Figaro Littéraire du 05-03-2020

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Date de parution 05 mars 2020
Langue Français
Poids de l'ouvrage 26 Mo
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jeudi 5 mars 2020 LE FIGARO - N° 23499 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
HISTOIRE MIA COUTO
LA FABULEUSE AVENTURE LE GRAND ROMAN
DES SAINTS DE L’AFRICAIN QUI POURRAIT
PAGE 6 AVOIR LE PRIX NOBEL PAGE 8
Sandrine
Bonnaire,
la voix
des poètes
DOSSIER À l’occasion
du Printemps des poètes,
la marraine
de l’événement nous parle
de ses auteurs préférés.
Nous vous proposons
également une sélection
de recueils de poèmes.
PAGES 2 ET 3
Conte de Morénie Finalement,lacuriosité
n’estpasunvilaindéfautLBÉRIC, margrave de mais sur le moindre sujet. L’indolent Albéric Comme à son habitude, Denis écrit
sobreMorénie, régnait paresseu- consent à ces votations à répétition ; pourquoi ment – l’échevelé n’est pas son genre –, pra-« sement sur un anachronis- le nier, il y trouve son compte : elles servent à tiquant l’impassibilité. Ça pour la forme, mais
me. » Depuis combien de distraire les journalistes, et par conséquent à le fond ?A temps n’avions-nous pas éloigner la menace matrimoniale. Dans ce roman bref et cinglant comme un
lu ce beau mot de margrave dans un ouvrage libelle, il n’oublie jamais qu’il fut un
de littérature française ? pamphlétaire de la plus belle encre. Derrière
Le romancier Stéphane Denis imagine une la Morénie et ses péripéties, comment ne pas
principauté située quelque part en Europe voir notre époque et nombre de ses calem-LA CHRONIQUE
entre la Suisse et le Liechtenstein, qui em- bredaines ? Que peut-il advenir d’une mo-d’Étienne
prunterait des traits à Monaco et à Sissi impéra- narchie héréditaire de tradition salique àde Montety
trice. Un pays longtemps oublié de la moderni- l’heure du genre et de la parité, et de la Cour
té dévorante, de l’Union européenne et des européenne des droits de l’homme ? Est-ce
Gafa, où les hommes seraient gouvernés par Avec gourmandise, Denis décrit scrupuleuse- bien raisonnable ? L’auteur d’un mémorable
un souverain débonnaire plus occupé à orga- ment un pays auquel il prête un passé aussi ri- roman, Histoire de France, emprunte au
niser ses plaisirs personnels qu’à légiférer sur che que fictif, multipliant les fausses référen- meilleur style de Voltaire, dont il a la clarté
tout. À la plus grande joie de ses administrés. ces, notamment bibliographiques, mêlant des et le tranchant. L’ironie affleure sans cesse
La principale préoccupation politique de la événements inventés d’un royaume imagi- sous le propos. Elle est d’un esprit sceptique
famille régnante de Morénie, et de ses minis- naire à la très authentique histoire de l’Eu- sur la nature humaine et goguenard quant
tres, est de marier le souverain pour assurer la rope : « En 1940 le Führer envisagea d’envahir la au cours du monde.
succession dynastique. Albéric est très rétif à Morénie dont la situation géographique compli- Il y a cependant quelque chose qui tient
cette contrainte, la jolie Bubele, fille du pâtis- quait les communications du Reich. » L’auteur, de la politesse dans cet art élégant de
sier de la ville, suffit à ce qu’il faut bien appe- ancien éditorialiste politique, détaille avec raconter sans appuyer, de relever sans
ler son bonheur. Cela ne serait rien si l’air du soin le fonctionnement des institutions du pe- s’acharner. Denis se contente de corriger en
temps, qui ne connaît pas de frontière, ne tit État, pour mieux en célébrer la mesure et la souriant, c’est la haute et
«Quandleplaisiretl’intelligences’allientvoulait contraindre le pays et son margrave à sagesse : « Les Moréniens n’avaient rien contre le juste idée qu’il se fait de
s’accorder aux nouveaux mantras idéolo- cumul des mandats ni l’hérédité politique, trou- l’écrivain. ■ pourredonnervieàl’histoire.»
giques : égalité femmes-hommes, repentance vant agréable qu’on les déchargeât de
préoccuGérardCollard,LaGrifenoirehistorique, souci écologique et surtout obses- pations qui leur importaient peu. » Sous les yeux LE MÂLE BLANC
sion démocratique. D’où cette injonction de du lecteur, un petit monde bienveillant et De Stéphane Denis,
consulter le peuple, non seulement pour qu’il fleuri a pris naissance, niché entre les rêves de Grasset,
choisisse ses représentants au Parlement, Jean Raspail et les cases de Tintin en Syldavie. 140 p., 15 €.
PATRICK FOUQUE/PARISMATCH/SCOOP DEAGOSTINI/LEEMAGE
FRANCOIS GUILLOT/AFP FORUM
Ajeudi 5 mars 2020 LE FIGARO
2 CONTEXTE
Le Printemps des poètes aura lieu du 7 au 23 mars. Sophie Nauleau, Je pense à toi Desnos et je revois
sa directrice artistique, promet que, durant cette quinzaine, la poésie tes yeux/ Qu’explique seulement
sera au cœur de nos vies. Le thème choisi pour cette édition n’est
l’avenir qu’ils reflètent/ Sans cela pas anodin : le courage. L’affiche est signée Soulages. Le programme
est extraordinairement riche : Sandrine Bonnaire au Bataclan, d’où pourrait leur venir ô poète/ Ce bleu
le 10 mars ; Guillaume Gallienne, à l’Athénée-Louis Jouvet, qu’ils ont en eux et qui dément les cieuxle 8 mars ; Anne Alvaro, à la BnF, le 18 mars… (voir le site : L'ÉVÉNEMENT
printempsdespoetes.com). De nombreux recueils paraissent
LOUIS ARAGON, « COMPLAINTE DE ROBERT LE DIABLE »
à cette occasion. La rédaction vous propose ses coups de cœur.littéraire
DOSSIER L’actrice a joué dans
des films adaptés de Bernanos,
Simenon, Camus. Grande lectrice,
elle explique pourquoi la poésie
lui tient particulièrement à cœur.
mais aussi pour sensibiliser etPROPOS RECUEILLIS PAR
éveiller les consciences. Je trouveMOHAMMED AÏSSAOUI
maissaoui@lefigaro.fr qu’elle fait écho à l’être, peut-être
même à quelque chose de plus
SANDRINE BONNAIRE sera la profond que le roman. Dans un
marraine et la voix du Printemps poème, je me reconnais toujours
des poètes. Elle dira des poèmes un peu, j’ai l’impression que c’est,
lors de la soirée d’ouverture, le comment dire, comme s’il
ré10 mars, au Bataclan, accompagnée veillait des choses enfouies. Un
du musicien Erik Truffaz et de ses poème, c’est un révélateur
d’émoalliés. tions et de conscience. Dans un
roman, on peut avancer via la
narLE FIGARO. - Qu’est-ce qui vous ration, et c’est généralement cette
a poussée à accepter d’être narration que l’on retient. Dans le
ela marraine de cette 22 édition poème, je crois que les mots sont
du Printemps des poètes ? davantage choisis, ce sont eux que
Sandrine BONNAIRE. - Simplement l’on retient, ils possèdent une
réparce que j’aime la poésie. Et puis sonance plus forte, quelque chose
l’idée de cette carte blanche au Ba- de l’ordre du sacré. J’associe
soutaclan – mêler textes, voix et musi- vent la poésie à la musique. On ne
que – me plaît beaucoup. J’ai très peut pas mal lire un poème ! On
envie de concevoir une mise en es- doit faire un sort différent à
chapace, de choisir mes invités et les que mot, car chaque mot a été
auteurs que je souhaite mettre en pensé, choisi, disséqué. On a envie
lumière. Tout cela me passionne ; la de mettre ces mots dans un écrin Sandrine Bonnaire,
marraine de l’éditionpoésie, j’en lisais souvent quand de diction. Comme une chanson.
2020 du Printempsj’avais 20 ans, après j’ai un peu ar- C’est court et percutant. Sandrine Bonnaire
des poètes,rêté, et je me suis remise à en lire
activement il y a quelques années. Cette rencontre entre la poésie et le trompettiste
Erik Truffaz,C’est un joli hasard, un signe, que et la musique est un travail
lors du lancementLe Printemps des poètes me propo- que vous avez fait plus qu’esquisser
ede la 22 éditionse d’être la marraine de cette édi- avec Jacques Higelin… « La poésie fait tion 2020. Il y a, aussi, le choix du J’ai participé à l’un de ses albums de la manifestation,
le 25 février, dansthème : le courage. C’est un éten- avec Duo d’anges heureux. Pour
les salons du ministèredard que j’ai bien envie de porter. moi, Jacques Higelin est un im-
de la Culture, à Paris.mense poète. Il m’accompagne
réQue vous a apporté la poésie ? gulièrement. Il y a toujours une de SADAKA EDMOND/SIPA
Jeune, j’étais dans les classiques, je ses chansons qui renvoie à un mo- du bien à l’âme »
lisais René Char, Louis Aragon lui, ment de la vie. Je trouve qu’il a non
je continue de le lire, notamment le seulement une beauté de plume,
recueil Le Roman inachevé qui est mais tous ses textes ont un sens
inmon livre de chevet. D’ailleurs, croyable. Et avez-vous lu ses
Letlors de la soirée du 10 mars, je lirai tres d’amour d’un soldat de vingt qui évoque la recherche de l’écri- Existe-il des moments particuliers ma sœur (Elle s’appelle Sabine) et
l’un de ses superbes poèmes, Le ans ? Elles sont sublimes, il faudrait ture et où l’auteur s’interroge. Il où on lit de la poésie ? coécrit, avec Jérôme Tonnerre, le
Vieil Homme : « Moi qui n’ai jamais les rééditer. C’est fou, cette matu- ramène le texte au mouvement, On y revient tout le temps. La poé- scénario de J’enrage de son absence
pu me faire à mon visage / Que rité à 19 ans. Le 10 mars, j’en lirai d’ailleurs le poète écrit en mar- sie fait du bien à l’âme, c’est quel- (le long-métrage qu’elle a réalisé,
m’importe traîner dans la clarté des quelques extraits, accompagnée en chant. Il décrit la ville de Montréal, que chose qui fait écho à soi. Je sorti en 2012, avec William Hurt et
cieux / Les coutures les traits et les musique par Alice Botté (guitaris- la nature, les mendiants… Joël Bas- parlerais même de mélancolie. Alexandra Lamy, NDLR). J’en ai
te). La ren- tard est un documentariste en mots Lorsque l’on se retrouve dans cet coécrit un autre, mais le film est en
contre entre (voir ci-dessous). Ce qu’il écrit est état mélancolique, tout est plus quête de financements. Et j’ai de
On peut saisir trois mots d’un vers, la poésie et la visuel, presque cinématographi- aiguisé, à fleur de peau. J’y suis de plus en plus envie d’écrire pour la
cela vous parle sans que vous ayez musique est que, et il y a dans ses phrases un plus en plus sensible. musique. J’ai deux textes. J’ai be-«
un projet rythme saccadé. La musique sera soin de temps ! (Rires) ■forcément compris le sens
auquel je conçue sur son rythme d’écriture. Votre désir d’écrire est-il * Son recueil paru chez une petite
de l’ensemble. Un seul mot pense beau- Je trouve que sa poésie donne par- plus profond ? maison d’édition,Virgile, avec
coup. Je me fois envie d’être slamée. J’ai com- C’est vrai, oui. Il est plus fort depuis des peintures et des photographiespeut avoir une résonance,
sens capable mencé à le lire avec Des lézards, des que j’ai écrit le documentaire sur de CharlElie Couture.et c’est cela qui est important d’interpréter liqueurs, un recueil à base de phra-»
SANDRINE BONNAIRE des mots en ses courtes et musicales dans lequel
musique et il aborde ses thèmes de
prédilectaches de l’âge… » Il y a également j’ai même envie d’écrire des textes tion comme les paysages, les ani- Les mots physiques de Joël Bastard
Rilke, Verlaine, Baudelaire et Rim- pour être accompagnée. Cela me maux ou encore la beauté des
chobaud… Avec les poètes, j’ai à la fois titille depuis longtemps. Erik Truf- ses. C’est avec ces poèmes que j’ai
le sentiment de voyager, de m’éva- faz (trompettiste, musicien de jazz) commencé la lecture à voix haute. « Nous pourrions ouvrir et d’années d’expérience, et dans la quête d’écriture
der, et celui du recueillement, m’avait sollicitée pour lire Margue- un dictionnaire pour pointer mais on peut dire que la poésie - et, souvent, les deux mêlées.
