Figaro Littéraire du 05-11-2020
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Français

Figaro Littéraire du 05-11-2020

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Date de parution 05 novembre 2020
Langue Français
Poids de l'ouvrage 25 Mo

jeudi 5 novembre 2020 LE FIGARO - N° 23707 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
PALMARÈS MIGUEL BONNEFOY
LES RÉSULTATS DU PRIX LE JEUNE FRANCO-VÉNÉZUÉLIEN
« FIGARO LITTÉRAIRE »- CONFIRME
GRAND VÉFOUR PAGE 7 SON TALENT DE CONTEUR PAGE 4
Que la fête commence... (1975)
de Bertrand Tavernier,
avec Philippe Noiret
et Marina Vlady.
DumasLa grande évasion
DOSSIER Passionné par l’écrivain, le cinéaste Bertrand Tavernier a réalisé deux films (« Que la fête commence... »
et « La Fille de d’Artagnan ») inspirés de son œuvre. Il préface la réédition d’« Une fille du Régent ». Entretien. PAGES 2 ET 3
LE LIVRE, UN BIENDEPREMIÈRE NÉCESSITÉ
Parce que c’était lui
OUR connaître le Versailles des an- été assassinée et retrouvée sous la terrasse de die : père absent, mère mystique au sein SeSergrgee
nées 1980, les sociologues peuvent leur maison de Nantes. Son nom lui éclate au d’une mystérieuse et inquiétante
commudepuis longtemps puiser dans les visage : Dupont de Ligonnès, celui de l’ami nauté. Et alors ? Joncour
films des frères Podalydès, Ver- de ses 20 ans. Il connaissait sa femme, ses en- Il relit leur histoire qui commença au lycée,Psailles Rive-Gauche, Versailles- fants. Il connaissait aussi ses démons, ses et se poursuivit au milieu d’amis chics, nom- NatureChantiers, etc. Maintenant, ils pourront belles paroles dissimulant de plus en plus mal més Louise, Édouard, Simon, Élisabeth, sur
consulter le beau récit d’un autre Bruno, de des rêves inaccessibles. des airs de rock. Grandes déclarations de humaineStabenrath, L’Ami impossible. Soit le récit principes et petites amours, rien n’était
imd’une amitié entre deux jeunes gens de la bon- portant ; la gravité est venue plus tard, avec
ene société de Versailles, à la fin du XX siècle. le temps des ruptures et des désillusions.
LA CHRONIQUEElle n’est plus tout à fait cette ville au « grand Il entre beaucoup de mélancolie dans ce récit
nom rouillé et doux », dont parle Proust. Eux ne d’Étienne d’automne. Stabenrath a changé des noms ici
sont ni Saint-Loup, ni Guermantes. Ces en- et là, modifié, enjolivé comme pour sauverde Montety
fants terribles dansent sur Alphaville, Police et, de l’amertume le souvenir de sa jeunesse.
hélas, Partenaire particulier. À 20 ans, Staben- C’est ce qui nous touche le plus. Et puis il y a
rath, dit Stab, fils d’officier charmant et ro- Car entre-temps, le temps s’est chargé de ra- ce constat : qu’est Dupont de Ligonnès
devemantique, ne vit que pour la scène et le ciné- mener les deux garçons à une réalité prosaï- nu ? Il n’est pas le seul à s’interroger. Oui,
ma. Il jouera d’ailleurs dans le périssable que – triste, dure, même. D’un terrible acci- mais Stab le répète : parce que c’était moi,
Hôtel de la plage. Son meilleur ami se pré- dent de voiture, Bruno a réchappé, parce que c’était lui. Dans le récit qu’il mène
nomme Xavier, il est issu du même milieu sévèrement handicapé ; finis les feux de la et qu’on devine sans issue, on aime sa façon
que Bruno, ou peu s’en faut. D’une famille de rampe. Xavier sillonne les routes de France, de poser la question : pourquoi les arbres du
la rue du Maréchal-Foch, où les déchirures, multiplie les projets professionnels, sans rien boulevard de la Reine, les jolies filles de la
Ciles secrets, les chagrins ne sortent pas en vil- réussir. Trop présomptueux. vette, la douceur qui infuse entre les
quarle. Les garçons partagent tout, les conversa- Fitzgerald disait que la vie est un processus tiers Notre-Dame et Saint-Louis n’ont-ils
tions qui s’étirent, à refaire et imaginer le de démolition. Mais tous les garçons qui rê- pas suffi à garder à la raison
monde, les nuits d’été achevées chez les uns vent de Gatsby ne finissent pas en serial killer. un homme simplement
et les autres. Bruno rêve du haut de l’affiche, Qu’est-il arrivé à ce garçon marié, père de éperdu de joie de vivre ? ■
Xavier des États-Unis, l’eldorado de ces an- quatre enfants pour arriver à pareille
extrénées-là, mais pour le reste, ils jouissent mité ? Comme tout le monde, Stab en est
réL’AMI IMPOSSIBLE PRIXFEMINA2020d’une même jeunesse dorée et désargentée. duit aux conjectures. Mais lui cherche dans
De Bruno de Stabenrath,Un jour, Stab apprendra comme la France ses souvenirs, dans les interstices de leur
Gallimard, 527 p., 22 € Flammarionentière l’incroyable fait divers : une famille a amitié, le détail qui expliquerait cette
tragéGEORGE PIERRE/COLLECTION CHRISTOPHEL ; FRANÇOIS BOUCHON/LE FIGARO,
Photo auteur : Jean-Philippe Baltel © Flammarion
Ajeudi 5 novembre 2020 LE FIGARO
2 « Mon père disait qu’il faut relire
« Le Comte de Monte-Cristo »
tous les deux ans
et m’avait fait lire, très tôt,
« Les Trois Mousquetaires » »L'ÉVÉNEMENT
BERTRAND TAVERNIER
FADEL SENNA/AFPLittéraire
DOSSIER Le cinéaste raconte sa vieille complicité
avec l’auteur du « Comte de Monte-Cristo ».
PROPOS RECUEILLIS PAR
éprouvé un choc. Après, j’ai vaga- un passionné et que je relis souventMOHAMMED AÏSSAOUI
bondé dans l’œuvre de Dumas. J’ai Le Comte de Monte-Cristo ainsi quemaissaoui@lefigaro.fr
même entretenu des correspon- me le conseillait mon père, je suis
ERTRAND Tavernier, dances avec Claude Schopp (grand déçu par la plupart des adaptations
grand cinéaste, est aussi spécialiste de Dumas et dénicheur de qui en sont faites. À l’exception de
un passionné de littéra- quelques-uns de ses plus importants celle, muette, d’Henri Fescourt
(coture - il dirige d’ailleurs inédits, NDLR). Dans ma bibliothè- scénarisée en 1929 avec Armand Sa-B une collection consacrée que, j’ai un rayon dédié à l’écrivain lacrou) que je trouve très belle, qui
aux romans western, chez Actes Sud. que j’ai étoffé au fil des ans avec des est la plus élaborée et tournée en
C’est un grand admirateur d’Alexan- livres rares dont certains n’étaient décors naturels.
dre Dumas dont il a lu tous les livres. même pas cités dans sa bibliogra- Ce qui m’agace dans la plupart des
S’il n’a jamais adapté directement phie, Le Docteur mystérieux, par adaptations à l’écran de Dumas,
l’un de ses romans, son univers lui a exemple. Il y en avait un autre - c’est qu’on oublie des passages
esinspiré au moins deux films : en 1975, est-ce Le Maître d’armes ? - dans sentiels de l’œuvre. Par exemple,
Que la fête commence, qui se déroule lequel il recyclait des souvenirs de dans Le Comte de Monte-Cristo, il y
durant la Régence, avec Philippe ses voyages en Russie. a un moment capital qui n’est pas
Noiret, Jean Rochefort et Jean-Pierre D’ailleurs nombre de ses livres se toujours repris alors qu’il est
symMarielle et, en 1994, La Fille de d’Ar- croisent et s’entremêlent. Entre les boliquement très fort : c’est la
scètagnan, avec Sophie Marceau. romans et les récits de voyages, par ne où le Comte de Monte-Cristo
Sa préface érudite d’Une fille du Ré- moments la frontière est poreuse. aide un employé des télégraphes à
gent, récit réédité par Le Cherche On retrouve des anecdotes d’un li- se débarrasser des taupes qui lui
Midi, était l’occasion rêvée de l’in- vre à un autre. Il y a des textes empoisonnent la vie ; en
contreterroger sur son amour pour d’inégale valeur mais tout est plai- partie, le héros peut se servir du
téDumas. sant, et l’ensemble est épatant. légraphe et lancer ainsi une fausse
nouvelle qui va ruiner l’un de ses
LE FIGARO. - Comment est née Pourquoi n’avez-vous pas ennemis. Je trouve lamentable
votre passion adapté à l’écran l’un ou l’autre qu’on omette ce chapitre dans une
pour Alexandre Dumas ? roman de Dumas ? adaptation parce qu’il révèle
l’esBertrand TAVERNIER. - Mon père J’en ai souvent eu envie mais à cha- sence même du génie de l’auteur :
disait qu’il faut relire Le Comte de que fois, j’ai renoncé. J’ai voulu fai- Dumas a l’art de montrer comment
Monte-Cristo tous les deux ans et re par exemple une adaptation de une chose anecdotique, familière et
m’avait fait décou- Vingt ans après avec Belmondo, concrète - telle cette recette pour
vrir, très tôt, Les Noiret, Rochefort et Marielle, mais se débarrasser des taupes - a une
Trois Mousque- l’agent de Belmondo m’a tout de incidence sur le cours de l’histoire.
taires. À la lec- suite arrêté, « C’est non ! Belmondo
ture de ces n’acceptera jamais, il veut figurer
deux ro- seul au-dessus du titre… » J’ai Ce qui m’agace
mans, j’ai abandonné l’idée sans être sûr “dans la plupart d’ailleurs que le refus venait
vraiment de Belmondo. Je n’en ai ja- des adaptations
mais parlé directement avec Jean- à l’écran de Dumas,
Paul.
c’est qu’on oublieAvant de réaliser La Fille de
d’Artagnan, j’avais vainement essayé des passages
d’adapter Le Vicomte de Bragelon-Bertrand essentiels de l’œuvre
ne, mais il est vrai d’une manière un
BERTRAND TAVERNIERpeu trop audacieuse, c’est-à-dire ”
en éliminant tout simplement le
vicomte de Bragelonne qui est le seul Techniquement, Dumas
personnage totalement inintéres- est-il difficile à adapter ?
sant de l’histoire ! Parce que tout le On a pourtant l’impressionTavernier
reste du livre est superbe. J’imagi- que ses romans
nais les scènes avec Mazarin, avec sont très visuels.
