, d’idéal ou de souvenirs new-yorkais ou
maritidrogue à des millions d’êtres hu- mes. Sans oublier l’épique et
sentimains. Et de nouveaux héros s’y mentale traversée à bord de l’An- marquées par l’islam. Le premier, Hedjaz. Voilà l’Abyssinie, « pépi-ALICE DEVELEY
adeveley@lefigaro.frforment chaque année pour l’illusion dré-Lebon, en compagnie de la à l’aube de sa trentaine et déjà nière d’esclaves » où les âmes
GRANDS des foules et des peuples. » jeune prêtresse d’une secte améri- illustre par ses reportages, veut achetées souffrent d’une «
éternelREPORTAGES
Les étoiles du moment sont caine qui allait fonder un temple en À-BAS, la terre est noi- lever le voile sur les derniers le faim » et « d’une éternelle peur ».EN MER ROUGE
Shirley Temple, Clark Gable, Fred Égypte et qui charma Kessel, tou- re. Noire comme les dé- marchés d’esclaves pour Le Matin. Voici le village d’Haraoué, oùDe Joseph Kessel
Astaire et Ginger Rogers (Swing jours aussi sensible à la « plénitude serts et les champs vol- Le second entend prospecter les glapissent les hyènes et où leset Xavier
Time), Joan Crawford, Gary Coo- fleurie de la chair ». caniques qui déchirent pèlerinages de La Mecque pour le opprimés se livrent à la curée.de Hauteclocque,
per, Marlene Dietrich. Les Temps À relever également, comme Lles cités dorées de Petit Journal. Ainsi se construit en À dos de mulet, à pied ou en merpréface d’Étienne
modernes de Chaplin sort sur les une incise dans ce panorama du l’Abyssine, noire des foules enve- deux temps et deux styles ce livre déchaînée, Joseph Kessel fixe desde Montety,
écrans, la comédie musicale Le « lieu le plus artificiel du monde », Arthaud, loppées de voiles blancs, noire des passionnant préfacé par Étienne instants de vies incroyables.
Com440 p., 28 €. Grand Ziegfeld s’affiche au som- ses pages sur les films destinés aux corps dénudés qu’on rapte dans les de Montety. On plonge dedans me cette scène terrible où une
met du box-office. Toujours en enfants, avec des babys stars en ténèbres pour les vendre sous le comme dans un roman d’aventu- fillette se fait enlever pour trente
1936, de l’autre côté de l’Atlanti- culottes courtes, des « petits dé- soleil de Djeddah. Là-bas, « les res, mais réelles. livres. On est tour à tour dépité,
que, on peut voir dans les salles mons innocents et des diablesses lions et les léopards guettent, com- choqué et subjugué. Les hommes
Instants de viesMayerling et Les Bateliers de la ingénues », comme cette petite me aux siècles passés, la gazelle ou se transforment en personnages de
Volga, dont les scénarios sont si- Shirley Temple. la chèvre sauvage à l’abreuvoir, et Dès le début de Marché d’esclaves, romans, comme le pirate Monfreid
gnés Kessel, qui publie cette an- Sans doute pris de remords en les hommes plus forts réduisent en Kessel souffle un vent de danger et le picrochole gouverneur de la
née-là La Passante du Sans-Souci. relisant son manuscrit, Kessel servitude les plus faibles ». Ils les sur son enquête. « Quelles fatigues Côte française des Somalis.
Hollywood, Mecque du cinéma : s’est résolu à adoucir ses propos battent, les violent et prennent et quels périls ne vaut pas une La poésie n’est jamais loin de la
« Jef » nous la montre sous toutes dans la dernière page, écrivant leurs bébés sans que la loi s’en pareille entreprise ? » Mais l’écri- géopolitique. Kessel interroge les
ses coutures, depuis les parties où superbement ceci : « Une grande émeuve. Comment ce « fait inad- vain est un « voyageur de naissan- puissants et observe leur faiblesse
il croise les vedettes, les produc- roue éblouissante tourne à Hol- missible pour notre sensibilité euro- ce » et l’accident serait plutôt de face à l’empire du wahhabisme. Le
teurs, les scénaristes et les starlet- lywood, illumine le monde sans plus péenne qui se nomme l’esclavage » mourir dans un lit, pour paraphra- Coran admet l’esclavage, or « nul
tes, jusqu’aux studios (« Citadelles de chaleur ni de réalité qu’un feu est-il possible ? ser son ami Mermoz. Ainsi embar- souverain arabe (…) ne peut heurter
colossales de la finance et du d’artifice. Et comme un feu d’artifi- Quand, en 1930, les journalistes qué avec un lieutenant de vais- de front la forteresse terrible de la
truquage ») en passant par la ville ce, elle réjouit et réconforte des mil- Joseph Kessel et Xavier de Hau- seau, un médecin militaire et foi ». Même constat chez
Haute(« Partout des jardins où miroitent lions de grands enfants malheu- teclocque sont envoyés chacun de l’écrivain Gilbert Charles, Kessel clocque qui échouera à passer les
des piscines (…) Un paysage ado- reux. » Ou l’art de réunir Renoir et leur côté au Proche-Orient, c’est défie les tragédies. Sous sa plume portes de La Mecque. Il faudra
rable dallé de vert et haché de bel- Lubitsch, Duvivier et John Ford. dans une région où la modernité se se dessinent le bassin de la mer attendre 1962 pour que l’esclavage
les ombres »). Au gré des pages, Du grand « Jef », quoi. ■ heurte à des mœurs millénaires et Rouge, l’Éthiopie, le Yémen, le soit aboli en Arabie saoudite. ■
ALE FIGARO jeudi 4 juin 2020
5
Le retour d’Arthur Gordon PymON EN
Jamais retraduites depuis la ver- tram. Publié en 1838, ce roman Barbey d’Aurevilly, Arthur Gor- avec une nouvelle version inté-parle
sion de Baudelaire il y a un siècle narre les péripéties du protago- don Pym a été élevé au rang de grale de ses nouvelles, chez
Phéet demi, Les Aventures d’Arthur niste au large de l’océan Arctique. chef-d’œuvre par Jorge Luis Bor- bus (en trois volumes).
Gordon Pym d’Edgar Poe vont Moins connu que ses nouvelles, il ges. En complément, un autre ro- On attend désormais une
LES ÉDITIONS TRISTRAM faire l’objet d’une nouvelle tra- n’en a pas moins exercé une man, inédit en français : Le Journal nouvelle traduction de ses
poèVONT PUBLIER UNE NOUVELLE duction de Christian Garcin et grande influence sur Melville et de Julius Rodman. Ce retour de mes, qui puisse dépoussiérer
TRADUCTION DU PREMIER ROMAN CRITIQUEThierry Gillybœuf, à paraître le son Moby Dick ainsi que sur Jules flamme pour le grand écrivain celle proposée jadis parD’EDGAR POE, 150 ANS
10 septembre aux Éditions Tris- Verne. Admiré par Bachelard et américain a été entamé en 2018 Mallarmé. THIERRY CLERMONTAPRÈS CELLE DE BAUDELAIRE. Littéraire
NICK HORNBY
AFFAIRES ÉTRANGÈRESUn couple au
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.frbord du divorce
se lance dans
une thérapie. Gloria la délurée
Corrosif.
