Figaro Littéraire du 06-01-2022
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Figaro Littéraire du 06-01-2022 , magazine presse

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Date de parution 06 janvier 2022
Langue Français
Poids de l'ouvrage 9 Mo

Exrait

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jeudi 6 janvier 2022 le figaro - N° 24066 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
frédéri C adrie N bos C
uN roma N sur simo Ne beigbeder
weil au Cœur de la uNe autobiographie domi Née guerre d’ espag Ne Page 6par l’amour et l’amitié Page 6
Écrire pour
témoigner
doss ier Rencontre avec
Edith Bruck, survivante
des camps d’extermination
et écrivain, comme son ami Primo
Levi, dont on publie des inédits.
Page S 2 À 4
GallimardNos amies les lettres
présente
ANS un livre, il y a le début, dant à la date de naissance de son invité. Et pourtant, tout est vrai dans son récit ; en-« la première phrase. Vous Maintenant, un contrôleur de gestion poin- fin, sauf les noms et les titres des livres. Les
TONINO BENACQUISTAn’avez pas besoin de tenir le tilleux épluche les notes de frais. L’édition Épées, un personnage nommé Gonzague, un
lecteur en haleine tout le fut un art, c’est devenu une économie. Des autre Braspart, on voit quelles ont été les
PORCAMISERIADtemps. Ce qui compte, c’est milliardaires veulent racheter leur maison, mauvaises fréquentations littéraires de
la première page. » Celui qui parle, c’est Ma- Les Épées, qui a pignon sur rue et surtout fe- Neuhoff. Outre Claire, une jolie femme du
thieu, un auteur des Épées, la maison d’édi- nêtre sur une cour plantée de deux arbres. roman se prénomme Pauline. Un voile
rohtion de Pierre. Tous les deux sont parmi les Et puis il y a les auteurs : « Cette petite gourde mérien recouvre cette Rentrée littéraire.
nombreux protagonistes de Rentrée littérai- Nul n’ignore la passion de l’auteur pour le
re, le nouveau roman d’Éric Neuhoff. Ma- cinéma. Dans certaines scènes, des voix
thieu a raison, mais ce qui compte aussi, émergent du brouhaha des conversations, GAGALL LLIIMARDMARDLA CHRONIQUE
c’est le style. Celui de Neuhoff se reconnaît produisant un délicieux effet d’absurde. d’étienne
dès la première page. Comment le qualifier ? Une indéniable nostalgie flotte sur le roman,
de montetyLe neuhoff ne s’entend pas dans la rue, il se quoiqu’on peinerait à dater précisément son
TONINOlit dans ses chroniques et ses romans, et ce histoire : d’un air désinvolte Neuhoff tend
depuis quarante ans. Ce n’est pas rien. Des en réalité à fixer des caractères intemporels.
phrases qui claquent comme un moteur pé- de Sylvaine Renouart ne se mouchait pas du Sa rêverie porte sur un monde qu’il connaît BENACQUISTA
taradant, des mots qui enfourchent un coude. Un seul livre, et elle était déjà gâteuse bien et qu’il aimerait moins dur, plus
insouscooter, des expressions désuètes ou ironi- d’elle-même. Le succès n’en avait fait qu’une ciant. « Le seul défaut que vous ayez, c’est Porcamiseria
ques, l’auteur de La Petite Française manie bouchée. » Par d’innombrables détails saisis qu’on ne peut pas vous inviter à dîner »,
déune langue à la fois familière et très tra- au vol, et autant de bons mots, Neuhoff fait clare Mathieu à la serveuse d’un restaurant.
Del’ItalieàlaFrance,l’histoirevaillée. la chronique d’un milieu où il ne faudra pas Peut-on encore se permettre ce genre de
Pierre et Claire sont éditeurs depuis long- chercher des clés mais plutôt savourer les déclaration ? Et pourtant Neuhoff l’écrivain d’une famille de déracinés.
temps, ils ont plus de souvenirs que s’ils tableaux de genre : la vanité des uns, le culot sait d’instinct que c’est de ces petites scènes Unlumineuxrécitdesorigines.
avaient mille ans : caprices de critiques lit- des autres, le cynisme des troisièmes ; bref, de la vie que naît la
littératéraires, adresses de restaurants roboratifs le genre humain – parisien - y est croqué ture. Et la sienne a
beau(qui se souvient de Tiburce, rue du Dra- souvent d’une seule phrase : « Nos amies les coup de charme. ■
gon ?), déconvenues de prix littéraires, ils lettres »… Soirées privées, vacances en
Espourraient en raconter. Le milieu change, pagne, Salon du livre de Brive, la vie de
Rent Rée litté R Rles lois du marché s’invitent avec de plus en Pierre et Claire est une comédie. Même aux
D’Éric Neuhoff, Albin plus d’insistance. Jadis un éditeur comman- imbéciles, Neuhoff ne tient pas rigueur : il
gallimard.fr facebook.com/gallimardMichel, 201 p., 19,90 €. Idait une bouteille du millésime correspon- semble s’amuser d’eux.
FRançois B ouchon/le Fi GaRo
Michael Kenna-MR n/Ministè Re de la cultuRe - M aP, dist. RM n-GP
PhotoF.Mantovani©Gallimard
Pat Rice noRMand/leextRa via o Pale. Photo
A
aijeudi 6 janvier 2022 le figaro
2
L'événement Écrire Littéraire
ce qui Edith Bruck :
« Nous avons survécu ne peut pour les autres »
viendra sans relâche à travers ses De notre envoyé spécial à rome
thierry clermont livres sur les douze mois qu’elle a
tclermont@lefigaro.fr se direpassés dans les camps
d’exterminaA S’EST passé le 20 fé- tion, survivant avec sa sœur à
Ausvrier 2021. Ce jour-là, à chwitz, où elle arrive en avril 1944,
Rome, le pape François, Dachau, puis Bergen-Belsen. Au to- doss ier
bouleversé par la lecture tal, plus de 400 000 Juifs hongrois Çdu Pain perdu et du cha- avaient été déportés puis assassinés. Un volume
pitre Lettre à Dieu qui le Émue aux larmes, elle nous a
clôt, passe deux heures au domicile confié : « Je ne parle pas de moi, je de la « Pléiade »de Edith Bruck, auteur de l’ouvra- parle de ce que j’ai vu. On ne sort pas
ge. La presse italienne s’en fait rapi- d’Auschwitz, c’est pour toujours. J’ai réunit dement l’écho, et en quelques jours, commencé à écrire, en hongrois, dès
la romancière et poète décuple ses mon retour des camps. Je vomissais
ventes. Dans cette Lettre à Dieu, elle tout ce poison en écrivant. Mais per- les récits
confesse : « Je T’interrogeai sur tou- sonne alors ne voulait écouter, ni
tes sortes de choses, mais je n’ai ja- même entendre. Personne ne s’y in- littéraires
mais entendu Ta voix, à l’inverse de téressait. Pas même la famille ni les
Moïse qui l’a entendue, Tu n’as ja- parents. Et aujourd’hui, les derniers de rescapés
mais daigné me donner une seule ré- survivants se heurtent au silence, car
ponse, pas plus que ma mère malgré les personnes âgées ne comptent plus de la Shoah. sa foi inébranlable en Toi. » Elle dans cette société, leur vie a perdu
ajoute : « Nous n’avons, nous, ni toute valeur. » Ce qui l’a amenée à
Purgatoire ni Paradis, mais l’Enfer, œuvrer au sein de la commission
je l’ai connu, où le doigt de Mengele dirigée par monseigneur Vincenzo
indiquait la gauche qui était le feu et Paglia, président de l’Académie
la droite qui était l’agonie du travail pontificale pour la vie, afin que ceux
forcé. » touchés par le grand âge restent au actrice à Auschwitz ou Bergen-Bel- vécu ? (2), où il a puisé dans ses pas permis de rendre le monde
C’est dans ce même apparte- sein de leur famille, et non pas dans sen, où à deux reprises elle eut la vie cinq recueils publiés, depuis Le meilleur, ni de créer une nation plus
Le pain perdu
des établissements spécialisés. sauve grâce à un soldat allemand. Tatouage jusqu’au récent Tempi, juste », et deux hommages à son D’Edith Bruck,
Dans ce Pain perdu, couronné par Comme elle le dit, sans sourire : en louant « la forme poétique, dans compagnon pendant plus de cin-traduit de l’italien par J’ai appris la valeur le prix Strega Giovani, l’équivalent « Ma sœur et moi, nous méritions de sa simplicité limpide, (qui) donne à quante ans, Nelo Risi, frère cadet du René de Ceccatty, “ du Goncourt des lycéens, elle re- survivre. » Elle a d’ailleurs préfacé ces images, une évidence lumineu- réalisateur Dino Risi, diminué par la de la vie de chacun, Édition du Sous-Sol,
vient sur sa jeunesse brisée à l’âge de l’essai de Giuseppe Varchetta sur se ». Dans un poème tiré de Mono- maladie de Parkinson, dont il 174 p., 16,50 €.à travers le mal.
12 ans, la rafle dans cette bourgade à cette fameuse « zona grigia », Un logue, sorte de déploration, elle mourra en 2015 : L’Hirondelle sur le
Ce mal que j’ai connu, la frontière slovaque, l’arrivée à andare pensando, paru en 2019. avoue : « Nous ne sommes pas des radiateur et Je te laisse dormir.