Louis XIV, le concours de gastro- C’est visuel, mais beaucoup font
nomes et la fin du récit. l’erreur de sous-estimer l’une des« Dumas est Stevenson a écrit un texte ma- immenses qualités de Dumas : son
gnifique sur ce roman, une des talent de dialoguiste. Dans la
réparplus belles critiques littérai- tition des travaux qu’il effectue
res que je connaisse. avec Auguste Maquet, on voit bien
que les passages écrits par Dumasun extraordinaire Que pensez-vous des films lui-même sont dialogués de
manièinspirés des romans de re extraordinaire. Il est même
Dumas, notamment des meilleur dialoguiste dans ses
roadaptations mans que dans ses pièces
dramatides titres les plus ques. J’ai été frappé par la qualitédialoguiste »
célèbres des dialogues dans La Reine Margot
tels que Les Trois et dans La Dame de Monsoreau. On
Mousquetaires doit les transposer à l’écran tels
ou Le Comte de quels et intégralement. Et quand on
Monte-Cristo ? ne le fait pas, cela peut être
catasComme je suis trophique. Je pense à la version
lamentable des Trois Mousquetaires,
avec Bourvil, réalisée par André
Hunebelle (film franco-italien sorti
en 1953), scénario et dialogue de
Michel Audiard. J’ai une immense
admiration pour Audiard qui a écrit
des films formidables
heureusement réhabilités aujourd’hui. Mais
dans Les Trois Mousquetaires,
Audiard fait des traits d’esprit qui
sont moins drôles que Dumas. De
même, quand Marcel Maréchal
adapte au théâtre Les Trois
Mousquetaires et qu’il rajoute des gags,
c’est beaucoup moins drôle que
l’original.
Alexandre Dumas Tout ce génie du dialogue et de
l’escontinue prit est contenu dans ses
époustoude séduire flants Mémoires dont je conseille
des lecteurs vivement la lecture.
un siècle
et demi après La Fille de d’Artagnan n’était,
sa disparition. au départ, pas l’un de vos projets…
BIANCHETTI/ Non, en effet. J’ai dû reprendre La
LEEMAGE Fille de d’Artagnan parce que
ALE FIGARO jeudi 5 novembre 2020
3
À LIRE AUSSI
On n’arrête pas de publier pages (12,90 €). L’ouvrage est qui raconte la vie parisienne
Alexandre Dumas. préfacé par Jean-Yves Tadié. sous la monarchie de Juillet,
La collection « Folio classique » a Fidèles à leur habitude, et une histoire de vengeance,
la bonne idée de rééditer l’un des les Éditions de l’Herne profitent Mysouff et autres histoires
plus fameux titres du romancier, du « Cahier » consacré à Dumas de bêtes (88 p., 7,50 €),
Le Comte de Monte-Cristo, pour publier deux ouvrages : qui révèle une autre passion L'ÉVÉNEMENT
en un seul volume, soit 1 264 Bals masqués (120 p., 8,50 €), du grand écrivain. Littéraire
Sophie Marceau a exigé le départ
du metteur en scène, Ricardo Fre- Le Shéhérazade de la littérature française
da. Je dois dire que je la
comprends, il avait fait une sottise et
pourtant c’était un ami très cher,
Ricardo Freda, qui avait déjà réali- ture française à l’université de tous les deux ans, le plaisir est re- plus de 3 000 pages !, écrit-il, qu’il MOHAMMED AÏSSAOUI
maissaoui@lefigaro.frsé Le Fils de d’Artagnan. En vérité, Rouen, biographe de Dumas et co- nouvelé (lire l’entretien page de place à l’égal d’À la recherche du
il nous faisait une sorte de remake directeur de son Théâtre complet. gauche). temps perdu et de La Comédie
huCAHIER DE L’HERNE de son Fils de d’Artagnan mais le LEXANDRE Dumas En collaboration avec le dumasien Ce Cahier de L’Herne rassemble maine.
DUMASproblème est que, malgré les aver- est mort il y a cent Claude Schopp, il vient de publier soixante-dix articles (dont certains Didier Decoin, dans un entretien
Dirigé par tissements, il était devenu très dé- cinquante ans et il est un remarquable Cahier de L’Herne signés Dumas). La qualité des avec Sylvain Ledda, raconte être
Sylvain Ledda, sinvolte vis-à-vis des acteurs, les toujours vivant. C’est consacré à l’auteur des Trois Mous- contributeurs comme leur diversité touché, comme beaucoup, par
avec Claude Schopp,
méprisait parfois et bâclait la plu- Aun miracle de la litté- quetaires. Pour les passionnés montrent à quel point l’auteur de le personnage d’Edmond DantèsL’Herne,
part des scènes. Un jour en allant rature. Quel écrivain peut se tar- comme pour les amateurs de Du- Kean attire tous les horizons. mais il cite aussi « la si émouvante294 p., 33 €.
au bureau pour la préparation de guer d’avoir connu une célébrité mas, pour les fins connaisseurs D’Alain Decaux, qui fut président et si troublante petite Bonacieux
La Fille de d’Artagnan, j’ai croisé extraordinaire à sa disparition, en comme pour les simples lecteurs, d’honneur de la Société des amis (Constance Bonacieux dans Les
Sophie Marceau qui m’a dit : 1870, et de séduire encore des lec- cet ouvrage est un cadeau. d’Alexandre Dumas et a contribué Trois Mousquetaires, NDLR) ».
« J’abandonne, je n’ai pas envie de teurs, un siècle et demi après ? Bien sûr, on tente de percer le à son entrée au Panthéon à Georges Qu’est-ce qui pourrait, selon lui,
travailler avec quelqu’un qui n’a pas « Sa gloire n’a pas terni et ses mystère de son génie, et aucune Perec, en passant par Irène Frain, expliquer la postérité de l’auteur ?
envie de me regarder. » J’ai repris œuvres, traduites dans le monde en- thèse n’y a réussi. L’écrivain a si- Xavier Darcos, George Sand, Théo- l’interroge Sylvain Ledda : « Non
le film. J’ai constaté que les repé- tier, font de lui l’un des auteurs gné une œuvre qu’on ne cesse de phile Gautier et tant d’autres. Le pas son goût pour l’Histoire mais sa
rages avaient été faits n’importe français les plus lus. Menant tam- redécouvrir, sans compter les philosophe André Comte-Sponvil- passion des histoires. Dumas est un
comment. De plus, tout était faux bour battant une existence digne de nombreux inédits. C’est la marque le, auteur du Dictionnaire amoureux raconteur inépuisable : avec lui, le
d’un point de vue historique… J’ai ses romans, Dumas appartient à la des très grands : à chaque relecture, de Montaigne, parle de son amour récit n’a pas de fin, il ne cesse de
ramené toute la production dans le génération romantique qui rêva de on trouve quelque chose de nou- pour Athos et pour la trilogie Les bondir et de rebondir. (…), le seul
caPérigord, j’ai fait réécrire les dia- changer le monde », explique Syl- veau. Comme Bertrand Tavernier Trois Mousquetaires (avec Vingt ans pable, au bout de mille et une nuits
logues par Jean Cosmos, et j’ai réa- vain Ledda, professeur de littéra- qui relit Le Comte de Monte-Cristo après et Le Vicomte de Bragelonne) : blanches, de coiffer Shéhérazade au
lisé le film qui a été un tournage poteau » ! Didier Decoin rappelle
heureux. C’était un sauvetage. qu’au vu des engagements de
Dumas, contre le racisme, la peine de
Auriez-vous aimé adapter mort et pour le rôle des femmes
Une fille du Régent, dans la société, il devrait être
consiroman que vous préfacez ? déré comme un phare pour notre
Oui, je voulais le faire. Mais c’était époque.
une adaptation énorme !
Infinançable ! J’avais même fait lire le
proAvec lui, le récit n’ajet à Jean-Luc Godard qui avait
apprécié. Peu à peu pourtant, avec “pas de fin, il ne cesse de
mon complice Jean Cosmos, on bondir et de rebondir
s’est dit qu’on n’y arriverait pas à
DIDIER DECOINcause du jeune premier et de la jeu- ”
ne première du roman ! Le
personnage du chevalier de Chanlay para- L’avocat et écrivain Emmanuel
lyse l’action, alors que toute Pierrat signe une belle et
instructil’histoire autour est géniale ! À un ve chronique sur « Dumas, ses
colmoment Jean Cosmos m’a dit : laborateurs et le droit d’auteur ».
« Oublions le livre, inspirons nous Matthieu Letourneux, professeur à
des personnages, gardons certaines l’université Paris-Nanterre et
spéidées, mais faisons des recherches, cialiste des séries (plus exactement
reprenons des chroniques de l’épo- des « cultures sérielles et
médiatique… » Dumas avait attisé ma cu- ques »), apporte un éclairage sur le
riosité pour cette période et pour romancier et le feuilleton, bien sûr.