presque une méditation – une ma- rite Duras (L’Homme atlantique et A-t-on besoin de comprendre du doigt le premier mot venu. de Joël Bastard est physique, Les mots, on peut les caresser,
nière de prendre soin de soi et de L’homme assis dans le couloir) et les poèmes pour les apprécier ? Le désir d’écrire vient comme ses mots : ou ils « peuvent être jetés
prendre le temps. Je peux lire un cela m’a encore plus convaincue Non, absolument pas. On peut ne de pousser la porte, tant mieux, « Il y a des lézards, des liqueurs contre un mur ». Chez le poète,
roman partout, mais un recueil de qu’il fallait que je le fasse. La lectu- pas comprendre le sens d’un poè- nous sommes nus. » Ce sont et du sens. Les mains un arbre peut éclater de rire,
poésie, je ne peux le lire que chez re à voix haute en public est finale- me, mais cela reste beau. Jeune, je les premières phrases de Joël claquent comme des voiles un fruit porter une parole,
moi, il faut que je sois totalement ment une activité assez proche du ne comprenais pas tout à certaines Bastard dans Des lézards, sur les hommes au sang « une branche trembler à
disponible. cinéma, plus que du théâtre. poésies, comme chez Rimbaud, des liqueurs (Gallimard), recueil couvert de grandeurs. » l’intérieur de la mémoire (…) » ;
d’ailleurs, aujourd’hui encore, je ne paru en 2018. Le poème Un peu plus loin : « Écartons « les cascades applaudissent
Pouvez-vous donner Parmi les poètes contemporains, comprends pas tout ! (Rires) On peut est coiffé d’une jolie entrée : les chairs endormies, effeuillons sans cesse le creuset
votre définition de la poésie ? il y en a un que vous aimez saisir trois mots d’un vers, cela vous « Dans l’encre des ratures, le mystère. » Ou encore : de l’absence ». Et les rivières
C’est une définition qui n’est pas tout particulièrement, parle sans que vous ayez forcément nous revenons. » Il est difficile « La beauté est sous le masque sont des majestés
loin de celle que je donnerais pour c’est Joël Bastard… compris le sens de l’ensemble. Un de résumer une œuvre forte de boue. » L’auteur puise (dans Casaluna).
l’art. La poésie est en grande partie Je lirai des poèmes tirés de La seul mot peut avoir une résonance, d’une vingtaine d’ouvrages son inspiration dans la nature M. A.
faite pour aider, pour aller mieux, Clameur des lucioles * C’est un livre et c’est cela qui est important.
CLASSÉS
SANS SUITE Tragi-comédie en vers mordus d’amour
De Sophie Martin,
Flammarion, ASTRID DE LARMINAT trouvé la solution. Elle a écrit un ro- blent à des oiseaux. » Mais un oiseau polie. « Et je buvais des yeux mon café presse. » Deux fantômes la hantent.
120 p., 16 €. man sous forme de poèmes. Et c’est ne peut prendre une femme dans ses froid comme lui. » Léo, Lucas, Pierre Son père d’abord, qui lui avait dit :
OPHIE MARTIN a l’esprit très réussi. bras. Pauvre Sophie Martin qui rêve ont un autre point commun. Ils sont « Moi je t’aime, les suivants feront du
mordant. Elle aime la litté- Chaque texte part d’une scène, d’amours mammifères, de tendresse mariés, fiancés, casés. C’est elle qui mieux qu’ils peuvent, tu verras. » Mais
rature pour happy few et ne toujours la même, toujours une consistante, et d’être désirée ! les invite à boire un verre comme un ce n’est qu’à la fin que le secret de son
pense pas correctement. autre : elle et un homme. Il y eut Leo homme, les séduit comme une fem- drame se révèle, quand surgit de ses
Coups de becSLes petits romans contem- Anthelm « si maigre, si droit, mala- me, leur prend la main comme une songes une figure maternelle froide,
porains qui peuplent les librairies droit », Lucas Gandalio, Pierre Tisse- À force de jouer la femme intelligen- petite fille. Pourtant, elle non plus étrangère, que l’enfant qu’elle était
n’ont pas sa faveur. Pourtant, elle rant, bien d’autres. Elle les dévore te, de celles avec qui l’on discute de n’est pas libre. Les hommes qu’elle ne sut jamais séduire. Sophie Martin
aussi rêvait d’écrire. Pire : elle vou- longtemps des yeux, observe, épie, tête à tête, elle n’a droit qu’à des aime trompent leur femme. En cou- donne ses lettres de noblesse au
perlait raconter ses ratages sentimen- en tire des portraits qui ressemblent coups de bec. Gentils certes. Mais la rant après eux, elle trompe son ennui sonnage qu’on appelle vulgairement
taux ! Comment faire de la littératu- à des Caractères de La Bruyère. bienveillance que lui témoignent ces et son angoisse. « Je lutte constam- une allumeuse. Elle en fait une
héroïre distinguée avec un tel sujet ? Elle a « Tous les garçons que j’aime ressem- hommes n’est qu’une indifférence ment contre je ne sais quoi qui m’op- ne de tragédie. ■
A
MICHELE BRABO/OPALELE FIGARO jeudi 5 mars 2020
3
■ Le courage à l’ouvrage anthologie où, du plus jeune, 20 ans, à André Velter, Charles Juliet, Guy
Après l’ardeur et la beauté, un presque centenaire, ils affirment Goffette, Sapho, Vénus
Khouryle Printemps des poètes a choisi haut et fort : Nous, avec le poème pour Ghata. La plupart ont donné un texte
le courage pour thème. Du courage seul courage *. Impossible inédit. Joseph Ponthus (notre photo)
au cœur, il n’y a pas loin, note Sophie de les citer tous, mais parmi eux, signe un beau et nostalgique
poèmeNauleau, la directrice artistique. on notera Adonis, Tahar Ben Jelloun, récit qui s’achève ainsi : « Aurons-nous
Le Castor astral a réuni 84 poètes Marie Modiano, CharlElie Couture, encore le courage de nos illusions ». L'ÉVÉNEMENT
d’aujourd’hui pour une superbe Patrice Delbourg, Jean-Pierre Siméon, * Castor astral, 404 p., 15 €. littéraire
ET AUSSIRoberto Bolano,
logique ou chronologique, La conscience
comme si elle faisait un puzzle poèmes d’exil et d’idéal de vivre et cherchait un dessein, une unité
Emmanuel Godo ne fait pas au joyeux bazar de sa vie.
nes d’enfance (« Je peux voir la veilleux » ou le « réalisme magi- de la poésie en tisane. L’exercice a ses limites. THIERRY CLERMONT
tclermont@lefigaro.fr douleur des années que j’ai vécues que » de ses glorieux aînés. Une Son écriture ne dégouline Mais l’ensemble a le charme
dans ce pays / et la part de souffran- voix qui résonne depuis Santiago, ni d’adages ni de leçons au parfum mélancolique d’une casse
N AURAIT bien tort de ce que j’ai causée / et qui m’appar- Mexico, Barcelone et Gérone, Pa- mielleux. Elle est plus que parfaite. à ciel ouvert, avec ses carcasses
négliger l’abondante tient »). Son univers est fait ris, avec quelques échos du côté C’est une conjugaison à elle seule. jetées au rebut qui refusent
et riche poésie de Ro- d’amours déçues, d’illusions amè- d’Anvers, de New York… Une langue qui se crée au fur de retourner à la poussière.
berto Bolano, grand res, d’observations parfois acer- Quelques exemples : « En ce et à mesure qu’elle s’écrit. Oui, il y Les inconditionnels de Valérie Oprosateur qui, à bes, de retrouvailles et d’espoirs. temps-là j’avais vingt ans / Et a du divin sous la plume du poète. Rouzeau y liront un autoportrait
l’image d’un Jorge Luis Borges ou j’étais fou. / J’avais perdu un pays / Quelque chose qui nous ôte très émouvant.
Amour et raged’un José Lezama Lima, a produit mais j’avais gagné un rêve. / Et si les mots de la bouche et réduit A. L.
une œuvre lyrique tout aussi pas- Le tout est entremêlé de nombreu- j’avais ce rêve / Le reste était sans le monde au silence. Dans Puisque
sionnante et éclairante que sa fic- ses références et réminiscences : un importance. / Ni travailler, ni la vie est rouge, le grand lecteur
tion. Elle est ici réunie pour la pre- chorus de John Coltrane, des ac- prier, / ni étudier à l’aube / Près de Blanchot et de Bataille partage
mière fois en français, et complétée cords de Monk, un distique de des chiens romantiques. » Ou en- cette même force et faiblesse
par de nombreuses pages en prose Frank O’Hara ou de W.H. Auden ; core : « Il importe peu aux vrais de voir la réalité sans pouvoir
(Amuletto, Appels téléphoniques et des femmes qui passent dans la rue, poètes / qu’on les observe quand ils la dire et la trahir. « Je n’aime pas
autres histoires…) et ouvre ainsi la qui traînent dans les bars ou dans écrivent / Quand ils font parler les les mots d’aujourd’hui / Alignés
publication des œuvres complètes les salles de cinéma, qui rêvent dans oiseaux des tropiques / dans leurs comme des pavillons le long
de l’écrivain chilien, mort préma- un train ; d’autres flottant dans un journaux ou leurs épîtres, / allon- d’un chemin de fer », écrit-il. Mais
turément à 50 ans, aux Éditions de lointain souvenir : Molly l’Irlandai- gés à l’ombre d’un saule / atten- la poésie lui permet de creuser
l’Olivier, intégrale prévue en six se, Lupe, Lola l’Andalouse, Patricia, dant que passe / une camionnette les mots. Chez Godo, tout est
volumes, à paraître jusqu’en 2022. une junkie sans nom, María-Salo- sur la route / des lettres apparem- ŒUVRES à réinventer. Les astres n’ont plus
Une poésie simple qui aime à mé, la « belle Edna ». ment tendres / que les enfants lisent COMPLÈTES I fini de se coucher. Le vivant
De Roberto Bolano,marier les genres et varier les to- Au fil des pages, l’auteur de – lentement / dans un restaurant n’a jamais fini de naître. La nature, ÉPHÉMÉRIDE
traduit de l’espagnol nalités, une poésie exacerbée et di- 2666 rend hommage aux vers de tandis que le soir tombe. » (dans le originellement « la naissance » De Valérie Rouzeau,
par Robert Amutio recte, s’étalant sur plusieurs pages, Juan Ramon Jiménez et à ceux de poème Comme dans une vieille bal- en latin, devient la possibilité La Table Ronde,
et Jean-Marie ou se limitant à quelques vers bien Verlaine. Passent également Ar- lade anarchiste). d’être perpétuellement. À travers 140 p., 16,50 €.Saint-Lu, frappés. Bolano, immense rénova- taud et Desnos, Philip K. Dick, Rarement poète fut plus libre « le feu », « la nuit », « le ciel »,
L’Olivier,
teur de la littérature latino-améri- Dashiell Hammett, Shakespeare et dans sa vie et dans sa prosodie, l’auteur fait ainsi entendre 1 244 p., 25 €.