Auschwitz, la survie, la mort de ses Au début des années 1970, alors gens normaux/ Nous avons survé- En 1976, elle interviewait Primo auquel j’ai survécu
deux parents et de l’un de ses frères qu’elle a publié Andremo in citta cu/ Pour les autres/ À la place Levi pour Il Messaggero, lui posant et qui revient
(ils étaient une fratrie de six), le re- (adapté par Nelo Risi en 1965, avec d’autres/ La vie que nous vivons à la fin de l’entretien, cette question
sans cesse comme tour en Hongrie, dans cette zone Geraldine Chaplin dans le rôle pour nous rappeler / Et nous nous « Crois-tu que les sujets juifs aient un
un boomerang frontalière où l’antisémitisme a pris principal) et écrit une première rappelons pour vivre/ N’est pas public ? » La réponse de l’auteur de
un nouveau visage, les sinistres pièce de théâtre, elle fait la rencon- qu’à nous/ Laissez-nous…/ Nous ne Si c’est un homme, cinglante : « Je Edith Bruck ” Croix fléchées s’étant majoritaire- tre de Primo Levi, qui préfacera son sommes pas seuls. » pense que les massacres nazis
ment, situé via del Babuino, à deux ment ralliées au Parti communiste. cinquième livre, Due stanze vuote. « Une blessure a grandi et mûri en constituent d’un côté comme de
pas de la Trinita dei Monti, que nous Région dont est également issue une Une longue amitié complice se moi, confie-t-elle, je suis comme l’autre le nœud central de l’histoire
avons rencontré Edith Bruck, autre rescapée, Magda Hollander- noue entre les deux survivants, le enceinte d’une douleur qui a envahi européenne de ce siècle. »
90 ans, survivante des camps de la Lafon, auteur de Quatre petits bouts chimiste turinois et la poète romai- tout mon corps, jusqu’à l’expulsion. Se pose alors l’autre question,
mort. Une femme d’une grande de pain. Puis ce sera la fuite en Tché- ne d’adoption, brisée par la mort Dans les camps, on était tué pour un suite aux propos que nous a
rapporélégance, attentive, touchante, qui coslovaquie, l’installation provisoire volontaire de Levi. Une nouvelle rien, on mourait sans même s’en tés Edith Bruck, surnommée «
Sinous accueille dans son vaste salon, en Israël dès 1948, où elle se marie à fois, elle est revenue sur ce suicide, apercevoir. Il fallait être invisible. Et gnora Auschwitz », d’après un de
parmi des photos de famille, des trois reprises, puis l’arrivée en Italie, nous affirmant : « Je lui en ai voulu si écrire m’est indispensable comme ses récits : « S’il n’y a plus d’espoir, il
portraits, une menorah, des chan- à 22 ans, après un crochet par Athè- de s’être tué. Il était resté profondé- l’oxygène, comme la liberté, j’ai nous faut alors l’inventer. Même si
deliers de Delft, une lithographie de nes et Istanbul, exerçant les métiers ment traumatisé. Et à sa mort, quel- choisi l’italien comme une autodé- l’homme n’a jamais su faire la paix
Chagall, de nombreux livres, avec de danseuse, de chanteuse de caba- que chose a disparu en moi. » Entre- fense face au hongrois, devenu la avec lui-même. Il restera un éternel
en évidence, la poésie des Hongrois ret, d’employée dans un institut de temps, elle lui a consacré un langue des insultes et de la haine. obtus, un sourd. Les jeunes
généraAttila Jozsef, qu’elle a traduit en ita- beauté, de serveuse… « J’ai appris la étrange poème Promenade avec Mais aujourd’hui encore, il suffit que tions ne connaissent plus les valeurs
lien, et Miklos Radnoti, assassiné valeur de la vie de chacun, à travers le Primo Levi, lui reprochant d’avoir j’entende le mot pain en hongrois, de la vie, ni la valeur essentielle du
en 1944 au cours d’une marche de la mal. Ce mal que j’ai connu, auquel j’ai « cédé/ Au clin d’œil du vieux ma- pour qu’immédiatement apparaisse pain. Valeurs menacées par les virus
mort, son ami Primo Levi, Emily survécu et qui revient sans cesse com- lin », ajoutant : « Ta figure tutélaire le visage de ma mère. » de l’indifférence et la haine. »
Dickinson. Sur un fauteuil, en me un boomerang », nous dit-elle. nous manque/ Nécessaire comme Toujours dans la veine autobio- Après deux heures de
conversahommage à feu son époux, le poète La fameuse « zone grise » entre l’eau à l’assoiffé/ La prière au graphique, et tout en réalisant des tion, elle nous a répété, elle qui a
et cinéaste Nelo Risi, un singe et un tortionnaire et victime, geôlier et croyant/ La lumière à celui qui ne documentaires pour la RAI aussi survécu à un quadruple pontage
ours en peluche. Décor intime déporté, concept développé par voit pas. » Et son dernier vers : bien sur les nains, les aveugles, le cardiaque et à un infarctus : « Tous
qu’elle mettra en poésie dans son Primo Levi (lire ci-contre), elle en « Perché Primo ? » monde des gigolos ou les prostituées les soirs, je me dis que Dieu
recueil Specchi. parle sans complexe, après avoir Ce poème, on le retrouve dans la venues d’Albanie, Edith a laissé plu- m’aime. » ■
Depuis la publication de Qui relaté de façon particulièrement passionnante anthologie poétique sieurs textes intimistes, dont Lettre (1)Récit qui sera réédité le 16 janvier
t’aime ainsi, en 1959, Edith Bruck, crue et violente dans Qui t’aime conçue et traduite par René de à ma mère, publié en 1988, où l’on dans la collection « Points ».
née Steinschreiber, en Hongrie, re- ainsi (1) ce dont elle a été témoin ou Ceccatty, Pourquoi aurais-je sur- peut lire : « Votre martyre n’a même (2) Rivage-Poche, 119 p., 9€.
Une vocation née dans les camps de concentration
bruno corty Paris 3), la « Pléiade » nous propose leur parution, et avec, pour la pre- concentrationnaire, de David Rous- dateur en 1960 de l’Oulipo
bcorty@lefigaro.fr un volume de 1 700 pages intitulé mière fois, un appareil critique set (1946), L’Espèce humaine, de (Ouvroir de littérature potentielle)
L’Espèce humaine et autres écrits consistant. « Tous ont un point com- Robert Antelme (1947), et La Nuit, est l’auteur de La Peinture à Dora L’espèce
ARLER de la Shoah, c’est des camps. Cet ouvrage réunit huit mun, écrit Dominique Moncon- d’Elie Wiesel (1958), sont accom- (1946, réédité par Le Nouvel Attila), humaine et
aussitôt avoir des images auteurs dont les textes (témoigna- autres écrits d’huy dans sa présentation, c’est pagnés de De la mort à la vie, de petit bijou d’originalité né durant
des campsen tête : celles de Nuit et ges, essais, récits autobiographi- par l’écriture et dans la langue fran- Jean Cayrol, et de L’Écriture ou la les six mois qu’il passa au camp de
Édition publiée brouillard, d’Alain Res- ques, romans) ont été publiés en çaise que ces écrivains (…) s’efforcè- Vie, de Jorge Semprun. Dora. Pour mettre à distance
l’horsous la direction Pnais (1956), du Chagrin et français entre décembre 1945 et rent de faire partager l’absolue ra- reur qui l’entoure, Le Lionnais
de Dominique Roman éclatéla Pitié, de Marcel Ophüls (1971), de 1994. À part Jean Cayrol, qui était dicalité de leur expérience, de la s’imagine guide de musée et
Moncond’huy, la série américaine Holocauste déjà écrivain avant la guerre, tous rendre communicable, de faire que Moins connue, Charlotte Delbo convoque pour un voyage poétique
Gallimard, « Pléiade », (1979), avec Meryl Streep, de le sont devenus pour témoigner. l’inimaginable devînt imaginable laisse avec la trilogie Auschwitz et une vingtaine de tableaux,
d’ima1 696 p., 65 €.
Shoah, de Claude Lanzmann (1985), On ne trouvera donc pas les pour ceux de leurs lecteurs qui ne après, un témoignage capital écrit à ges à la beauté consolatrice.
de La Liste de Schindler, de Steven ouvrages de Primo Levi (Si c’est un l’ont pas vécu. » son retour des camps, mais dont Enfin, autre texte rare,
méconSpielberg (1993), et de La vie est homme), Paul Celan (La Fugue de la Ils ont un autre point commun : elle mettra vingt ans à entamer la nu, voici Le Sang du ciel (1961), de
belle, de Roberto Benigni (1998). Et mort, dans le recueil Pavot et mé- leurs livres n’ont pas connu un très publication. Tout d’abord avec Piotr Rawicz, Juif galicien déporté
puis il y a les mots. Ceux de Jean moire), Jean Améry (Par-delà le cri- grand succès lors de leur parution. Aucun de nous ne reviendra (1965), à Auschwitz et auteur, à son retour,
Ferrat dans la chanson Nuit et me et le châtiment), Imre Kertész Enfin, parmi les huit auteurs réu- titre emprunté à Apollinaire, qui de ce roman éclaté, hybride,
mébrouillard (1963). Et des livres. (Être sans destin), Boris Pahor (Pèle- nis, six ont été déportés en raison exprime selon elle « l’idée selon la- lange d’extraits de journal intime,
Beaucoup de livres. Sous la direc- rin parmi les ombres), Edgar Hilsen- de leur engagement dans la Résis- quelle les rescapés ne sont pas vrai- de réflexions et de poésie pour
tion de Dominique Moncond’huy rath (Nuit), qui mériteraient, évi- tance, tandis qu’Elie Wiesel et Piotr ment revenus ». Il sera suivi d’Une mieux interroger la notion toute
(professeur de littérature française demment, de figurer dans un Rawicz ont été déportés en tant que connaissance inutile (1970) et de relative de « survie ». Comme Paul
edu XVII siècle à Poitiers) et d’Hen- deuxième volume de la « Pléiade ». Juifs. Mesure de nos jours (1971). Celan, Jean Améry, Primo Levi,
ri Scepi (professeur de littérature Les textes sélectionnés apparais- Maîtres livres sur le sujet, deve- Ingénieur chimiste, comme pri- Piotr Rawicz mettra fin à ses
e efrançaise des XIX et XX siècles à sent ici selon le fil chronologique de nus des « classiques », L’Univers mo Levi, François Le Lionnais, fon- jours. ■
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le figaro jeudi 6 janvier 2022
3
Auschwitz n’a pas été
un accident de l’histoire,
L’écrivain et journaliste et beaucoup de signes montrent
Edith Bruck, survivante
d’Auschwitz, témoigne que sa répétition est possible »
lors d’une émission
imre kertész (1929-2016), Prix nobe L de Littérature L'événementde la télévision italienne
en 2002 rigitte Friedrich/© uddeutsche eitung/Leemage
en 2019. mondadori LittérairePort FoLio via getty images
Primo Levi : le témoin capital
trahisons et les complicités, les dans Les Naufragés et les Rescapés thierry cler M
tclermont@lefigaro.fr marches de la mort, les compa- (premier titre de Si c’est un homme),
gnons de captivité (Alberto, Vidal, à travers ce match de football dans
N EST LE 22 février Leon Rappoport), dont il dresse en la cour du crématoire entre SS et
1944. Un convoi de habile naturaliste d’excellents por- déportés rattachés au Sonder -
douze wagons plom- traits. À noter que toutes les nou- kommando. « Zone grise »,
marbés quitte la région de velles du recueil ont déjà fait l’objet quée par le flou entre bourreaux et OModène pour rejoin- d’une traduction en français, le seul victimes, complices et témoins,
dre Auschwitz. 650 Juifs du camp inédit est Capaneo, du nom de ce collaborateurs et condamnés. « La
de Fossoli y sont entassés. Une guerrier de la mythologie foudroyé leçon des camps, écrit-il, c’est la
vingtaine de déportés survivront à par Zeus, donné ici dans la version fraternité dans l’abjection. »
cet enfer sur terre, un « monde de publiée en revue en 1959, puis re- Dans ce Roi des Juifs, il dépeint le
larves et de morts » où la « dernière manié pour le recueil Lilith en 1981. président doyen du ghetto de Lodz,
trace de civilisation avait disparu Chaïm Rumkowski, mégalomane
autour de nous et en nous », après un entouré de sa cour, renégat
persuaDès mon premier calvaire de près d’un an. Parmi eux, dé d’être un « mashiach », un
un ingénieur chimiste de Turin, “ messie, qui marchandait avec les livre, j’ai souhaité
Primo Levi, âgé de 25 ans, membre nazis, et qui finira gazé à Aus-que mes écrits, même
d’un réseau de partisans lié au chwitz. Un personnage qui avait
