Figaro Littéraire du 07-01-2021
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Date de parution 07 janvier 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 27 Mo

Exrait

jeudi 7 janvier 2021 LE FIGARO - N° 23757 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livreslittéraire
LITTÉRATURE MARTIN AMIS
L’AUTOBIOGRAPHIE FRANÇAISE
DE L’ENFANT TERRIBLE DUROY, GRAINVILLE, MAKINE, DES LETTRES BRITANNIQUES NDIAYE, PRUDHOMME… PAGES 4 ET 5 PAGE 8
Julien
Gracq,
invité surprise
de la rentrée
DOSSIER Un nouvel inédit de l’écrivain vient
enrichir une œuvre déjà somptueuse. PAGE 2
Les instantanés de Chantal Thomas
ANS Souvenirs de la marée ses premiers voyages et envols sur une Son corollaire hivernal – à Arcachon, il y a
basse, Chantal Thomas piste de ski. Cette absence est pour elle à la une Ville d’été et une Ville d’hiver -, c’est
confessait ce qu’elle devait à fois destructrice comme le chagrin, et la neige où la même enfant, emmitouflée
l’eau, elle, l’enfant d’Arca- fondatrice. Elle écrit : « S’il y avait eu en cette fois, construit un bonhomme ou unDchon, fille d’une sirène, sirè- mon père, enfouis sous son mutisme, des ro- mur. Sur le bord du bassin si clément, elle
ne elle-même. Cette connivence aquati- mans rêvés, des aventures fantasmées, des tombe parfois, se substituant au sable,
que, on la vérifie à nouveau dès les pays convoités, je tenterais, au hasard, de comme ce fut le cas, dans la mémoire de
premières lignes de De sable et de neige : leur donner réalité. Je ne saurais jamais les- l’auteur, le 21 janvier 1956. Jusqu’ici, son
« Hier soir avant d’aller dormir j’ai eu envie père et elle étaient plutôt familiers du ski
d’expérimenter le jacuzzi installé au pied de sur grépin, cet exercice sur aiguilles de
la terrasse de bois qui prolonge ma pins, version rude du ski alpin, qu’elle
chambre. » pratique par ailleurs avec lui dans lesLA CHRONIQUE
Dès que Chantal Thomas va à l’eau s’es- Pyrénées.d’Étienne tompe la fine spécialiste de l’esprit du Mais une aiguille de pin fait aussi un
excele me de MontetyXVIII siècle le plus raffiné, celui de M du lent marque-page, précieux pour celle qui
Deffand, de Marie-Antoinette et de Casa- lit La Recherche au long cours.
nova ; l’érudite est aussitôt rendue à l’état Une chanson de Victor Hugo, un souvenir
sinon de nature, du moins de naturel. quels bien sûr, je n’aurais d’autre guide que du psychanalyste J.-B. Pontalis, une
rêveAvec ce nouveau récit, elle continue l’intensité de l’émotion : l’éclat de l’instant. » rie sur les huîtres, des séjours au Japon, sa
d’égrener ses souvenirs. Rien d’une auto- Instantanées donc, ces images d’une en- deuxième terre, un « archipel des
pêbiographie linéaire même si les photos et fance au cap Ferret ou sur la dune du Pilat. cheurs » où il peut neiger d’abondance…
les affiches qui parsèment le livre donnent Au bord de l’eau, la petite fille sculptait Les images se succèdent comme les
diapodes indications sur ses parents et la petite des « dames de sable », qu’elle ornait de sitives d’autrefois, qu’elle raconte,
comfille qu’elle fut. S’y lit un bonheur simple, coquillages. Le sable, pour l’intellectuelle mente et interprète à sa guise. À partir
savouré à la plage et à la montagne, et qu’est devenue Chantal Thomas, c’est d’elles, l’écrivain peut tout inventer, tout
c’est déjà charmant. évidemment le matériau de la création : recréer. Voici Chantal
Mais son propos, épousant plutôt les face à un tas, tout bambin se rêve artiste, Thomas en liberté. ■
méandres de la mémoire, passe cette der- petite main du Créateur :
nière au filtre de l’analyse – l’auteur est « Nous sculptions le sable parce qu’il ne nous
ancienne élève de Barthes - pour aller plus opposait pas de résistance, se modelait selon
loin. nos caprices, parce que, lisse et miroitant, il DE SABLE ET DE NEIGE
De Chantal Thomas, En 1963, le père de la jeune Chantal meurt. réapparaissait intact chaque matin, et que
C’était un homme de présence et de silen- l’usure sur lui comme sur nous n’avait pas de Mercure de France,
208 p., 19 €.ces, à qui elle doit ses premières audaces, prise. »
DEKISS ; JF PAGA ; FRANCESCA MANTOVANI ; J.-C. MARMARA/LE FIGARO ; HERMANCE TRIAY/©HERMANCE TRIAY/OPALE/LEEMAGE
Ajeudi 7 janvier 2021 LE FIGARO
2 LE CONTEXTE
eJulien Gracq est un des grands écrivains du XX siècle,
on le sait. Le professeur d’histoire-géographie était aussi
un homme qui savait dire non. Non au prix Goncourt pour
Le Rivage des Syrtes. Non à la publication de ses livres
au format poche. Non à la publication de 29 cahiers
intitulés Notules jusqu’en 2027. En attendant,
voici donc ces Nœuds de vie, troisième inédit posthume L'ÉVÉNEMENT
où l’écrivain parle avec brio et lucidité d’histoire,
de paysages, de lecture et d’écriture.Littéraire
Les paysages
imaginaires
de Julien Gracq
DOSSIER Quatorze ans après sa mort,
les Éditions Corti publient un recueil de notes
inédites, où l’on retrouve l’écrivain amoureux
des paysages et le passionné de littérature.