GAGALL LLIMAIMARRD Dtous les gens qui entouraient le Ré- Aude Déruelle, professeure de
litgent, comme son ministre Dubois. térature à l’université d’Orléans et
espécialiste du roman au XIX siècle,
À force de lire Alexandre Dumas, rappelle les mots peu amènes de
avez-vous Balzac à l’égard de l’auteur de La
analysé sa méthode ? Reine Margot : « Un homme taré »,
Dumas consulte beaucoup d’ouvra- « sans talent », « il a un nom
imméges historiques sur la période qui rité mais il a un nom », et d’autres
l’intéresse, mais aussi des livres encore… avant de changer d’avis et
écrits pendant cette période. C’est de partager une fraternité de «
forpour cela qu’il est si juste. Dans Une çat littéraire »… Pendant ce temps,
fille du Régent, il saisit l’essence Dumas n’a jamais cessé de défendre
complexe du personnage du Régent, et de louer Balzac.
chez qui la lucidité le dispute à la Parmi toutes ces contributions,
mélancolie. Il analyse aussi avec on ne peut passer à côté de l’éloge
maestria les rapports étranges entre funèbre prononcé par Victor Hugo,
le Régent et Dubois, son ancien pré- deux ans après la mort de Dumas, à
cepteur : rapports d’admiration et l’occasion du transfert de sa
déde domination, de complicité et de pouille au petit cimetière de
Vilrévolte. lers-Cotterêts, sa ville natale. Il
faudrait lire entièrement son texte
Avez-vous un conseil à donner tant il est vibrant, magnifique.
Jusà nos lecteurs ? te un court extrait : « Alexandre
Tout simplement de lire ou de relire Dumas est un de ces hommes qu’on
les œuvres de l’écrivain. Moi, je ne peut appeler semeurs de civilisations
m’en lasse jamais, c’est un plaisir (…) ; il féconde les âmes, les
cerintense. Dumas, c’est la force du veaux, les intelligences ; il crée la
dialogue, le style, l’intelligence et le soif de lire ; il creuse le génie humain,
sérieux historique. ■ et il l’ensemence. » ■
Un roman de cape et de masque…
ALICE DEVELEY à renverser le Régent au profit de pas vue depuis une dizaine d’an- Rambouillet. La première doit ren- pour le Régent. Chacun va donc
adeveley@lefigaro.fr Philippe V d’Espagne. Mais celle-ci, nées. Peut-être croit-il qu’elle sera contrer son père, dans un jeu d’om- avancer masqué, ce qui va donner
UNE FILLE trop brouillonne, échoue et quatre plus docile ? On ne sait pas, mais il bres et de lumière propre au motif des scènes carnavalesques et
terriDU RÉGENT N 1844, Alexandre Dumas de ses meneurs finissent décapités. veut en tout cas la faire venir à Paris. romantique, tandis que le second bles. Car ce qu’on lit, au-delà d’une
D’Alexandre Dumas, est d’une humeur massa- Le récit que raconte Dumas est Hélène de Chaverny ignore tout doit trouver un certain La Jonquière série de quiproquos et
faux-sempréface de crante. Il a tué Porthos autrement plus tragique qu’un sim- de sa filiation. À 16 ans, l’enfant n’a afin d’être présenté au duc d’Oliva- blants, ce sont les derniers jours
Bertrand Tavernier, dans Les Trois Mousque- ple mécontentement politique. Mais d’yeux que pour son amant secret res et accomplir son méfait. d’un condamné. Gaston est un Icare
Cherche-Midi, E taires, fait enfermer le l’auteur n’a-t-il pas dit que « l’his- Gaston de Chanlay, qui l’aime com- qui va tomber en emportant avec lui
398 p., 21 €. Honneur et amourComte de Monte-Cristo et pendu toire est un clou auquel il attache ses me dans les romans de Scudéry un idéal politique…
Gabriel Lambert. Publié cette même romans » ? Ses libertés font juste- qu’elle lit. Mais, ce qu’Hélène ne sait Ni l’un ni l’autre ne soupçonnent Une fille du Régent réunit tous les
année, Une fille du Régent suit la ment le génie de ce texte tragicomi- pas, c’est que le chevalier s’est jeté l’étau dramatique qui se referme ingrédients des succès dumasiens :
même destinée. Le lecteur y retrou- que. Un an après avoir conté le récit dans « une conspiration fatale » autour d’eux. Le machiavélique vengeance, trahison, héros
grotesve cette histoire de France en roman du Chevalier d’Harmental (1843) contre le Régent et qu’il a pour mis- Dubois, ministre et éminence grise ques et sublimes… Le roman est un
où l’échafaud n’est jamais loin d’un dont le héros éponyme a tenté de sion de l’assassiner. Que va-t-il du Régent, les fait espionner. Com- théâtre où l’on assiste à une comédie
trône. renverser le Régent, il s’intéresse à choisir entre le devoir et la passion ? me Argus dans la mythologie, très humaine. Comme cette scène à
Au moment des faits, en 1719, le un certain Gaston de Chanlay. En quelque cent pages, Dumas l’homme a des yeux partout. Il sait la Bastille, anti-château d’If, où l’on
Roi-Soleil est mort depuis quatre L’histoire commence alors que le pose les bases de sa tragédie grec- qui est Gaston et va donc ruser pour s’échange du vin par des conduits de
ans. Son neveu Philippe d’Orléans Régent ne sait plus à quel saint se que. Rappelons-les : selon Aristote, faire échouer son funeste projet. cheminée… L’auteur ne manque
régente le royaume de France, ce qui vouer. Ses deux aînées sont trop li- les personnages doivent inspirer pi- C’est là que Dumas fait montre de jamais d’humour, c’est pourquoi il
n’est pas du goût de la noblesse bre- bertines et son fils unique, trop pu- tié, terreur et admiration. C’est tout tout son talent ! Une fille du Régent sait si bien nous toucher. Il nous
tonne, qui veut sa tête. La conspira- ritain. Philippe d’Orléans est las. Il ce qui va se produire au fur et à me- est bien plus un roman de cape que parle d’honneur et de loyauté
comtion de Pontcallec, c’est le nom de adresse une lettre au couvent où a sure de notre lecture. Hélène et d’épée. Pour duper le chevalier, me d’amour et de fatalité. Du Dumas
cette révolte de sang bleu, vise donc été élevée sa fille cachée et qu’il n’a Gaston font route ensemble vers Dubois décide de se déguiser. Idem tout craché. ■
Ajeudi 5 novembre 2020 LE FIGARO
4 EN TOUTES À travers le personnage contemporain Un nouveau récit signé David Grann
de Milos, un jeune étudiant en paléonto- Le grand journaliste du New Yorker David Grann,confidences
logie, il y fait revivre deux grands artis- auteur de reportages formidables réunis dans Le
tes qui y avaient séjourné et travaillé : Diable et Sherlock Holmes (Éditions du
SousPatrick Grainville, la Côte d’Azur, Pablo Picasso et Nicolas de Staël, qui y Sol), reviendra le 4 février avec The White
Picasso et Nicolas de Staël vécut ses dernières heures, en 1955. Darkness, le récit de l’aventure incroyable vécu
Après la côte normande des peintres Son éditeur présente ce nouveau ro- par Henry Worsley. Ce militaire britannique
fasimpressionnistes (Falaise des fous), l’acadé- man comme « l’aventure d’un regard, de ciné par les expéditions polaires d’Ernest
micien Patrick Grainville (notre photo) a plan- ses dévoilements hallucinants, de ses Shackleton décida, une fois à la retraite, deCRITIQUE té son décor au bord de la Méditerranée, plus masques, de ses aveuglements ». Les Yeux traverser l’Antarctique seul et sans assistance. Il
précisément à Antibes. de Milos paraîtra au Seuil, le 7 janvier. mourra à deux doigts de l’exploit.Littéraire
Cent ans d’incertitude
MIGUEL BONNEFOY De la France de 1873 au Chili de 1973, du phylloxéra à Pinochet, la saga d’une famille
prise entre deux cultures et deux guerres mondiales. Magique.
BRUNO CORTY phylloxéra à la junte de Pinochet, condor au sommet de la
Cordillèbcorty@lefigaro Miguel Bonnefoy raconte, en dix re, des oiseaux massacrés à la mi-HÉRITAGE
chapitres, la saga d’une famille traillette dans leur volière, unDe Miguel Bonnefoy,
IGUEL Bonnefoy franco-chilienne. L’histoire avion fabriqué dans un jardin, unRivages,
n’en finit plus de d’hommes et de femmes toujours guérisseur mapuche, un mort qui207 p., 19,50 €.
se faire remar- en partance, en quête d’aventu- vient rendre visite à un ancien
quer. Le CV du res, d’ailleurs, malmenés par le compagnon d’armes, une femmeMFranco-Vénézué- sort, la maladie, les guerres. qui est à la fois la mère et le père
lien de 34 ans était déjà bien four- d’un enfant, une fabrique
d’hosni avant la parution cet automne ties, le nom d’un oncle fantôme« Héritage » est le d’Héritage, son troisième roman, qui passe de génération en
généprésent sur plusieurs listes des roman du déracinement ration « comme un talisman »…
grands prix littéraires (Goncourt, Héritage est le roman du déra-et de la seconde chance,
Femina, Académie française). cinement et de la seconde chance,de l’opposition entre Qu’on en juge : diplômé en 2011 de l’opposition entre forces de vie
forces de vie et forces de la Sorbonne pour ses travaux et forces de destruction, de
l’exalsur Aragon et Romain Gary, lau- tation des rêves et du désenchan-de destruction
réat en 2013 du prix du jeune écri- tement. Après l’hymne au
Vevain de langue française pour son nezuela de sa mère dans Le
recueil de nouvelles Icare, prix de Du Français Lazare, parti de Voyage d’Octavio, Miguel
Bonnela vocation en 2015 pour son pre- Lons-le-Saunier avec une petite foy se tourne cette fois vers le
mier roman, Le Voyage d’Octavio, valise, un pied de vigne, un peu de Chili de son père qui connut et
suil fut encore très soutenu par la terre grasse, pour la Californie, et bit dans sa chair la folie et
l’ignocritique en 2017 pour Sucre noir, qui échoue au Chili, à son arrière- minie de la dictature. Les
cintraduit dans une dizaine de pays… petit-fils, Ilario Da, torturé dans quante dernières pages du roman
Avec Héritage, donc, Bonnefoy, les prisons chiliennes, ce sont sont sans doute les plus sombres
parfaitement bilingue, poursuit, deux peuples, deux langues, deux que l’auteur ait écrites. Sous sa
en français, une œuvre placée sous cultures qu’embrasse l’écrivain et plume, la torture n’est pas qu’un
la double influence du « réel mer- auxquelles il rend hommage avec mot. Le romancier montre ses
raveilleux » d’Alejo Carpentier et du une infinie tendresse. vages sur les corps et les esprits.