caine, nous dit les affres de l’exil (il sa Tempête, le regretté Ted Berri- malgré la maladie, un poète qui se une vérité muette. Il faut tendre
a quitté son pays à l’adolescence gan et ses Sonnets, Georges Perec. proposait, pour reprendre le titre vers « le presque-rien », savourer
pour rejoindre le Mexique puis Sans oublier El Greco, Van Eyck ou d’un de ses recueils, paru en 1976, l’instant et apprécier la futilité. La poésie,
l’Espagne), la galère des emplois Erik Satie. C’est là une voix singu- de « réinventer l’amour », à force « La barque », « le grain »,
une nouvelle subalternes, l’amitié fraternelle lière, celle d’un écrivain surdoué, de rage et d’idéal. À découvrir ab- « l’allumette » sont autant
érigée en valeur cardinale, les scè- rejetant les utopies, le « réel mer- solument ! ■ d’images qui marquent cette religion ?
dépossession. Grâce à
ces mots défaillants, Godo fixe Qu’est-ce que la poésie ?
les blancs, voyage dans le verbe Pour Alain Duault, c’est une
et vit joyeusement. Qu’est-ce question existentielle. Il l’examine
donc que cette poésie ? dans une jolie suite d’essais
« L’éternité en nous qui ne veut poético-philosophiques. Né en
pas mourir. » 1949, il est d’une génération qui
ALICE DEVELEY n’aime pas trop la vérité. Qui dit
vérité, dit religion, dit coercition,
dit exclusion. On préfère penser
que c’est la beauté qui sauvera
le monde, même si on ne sait pas
ce que cela veut dire. Duault
a le mérite de prendre au sérieux
le mot de Dostoïevski. Il avance
dans sa réflexion par intuition
et citations, convoque Hölderlin,
Lautréamont, Dante, Bonnefoy,
Baudelaire, Flaubert, Kant,
René Char, etc. Odysseus Elytis :
Mort prématurément « Le Beau est un chemin –
à 50 ans, Roberto peut-être le seul – vers la part
PUISQUE LA VIE EST ROUGE Bolano fut un immense inconnue de soi, vers ce qui nous
rénovateur d’Emmanuel Godo, transcende. Car c’est au fond
de la littérature Gallimard, ça la poésie : l’art d’être
latino-américaine. 152 p., 16 €. conduit et d’arriver à ce qui
EFFIGIE/LEEMAGE
te transcende. » Duault tourne
et retourne la question
dans tous les sens : et si la poésie
était un instrument
métaphysique ? « La poésie Bric-à-bracLa lumière obscure de Messagier n’est que cela, ce creusement
à ciel ouvert obstiné des murs qui nous
une chambre, alité, sanglé aux ap- ouvert à ce qui nous dépasse. « De Ce livre fait de bric et de broc entourent pour tenter de savoir
E L’EAU a coulé sous pareils de mesure, sa vision s’élar- temps à autre il faut fixer les grâ- est un acte de résistance ce qui se cache derrière,
les ponts depuis la pa- git, s’éclaircit : « La giboulée sou- ces », note-t-il. à la tyrannie de l’efficacité, ou dedans. » Il finit par l’écrire
rution du Manifeste daine salue et magnifie / Les effluves Sa poésie ne se laisse pas com- des délais à tenir, du téléphone noir sur blanc : la poésie
électrique aux paupiè- qui circulent ici / Entre les saules et prendre. « Chaque phrase est l’el- qui sonne, des rafales de mails. est du domaine « du peut être, Dres de jupes dont Mat- les âmes / Entre la chair et les ri- lipse déchirée de dix autres », dit-il. La cadence moderne sied mal aux du pourrait être, de ce qui sera »,
thieu Messagier fut l’un des insti- mes .» Il est question d’« âme per- La syntaxe est réduite à l’épure, poètes et leur fait perdre la tête. autrement dit de « l’au-delà ».
gateurs. C’était en 1971. Ce texte pendiculaire » et d’« abîmes verti- taillée, retravaillée. Les mots sont Valérie Rouzeau a éprouvé La poésie n’a peut-être pas la foi
collectif résonnait avec Les caux partant à / l’inverse vers le ciel détournés de leur usage. Pas de le besoin de se recueillir. Pour mais elle porte une espérance.
Champs magnétiques de Soupault et les cieux ». Il est question aussi volonté de transgression ou de dé- ce faire, elle a réuni des textes Chassez les dieux, l’inquiétude
et Breton, s’inspirait de la Beat Ge- de « guérison qui ouvre sur des construction pourtant. Messagier épars témoignant de ce qu’elle religieuse demeure. La poésie,
neration. Messagier était un jeune blessures d’un autre ordre » : com- modèle et compresse la langue avait vécu ces quinze dernières un culte nouveau ? Duault cite
homme chevelu à lunettes noires me si la maladie, en faisant trem- comme une matière vivante, il la années : bouts de lettres ou de Jean-Michel Maulpoix : « Cela
comme on en voyait beaucoup bler sa « géologie interne », l’avait filtre pour en retirer tout ce qui est mails, poèmes écrits ou traduits à quoi jadis mythes et religions
dans ces années-là, mais quelque bavard. Il la distille, comme s’il par elle, citations de ses auteurs se chargeaient d’apporter leur lot
chose le distinguait des autres, une cherchait à surprendre un mystère préférés, bribes de journaux d’images et de réponses, il
défiance envers les idéologies qui inouï. C’est fort, dense, pur, entê- intimes. « Je glane, je recycle, importe plus que jamais au poème
rendent fou ou bête. Dominique de tant, ça agit. « Les jonquilles bou- DERNIÈRES je transforme et carambole. » d’en poser vivement la question. »
La gibouléeRoux ne s’y trompa pas et l’ac- gent dans l’œil de Pâques / Sanctifié POÉSIES Son père qu’elle a perdu trop A. L. IMMÉDIATEScueillit dans sa revue Exil H. dans l’au-delà dans l’au-dedans. » jeune était récupérateur soudaine salue « De Matthieu Messagier a 70 ans maintenant. Cette écriture est un exercice de métaux ; elle s’est fait poète et magnifie / Messagier, Il est resté fidèle à l’essentiel de ce spirituel et sensoriel. Elle a quel- mécanicienne pour réparer
Flammarion, qui l’animait dans sa jeunesse. Il en que chose de liturgique. Comme avec des mots ce qui ne marche Les effluves
166 p., 18 €.est même plus proche. Comme si ces anciennes formules qui fai- pas dans la vie – dans sa vie. qui circulent ici /
les années qui passent et défont les saient advenir quelque chose : Lorsqu’elle était écolière,
Entre les saules corps l’avaient dépouillé jusqu’à « Rien ne vient tout advient. » Il y a Valérie Rouzeau était fâchée
l’essentiel. de la gratuité dans cette poésie. avec les règles, abonnée et les âmes /
« Les rampes d’accès aux hôpi- « J’ai toujours dit que j’écrivais pour aux fautes de grammaire, Entre la chair taux / contiennent plus de métaphy- les étoiles / et c’est de plus en plus aux barbarismes, aux solécismes.
et les rimes sique / que tous les essais qui croient vrai. » En fait, l’auteur ne sait pas Elle en a gardé un souvenir »
la dire. » En 2006, Messagier fut ce qu’il fait. Et c’est tant mieux. Le cuisant. Sans doute est-elle MATTHIEU MESSAGIER
hospitalisé en urgence, pronostic grand poète de la lumière obscu- devenue poète pour être libre
vital engagé. Trois semaines après, re, saint Jean de la Croix, l’a dit d’inventer sa propre syntaxe.
LA POÉSIE, LE CIELil rentrait chez lui avec une ving- avant lui : « Pour aller à ce que tu ne Dans le présent volume,
taine de poèmes publiés en ouver- sais pas, tu dois passer par où tu ne elle assemble des écrits glanés D’Alain Duault,
ture de ce recueil. Confiné dans sais pas. » ■ A. L. au fond de ses tiroirs sans ordre Gallimard, 170 p., 19 €.
À LIRE
PHILIPPE MATSAS/OPALE
Ajeudi 5 mars 2020 LE FIGARO
4 EN TOUTES tenus par son pays avec l’Union soviétique et La famille Brontë en toutes lettres
la Chine de Mao. Il s’agit du Crépuscule des Le 16 avril, Folio publiera une sélection de laconfidences
dieux de la steppe, de L’Hiver de la correspondance de la famille Brontë, clan hors
grande solitude et du Concert. Une ma- norme de l’Angleterre victorienne, composé du
Ismaïl Kadaré en « Bouquins » nière de trilogie historique nous éclai- père, le révérend Patrick Brontë, et de ses
À 84 ans, le romancier albanais Ismaïl Kadaré rant de l’intérieur sur les convulsions de quatre enfants, tous morts jeunes : Charlotte
(photo), éternel candidat au prix Nobel, va faire l’Albanie entre la fin des années 1950 et (l’auteur de Jane Eyre), Emily (Les Hauts de
son entrée dans la collection « Bouquins » de les terribles années 1970. Cet ensemble Hurlevent), Anne, la cadette, et leur frère
Robert Laffont. Un volume va rassembler trois est doublé d’une peinture sociale pleine de Branwell. Les plus de 300 lettres retenues dansCRITIQUE grands romans politiques à connotation autobio- dérision. À paraître le 16 avril, avec une cette édition s’étalent de 1821 (mort de la mère)
graphique consacrés aux rapports complexes entre- préface d’Éric Faye. à 1855, qui marque la disparition de Charlotte.littéraire
L’âme cassée d’un baroudeurL’OFFICIER
DE FORTUNE
De Xavier Houssin, XAVIER HOUSSIN Un homme tente de percer le mystère de son père, soldat, grand absent de son enfance. Poignant.Grasset,
141 p., 15 €.