dés jadis ou naguère. Ainsi, aux cô-THIERRY CLERMONT
tclermont@lefigaro.fr tés de ses auteurs de prédilection
– Stendhal, Proust, Balzac, Breton,
A merveilleuse sur- Goethe –, on découvrira son
attenprise de retrouver une tion, pas toujours bienveillante et« écriture qui donne à souvent docte, à propos de
Verlaivoir, à sentir et à pen- ne et de sa naïveté « un peu tropLser. » Ainsi Bernhild roublarde », Stevenson et ses mers
Boie, maître d’œuvre de la « Pléia- du Sud, Les Cosaques de Tolstoï,
de » consacrée à Julien Gracq, pré- Magie noire de Morand (« qui n’est
sente-t-elle ces proses inédites pas mauvais »), Ulysse de Joyce,
rassemblées sous le titre Nœuds de Boris Vian qui en prend pour son
vie, et puisées dans le fonds de grade, La Dame de pique de
Pouchl’auteur d’Un balcon en forêt, dé- kine. Il cite Benjamin Constant,
reposé à la BNF. vient avec réticence sur La
CondiAutant de textes qui, loin d’être tion humaine, donne ses
imdes rebuts ou des rogatons, ont été pressions, étonnantes sous sa
écrits entre 1947 et 1992, comme plume, de Courteline, avec ses
nous l’a précisé Bertrand Fillau- rentiers à binocle, ses « rengagés
deau, codirecteur des Éditions buveurs d’absinthe, cocus à
barbiCorti, et qui n’ont pas été retenus chette, manilleurs de l’apéritif,
culspour l’édition des Lettrines, d’En terreux ». Plus loin, c’est
l’admiralisant en écrivant ou des Carnets du tion avouée pour le « séraphisme »
grand chemin. L’ensemble s’arti- d’Éluard et la tristesse d’un Francis
cule en quatre chapitres thémati- Ponge en bout de course. tral », Sion (déjà présent dans Les lation de fascination-détestation), Ces quelque 160 pages
nous promènent dansques : « Chemins et rues », « Ins- Carnets du grand chemin), Beau- surnommé « le colosse de la pensée
Un immense plaisir l’univers familiertants », « Lire », « Écrire », et caire et sa « laideur particulière- pour album », et qu’on avait déjà lu
de lecture de l’écrivain Julien Gracq.constitue le second inédit posthu- NŒUDS DE VIE ment rebutante », Pornic. Le Paris dans Lettrines.
me de Gracq, après la publication On savait Gracq fasciné par Le De Julien Gracq, évoqué n’est plus celui du quartier Ajoutons à cela des réflexions SAINT PAUL/ BRIDGEMAN IMAGES
Éditions Corti, en 2014 de son roman médiéval Seigneur des anneaux de Tolkien, du Panthéon ou de la rue de sur la mécanique romanesque, des
164 p., 18 €.Les Terres du couchant, écrit dans qu’il avait effleuré dans En lisant en Grenelle, mais celui de la rue de sensations et des souvenirs
d’enles années 1950. Le titre, on le doit écrivant. Ici, il développe sa pensée Tolbiac, au « ciel délicat et froissa- fance ou de garnison dans ce Nord
eà ce passage, relevé page 51, sous admirative en notant : « Le plaisir ble », et du 13 arrondissement. à la « lumière crayeuse », et
quelforme d’aveu : « Ce que j’ai souhai- que donne Tolkien est d’abord un Au gré de ces fragments, dans ques formules bien frappées, com- Bio
té souvent, ce que j’aimerais peut- plaisir d’affranchissement : la terre une écriture fluide, souvent poéti- me celle-ci : « Le malheur est que le EXPRESS
être encore exprimer, ce sont ce que est neuve, la page est vierge, rien que, à la limite parfois de la pré- rêve ne donne pas de permissions. »
1910j’appelle des nœuds de vie. Quelques n’a encore été dit, la pure ivresse ciosité, Gracq s’attarde sur le rè- Ou encore : « La poésie n’a pas de
Naissance à Saint-Florent-fils seulement, qui viennent de l’in- d’inventer se donne carrière : à bri- gne végétal, les ciels changeants, définition, elle n’a que des
symptôle-Vieil (Maine-et-Loire).déterminé et qui y retournent (…). de abattue, en avant ! » la marche des nuages. Ici ou là, on mes, comme une cause qui se
dis1947Une sorte d’enlacement intime et Comme il l’avait déclaré dans les le surprend au réveil, juste avant soudrait entièrement dans ses
efEnseigne l’histoire-isolé. » années 1980 : « Je ne m’occupe que « l’embrayage du corps sur l’es- fets. » Le tout en rappelant sa fierté
géographie à Paris, Au fil de ces quelque 160 pages, de mes préférences. » prit », avant qu’il ne saisisse sa pa- de « n’avoir jamais été à la mode »,
au lycée Claude-Bernard, on retrouve l’univers familier de Du côté des décors naturels et lette et nous parle de bleu, de vert, tout en étrillant le « cabotinage
litjusqu’à sa retraite, en 1970.l’écrivain, constitué pour l’essen- des flâneries apparaissent les bords du rouge, cette « couleur artifi- téraire » de ses contemporains.
1951tiel de paysages, de lieux arpentés de la Loire d’hier, avec ses jardi- cieuse », entre un portrait de Nœuds de vie : tout simplement
Refuse le prix Goncourt, et d’évocations littéraires ou per- nets, ses vieilles masures recré- Robespierre, un jugement tranché un immense plaisir de lecture où
qui lui est attribué pour sonnelles. Ce qui fait toutefois l’in- pies, sa chère Sologne, le Gâtinais sur Mai 68 et les bonimenteurs du résonne à nouveau « cette voix
Le Rivage des Syrtes.térêt de l’ouvrage – passionnant de tourangeau, les hauteurs d’Écou- « grand soir » qui sonne comme ouatée, secrète, qui chuchote la fin
2007bout en bout -, c’est l’apparition ves, dans l’Orne, les rives du lac de un verdict. de ses phrases », évoquée par son
Meurt à l’hôpital d’Angers.de nouveaux thèmes ou le déve- Genève bordé par un « halo subur- Ou encore ce mot féroce sur ancien élève, Jean-René
loppement de sujets à peine abor- bain flottant autour d’un vide cen- Paul Valéry (dans une curieuse re- Huguenin. ■
« Son classicisme réside avant tout dans la perfection de la langue »
HERVÉ MENOU, maître de confé- veau présents, dans la pure tradi- myopes et les presbytes, ainsi qu’à logique, autre aspect, beaucoup çais et allemand, son originalité
rences à l’université d’Angers et tion de l’écrivain géographe qui toute une poésie de l’enfance. moins fréquent, de ses souvenirs est toutefois absolue et désormais
spécialiste de l’œuvre de Julien fixe avec acuité la beauté d’un site, L’atmosphère de Saint-Sauveur de lieux. admise.