si c’est moi qui les ai mouvement antifasciste Giustizia e également fasciné Saul Bellow et
Liberta, arrêté dans le val d’Aoste que l’on retrouve dans La Planète de signés, soient lus
un mois auparavant. M. Sammler.comme des ouvrages
De cette expérience, il tirera son
collectifs, comme une chef-d’œuvre testimonial, Si c’est
un homme, paru chez un petit édi- voix qui représente Je ne voudrais pas
teur en 1947, dans l’indifférence “d’autres voix déranger l’univers/
générale. Le sort du matri-
Primo Levi Je souhaiterais, si ”cule 174 517 et de ses compagnons,
assassinés pour la plupart, n’inté- possible/ Franchir la
ressait pas l’Italie du néoréalisme et Un an avant son suicide, en 1987, frontière en silence/
de la reconstruction. Il faudra at- Primo Levi avait déclaré : « Dès mon Du pas léger des tendre le succès de La Trêve premier livre, j’ai souhaité que mes
en 1963, récompensé par le prix écrits, même si c’est moi qui les ai si- contrebandiers/
Campiello, où il revient sur la libé- gnés, soient lus comme des ouvrages Ou comme lorsqu’on
ration d’Auschwitz par l’Armée collectifs, comme une voix qui repré- déserte une fête
rouge et ses neuf mois d’errance à sente d’autres voix. Plus encore :
Primo Levitravers Europe, pour que le public qu’ils soient une ouverture, un pont ”
auschwitz, vi LLe et la critique se penchent sur Si c’est entre nous et nos lecteurs, surtout
LL un homme, réédité cinq ans aupara- s’ils sont jeunes. » Las de ce poids, de ce devoir de
De Primo Levi, vant. 1963, l’année où Hannah Les nouvelles Cérium et Vanadium témoigner sans relâche, hanté par
traduit de l’italien par Arendt publie Eichmann à Jérusa- sont directement liées à son inter- ces « fantômes immondes », Primo
divers contributeurs, lem, où elle développe sa lecture de nement à Auschwitz III, c’est-à-di- Levi notait dans un poème, peu de
Albin Michel, Primo Levi (ici en Italie, en 1985) a bâti son œuvre littéraire (nouvelles, récits, « l’effrayante, l’indicible, l’impensa- re l’usine chimique de Monowitz, temps avant de disparaître : « Je ne
204 p., 19 €. poèmes et tribunes dans la presse) sur son expérience concentrationnaire. ble banalité du mal. » annexe industrielle créée par IG voudrais pas déranger l’univers/ Je
Entre-temps, Primo Levi a Farben, où des dizaines de milliers souhaiterais, si possible/ Franchir la
continué d’écrire, revenant inlas- de déportés ont été soumis au travail À la fois témoin, chercheur, his- et décongelée chaque année, le jour frontière en silence/ Du pas léger des
sablement sur son expérience forcé. Troublant et dérangeant, Va- torien et écrivain, Primo Levi, qui de son anniversaire. Même chose contrebandiers/ Ou comme
lorsconcentrationnaire, à travers nou- nadium narre l’histoire du scientifi- pouvait avoir l’humour féroce et le pour le kafkaïen Force majeure, ou qu’on déserte une fête. »
velles, récits, poèmes, et tribunes que Lothar Müller, employé à Mo- sens de l’ironie grinçante, a égale- Versamine, avec Kleber, le savant Quelques jours après son suicide,
dans la presse. Parmi ces nouvelles, nowitz et qui reprend contact avec ment exploré d’autres thèmes, qui fou qui avait trouvé la formule de son ami Claudio Magris lui avait
citons Capaneo et Papillon angéli- Primo Levi en lui racontant sa vie et pourront surprendre ceux qui l’ont synthèse transformant la douleur rendu hommage dans le Corriere
en se justifiant. Dans Auschwitz, ville que, que l’on retrouve dans cette réduit à un ou deux livres. À savoir en plaisir. della Sera, louant notamment Si
anthologie, Auschwitz, ville tran- tranquille, écrit en 1984, réapparaît l’imaginaire incongru et même le Pièce maîtresse, Le Roi des Juifs a c’est un homme, « un livre que nous
quille, composée d’extraits de ses le docile chimiste allemand Mer- fantastique. Comme dans cette été publiée dans La Stampa en 1977. retrouverons au Jugement dernier »
recueils publiés plus tard (et enca- tens, qui avait lu ses livres sur les nouvelle, La Belle Endormie dans le Primo Levi, tout en s’affirmant et ajoutant : « C’est là le plus
précamps de la mort, les « Lager », et drés par deux poèmes), notamment frigo, la plus longue du recueil, où comme un conteur hors pair, y ex- cieux héritage de Primo Levi, qui le
Histoires naturelles, Le Système pé- qui reçoit finalement le courrier sui- ce lecteur de Dante, Shakespeare, pose son concept de « zone grise », hisse bien au-dessus de toute
prestariodique et surtout Lilith (1). Les vant de Levi : « Si Hitler est parvenu Swift, Thomas Mann, Kafka (qu’il notion reprise notamment par tion littéraire : la liberté jusque devant
thèmes qu’on retrouve dans ce vo- au pouvoir, s’il a dévasté l’Europe et avait traduit) et Joseph Conrad, re- Javier Cercas dans L’Imposteur, et le mal et l’horreur, l’impénétrabilité
conduit l’Allemagne à la ruine, c’est lume : la faim, le froid, la peur, l’as- visite l’héroïne de Charles Perrault. développé par Giorgio Agamben absolue à leur violence, qui non
seuleservissement et les humiliations, les parce que beaucoup de bons citoyens Il s’agit en fait d’une saynète dialo- dans son essai magistral, Ce qui res- ment détruit, mais empoisonne. » ■
sirènes des alertes aériennes, les allemands se sont comportés comme guée en un acte, qui se déroule te d’Auschwitz. Cette « zona grigia » (1) Vient d’être réédité d’un nigoun
coups des kapos et la cruauté des lui, s’efforçant de ne pas voir, et tai- en 2115 à Berlin, autour de la jeune qui rend tout jugement impossible, dans la collection « Piccolo » D’Elie Wiesel,
sant ce qu’ils voyaient. »SS, les maladies contagieuses, les Patricia, cryogénisée depuis 1975, il la développera à la fin de sa vie chez Liana Levi.traduit de l’anglais
(États-Unis) par
Carine Chichereau,
illustrations
de Mark Podwal,
Seuil, Elie Wiesel : Simone Veil, d’Auschwitz au Panthéon
60 p., 15 €.
Moha MMed aïssaoui
maissaoui@lefigaro.frla voix des morts
alice develey ce. C’est un libraire de Jérusalem, EST un petit livre
adeveley@lefigaro.fr Mechael Pomeranz, qui m’en a par- délicat. Il y a un
lé. Il l’avait découvert dans un re- texte, mais ce que
N 1943, Elie Wiesel a cueil épuisé, publié en 1978. » l’on remarque de
15 ans quand il est dé- C’prime abord, ce
Espoir et mémoireporté à Auschwitz. Sa sont des photographies. Dans la
mère et sa sœur sont Conte d’un nigoun, recueil d’une première, on reconnaît Simone Egazées, son père meurt quarantaine de pages illustrées Veil, adolescente : beauté et
douà Buchenwald. Il faudra plus par Mark Podwal, s’ouvre sur un ceur, regard songeur. L’image est
d’une décennie au rescapé de la ghetto, « quelque part vers l’Est, sublime. Ensuite, on pense au titre
Shoah pour publier sur l’innom- durant le règne de la nuit ». Dans du livre - L’Aube à Birkenau -, et
mable, notamment dans son livre un ciel de Bible et de cantiques, l’on se dit que ce qui va suivre
La Nuit (1958), ouvrage capital de un rabbin s’éplore. L’ennemi exi- n’aura rien de lumineux. On
L’aube la littérature concentrationnaire, ge dix Juifs, qu’il doit choisir et lui connaît le destin de celle qui
s’apà préfacé par Mauriac, qui écrivait : remettre au risque, sinon, que pelait alors Simone Jacob, née en
De Simone Veil, « Ce témoignage, qui vient après toute sa communauté soit exécu- 1927. Elle n’avait pas 17 ans
lorsrécit recueilli L’Aube à Birkenau retranscrit 40 heures d’entretien avec Simone Veil. tant d’autres et qui décrit une abo- tée. Voilà l’homme acculé devant qu’elle fut déportée à Auschwitz
par David Teboul, mination dont nous pourrions ce choix de Sophie. Que faire ? avec toute sa famille. Elle et ses
Pocket,
croire que plus rien ne nous de- Le rabbin consulte des sages, sœurs reviendront du camp de politiques. « Dans ma famille, nous ter la lettre J, pour “juif”. » Qu’elle 294 p., 8,40 €.
meure inconnu, est cependant dif- législateurs et mystiques, mais la concentration. Bien sûr, cette pé- étions juifs, patriotes, républicains raconte les liens avec sa sœur
férent, singulier, unique… L’enfant nuit est décidément muette. Se riode l’a marquée à jamais. Simone et laïques. Les deux branches, celle Denise, avec Paul Schaffer ou avec
qui nous raconte ici son histoire peut-il que ce silence soit une ré- Veil a attendu ses 80 ans pour écri- des Jacob, du côté de mon père, et Marceline Loridan-Ivens, les mots
était un élu de Dieu. » ponse ? Dans ce poème, inspiré re ses mémoires dans un livre re- celle des Steinmetz, du côté de ma de Simone Veil restent presque
Défenseur des droits de l’hom- d’événements réels en Europe de marquable, Une vie. On doit cette mère, vivaient dans cet esprit de- factuels, et ça n’en est que plus
me, Prix Nobel de la paix, Elie Wie- l’Est, Wiesel donne une voix à Aube à Birkenau au cinéaste David puis plusieurs générations », ra- émouvant.
sel s’est éteint en 2016. Cinq ans tout un peuple. « Nous devons être Teboul, qui a retranscrit ici un té- conte-t-elle. Elle ajoute : « Pour les David Teboul est retourné avec
après sa mort, le Seuil publie un de les poètes de notre mort », écrivait moignage issu de plus de quarante Jacob, la laïcité était la règle. » elle à Auschwitz, un voyage
douses textes inédits. C’est son fils, Blanchot. Ici, le rabbin devient heures d’entretien face caméra Septembre 1943, avant même l’ar- loureux et bouleversant pour elle.
Elisha Wiesel, qui raconte en post- l’incarnation d’un message d’es- avec l’ancienne ministre de la rivée des troupes allemandes, la L’Aube à Birkenau est un grand
téerface l’histoire de cette découverte : poir et de mémoire. Elisha Wiesel Santé. Il retrace son enfance, sa Gestapo s’est installée à l’hôtel moignage. Et le 1 juillet 2018,
« C’est un poème narratif écrit par l’écrit avec ses mots : « Il n’existe déportation, son retour des camps, Excelsior, à Nice. « Alors, la chasse avec Simone Veil, c’est le convoi
mon père à la fin des années 1970, pas une seule manière pour les l’antisémitisme et l’impact de ces aux Juifs a vraiment commencé. numéro 71 (Marceline y était aussi)
dont je ne connaissais pas l’existen- Juifs d’être des héros. » ■ événements dans ses engagements Nos papiers d’identité devaient por- qui est entré au Panthéon. ■
FRIE RICh/©S U EU SC E ZEI UNg/ lEE A E
JERRy BAUER/O PAlE/lEE mAgE
FRANCK FIFE/AFP
A
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tranqui
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jeudi 6 janvier 2022 le figaro
une exposition photos De michael kenna4
Le photographe anglais Michael Kenna, né en 1953, installé à New York depuis 1977, 100
a découvert par hasard le camp de concentration de Natzweiler-Struthof, près Le nombre de Strasbourg. L’émotion ressentie l’a poussé des années durant à se rendre sur les sites
de témoignages réunis d’une vingtaine de camps nazis à travers l’Europe. Il en a tiré quelque 7 000 photographies.
dans Paroles« Il fallait que je les photographie (…) pour garder cette mémoire vivante, pour conserver
de déportés qui paraît une trace. Mon œuvre porte sur la mémoire. » À la suite d’une donation exceptionnelle
chez Bartillat dansdu photographe, le Musée de la Résistance présente une exposition temporaire intitulée
« Michael Kenna : la lumière de l’ombre, photographies des camps nazis » (voir photo p. 1) la collection « Omnia » L'événement
qui se tient jusqu’au 15 avril. Musée de la Résistance (site Aimé-Césaire, 40, quai Victor Hugo, (306 p., 13 €) Littéraire 94500 Champigny-sur-Marne. Rens. : www.musee-resistance.com).
Juifs d’Europe : de la déportation
à la destruction
e ss ais Deux sommes reviennent sur les étapes de la solution finale et les débats récents sur l’antisémitisme.
paul françois paoli
HOAH : « catastrophe » en
hébreu. Le mot est trop
faible pour dire l’horreur.