OUT ça pour un man- brique de Walter Winchell ne
BRUNO CORTY teau de vison. Gloria lui fait pas peur. Liggett pour-bcorty@lefigaro.fr
a embarqué en douce suit Gloria. Gloria n’est pas
celui qu’elle a trouvé contre. Elle prévient : « Je suis
N N’Y CROYAIT plus ! Tchez l’homme marié vraiment une salope, tu sais
Oncle Nick est de re- avec lequel elle a passé la nuit. pourquoi ? Parce que je sais ce
tour, après cinq ans Il n’avait qu’à pas déchirer sa qui est bien et ce qui est mal,
d’absence. Son dernier robe, aussi. Gloria a des mais le mal me tente toujours. »Ocadeau, Funny Girl, amants, beaucoup. Elle ne s’en Au détour d’une phrase, on
gros roman sur les comédies à suc- cache pas. Weston Liggett a le apprend qu’elle a subi trois
cès dans l’Angleterre des Sixties, tort de tomber fou d’elle. Le avortements. L’auteur ne
s’atnous avait transportés, si drôle et voilà obligé de divorcer, car sa tarde pas. Il préfère montrer
cinglant et tendre. C’était il y a cinq femme s’est aperçue de la dis- son héroïne imaginer l’avenir
ans ! Pour ceux dont le confinement parition de la fourrure. À quoi radieux d’une camarade de
aurait figé les neurones, on rappelle tenaient les couples new-yor- classe (elle n’est pas jalouse,
qu’oncle Nick est cet écrivain an- kais en 1930. La crise juste un peu triste),
glais né en 1957 qui cultive depuis sévit. Les privilégiés décider que La Clé de
l’enfance deux passions dévorantes : se saoulent dans des verre n’est pas aussi
le football et plus particulièrement speakeasies. La belle bon que Le Faucon
l’équipe d’Arsenal qui nous valut Gloria connaît tout maltais. Les filles
Carton jaune ; et la pop culture qui ça par cœur. Elle vit faciles lisent Dashiell
lui inspira deux belles réussites chez sa mère et son Hammet, ont des
Haute fidélité et Juliet, Naked. Ces oncle qui n’est ja- amies à qui on a offert
romans, et d’autres, sont peuplés de mais là, carbure au vingt-deux shakers
personnages masculins perdus face rye à l’eau, n’a pas pour leur mariage,
à l’énigme féminine. Un continent de problèmes avec sa d’autres auxquelles
dont ils rêvent en permanence sans sexualité. Son nu- un prétendant dit
savoir comment l’atteindre. L’hu- méro de téléphone pendant une danse :
mour dont fait preuve oncle Nick est Butterfield 8 « Rappelle-moi, l’été
pour narrer leurs aventures et mé- (c’est le titre origi- prochain, de
t’épousaventures est des plus corrosifs. À Je suis nal, bien plus fort ser. » Il y a un débat«part un Jonathan Coe à son meilleur, que le français). pour savoir si le mar-vraiment Avant chaque séance,on ne voit pas quel autre romancier En 1935, John tini doit être remuéune salope, le couple se retrouve britannique possède à ce point le O’Hara inventait un ou secoué (James
sens du comique irrésistible. dans un pub pour faire tu sais personnage sédui- Bond n’était donc pas
le point sur leur situation. On peut le constater à nouveau sant, déluré, insai- le premier à se le de-pourquoi ?
NDABCREATIVITY/ avec Un mariage en dix actes, court sissable comme une mander), des taxisParce que STOCK.ADOBE.COMtexte paru l’an dernier en Angle- goutte de mercure. qui filent dans des
terre. C’est l’histoire, assez classi- je sais ce Les hommes lui cou- rues à sens unique,
que, de Tom et Louise, un couple rent après. Ils ne un passage à tabac,qui est bien
de quadras à la dérive qui a décidé savent pas qu’elle a des destins qui dé-et ce qui de suivre une thérapie conjugale. été abusée à l’âge gringolent et des
L’idée du romancier est qu’on ne est mal, de 12 ans. Les pages formules percutantes
franchit jamais la porte du théra- décrivant la scène comme celle-ci :Un Brexit conjugal mais le mal
peute mais qu’on reste avec Tom et sont un tour de for- « Mercredi touche àme tente Louise, quelques minutes avant ce. O’Hara possède sa fin pour tout le
leur rendez-vous, dans un pub où litique et le chiffon rouge du Brexit ral de Tom. Pas évident : « De l’es- toujoursune grâce printa- monde et ce fut jeu-»ils se retrouvent pour faire le point. sont au menu de leurs conversa- poir ? Je ne suis pas certain qu’il y nière, un pessimis- di. »
tions. Qui est en tort ? Comment se en ait beaucoup. Le monde a chan- me presque ensoleillé. Les John O’Hara n’a pas encoreUN MARIAGEL’heure des bilans sortir de cette impasse qui peut gé. Plus personne ne veut de jour- gueules de bois n’empêchent chez nous la place qu’il mérite,EN 10 ACTES
Cette histoire relève plus du théâ- conduire au divorce ? C’est l’heure nalistes musicaux (…) L’époque est De Nick Hornby, pas une certaine innocence, en malgré Rendez-vous à Samara,
tre que du roman. Et comme des bilans. Des arguments perti- passée à autre chose. Je suis dans traduit de l’anglais tout cas de la regretter. malgré ce roman qui a inspiré
Hornby excelle dans les dialogues, nents ou grotesques. Tom parle de la même situation qu’un mineur, ou par C. Barbaste, Cet écrivain qu’on a souvent un film avec Elizabeth Taylor.
on assiste à ce déballage intime divorce et du Brexit, dont il était un maréchal-ferrant. Est-ce Stock, comparé à Fitzgerald - le rap- Le temps fait son œuvre. On va
exécuté comme une partie de partisan. De sa situation. « En ce gênant de vivre avec un maréchal- 175 p., 16 €. prochement n’est pas sot - y arriver. En attendant,
Butping-pong entre deux êtres plutôt moment, je vis dans un squat avec ferrant au chômage ? » plonge dans un Manhattan fé- terfield 8 ne répond plus. Gloria
sympathiques. Tom est une sorte trois étudiants en communication. On passe d’échanges sérieux ou brile, en traduit l’énergie, en Wandrous n’y est plus pour
de Woody Allen jeune, critique Évidemment que ça me trotte dans la acerbes à d’autres plus légers : montre les dessous guère relui- personne.
musical au chômage, un peu tête de mourir seul. » Ce à quoi Loui- « On parle cinq minutes de notre sants. La pègre n’est pas
abseninfantile, un brin déprimé. Louise se répond, faisant référence à ses débâcle sexuelle en cours, et on te de cette descente aux enfers
est une femme d’action, géronto- patients : « Pour la plupart, ils réussit à caser le mouvement per- qui ne dit pas son nom. O’Hara
logue qui subvient aux besoins de mourront seuls à l’hôpital. Entourés pétuel et la relativité dans la a le goût des listes, des énumé- L’ENFER COMMENCE AVEC ELLE
toute la famille. Elle a donné un par d’adorables infirmières polo- conversation » signale Louise. À rations : musiciens de jazz, bars De John O’Hara,
coup de canif dans le contrat mais naises. Toi, tu n’auras même pas quoi Tom répond : « Eh oui. Il faut clandestins, achats de vête- traduit de l’anglais (États-Unis)
Tom n’est pas blanc bleu dans droit à ça. » Tom : « Et pourquoi une cervelle bien faite pour se défai- ments (avec les prix), tout ce par Yves Malartic,
cette affaire. pas ? » Louise : « Parce que tu as re d’un mari comme moi. » qui se passe un lundi après-mi- révisé par Mathilde Deprez,
Leur couple, le sexe, la situation voté pour qu’on vire toutes les infir- Qu’on se le dise : Nick Hornby di dans la ville. Raconter dans Éditions de L’Olivier,
économique et sociale, Game of mières polonaises du pays… » est de retour, en grande forme, le détail ce que contient la ru- 255 p., 22 €.