Il y a là Gracq, commente la publication d’une perspective ou d’un lieu qui ne lui semble pas très éloignée de«
de Nœuds de vie. suscite l’enchantement. Figurent celle de Saint-Florent. Quand Nœuds de vie confirme-t-il Michel Tournier disait à son un style
aussi des réflexions denses et brè- Gracq évoque Simenon, c’est en la réputation de « classique propos : « C’est le plus grand spécifique,
LE FIGARO. - Selon vous, ves sur l’existence saisie dans le parallèle avec Tolkien, pour men- moderne » qu’on a souvent paysagiste que nous ayons.
une quel éclairage apporte cet inédit mouvement du temps. On y re- tionner l’élargissement du terri- accolée au nom de Gracq, Sa perception d’une province,
à l’ensemble de l’œuvre de Julien trouve le Gracq lecteur et critique toire littéraire. Le roman « noble » de par la fluidité traditionnelle d’une région, ville, harmonie
Gracq, après la publication qui nous offre des considérations doit accepter ce qui fut considéré de son écriture et le rythme d’un fleuve ou d’un massif issue d’un
en 2013 de son roman posthume inédites sur l’état poétique, l’ori- comme un genre mineur. Ce ca- de sa phrase ? Ou cette appellation montagneux est inégalable. »
travail Les Terres du couchant ? ginalité de Colette ou encore de ractère de séduisante nouveauté est-elle exagérée ou trop Partagez-vous son appréciation ?
Hervé MENOU. - Nœuds de vie est Valéry. apparaît aussi chez Tolkien. Avec réductrice ? L’expression « écrivain paysagis-à la fois libre,
dans la stricte lignée des textes lui, Gracq a constitué une sorte de Toute l’œuvre et toutes les analy- te » est particulièrement heureu-spontané
fragmentaires mêlant souvenirs de N’avez-vous pas été surpris mythologie de sa création littérai- ses critiques de Gracq révèlent se, elle renvoie aux descriptions
et parti-voyages - magnifiques instantanés par certaines références re. La Vieille Forêt du Seigneur des cette dualité. Ses références sont minutieuses du
géographe-géologéographiques -, réflexions histo- ou allusions dans ces pages, anneaux hante celle des Ardennes classiques (Stendhal, Chateau- gue et à l’art pictural. Le paysageculièrement
riques et considérations sur la lec- notamment à l’œuvre de Colette, et de la Sologne. briand) mais il n’a jamais caché est révélé dans toute sa profon-travaillé
ture ou la création littéraire. Cet de Tolkien ou de Simenon, » Par ailleurs, on ne saurait être son admiration pour la puissance deur par la précision poétique.
HERVÉ MENOU« enlacement intime » est un évé- et par certains décors, plutôt surpris par les références aux pro- de la nouveauté. Son classicisme Gracq « n’oublie jamais un paysage
nement heureux. Il y a là un style inhabituels chez lui ? menades autour de la butte aux est avant tout dans la perfection (qu’il a) traversé ». Cela agit
comspécifique, une harmonie issue L’admiration pour Colette, que Cailles, dont il capte l’atmosphère de la langue, ce qui signifie que me un moteur d’écriture où le
d’un travail à la fois libre, sponta- Gracq qualifie de « merveilleux « amicale ». Le marcheur curieux son œuvre est digne d’accéder au souvenir travaille la description
né et particulièrement travaillé. écrivain », renvoie à la distinction évoque aussi la Suisse romande patrimoine culturel de son pays. du lieu pour en restituer l’esprit.■
Des textes paysagistes sont à nou- qu’il établit entre les écrivains dans un registre plutôt anthropo- Influencé par le romantisme fran- PROPOS RECUEILLIS PAR T. C.
ALE FIGARO jeudi 7 janvier 2021
3EN TOUTES Une fois encore, il y sera question d’une Pour tout l’amour de H. G. Wells
confrontation familiale. Mais cette fois, C’est un H. G. Wells méconnu que nous proposeconfidences
plus entre père et fils ou mère et fils de faire découvrir la collection « Quarto ». Le
mais entre frère et sœur. Roy et Tracy, 11 février, elle lui consacrera un volume intitulé
David Vann en Indonésie dont la vie privée est assez catastro- De l’amour, regroupant nouvelles et romans,
Lancé en 2010 avec une longue et terrible phique, se donnent rendez-vous pour dans des thématiques intimistes, éloignées de
nouvelle, Sukkwan Island, couronnée par le une semaine de plongée sur l’île de Ko- celles de L’Île du docteur Moreau ou du Meilleur
prix Médicis étranger, David Vann n’a plus quit- modo, en Indonésie. Ces retrouvailles des mondes. Parmi les romans écrits par cet
té l’affiche. Le 4 mars prochain, il publiera, en vont très vite tourner au règlement de « homme de tempérament », selon David Lod- CRITIQUEavant-première mondiale, son septième roman, comptes et l’île paradisiaque se transfor- ge : La Burlesque Équipée du cycliste, L’Amour
Komodo, chez son éditeur des débuts, Gallmeister. mer en enfer pour le frère et la sœur. et M. Lewisham, Miss Waters et Ann Veronica. Littéraire
Les cerfs-volants de LuandaGRANDMÈRE
DIXNEUF
ET LE SECRET
DU SOVIÉTIQUE ONDJAKI Le meilleur auteur angolais de sa génération mélange la langue orale africaine et la langue écrite
D’Ondjaki,