La tragédie qui a frappé les la shoah. SJuifs d’Europe et décimé au cœur de
leurs communautés reste unique en
Sous la direction son genre malgré le caractère
époud’Olivier Lalieu,vantable des crimes de masses qui se
Tallandier, sont succédé au cours du siècle
der303 p., 32 €.nier, notamment au Rwanda. Ce
n’est pas seulement le nombre de
victimes qui est effarant, autour de
6 millions d’hommes, de femmes et
d’enfants assassinés, mais aussi la
volonté planifiée et rationalisée
d’anéantir, à travers le judaïsme
luimême, tout un pan de l’humanité.
La cause est entendue depuis
longtemps et pourtant elle reste frappée
du sceau de l’inouï. Comment
mettre en évidence ce que certains
esprits malades s’échinent encore
depuis tant d’années à occulter, à
minimiser ou à nier ? N’en fait-on
pas trop sur Auschwitz, se sont
demandé certains, qui n’étaient pas
toujours malintentionnés ? N’est-ce
Un commando pas contre-productif pour les Juifs
eux-mêmes ? d’Einsatzgruppen
exécutent des civils juifs, Tous ces débats saturent à tel
aux environs d’Ivangorod, point les réseaux sociaux qu’il faut
en Ukraine, en 1942.revenir aux faits indiscutables sur
lesquels la communauté des cher- TopFo To/Roge R-Violle T
cheurs s’accorde. « La Shoah n’est
pas une affaire de croyance, il n’y a
pas de vérité alternative », écrit Oli- viennent des ennemis mortels du ment à travers les massacres perpé- jour 3 200 sites d’exterminations, in- des réflexions qui ne sont pas
touvier Lalieu, historien au Mémorial Troisième Reich, une sorte de cin- trés par la population civile et les na- terviewé et filmé plus de 8 000 té- jours exemptes de parti pris.
de la Shoah, dans La Shoah. Au cœur quième colonne à liquider dans le tionalistes locaux en Roumanie, en moins au cours de plus de 200 en- Ainsi, dans son chapitre sur
l’hisde l’anéantissement, un ouvrage qui cadre d’une guerre devenue Croatie, en Ukraine ou dans les pays quêtes de terrain. C’est à lui que l’on toire du négationnisme, Valérie
réunit les contributions d’une équi- mondiale. baltes. Ici, les photos prennent le re- doit l’expression désormais usitée de Igounet affirme qu’en 1967, lors de
pe d’experts, parmi lesquels l’histo- lais des textes, des documents et des « Shoah par balles » puisque les victi- la guerre des Six Jours, l’extrême nouvelle « Caractère public du crime »rien du nazisme Johann Chapoutot statistiques, comme celles qui repré- mes étaient principalement assassi- droite était proarabe. Cela
mériteou Piotr M. A. Cywinski, directeur Supervisée par Reinhard Heydrich, sentent le lynchage de femmes quasi nées par fusillade. « Il faut souligner rait plus de nuance. de la shoah
du Musée d’État d’Auschwitz-Bir- le patron de la RSHA, Office central dénudées et auquel des enfants par- le caractère public du crime. Le meur- Enfin, la question de savoir à par-Ouvrage dirigé par
kenau. « Les historiens travaillent de la sécurité du Reich, la deuxième ticipent durant le pogrom de Lviv, tre des Juifs n’est pas effectué en se- tir de quand Vichy était informé de Alexandre Bande,
depuis l’après-guerre à décrire les Pierre-Jérôme. phase, exterminatrice, de la solution en Ukraine, en juin 1941. « Fin 1941, cret, mais à la vue de leurs voisins. Ces la solution finale reste ouverte. Pour
Biscarat étapes et les conséquences de la “so- finale se met alors en place lors de la plus de 1 million de Juifs ont été assas- derniers, véritables “spectateurs” - Laurent Joly, les autorités de Vichy
et Olivier Lalieu,lution finale à la question juive” nom conférence de Wannsee, le 20 jan- sinés à travers l’Europe orientale et adultes ou enfants - sont autorisés sur ne pouvaient ignorer que les Juifs
Passés Composés, donné par les nazis dès 1938 à la per- vier 1942, dont on peut lire ici l’hal- balkanique », écrivent Patrick Des- place tant qu’ils ne gênent pas le bon déportés en 1942 étaient voués à une
412 p., 24 €.sécution, puis à l’extermination à lucinant protocole : « Au cours de bois et Andrej Umansky en conclu- déroulement de la fusillade. Certains mort certaine.
partir de 1941. L’expression recouvre l’exécution pratique de la solution fi- sion de leur contribution à Nouvelle voisins sont également acteurs lors Marc Ferro, ex-résistant dont la
plusieurs acceptions selon les pério- nale, l’Europe sera passée au peigne histoire de la Shoah, dirigée par d’une fusillade. Sans les réquisition- mère a été assassinée à Auschwitz,
des tout en répondant à une seule et fin d’est en ouest », est-il écrit dans Alexandre Bande, Pierre-Jérôme nés, dont le rôle logistique a été im- soutenait l’inverse en écrivant dans
unique obsession : se débarrasser des une prose glaçante. Si le mot d’ex- Biscarat et Olivier Lalieu. Dans cet portant, la Shoah par balles n’aurait Pétain en vérité (Éditions
TallanJuifs, considérés comme les respon- termination n’est pas utilisé, c’est article, signé avec son collaborateur, pas été possible… » dier) : « À la mi-1942, au moment de
sables des malheurs de l’Allemagne », bien de cela qu’il s’agit pour Hey- le père Patrick Desbois relate plus de Outre ces témoignages et des arti- la rafle du Vel’d’Hiv, et même encore
écrit Olivier Lalieu. De fait, les ex- drich, Himmler et Hitler. Une exter- quinze ans de recherche de témoi- cles sur l’extermination des handi- des mois après, Pétain ignorait tout
perts nous rappellent ici que la no- mination qui a d’ailleurs commencé gnages sur les massacres de Juifs en capés sous le Troisième Reich, cette de l’extermination des Juifs d’Europe
tion de « solution finale » a une his- dès l’opération Barbarossa, notam- Ukraine. Avec son équipe, il a mis au Nouvelle histoire de la Shoah propose et des Français israélites ». ■
toire et qu’elle a d’abord signifié la
déportation. Si les tueries de civils
juifs par l’armée allemande
commencent en Pologne en 1939, no- Le sort des Juifs de France en question tamment avec les Einsatzgruppen,
ces unités mobiles qui traquent les
Juifs, mais aussi les résistants polo- jean-marc bastière France ont échappé à la mort dité dans l’opinion l’idée que la tiles aux « Boches » est une réalité
nais, le but de Hitler est, dans un (Seuil–Les Arènes). Son dernier « France (avait) commis l’irrépara- incontestable –, car, si la délation
premier temps, d’expulser les Juifs AIRE de l’histoire, c’est ouvrage, écrit en collaboration ble ». Assertion qui suscite l’indi- existe, on en a sans doute exagéré
hors d’Allemagne en les transférant répondre à une question avec le journaliste Laurent Lar- gnation de Robert Badinter. Christi- l’importance. L’antisémitisme, qui
dans cette partie de la Pologne « gé- jusque-là restée sans ré- cher, lui fait écho, puisqu’il ra- ne Albanel, qui a rédigé le texte, alors se confond pour une part avec
rée » par le gouvernement général, ponse. L’une d’elles fut conte les coulisses de cette enquê- reconnaît - ce qu’elle regrette tout la xénophobie, appartient à la triste
dont Hans Frank sera un temps F posée en 2008 à Jacques te exceptionnelle. Des rencontres en se justifiant - qu’elle a préféré ambiance de l’époque, mais
l’enne énigme l’horrible potentat. Mais la Pologne Semelin, historien spécialiste des inspiratrices jusqu’aux débats écrire que la « France », plutôt que semble des gestes qui protègent
et ses ghettos ne suffisent pas, et génocides et des sauvetages, par Si- contradictoires (notamment avec « Vichy », avait « commis l’irrépara- l’emporte largement sur les
préjuDe Jacques Semelin
Himmler nourrira aussi le projet dé- mone Veil : « Comment se fait-il que l’Américain Robert Paxton) susci- ble », en partie pour des raisons de gés. Si ceux qu’on appelle alors les avec Laurent
ment de transférer plusieurs mil- tant de Juifs ont pu survivre en Fran- tés par la publication du livre, en style – et ainsi éviter une répétition. « Français israélites » s’en sortent Larcher,
lions de Juifs d’Europe occidentale à ce malgré le gouvernement de Vichy, passant par les cheminements de mieux que les Juifs étrangers, ce Albin Michel, La « schizophrénie » Madagascar en 1940. malgré les nazis ? » Elle ajouta : « Ils la réflexion, on rentre en quelque n’est pas « grâce à Vichy » - qui, 220 p., 19 €.
de l’administration Si, au tout début de la guerre, les sont 75 %, a établi Serge Klarsfeld. sorte dans l’atelier intime de sous la pression de l’opinion
publinazis ne projettent pas d’assassiner Je ne connais pas de travaux d’histo- l’historien. Cet ouvrage plein de nuances inflé- que et de l’évolution internationale,
massivement les Juifs, ce n’est pas riens sur cette question. » En effet, Une aventure passionnante nous chit certaines idées toutes faites. a parfois pu faire écran -, mais
surpour des raisons humanitaires, mais au moins 200 000 Juifs sont encore est contée, qui montre que le débat Par exemple, si la politique crimi- tout parce que leur assimilation de
parce que c’est irréalisable. Après en vie en France à la fin de l’Occu- intellectuel n’est jamais séparable nelle du gouvernement de Vichy ne longue date et leurs réseaux de
soavoir renoncé à l’idée de faire de pation (il y a eu 80 000 déportés). Si de ce que vivent les gens au plus peut être occultée, il faut reconsi- ciabilité leur permettent
d’échapMadagascar un immense ghetto, la France est un des pays occupés près. Y compris l’auteur, qui fait peu dérer le régime sous un jour plus per plus facilement à la griffe de
Hitler envisage de déporter les Juifs où les Juifs ont été le plus épargnés, à peu la lumière sur son sujet alors complexe - l’auteur parle de la l’occupant et des
collaborationnisd’Europe centrale et orientale à l’est cela peut-il être dû seulement à la qu’il est lui-même en train de per- « schizophrénie » de l’administra- tes. Dans cette « pression » exercée
de Moscou après l’effondrement « chance » individuelle ? dre la vue. On y observe aussi avec tion. À côté des lois antisémites qui par la société, n’oublions pas le rôle
qu’il croyait imminent de l’URSS. En 2013, en réponse à cette inquiétude les distorsions entre la peuvent conduire à Auschwitz, des crucial et méconnu joué par l’Église
Mais, au bout de quelques semaines, question délicate, Jacques Seme- mémoire et l’histoire, notamment à allocations sociales ont ainsi été catholique.
l’opération Barbarossa s’enlise. lin publia un livre important et ri- l’occasion de la lecture critique, à la versées à des réfugiés juifs ! Par Au total, à la question initiale de
L’échec allemand en Russie radica- che de témoignages : Persécutions lumière des travaux de l’auteur, du ailleurs, nombre de Juifs menacés se Simone Veil, il n’y a pas de réponse
lise la dynamique meurtrière nazie. et entraides dans la France occu- discours de Jacques Chirac au Vél’ réfugient à la campagne, où l’en- univoque, mais un faisceau de
cauLes Juifs, où qu’ils se trouvent, de- pée. Comment 75 % des Juifs en d’Hiv’ le 17 juillet 1995, qui a accré- traide spontanée des habitants hos- ses qui font lumière. ■
A
Michael Kenna-MR n/Ministè Re
de la cultuRe - M aP, dist. RM n-GP
française
histoire
l’anéantissementm
le figaro jeudi 6 janvier 2022
5En toutes disponible, son Retour de l’URSS en « Petite Le gamin de Véronique Olmi
Bibliothèque Payot », titre qui sera égale- Deux ans après sa chronique familiale, confidences
ment repris la semaine prochaine par Les Évasions particulières, Véronique Olmi
pu« Arthaud Classiques », qui nous fera bliera son quatorzième livre, le 2 février, chez
AlGide dans le domaine public redécouvrir Voyage au Congo le bin Michel. Dans Le Gosse, elle campe le
personet en librairie 19 janvier, de même que Payot, début nage du petit Joseph, pupille de la nation, ballotté
erDepuis le 1 janvier, l’œuvre d’André Gide février. Plus rare, son Hommage à Os- dans l’entre-deux-guerres entre familles
d’adopest entrée dans le domaine public, ce qui nous car Wilde aura les honneurs de Riva- tion à la campagne et maisons de correction.