Thrones, Bob Dylan, la finale de la Ailleurs, Louise l’optimiste du observateur impitoyable du
quoCoupe du monde de football, la po- couple, essaie de remonter le mo- tidien et spirituel comme jamais ! ■
Le goût des choses sucrées
ALICE MCDERMOTT Dans cette savoureuse nouvelle, l’auteur américaine met en scène
JAMAIS ASSEZ une vieille dame qui n’a pas renoncé aux petits plaisirs de la vie.D’Alice McDermott,
traduit de l’anglais
(États-Unis) Table ronde publient Jamais assez, Nous savourons ce souvenir Avec douceur, McDermott conteCLAIRE CONRUYT
par Cécile Arnaud, cconruyt@lefigaro.fr une nouvelle parue en 2000 dans le comme nous visionnerions les l’existence d’une héroïne qui,
malLa Table Ronde,
New Yorker. Trente pages pour images jaunies d’un vieux film gré le poids des années, n’oublie 48 p., 4 €.
AI UNE mauvaise nou- une vie. Celle d’une femme dont dans lequel dormaient des bouts de pas son goût adolescent de la
vovelle, petite. Tu es un nous ne connaissons pas le nom. notre enfance. La prose délicate, lupté. Gourmande jusqu’au soir de ’« écrivain. » C’est le genre Le récit nous la présente d’abord légère et mesurée révèle une cer- sa vie, cette tendre dame âgée
de phrase qu’on n’oublie sous les traits d’une petite fille la- taine humilité de l’écrivain face à ignore calmement les remarques deJ pas. Alice McDermott pant avec délice les coupelles de son sujet. Le quotidien, même le sa progéniture qui s’inquiète de sa
n’a pas 20 ans lorsque son profes- glace à la vanille, à la fraise et au plus ordinaire, n’a pas besoin prise de poids. Indifférente aux
seur d’université lui révèle sa vo- chocolat. Elle se cache dans la cui- d’être décoré pour briller. Et un conseils de ses petits-enfants, qui
cation. Depuis, l’Américaine, par sine, à l’abri du regard de sa mère, geste discret, suffisamment habi- lui rendent visite toujours en
trois fois finaliste du prix Pulitzer, qui, la voyant si vorace, ne man- tuel pour être ignoré, en dit da- « gardant leur clé de voiture à la
a écrit huit romans, dont Charming querait pas de la réprimander. vantage que n’importe quelle autre main », elle préfère fermer les yeux
Billy, couronné par le National « Une dame ne tient pas à montrer métaphore raffinée : « C’était le et déguster une boule de glace dont
Book Award (1998) et La Neuvième sa langue à la table du dîner. » La genre de mère toujours en train de la saveur est aussi exquise que le
Heure, prix Femina étranger scène est parfaitement anodine, frotter les joues de ses enfants d’un souvenir de la « joue familière,
râ(2018). Dans la collection « La triviale même, et merveilleuse- doigt humide pour retirer les traces peuse, d’un époux » disparu depuis Alice McDermott à Paris, en 2016.
JOEL SAGET/AFPnonpareille », les Éditions de La ment bien racontée. roses de ses propres baisers. » longtemps. C’est ravissant. ■
Ajeudi 4 juin 2020 LE FIGARO
6 Les nuits de culée où vivent un couple de cal Quignard, L’Homme aux trois tas a quitté Christian Bourgois
Laurent Mauvignier quadragénaires, Bergogne et lettres, onzième volet de la série pour rejoindre Actes Sud. Le
Le 3 septembre, Laurent Mau- Marion, ainsi que leur fille Ida. Dernier royaume. Il y revient sur 2 septembre, l’écrivain espagnolVivement
vignier, auteur d’Apprendre à fi- plus d’un demi-siècle de passion publiera Cette brume insensée,
Pascal Quignard nir (prix du livre Inter), publiera pour la littérature. À paraître titre inspiré d’un vers de Ray-RentréeLA aux Éditions de Minuit un gros en toutes lettres chez Grasset, le 9 septembre. mond Queneau que Georges
roman (son douzième) intitulé « J’aime les livres. J’aime leur Perec avait déjà repris. Un récit
Les brumes Histoires de la nuit. Un récit de monde. J’aime être dans la nuée d’inspiration autobiographique,
d’Enrique Vila-Matas630 pages particulièrement que chacun d’eux forme, qui mêlant hommages et pastiches,HISTOIRE sombre et mystérieux se dé- s’élève, qui s’étire. » Tel est l’inci- Trois ans après Mac et son et se déroulant entre New York
roulant dans une bourgade re- pit du prochain ouvrage de Pas- contretemps, Enrique Vila-Ma- et Barcelone. Littéraire
ET AUSSI
Une année cléLa grande défaite des Alliés
Choisir 1515 eût été plus facile.
C’est une date phare de l’histoire
erde France – François I ESSAI En 1919,
vainqueur à Marignan -, apprise
par des générations d’écoliers. Anglais, Français Mais Guillaume Frantzwa,
docteur en histoire de l’art, et Américains
lui a délibérément préféré 1520,
une année beaucoup se sont déchirés plus signifiante à ses yeux,
à juste titre. Son ouvrage renvoie sur le sort
aux multiples événements
« qui font basculer le Moyen Âge de l’Allemagne. dans la modernité ».
L’affrontement entre le roi
de France et Charles Quint
n’est qu’un bouleversement JACQUES DE SAINT VICTOR
parmi d’autres. Il y a aussi l’éveil
EU de temps après la de l’Orient et la gloire de Soliman,
Première Guerre mon- la conquête de nouveaux
diale, il se disait aux territoires – Cortés conquiert
États-Unis à propos du le Mexique entre 1519 et 1521 – P président Wilson : « Il et la découverte du vaste monde,
nous a préservés de la paix », ma- portée par Magellan.
nière d’ironiser sur le slogan que Mais le déroulé de cette année
ce dernier avait fait imprimer en 1520 va bien au-delà des
novembre 1916 pour sa réélec- portraits et des batailles.
tion : « Il nous a préservés de la L’auteur pose deux éléments
guerre. » Et, comme chacun savait de décor incontournables :
alors que l’Oncle Sam était entré le premier, la refonte de la
en guerre un an plus tard, avec chrétienté, intervient après que
Wilson, c’était une façon de souli- « les institutions d’encadrement
gner le rôle dramatique du prési- spirituel et savant, héritées
dent américain lors des négocia- du Moyen Âge, connaissent
tions de paix en 1919. Et, plus une crise existentielle ».