portugaise pour raconter, avec les yeux d’enfants, l’étrange occupation russe de son pays. Drôle et poétique.traduit du portugais
(Angola) par Danielle
Schramm, Danielle Schramm, fait revivre camarade président Agostinho peuple, une seule nation ». Cette pond le silence. Avec ses amisSÉBASTIEN LAPAQUE
Métailié, slapaque@lefigaro.fr quelques-unes des aberrations Neto, le père de l’indépendance enfance angolaise, libre sous le so- TroisQuatorze et Charlita, le
nar192 p., 18,60 €. idéologiques et bureaucratiques du angolaise, signée avec le Portugal leil malgré les horreurs de la guerre rateur se pose cependant la
quesN NE PARLE pas marxisme angolais, à la fin des an- le 11 novembre 1975. « Dix ans et l’appétit des empires pour le pé- tion : que trament les ouvriers,
au nom de l’enfan- nées 1970 et au début des an- qu’ils sont là et ils n’ont toujours pas trole du pays, fut celle d’Ondjaki. rouges comme des écrevisses sous« ce, il faudrait par- nées 1980, à une époque où l’Union appris le portugais d’Angola. Ces À l’école de la couleur bleue de leur salopette bleue ? Ce trio va
ler son langage », soviétique poussait encore ses Soviétiques sont la honte du socia- l’océan Atlantique, le narrateur s’employer à mettre au jour « le se-Oaffirmait Georges pions et ses armes sur les cinq lisme linguistique », enrage sa s’efforce de faire sentir à ses amis cret du Soviétique » qui donne son
Bernanos. Né à Luanda, en Angola, continents. Le coup de génie du li- grand-tante, GrandMèreCatarina. « l’odeur de la pluie ». Pour Grand- titre au roman. C’est lumineux,
en 1977, Ndalu de Almeida, de son vre est de faire raconter l’« occu- MèreAgnette, qui va devenir c’est enfantin, c’est drôle. Comme
Un « accordeur nom de plume Ondjaki, affronte pation » russe par des enfants stu- Grand-MèreDixNeuf - on saura Mia Couto, Ondjaki s’emploie à
de silences »sans trembler cette gageure. Si ses péfaits par toutes les folies des pourquoi en lisant le livre -, il in- faire entrer toutes les fantaisies des
livres écrits dans un portugais épi- adultes. C’est un roman très drôle, et sur- vente des expressions imagées. langues orales africaines dans le
cé, drolatique et coloré font tous À Praia do Bispo, une petite pla- tout très poétique, avec des enfants Comme un personnage de l’écri- corps classique de la langue écrite
entendre la voix de l’Afrique, cette ge de la banlieue de Luanda, le nar- angolais, des Portugais égarés, un vain mozambicain Mia Couto, dont portugaise à l’aide de néologismes
voix est le plus souvent celle de rateur et son ami TroisQuatorze médecin cubain, des soldats rus- l’influence se fait sentir sur la prose et d’inventions langagières. Par là,
l’enfance. observent avec une terreur mêlée ses, un crocodile dans la niche d’un d’Ondjaki, ce bavard va apprendre le romancier angolais le plus doué
Publié en 2008, AvoDezanove e o d’effroi un bataillon d’ouvriers vê- chien, des perroquets qui poussent à devenir un « accordeur de silen- de sa génération enrichit la langue
segredo Do soviético, son troisième tus d’une salopette bleue et coiffés des jurons en anglais - « faquiou » - ces ». Car le bruit de la dynamite portugaise du continent africain
roman aujourd’hui traduit en d’un casque jaune aller et venir aux et reprennent en chœur les mots russe entendu sur la plage déplaît d’un charme, d’une grâce et d’une
français avec un soin attentif par abords du chantier du mausolée du d’ordre de la Révolution : « Un seul aux enfants - et à la violence ré- touche incomparables. ■
Méandres généalogiques
EDUARDO HALFON L’auteur poursuit son enquête familiale au Japon sur les traces d’un grand-père libanais.
ISABELLE SPAAK
événement inaugural et un lieu où
E NARRATEUR atterrit il ne s’attendait pas à être pour
reau Japon à l’invitation de monter patiemment le fil de saCANCIÓN
l’université de Tokyo mémoire familiale. Une explora-D’Eduardo Halfon,
pour participer à un tion toujours hasardeuse. On setraduit de l’espagnol
(Guatemala) par L congrès d’écrivains liba- souvient de Deuils (2018), quête
David Fauquemberg, nais. Eduardo Halfon l’avoue vo- bouleversante sur les traces de son
Quai Voltaire, lontiers, il a accepté de se rendre à oncle, soi-disant mort noyé petit
170 p., 15 €. ce colloque non parce qu’il se sent garçon dans le lac Amatitlan.
En librairie arabe ou libanais, mais pour
déle 14 janvier. Prénommé comme couvrir ce pays où il n’a encore
jason aïeulmais mis les pieds.
Pourtant, nul peut dire que Avec Canción, Halfon nous
embarl’auteur de Monastère (2014), récit que au cœur d’un autre épisode
drolatique mais très émouvant de traumatique de sa famille.
L’enlèses pérégrinations en Israël à l’oc- vement en janvier 1967 contre
casion du mariage de sa sœur avec rançon de ce grand-père libanais
un juif orthodoxe originaire de par les guérilleros des Forces
arBrooklyn, n’a pas sillonné le mon- mées rebelles guatémaltèques.
de. Depuis sa naissance le 21 août L’événement a eu lieu trois ans
1971 à Guatemala, dans une famille avant la naissance de l’écrivain
d’ascendance séfarade du côté de prénommé comme son aïeul.