« réalisme magique » de Gabriel On ne racontera pas par le Tout à coup, le réel merveilleux
Garcia Marquez. menu les péripéties des uns et des est écrasé sous les bottes des
En 206 petites pages, avec un autres. On peut en revanche dire bourreaux. Et pourtant le combat
sens de la narration et de l’ellipse qu’arrivés au terme du livre, il continue. Avec ce diable
d’écriremarquable, le romancier nous nous reste, en plus de l’émotion vain, un avion, un bateau, un
Miguel Bonnefoy poursuit une œuvre placée sous la double influence fait passer de la France (Jura) de ressentie à sa lecture, une foule nouvel exil sont toujours
d’Alejo Carpentier et de Gabriel Garcia Marquez. FRANÇOIS BOUCHON/LE FIGARO1873 au Chili de 1973. Du d’images folles et fortes. Un possibles ! ■
Trente ans de vie française
ANTOINE RAULT Portrait d’une génération d’ambitieux nés dans les années 1960. Ils arriveront
DE GRANDES à leurs fins mais à quel prix ?
AMBITIONS
D’Antoine Rault, Marine Le Pen, de Xavier Niel, pour les garçons, une autre se pro- sera alors la route de tous les autres, de pouvoir ne tarit pas à l’âge
adulAlbin Michel, LAURENCE CARACALLA
d’Emmanuel et Brigitte Macron, de met de devenir la première grande devenus ministre, conseiller, chef te, bien au contraire. La plupart 592 p., 22,90 €
Jérôme Kerviel, de Rachida Dati, chirurgienne de France. En gran- d’un parti d’extrême droite, plus réussiront leur pari mais à quel
LS SONT NÉS dans les années entre autres. Il les romance, imagi- dissant, ils ne dévieront pas beau- jeune PDG d’une multinationale… prix : seuls, même quand ils sont
1960, c’est la génération X, sû- ne leur intimité, leurs pensées les coup des objectifs qu’ils se sont Dans cette fresque qui balaye entourés, ne pouvant faire
rement pas la plus facile. Ils plus secrètes, ce qu’ils ne dévoile- fixés. Ils sont parfois séduisants, trente ans de vie française, ce ne confiance à personne, tenus de
s’appellent Marc, Thomas, ront jamais : le côté sombre, les parfois pas, mais tous ont du coura- sont pas seulement les personnages renvoyer une image qui ne leur IJeanne ou Sonia, et ont de petits arrangements avec la vérité, ge, de la détermination et un culot qui évoluent. Plutôt le pays où ils ressemble pas toujours, menant
grandes ambitions. Certains donne- les trahisons et même une certaine monstre. sont nés. Antoine Rault dépeint une vie conjugale catastrophique.
ront beaucoup d’eux-mêmes pour naïveté. une France qui a changé de visage : Et toujours cette envie de se hisser
Soif de pouvoirparvenir à leurs fins, d’autres re- En 1980, ils ont à peine 15 ans et elle a connu le sida, la progression dans les hautes sphères, chevillée
nonceront, ainsi va la vie. Ces des- pourtant, on pressent ce qu’ils de- Souvent issus de milieux modestes, de l’extrême droite, la mondialisa- au corps. Seul l’un d’entre eux,
cetins plus ou moins heureux, cette viendront. Le petit génie de l’infor- ils incarnent ce qu’on appelle la tion, la violence urbaine… Les mo- lui qui espère finalement peu de
comédie de la réussite, Antoine matique se débrouille déjà pour méritocratie. Le plus jeune d’entre des passent, les personnalités ad- choses, écrire un roman, avoir du
Rault l’observe et la dissèque avec amasser une petite fortune, la jeune eux, Frédéric, n’a que 6 ans lorsqu’il mirées un jour sont conspuées le succès, ne s’en sort pas si mal. Il ne
amusement. Ses personnages sont fille pauvre d’origine maghrébine décide de son avenir. Il sera prési- lendemain. Ils doivent tenir, af- sera sans doute jamais auteur de
inspirés, plus qu’inspirés, par des sait comment s’y prendre pour arri- dent de la République et, aidé de son fronter pour les uns la justice, pour best-sellers mais il rencontre
personnalités bien connues du ver à ses fins, l’adolescent timide est professeur de français, à présent sa les autres les ouï-dire, parfois l’amour. Et si, finalement, c’était
grand public. On croise les sosies de déterminé à cacher ses préférences compagne, il y parviendra. Il croi- même leur propre père. Leur soif ça la plus belle des ambitions ? ■
La fin de l’insouciance
JEAN-PIERRE MONTAL Chronique d’un fait divers atroce éclipsé par la mort du Général.
LA NUIT DU 5-7
De Jean-Pierre le monde avant qu’il ne soit vite et des silences suffisent à faire re- tique dont il ne faut pas révéler tousCHRISTIAN AUTHIER
Montal, éclipsé par la mort du Général. monter des souvenirs tranchants. les secrets. L’écrivain rassemble ses
Éditions Séguier, EAUCOUP de Français C’est autour de ce « bal tragique » Ces deux-là se rencontrèrent à motifs de prédilection – le rock,
248 p., 20 €. connaissent l’expression que Jean-Pierre Montal a construit Paris en 1963. Le premier, fils d’im- l’évocation d’un passé proche qui
« Bal tragique à Colom- son nouveau livre. Non pas un migrés italiens, avait quitté son Isè- paraît désormais aussi loin que le
bey – un mort » qui fit la banal et besogneux docufiction, re natale. À la truelle du maçon que Moyen Âge, des parents et des en-Bune de l’hebdomadaire mais un véritable roman, tenu, lui promettait son père, il préférait fants qui ne se comprennent pas, le
Hara-Kiri le 16 novembre 1970 inspiré, surprenant, exhumant de la guitare du rocker. Le second, mystère des amitiés
indestructiaprès la disparition du général de la mémoire nationale un évé- étudiant en droit, « petit juif du bles, les illusions perdues… – pour
eGaulle, dans sa propriété de La nement oublié pour retracer à tra- 19 arrondissement », aimait aussi peindre une époque où la jeunesse,
Boisserie à Colombey-les-Deux- vers lui des destins et des époques. le rock, et la politique. Dans les dé- les libérations, la révolution ne
Églises le 9 novembre. cennies suivantes, ils se perdront vont laisser que des goûts de
cenUn goût de cendresPeu de gens en revanche de vue, mais ne se quitteront vrai- dres et des enfants perdus.
connaissent l’origine de ce titre qui L’histoire débute en 2019 lors des ment jamais. Même Catherine, Sous sa plume, le drame du 5-7
faisait référence à une tragédie obsèques de Jacques Chirac. Dans l’amoureuse abandonnée par Mi- devient, à l’instar du concert
survenue quelques jours plus tôt, un troquet de Saint-Étienne où la chel à Saint-Laurent-du-Pont et sanglant des Stones au festival
dans la nuit du 31 octobre au télévision retransmet la cérémonie, disparue dans l’incendie du 5-7, d’Altamont ou de l’assassinat de
er1 novembre. Dans un dancing de un vieil homme téléphone à son ressurgira de façon inattendue. Sharon Tate quelques mois plus tôt
Saint-Laurent-du-Pont, en Isère, meilleur ami installé depuis qua- Après un récit sur Maurice en 1969, le marqueur de la fin de
Jean-Pierre Montal exhume de lors d’un concert, 146 jeunes gar- rante ans à Rouen. Là-bas, l’incen- Ronet, deux romans remarqués et l’innocence et du « sentiment du
la mémoire nationale un événement çons et filles périrent dans l’incen- die de l’usine chimique de Lubrizol un recueil de nouvelles, Jean-Pier- malheur assuré qui deviendrait
die qui ravagea l’établissement. Le fait craindre une catastrophe. Entre re Montal signe avec La Nuit du 5-7 la norme pour les générations oublié pour retracer à travers
lui des destins et des époques.fait divers bouleversa la France et Michel et Philippe, quelques mots un roman aussi virtuose qu’hypno- d’après ». ■
A
HERMANCE TRIAY/OPALE/LEEMAGE
FRANÇOIS GRIVELET/EDITIONS SÉGUIERLE FIGARO jeudi 5 novembre 2020
5Henry James dépoussiéré Aux sources titre Je n’ai pas fini mon rêve. On revient avec Solitudes, un
y retrouvera, après ses souve- thriller se déroulant dans le Le Bruit du temps va publier de « Moby Dick »ÇÀ nirs de jeunesse, Juliette Gréco, massif du Vercors secoué par une nouvelle traduction des Le 19 novembre, Robert
LafSerge Reggiani, Jean Ferrat et une tempête de neige. Un Ailes de la colombe signée par font rééditera le terrible livre
son ami Claude Villers. garde nature devenu amnési- Jean Pavans. Cette édition du d’Owen Chase : Récit de l’ex-&LÀ
que suite à une blessure par chef-d’œuvre de Henry James traordinaire et affligeant
nauLa vie d’Henri Gougaud Un nouveau thriller balle découvre une scène sera complétée par la préface frage du baleinier Essex, drame
signé Niko Tackian À 84 ans, le conteur et parolier macabre qui déclenche des du romancier, rédigée sept qui eut lieu il y a exactement
Henri Gougaud vient de publier Un an à peine après Celle qui souvenirs… Solitudes devrait ans après la première publica- deux siècles, et qui a inspiré le CRITIQUEchez Albin Michel ses Mémoires, pleurait sous l’eau, l’écrivain être publié chez Calmann- tion, en 1902. En librairie le Moby Dick de Melville, roman
particulièrement riches, sous le scénariste Niko Tackian Lévy le 6 janvier 2021. 20 novembre. paru en 1851. Littéraire
Les impasses de la liberté
RACHEL CUSK La romancière anglaise publie le troisième volet
d’une trilogie sur le couple et le rôle de parent
dans un monde où l’autonomie personnelle est la valeur ultime.