De gauche à droite : encore, lors de son retour aux ayant eu lieu sur son sol. Son in- tre : « On a trompé la France ». Les lemands, à l’exception de Dantzig, La rupture de Luther avec Rome
États-Unis. En ne parvenant pas à David Lloyd George, dustrie a été dévastée par les Alle- Français ne se montrent guère plus érigée en ville libre. Mais cela n’a symbolise ces tourments.
Vittorio Emanuele convaincre sa propre nation d’ad- mands, tandis que ces derniers ont généreux envers celui qui les a nullement empêché une légende Le deuxième élément, la
Orlando, Georges hérer à son grand projet, la Socié- échappé jusqu’en 1918 aux com- conduits à la victoire. En 1920, les de se répandre jusqu’à nos jours : révolution du paysage artistique,
Clemenceau et Thomas té des nations (SDN), le président bats sur leur territoire. Certains parlementaires préfèrent élire à la l’Allemagne humiliée a été trahie, voit deux courants s’affronter :
américain a placé ses deux alliés, Woodrow Wilson, après nationalistes se demandaient présidence de la République le fade « victime du revanchisme français la Renaissance italienne et l’école
la signature du traité de les Anglais et, plus encore, les pourquoi le Reich était le seul des (et fragile) Paul Deschanel plutôt et de l’impérialisme anglo-saxon ». flamande, « étendard d’une
Versailles, le 28 juin 1919.Français, dans une situation déli- trois grands empires centraux à ne que le « Père la Victoire ». C’est Mais ce que les commentateurs tradition médiévale revitalisée ».
cate qui n’a cessé de s’aggraver pas avoir été démantelé après Aristide Briand qui a tout fait pour font mine de ne pas voir, c’est que, Déjà l’art moderne contre l’art
dès 1920. Et on sait ce qu’il en sera guerre, à l’inverse de l’empire ot- barrer la route au Tigre. Comme le dès 1920, l’Allemagne viole plus ou antique…
dans les années 1930. toman et de l’empire austro-hon- dit ironiquement le premier mi- moins ouvertement les règles sur F. M.
« Sortir de la guerre » aura donc 1919-1921. SORTIR grois. Mais cet argument oublie, nistre britannique Lloyd George : le désarmement et entraîne son
DE LA GUERRE été un des plus grands échecs des justement, la réalité nationale : « Maintenant, ce sont les Français armée en URSS à l’abri des regards
De Jean-Yves Alliés. Mais, selon l’historien Jean- l’Allemagne avait un sentiment qui brûlent Jeanne d’Arc. » Quant indiscrets.
Le Naour,Yves Le Naour, qui se propose de unitaire, et il aurait été téméraire aux Anglais, ils conservent leur Il n’y a que les Français à
obserPerrin, réétudier cette question délicate et de le nier, en détachant par exem- méfiance atavique à l’encontre de ver précisément ces
manque544 p., 25 €.si controversée, digne du rocher ple la Ruhr ou la Bavière (comme la « Grande Nation » au nom d’un ments et à les dénoncer, y compris
de Sisyphe, ce n’est pas aux Fran- certains l’envisageaient). équilibre européen totalement violemment. C’est un cercle
viçais, contrairement à la fameuse daté. Ils craignent plus la France cieux, car cette attitude irrite les
« On a trompé la France »thèse de Keynes, et surtout pas à que l’Allemagne. Lloyd George alliés de Paris. La
Grande-BretaClemenceau, qu’il faut imputer En revanche, Clemenceau croyait pense que Paris pourrait, par ses gne, au nom de l’équilibre
eurol’échec de cette paix. Le Tigre a avoir réussi à fonder une sorte de exigences (c’est-à-dire le respect péen, donne toujours raison à
Bercru faire ce qu’il pouvait en s’ap- triple alliance avec l’Angleterre et du traité de Versailles), « amener lin. Dès le 2 décembre 1918, lord
puyant sur l’alliance avec les An- les États-Unis, et c’est sur ce point une nouvelle guerre ». Curzon déclare : « La grande
puisglais et les Américains. Certes, la précis que l’histoire va le tromper. Quant à l’Allemagne, le traité sance dont nous avons le plus à
France aurait pu demander plus, Car les États-Unis vont très vite n’est pas le terrible carcan préten- craindre pour l’avenir est la
Fran1520puisqu’elle était, dans le camp des montrer les limites de cette allian- du. Il n’a, précise Jean-Yves ce. » Avec une telle lucidité sur
De Guillaume Frantzwa,vainqueurs, parmi les nations les ce. Le Sénat américain ne ratifie Le Naour, « ni ruiné ni réduit un l’avenir, nul doute que la sortie de
Perrin,plus marquées par le conflit (avec pas la création de la SDN pour des peuple en esclavage ». Il lui a retiré la Premier Guerre mondiale ait été
264 p., 20 €.l’Italie), l’essentiel des combats motifs futiles. À Paris, la presse ti- des territoires qui n’étaient pas al- cet échec annoncé… ■
Une sainte gauloise face aux barbares
GENEVIÈVE CHAUVEL Une biographie de sainte Geneviève, premier maire de Paris avant que Clovis n’en fasse sa capitale.
ASTRID DE LARMINAT ficier d’élite devenu haut fonction- Elle raconte comment sa clair- fils Clovis, auquel elle avait dit
adelarminat@lefigaro.fr naire, membre de l’aristocratie voyance sauva Paris face à Attila, qu’elle ne lui ouvrirait les portes de
gallo-romaine, chrétien et riche épisode qui lui assura une populari- Paris que lorsqu’il serait baptisé.
UI est cette sainte Ge- propriétaire terrien. Il était aussi té jamais démentie. Dès lors, sa ré- Les innombrables guérisons
mineviève dont la tradi- l’un des dix magistrats municipaux putation dépassa les frontières. Elle raculeuses obtenues par Geneviève
SAINTE tion dit qu’elle a sau- de Paris, charge héréditaire qu’il arriva même jusqu’aux oreilles du au cours de sa vie se poursuivront
GENEVIÈVE,
vé Paris des hordes léguera à Geneviève. Parmi les édi- fameux Simon le Stylite, qui d’An- après sa mort autour de ses reli-PREMIER MAIRE Q ed’Attila ? Cette jeune les de la ville, elle y fera merveille tioche lui fera porter un message ! ques. Jusqu’au XVIII siècle, aussi-DE PARIS
vierge que l’icono- malgré l’hostilité de ses pairs, qui, Geneviève Chauvel s’éloigne tôt qu’une épidémie frappe Paris,De Geneviève
graphie présente à tort comme une dans les premiers temps, se de- parfois de son héroïne pour expli- on sort en procession la châsse oùChauvel,
eblonde bergère fut en réalité le pre- mandaient au nom de qui cette fille quer le contexte géopolitique où repose son corps. Au XII siècle, unL’Archipel,
260 p., 20€. mier maire connu de Paris, comme de 20 ans leur donnait des leçons, s’inscrit son action. Geneviève a jour férié sera même institué, le
l’indique le titre de l’ouvrage de elle qui avait pris le voile des vier- compris que le monde vit une mu- 26 novembre, pour commémorer
Geneviève Chauvel. Cette biogra- ges consacrées, passait ses nuits à tation majeure et mûrit sa stratégie cent guérisons simultanées !