Duson père, ashkénaze-séfarade du rant trente-cinq nuits, l’Eduardo
côté maternel, il endosse les mul- Halfon original demeure captif de
tiples identités qui lui sont propres Canción, guérillero au visage
ou qu’on veut bien lui prêter : d’enfant mais l’un des plus
sangui« Écrivain juif, oui… guatémaltè- naires. Plus de cinquante ans
Eduardo Halfon nous embarque au cœur d’un épisode traumatique : l’enlèvement en janvier 1967 contre rançon de son que, bien sûr… latino-américain, après, et avec une infinie douceur
grand-père libanais par les guérilleros des Forces armées rebelles guatémaltèques. ULF ANDERSEN/AURIMAGES VIA AFPévidemment… d’Amérique centrale, comme toujours, son petit-fils
rede moins en moins… des États-Unis, monte les pistes. De rendez-vous
de plus en plus… espagnol quand il banais, cela ne lui était encore ja- routh ». Ce qui devait survenir sur- n’était pas libanais », déclare-t-il de bar en rencontres
déterminanétait préférable de voyager avec ce mais arrivé. Alors, pour vérifier vint. Eduardo Halfon est conspué. innocemment. « C’est ça, casse- tes, il débrouille la part de légende
passeport-là… polonais, une fois que le bristol japonais ne soit pas De libanais, il ne peut que revendi- toi, connard », lui lance un indivi- et de réalité. Et, à Tokyo, devant
dans une librairie de Barcelone qui une plaisanterie, il ouvre son ar- quer ces lointaines origines d’un du aviné, et c’est une horde en co- son auditoire médusé, c’est en
petient à classer mes livres dans le moire et, y découvre « le déguise- aïeul ayant quitté le sol natal lère qui le siffle lors de la con- tit-fils fier et libanais assumé qu’il
rayon dévolu à la littérature polo- ment libanais – parmi tant d’autres – alors territoire syrien - pour ar- férence qu’il tente de donner. clame enfin comme on psalmodie
naise… français, depuis que j’ai déguisements – hérité de (son) river à New York le 9 juin 1917. « Je Comme toujours et de livre en l’histoire de ce grand-père qui lui
vécu un temps à Paris… », mais li- grand-père paternel natif de Bey- suis le petit-fils d’un Libanais qui livre, Eduardo Halfon utilise un a valu d’être invité. ■
Le cœur des hommes
KJELL WESTÖ Dans l’archipel de Helsinki, un célèbre musicien dont la vie part à vau-l’eau
CASA TRITON rencontre un musicien amateur qui vient de perdre sa femme. Une amitié s’ensuit.De Kjell Westö,
traduit du suédois
par Anna Gibson,
ALEXANDRE FILLON nés. Un véritable palais sur trois toujours fait passer sa carrière au voisin, Reidar Lindell, est portable est une autre manière deAutrement,
niveaux avec escalier en spirale, premier plan. Et aussi par une conseiller pédagogique dans un ly- classique : l’intro de Layla ! 384 p., 22,90 €.
OMMENT mieux démar- ascenseur, sauna et terrasse liaison avec une femme nettement cée. Un travail consistant à dé- Les deux hommes commencentEn librairie
rer l’année que par un ouverte sur la mer. Le propriétaire plus jeune. Krista lui en fait voir de crypter ce qui se passe à l’intérieur par s’observer avant de sympathi-le 13 janvier.
voyage littéraire dans est un certain Thomas Brander. toutes les couleurs et se rappelle des gens. Lindell est veuf, sa fem- ser. Ils ne sont pas de la même eau.
l’archipel de Helsinki ? Grand musicien devenu chef d’or- régulièrement à son bon ou mau- me Marianne a été foudroyée par Le premier peut se montrer vivantCAvec ses îles où l’on ac- chestre connu pour ses interpréta- vais souvenir. un cancer de la thyroïde. Trente et présent dans certaines
circonscède en ferry, ses baies ouvertes tions de Sibelius, Mahler ou Ligeti, ans après leur rencontre, ils conti- tances, froid et distant dans l’autre.
Des héros mélancoliquessur l’eau glacée, son ciel gris l’hi- divorcé deux fois et père d’un fils nuaient de s’embrasser tous les Le second est nettement plus
sponver. C’est là que Kjell Westö a situé adulte, ce dernier est riche et célè- Le chef d’orchestre a perdu de sa jours. Leur fille, Maja, enchaîne les tané et ouvert. Kjell Westö ne juge
le décor de son nouveau roman, bre. Cela ne l’empêche pas de sor- splendeur. Il n’est plus un matador missions humanitaires en Afrique, pas ses héros. Il les montre avec leur
traduit trois ans après le remarqué tir d’une mauvaise passe – on dé- qui entre dans l’arène. Il a grand ils se voient peu. Pour son plaisir, mélancolie, leurs fêlures, leurs
Nos souvenirs sont des fragments de couvrira exactement pourquoi au besoin de se poser, de vivre Lindell joue de la guitare dans un questionnements. Le romancier
alrêve (« J’ai lu »). Casa Triton tient fil des chapitres. d’avantage dans l’ombre, de « re- groupe amateur, Rainbow. Une terne le froid et le chaud avec la
son titre d’une somptueuse villa en Dans la dernière ligne droite de trouver la paix de l’âme et la force formation spécialisée dans la re- subtilité qu’on lui connaît. La
musibéton sur l’île, dans le village de la cinquantaine, Brander est usé créatrice », de reprendre la clari- prise de classique rock ou soul, qui que qu’il diffuse tout au long de
Ravais, dont les travaux ne sont par ses multiples voyages et enga- nette au lieu de la baguette. Bran- se produit au pub local pour trois Casa Triton est de celles qui vous
pas encore complètement termi- gements, par une existence où il a der a de la chance. Son plus proche sets d’affilée. La sonnerie de son touchent et vous revigorent. ■
WHAURELIE/LICENCE CC
Ajeudi 7 janvier 2021 LE FIGARO
4 Les racines Bourguignon chez Arléa, une Ba- mémoire en compagnie de sa nouveau appel à l’inspectrice
lade de Galway qui réjouira les de Sasa Stanisic grand-mère bien-aimée Oma Amaia Salazar, protagoniste deÇÀ amoureux de la verte Erin. Appa- Installé en Allemagne depuis 1991, Kristina, « pour tenter de se créer sa célèbre Trilogie du Baztan, que
reil photo en bandoulière, le voici le Bosniaque Sasa Stanisic (son ses propres origines ». l’on retrouve ici au début de sa
parti sur les traces de Joyce, Bec- Soldat et le Gramophone a été carrière, employée comme profi-&LÀ
kett, Yeats, Seamus Heaney, et traduit dans une trentaine de La Louisiane leuse à La Nouvelle-Orléans, en
Thierry Clermont de Dolores Redondodu Français le plus célèbre de Ga- pays depuis 2008) publiera le collaboration avec le FBI. La Face
à Galway lway, Michel Déon. Avec un cro- 4 février chez Stock un roman Pour son entrée dans la « Série nord du cœur, fort de ses
Notre collaborateur publiera le chet par les îles d’Aran, où passa autobiographique, Origines. Selon noire », l’Espagnole Dolores Re- 687 pages, best-seller de l’autreCRITIQUE 4 février dans la collection « La la nouvelliste Maeve Brennan, à son éditeur, l’écrivain, âgé de dondo (née en 1969 à Saint-Sé- côté des Pyrénées, sera publié le
Rencontre », dirigée par Anne qui le livre est dédié. 42 ans, vagabonde ici dans sa bastien, au Pays basque) a fait de 21 janvier. Littéraire
Totale autofiction
phrase clé. Victor Hugo l’écrivit en qu’inlassablement il écrit : LionelLIONEL DUROY Dans son préface de ses Contemplations : Duroy a tant à dire qu’il s’oblige
aucun de nous n’a le privilège avec fermeté à maîtriser l’instantnouveau livre qui contient tous d’avoir une vie à lui. Voilà pour- d’interrompre chaque tableau.