Il combat ici et là, au gré de ses fait, ce sont les événements son père, grand absent de son pas su choisir complètement.ARNAUD DE LA GRANGE
adelagrange@lefigaro.fr soubresauts, dans le Pacifique, au qui ont commandé. Je me suis enfance. À cette figure paternelle, Restée fidèle à leur amour, elle fut
Maroc, en Indochine, en Algérie. débattu. Je suis allé jusqu’au bout, je l’écrivain donne audacieusement l’unique chaleur, la seule
rédempES MOTS, confusé- Mais l’engagement de François n’ai pas manqué de courage », sa voix en écrivant à la première tion. François réalise bien tard les
ment, évoquent les tient plus de la fuite que de l’élan. confesse-t-il. personne. Avec délicatesse, sans souffrances rentrées de l’être aimé
aventures brutales et Piégé dans un monde étouffant, jamais forcer le trait. Les phrases et l’absurdité des occasions
Guerre froide conjugaleles soleils de feu. « Offi- une vie de gratte-papier et un ma- sont courtes sans être sèches, le perdues. De cet amour secret estC cier de fortune », on riage désastreux, il a « besoin d’es- Ses plus rudes ennemis ne furent style est d’une beauté pure et né un fils, l’auteur, que ce père ne
s’attend à voir poindre une figure pace ». Yvonne voit l’existence en pas ceux des rizières d’Orient ou la phrase dépouillée n’empêche rencontre qu’adulte.
aventureuse ou un soldat ne de- petit, n’a que des « rêves étroits ». des djebels brûlés mais ceux de pas l’émotion. Au contraire. C’est Au soir de sa vie, François
vant ses galons qu’à sa propre va- Entre la Seine-et-Oise et le Ton- l’intérieur. Il y a cette guerre froi- avec ce pinceau fin que Xavier n’aspire qu’à la paix. Son monde
leur. François est pourtant bien kin, la caissière du service des de conjugale, jamais tranchée, par Houssin dessine le visage de s’est effondré en même temps que
autre chose qu’une tête brûlée ne paies a choisi. Plutôt que se battre peur de l’affrontement avec une François. Il sait qu’on ne juge pas ses illusions. Mais il y a Jeanne,
rêvant que de coups et d’aubes sur ce front intime, François choi- femme « mauvaise ». Il y a aussi ses un homme à un seul versant de toujours, et ils vont « renouer les
dangereuses. Les coups, il les a re- sit les guerres lointaines. « Je fils montés contre lui et surtout la vie. Que la faiblesse est parfois la fils » de leur vie. L’homme fermé
çus sous la cuirasse, au cœur et à m’étais sauvé du pire, j’allais pou- mort de Monique, sa seule grande sœur du courage. Par touches enfin s’abandonne à vivre et
l’âme. Et à l’heure de se retourner, voir être vivant », dit-il. douleur. Le décès de la fillette de subtiles, il explore les failles de trouve encore la force d’être
heule baroudeur est fatigué, « perclus Mais François a survécu 2 ans sera pour François la plaie au l’âme humaine, sa complexité, sa reux. C’est toute l’espérance que
de regrets, de remords fuyants ». plus qu’il n’a vécu. « Ma vie m’a côté qui jamais ne cicatrise. fragilité. recèle ce livre magnifique. Aux
Aux heures vastes de l’Empire, échappé. J’ai pourtant cru, tout au Ce beau livre est celui d’un fils Et puis il y a Jeanne, la femme de âmes cassées, la douceur n’est pas
François a rejoint la « Coloniale ». long, la tenir, la diriger. Mais, en qui tente de percer le mystère de sa vie que François n’a pourtant interdite à jamais. ■
À l’encre invisible
JEAN-MARC PARISIS
Un pilote de ligne dépressif
décide de retrouver la jeune
Galloise qu’il a aimée à 14 ans.
SÉBASTIEN LAPAQUE
slapaque@lefigaro.fr
L’HISTOIRE DE
SAM OU L’AVENIR
N CONTE, une ro-D’UNE ÉMOTION
mance. QuelquesDe Jean-Marc Parisis,
mois après un écla-Flammarion,
tant portrait littéraire134 p., 16 €. Ud’Alain Delon,
JeanMarc Parisis poursuit sa petite
guerre contre les laideurs du siècle
avec un livre qui n’est ni une
autofiction ni un essai romancé comme
il s’en publie tant aujourd’hui.
L’Histoire de Sam ou L’Avenir
d’une émotion fait une place
inhabituelle à la magie, aux rêves, à
l’avenir incertain et au mystère de
Le souvenir de son amour d’enfance revient hanter le narrateur du roman de Jean-Marc Parisis.l’autre.
Sam, le narrateur, a 14 ans
lorsqu’il rencontre Deirdre Tefoe, attention. Sam a la tête ailleurs. Il rantir la vie des passagers, ce des choses auxquelles il n’avait ja- d’absolu et de beauté. Peu à peu, les
une beauté rousse pour laquelle il oublie tout, même la bande de métier procurait une sensation de mais songé. Dans ce roman bourré contours du visage de la jeune
éprouve de brusques sentiments. copains qu’il formait à Froncy de- toute puissance. » de notes de bas de page écrites à Galloise rencontrée un quart de
Sam vit dans une petite ville puis le collège. À Paris, il entre en l’encre invisible - page 54, le stu- siècle plus tôt redeviennent plus
Le chemin de retourd’Île-de-France et Deirdre à mathématiques supérieures à dio que loue Sam à la pointe de l’île nets dans sa mémoire. Tel Ulysse la
vers l’autreCarlywin, sur une île galloise. Gassendi — ce qui rappellera des Saint-Louis ressemble à la cham- rame sur l’épaule, il se met en
Sam a gardé l’adresse de Deirdre souvenirs aux lecteurs du Lycées À ce moment du livre, le lecteur bre d’Aurélien dans le roman route. « J’en avais encore pour mille
et lui écrit tout l’été, ne recevant des artistes. Élève doué, il passe sent bien que Deirdre Tefoe va d’Aragon - le chemin de retour ans, je marchais toujours à l’horizon
qu’une brève et laconique ré- les concours, intègre l’École na- réapparaître dans l’existence de vers l’autre commence par l’oubli de ma mémoire, vers Deirdre et son
ponse. La vie passe, le jeune hom- tionale d’aviation civile et de- Sam mais ne peut pas imaginer de de soi. Sam a 39 ans, pas de femme, pays, mon pays, un ciel sur la terre. »
me se brûle avec délectation aux vient pilote de ligne. Sam décolle, quelle manière. À l’approche de la pas d’enfants. Il se décape l’âme en C’est ainsi, pour finir, que
feux de l’amour. L’année de ses Sam s’envole, Sam plane. « Voler, quarantaine, c’est une dépression découvrant l’âpre bonheur que L’Histoire de Sam s’élucide comme
18 ans, Sam écoute à peine son voler comme un ange, comme le qui fait redescendre le pilote sur procure la grande littérature. la rencontre impromptue des
père lorsque ce dernier lui rap- vent, comme un dieu, annuler les terre. Fini les décalages horaires. Descendu de son avion long- Champs magnétiques d’André
porte qu’une fille « à l’accent distances, ralentir la marche du Retour à la vraie mesure de nos courrier comme un chevalier de sa Breton et d’une vieille épopée
celanglais » a laissé un message à son temps, rapprocher les pays, ga- jours. Sam découvre et comprend monture, Sam poursuit sa quête tique. ■
L’homme qui aimait les femmesWARUM
De Pierre Bourgeade,
Tristram, PIERRE BOURGEADE De l’Allemagne aux Caraïbes, du Kenya à Rome, la vie trépidante d’un écrivain à redécouvrir.243 p., 19,90 €.
L’Avant-Scène, chez Maeght et Terrain Vague en 1993 sous le titre nus d’un gris très pâle. Héloïse, ad- Paris aussi. Au restaurant Le Ter-ALEXANDRE FILLON
Tristram, ardente maison qui n’a La Nature du roman, puis chez Tris- mise au noviciat à 19 ans, qui fuit le minus, en face de la gare du Nord.
TTENTION, écrivain cessé de porter haut ses textes sin- tram qui le reprend aujourd’hui couvent en quête d’absolu. Ou en- Dans le quartier élégant du
Trocasulfureux. Âmes et guliers. avec une couverture pop du core Fulvia, l’affriolante animatrice déro, pénétrant en douce dans un
cœurs sensibles s’ab- « Entre histoire et fiction, érotisme meilleur effet. De quoi est-il ici de télévision qui n’a froid ni aux petit hôtel de la rue Saint-Didier où
stenir. Revoici en li- et sacré, l’œuvre de Pierre Bourgeade question ? Des récits et des rencon- yeux ni au décolleté. il s’en passe de belles dans laA brairie l’un des plus offre au lecteur curieux les charmes tres faites par un écrivain et jour- chambre des Hortensias bleus…
« Monde marquants volumes de Pierre de l’hésitation. L’auteur, friand naliste prénommé Pierre. Warum, « Le sexe et son démon, la
solituen décomposition »Bourgeade (1927-2009). Un ro- d’introspection, ne sait pas au juste c’est le surnom de Karin Wartz, de, tiennent leur juste place dans ce
mancier et un auteur de théâtre, qui il est. Sa mémoire lui paraît être l’étudiante allemande aux épaules Dans les pages en forme de manège monde en décomposition que
un spécialiste de la photo et de la un de ces trous à taupes qui se divi- larges et dures qu’il part retrouver et de ronde de l’étourdissant Wa- l’auteur s’attache à décrire dans sa
peinture, entré en littérature en sent en d’innombrables galeries, pour à Hanovre en voiture. Des femmes, rum, on assistera à quelques orgies plus étroite réalité, porte dérobée du
1966 avec Les Immortelles. Coup la plupart creusées par d’autres », il y en aura bien d’autres sur sa rou- mémorables. Au tournage d’un fantastique », résumait
parfaited’essai qui avait mis dix ans à trou- avançait-il dans sa notice du Dic- te. Comme Harriet, l’amie améri- film de Federico Fellini où le maes- ment Bourgeade dans la notice
ver éditeur. Notre homme a en- tionnaire des écrivains contempo- caine, la confidente qui collection- tro est tout de blanc vêtu face à des suscitée en évoquant son travail.
suite publié chez Gallimard dans rains de langue française par eux- ne les masques nègres et a salué dames dénudées. À des tragédies, On serait bien avisé de pousser la
les collections Le Chemin, Le Man- mêmes dirigé par Jérôme Garcin. Borges à Buenos Aires. Eva, la Sué- des drames et des adieux. On traî- porte de sa bibliographie
fascinanteau d’Arlequin, L’Infini, ou la Série Dédié à Jérôme Lindon, l’hypno- doise aux baisers voluptueux mais nera ses pas dans les Caraïbes, au te en visitant d’abord Warum. Non
noire. Et aussi chez Éric Losfeld, à tique Warum a d’abord paru au bestiaux, dont les yeux sont deve- Kenya et à Rome, piazza Navona. À sans le risque de quelques émois. ■
A
LEONARDO CENDAMO/LEEMAGE
KEELEY BENTLEY/PLAINPICTURE/MILLENNIUMLE FIGARO jeudi 5 mars 2020
5La vie Le retour de Cornwell Stendhal selon Waresquielles aventures de son petit
consul, Aurel Timescu, qui est de Ian Fleming La créatrice de Kay Scarpetta « J’ai tant vu le soleil », se plai-ÇÀ cette fois affecté à Bakou, Biographe remarqué de Law- publie une nouvelle série roma- gnait Stendhal alors consul à
capitale de l’Azerbaïdjan. Si le rence d’Arabie, Christian Destre- nesque. Dans le premier titre, Civitavecchia. Un mot qui a donné
lieu est enchanteur, l’humeur de meau s’est penché sur la vie Quantum, Patricia Cornwell met en son titre à l’essai d’Emmanuel de &LÀ
son chef de poste, dont la fem- mouvementée du père de James scène le capitaine Calli Chase, pi- Waresquiel, consacré à l’auteur
me est décédée de manière Bond, Ian Fleming (1908-1964), lote d’essai pour la Nasa et enquê- de La Chartreuse de Parme. Un
Aurel à Bakou mystérieuse, est un cauchemar. dont Casino Royale, premier trice en cybercriminalité confron- ouvrage personnel dans lequel
Après Le Suspendu de Conakry Le Flambeur de la Caspienne roman de la célèbre série, fut tée à un problème de sécurité l’historien brosse une manière CRITIQUEet Les Trois Femmes du consul, paraîtra le 25 mars chez Flam- publié en 1953. À paraître le nationale. Parution le 25 mars chez d’autoportrait. À paraître chez
Jean-Christophe Rufin poursuit marion. 2 avril, chez Perrin. Lattès. Gallimard le 12 mars. littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESLes derniers feux de l’Ouest
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
GLENDON
SWARTHOUT Enquête
Un écrivain danoiseenquête sur
la mort de l’amant D MCBAIN n’aurait du Moyen-Orient qui fanatise
pas été content. Il y ses troupes. L’action emmènede sa femme. eavait son 87 district, les personnages à Berlin,
fief de Meyer Meyer dans une diabolique partie deEntre roman noir Eet Cie. Le départe- cache-cache. Des djihadistes
ment V d’Adler Olsen lui tient se déguisent en juifs intégristeset western. désormais la dragée haute. Ces poussant des fauteuils
rouflics danois en sont à leur hui- lants. Un tireur d’élite se cache
tième enquête. Elle est menée dans une chambre d’hôtel. LeCHRISTOPHE MERCIER
tambour battant, à la façon reporter est pris en otage.