ASTRID DE LARMINAT
adelarminat@lefigaro.fr
ET AUSSI
ACHEL Cusk ne croit
plus aux histoires qu’on
raconte pour donner un La musique
sens à la vie et la rendre
d’IshiguroRsupportable. Pas
d’opium pour le peuple. Comment Il y a dix ans, l’écrivain anglais
écrire alors un roman qui ne soit pas né au Japon en 1954 CHEZ NOUS, ON PEUT
une fiction consolatrice mais le mi- n’était pas encore Prix Nobel
roir de la réalité brute ? Il y a quel- (il faudrait attendre 2017),
ques années, elle a commencé une mais son chef-d’œuvre, COMMENCER EN BASDEtrilogie dont l’héroïne, romancière Les Vestiges du jour, avait été
comme elle, dit « je » mais s’efface couronné par le Booker Prize
pour raconter la vie des gens qui se et ses romans (Quand nous
confient à elle, multipliant les points étions orphelins, Le Géant enfoui) L’ÉCHELLE ET FINIR
de vue pour ne pas imposer le sien. touchaient un vaste public.
Cela donne un patchwork de tron- Son unique recueil de nouvelles,
çons de vie cousus les uns aux autres Nocturnes. Cinq nouvelles CHEF D’ENTREPRISE.par le fil du « je » de la narratrice de musique au crépuscule,
qui, elle, se dérobe. Kudos est le der- fit moins de bruit sans doute, ChezE.Leclerc, c’est encorepossible.C’est parce qu’on saitque prendre
nier volet de cette trilogie, aussi si- et pourtant le romancier
des responsabilités, ce n’est pas qu’une question de diplômesmais de travail
byllin que l’est son titre. y montrait une réelle passion
et d’expérience.Etsurtout,c’est parcequ’on est convaincus que pour faire
La narratrice se rend à un festival pour la musique, qu’il pratique
un bon chef de rayon, directeur de magasin ou chef d’entreprise,littéraire dans une ville européenne en amateur. La collection « Folio »
il faut en connaître tous les rouages. Demandezànos adhérentspropriétairesoù elle croisera des auteurs, des édi- reprend deux de ces nouvelles
de magasins, ils vous diront tous qu’ils ont commencé«sur le carrelage»,teurs, des critiques littéraires, hom- en « Folio 2 € » ainsi qu’en « Folio
c’est-à-diresur le terrain. Ils ont un jour étél’un ou l’une de ces«petits jeunes»mes et femmes, des inconnus dont bilingue ». Ces deux textes,
qui arrivent en magasin. Aujourd’hui,cesont eux qui lesfont progresser.elle consignera les confidences. Crooner et Nocturne,
Même les journalistes supposés s’in- se répondent en quelque sorte.
téresser à elle et l’interroger lui par- Dans le premier,
leront d’eux-mêmes sans qu’elle ne un jeune musicien slave
le demande. Où l’on voit le besoin qui court le cachet
qu’ont les à Venise tombe par hasard
gens de ra- sur un crooner américain
conter leur qui fut l’idole de sa mère. KUDOS
histoire De Rachel Cusk, Le vieil artiste lui propose
traduit de l’anglais pour se ras- de se joindre à lui pour
par Cyrielle surer, le interpréter, un soir,
Ayakatsikas, manque en bas de ses fenêtres,
L’Olivier, d’attention quelques morceaux
208 p., 22€.que cela ré- pour sa femme Lindy...
vèle. La Dans la deuxième nouvelle,
narratrice on retrouve la fameuse Lindy,
ne dit rien ; divorcée de son crooner,
elle n’en dans une clinique de chirurgie
pense pas esthétique. Dans la chambre
moins. d’à côté, un musicien de jazz
Le pre- à qui sa femme et son manager
mier récit ont conseillé de changer
qu’elle rap- de visage pour espérer
porte est faire carrière. Dans les deux cas,
celui de c’est drôle et touchant à la fois.
l’homme qui occupe le siège voisin BRUNO CORTY
du sien dans l’avion. Ce début révèle
le meilleur du talent de Rachel Cusk,
l’acuité de son sens de l’observation
et sa pénétration psychologique :
rien ne lui échappe, elle voit tout,
devine tout.
Cet homme, trop grand pour
l’espace qui lui est imparti, gêne le
passage avec ses jambes. Il a beau les
replier, tenter de se faire petit, rien n’y
fait, à chaque fois qu’il s’assoupit, et
il ne cesse de piquer du nez, ses
jambes se détendent et l’hôtesse le
rappelle à l’ordre. C’est pour se tenir
éveillé qu’il commence à parler à la
2 NOUVELLES MUSICALES narratrice, à lui expliquer pourquoi
De Kazuo Ishiguro, il est tellement accablé. Raconter –
traduit de l’anglais ou écrire des livres - pour rester
par Anne Rabinovitch, maître de soi, ne pas sombrer. Cet
« Folio 2 € », homme de 50 ans a travaillé toute sa
140 p. vie comme un acharné en attendant
Et « Folio bilingue » sous le titre le moment où il aurait assez d’argent
Crooner, Nocturne. pour s’arrêter, être enfin libre, et
présent auprès de sa famille. Mais
depuis que son rêve s’est accompli,
tout va de mal en pis avec sa femme
www.mouvement.leclercet ses enfants.
Cette histoire comme les
suivantes tourne autour des quelques
thèmes qui obsèdent Rachel Cusk. Il est une mère qui l’a tellement dorloté qu’il le. » La romancière n’élude pas la aura de silence dans le bourdonne- tresse, son impuissance à mettre la
question de couples qui se séparent ne s’en remettra jamais et ne com- complexité des situations, ni les im- ment d’une ville, un moment de main sur une vérité qui lui échappe
pour devenir des êtres libres, et de prendra jamais pourquoi le reste du passes auxquelles mènent les reven- grâce sur une petite place où jouent la rendent amère.
leurs enfants que l’épreuve du di- monde ne le traite pas de la même ma- dications d’autonomie. « Ils pen- des enfants en plein chaos urbain, Et au bout du compte, la pelote de
vorce force à mûrir et à penser par nière, en particulier la femme qui a saient être libres alors qu’ils étaient une église incendiée où les fidèles récits apparemment si divers,
eux-mêmes ; de couples qui ne se remplacé sa mère, à qui il ne peut ni se perdus sans le savoir. » continuent de prier dans les dé- qu’elle a relayés, converge vers un
séparent pas pour protéger leurs en- fier ni pardonner de l’avoir détrônée. » Pourtant au fil du texte, un malai- combres. Mais l’héroïne est ambi- point de vue unique, le sien. Son vrai
fants mais qui, en les maintenant Ou encore, au sujet d’un adolescent se s’installe, lié au personnage de la valente. Car c’est volontairement visage se dévoilera dans l’ultime
dans l’illusion, font d’eux des indi- dont les parents se sont séparés et qui narratrice tapi dans l’ombre. Quel- qu’elle se laisse envahir par la caco- scène, grandiose et terrifiante, sur
vidus à courte vue, égoïstes. Ces ré- refuse de lire : « Je le soupçonne que chose en elle aspire à l’harmo- phonie des voix qui l’entourent. On une plage, la nuit, dans la rumeur
cits sont subtils, truffés de réflexions d’avoir le sentiment que s’il plongeait nie et il y a des scènes splendides dirait même qu’elle se repaît de la puissante de la mer qui enfle et
souprofondes. À propos de l’immaturité dans un livre au point de s’y perdre, le comme des tableaux de genre hol- vie et des malheurs de ses interlo- pire. Un ressentiment destructeur et
de son ex-mari, une femme remar- monde auquel il s’efforce de s’accro- landais, des cloches qui conversent cuteurs. Son silence est lourd, sa autodestructeur l’a transformée en
que : « Derrière tout homme se cache cher pourrait échapper à son contrô- par-dessus les toits et créent une neutralité glaçante. Sa propre dé- ayatollah de la liberté. ■
GALEC–26QuaiMarcelBoyer–94200Ivry-sur-Seine,642007991RCSCréteil.
Ajeudi 5 novembre 2020 LE FIGARO
6
« 13 à table ! » : c’est un livre et quatre repasON EN
ePour la 7 année consécutive, chaque année permet ainsi d’of- sant par, entre autres, Philippe maison d’édition et une associa-parle
Pocket publie 13 à table !. C’est frir au moins un million de repas. Besson, Françoise Bourdin, tion, ce sont près de cinq millions
une initiative qu’il faut saluer 13 à table !, c’est un recueil de Maxime Chattam, Jean-Paul Du- de repas supplémentaires qui
parce que l’éditeur soutient Les nouvelles inédites écrites pour bois, Véronique Ovaldé, Olivia ont pu être distribués aux per-POCKET PUBLIE « 13 À TABLE ! »,
Restos du cœur. Un exemplaire l’occasion. Pour cette édition, ce Ruiz, Leïla Slimani… Chaque sonnes accueillies. Ce n’estUN RECUEIL DE NOUVELLES DONT
LES BÉNÉFICES VONT AUX RESTOS vendu rapporte quatre repas. Ce ne se sont pas 13 écrivains qui auteur a planché sur le thème du peut-être pas assez, mais ce
DU CŒUR. PRÈS DE 5 MILLIONS DOCUMENT projet solidaire qui séduit signent mais 15. De Toni Benac- premier amour. Depuis le début n’est pas rien.
DE REPAS ONT ÉTÉ DISTRIBUÉS.
250 000 lecteurs en moyenne quista à Franck Thilliez, en pas- de cette aventure, qui unit une MOHAMMED AÏSSAOUILittéraire
ET AUSSIEmily Dickinson
(1830-1886).Troublante RUE DES ARCHIVES/ Ramuz, le maître
©GRANGER /BRIDGEMAN
IMAGES On ne maudira jamais assez
la cruauté de la postérité. Le grand
Charles Ferdinand Ramuz en est Emily Dickinson
une des plus tristes illustrations.
Saluons donc la maison Zoé qui
poursuit la réédition en poche de DOMINIQUE FORTIER Un hommage sensible
son œuvre de subtil prosateur,
quinze ans après son entrée dans et personnel à l’étrange poète américaine.