quoi des milliers de lecteurs lisent Aucune longueur dans son récit.les précédents, l’écrivain continue Lionel Duroy. En nous parlant de L’obstination introspective est sa
sa vie, il nous parle de la nôtre. marque de fabrique. L’émerveille-d’ausculter sa vie et la nôtre. Le sujet demeure brûlant, la fiè- ment devant la féminité aussi. Les
vre de l’analyse est intacte, la vie femmes sont plus nombreuses que
toujours remise sur l’ouvrage par- les hommes dans les livres de ce
ce que son avancée modifie la fils qui n’intéressait pas sa mère, le
perspective et que la résonance des besoin d’être aimé est insatiable.PAR ALICE FERNEY
événements évolue. Quel garçon Agnès, Mathilde, Esther, Sabine,L’HOMME
ANS l’œuvre de Lio- suis-je quand nous sommes expul- Suzanne, Sarah éclairent la vie etQUI TREMBLE
nel Duroy, voici la sés ? Quand mon petit frère a un l’œuvre, toujours belles dans le re-De Lionel Duroy,
plus grande des pou- accident ? Quand je suis malade ? gard du narrateur, toujours habilesÉditions
pées russes, le livre et déterminées comme des amou-Mialet-Barrault,
382 p., 21 €. Dqui contient tous les reuses. Parfois menaçantes, en
Décrire autres, qui consigne l’œuvre, la vie majesté, ces héroïnes incarnent
et l’homme. Après l’autofiction, “ l’immense pouvoir de celles quila complexité
voici l’autoportrait. Pas de chapi- donnent ou refusent le premierd’un homme de plus
tres, dans L’Homme qui tremble, amour.
de cinquante ans en mais le grand flux du temps, et des L’angle d’observation a
légèreétoiles pour séparer les moments ment pivoté. À ses déterminismes,rendant compte de tout
que reprend l’écrivain, au gré de la Lionel Duroy ajoute la liberté dece qui l’a traversé
chronologie, de la remémoration, ses décisions. À ce qu’ont fait les
LIONEL DUROYdu questionnement. ” autres, il juxtapose ce qu’il a fait ou
Son projet est clair et ancien : pas fait. Se dessine une existence
non pas s’autocélébrer, mais « dé- Quand j’entre en classe de quatriè- consacrée à l’écriture, seule
nécrire la complexité d’un homme de me alors que je suis déscolarisé de- cessité, besoin vital. Dès qu’il
plus de cinquante ans en rendant puis la huitième ? La réponse écrit, l’homme ne tremble pas. Il
compte de tout ce qui l’a traversé ». s’étoffe avec l’âge de celui qui pose nous convainc du pouvoir des
Dès 2005, il se voulait tout entier la question. Donc l’écrivain re- mots, ces loupes qu’il promène
dans un livre, il y revient encore. commence. Son enfance et ses an- avec passion pour s’extirper « de
Qu’il s’agisse des événements, des nées de formation, la jeunesse de l’aveuglement et de l’ignorance ».
choix, des émotions, des ruptures, ses parents, ses amours, ses com- Écrire, comprendre, guérir. « À
y revenir est son mouvement na- pagnes, ses enfants, les ruses de chaque nouveau coup, je répliquerai
turel, se retourner vers le passé en l’inconscient qui fait rejouer et re- par un livre », a décidé un jour
LioL’obstination introspective est la marque de fabrique de Lionel Duroy.profitant du recul. « Je prends jouer encore, ses livres surtout nel Duroy. Il le fait avec un talent
conscience » est le leitmotiv, la ANDERSEN/AURIMAGES/AFP – ceux qui l’ont sauvé et ceux qui nous captive. ■
Lettre à un ami perduL’AMI ARMÉNIEN
D’Andreï Makine,
Grasset,
216 p., 18 €. ANDREÏ MAKINE L’académicien signe un très beau roman sur l’amitié entre deux adolescents en Sibérie
à la fin des années 1960.
garçon. L’orphelin protecteur ne ciel, les nuages, les oiseaux disaient de son enfance et découvre qu’il Dans ces temps disparus deCHRISTIAN AUTHIER
peut rien contre la maladie pulmo- la beauté du monde. Au-delà de n’en reste plus rien : « Ce monde l’URSS finissante, une main
derNTRE le narrateur, âgé naire dont est atteint Vardan, mais l’amitié entre les deux adolescents, nouveau, de plus en plus envahis- rière les barreaux pouvait
paradode 13 ans, vivant dans un il découvre grâce à lui ce « royaume l’auteur du Testament français, prix sant et “mixé”, de la Sibérie à New xalement atteindre plus de liberté
orphelinat de Sibérie, et d’Arménie », un îlot de tendresse Goncourt 1995, et du Livre des brè- York, n’aurait plus trouvé un pouce et de communion que nos
moderVardan, de un an son malgré les tragédies passées et pré- ves amours éternelles dresse des de terre pour abriter la petite co- nes connectivités numériques. LaEaîné, l’amitié se noua sentes. Ici, les Arméniens attendent portraits de femmes que l’on horte d’exilés, avec leurs souve- fraternité concrète face à la
cruauface à une bande de petites brutes. le jugement de certains des leurs n’oublie pas, cerne sans pathos les nirs, leurs espoirs et ces deux pho- té de l’histoire vaut mieux que les
Le plus jeune prit la défense de celui détenus dans la prison voisine, an- fêlures d’un manchot mélancoli- tos de famille dans la chambre où « incessants prêches humanistes »,
qui avait le profil du bouc émissaire tichambre du Goulag. Des photos que, rend hommage à des victimes Vardan dormait sur son lit fait de souffle l’écrivain en se souvenant
idéal : fragile, sensible, différent. de famille jaunies, sur lesquelles oubliées et perdues dans la comp- valises. Du haut de l’ancien rem- de Vardan figé dans son
adolesVardan entraîne alors son nouvel une fillette serre entre ses mains tabilité macabre d’un siècle exter- part, les mots d’ordre publicitaires cence éternelle.