Sevaut de nombreuses rééditions, au format po- ges, le 16 février. Enfin, le 20 janvier, la lon son éditeur, « depuis Bakhita, la romancière Critiqueche. Déjà, « GF » propose Les Nourritures terres- « Pléiade » réunira dans un coffret les n’avait trouve une voix aussi puissante et juste
tres (1897) et Les Faux-Monnayeurs. Également deux volumes de son Journal intégral. pour raconter la renaissance d’un etre à la vie ». Littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESMisères et splendeur d’Eva
par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
dermot
bolger
José Carlos Llop, Le portrait intime
d’une femme l’amour dans
prête à tout tous ses états
pour atteindre
le bonheur.
l a l’air fin. Sa femme l’a dit : « Ton père était un
samoumis à la porte. Le narra- raï de la chatte. » L’expression
teur s’est réfugié dans un le laisse baba. Connait-on ja-Christophe mer Cier
couvent de bénédictins mais les secrets des autres ?
N NE SAIT PAS com- Itransformé en hôtel. Le Une grand-mère philosophe
ment prendre le seul autre client est un Anglais qui se fichait de tout, des
voyanouveau roman de bibliophile. Notre ges incessants, des
Dermot Bolger. C’est professeur d’uni- souvenirs Oun compliment : sa versité, lui, se d’Orient, une
biorichesse et son intensité, qui dé- lance dans un es- graphie est faite de
passent le cadre strictement ro- sai sur Ovide. Cela ces bribes, de ce
manesque, empêchent qu’on lui change les flou (ça n’est pas
réussisse à en faire une synthèse idées. Il vient de pour rien qu’est
rapide, et on doute même qu’il tomber sur des évoqué ici Harry
s’agisse d’un roman. lettres que sa dans tous ses états,
L’épilogue, dans lequel Bolger mère envoyait à où le personnage
s’exprime à la première personne, une certaine Sara perd ses contours).
éclaire le livre a posteriori : il s’agit Gorydz, Juive po- Une douce
tristesde l’histoire, vue par elle-même, lonaise qui semble se infuse les
chapid’une femme ayant réellement avoir été une maî- tres, peuplés de
existé, ayant traversé, au milieu des tresse de son père, fantômes, bercés
chaos de l’histoire de l’Irlande et de champion de par le Henry Lee de
el’Europe, tout le XX siècle, voyagé, l’adultère. « Notre Nick Cave et
connu la richesse et l’extrême dé- famille est une fa- P. J. Harvey.
Je suis sorti nuement, subi les chagrins les plus mille dédiée à Des noms d’auteurs «
insurmontables et, enfin, rencontré l’amour, c’est-à- oubliés parsèment en courant
la sérénité et une forme de bonheur dire au désordre », les phrases écrites commemystique qu’elle faisait partager à lui avait-il confié. en sépia, comme
si j’arrivaisceux qui, étaient attirés par l’aura Le voilà bien. En Cyril Connolly. Il
de cette octogénaire. Elle n’avait un sens, il a repris est question des en retard
pour seul bien qu’une caravane dé- le flambeau puis- westerns des an-à la projection foncée plantée dans un champ du qu’il s’est épris nées 1970, de
Mod’un filmcomté de Mayo et militait comme d’une de ses étu- rocco, avec
Dieune jeune fille pour les causes diantes (appa- trich, et du 1900 de sur ma vie »Eva est à sa façon une sainte laïque qui, à travers la misère, le chagrin, apprend que la vie reste un don. Bertolucci. qu’elle pensait justes et recevait de remment, cette
José carlos llop jeunes écrivains en devenir venus Miriam a disparu Comment ne pas dans orient
chercher auprès d’elle la sagesse. temps, il cuve son whisky, indiffé- de prison dans l’Angleterre grise aussi). fondre pour ce
C’est ainsi que Dermot Bolger vint, rent à son fils hypersensible, à sa que les Beatles ont connue dans leur Llop plonge son héros dans les monsieur qui invente des
liaisons imaginaires à Rudolph de Dublin, la rencontrer en 1970, et cavalière de fille et à la douleur jeunesse. Et Eva aura le temps de méandres de la passion. La
litse présente, sous le nom de Donal, qu’éprouve Eva à voir abattues des voir paraître Sergent Pepper’s, le térature joue son rôle. L’exilé Valentino, s’interroge sur le une arche
comme un personnage épisodique bêtes sans défense. manifeste de liberté et de couleurs de lumière de lui-même décortique les passé franquiste et qui nous
De Dermot Bolger,de son propre roman. Eva finira par le quitter et par se qui incarnera une ère nouvelle, Journaux de Jünger, se penche présente une comtesse nazie
traduit de l’anglais qui avait traduit Rilke ? lancer, seule, dans une vie chaoti- alors que l’abolition de la loi prohi- sur ses flirts. Il y a aussi
Gra(Irlande) par Sixième sens que, éclairée par la tendresse bant l’homosexualité n’est pas en- ham Greene qui finira par se Avec ça, un style vénéneux et
Marie-Hélène Dumas, Eva Goold Verschoyle, née dans bourrue de sa fille, Hazel, et l’amour core votée. Puis Francis, Hazel marier par dépit. On découvre désolé qui n’appartient qu’à
Éditions Joëlle Losfeld,une riche famille intellectuelle du immarcescible de son fils, Francis, meurent. Et Eva décide de continuer les aventures de ce viveur de lui : « Je suis sorti en courant
464 p., 23 €. comme si j’arrivais en retard à Donegal en 1903, a été élevée entre homosexuel beau, brillant et fragile. à vivre. Elle est seule au monde, au- Ian Fleming. L’ensemble forme
parties de tennis sur le court fami- Elle monte une école de peinture où dessous du seuil de pauvreté, mais un curieux mélange de Modia- la projection d’un film sur ma
lial et discussions sur la musique de jeunes enfants viendront tenter décide de continuer malgré tout à no et du Roland Barthes des vie. » Avec Llop, on voudrait
ou la peinture, qu’elle aurait voulu d’exprimer leurs émotions, doit atteindre le bonheur. Fragments. Une certaine pré- que le cinéma soit permanent.
pratiquer. Deux de ses frères, vendre sa maison, vit de petits bou- Une arche de lumière est un livre ciosité n’est pas absente. La
communistes convaincus, s’exi- lots qui lui paient à peine ses repas extraordinaire, sur le courage, la mélancolie parcourt les pages.
lent dans l’URSS de Staline. Elle, végans et frugaux. Elle voyage à résilience et la grâce. Eva est à sa « J’ai voulu être écrivain de la
après que l’homme qu’elle aimait a Tanger, tente de devenir écrivain, façon une sainte laïque qui, à tra- même façon que Karen Blixen
épousé sa sœur, se marie avec un rend visite à sa fille qui a épousé un vers la misère, le chagrin, apprend avait eu une maison en Afri- De José Carlos Llop,
hobereau du comté de Mayo, qui éleveur kényan, mais revient tou- que la vie reste toujours un don que. » traduit de l’espagnol
transforme son manoir délabré en jours à Londres, où un sixième sens qu’il faut respecter à n’importe L’infidèle enquête sur ses pa- par Edmond Raillard,
un relais de chasse où il apprend à la prévient que son cher Francis quel prix, dont il faut tirer jusqu’à rents. Sur la plage de la Barce- Chambon,
ses hôtes à tirer le gibier foison- menace de sombrer dans le déses- la dernière goutte. Rien n’est ja- loneta, un patron de bistrot lui 219 p., 21,80 €.
nant sur le domaine. Le reste du poir. Car l’homosexualité est punie mais fini. ■
Sur les pas de Henry James
john banville Le grand romancier irlandais a imaginé une suite à « Portrait de femme ».
fra Nçois rivière reuse créature s’étaient écroulés, d’une première union d’Osmond estompée, offrait une voie d’accès
au sein même du théâtre qu’elle et qu’elle avait élevée avec ten- intéressante à John Banville. Le
meENRY James n’ayant avait choisi pour y voir s’épa- dresse était la fille de M Merle, rôle maléfique et les
manipulaadame osmond pas jugé nécessaire nouir une existence libérée de la l’égérie de Gilbert. tions de la maîtresse de Gilbert
De John Banville, mede mettre en scène routine et des médiocrités ordi- Ainsi, c’est d’une femme ô com- Osmond, cette M Merle qu’un
traduit de l’anglais la fin du long calvai- naires. bien meurtrie que le romancier Wilkie Collins aurait pu
conce(Irlande) par Michèle Hre de l’héroïne d’Un John Banville a décidé de parfaire voir, ont alors orienté le
romanAlbaret-Maatsch, Dans la peauportrait de femme (1881), l’un de le portrait. Se glissant dans la peau cier vers une destination que lui Robert Laffont, d’un géant ses plus beaux romans, confiait au d’un géant de la fiction, l’auteur de inspirait la noirceur du personna-409 p., 22,50 €.
lecteur le soin d’imaginer de quel- Le romancier avait finement des- La Mer (1), couronné par le Booker ge. On reconnaît là l’autre talent
le façon Isabel Archer, une Amé- siné les différents décors jalonnant Prize en 2005, n’a pas résisté au de John Banville, auteur sous le
ricaine trop naïvement assurée de les allées et venues de celle qui, désir d’affronter James sur son masque de Benjamin Black des
son destin, trouverait un remède à peu à peu, se laisserait engluer propre terrain. enquêtes du Docteur Quirke.
son malheur. dans la toile d’une araignée nom- Le canevas d’une de ces œuvres Chargée en héroïne de roman de
meL’écrivain laissait pour ainsi mée M Merle, de Londres à les plus subtiles lui a paru offrir suspense psychologique, Isabel
dire sur le carreau une femme Rome en passant par Paris. l’opportunité d’une suite et d’une Archer achève sa course d’une
encore jeune, dotée d’une jolie Et, cerise amère sur le gâteau issue au parcours d’une figure de manière que l’auteur du Tour
fortune, cherchant à fuir son du désenchantement d’Isabel, fiction exemplaire, comparable à d’écrou n’eût peut-être pas
détesJohn Banville, pour parfaire mariage avec Gilbert Osmond, celle-ci avait découvert le secret la légendaire Clarissa Harlowe de tée. ■
mele portrait de M Osmond, n’a pas un esthète cynique ayant trahi que son époux lui avait long- Samuel Richardson. Un des rares (1) Vient de paraître
ses promesses. L’un après temps dérobé. À savoir que la motifs saillants de l’intrigue, dans la collection « Pavillon Po- hésité à affronter Henry James.
Robe Rto Ricciuti/Getty imaGesl’autre, les rêves de la malheu- douce enfant née, croyait-elle, comme toujours chez James assez che » des Éditions Robert Laffont.