« La Pléiade ». Cette fois, c’est
un roman sur la séparation, écrit
THIERRY CLERMONT Dieu, les nappes éthérées d’un or- au soir de sa vie, en 1943, qui nous
tclermont@lefigaro.fr gue, avec une dimension méta- plonge dans l’univers rural de sa
physique qui sourd entre les vers à bourgade de Pully, dans le canton
CÔNE tardive de la littérature la ponctuation singulière. de Vaud, entre lac et montagne,
américaine, célébrée avec « J’habite le Possible » (« I dwell avec sa placette, véritable
brio par Ted Hughes ou Joyce in Possibility »), disait celle qu’on « chambre à ciel ouvert ».
Carol Oates, inspiratrice a appelée « la nonne de la Nouvel- Au centre de cette succession de Iéphémère de Christian Bobin le-Angleterre », « la recluse de scènes, le personnage d’Adrienne
(La Dame blanche), mise en musi- Amherst », qui n’avait publié Parisod, et la traversée des
que par Ned Rorem et Aaron Co- qu’une poignée de poèmes de son apparences, des drames. De son
pland, objet d’un culte qui l’a trop vivant. Une poésie déroutante, at- temps, Ramuz fut salué par Giono,
souvent réduite à quelques clichés tentive jusqu’à l’obsession aux admiré par Zweig qui louait « la
ou poncifs, Emily Dickinson mouvements et aux heurts de son banalité du quotidien transfigurée,
(1830-1886), auteur de 1 789 poè- âme, torturée par son propre gé- éternisée, par l’intensité de
LES VILLES mes brefs, se voit cette fois-ci por- nie, dont elle avait parfaitement l’artiste. Et puis le don de rendre
DE PAPIER traiturée dans son intimité par la consciente. la simplicité sublime et le sublime
De Dominique Fortier, Québécoise Dominique Fortier. « Elle a le chant des étourneaux, simple (…) cet équilibre entre l’art
Grasset, C’est donc une Dickinson vue de écrit Dominique Fortier, l’encre raffiné et la force primitive. »
204 p., 18,50 €. l’intérieur, dans le commun des des nuits de novembre, les giboulées À l’heure où abondent les romans
jours, touchée par la grâce, voire de printemps, les voix familières qui frelatés sur un idyllique « retour
foudroyée par la grâce poétique, et montent d’en bas avec l’odeur du à la terre », voilà un retour aux
dans une tonalité mineure, qui pain en train de cuire, le parfum des sources bien salutaire. T. C.
réapparaît ici, à travers de brefs fleurs de pommier, la chaleur des
chapitres qui sont autant de say- pierres chauffées par le soleil à la fin
nètes couleur sépia et de vignettes, du jour, toutes choses qui nous
et toujours conjuguée au présent manquent quand on est mort. »
de l’indicatif. Difficile, même en prose, de se Cap-Rouge et du Massachusetts, blanc » (« Soul at the White Heat »)
Les Villes de papier, manière frotter à la poésie d’Emily Dickin- tout en faisant de Dickinson une et de sa « préoccupation
permanend’essai biographique, c’est Emily son, qui nous a laissé ces vers, à proche de Thoreau, des sœurs te des états de conscience et la
finesdans la cuisine, Emily prise dans graver dans la mémoire : « L’es- Brontë et d’Elizabeth Browning. se exacerbée de sa perception ».
ses rêves, Emily écrivant à sa sœur poir est cette chose avec des plumes On pourrait rajouter la poète an- C’est cette conscience aiguë des
cadette Lavinia, à qui elle déclare- / Qui est perchée dans l’âme / Et glaise Christina Rossetti. On pense possibilités de l’esprit que
Domira : « L’éloignement fait la douceur chante la mélodie sans les paroles / également à deux autres grandes nique Fortier approche sur la
des choses », Emily près du feu de Et jamais ne s’arrête – jamais ». plumes recluses : la diariste Alice pointe des pieds et tente
d’explocheminée, Emily au jardin, Emily James, sœur cadette de Henry Ja- rer au fil de ces pages dévorées par
L’eau et la neigepenchée sur une bible ouverte. mes, et Flannery O’Connor. Mais l’ombre mouvante et tutélaire de
Une poésie aussi capiteuse que Avec parcimonie, Dominique For- c’est Dickinson, et personne Dickinson.
POSÉS LES UNS mystérieuse, enchantée par la nei- tier émaille son hommage lyrique d’autre, qui a écrit que l’on ap- Une ombre illuminée en musique
À CÔTÉ DES AUTRESge, l’herbe et les oiseaux, l’abeille avec des extraits de poèmes ou de prend l’eau par la soif et la neige, par Aaron Copland et sa mélodie
De Charles Ferdinand Ramuz, et la rose, la douceur de l’aube et lettres, des souvenirs personnels par l’oiseau. Nature, the Gentlest Mother,
subliZoé Poche, l’arc-en-ciel, la lande et le lièvre, ou familiaux, qui nous mènent du Joyce Carol Oates parlait à son mement chantée par la diva
Barba292 p., 11 €. Parution le 10 novembre.le bonheur d’aimer, la présence de côté de Boston, de Montréal, de propos de son « âme chauffée à ra Hendricks. ■
Par amour de l’art
PIERRE-LOUIS BASSE Un enfant de 13 ans est sauvé des
VOUSRÉVÈLELESDESSOUSDELACULTURE terrains vagues de Nanterre par un tableau de Van Gogh.
petit morceau d’histoire de France, SÉBASTIEN LAPAQUE
slapaque@lefigaro.fr au tournant des années 1960 et 1970,
CEUX DE 14.CEUX DE 14. à l’époque de la télévision en noir et
LESÉS ÉCRIVCRIVAINSAINS D DAANS LNS LAA GRANDE GUERREGRANDE GUERRE HAQUE livre de Pierre- blanc et de la victoire du Brésil de
Ilsss s’ ’aappp pelelaientBt Ba arbrbu us ssese, ,D Dororgelès,s, Genevoix, Louis Basse est un cri de Pelé sur l’Italie de Giacinto
Facchetcolère. Rien n’est perdu, ti : 4 à 1, le 21 juin 1970, au Stade Az-Péguy, ,R Ra addigiguet, t, Kessel, l, Bernanos, s, D’Annunzio, ,
son vingtième ouvrage, teca de Mexico. JüJüngngerer.L. La ag guue errrreve viintnt lelescs cherherchecher ré étudtudiaiantnts,s,
RIEN N’EST PERDU C qui paraît aujourd’hui, ne Formé au journalisme sportif àjournjournalalististeses,é, éc cr rivivaiains,ns, ppooètètes,es, iinsnst tiituttuteureurs.s. DuDu ffoondnd
De Pierre-Louis fait pas exception à la règle. En lisant l’école de l’immense Eugène Sacco-dedesst trarancnchéehées,s, ilsils t teennt tèrèrentent dde e dédécrircrire ell’ ’aavveentntururee
Basse, ses premières pages, l’on songe à mano avant de devenir écrivain, inhinhumaumainineqe qu uii sese jjououaiaitst suur r lelescs champhampsds de eb ba at taaillillee
Cherche midi, l’incipit d’État civil, de Pierre Drieu la Pierre-Louis Basse a eu une éduca-dede la GGr raandndeGe Guerruerre.e. AAl l’occasionon dede l’entréee 157 p., 17 €. Rochelle : « J’ai envie de raconter une tion intellectuelle peuplée de dieux auau Panthéon,n, le 1 11 1 novembre 2 2002 20,0, dede Maurice
histoire. Saurai-je un jour raconter du stade. On était comme ça, dans Genevoix,d, dontont ll’œu’œuvrvrele litittéraire s suurplombe rplombec ceellllee
autre chose que mon histoire ? Il était les familles communistes. On
endes aauutrtres ppa arrs sa véravéracité eet t s saa sensibilité, é, Le Figaro
une fois un petit garçon de trois ans… » courageait les athlètes des « pays
Hors-Série ccoonsnsacre uun n numéro oe ex xceceptionnel ààc cees s
Dans Rien n’est perdu, le petit garçon frères », Allemagne de l’Est,
Bulgaécrivains c coommb ba at tt tanants, ,p pooil ilus, ,o of c ciierers, s, engagés
a dix ans de plus. Au lycée de Nanter- rie, Roumanie. Né l’année du retour
volontaires. es. Imagage es sd deses t tr roou uppeses au au front te ett àà re, où il est inscrit, on le regarde du général de Gaulle au pouvoir,
l’arrière,e, portraitsds de ed dououze ze éécrcrivains ppa ar rttiiss auau feu, comme un cancre. Pierre-Louis Basse évoque avec
maregardscs cr rooiisésésss sur ur leurs sœ œuvruvres, es, bibliothèque Rien n’est perdu est l’histoire lice les sentiments mitigés que
susciidéidéalalede deel laGa Gr raandnde eG Gueuerrrre ef foontnt de de cece nnumuméréro ollee d’une « renaissance mystérieuse », tait le chef de la France libre dans sa
plus plus plus bel bel bel homhomhommamamagegege au auaux écrxéx écr crivivivainsainsains de dede 14- 14-14-18.18.18. de l’illumination soudaine produite famille. En Mai 68, tenir des piquets
par Les Roulottes, un tableau de Vin- de grève en criant « de Gaulle
démisLeLe FigFigararo HoroHors-s-Série, Série, «Ceuxde14. Les écrivains dans la Grande cent Van Gogh accroché au Musée sion ! » n’empêchait pas ses parents
Guerre », 114 pae»,114 pages.
de l’Orangerie. Il n’en faut pas beau- de distinguer ceux qui furent de la
coup plus pour décider de l’orienta- Résistance et ceux qui n’en furent
tion d’une vie. Ce premier face-à- pas. On ne plaisantait pas avec ces
face avec la beauté va définitivement choses-là, dans les familles qui
éloigner le narrateur de Rien n’est avaient souffert la brutalité de l’ogre
perdu des chemins de l’école nazi.
buissonnière. Lettres, carnet de santé, bulletins
scolaires, agendas : Pierre-Louis
Petit morceau d’histoire Basse s’accroche à son enfance à
trade France vers tout ce qui lui tombe sous la
€ Un demi-siècle plus tard, c’est cet main. L’évocation d’Esther, sa mère,Actuellementdisponible8,90 chez votremarchand de journaux et sur www.figarostore.fr/hors-serie homme qui se raconte, dans un livre est particulièrement émouvante.
trop intimiste pour porter le mot Lorsqu’ils assistaient à un meeting
€ « roman ». Il se souvient et apprend communiste, elle lui montrait Ara-Version digitale disponibleégalement à 6,99
à se souvenir. « On voudrait remonter gon, l’auteur de La Rose et le Réséda,
le chemin sacré de l’enfance. Le simple le poète communiste vénéré dans la
Retrouvez LLee FigFigaroHo Hor ors-Série Série sursur T Twwit itter et FretFacebook fait de se retourner vers ces années famille. Plus tard, il y eut Rimbaud,
disparues prend des allures d’enquête la première mobylette, les premiers
policière. » Rien n’est feint, dans ce baisers. Toute une époque. ■
ALE FIGARO jeudi 5 novembre 2020
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINEJ’ai de la chance,
Retrouvez sur internet,
chaque semaine, je pourrais
la chronique
être la fille « Langue française » 35de Paul Claudel Nombre d’artistes
SURCATHERINE CAMUS
(écrivains, comédiens, musiciens) réunis dans WWW.LEFIGARO.FR/DANS LE « JDD »
LANGUE-FRANCAISE le volume Pour l’amour de Beyrouth que publieront ER EN VUEDU 1 NOVEMBRE
le 12 novembre les Éditions Fayard. 2 € par ouvrage sont @ reversés à l’association Offrejoie. Littéraire
Les membres du jury
devant le Grand Véfour,
le 28 octobre, à Paris.