Créphie composée avec soin, qui s’ap- prier et ses jours à servir les pau- avec deux objectifs : préserver la dulité médiévale ? À voir. Érasme a
puie sur les ouvrages d’historiens vres avec les revenus de ses terres, Gaule de la guerre civile et empê- témoigné qu’il avait été guéri « par
de référence et sur la Vita écrite qu’elle administrait elle-même. cher que le christianisme ne som- l’œuvre de la célèbre vierge ».
Volaprès la mort de Geneviève à la bre avec l’Empire romain ou ne taire lui-même écrivait que le
proFace à Attila edemande de la reine Clotilde, ra- soit balayé par l’hérésie arienne dige du XII siècle était « aussi bien
conte l’histoire vraie de cette mys- Il y a de beaux portraits d’homme qui a séduit les Wisigoths et les démontré que la mort de Tibère ou
tique douée d’un sens des affaires dans ce récit. Celui de saint Germain Burgondes installés au sud de la la brutalité de Calvin » et avouait
et d’une intelligence stratégique d’Auxerre, par exemple, grand Gaule. Entre tous les Barbares, Ge- éprouver « une émotion d’enfant
Une statue de sainte Geneviève, exceptionnels. évêque et « chasseur d’âmes » après neviève parie sur les Francs païens sitôt qu’il était question de
Genevièe patronne de Paris, C’était au VI siècle. Quand avoir été un noceur et un amateur pour régner sur le pays après la ve ». Pourtant, en 1793, les
osseau jardin du Luxembourg.Geneviève vit le jour en 520 à Nan- de gibier. C’est lui qui avait repéré chute de Rome. Néanmoins, elle ments de celle que Childéric
appeterre, la Gaule scindée en plusieurs le charisme de Geneviève et l’avait KUMAR/GODONG/LEEMAGE soutiendra pendant dix ans le peu- lait la « mater patriae » seront
territoires après les invasions bar- adoubée, lui confiant la destinée de ple de Paris affamé par le blocus brûlés en place de Grève par, le
bares savourait une paix précaire Lutèce en lui donnant ce conseil : imposé par les rois francs : en te- Conseil général de Paris « pour y
sous l’égide de l’Empire romain fi- « Age virilitater », « agis virile- nant tête d’abord à Childéric, expier le crime d’avoir servi à
pronissant. Elle était la fille unique ment ». L’auteur sort Geneviève de grand guerrier et homme à femmes pager l’erreur ». L’heure de la
réd’un Franc rallié à l’empire, un of- la légende et la rend à l’histoire. subjugué par la sainte, puis à son habilitation a sonné ! ■
A
ALBERT HARLINGUE/ROGER-VIOLLETLE FIGARO jeudi 4 juin 2020
J’ai vraiment eu LE CHIFFRE DE LA SEMAINE 7
l’impression d’être Retrouvez sur Internet
la chroniquemalmenée, de souffrir « Langue française »
en même temps que 1 419
SURmes personnages WWW.LEFIGARO.FR/ C’est le nombre
LANGUE-FRANCAISEAGNÈS MARTIN-LUGAND À PROPOS DE L’ÉCRITURE de pages de la nouvelle traduction d’Autant @
DE SON NOUVEAU ROMAN, « NOS RÉSILIENCES », en emporte le vent, signée Josette Chicheportiche, DU CÔTÉ DU
qui paraît en deux volumes le 11 juin QUI PARAÎT CHEZ MICHEL LAFON. Grand publicaux Éditions Gallmeister
Dans Isabelle,
l’après-midi, La femme qui
Douglas Kennedy
se pose en grand
explorateur voulait changer de vie
du cœur humain.
S.SORIANO/LE FIGARO
LAURENCE PEYRIN Après une agression, une mère
de famille dévastée quitte sa famille et sa ville et débarque
à Las Vegas, la ville du péché.
jectoire qui se brise net. Nous sommes LAURENCE CARACALLA
en 1976, une époque où on croit
encore que le temps qui passe guérit les
ONNAISSEZ-VOUS Mo- blessures. Sans aide, comment aller
desto, jolie bourgade ca- de l’avant puisque tout s’effondre ?
lifornienne, à quelque
Résistante et victime150 kilomètres de SanC Francisco ? Joanne, d’abord sidérée, presque
La petite ville a pourtant connu son anesthésiée, s’enfonce dans une
inheure de gloire : c’est là qu’a été tour- compréhensible culpabilité, un
malné American Graffiti, le film de George être proche de la folie. Elle en est sûre,
Lucas, natif du lieu, là où des jeunes rester c’est faire souffrir les siens. Le
gens bien sous tout rapport traînaient processus psychique peut se mettre
en belles voitures pour séduire les de- en marche. Elle n’avait jamais connu
moiselles. On appelait ça le cruising. la violence, la voici devenue grave,
LES JOURS C’est ainsi que, dans les années 1950, désemparée, la peur au ventre mais
BRÛLANTS Joanne a rencontré Thomas et est, ac- prête à riposter si on ose l’approcher.
De Laurence Peyrin, cidentellement, tombée enceinte. Elle abandonne les siens sans trop
Calmann-Lévy, Depuis dix-huit ans, elle remercie le y réfléchir, comme une obligation,
430 p., 20,50 €. ciel d’avoir épousé ce charmant jeune comme aucune autre issue possible.
homme devenu médecin irréprocha- Si ce n’est de se rendre dans la ville du
ble et père idéal pour leurs deux en- péché où personne ne songera jamais
fants. à l’y trouver : Las Vegas.
Joanne a en effet tout pour être Du fameux Strip aux clubs pour
heureuse, ménagère parfaite, reine messieurs plus ou moins sordides, des
des cocktails, le Old-fashioned ou le paumées qui y travaillent, aux bons
Moscow Mule n’ont pas de secret pour samaritains qui leur tiennent la tête On s’est aimé
elle, elle savoure chaque jour sa chan- hors de l’eau, Laurence Peyrin dresse
ce. C’est l’Américaine de la upper class un portrait d’une faune à part, à la fois
typique des années 1970, pas de celles désespérée et réconfortante, les deux
qui aspirent à plus de liberté, ni une de côtés d’une même pièce. Et retrace comme on se quitte ces féministes qui brûlent leur sou- avec brio l’atmosphère de ces nuits où
tien-gorge, simplement une femme les joueurs de casino peuvent tout
modèle. Sa fille de 17 ans soupire de- perdre, où les effeuilleuses, entre deux
vant cette mère exemplaire, sans numéros, ont des choses à dire, des
idéologie ni combats. Mais voilà, cette mots qui, sans qu’elles le sachent, ré-DOUGLAS KENNEDY L’auteur américain publie un
mécanique bien huilée va se détra- confortent et aident à se reconstruire.