AsLENDON SWARTHOUT d’un film américain où les sad se démène pour retrouver
(1918-1992), considéré plans ne durent ja- son épouse qu’il
comme un des plus mais plus de cinq croyait morte, ses
grands écrivains de secondes. Carl filles qu’il n’avait pasGwesterns, est obsédé Morck et ses acoly- vues depuis des
sièpar l’histoire de la Frontière, et de tes sont sur les cles. Au téléphone,
l’Ouest américain. dents. Un attentat se Alexander, le geek
On est donc un peu surpris de prépare. Ils en sont forcené, joue au chat
voir 11 h 14 (Squeletons, 1979, dont certains. Hélas, ils et à la souris avec ses
une traduction très abrégée était ne savent ni où ni interlocuteurs. C’est
parue dans la « Série noire » cou- quand. Au commis- la croix et la
banpe-texte d’avant Patrick Raynal sariat, le Syrien nière pour le
localisous le titre Ré-Percussions) com- Assad - qui n’est ser. Il y a bien ce
mencer à New York en 1977, et finalement pas sy- chien qui n’arrête
avoir pour héros-narrateur un jeu- rien - se retrouve pas d’aboyer et L’auteur «ne et riche dandy possesseur d’une confronté à son pas- qu’on entend en
ne négligeRolls et auteur de livres pour en- sé. Ses collègues ap- fond sonore à chaque
aucun fants dans lesquels il promène une prendront la vérité appel.
mouche aux quatre coins du mon- sur lui. Tout cela à L’auteur ne négligedétail,
de. Mais voilà : Jimmy, même si leur cause d’une photo aucun détail, plonge
plonge mariage n’a duré que trois mois, est où il reconnaît celle dans l’actualité, est
dans toujours amoureux de sa très belle qui lui sauva la vie. Il incollable sur les
exet tourmentée ex-femme, Tyler, et y a aussi Rose, qui plosifs, maîtrise sonl’actualité,
accepte de se rendre à Harding, est devenue obèse. intrigue et dévoile
est Nouveau-Mexique, pour enquêter Un journaliste cata- les failles de ses
héincollable sur la mort accidentelle de l’amant lan au bord du suici- ros. C’est un conteur
de celle-ci, lui aussi écrivain. de s’envole pour hors pair. La violen-sur les
Chypre. Sa rédactri- ce ne l’effraie pas. Il
explosifs, Jouissif ce en chef attend un en use à bon escient,
maîtrise Et, une fois au Nouveau-Mexique, scoop. Elle ne sera la scrute en gros plan
Swarthout est comme un poisson pas déçue. On igno- avec le sang froidson
Glendon Swarthout est obsédé par l’histoire de la Frontière, et de l’Ouest américain. dans l’eau : il retrouve ses lieux et re si elle obtiendra d’une Kathryn
Bigeintrigue ses thèmes, et son roman noir, aus- l’article, mais on a low, dose
l’héet dévoile si drôle, inattendu et complexe que 11 h 14 est un roman jouissif. Les bêtes, qui se passe en 1970 - Swar- beaucoup mieux : ce moglobine avec la
ceux de James Crumley, devient un topos du roman noir - femme fa- thout brosse l’évolution de l’Ouest : roman foisonnant, précision d’un anes-les failles 11 H 14
western. À Harding, Jimmy exhu- tale, justice pervertie - y côtoient dans le premier, il montre le « der- documenté, terri- thésiste.De Glendon de ses mera les deux squelettes soigneu- ceux du western. Car Harding a nier des géants » qui, en 1900, blement humain, Le lecteur, lui, neSwarthout,
hérossement enfouis dans le passé de la peu changé en soixante ans et, constate que le temps des gunfigh- dont on tourne les risque pas de s’en-traduit de l’anglais »
ville : l’acquittement injustifié, en pour peu qu’on gratte les apparen- ters est terminé et choisira de mou- pages d’un doigt fé- dormir. Il reste en-(États-Unis)
1910, d’un ancien shérif qui a tué ces, on s’aperçoit que ses habitants rir dans un ultime exploit. Dans brile. core deux volumespar F.M. Watkins
froidement, sous les yeux de ses et Marc Boulet, de 1977, qui célèbrent le Buell 11 h 14, quelques années plus tard, la Sur la plage de Barcelone, un pour que cette saga nordique
Gallmeister, concitoyens, trois jeunes cow-boys Wood Day, lors duquel est recons- légalité - pour ce qu’elle vaut - a du panneau affiche le nombre de soit complète. On piaffe. Et
330 p., 9,90 €ivres responsables de la mort acci- tituée la fusillade de 1910, digne de mal à s’opposer aux derniers feux migrants qui se sont noyés en pendant ce temps, sur le
dentelle de sa jeune épouse, et celle de O.K. Corral, sont bien tou- de la « loi de Lynch ». Et dans Bénis Méditerranée. À l’été 2018, il panneau barcelonais, le chiffre
l’acquittement, justifié celui-là, en jours les enfants de la Frontière, soient les enfants et les bêtes, le vieil s’élevait à 2 117, d’où le titre. des victimes ne cesse
d’aug1917, de quatre malheureux Mexi- qui avaient du mal à comprendre Ouest disparu est devenu une Barricadé dans sa chambre, un menter.
cains soupçonnés d’appartenir à un que la « loi de Lynch » devait céder attraction touristique, qui permet à adolescent de Copenhague ne
gang de partisans de Pancho Villa la place à la légalité. On est au de riches easterners d’envoyer quitte pas son ordinateur et
ayant mis à sac une ville voisine. cœur de la thématique de L’Hom- leurs enfants se durcir dans un projette de trucider ses parents
Les deux affaires mettaient aux pri- me qui tua Liberty Valance, le cow- camp qui « fera d’eux des cow- qu’il déteste. Son forfait l’obli- VICTIME 2 117
ses les deux grands-pères de Tyler, boy John Wayne qui fait justice boys » et de massacrer les derniers gera à abandonner l’infor- De Jussi Adler-Olsen,
Buell Wood et Charles Waught, lui-même contre l’avocat James bisons, parqués dans une réserve. matique pour utiliser un sabre, traduit du danois
procureur du comté. Car Buell Stewart, qui incarne l’Amérique à Il faut lire, dans l’ordre, ces trois outil moins virtuel qu’un Mac. par Caroline Berg,
Wood était l’ancien shérif assassin venir. livres magistraux, tous trois édi- Assad se lance aux trousses du Albin Michel,
qui, devenu avocat, avait obtenu En trois romans - The Shootist, tés dans l’épatante collection redoutable Ghaalib, terroriste 576 p., 22,90 €.
l’acquittement des Mexicains. 11 h 14, Bénis soient les enfants et les « Totem » de Gallmeister. ■
La vraie vie n’est pas un roman
CHERISE WOLAS La romancière renouvelle avec audace le portrait de femme déchirée entre sa maternité
et ses aspirations personnelles.
FRANÇOISE DARGENT son cadet, quatre ans plus tard, ses qu’elle n’a rien écrit depuis trente jonctions de son éditrice new-yor- la maternité est ici questionnée. Son
fdargent@lefigaro.fr projets d’écriture remisés dans les ans. Que s’est-il donc passé pour le kaise. Elle a constamment l’impres- mystère aussi : « Elle (Joan, NDLR) seLA RÉSURRECTION
placards de sa belle maison de Salinger en jupon ? sion d’être en porte à faux jusqu’au souviendrait de ces parents jurant DE JOAN ASHBY
ANS le monde parfait Rhome (Virginie). La Résurrection L’essentiel du roman est juste- jour où un événement l’oblige à sor- qu’ils sacrifieraient leurs vies pour de Cherise Wolas,
de Joan Ashby, les en- de Joan Ashby, premier roman de ment consacré à nous raconter tir de sa réserve. leur enfant, qui la faisaient douce-traduit de l’anglais
fants ne sont pas les Cherise Wolas, pourrait être une comment ont filé ces années. Dans ment rire, elle que l’idée n’effleurait (États-Unis)
Conflits d’intérêtsbienvenus. Mais on énième variation sur les tourments une chronologie faite d’ellipses et de même pas. Pourtant quelque chose par Carole Hanna,
Delcourt, Dn’est guère prudent d’une « desperate housewife » amé- sauts dans le temps, le lecteur dé- Cherise Wolas donne chair à son était tapi au-delà de la pensée,
au640 p., 23,90€. lorsque l’on a 25 ans et que l’on vient ricaine mais il affiche d’emblée couvre la vie non rêvée de Joan As- personnage d’icône littéraire en la delà de la notion de présent, de réel,
de convoler. À peine mariée, Joan d’autres ambitions. hby avec son mari, une star de la coulant dans le moule de la mater- au-delà des rêves personnels,
intitombe enceinte. Tomber est bien là Car avant même d’embarquer chirurgie de l’œil qui rend la vue à nité. Joan conduit ses enfants à mes. » Joan ne cessera de
s’interrole mot adéquat. Pour peu elle se rou- dans la vie de la jeune maman, on a de multiples patients, avec Daniel, l’école, leur lit des histoires, leur ger et le lecteur avec elle, séduit par
lerait par terre de désespoir mais la découvert Joan Ashby, LA révéla- son fils si doué pour l’écriture en os- crée un merveilleux jardin. Elle il- cette femme vibrante qui donne
jeune femme, qui ne cessera de tion littéraire. Un article de Littéra- mose littéraire maternelle, avec lustre les conflits d’intérêts qui ne aussi à voir les ressorts de la création
cacher ses sentiments à son entou- ture magazine en guise de premier Eric, qui deviendra un petit génie de manquent pas de survenir lors- littéraire. Malgré une dernière
parrage tout au long de cet épais roman, chapitre nous a averti que cette l’informatique. Joan, elle, écrit dès qu’une trajectoire qu’on imaginait tie beaucoup trop convenue qui
ne laisse rien paraître. Elle sombre femme était une écrivaine excep- qu’elle peut mais sacrifie bien vite tracée est déviée par l’arrivée d’un verse dans l’éloge d’une vie zen
rêintérieurement mais reste droite. tionnelle, dont le talent a explosé ses textes comme si elle ne pouvait enfant. Mélange de détails prosaï- vée de magazine féminin, on
retienDaniel naîtra et elle se consacrera à grâce à deux recueils de nouvelles. concilier les deux activités, malgré ques (le chaos domestique post- dra l’audace avec laquelle l’auteur a
lui en mère soucieuse, comme à Eric Le lecteur apprend dans la foulée la nounou épatante, malgré les in- partum) et de gouffres existentiels, voulu traiter ce portrait de femme. ■
EB ADVENTURE PHOTOGRAPHY/SHUTTERSTOCK
Ajeudi 5 mars 2020 LE FIGARO
6
Goncourt : les débuts de Laurens et BrucknerON EN
Chaque premier mardi du mois, ment à l’aise. Ils ont été chaleu- Goncourt sont plus qu’un jury, devraient les rejoindre : l’Uru-parle
les Goncourt se réunissent. reusement accueillis : « Restez les dix veulent jouer un rôle actif guay et Israël. Et dès
mainteComme lors d’une rentrée des parmi nous, et n’attrapez pas le dans la vie culturelle et « pro- nant, lectures pour les Goncourt
classes, ce mardi 3 mars, deux coronavirus, car il est difficile de mouvoir partout dans le monde du premier roman, de la nouvelleLES DEUX NOUVEAUX MEMBRES
ONT ÉTÉ PRÉSENTÉS MARDI. nouveaux se présentaient : Ca- trouver de bons candidats », la littérature française contem- et de la poésie. Verdicts le 5 mai.