Des prix littéraires à la sauce « Figaro »
PRIX « FIGARO LITTÉRAIRE » - GRAND VÉFOUR Comme chaque année, dix critiques réunis au célèbre
restaurant du Palais-Royal ont choisi les romans auxquels ils attribueraient les prix d’automne.
les distances nécessaires. De vrais longtemps été son domaine de pré- rosé de Provence. Cela accompa- Toledo avec Thésée, sa vie nouvelle
PAR ÉRIC NEUHOFF visages, des sourires en chair et en dilection. On entendit le titre La gnait un dos de bar à l’osciètre (Verdier).eneuhoff@lefigaro.fr
os découvrirent le menu. Un Petite Communiste qui ne souriait Kaviari. L’Interallié est
contractuellechampagne rosé Moët et Chandon jamais. Clémentine Autain ? de- Ce fut ensuite le tour du foie gras ment dévolu à un journaliste. Il
uel exemple ! Au sein marqua le début des festivités. Des manda un farceur. Il s’agissait de - et du Renaudot. Franck Bouysse échut au jeune Pierre Adrian pour
du jury, la parité était impressions de lectures atterrirent Lola Lafon. Un peu de déontologie l’emporta haut la main avec Bu- De bons garçons (Les Équateurs),
parfaitement respec- sur la nappe blanche. Cette rentrée s’imposait : défense de voter pour veurs de vent (Albin Michel), où il se relatant un fait divers sanglant à
tée. Il va sans dire ne soulevait pas l’enthousiasme. les journalistes du Figaro qui ve- révèle un styliste-né. Rome l’été 1975 et dont l’incipit fait Q- mais chut ! - que ce Ces journalistes, quels enfants gâ- naient de publier. Dommage pour Le Femina donna lieu à quelques saliver : « C’était un jour bleu, un
didétail était le fruit tés ! Ils reçoivent les nouveautés Étienne de Montety, Anthony Pa- facéties. Un bulletin affichait manche à tout foutre en l’air. »
Fid’un pur hasard. De plus, les parti- gracieusement et c’est tout juste lou, Mohammed Aissaoui et Jean- Christine Angot. Il y eut aussi une gues rôties et palet noisette et
chocipants posèrent pour la photo af- s’ils ne se plaignent pas. Un plai- René van der Plaetsen. De quoi mention pour Sagan. La médaille colat grand cru, les desserts étaient LE JURY
fublés d’un masque, preuve d’un santin proposa d’attribuer à Yoga rendre sa carte de presse. Cela râla revint à Marie-Hélène Lafon pour à la hauteur. Nul n’avait à rougir de
Réunis autour sens de l’hygiène hors du commun. d’Emmanuel Carrère le prix du ro- vaguement. Histoire du fils (Buchet-Chastel). Il ce palmarès qui fut complété par un
Sous les arcades du Palais-Royal, de Guy Martin man comique. L’idée séduisit. Elle ne se trouva prix pour un roman étranger : il
déchacun remisa sa coquetterie au n’était pas sérieuse. personne pour signa à l’unanimité Apeirogon, de (tablier blanc), Cette année, un frisson parcourutvestiaire. En revanche, le projet de créer le ricaner. Colum McCann (Belfond).de gauche
Comme tous les automnes, une prix du dernier roman pour L’événement Un cognac Hennessy XO conclutl’assemblée. Et si nous étions, à droite : «
dizaine de critiques s’étaient réunis Comédies françaises d’Éric Rein- est assez rare l’affaire. Guy Martin, qu’on voulut
Bruno Corty situation sanitaire oblige (librairiesau Grand Véfour pour décerner les hardt fut adopté avec une joie non pour être sou- féliciter, s’était éclipsé, avec
l’élé(Le Figaro prix de saison. Il fallait saluer la gé- dissimulée. Quelqu’un cita par fermées, éditeurs aux abois), ligné. Le filet gance qu’on lui connaît. Devait-on
littéraire), nérosité de Guy Martin, qui, en ces cœur une phrase de la page 16 où le d’agneau per- se saluer en anglais ? L’après-midiles seuls à décerner nos lauriers ?
Anna Cabana »temps de pandémie, avait rouvert héros évoque un livre « disposé mit une pause. était déjà bien entamé. On remit les
son établissement rien que pour grand ouvert sur le lutrin de sa main On était passé masques. Une soudaine tristesse(Le Journal
nous. Cette grandeur d’âme vaut gauche ». La décence interdit ici de L’humeur était donc au beau fixe au chinon Château de Saint-Louans s’abattit sur la petite troupe, com-du dimanche),
toutes les étoiles des guides. Ce chef reproduire les blagues afférentes du pour le Goncourt. La récompense 2015. me une impression d’avant-guer-Raphaël
n’est pas à un beau geste près : il est genre « le lutrin sifflera trois fois ». hésita entre plusieurs noms et le En littérature, les millésimes ont re. Allons, ça devait être les consé-Stainville
à titre bénévole parrain gastrono- Les bulles faisaient leur effet. Les choix se porta finalement sur le ro- également leur importance. 2020 quences du couvre-feu. Cette
(Valeurs mique pour la recherche du cancer uns disaient pis que pendre d’En- man posthume de Denis Tillinac, Le restera-t-il dans les annales ? Des fournée n’était décidément pas
actuelles), à l’Institut Curie. thoven (le père ou le fils ?). Les Patio bleu (Presses de la Cité). Au moues dubitatives servirent de comme les précédentes. Le Véfour
Marie-Les convives n’en revenaient autres encensaient le dernier La- moins, nous étions sûrs que les ju- commentaires. allait encore fermer ses portes.
pas. Il s’agissait par ordre alphabé- Françoise bro. Colombe Schneck, dont c’était rys officiels ne nous imiteraient Ne mollissons pas. Le Médicis Jusqu’à quand ? Les lauréats
tique d’Anna Cabana (Le Journal du le baptême du feu, avait peur d’être pas. Belle façon de rendre homma- maintenant, qui est censé couron- pourront-ils cette fois venir dînerLeclère
dimanche), de Bruno Corty (Le Fi- bizutée. Anna Cabana se porta vo- ge à l’écrivain disparu en septem- ner une œuvre exigeante. Des dans le prestigieux restaurant ? Co-(Le Point),
garo littéraire), de Louis-Henri de lontaire pour dépouiller les bulle- bre. On leva à sa santé un verre du doigts se grattèrent l’occiput. Le lette, Cocteau, revenez, ils sont de-Anne Michelet
La Rochefoucauld (Lire), de Marie- tins. On voit par là que la politique a Domaine d’Esclan 2019, irréfutable vainqueur s’appela Camille de venus fous ! ■
(Version
Françoise Leclère (Le Point),
Femina),d’Anne Michelet (Version Femina),
Louis-Henri de Marianne Payot (L’Express), de
de La Colombe Schneck (Madame Figaro) NOTRE GONCOURT NOTRE RENAUDOT NOTRE FEMINA NOTRE MÉDICIS NOTRE INTERALLIÉ NOTRE PRIX DU
DENIS TILLINAC FRANCK BOUYSSE MARIE-HÉLÈNE LAFON CAMILLE DE TOLEDO PIERRE ADRIAN ROMAN ÉTRANGER de Raphaël Stainville (Valeurs ac- Rochefoucauld
COLUM MCCANN tuelles), de Nicolas Ungemuth (Fi- (Lire),
garo Magazine) et de l’auteur de Nicolas
ces lignes. Ungemuth
Marianne Payot était en retard.