quer. Une balade à vélo, un junkie en Quant à son héroïne, Laurence Peyrin roman bouleversant sur une impossible histoire d’amour.
manque qui la moleste, et, peu à peu, en fait un envoûtant personnage, à la
Joanne sombre dans une dépression fois résistante et victime, qui va tenter
lavande et l’initie à l’amour sous qui ne dit pas son nom. Sa seule de devenir une autre, découvrir qui ALICE DEVELEY
eadeveley@lefigaro.fr son toit du XVIII siècle, elle est échappatoire : tout quitter. Seule et elle est et qui elle ne veut plus être. Sa
aussi mariée. Au début, Sam ac- sans un mot, elle s’enfuit. ténacité, son courage, sa détresse et
AMOUR ne dure cepte le rôle d’amant. Il prend Le roman de Laurence Peyrin est toute cette accumulation de tendresse
pas trois ans chez rendez-vous avec Isabelle comme l’histoire d’une explosion, d’une tra- refoulée, serrent le cœur. ■
Douglas Kennedy. s’il le faisait avec un psy. Pas plus
Il s’endure éternel- de deux fois par semaine. Mais laL’lement. Une fois la passion laisse très vite place à la
bague passée au doigt, la routine frustration.
s’installe et les mariages tournent Sous les draps, la dispute éclate.
au vinaigre. Les passions se heur- Que faire ? Kennedy place sur le
tent aux conventions. Il faut une chemin de Sam des personnages
belle maison, un bon boulot et de pour lui faire son éducation
sentijolis enfants. Surtout, bien faire mentale. Son voisin de chambre le
VOUSRÉVÈLELESDESSOUSDELACULTUREattention au qu’en-dira-t-on. prévient : « La Française mariée
L’aventure ? Le plaisir ? Ils sont à suit ses propres règles. » Même ISABELLE,
ranger au placard, là où l’on peut Isabelle y va de ses conseils et L’APRÈS-MIDI
JEANNE,AU-DELÀDUMYTHEretrouver ses amants. Ses liaisons paraphrase Flaubert : « La plupart De Douglas Kennedy,
qui ont un parfum de larmes et de des gens se marient par amour. Et traduit de l’anglais Elle était passée dans l’HistoiredeFrancecomme une
(États-Unis) cigarettes. puis, des années après, ils se ré- bourrasquedejeunesse,d’ardeuretdefoi, quienavait
par Chloé Royer, Comme souvent dans ses veillent piégés dans la routine et changé le cours. Grâceàelle, le«petit roideBourges»,
Belfond, isolé au suddelaLoire, méprisédes Anglais et de tousmeilleurs livres, l’auteur se pose l’ennui mortel de la conjugalité… »
312 p., 22,90 €. ceux qui,enFrance, avaient choisi leur parti,était devenuen grand explorateur du cœur hu- Qu’importe, pour Sam, le bonheur
le roiCharlesVII.Elle avaitlibéréOrléans, rendupossiblelemain. Isabelle, l’après-midi est un n’attend pas.
sacredeReims…Sachevauchéeavait prisfinsurunbûcherrecueil qui n’en est pas un, mais
àRouen, au terme d’un procès inique, le 30 mai1431. IlyaUne vie béanteplusieurs à la fois. Un roman
d’initout juste un siècle, en 1920, l’Eglisefaisait de la Pucelle de
tiation, un drame, une tragédie. Il Il est jeune, fougueux, amoureux. Il
Domrémy une sainteuniverselleenlacanonisant,tandis
se déroule sous nos yeux comme le veut tout plaquer. Mais Sam se que la Républiquefrançaiseinstaurait une deuxième fête
bouleversant Marriage Story de cogne à la réalité. Isabelle doit ré- nationale consacréeàJeanne d’Arc, le deuxième dimanche
Noah Baumbach. On y voit des pondre à ce qu’on attend d’elle : de mai. Pour fêter ce centenaire, Le FigaroHors-Série
hommes et des femmes, rongés être maman. Il faut donc se quitter publie un numérospécial surJeanned’Arc,salégende,
par les regrets, à la recherche de ce pour mieux se retrouver. C’est la sonhistoire. Récitdelagestejohannique,deVaucouleurs
qu’ils ne peuvent avoir et qui mé- promesse d’une vie heureuse. Car àRouen, analysedeson procès,décryptage des neuf
mystèresdesavie qui nourrissent encore leslégendes,prisent ce qu’ils ont. Comme si, au que reste-t-il une fois qu’on a eu ce
portraitdes forces en présence, promenade surles lieuxfond, ils savaient ce qu’ils dési- que l’on désirait ? Seulement le
demémoirequi évoquent la Pucelle… Tout ce que vousraient vraiment… vide. Une vie béante qu’on remplit
devezsavoir sur la femme lamieux connueduMoyenÂge,À l’hiver 1977, à très exactement en se perdant dans le travail,
juset sur sonextraordinaireépopée.8 h 18 du matin, Sam débarque à qu’à ce qu’une lettre, une épreuve,
Le FigaroHors-Série, «Jeanne d’Arc, un miracle français »,Paris. Le Yankee de 21 ans a termi- une rencontre rompent cette
sé114 pagesné ses études et s’apprête à inté- pulcrale spirale.
grer Harvard. Mais avant de suivre « Chacun construit sa propre
price chemin « tout tracé vers les son », dit Sam. C’est vrai. Dans ce
hauts échelons de la vie nationale », roman, personne n’est tout à fait
l’étudiant en droit a choisi de va- coupable ni innocent de sa
condigabonder un peu. La capitale ex- tion. On s’aime fort, mais mal. On
hale des parfums de cafés et de vin. coche les cases sans vraiment y
Ses pas l’amènent au Select, où rentrer. On multiplie les projets
d’autres compatriotes comme aussi vite qu’on les avorte de peur
Hemingway et Fitzgerald avaient d’échouer. Mais comment trouver
l’habitude de traîner. Sam est libre un sens à sa vie sans se tromper ? € Actuellementdisponible
mais seul et « Paris est cruelle en- Les questions existentielles de Dou- 8,90 chez votremarchand de journaux et sur www.figarostore.fr/hors-serie
vers les gens » comme lui. Mais glas Kennedy donnent à son roman
tout change quand il rencontre une force exceptionnelle. Certaines €Version digitaledisponibleégalement à 6,99Isabelle, traductrice à la chevelure phrases nous touchent en plein
rutilante. cœur. De sorte que si l’on en sort
Retrouvez Le FigaroHors-Série sur TwitteretFacebookÉvidemment, chez Kennedy, les d’abord cassé, on en revient surtout
histoires d’amour commencent gonflé d’envies. D’aimer, de
partatoujours mal. Si la belle sent bon la ger et de vivre pour de vrai. ■
JOEL SAGET/AFP
Ajeudi 4 juin 2020 LE FIGARO
8 ■ Premières impressions ■ Le livre coup de cœurAujourd’hui, même si la fréquen- gentillesse des clients, leur
pa« La réouverture le 11 mai a été tation n’a pas l’am- tience, leur sympathie. Ils ont soif « Lire Âme brisée, d’Akira
Mizuformidable. Nous avons été obli- pleur des premiers de littérature et de nou- bayashi (Gallimard), a constituéParoles
gés de gérer une longue file d’at- jours, les achats res- veautés. La jeunesse et un bonheur total pour moi. Ce fut
tente. Nous avions eu un signal tent importants, les le poche continuent de un enchantement (il vient d’êtrelibrairede de l’impatience des lecteurs pen- lecteurs repartent connaître des ventes couronné par le prestigieux prix
dant le confinement : on avait dû avec une pile de records. Pour l’avenir ? Je des libraires, NDLR). Après avoir
fermer notre site de commandes livres. Je suis admi- suis confiante. L’été de- lu Âme brisée, on a deux
urgenVéronique Marchand en ligne tellement il y avait eu de rative quand, face vrait bien marcher. Le ces : écouter Bach et offrir leEENN MVUA ERGE Librairie Le Failler demandes ! Le « click and col- aux contraintes sa- livre reste une valeur livre à ses amis ! »
Rennes lect » avait très bien marché. nitaires, j’observe la refuge. » MOHAMMED AÏSSAOUIlL iittté rra iirre
Musso-Laferrière : le dialogue inattendu
ENTRETIEN Le romancier qui vend â NOTRE AVIS
En 1983, avec La vie est un roman, des millions de livres et
le maître Alain Resnais réalisait
l’un de ses « films multiples », l’académicien, qui publient ces
joursavec plusieurs récits imbriqués.