À L’ORDRE DU JOUR : LEUR RÔLE mille Laurens et Pascal Bruck- leur a lancé le président Didier poraine » avec les « Choix Gon- Quant au prix Goncourt, il sera
DANS L’ACTION CULTURELLE HISTOIRE ner. Le moins que l’on puisse Decoin. Il a précisé leurs mis- court étranger », déjà au nom- annoncé le 4 novembre.ET LA PROMOTION DE LA LANGUE
dire est qu’ils étaient parfaite- sions (le pluriel s’impose) : les bre de 22. Deux nouveaux pays MOHAMMED AÏSSAOUIFRANÇAISE.littéraire
L’aventureuse vie des saints
Trois ouvrages montrent que les grandes figures du christianisme ne sont pas nées dans l’eau bénite. Passionnant.
De gauche à droite :
sainte Geneviève, Thérèse de Lisieux
et saint François d’Assise.
Histoires de Charles, François, Paul et les autres
en témoignent « les 5 000 commu- qui faisait d’eux des hommes et des
PAUL FRANÇOIS PAOLIcanonisations ratées nes françaises dédiées à des noms femmes d’action. Ainsi de Thérèse
DICTIONNAIRE de saints sur les 36 497 que compte d’Avila qui parsema l’Espagne de
DES SAINTS ET ÉDOUARD DE MARESCHAL cement coupable à dire la vérité, N MONUMENT : on ne ce pays ». ses couvents ou François de Sales
edemareschal@lefigaro.fr GRANDS TÉMOINS quel qu’en fût le prix à payer. voit guère d’autre mot C’est aussi une invitation à par- qui, en quelques années de prêche,
DU CHRISTIANISME« D’autres personnalités ont fait les pour qualifier ce Dic- tager une foi qui n’a rien à voir avec parvint à reconvertir au
catholiSous la direction A CANONISATION des frais d’un changement de contexte, tionnaire des saints et une simple croyance. Ce dont nous cisme sa région du Chablais, au sud
de Jean-Robert
saints par l’Église ca- qui a rendu leur tentative de cano- Ugrands témoins du convainquent Armogathe et Vau- du lac Léman, qui était passée au Armogathe
tholique est une matière nisation politiquement hasardeuse. christianisme que nous proposent chez à travers les itinéraires de ces calvinisme.et André Vauchez,
sensible et vivante. Christophe Colomb fut pour son l’historien et théologien Jean-Ro- personnages prodigieux que furent À travers la richesse de cette en-CNRS Éd. L Citons l’exemple de temps un « héros progressiste », bert Armogathe, par ailleurs auteur saint Paul, saint Augustin, Luther, treprise nous percevons la prodi-1 391 p., 42 €.
Jacques Fesch, qui a ressurgi fin défenseur de la science face à la su- de l’Histoire générale du christia- le moine russe Serge de Radonège gieuse diversité de l’aventure
chréefévrier lorsque le Conseil consti- perstition. Au XIX siècle, Bloy et nisme, et André Vauchez, ancien qui fonda le célèbre monastère de la tienne. Quelle autre institution que
tutionnel a refusé de rouvrir le Roselly de Lorgues le célébraient directeur de l’École française de Trinité-Saint-Serge ou, plus près l’Église catholique a pu réunir en
dossier de ce condamné à mort, comme un prophète par lequel Rome. de nous, le curé d’Ars, est que la foi son sein et à la même époque des
erexécuté le 1 octobre 1957 pour le l’ensemble de la Création avait en- Monumental par son ambition, poussée à l’extrême conséquence et illettrées comme Bernadette
Soubimeurtre d’un agent de police. Le fin reçu la Révélation. Grâce à évidemment, puisqu’il s’agit d’évo- parfois jusqu’au martyre est une rous et des théologiens de haute
braqueur repenti s’est converti en Christophe Colomb, L’Évangile quer en 1 400 pages la vie de près de expérience à chaque fois unique et volée comme le cardinal Newman ?
prison et a laissé des écrits qui té- avait atteint les confins du monde 300 personnages qui ont irrigué par singulière. Des esprits simples comme le curé
moignent de son cheminement et le christianisme accomplissait sa leur charisme exceptionnel les tra- d’Ars et des intellectuels engagés
Habités par une énergie spirituel, versés à son dossier de vocation universelle. Mais une ditions chrétiennes occidentale et comme Lacordaire ou Lamennais ?
inépuisablebéatification ouvert en 1993. autre grille de lecture de son épo- orientale mais aussi par la qualité du Mais aussi et surtout des êtres
Peut-on canoniser un meurtrier ? pée a fini par s’imposer ; celle d’un style des auteurs. Les livres édi- « Le saint ne définit pas une techni- dont l’aura mystérieuse continue
Question délicate. Les marges épisode brutal, émaillé de pillages fiants, on le sait, courent le risque que spirituelle, il donne le témoigna- de nous bouleverser, comme
du martyrologe romain foison- et de massacres à l’encontre des d’ennuyer le lecteur surtout à une ge d’une vie sous l’emprise de Dieu et Thérèse de Lisieux, morte à 24 ans
nent de cas de peuples précolombiens. époque où la dérision tient le haut sa poésie s’adresse à tous ceux qui au Carmel où elle était entrée à
conscience plus ou Sa situation matrimo- du pavé, notamment quand il s’agit veulent déchirer “la toile, obstacle à 15 ans. « Entre 1898 et 1925 le
visamoins similaires, PRESQUE SAINTS ! niale, pour le moins de railler l’Église catholique. Mais cette douce rencontre” », écri- ge de Thérèse a été diffusé à
d’initiatives anéanties De Jérôme Anciberro, instable, a fini de faire ici les auteurs gagnent leur pari. Cet vent-ils à propos de saint Jean de la 30 328 exemplaires. Elle est
proclaTallandier, par un écueil politique pencher la balance en ouvrage est une formidable invita- Croix au sujet duquel Jacques Mari- mée docteur de l’Église par le pape
272 p., 19,50 €.ou une polémique vé- sa défaveur. Le dossier tion à la connaissance, il nous fait tain affirmait : « Nous le tenons pour Jean Paul II le 19 octobre 1997, année
néneuse. Plutôt qu’aux de sa béatification est voyager à travers le monde entier le grand docteur de ce suprême sa- du centenaire de sa mort. » En
canonisations réussies, tombé dans l’oubli dans de l’Irlande de saint Colomban au voir incommunicable comme saint pleine agonie, celle qui avait un
c’est à ces histoires-là le premier tiers du Japon du père jésuite François Xa- Thomas d’Aquin pour le grand doc- jour joué le rôle de Jeanne d’Arc au
eque Jérôme Anciberro XX siècle. vier en passant par l’Afrique du teur du savoir communicable. » Carmel de Lisieux prononça ces
s’intéresse dans Pres- Cette lecture de la Nord de Charles de Foucauld. Sans Armogathe et Vauchez nous rap- mots sublimes : « Jamais je ne vais
que saints ! Canonisa- découverte de l’Amé- oublier la France qui, n’en déplaise pellent à quel point ces aventuriers savoir mourir. » Peu de temps avant
tions ratées et autres rique a aussi porté à ceux qui nient l’évidence, a de et aventurières de l’âme étaient ha- elle avait écrit : « Je ne meurs pas,
causes délicates. préjudice à Isabelle la fortes racines chrétiennes comme bités par une énergie inépuisable j’entre dans la vie. » ■
Parmi ces causes dé- Catholique, qui avait
licates, il y a celle, in- commandité le voyage.
contournable, du pape S’y sont ajoutées des
Pie XII. Alors que le Va- accusations liées à son Paris dans les pas des saintstican vient d’ouvrir les action politique en tant SACRÉ PARIS.
archives de son pontifi- que reine de Castille : MARCHER
AVEC LES SAINTScat, son procès est pollué par une expulsion des Juifs d’Espagne, JACQUES DE SAINT VICTOR présence de ce saint à plusieurs tienté dans des lieux qui ne
De Philippe Bornet,polémique lancinante sur son rôle création de l’Inquisition espagno- endroits de Paris, à l’entrée du l’évoquent plus guère
aujourillustré par Sophie exact pendant la Seconde Guerre le, traitement des mudéjars (sujets ERTES, Paris n’est pas faubourg Saint-Jacques, qui n’est d’hui. Ainsi, porte de la
Chapelde Jouffroy, mondiale. “Si débat il y a, ce n’est musulmans d’Espagne après la re- Rome. Le poids du reli- autre que l’ancienne voie romai- le, au milieu des kebabs, surgit
Cerf, pas sur ce que Pie XII a fait de mal prise du royaume de Grenade) et gieux n’y vibre pas avec ne conduisant du sud à Lutèce, au le souvenir improbable de
Jean212 p., 20 €.
- rien, en fait -, mais sur ce qu’il des morisques (musulmans la même force que dans marché aux fleurs, où se tenait ne d’Arc, celui de sainte
Geneaurait éventuellement pu faire convertis au christianisme). Si Cla Ville éternelle. jadis l’église Saint-Denis-de-la- viève à Paris, au lycée Henri-IV,
mieux”, écrit Jérôme Anciberro. bien que la cause de la femme de Mais derrière les façades uni- Châtre, détruite en 1810, en bas mais aussi à
Sainte-GenevièveSpécialisé dans les affaires religieu- Ferdinand d’Aragon, introduite en formes d’une triste ville bour- de la butte Montmartre, sur le des-Bois ou à Nanterre
(cathéses, il rappelle que l’opposition du 1958 par l’archevêque de Vallado- geoise et haussmannienne sur- lieu du Martyrium, où saint Denis drale Sainte-Geneviève), ou,
pape au régime nazi fait aujour- lid, n’aboutit pas malgré une vie gissent encore les reliefs de fut décapité, et enfin à la fameuse boulevard de Picpus, les restes
d’hui consensus dans la commu- exemplaire de piété. nombreux lieux saints. Il faut basilique, là où saint Denis serait des martyrs de 1792, quelques
nauté scientifique. Mais la contro- L’Église prend un soin tout parfois un guide pour retrouver tombé mort, après avoir marché victimes de la Terreur et les
verse est alimentée par un particulier à instruire le procès des ces vestiges enfouis qui rappel- depuis Lutèce en portant sa tête martyrs de la Commune, les plus
changement de perception radical « candidats » à la sainteté ; ce lent, depuis saint Denis, saint dans ses bras. La pieuse Catulla nombreux. On en retrouve
du rôle du pape par le grand public. qui n’empêche pas l’aboutis- Marcel et sainte Geneviève, l’im- lui donna une première tombe d’autres dans la fosse commune
“De chef de la seule Église ca- sement de nombreuses causes. portance de la religion chrétien- qui devint la base de la fameuse du Père-Lachaise, comme
l’artholique, […] le pape est devenu Pensons à Jean-Paul II, Jean XXIII ne dans la vie parisienne. basilique, lieu de sépulture des chevêque de Paris, Mgr Darboy,
une sorte de conscience universelle, ou, plus récemment, Louis et Zélie C’est l’astucieuse idée de Phi- rois de France. qui fut fusillé par les
commudont on attend désormais avant Martin. Chaque édition du mar- lippe Bornet et de la dessinatrice nards à la prison de la Grande
Jeanne d’Arc, tout qu’il rassure le monde sur tyrologe accueille son lot de nou- Sophie de Jouffroy. Permettre Roquette.