ami dans le quartier où il vit. Au une poupée, témoignent d’un minateur. enjoignaient de consommer à l’in- Ce n’est pas le premier grand
« Bout du diable » cohabitent quel- « passé interdit aux aveux » qui va fini, d’assouvir une multitude de roman que signe Andreï Makine,
Fraternitéques perdants de l’histoire, des an- pourtant révéler ses secrets. désirs immédiats, de changer mais il s’agit sans doute du plus
ciens détenus, des destins fracassés L’Ami arménien ressuscite « quel- À la fin du roman, des décennies continuellement de “localisation”, émouvant, porté par une écriture
et surtout une petite communauté ques semaines ensoleillées d’un été après la rencontre avec Vardan, de brasser les cultures, de célébrer d’un classicisme altier écartant les
arménienne à laquelle appartient le retardataire » au cours duquel le le narrateur revient sur les lieux les exotismes. » afféteries pour aller à l’essentiel. ■
Dans la maison du bonheur...
MARIE NDIAYE Une avocate défend une femme qui a tué ses trois enfants. Un thriller et un grand roman social.
LA VENGEANCE
M’APPARTIENT
De Marie NDiaye, comme un choc. Cet homme-là ne NDiaye le sublime. Rarement les fondeur, sa manière de parler, de la fois un thriller psychologiqueMOHAMMED AÏSSAOUI
Gallimard, maissaoui@lefigaro.fr serait-il pas celui qu’elle a rencon- personnages auront été aussi penser. Et les relations entre les qui ne vous lâche pas, un récit
234 p., 19,50 €. tré dans une chambre, chez lui, fouillés, disséqués, décryptés – uns et les autres sont d’une riches- d’atmosphère où la menace est
ANVIER 2019. L’avocate dans le quartier de Caudéran, c’est un cas d’école. Maître Susa- se et d’un réalisme que seule une présente sans être visible – un tour
Maître Susane vient de quand elle avait 10 ans, et lui 14 ou ne, ses parents, Rudy, son ex- acuité au laser permet. Juste un de force – et un grand roman
sos’installer à Bordeaux. Elle a 15 ans ? Cet homme-là ne serait-il compagnon, Lila, la fille de Rudy, exemple : l’avocate, qui emploie cial. Cette dimension-là est
souschoisi de louer un bureau à pas celui qui… ? Pourquoi l’a-t-il Marlyne et Gilles Principaux, Sha- Sharon par militantisme – elle n’a jacente, mais essentielle – peut-June adresse huppée, pen- choisie comme avocate de sa fem- ron, la femme de ménage de l’avo- pas véritablement besoin de ses être même les comportements des
sant ainsi avoir de nombreux me, alors qu’elle n’est pas renom- cate, que cette dernière aide dans services –, voit, petit à petit, la re- personnages découlent-ils de cela :
clients intéressants. Elle en a peu, mée ? De même, pour lui, elle ne l’acquisition de papiers… lation « s’inverser », si bien qu’on d’où viennent-ils ? Si Maître
Susaau départ. Mais voici qu’elle pour- semble pas avoir été un souvenir ne sait plus qui est redevable… De ne a été amoureuse de Rudy, c’est
rait plaider une « belle » affaire, marquant, ou fait-il semblant ? même que jamais le lecteur ne sau- parce qu’ils étaient du même mi-Onze annéesmédiatique, difficile, et devant la À partir de cette intrigue – ces ra le prénom de l’avocate. Un ma- lieu social modeste. C’est vrai aussi
après le Goncourt, cour d’assises : elle devrait prendre questions qui ne cessent de se po- laise diffus accompagne cette fem- dans les liens – distendus – qu’elle
la défense d’une femme, Marlyne ser –, Marie NDiaye bâtit un roman me grande et robuste qui parle tisse avec ses parents, avec cela romancière donne
Principaux, qui a tué (assassiné ?) d’une intensité inouïe. C’est fou « muettement » parce que après Gilles Principaux, avec Sharon… encore le meilleurses trois enfants, Jason, John et Ju- que, onze années après le Gon- une chute due au verglas elle a le Marie NDiaye avait 17 ans quand
du meilleurlia, dans leur jolie maison du Bous- court, avec Trois femmes puissan- genou qui lui fait horriblement mal elle a publié son premier titre,
cat - la maison du bonheur. C’est tes, la romancière donne encore le et le front incandescent. À moins Quant au riche avenir (Minuit).
le mari, qui aurait toutes les rai- meilleur du meilleur. Elle a créé Tous sont minutieusement dé- que ce malaise soit dû à cette at- Une entrée remarquable en
littésons d’en vouloir à son épouse, qui une langue exceptionnelle – avec crits, tant sur le plan physique que tention qu’elle est la seule à porter rature. Avec ce nouveau roman,
lui demande ce service. Quand ce phrasé et cet usage charmant de psychologique. Plus fort encore, à Lila. Parfois, grâce à Sharon et sa elle démontre, s’il le fallait, qu’elle
Maître Susane reçoit pour la pre- l’adverbe que partout ailleurs on chaque personne est racontée dans cuisine, l’atmosphère s’allège. est de la trempe des grands
écrimière fois Gilles Principaux, elle a nous somme de supprimer, Marie son extrême complexité, sa pro- La vengeance m’appartient est à vains de notre temps. ■
ALE FIGARO jeudi 7 janvier 2021
5(Solo andata) et L’Hôte impéni- rité et auteur prolifique, G. Le- Louvre jusqu’au zouave du pont également l’auteur de plusieurs
tent, paru en Italie en 2008. Cet- notre (1855-1935) fait son re- de l’Alma, en passant par le Pa- polars, Chiens et louves (« SérieÇÀ te édition bilingue a été compo- tour avec la réédition de ses lais de l’Élysée ou la place de noire », 1999), Le Paradis des
sée avec l’aide de l’auteur, dans Secrets de Paris. Un ouvrage Grève. À paraître chez Libretto, perdantes (Stock, 2006). Il
reune traduction signée par Daniè- vagabond d’une trentaine de le 4 février. vient à cette littérature le 3 fé-&LÀ
le Valin, fidèle à l’auteur de Mon- chapitres où il fait revivre les vrier chez Rivages avec Une
Les vers d’Erri De Luca Jean-Pierre Perrin tedidio depuis plus d’un quart de grands événements historiques guerre sans fin. L’histoire des
retourne en SyrieLe 25 février, la collection « Poé- siècle. ponctués d’anecdotes, avec hu- destins croisés de trois
Occidensie/Gallimard » publiera en un mour et bonhomie, à travers dif- Ancien grand reporter à Libéra- taux en Syrie. Un écrivain voya- CRITIQUEvolume deux recueils d’Erri De Le Paris de Lenotre férents lieux plus ou moins illus- tion, où il couvrait le Moyen- geur franco-espagnol, un
diploLuca (né en 1950) : Aller simple Académicien oublié par la posté- tres de la capitale, depuis le Orient, Jean-Pierre Perrin est mate et un mercenaire français. Littéraire
LES ORAGES L’art de la JoieDe Sylvain
Prudhomme,
Gallimard, SYLVAIN PRUDHOMME Des histoires de vies ordinaires, parfois tristes, mais intenses et tissées de miracles. « L’arbalète »,
174 p., 18 €.