Sous ce même titre, Guillaume ci, parlent de leurs auteurs préférés
e Musso publie son 18 roman qui
est un tour de force et un tour et de leur travail d’écrivain.
de passe-passe comme les aiment
ses innombrables lecteurs.
G. M. - Depuis vingt ans je me lève Un an après La Vie secrète PROPOS RECUEILLIS PAR
tous les matins et j’allume mon des écrivains, le romancier poursuit BRUNO CORTY
ordinateur en me demandant ce sa réflexion sur son métier et
que mes personnages vont me ré- ouvre à nouveau « la boîte noire
LE FIGARO. – Comment server aujourd’hui. Après une de la création » pour reprendre ses
avez-vous traversé la période quinzaine de romans, je pense mots. Il le fait à travers
de confinement ? Votre travail avoir fréquenté suffisamment le une intrigue à tiroirs
a-t-il été perturbé ? monde de la fiction pour en parler qui commence LA VIE EST
Guillaume MUSSO. - Pour la pre- de manière argumentée. Lors des à Brooklyn en 2010 UN ROMAN
mière fois de ma vie, je suis resté rencontres avec les lecteurs, les et met en scène uneDe Guillaume Musso,
plus de deux mois sans écrire et questions qui reviennent le plus romancière célèbre,Calmann-Lévy,
sans lire. J’ai passé toute la durée souvent tournent toujours autour 303 p., 21,90 €. Flora Conway, aussi
du confinement à Paris en consa- de la création : d’où vous viennent secrète et invisible que
crant l’essentiel de mon temps à les idées ? Combien de temps met- J. D. Salinger. Cette
m’occuper de mes enfants de 2 et tez-vous pour écrire un roman ? année-là, sa fille Carrie
6 ans. Il faut dire que je n’ai vo- Avez-vous une méthode de tra- disparaît au cours de
lontairement pas de bureau ni vail ? Avec La vie est un roman, à l’une de leurs rituelles
d’espace dédié à l’écriture dans travers un suspense littéraire, j’ai parties de
cachemon appartement familial. En voulu ouvrir la boîte noire de la cache. Bien que très
temps normal, j’accompagne mon création et mettre mon lecteur grand, l’appartement
fils à l’école le matin et je travaille dans la position de ressentir les de Flora était verrouillé
de 9 heures à 19 heures dans un différents écueils que peut ren- tout comme les
« atelier » situé à plusieurs kilo- contrer un romancier au travail. fenêtres. La police
mètres de mon domicile. Avec le patauge et Flora vit
temps, cet éloignement, cette Pourquoi citez-vous si souvent son pire cauchemar.
scission entre la vie réelle et le vos auteurs favoris dans Au même moment,
monde imaginaire est le garde- vos livres ? (On retrouve Salinger à Paris, un autre écrivain, Romain
fou le plus efficace que j’aie trouvé et Borges chez les deux écrivains.) Ozorski, 45 ans, auteur de
bestpour empêcher le monde roma- Est-ce une façon de partager sellers, n’est pas au mieux de sa
nesque de contaminer ma vie fa- vos enthousiasmes avec forme. Son ex-femme a l’intention
miliale ! vos lecteurs ? De vous rattacher de lui faire retirer la garde partagée
Dany LAFERRIÈRE. - Mon travail, à une famille d’écrivains ? de son fils adoré et même
comme vous dites, est particulier, D. L. - Ah non, Borges n’est pas de de partir avec lui aux États-Unis.
il se fait en silence dans un espace ma famille. C’est un classique, que Deux écrivains dans la tourmente.