porte de la Chapelleles principes d’un humanisme veaux noms. Si bien que, malgré avec ce petit guide de lecture très On regrettera quelques
cosimple, largement partagé au-delà les nettoyages ponctuels, dont ce- aisée de se promener dans un Pa- Grâce au petit guide de Philippe quilles qui auraient pu être
fades frontières spirituelles”, expli- lui de Vatican II, les solennités des ris parallèle, celui des saints. Bornet, on visite Paris, de sainte cilement corrigées (saint
Franque-t-il. Les condamnations du saints, qu’ils soient d’envergure Tout commence avec saint Denis Geneviève au père de Foucauld, çois de Sales né en 1767 !). Mais ce
enazisme formulées par Pie XII, cor- universelle ou juste locale, n’ont envoyé de Rome au III siècle en passant par le roi saint Louis Sacré Paris offre d’agréables
sugsetées dans le langage diplomatique pas fini d’épaissir le calendrier pour évangéliser la Gaule accom- ou saint Ignace de Loyola, avec gestions de promenades, en
dede l’époque, sont aujourd’hui per- romain général publié en 1969 par pagné du prêtre Rustique et du un tout autre regard. On y croise hors des circuits touristiques
çues comme une forme de renon- saint (lui aussi !) Paul VI. ■ diacre Éleuthère. On retrouve la même la présence de la chré- classiques. ■
A
AISA/LEEMAGE, GUSMAN/LEEMAGE, HERITAGE IMAGES/LEEMAGELE FIGARO jeudi 5 mars 2020
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINELe premier
Retrouvez sur Internet qui me fait la bise la chronique
« Langue française »je le raye 414de mes contacts…
SUR C’est le nombreWWW.LEFIGARO.FR/SERGE JONCOUR
LANGUE-FRANCAISEFRANÇOIS BOUCHON/LE FIGARO de pages du Peter Ibbetson de George du Maurier @
que publie L’Arbre vengeur le 19 mars EN VUE
dans sa collection « L’arbuste véhément »,
avec une préface d’Alexandre Fillon littéraire
BDLes anges
Une fille en fleur
C’est un livre qui rend heureux.
Miss Charity, de Marie-Aude noirs de Murail, est ce genre de roman
qui prend les enfants pour ce qu’ils
sont : des lecteurs intelligents.
Publié il y a dix ans, l’ouvrage
était ambitieux : 562 pages, Glasgow
un personnage principal féminin
et des références à Dickens,
Wilde ou bien Austen.
ALAN PARKS Un footballeur Il s’agissait là d’un mélange entre
Les Malheurs de Sophie et la vie
vedette est retrouvé assassiné. de Beatrix Potter. Ce mois-ci,
Loïc Clément et Anne Montel
Une nouvelle enquête dangereuse redonnent une couleur
naturaliste au conte de l’auteur
pour l’inspecteur McCoy. dans un album enchanteur.
1875. Charity est une petite fille
qui ne demande qu’à s’épanouir.
licier la même année, 1973. Mais chez les Tiddler, bonne BRUNO CORTY
bcorty@lefigaro.fr Glasgow est toujours cette ville famille de la société anglaise, on
sombre, grise, violente que dépeint ne se parle pas, sauf pour réciter
EUX ans après Janvier en son temps l’admirable William sa Bible. Le puritanisme y est
noir (en poche ces McIlvanney (1936-2015) dans sa un humanisme. Charity semble
jours-ci), l’Écossais trilogie Laidlaw, Les Papiers de condamnée, quand une souris,
Alan Parks confirme Tony Veitch, Étranges loyautés. On une bibliothèque et une Dles solides ne s’étonne guère gouvernante vont en décider
espoirs placés en lui. d’apprendre que le autrement… À travers de jolies
Comment ce barbu grand Bill est l’un des On retrouve le jeune à la tentation d’éliminer son rival. sang le glace, ce qui est gênant illustrations aquarelles, L’ENFANT
policier en 1973 costaud est-il passé en DE FÉVRIER modèles de Parks. Trop simple ? À voir. La fille du pour un flic de la Crim. Et la vue on découvre une enfant pleine
D’Alan Parks, à Glasgow, ville sombre, quelques années de la À peine remis de ses Scobie en question, pimbêche d’un religieux le hérisse. On com- d’aplomb qui par ses études
traduit de l’anglais grise et violente. sphère musicale lon- émotions, McCoy, tou- rayonnante, ne semble pas plus prendra pourquoi dans L’Enfant de de la nature parvient à tromper
(Écosse) donienne à l’écriture jours suivi comme son GREGORIS GREGORIOU/ que ça affectée par la mort de son février. Les ténèbres qui envelop- sa condition. Certes, la vie n’est
par Olivier Deparis, SHUTTERSTOCK de romans noirs ? ombre par Wattie, flic fiancé. pent McCoy, comme celles du pas toujours rose. Le noir y est
Rivages, C’est un mystère. débutant, beaucoup McCoy, supervisé par Murray, Harry Bosch de Michael Connelly, même omniprésent. Mais Charity
411 p., 23 €.
Avec Janvier noir, plus sobre que son chef respecté et craint, part en dans un autre registre, font de lui s’échappe dans son jardin et rit
Parks avait suscité mentor, va devoir en- quête de pistes, de rumeurs. Il se un policier difficilement gérable, auprès des fourmis et des lapins.
l’admiration de son quêter sur l’exécution rend logiquement chez son copain adepte du cavalier seul, de la prise Vivement le tome II.
compatriote Ian Ran- d’un jeune joueur de d’enfance Cooper, devenu un de risque, du coup de folie. C’est ALICE DEVELEY
kin, père de l’inspec- foot, idole des foules. truand de belle envergure, sujet à aussi ce qui le rend attachant.
teur Rebus, ce qui Une figure d’autant des accès de violence difficilement Après William McIlvanney à
était logique. Un peu plus suivie par les mé- maîtrisés. Leur amitié est l’un des Glasgow, Ted Lewis à Londres,
plus surprenante mais dias que le garçon de- éléments clés dans cette série de John Harvey à Birmingham, David
appréciable, l’admi- vait épouser prochai- romans. On sait depuis Janvier Peace dans la région de Leeds
ration sans borne de nement la fille d’un noir que les deux garçons se sont (tous auteurs Rivages), Alan Parks MISS
Bret Easton Ellis sur des caïds de la drogue connus à l’orphelinat et dans dif- a trouvé sa place dans cette famille CHARITY
son compte Twitter. de Glasgow. L’homme férentes institutions où les mau- d’auteurs sombres qui se frottent De Loïc
Deux ans après les à tout faire de ce Sco- vais traitements étaient de mise. au mal-être de leur ville. Ils en dé- Clément et
démêlés de l’inspecteur Harry Mc- bie redoutable, exécuteur des bas- Que Cooper a protégé McCoy crivent les maux, la grisaille, les Anne Montel,
Coy avec une famille toute-puis- ses œuvres, est dans la nature. On quitte à prendre des coups à sa effets de la crise sociale et écono- Rue de
sante et quelque peu dégénérée de prétend qu’il en pinçait pour la place. Malgré tout, McCoy porte mique avec une force peu com- Sèvres,
Glasgow, on retrouve ce jeune po- fille du boss et n’aurait pu résister en lui des séquelles. La vue du mune. À lire sans modération ! ■ 120 p., 16 €.
La fin du monde
VANDA
De Marion Brunet,
Albin Michel, MARION BRUNET Le combat d’une mère
236 p., 18 €.
prête à tout pour garder son fils.
Sincères, touchantes, profondes, émouvantes…la gagne, il lui arrive de s’échapper CLAIRE CONRUYT
cconruyt@lefigaro.fr pour aller en boîte, danser et boire LES 100 CORRESPONDANCESen compagnie « des abîmés qui ont
L EST à elle. Interdiction de oublié de vieillir ». Vanda est loin LES PLUS DÉLICIEUSES DE NOTREHISTOIREs’en approcher. Vanda vit d’être parfaite. Mais Noé l’adore. Il
avec son fils âgé de 6 ans, dans l’aime de cet amour imprudent des
un cabanon au bord de la mer. enfants qui ne craignent ni d’être ILa ville est loin, les baigneurs déçus, ni de souffrir. « Il était là et il
sont rares. Ils sont seuls, à l’abri de n’avait qu’elle. »
tout. Lorsque le froid gagne
l’uniTuer ce rivalque pièce de cet étrange refuge,
loué par les touristes l’été pour y Mais voilà que Simon, le père du
entreposer leur Zodiac, Vanda et petit garçon, bouleverse leur quoti- DeNapoléonàJoséphinedeBeauharnais
Noé se chauffent au fioul et portent dien. Après sept ans d’absence, il DeCharlesBaudelaireàTéophileGautier
un anorak. Et quand la mer monte, veut rencontrer Noé. Vanda
accepD’EdithPiafàMarcelCerdanqu’elle recouvre entièrement le sa- te, méfiante, prête à bondir, à tuer
ble, trop rapide pour leur laisser ce rival qui s’honore d’avoir un DeGérardDepardieuàPatrickDewaere
une chance de fuir, la minuscule boulot reconnu. « Il voudrait sim- …
maison flotte. Piégés. L’enfant plement qu’elle sache qu’il a réussi,
s’imagine alors dans un bateau de qu’il est heureux sans elle. » Voilà
pirates. La mère, elle, pense plutôt l’équilibre rompu. Le monstre que
à une « cage ». Qu’importe. Ils sont fuyait Vanda dans ses cauchemars a
ensemble, elle et lui « contre le reste désormais un visage. Et ce monstre
du monde ». lui murmure qu’une autre vie est
La nuit, Vanda rêve de la fin des possible pour Noé. Une vie sans
temps, son fils dévoré par d’im- elle. « Un jour il sera grand, et elle
mondes bêtes, et se réveille terri- sera seule. Un jour il la débordera de
fiée. Noé, insouciant, dort toujours. son grand corps, elle ne pourra plus
Blotti dans les bras de sa mère, il ne le protéger de ses deux bras. »
le sait pas encore, mais tout ceci ne Marion Brunet dresse le joli
porpeut durer. Femme de ménage dans trait d’une femme qui ne sait
un hôpital psychiatrique, et soumi- qu’aimer brutalement. « Je
pourse à un contrat précaire renouvelé rais mourir pour toi. » Sauvage,
ratous les trois mois, Vanda s’acharne dicale, féroce, elle renifle l’odeur
à assurer cette vie en apparence de son fils « comme une bête » en se
idyllique. Il lui faut maintenir l’illu- retenant de le mordre; le plaque
sion. La liberté, avant tout. Que contre son ventre quand il a peur;
personne ne vienne interrompre voudrait l’étouffer plutôt que de le
leur existence d’affranchis. Tous les voir s’éloigner. Et pourtant, nous ENVENTEACTUELLEMENT€
jours, à la sortie de l’école, Noé l’at- retenons sa tendresse, attendris 9,90 Cheztouslesmarchandsdejournauxetsurwww.fgarostore.fr
tend. Vanda est immanquablement par un amour néfaste mais
touten retard. Le soir, quand la solitude puissant. ■
NOUVEAU
Ajeudi 5 mars 2020 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Le coronavirus fait les beaux jours de « La Peste »
de la
du Notre-Dame de Paris d’Hugo. gel hydroalcoolique, notamment mans d’horreur américain DeanC’est un fait étrange : les catas-semaine trophes donnent envie de (re) Aujourd’hui, le Covid-19 trans- en Italie, L’Aveuglement du No- Koontz, qui imaginait, en 1981, un
forme La Peste de Camus en bel portugais José Saramago. virus nommé « Wuhan-400 »lire certains livres. Les attentats
best-seller de Paris à Tokyo, en Publié en 1995, ce livre racontait tombe à pic ! Demain, peut-être,parisiens de 2015 avaient
proQUELQUES SEMAINES passant par Rome et d’autres une épidémie fulgurante qui Le Masque de la mort rouge,pulsé Paris est une fête de
HeAPRÈS LE DÉBUT DE L’ÉPIDÉMIE mingway en tête des ventes. grandes capitales demain sans plongeait ses victimes dans la chef-d’œuvre angoissant de
DE CORONAVIRUS, CERTAINS LIVRES, EN MARGE doute. Autre roman qu’on s’ar- cécité. À ce propos, Les Yeux Edgar Allan Poe, en tête desL’incendie de Notre-Dame l’anDONT « LA PESTE » DE CAMUS,
CONNAISSENT DE GROSSES VENTES. rache comme les masques et le des ténèbres, de l’auteur de ro- ventes ? BRUNO CORTYdernier a augmenté les venteslittéraire
L’empereur
de la langue
portugaise
MIA COUTO Conteur
à l’imagination fertile, l’écrivain
mozambicain, nobélisable, raconte
le destin d’un roi tribal capturé
epar les Portugais à la fin du XIX siècle.