Rue des A Rchives/© suddeutsche
Zeitung/Leem Age
photo ti Rée du p RochAin LivRe d’ emAnueLe scoRceLLetti « eL egiA FAntAsticA» Aux éditions hemeRiA en AvRiL 2022
A
orienta
jeudi 6 janvier 2022 le figaro
6 Résurrection de William ficier d’une nouvelle édition, avec Stock, qui fête cette année son Goncourt 1954), des
Nourritudes extraits inédits du journal de centenaire, publiera un roman res terrestres, de Gide, ainsi Lindsay GreshamÇÀ Mémoire de fille et une nouvelle inédit d’Isaac Bashevis Singer, que le Journal de Léon Bloy et Suicidé il y a soixante ans, le
rointroduction. Parution dans la Retour rue Krochmalna, qui a un ensemble de textes de Ray- mancier William Lindsay Gresham
collection « L’Imaginaire », le pour cadre Varsovie au début mond Queneau ont rejoint les était l’auteur de deux romans, &LÀ
e10 février. du XX siècle. collections de la Bibliothèque dont Nightmare Alley, porté à
L’atelier revisité nationale de France. Ces en- l’écran en 1947 par Edmund
Gould’Annie Ernaux Isaac Bashevis Singer Beauvoir, Gide sembles exceptionnels, acquis ding. La « Série noire » réédite ce
Publié en 2011, L’Atelier noir, inédit et Queneau à la BNF en vente publique, seront roman noir à l’occasion du remake Critique journal d’écriture tenu de 1982 à Le 16 février, la collection « La Les manuscrits des Mandarins, conservés sur les sites Riche- signé Guillermo del Toro avec
2007 par Annie Ernaux, va béné- Cosmopolite » des Éditions de Simone de Beauvoir (prix lieu et Arsenal. Cate Blanchett et Bradley Cooper. Littéraire
Satori au Cap Ferret
frédéric beigbeder Un roman autobiographique où l’humour et l’amitié servent de remèdes à la tristesse.
Frédéric Beigbeder cap Ferret, face à l’océan. « Le rêve sébastien lapaque
slapaque@lefigaro.fr propose un texte aérien, d’un fou », écrit Beigbeder, fasciné
logique et jazzy, par la « sablonneuse utopie » de son
qui aurait mérité AURAI-JE un jour ami comparé à un « pharaon ».
d’être accompagné raconter autre chose Le corps-à-corps de ce Poséidon
que mon histoire ? », par la contrebasse « en K-way et Stan Smith » avec les
de Charlie Mingus.« se demandait Pierre rouleaux de l’Atlantique occupe la
e. ScOrcelletti/SDrieu La Rochelle à la plus grande partie d’un roman tissé
le Figar O Magazinepremière page d’État civil, un roman d’autobiographie où l’humour et
publié en 1921, à une époque où il l’amitié servent de remèdes à la
était encore l’ami des peintres da- tristesse. Quatre livres conçus
daïstes et des poètes surréalistes. comme quatre chants conduisent le
Frédéric Beigbeder ne se pose plus de lecteur vers la douceur d’un éternel
telles questions. Quand il a envie de matin, celui de l’enfance retrouvée,
raconter une histoire, il sait que c’est et la plénitude de l’amour.
la sienne. Il ne lui reste plus qu’à
Sentiments parfuméschoisir la manière dont il va le faire. un barrage
Pour être déroutante, l’expéri- contre Avec le livre premier, le romancier
l’atlantiquementation formelle à laquelle il part d’un bon pas en détaillant son
De Frédéric s’est essayé dans Un barrage contre nouvel art poétique ; dans le livre II,
Beigbeder,l’Atlantique produit de puissants il s’attarde (un peu trop) en pays de
Grasset,effets, presque hypnotiques par connaissance en refaisant le récit de
272 p., 20 €.moments. Impossible de lire ce ro- sa jeunesse dorée, douze ans après
man appuyé sur le triple principe Un roman français et trente-deux ans
de l’improvisation, du collage et de après Mémoires d’un jeune homme
la dérive sans corner des pages et dérangé ; le livre III reprend du
mussouligner quelques passages, que cle ; c’est l’œuvre d’un homme dont
l’on se promet de relire les jours de l’âme n’est plus collée à la poussière
cafard. Construit sur une suite de et le cœur est au large, comme dit le
phrases disposées sur la page com- On songe également au cut-up des cœur joyeux, à la pointe d’une très populaire dans les épreuves de psaume 118 ; dans le dernier livre
me des maximes ou des apophteg- écrivains de la Beat Generation, à presqu’île où l’écrivain s’est ins- force basque, du harri jasotze, lit- d’Un barrage contre l’Atlantique,
mes, c’est un texte aérien, logique leur exploration permanente de si- tallé dans un cabanon avec vue sur téralement le « porteur de pier- Frédéric Beigbeder fait entendre son
et jazzy, qui aurait mérité d’être tuations et de sensations nouvelles. mer pour écrire un nouveau ro- res ». Depuis presque quatre dé- chant le plus pur, au fil d’un morceau
accompagné par la contrebasse de Un barrage contre l’Atlantique, man. Le héros de son livre est son cennies, Benoît Bartherotte défie de bravoure plein d’oiseaux colorés
Charlie Mingus, comme Ascenseur c’est « Satori au Cap Ferret ». hôte, Benoît Bartherotte, un che- la montée des eaux en construisant et de sentiments parfumés qui laisse
pour l’échafaud, de Louis Malle, le L’histoire d’une illumination sou- valier de l’Idéal dans lequel Frédé- et en reconstruisant inlassable- un seul regret : ne durer qu’une
fut par la trompette de Miles Davis. daine et d’un réveil brusque, le ric Beigbeder a reconnu la figure, ment une digue à la pointe du vingtaine de pages. ■
Un cristal dans la boue de l’histoire D’Adrien Bosc,
Stock,
120 p., 18,50 €. adrien bosc Un roman sur Simone Weil dans la guerre d’Espagne.
suivre jusqu’au bout leurs destins ro- de Georges Bernanos. Car lui aussi ce exécuté dans l’enthousiasme. naires fiévreux devraient lire ce livre par patrick grainville
de l’Académie française cambolesques, dont celui de Charles est confronté à la guerre d’Espagne, Bernanos, dans Les Grands Cimetiè- intime et lucide. L’engagement
Ridel, comparse de Simone, ou de mais d’abord dans le camp phalan- res sous la lune, dénonce les horreurs peut-il rester pur ? Vieille question
N ne s’engage qu’entier, Mohamed Saïl, Kabyle libertaire. On giste. On lit l’extraordinaire lettre effroyables commises par les fran- mais si profonde, si tenace. Faut-il
disait Simone Weil, se prépare à reprendre aux phalan- qu’adresse la brigadiste sans fanatis- quistes. Au fond, comment s’étonner justifier les inévitables excès de la
quelle spiritualité ma- gistes la ville de Pina sur l’Ebre. Mais me au romancier dont le fils est pha- que Simone Weil se découvre des af- cause devenue meurtrière pour le
gnétique ! L’agrégée de Simone fait un faux pas et tombe langiste ! Une obsession centrale et finités avec l’auteur du magnifique bien ? Faut-il donc tuer tout le mon-Ophilosophie choisit de dans la bouilloire du cuisinier. Ban- commune va les relier : comment un Journal d’un curé de campagne ? Car de pour que l’idéal triomphe ? Les
devenir ouvrière avant de rejoindre nie de la bataille héroïque dont elle engagement idéal et spontané se pour l’âme forte le sublime ne doit camarades de Simone vont répondre
la cause républicaine dans la guerre ne perdra cependant pas une bou- change en machine de pouvoir cyni- jamais être trahi ni souillé. Un seul aux arguments de la lettre à
Bernacivile espagnole. Sa vie est un inces- chée grâce aux récits de ses compa- que et criminelle ? Simone révèle les crime abolit la cause. L’admirable nos et contredire les accusations de
sant vœu de pauvreté militante. Une gnons. On la soigne et on la ramène représailles parfois arbitraires et sa- Péguy l’a martelé. En 1940, Simone la non-violente absolue. La justice
visitation de l’ange de la liberté et de en France. Adrien Bosc poursuit diques perpétrées par ses compa- va réussir à gagner Londres, elle veut ne change jamais de camp ! proclame
la justice. La voilà parée d’une com- l’évocation de la colonne, ses échecs, gnons de combat; l’abîme qui les sé- être parachutée sur la France malgré l’indéboulonnable Charles Ridel,
binaison de mécanicien, d’un fou- la mort de Durruti, le chef, les tribu- pare des pauvres qu’ils prétendent son pied brûlé et meurt de la tuber- devenu journaliste. Simone Weil : un
lard rouge et noir, et d’un calot, au lations des derniers brigadistes dont défendre. culose. La fulgurance ou rien. L’hé- cristal dans la boue bestiale de
l’hissein de la colonne Durruti. Lunettée, toujours Charles Ridel, notre petit roïsme de l’humilité. toire. Belle intelligence d’humanité
Des affinitésblême, maigre, fervente, baroudeuse préféré turbulent. Le récit d’Adrien Adrien Bosc épouse du dedans dans l’aveuglement des convictions
avec Bernanosempreinte de sainteté, elle s’agrège à Bosc devient plus éclaté afin de saisir l’esprit christique de Simone. En corrompues et des adhésions
faroula brigade formée de volontaires dans une sorte de simultanéisme les Adrien Bosc reconstitue l’histoire proie à un deuil, il refait le parcours ches. Quelle lumineuse santé de
étrangers bigarrés. Adrien Bosc va destins parallèles de Simone Weil et d’un petit phalangiste de circonstan- espagnol de ville en ville. Les doctri- l’âme chez cette malade terrassée ! ■
Des îles et des âmes
Jeanne Benameur Un psychanalyste tente de se confronter à son passé.
la patience
des traces
De Jeanne Benameur, À partir du désir de cet homme Avant de partir, il venait de faire la gens ont mis des mois, des années à Moha MMed
Actes Sud, maissaoui@lefigaro.fr de se confronter à ses questionne- connaissance d’une consœur nou- tisser longuement une histoire
respi192 p., 19,50 €. ments, Jeanne Benameur bâtit un vellement installée dans sa ville, Ma- rable dans laquelle loger leur vie. »
L SUFFIT d’un bol qui vous récit tout en délicatesse. Le lecteur thilde Mérelle, « une voix calme qui Puis, « il écrit au fil de ce qui vient ».
glisse entre les mains et se bri- se retrouve lui-même au cœur des permet d’entendre vraiment ». On a
Haute couturese en deux pour que toute une interrogations de Simon, le psy- tout de suite envie de dire que c’est
existence remonte à la surfa- chanalyste avance à petits pas et un superbe personnage, plus vrai que On ne déflorera pas un suspense en Ice. Simon Lhumain est psy- avec ses souvenirs – celui qui l’ob- nature, avec ses envies et ses hésita- écrivant que si on ne sait pas ce que
chanalyste – quel nom ! « On peut sède le plus est Lucie F., une pa- tions, ses audaces et ses excuses. Ma- Simon est allé chercher, il se
pourjouer toute une vie sur quelque chose tiente partie sans donner de raison thilde est passionnée par les grandes rait bien pourtant qu’il ait trouvé
de brisé. Il en sait quelque chose. » Un et qu’il n’a plus jamais revue. On catégories de textiles japonais et les une certaine paix. La Patience des
ejour, à la faveur de ce tout petit fait sait qu’il a banni de sa vie les fem- techniques de tissage entre le XVII et traces – magnifique titre – illustre
eanodin - le bol qui se casse -, il res- mes, qu’il ne leur a réservé que la le XX siècle. Est-ce un hasard ? C’est une fois de plus le talent de Jeanne
sent le besoin de partir loin, dans un place d’amantes de passage ou de ce que va découvrir Simon chez ses Benameur. Elle tisse son récit, et
pays dont il ne maîtrise pas la lan- patientes. Il y a bien Louise, mais hôtes japonais : toute une collection c’est de la haute couture, des
phrague. C’est une manière pour lui, à c’est une histoire inachevée parce de tissus anciens. Point trop besoin ses touchées par la grâce. Du livre, il
son tour après ses patients, de faire qu’il ne se sentait pas capable de vi- de décryptage : entre le textile et le reste une atmosphère pénétrante. Il
face à sa propre histoire. L’analyste vre avec elle. Est-ce à cause de son texte, il y a une même racine. Simon y a toujours une poésie et une
huécoute les autres, mais qui l’écoute ? métier ? Il aime tenir à distance. évoque les tissus et les fantômes, manité chez elle qui la rendent si
Son introspection va se faire grâce Mais, alors, qu’est-il parti cher- avec le souvenir de sa mère ouvrant singulière. En même temps que ce
Avec La Patience des traces, à un voyage au Japon, dans les îles de cher, dans cette île japonaise ? En une armoire et sortant un costume roman, elle signe un recueil de poé-
Jeanne Benameur bâtit un récit Yaeyama, « une végétation subtropi- fait, il a envie d’écrire qu’il n’est de son père mort « pour l’aérer », di- sie Le Pas d’Isis (Éditions Bruno
cale et des traditions respectées », où il surtout rien parti chercher : « Il sait-elle. On peut lire ceci, égale- Doucey), qui résonne avec cette tout en délicatesse.