clos. Je me lève tôt le matin, je j’ai refusé de rencontrer. Il y a des Deux enfants sur le point
garde les yeux fermés jusqu’à ce années la directrice d’une revue, de disparaître. Et un lien entre
que je sois visité par une idée que tout heureuse, m’a annoncé qu’elle eux tous qu’on laissera au lecteur
je ne voudrais partager avec per- avait pris rendez-vous avec Borges le soin de deviner. Pas sûr qu’il y
sonne. Holden raconte dans L’At- pour moi. Je devais aller le rencon- arrive du premier coup. On doit
trape-cœurs, de Salinger, qu’un trer à Buenos Aires. Elle m’avait avouer s’être laissé prendre à la fin
petit garçon avait un poisson rou- réservé une chambre dans un hôtel de la première partie et plusieurs
ge qu’il ne voulait montrer à per- du beau quartier de Recoleta. C’est fois après. Ce roman qui s’ouvre
sonne parce qu’il l’avait acheté aussi le nom du grand cimetière de et se referme sur une phrase
avec son argent de poche. Après, Buenos Aires. L’avion, les repas de Simenon, et dont Stephen King,
on le montre à un bon ami, puis à payés. J’ai dit non. Pourquoi ? On auteur du passionnant essai
un autre, puis à des inconnus. ne rencontre pas Borges, en tout Écriture-Mémoires d’un métier est
Voilà l’histoire d’une rêverie qui cas pas moi, qui le lis depuis si une influence affichée, réjouira les
se transforme en livre pour attein- longtemps. Borges est l’égal d’Ho- fans de Musso et séduira sans doute
dre le lecteur. Je tremble à l’idée mère à mes yeux. Mieux, il est le encore de nouveaux lecteurs. C’est
du virus qui nous obligerait à nous magicien de mon enfance. Il y a tout le mal qu’on lui souhaite ! ■
tenir constamment dans des fou- deux ans, je suis allé à Buenos
les pour lui échapper. Peut-être Aires, à l’invitation d’Alberto
Guillaume Musso qu’il est passé il y a longtemps et Manguel, pour faire une conféren- tre des illusions, de Donna Tartt, cation abêtissante. Or, l’être
hunous a imposé pour survivre les ce sur Borges. Il m’a fait visiter la â NOTRE AVIS parce que je les avais cités. Enfin, (en haut) main est au contraire traversé par
et Dany Laferrière.stades, les grands concerts en bibliothèque nationale – il en est Souvent, on associe au mot mes citations sont toujours liées la complexité, tourmenté par des
EMANUELE SCORCELLETTI ; plein air, les raves, les bars bon- l’actuel directeur –, où se trouve le « exil », les termes de directement au thème que je dé- désirs et des ambitions contraires,
THOMAS SAMSON/AFPdés, Bercy, les meetings électo- fauteuil inviolable de Borges, ex- « souffrances », de « déchirures », veloppe dans mes histoires. Dans perdu dans un monde de plus en
raux, les manifs, les parcs publics, posé derrière un cordon rouge. de « solitude »… Mais, dans mon nouveau livre, la plupart plus technicisé, inintelligible et
tout ce qui fait de l’homme un ani- Dans un geste de générosité, il m’a son nouveau « roman dessiné », proviennent de mes lectures au fil angoissant. C’est cette spécificité
mal grégaire. ordonné de m’asseoir dessus. Si je Dany Laferrière affirme des années d’ouvrages dans les- du roman qui me réconforte par
n’ai pas rencontré Borges, je me qu’il n’y a pas que de la douleur quels de grands romanciers par- exemple lorsque je lis Simenon et
Dany Laferrière, vous êtes l’auteur suis assis dans son fauteuil, moi qui dans le déracinement. Il pense, lent de leur métier : Profession ro- sa galerie de personnages qui nous
de Je suis un écrivain japonais pense qu’écrire c’est avoir la capa- en écoutant Nina Simone mancier, de Murakami, Changing parlent de nous, de nos
touret de Journal d’un écrivain cité de rester longtemps assis. chanter dans un petit club de jazz my Mind, de Zadie Smith, Écriture, ments, de notre médiocrité, de
en pyjama. Guillaume Musso, Salinger s’adresse à une autre zone à Montréal : « Je voudrais pouvoir mémoires d’un métier de Stephen nos grandeurs parfois, et plus que
après La Vie secrète des écrivains, de ma sensibilité, celle de écrire avec des King, Parlons travail, de Philip tout de notre désir d’aller au bout
vous publiez La vie est un roman. l’adolescent qui résiste à couleurs, des rêves, Roth, À bâtons rompus sur le ro- de nous-mêmes.
L’EXIL VAUT Pourquoi vous focaliser ainsi toute cette saleté qui nous des lignes. » man, de Stephenson. Mon livre
LE VOYAGEsur votre métier ? tombe dessus. Mais je ne C’est exactement précédent s’ouvrait d’ailleurs sur Dany Laferrière, vous appartenez
De Dany Laferrière, D. L. – Précisément parce que je ne suis qu’un lecteur qui ce qu’il fait l’une de mes phrases préférées de au cercle fermé et prestigieux
Grasset, tiens pas cela pour un métier, mais écrit des livres pour dire dans L’exil vaut Dany, extraite de son formidable de l’Académie française.
404 p., 28 €.un mystère, un mystère qu’on son amour de la lecture. le voyage. C’est Journal d’un écrivain en pyjama : Cela vous oblige-t-il à surveiller
cherche à expliquer inlassable- un joli ovni « La première qualité d’un écrivain, vos écrits ? À vous censurer ?
ment. Quand j’étais enfant, ma G. M. - J’ai été enseignant littéraire. Bien sûr, c’est d’avoir de bonnes fesses. » D. L. - Je fais ce que je veux. J’ai
mère avait fait venir un magicien pendant dix ans et j’ai l’écrivain ne nie pas publié depuis trois ans 800 pages
pour mon anniversaire. Mes amis toujours aimé être un les malheurs Guillaume Musso, vous êtes depuis écrites à la main avec des dessins
étaient fascinés de le voir sortir un passeur de culture. En qui suivent tout dix ans l’auteur qui vend le plus alors que je n’avais jamais dessiné
pigeon de son chapeau. Et ils se tant que lecteur, j’aime arrachement de livres en France. Votre liberté auparavant. Je ne pourrai même
sont éparpillés quand il a voulu que la lecture d’un livre à sa terre natale, est totale. Pourriez-vous publier pas me censurer moi-même, voire
nous expliquer ses tours. Ce qui me donne envie d’en dé- à sa famille - il les a de la poésie ou une biographie l’Académie qui ne cherche pas à le
m’intéressait, c’était de savoir couvrir d’autres. Dès vécus, il les a écrits. historique ? faire d’ailleurs. On entre tard à
qu’il avait triché, que le pigeon mes premiers romans, Mais l’exil recèle G. M. - Plutôt une pièce de théâtre l’Académie précisément parce
était déjà dans le chapeau. Qu’il j’ai donc pris plaisir à aussi ses richesses, ou un roman jeunesse ! Mais plus qu’on attend que vous vous
libénous poussait à regarder là où il choisir et à placer une des sourires (il y que tout je me sens romancier, car riez des contingences. Un pianiste
voulait pendant qu’il faisait sa pe- phrase en exergue de en a tout plein, je considère le roman comme un de 26 ans va voir Mozart et lui dit
tite cuisine ailleurs. C’était dix fois chaque chapitre, pour avec des dialogues art autonome. Kundera a raison de après avoir exécuté brillamment
plus intéressant ainsi. Je l’imagi- qu’elle résonne avec lui et qu’elle hilarants) et de merveilleuses remarquer que l’esprit du roman, un morceau : « Pensez-vous,
maînais s’entraîner longtemps afin de ouvre au lecteur une porte vers rencontres. L’auteur c’est l’esprit de complexité, et que tre, que je sois prêt pour donner un
nous amuser. C’était donc une af- d’autres univers. À lui de choisir de L’Énigme du retour se fait chaque roman dit au lecteur : concert ? – Évidemment non, vous
faire humaine. Et c’est ça que s’il pousse ou non cette porte. Et passeur ; rarement écrivain « Les choses sont plus compli- êtes trop jeune. – J’ai 26 ans et vous
j’aime dans la littérature, son lien ça marche, car je ne compte plus a autant parlé et admiré d’autres quées que tu ne le penses. » L’épo- étiez un enfant quand vous avez» Lire @avec la cuisine. Ma grand-mère le nombre de mes lecteurs qui écrivains. Ses mots comme que actuelle et la pauvreté du dé- joué en public pour la première fois.+ l’intégralité
s’enfermait dans une pièce close m’ont affirmé avoir découvert ses dessins jouent avec toutes bat public nivellent constamment de cet entretien dans – Oui, répond Mozart, mais je n’ai
avant de ressortir avec de déli- grâce à mes romans Le Prince des les couleurs de la vie. ■ l’expression d’idées complexes jamais demandé à personne la per-www.lefigaro.fr
cieux plats fumants. marées, de Pat Conroy, ou Le Maî- MOHAMMED AÏSSAOUI pour tout ramener à une simplifi- ( rubrique livre) mission de le faire. » ■
A