(Figaro
Cette distraite, se prenant pour
EdMagazine), monde Charles-Roux, s’était
renColombe due chez Drouant. Cette année, un
Schneck frisson parcourut l’assemblée. Et si
nous étions, situation sanitaire (Madame
oblige (librairies fermées, éditeurs Figaro),
aux abois), les seuls à décerner nos Éric Neuhoff
lauriers ? L’heure était donc sérieu- (Le Figaro),
« LE PATIO BLEU » « BUVEURS DE VENT » « HISTOIRE DU FILS » « THÉSÉE, SA VIE « LES BONS GARÇONS » « APEIROGON » se. Les précautions continuèrent
Marianne Payot
(PRESSES DE LA CITÉ) (ALBIN MICHEL) (BUCHET-CHASTEL) NOUVELLE » (VERDIER) (LES ÉQUATEURS) (BELFOND)dans la superbe salle du
rez-de(L’Express).chaussée qui avait l’air d’avoir été
privatisée : deux tables de cinq avec
WITI DE TERA/OPALE VIA LEEMAGE
FRANÇOIS BOUCHON/LE FIGARO, JULIEN FAURE/©FAURE/LEEXTRA VIA LEEMAGE, MATHIEU BOURGOIS/©BOURGOIS/OPALE VIA LEEMAGE, PHILIPPE MATSAS/©MATSAS/LEEXTRA VIA LEEMAGE, TONATIUH AMBROSETTI/EDITIONS VERDIER, JULIEN FALSIMAGNE/LEEXTRA VIA LEEMAGE/EDITIONS DES EQUATEURS, PATRICE NORMAND/OPALE/LEEMAGE/EDITIONS BELFOND
Ajeudi 5 novembre 2020 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Continuez d’acheter des livres !
de la
ve du « click and collect ». La librairies indépendantes (www.li- toire. L’accès est simplissime. IlLes librairies vont rouvrir. Cesemaine n’est qu’une question de jours ou « machine livre » tourne. Les lec- brairiesindependantes.com), pre- suffit d’un titre de livre ou du nom
teurs peuvent trouver leur bon- mier moteur de recherche de li- d’un écrivain, de choisir votre li-de semaines. Les raisons
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désasLIBRAIRIES INDÉPENDANTES PERMET À treuse du premier confinement doté d’un site internet ou d’une dantes, nationales, régionales, ou son (retrait en magasin, envoi à
TOUT UN CHACUN DE TROUVER SANS EN MARGE simple ligne de téléphone. Soit ils spécialisées, soit plus de 1 000 li- domicile). Puis de valider votrequi avait vu tout le système blo-DIFFICULTÉ SON BONHEUR.
peuvent se rendre sur le site des brairies sur l’ensemble du terri- commande. B. C.qué jusqu’à la mise en place tardi-Littéraire
Clément Oubrerie L’histoire et Leila Slimani,
à Paris le 26 octobre.
d’une femme
libre
ENTRETIEN Leïla Slimani et
Clément Oubrerie évoquent en mots
et en dessins la vie de Suzanne Noël,
pionnière de la chirurgie esthétique.
PROPOS RECUEILLIS PAR Clément OUBRERIE. -
ALICE DEVELEY D’abord, j’ai eu envie de
adeveley@lefigaro.fr représenter la Première
Guerre mondiale. Selon
C’est lors d’un dîner très arrosé (de moi, il y avait un parallèle à
rosé) que Leïla Slimani et Clément faire entre la
représentaOubrerie ont eu l’envie de travailler tion du corps dans la pein- pas le support de l’image, je voulais L’ambition de faire de la chirurgie,
ensemble. De cette collaboration est ture et celle dans la chirur- vraiment que l’image parle avec cet qui est le pré carré des hommes, et
née À mains nues (Les Arènes), une gie. Je suis allé chercher un ouvrage et qu’elle ne soit pas seule- l’idée qu’une femme puisse mettre
bande dessinée sur la vie de Suzanne tas de références amusantes ment une illustration mais une sa main à l’intérieur d’un corps
Noël (1878-1954), chirurgienne es- et que j’espère surprenantes. autre façon de raconter l’histoire humain était pionnière.
thétique de la première moitié du D’après ses biographes, elle de Suzanne. Ce format n’a rien à
eXX siècle. Une biographie roman- avait un regard froid et pro- voir avec mon travail d’écriture. D’où les remarques sexistes
cée qui montre la place des femmes fessionnel. Moi, j’ai préféré J’ai d’abord fait un premier scéna- que subit parfois Suzanne…
dans un Paris d’hommes. penser qu’elle avait un regard rio, puis j’ai essayé de faire un dé- L. S. - Elle était très subversive.
artistique, un peu à la maniè- coupage presque par case. La Elle a eu un destin exceptionnel par
LE FIGARO. - Comment avez-vous re de L’Homme qui prenait sa grande différence entre le roman rapport aux femmes de son milieu.
travaillé sur Suzanne Noël ? femme pour un chapeau d’Oli- et la BD c’est que l’on a moins de Suzanne est une femme de la
bourLeïla SLIMANI. - J’ai essayé d’éta- ver Sacks. place pour les pensées intimes. geoisie de province. Sa mère
blir une biographie la plus précise Là, il faut qu’il y ait du dialogue, n’était peut-être pas très
émancipossible avec les recherches que D’où le choix de la BD ? de l’action. pée mais elle a voulu que sa fille le
j’avais faites sur Suzanne et me suis C. O.- Oui, on a choisi la bande soit. La société commence à aller
intéressée au monde dans lequel dessinée parce que ce médium Ce n’est pas la première fois dans ce sens. Les suffragettes
batelle vivait. Je me suis posé beaucoup permet d’allier l’histoire de l’art que vous choisissez de mettre tent le pavé, les garçonnes sont
de questions. Qu’est-ce que c’était de cette époque à la manière en avant un personnage bientôt là. On est dans un
bouled’être une étudiante en médecine ? dont Suzanne voyait le monde. féminin. versement, mais Suzanne reste
exComment était perçue la chirurgie Cela nous a permis de faire un L. S.- Je viens d’une famille de ceptionnelle par son ambition.
esthétique à cette époque ? Nous parallèle entre l’histoire du cu- médecins, de chirurgiens. Ma C. O. - Suzanne n’était pas la seule,
avons fait comme un jeu de ping- bisme et la naissance de la chirur- mère est une des premières même si les autres n’étaient pas
pong. Clément m’envoyait ses sto- gie esthétique. femmes spécialistes du Maroc. célèbres. Cela étant, il faut dire
ry-boards et nous avons avancé au L. S.- Moi qui ne travaille d’habi- Elle était pionnière dans son qu’elle était une femme avec
beaufil des pages. tude qu’avec les mots et qui n’ai domaine, dans son pays. C’est coup de talent. Les hommes ont dû
quelque chose qui m’a forcément se sentir concurrencés sur leur
parlé. Mais choisir une femme propre terrain… Il ne faut « n’était pas calculé. Cela part d’une L. S.- Ce qui nous a intéressés, c’est
pas gagner envie personnelle. Je m’intéresse à le fait qu’elle assume un certain
sa liberté, l’histoire de ces femmes-là parce égoïsme, notamment dans son
que je pense que pour beaucoup rapport à sa fille et à son couple.il faut
d’artistes, les histoires qui sont res- Elle fait passer son désir
d’apprenl’imposer. tées secrètes, enfouies dans une dre au détriment de son enfant. Ce
C’est ça qui forme de silence, sont extrême- qui d’ailleurs, aujourd’hui,
pourment mystérieuses. Peu m’impor- rait être considéré comme le com-est difficile
tait que la personne ait été connue portement d’une mère indigne.Appelaudon quand on est ou non, mais le fait de choisir une J’aime le fait qu’elle ait voulu
donune femme. femme était important. J’avais en- ner une éducation différente à sa
vie de dire que les femmes ont tou- fille et qu’elle ait eu un rôle diffé-Je pense que
jours été là et qu’elles ont pu comp- rent dans la famille. Elle a refusé de
la liberté ter sur le concours des hommes. Ils sacrifier sa place, son ambition à sa
se gagne n’ont pas toujours été leurs vie de famille.
ennemis. mais qu’on
C. O. - Traditionnellement dans la La philosophie de Suzanne fait écho
n’ose pas bande dessinée, il y a beaucoup de à celle de Simone de Beauvoir qui
soi-même personnages masculins. Dans mes pense qu’on ne naît pas libre, on le
livres figurent nombre d’héroïnes, devient. la prendre
mais cela me vient assez naturelle- L. S.- Oui. Je dirais même plus qu’il
parce qu’on ment. Mon seul souci est de ne pas ne faut pas gagner sa liberté, il faut
va être jugée me répéter. Pour Suzanne, je me l’imposer. C’est ça qui est difficile
suis inspirée d’une actrice russe du quand on est une femme. Je pense par des gens
cinéma muet qui s’appelle Vera que la liberté se gagne mais qu’on
qu’on aime Kholodnaïa. Elle est morte de la n’ose pas soi-même la prendre »
LEÏLA SLIMANI grippe espagnole et cela fait quel- parce qu’on va être jugée par des
que peu écho à notre histoire, puis- gens qu’on aime. Il faut imposer
que à la fin du livre, dans la période une forme d’égoïsme, qui de
made l’après-guerre, la maladie fait nière sociétale et culturelle, est
des ravages… chez les hommes plus naturelle. Je
ne dis pas que les hommes sont
Suzanne veut devenir chirurgienne. égoïstes mais ils sont plus élevés Participezàl’acquisitiond’uneédition
Est-ce là exceptionnel ? dans l’idée que c’est possible d’être
L. S. - À l’époque de Suzanne, les égoïste.
À MAINS NUES femmes commencent à passer le originaledeDucôtédechezSwann
De Leïla Slimani baccalauréat. En revanche, faire Que retenez-vous de Suzanne ?
et Clément Oubrerie, des études supérieures, cela reste L. S. - Ce que j’aime ce sont les
Les Arènes BD, très rare. La majorité des filles qui destins individuels. Je me suisdeMarcelProust
99 p., 20 €. font médecine à Paris sont des beaucoup construite dans
l’admiétrangères. Elles viennent pour la ration. Suzanne est une femme qui
plupart d’Europe de l’Est parce a traversé une période de l’histoi-Contactez-nousouenvoyez votredon Bibliothèquenationalede France qu’il y a des numerus clausus qui re assez terrible : les deux guerres,
avantle31décembre2020 DélégationauMécénat sont mis en place. Ce sont des la grippe espagnole… Elle est une
Donenlignesurbnf.frou Quai FrançoisMauriac Roumaines, des Polonaises, mais femme à une époque où c’est
diffiparchèqueàl’ordrede aussi des Américaines et des An- cile de s’imposer. C’est une femme75013Paris
glaises. Néanmoins, il y a très peu qui ne s’est jamais vécue comme«AgentcomptableBnF» 0153794660
de Françaises. La majorité des une victime. Donc je l’admire
Lesdonsdonnentdroit proust@bnf.fr filles qui font médecine, de plus, pour la façon dont elle a traversé
àuneréductionfiscalede66% sont poussées à faire des spéciali- cette période de l’histoire
complités comme la puériculture, la pé- quée et les obstacles et drames de
diatrie : de la médecine sociale. sa vie personnelle. ■
A
JULIETTE PAVY/LE FIGARO