Murielle Szac/ acteS Sudse retrouve seul, avec ses hôtes. s’est mis à l’écart, c’est tout. » ment : « Dans son cabinet aussi des Patience des traces. ■
A
ïssaoui
colonnel
a
le figaro jeudi 6 janvier 2022
a près avoir fini mon premier 7LE CHIFFRE de la semaine
roman, j’ai eu de fortes douleurs Retrouvez sur internet
la chroniqueà la jambe. J’ai fait une radio,
« Langue française »on m’a découvert une fracture. 545J’ai fracturé mon péroné
C’est le nombreen écrivant ! www.lefigaro.fr/
langue-francaise de romans annoncés par le magazine Livres jEAN-Chr IsTOph E r UFIN
Hebdo pour cette rentrée d’hiver, soit une En vuEd ANs « L’ÉQUIp E MAg Az INE ». @
augmentation de 9,5 % par rapport à 2021OLIVIER CORET/LE FIgaRO Magaz InE Littéraire
et aussi
Les déracinésLa mécanique du rêve
On n’enterre jamais vraiment
les secrets de famille. Ils finissent
toujours par resurgir un jour, Mathias Malzieu L’auteur, leader groupe Dionysos, raconte l’enfance de son père,
éclairant des choix de vie
ou des blessures intimes. caché dans une ferme en 1944. Un roman intime et onirique.
En suivant le destin d’une famille
d’exilés russes, Tamara Magaram
explore joliment les thèmes
de l’identité et de l’héritage lice develey
adeveley@lefigaro.fr familial enfoui.
En 1916, dans l’Empire russe
L Y A des coffrets en bois, chancelant, la jeune Valia
à peine plus grands que découvre ses émotions de femme
des boîtes à chaussures, avant d’être obligée de fuir
qui contiennent plus de la fièvre bolchevique en cachant Isouvenirs que d’autres. qu’elle est juive et de vivre
Celui de la famille Malzieu ren- les dures lois de l’exil.
ferme des pages d’histoires. Des À New York, en 2011, Natalia
bobines de film super-8, un est une expatriée française
chalutier or et bleu, un album de 30 ans qui s’épuise au rythme
photo et deux lettres datant de la de la ville folle. Ancienne droguée
Seconde Guerre mondiale. À de la bouteille, elle a trouvé
chaque fois que le père de Ma- une planche de salut dans
thias Malzieu se plonge dedans, les réunions des Alcooliques
son enfance remonte à la surface anonymes et s’interroge
et il devient muet. Un jour, sur le sens de sa vie. Quand
pourtant, il décide de rompre ce son neveu Boris lui annonce
silence et de tout raconter à son qu’il doit partir pour l’Ukraine
fils. Cette histoire intime et bou- pour y tourner un documentaire,
leversante, c’est Le Guerrier de le passé resurgit. Le regarder
porcelaine. L’auteur et leader du en face va bouleverser sa vie.
groupe Dionysos relate la vie ro- Ce roman traverse quatre
manesque de cet homme qui fut générations et autant de pays,
petit garçon en juin 1944. de l’Ukraine à la France,
Montpellier, villa Yvette, La en passant par Istanbul
Pompignane. Ce 4 juin, Mainou et les États-Unis. Il est celui
n’a plus de mère. « Tu es morte d’êtres déracinés qui cherchent
cette nuit », écrit l’enfant de à se construire en retrouvant
9 ans sous la plume de Mathias les valeurs portées par leur sang.
Malzieu. Le garçon ne connaît Une grande histoire de rupture
sûrement pas Camus, mais il Comme souvent chez Mathias et de continuité, une réflexion
Malzieu, les fantômes ne portent mime la même absurdité de la vie sur le silence et la transmission.
pas de grands draps blancs, après un décès, la peur et la colè- arnaud de la grange
ce sont des souvenirs qui hantent. re, la révolte d’un homme face à
ce qu’il est, toujours trop petit. À
côté, son papa ne pleure pas, il
n’a pas le temps pour la mort. dans le dialecte local, est banale. oublier ? », hésite-t-il, tandis Comme souvent chez Mathias
C’est la guerre et il doit retourner On y trouve des vaches et des que le passé se décolore. Mainou Malzieu, les fantômes ne portent le guerrier
combattre. La voix de Mainou cochons au milieu d’une forêt de voudrait grandir en accéléré pas de grands draps blancs, ce de porcelaine
s’évanouit sous celle du soldat : hérissons et de lucioles. Mais le pour que la guerre finisse plus sont des souvenirs qui hantent. d e Mathias Malzieu,
« Tu vas devoir passer la ligne de champ est perclus de trous vite mais le temps est lent, alors « T’oublier, je crois que je n’y arri-Albin Michel,
démarcation qui sépare la zone li- 240 p., 19,90 €. d’obus. Ici, la Gestapo fait la loi. il prend le parti de rêver et com- verai jamais », hurle dans le vide
bre de la zone occupée pour que ta L’enfant doit suivre des règles mence une seconde vie. Après l’enfant à sa mère. Les
personnagrand-mère puisse te récupérer. » très strictes, dont celle de ne ja- tout, l’oncle Émile a raison : « Le ges ont le cœur en porcelaine, le
Sa mission : lui donner une boîte mais sortir seul de la maison. rêve en temps de guerre est une sentiment fulgurant et fragile. Ils
qu’il ne faut pas ouvrir. Ainsi commence une vie à hau- denrée rare. » Pourtant, dans ce fuient le monde et le réinventent à
teur de fenêtre, où l’on regarde monde plein de malice et coups de pinceau surréaliste.
Fulgurant et fragile « le grand beau depuis une vitre, d’onirisme, la poésie se heurte à Comme dans Une sirène à Paris,
Voilà l’enfant trimballé dans une comme quand on est malade ». la réalité. Les Allemands mena- précédent roman de l’auteur,
charrette à foin et un coffre jus- Les bombardements font rage cent et il y a des bruits de pas « l’imagination peut changer le
’exode de Valiaqu’à la ferme lorraine où vivent et toute la maisonnée doit vivre à dans le grenier… Est-ce un cam- monde ». Ou comme le dit Émile
d e Tamara Magaram, la grand-mère, l’oncle Émile et la cave. Mainou se réfugie dans brioleur ? Le voleur de la boîte ici : « Une âme qui ne se nourrit ni
r amsay, la tante Louise. A priori, la « fro- sa tête. « Faut-il s’entraîner à se de son père ? Pourquoi lui ca- de poésie ni d’imagination, une âme
330 p., 19 €. hmühle », comme on l’appelle souvenir ou s’entraîner à che-t-on la vérité ? qui ne réfléchit pas, ça pourrit. » ■
Détester les gens, un métier
jonas jonasson Une comédie loufoque où l’on parle de coups bas et de vengeance.
ment à son époux peu expansif. parler d’une société baptisée La alexandre fillon
Un mari qui souhaite divorcer Vengeance est douce SA, dirigée
EST UN PLAISIR sans tarder, préférant les rapports par le rusé Hubert Hamlin, qui fait
sans cesse renou- tarifés dans des hôtels de luxe. preuve d’un véritable génie
créadouce, douce velé que de re- Sauf qu’il se découvre un beau tif ? D’abord publicitaire, le PDG a
trouver l’esprit jour père d’un fils non désiré, pré- ensuite eu une idée
révolutionnaid e jonas jonasson, C’caustique de Jo- nommé Kevin. Un Kevin dont il re. Il a d’abord compris que le
traduit du suédois par nas Jonasson. Le Suédois nous refuse qu’il l’appelle papa et dont temps, c’est de l’argent, et que ne
Laurence Mennerich, avait déjà régalés avec Le Vieux il va chercher à se débarrasser en pas rester dans la légalité lui
perpresses de la Cité, qui ne voulait pas fêter son anni- territoire massaï, en pleine sava- mettrait de faire fortune. Qui n’a
453 p., 22 €.
versaire et Le Vieux qui voulait ne, où il espère qu’il sera dévoré jamais eu envie d’exercer des
resauver le monde, best-sellers par les lions dans les plus brefs dé- présailles, d’obtenir sa
vengeanmondiaux au succès plus que mé- lais. Ce qui ne sera heureusement ce ? Hubert Hamlin va encore
rité. Le revoici en pleine forme pas le cas ! avoir une riche idée : engager le
avec un nouveau coup de maître, jeune couple formé par Kevin et
Pur régal d’humour noirDouce, douce vengeance. Jenny, qui souhaitent eux aussi se
On y découvrira l’ascension Jonas Jonasson s’amuse à brosser faire une place au soleil…
d’un misanthrope répondant au le portrait d’un homme mauvais N’oublions pas de mentionner la
nom de Victor Alderheim. Ce entouré de personnes bonnes. Nul présence dans ces pages de la
dernier parvient à faire carrière doute que ce satané Victor mérite peintre expressionniste Irma
dans le monde de l’art alors qu’il une solide punition. Or voici que Stern, née dans une petite ville
déteste le modernisme en général le Massaï suédois Kevin revient poussiéreuse située à 300
kilomèet Matisse en particulier. En finalement dans son pays natal et tres de Johannesburg et décédée
vingt ans et onze jours, le cynique qu’il y fait la connaissance de en 1966. Ce n’est pas une
découVictor s’est hissé au sommet. En Jenny. Entre eux deux, qui ne verte, Jonas Jonasson se montre
réussissant même à épouser la fille roulent pas vraiment sur l’or, le encore ici un conteur hors pair.
de son patron. La timide et fausse- courant passe immédiatement. Son roman est un pur régal
d’hument ingénue Jenny, lectrice de D’autant qu’ils découvrent vite mour noir. Une comédie
joyeuseFranz Kafka éprise de la peinture qu’ils ont été les victimes du ment déjantée qui se dévore le
d’Ernst Luwdig Kirchner et de ce même homme. Comment ne pas sourire aux lèvres et réserve aux
Jonas Jonasson se montre encore ici un conteur hors pair. « bon vieux Matisse », contraire- être intrigués lorsqu’ils entendent lecteurs bien des surprises. ■
sébasTIEn sORIanO/LE FIgaRO
CELInE nIE szawER/nIEszawER/LEExTRa VIa L EEMagE
A
vengeance
surt
jeudi 6 janvier 2022 le figaro
8
L’histoire Sauvons la maison d’Aldous Huxley
de la
Dès les années 1920, l’écrivain y Le lieu qui abrite aujourd’hui du patrimoine, lance un appel C’est une maison aux volets semaine bleus comme il y en a tant à Sa- trouva un lieu d’écriture (il y ré- un centre de vacances dédié à aux dons afin de rendre à la
dedigea: Musique nocturne, Croi- l’accueil des classes découver- meure son prestige. «La maison nary-sur-Mer. Mais la villa Les
sière d’hiver en Amérique cen- tes est «en piteux état». Aussi, continuera d’accueillir des en-Flots du Cap de La Gorguette fut un appel aux dons est lancé
pour rénover la maison trale, La Paix des profondeurs) l’Association départementale fants, lit-on dans un communi-celle d’Aldous Huxley entre 1931
du var où aldous huxley vécut et 1937. C’est entre ses murs et d’amitiés. C’est là-bas que le des pupilles de l’enseignement qué, tout en dédiant une pièce
dans les années 1930 et y écrivit, En margE couple Huxley reçut Paul Valéry, public des Bouches-du-Rhône ancienne à la mémoire de l’écri-que l’auteur britannique écrivit entre autres, «le meiileur
des mondes». Edith Wharton et les Noailles. (Pep 13), associée à la Fondation vain Huxley. » ALice deveLeyle célèbre Meilleur des mondes. Littéraire
représenter vivant dans le village où P o r tr ait
l’on vit. On prend conscience d’une
continuité avec le passé, que nous ne Promenade
sommes pas nés de nulle part. Et ça ra-Les rêves d’enfant
mène à l’essentiel, ça fait réfléchir à à travers champs
certaines choses pas inintéressantes.