J’appartiens Mais cet exposé de l’arrière-planSÉBASTIEN LAPAQUE «
slapaque@lefigaro.fr du livre est aussi absurde que le ré- à une tribu
sumé de Guerre et paix que donnait quasiment éteinte.
UNIVERSEL, c’est un jour Woody Allen : « Ça se passe
Nous sommes le local moins les en Russie. » Car Les Sables de l’em-« murs », jurait na- pereur, c’est beaucoup plus qu’une aujourd’hui
guère l’écrivain saga sur l’Afrique portugaise sous le deux à trois mille L’portugais Miguel règne de D. Carlo I, au déclin d’une
au MozambiqueTorga. « O universal é o local sem dynastie Bragance « pliée aux ca- »
paredes. » À cette forte pensée, prices de l’Angleterre ». Qu’on ne MIA COUTO
l’un des plus grands écrivains de figure pas uniquement « la chaleur,
langue portugaise de notre date a la pestilence, les fièvres, les rues
sadonné une allégorie grandiose les et pleines de boue ».
dans un roman monumental que Émaillé de proverbes baptisés
l’on aurait tort de réduire à son improvérbios, cette fiction pleine de
argument. En 660 pages tissées de poésie est une vaste méditation sur guerre qui décide de lui. « On revêt tain » attend ce qu’il ne sait pas et quand il était enfant, appartient à la
mystères et de songes, Les Sables la guerre - à la manière de L’Iliade, l’uniforme, on dévêt son âme », ob- ne sait pas ce qu’il attend tandis plus petite « ethnie » du
Mozambide l’empereur évoque la résistance ose-t-on écrire sans vouloir prêter serve le sergent Germano de Melo, qu’autour de lui, la guerre fait que, pays de 27 millions d’habitants
chaotique de Ngungunyane, roi à sourire - où la brutalité des hom- en poste à Nkokolani, à la frontière « brûler le monde ». « Je n’ai aucun aux quarante-trois langues
offitribal mozambicain de la provin- mes, la violence, le mensonge et la entre les Terres de la Couronne et supérieur. Je suis le dernier soldat cielles : les Blancs, nommés les
ce de Gaza, dans le sud-est de fraude n’empêchent ni la tendresse l’Empire de Gaza. Ce personnage d’une armée qui n’a jamais existé », mezungos du côté de Maputo.
Mél’Afrique, qui s’est rebellé contre ni la pitié. À lire cette suite roma- attachant est un cousin du com- jure ce gardien des merveilles de decin de formation, biologiste de
eles Portugais à la fin du XIX siè- nesque publiée en trois volumes au mandant Drogo dans Le Désert des l’âme portugaise, qui s’est entiché profession, écrivain par passion,
cle, a été battu et capturé par le Mozambique, au Portugal, au Bré- Tartares de Dino Buzzati. « Une d’Imani, une interprète africaine l’auteur de Vagas e lumes, « Vagues
général Joaquim Mouzinho d’Al- sil, aux États-Unis et en Angleterre, fausse caserne et une armée inexis- écartelée entre deux mondes. et flammes », un recueil de poèmes
buquerque et a passé le reste de sa et abrégée en un seul pour les lec- tante : c’était ce vide dont Germano Les Sables de l’empereur, ce n’est pour le jour et la nuit écrits dans un
vie en exil, à Lisbonne d’abord teurs français moins assidus, l’on était le capitaine. » Plein de sauda- pas simplement la géographie infi- portugais merveilleusement
classipuis sur l’île de Terceira, dans comprend que ce n’est pas l’hom- de, ce mélancolique qui s’étiole nie et l’histoire méconnue de que, s’en amuse volontiers. «
J’apl’archipel des Açores. me qui décide de la guerre. C’est la « dans un endroit sombre et loin- l’Afrique revisitées par un conteur partiens à une tribu quasimentLES SABLES
DE L’EMPEREUR à l’imagination fertile. C’est le livre éteinte. Nous sommes aujourd’hui
De Mia Couto, d’une vie, le chef-d’œuvre d’un deux à trois mille au Mozambique. »
traduit du portugais romancier de 65 ans parvenu à la Ce sont ses parents, originaires de
(Mozambique) pleine maîtrise de ses moyens. On la région de Porto, qui se sont
inspar Elisabeth répète chaque automne que Mia tallés en Afrique au milieu du
Monteiro Rodrigues, eCouto fait partie des écrivains sus- XX siècle. Mia Couto, qui a pris part
Métailié, ceptibles de recevoir le prix Nobel aux luttes parfois sanglantes pour
672 p., 25 €.
de littérature. Il est en effet possible l’indépendance de son pays et la
qu’après José Saramago (1998), naissance d’une nation souveraine
l’auteur de La Confession de la lion- évoquées dans ses premiers romans
ne, brûlant la politesse à Antonio - Terre somnambule (1992) et La
VéLobo Antunes, cependant consolé randa du frangipanier (1996) - n’a
«Nousportonstousunlivreennous, par la publication prochaine de ses jamais cru que sa couleur de peau
œuvres dans la « Pléiade », soit le l’empêchait de demeurer irrémé-undésirdetextepoursoiouàpartager.
second écrivain lusophone à être diablement attaché à sa terre natale
LeFigarolittéraireaouvertdenouveaux couronné par l’Académie suédoise. et à ses plages de sable fin orientées
atelierspourcellesetceuxquisontattirés vers le soleil levant. « Personne ne
« Empereur de la langue naît de cette race-ci ou de cette race-parlaformidableaventuredel’écriture.» portugaise » là. Après, seulement, nous devenons
Un natif du Mozambique sacré noirs, blancs ou d’une autre race
« imperador da lingua portugue- quelconque », jure Irène, l’héroïne
Prochainatelier sa », « empereur de la langue portu- tourmentée de son roman
Chronigaise », comme le disait le poète que des jours de cendre (1999). BENOÎT Fernando Pessoa du père jésuite « J’étais noire, oui. Mais cela, c’était
Antonio Vieira, logicien subtil, pré- un accident de peau. Être blanche se-CHARPENTIER
dicateur baroque et défenseur du rait l’unique occupation de mon
BenoîtCharpentierestjournaliste,
droit des Indiens dans le Brésil âme », explique à son tour Imani
reporter,auteuretproducteur.
ecolonial du XVII siècle ? Avec ses dans Les Sables de l’empereur.
CetanciencritiqueduFigarolittéraire
10 millions d’habitants, le Portugal Flanquée d’un père musicien et
aimeàseconfronteràtouteslesformes fait désormais figure de tout petit de frères qui se sont engagés dans Biod’écriture,pourlepapiercommepour pays, dans l’immense lusophonie des camps opposés, cette fille de la EXPRESSl’écranaveclesdocumentairesou aux 220 millions d’hommes et de tribu des Vatxopi est l’un des
perlesémissionsdetélévision.Ilatravaillé 1955 femmes. Littérature, cinéma, sonnages féminins les plus
marpour,entreautres,Canal+,France5 Naissance à Beira, chanson : c’est désormais du Brésil, quants de l’œuvre de Mia Couto,
etFrance2oùilaétén°2delachaîne. dans la province d’Afrique, de Goa et même du Ti- qui accorde généralement la
Commetouslesanimateursdesateliers ultramarine mor que se font entendre les voix meilleure part aux filles de Mwari,
d’écritureduFigarolittéraire,ilaun du Mozambique, qui défendent et illustrent la splen- la Créatrice suprême. Avec sa mère
goûtprononcépourlatransmission. le 5 juillet. deur du portugais. Avec le poète Chikazi, cette jeune négresse belle, Lancez-vous
1975 moderniste Carlos Drummond de intelligente et vive sait « tricoter
L’indépendance Andrade, mort en 1987, et le ro- des silences dont seules les femmes dans la
du Mozambique est mancier populaire Jorge Amado, sont capables ». Ce qui a le don de Leslundis proclamée le 25 juillet. mort en 2001, le Brésil tenait rendre le sergent Germano de Melo formidable 1977-1992 deux écrivains dont les noms fou de désir. À mesure que progres-29avril/6mai/13mai
La guerre civile fait auraient pu, ou dû, être gravés sur se l’histoire, ce soldat portugais
20mai/ 27mai/3juin 1 million de morts.aventure le tableau d’honneur de Stockholm exilé après avoir participé à un
sou1992 entre ceux du Chilien Pablo Neruda lèvement républicain se « mozam-de19hà22h Publication de son (1971) et du Colombien Gabriel Gar- bicanise » tout doucement, au de l’écriture !
premier roman, cia Marquez (1982). point de devenir le Blanc le plus
Terre somnambule Mais leur tour a passé et le pro- noir d’Afrique à la fin du livre. « Il
(Albin Michel). chain prix Nobel de littérature lu- était déjà un nègre, juste un peu plus
2013 sophone sera peut-être africain. pâle », lit-on en souriant d’un autreèmeDansleslocauxduFigaro,14bdHaussmann,Paris9
Prix Camoes Un Africain d’un genre un peu par- personnage. Car ce « nègre juste un
Découvreztouteslesmodalitéssur:www.lefigaro.fr/ecriture attribué par les ticulier, en vérité. Car Antonio peu plus pâle », on l’aura compris,
ATTENTION,LENOMBREDEPLACESESTLIMITÉ gouvernements Emilio Leite Couto, surnommé Mia c’est Mia Couto, splendide écrivain
brésilien et portugais parce qu’il affectionnait les chats africain de langue portugaise. ■
2020
NOUVEAU
A
CRÉDITPHOTO©DR
FRANCOIS GUILLOT/AFP