On prend conscience de la vanité de sous la pluie
tout. » Ce sentiment de vanité et d’ir-de Bernard réalité, on le retrouve dans l’opuscule avec un étrange
qui paraît conjointement à son
roman : Carnets secrets du baron et fascinant
d’Handrax est un recueil
d’aphorismes à la façon du poète belge Scute-écrivain d’origine Quiriny naire, plein de paradoxes qui mettent
la logique cul par-dessus tête, de ci-belge installé
tations, de portraits, d’anecdotes sur
la vie moderne, une version surréa-en Bourgogne.
liste de l’Ecclésiaste. Comme les
comédies de Shakespeare, ces deux
liAstrid de L A A vres ont le don de rendre au monde sa
adelarminat@lefigaro.fr part d’étrangeté.
« Au fond, je suis un grand
angoisN SE CROIRAIT dans sé. Mais il convient d’être élégant
un roman de Bernard dans son désespoir. » Pour ne pas
Quiriny. À 10 kilomè- parler de lui, Quiriny cite son
batres de Dijon, le train ron : « J’ai l’air de m’intéresser à tout Os’arrête dans une gare et de trouver tout normal (…). Mais en
miniature, entre deux bourgades ru- vérité je n’y crois pas. Je joue le jeu
rales séparées par un kilomètre de (…) mais je trouve tout absurde (…).
champs. Du côté de Saint-Julien, il y Je rêve parfois que nous repartions à
a un clos d’arbres fruitiers à côté de la zéro. D’un côté je suis admiratif des
minuscule maison du chef de gare raffinements de notre civilisation, de
dont les portes sont murées. De nos bonnes manières, de nos beaux
lil’autre côté de la voie, un énorme silo vres, de notre vaisselle fine (…). En
à grain. C’est de là que surgit Bernard même temps, je ne puis m’empêcher
Quiriny, venant à pied de Clénay, où de retourner en pensée vers l’état de
il habite. Il avait prévenu. Il est nature. Je nous vois innocents,
pauconfus, mais il lui est impossible de vres, heureux et nus. » Fin de
citarecevoir chez lui. Ses enfants règnent tion. En reprenant sa marche,
QuiBernard Quiriny en rois dans la maison, « laquelle est bienséance dans sa vie qu’il peut être Aymé, parfois très bizarres, comme une réflexion sur le séparatisme et riny ajoute, comme pour lui-même :
par conséquent impropre à toute dis- leste et incorrect dans ses livres. le laisse imaginer le titre de certains dans la bibliothèque les risques de dérive totalitaire des « Heureusement que je suis croyant. »
de l’université de droit cussion ». On a du mal à imaginer que Puisqu’il n’y a plus de bistrot aux recueils, Contes carnivores, Histoires justes causes. À l’idée qu’on reparle Le moment est venu de l’interroger
de Dijon où il enseigne. ce jeune quadragénaire, très sérieux alentours, Quiriny propose une pro- assassines. Observateur acéré de la de ce roman, qu’il n’oserait plus sur les théories de son baron sur ce
Arn Aud Finistre/H Ans professeur de droit public à l’univer- menade. Peu surprenant lorsqu’on a vie moderne, il s’est fait connaître écrire de nos jours et ne pourrait pas qui nous attend de l’autre côté.
sité de Dijon, qui tient une chronique lu son livre. D’après son drôle de ba- aussi grâce à deux romans qui, a Luc As pour Le Fig Aro publier, Quiriny paraît effrayé. « Comme catholique romain, je dois
littéraire dans L’Opinion, n’ait pas un ron, « il n’y avait rien de plus agréable posteriori, s’avèrent prémonitoires Son nouveau livre est d’une autre dire qu’on verra Dieu en face. Mais au
bureau à lui où s’isoler pour lire, écri- que de bavarder tout en marchant, grâ- – il en est le premier troublé. Le Vil- facture, toujours fantasque, mais plus fond, je suis désarmé. »
re et travailler. Aurait-il une tribu de ce à l’oxygénation de la tête qui amélio- lage évanoui (2014) raconte com- rond, comme le héros, baron
d’Hansept enfants, comme le baron d’Han- rait la qualité du propos ». Il pleut, il ment un bourg coupé du monde sui- drax, un original, esprit libre, vieille
drax, héros de son nouveau livre, de vente, la boue colle aux chaussures, te à une catastrophe s’organise pour France, moitié féodal, moitié Oui, des choses
edeux lits différents, les uns de la ba- qu’importe, et même, tant mieux, no- survivre ; Les Assoiffées, paru en XVIII siècle. D’où sort ce personna- “du quotidien me font
ronne son épouse, les autres de leur tre auteur est le genre d’homme secret 2010, imagine qu’une dictature fé- ge ? Il ne sait pas mais convient qu’il pleurer, un mot jeune servante, tout ce petit monde qui parle plus librement lorsqu’il re- ministe aussi riante que celle de la ressemble à G. K. Chesterton, « avec
cohabitant aimablement dans deux garde le chemin devant lui. Corée du Nord règne sur le Benelux, son corps d’ogre, son goût du para- d’enfant, le spectacle
ailes de leur château de l’Allier ? Pas Bernard Quiriny est l’auteur de transformant les hommes en escla- doxe, son anarchisme conservateur, de l’humilité, la noblesse
le genre de Quiriny, aussi soucieux de nouvelles fantastiques, à la Marcel ves pour rétablir l’équité historique, son esprit d’enfance, sa générosité de l’humilitérieuse et ses accès de mélancolie ». Par
Bernard Quirinyailleurs, la distance un peu froide et ”
l’ironie de ses précédents livres se
sont estompés. Place à l’humour et à Bernard Quiriny feint d’être
détala tendresse. Que lui arrive-t-il ? Il ché, prétend qu’il pourrait se suffire à
sourit. « Je vieillis, j’ai des enfants, je lui-même. Pourtant, son livre est un
m’attendris. » Surtout : « Ces gens ne éloge de l’amitié. Et à plusieurs
reprisont en rien détestables, au contraire, ses, au fil de la promenade, à propos
tout le monde est agréable et char- de la mort de Jacques Drillon ou du PRÉSENTE mant, là-dedans. » déclin de la ville de Nevers, il a dit :
La famille d’Handrax habite un « Ça me fait de la peine. » Un
sentimanoir, entouré d’un parc, à côté mental caché ? « Ma pudeur
m’interd’un bourg, non loin de Moulins, dit de répondre. Mais oui, des choses
dans l’Allier. Citant Allen, de Valery du quotidien me font pleurer, un mot
Larbaud, « grand écrivain », Quiriny d’enfant, le spectacle de l’humilité, la portrait
explique pourquoi il a choisi ce dé- noblesse de l’humilité. L’opposé de ce du baron LA FRANCE À LA CARTE
partement où les temps anciens et le qu’on nous présente aujourd’hui com-d’handrax
De Bernard Quiriny, temps présent se chevauchent. Ses me enviable ou estimable. » La
noblesRivages, paysages ruraux ressemblent au se de l’humilité. Il cite en exemple les
160 p., 17 €. Morvan nivernais où il a grandi, après « gilets jaunes » des premières se-Les meilleurs produits du terroir que ses parents, originaires des Ar- maines qu’il croisait sur les
rondspar les plus grands chefs dennes belges, s’y sont installés points. La nuit tombe, on arrive à
quand il était petit enfant. Son père l’église de Saint-Julien, ceinte d’un
Offrez-vous un Tour de France à la découverte des était vétérinaire. Il prenait soin des autre cimetière, devant une jolie
plaproduits, des femmes et des hommes qui ont forgé la charolaises. Avant d’être pension- ce ronde où coule une rivière. Le curé
naire au lycée de Nevers, le jeune est un ancien éditeur, François-Xa-renommée gastronomique mondiale du pays!
Bernard alla à l’école du village, puis vier de Guibert, « des homélies de très
60 grands chefs ont répondu présent pour réaliser au collège à Châtillon-en-Bazois, haut vol ». Étonnant Quiriny. À bien y
dont le vieux château l’a peut-être réfléchir, si son Baron ne paraît pas ce carnet de recettes collectif et itinérant mettant à
fait rêver à l’époque où il lisait pas- très catholique, il s’en dégage parfois l’honneur 60 produits phares de notre patrimoine
sionnément Le Château de ma mère. Il une subtile beauté évangélique, par
culinaire. Un très beau livre qui rend hommage aux
se rappelle la famille Pagnol qui, pour exemple quand les châtelains se
retrésors nationaux et à tous les talents qui font, de la rejoindre au plus court sa villégiature laient auprès d’Henri, leur fidèle
materre à l’assiette, la richesse de la cuisine française. en fin de semaine, traverse en trem- jordome, qui vit ses derniers jours, se
blant le parc de plusieurs propriétés faisant « serviteurs de leur serviteur ».
dont un ami garde leur a confié la clé. Retour à la gare. Au terme de trois carnets secrets
Il évoque aussi le château de Moulin- heures de promenade, on comprend La France à la carte, 288 pages, D’Archibald
sart, théâtre des Bijoux de la Castafio- que Portrait du baron d’Handrax est d’Handrax,En vente en librairie : 39,00 € Préface de Bernard re : « Un album très réconfortant, un une sorte d’autoportrait, approfondi
Quiriny, univers clos où l’on se sent protégé. » par les Carnets secrets. Chaque
perRivages poche, À son baron, Quiriny fait dire qu’il sonnage reflète une facette de notre
166 p., 7 €. faudrait « ne jamais perdre une occa- auteur Arlequin, le baron nostalgique
sion de retomber en enfance ». Hélas, et plein d’idées loufoques, la baronne
soupire l’écrivain, je suis désespéré- pieuse et digne qui vit dans l’ombre et
ment adulte. « Pourtant, je passe ma s’en trouve heureuse, mais aussi les
vie à tenter de revivre le passé. » Au sept enfants et le discret majordome
fond, c’est peut-être un rêve d’enfant qui publie des romans érotiques sous
que Quiriny a récréé dans ce livre. un nom d’emprunt. Et dans quelques
Au bout du champ, le cimetière de mois, nous découvrirons encore un
Clénay. Il y vient souvent. Des lieux autre de ses talents lorsqu’il publiera
apaisants, d’« une humilité très poi- « un livre non académique sur un sujet
gnante ». « On n’est pas seul dans un académique », une histoire des
libécimetière, on est relié à ces personnes raux, de John Locke à Friedrich
qui nous ont précédé et qu’on peut se Hayek. Fabuleux Quiriny ! ■
A
rmin

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