me qui retourne si vite à la pous- solidement planté perd la tête, heur qui me fait trembler, qui me la « gratitude » que délivrent cesASTRID DE LARMINAT
adelarminat@lefigaro.fr sière. Contrairement à l’un de ses une jeune servante sénégalaise redonne force et vie ? Je me sens manifestations silencieuses.
personnages, affolé par la fuite du renonce au rêve pour lequel elle délivré. Tout me semble bon, tout a L’écrivain ne montre ni ne
déUI n’a craint un jour temps, qui décide de « profiter » économisait depuis des années un sens, tout est vrai. » montre, il dévoile, par un style
ou l’autre d’être et se disperse dans l’accumula- afin de payer les soins de son frère d’attention qui ne cherche pas à
Manifestations passé à côté de sa vie, tion d’expériences nouvelles, condamné par un cancer, un cou- comprendre, mais agit comme un
silencieusesou de ne pas vivre l’auteur résiste à la tentation cen- ple manque sa soirée de retrou- stéthoscope et un microscopeQ assez intensément, trifuge. Immergé dans l’existence vailles, un homme fait le tour de Ces révélations ne sont pas pré- d’une subtilité prodigieuse. Il
déde s’apercevoir trop de personnages ordinaires qui ont l’appartement où il a vécu la moi- cédées de roulements de tam- couvre ainsi dans le tissu du
quotitard qu’il a vécu à la fait le choix de s’établir quelque tié de sa vie et qu’il a vendu, un bour. Elles semblent se proposer dien ses motifs douloureux ou
basurface des choses, assourdi par le part et de fonder une famille, il quadragénaire rentre d’un enter- aux personnages qui, dans le nals, un fil de merveille qui sauve
fracas du monde, sous le joug des est à l’affût de moments où notre rement assis à l’arrière de la Clio sillage de l’auteur, savent s’ex- tout le reste de la déperdition. Ce
contraintes professionnelles ou so- sensibilité perçoit soudain der- de ses parents qui évoquent leurs traire de la cadence des horloges sont parfois des coïncidences
inficiales, tout ce qui empêche d’être rière les apparences la consistan- futures funérailles. et de l’impatience utilitariste mes qui révèlent « le miracle »,
sensible à ce qui se joue dans la ce profonde, la raison d’être, la Certaines de ces situations ne pour se retirer, se reposer sous la comme cet hippocampe de mer
doublure du temps et le silence des beauté des choses : « La merveille se terminent pas par un happy surface des eaux, comme la jeune trouvé par une femme à Venise, au
profondeurs ? que c’est d’être là. » end, toutes cependant finissent femme qui plonge la tête sous moment où elle pense à
l’hippoCe recueil de nouvelles de Syl- Ces épiphanies radieuses ont par se renverser. Une étincelle de l’eau de sa baignoire. Paradoxa- campe détérioré dans le cerveau
vain Prudhomme, lauréat en 2019 lieu dans la foulée d’une perte. Un douce joie en jaillit. Et surgit ce lement, c’est l’incertitude dans de son père, en un lieu de la lagune
du prix Femina, est tissé de cette père veille trois jours et trois nuits que Federico Fellini, cité en exer- laquelle le narrateur baigne, une appelé les « Hauts-fonds de la
Miinquiétude-là et de la conscience auprès de son bébé en danger de gue du livre, formule ainsi dans sorte de tremblé, qui le rend ré- séricorde marine ». Il y a dans ce
lide la fugacité de la vie d’un hom- mort, un vieil homme naguère Huit et demi : « Quel est ce bon- ceptif à la « calme certitude » et à vre un souffle ténu bouleversant. ■
Portraits de Nicolas de Staël
et de Pablo Picasso.
JACQUES MUNCH/AFPHaro sur
Picasso
PATRICK GRAINVILLE
Un roman foisonnant sur
la création, le regard et le désir.
polymorphe comme sa peinture
BRUNO CORTY (…). Papillon à trompe
monstrueubcorty@lefigaro.fr se. Contrefaçon de Don Juan avec
sa tête de Sganarelle burlesque. »
ATRICK GRAINVILLE Le romancier et ses personnages
est un phénomène. Prix communient dans une sorte de
Goncourt en 1976, à fascination-haine pour « le nain
LES YEUX 29 ans, pour son qua- fripé, aux yeux en billes d’agate ».
DE MILOS Ptrième roman, Les Haro sur Picasso le dominant ! Et
De Patrick Grainville, Flamboyants, il aurait pu se reposer stèle pour de Staël, géant fragile :
Seuil, sur ses lauriers. Être victime du « Il y a chez lui de la noblesse du
345 p., 21 €. syndrome du Goncourt, imaginaire nomade, du grand caravanier du
à sec et page blanche. Au contrai- désert. Il a un sens pictural inné de
re ! Il n’a cessé de caracoler, la steppe des tsars et des cosaques
l’homme à la mèche au vent, armé preuve de sa passion pour la pein- qu’ils fascinent autant qu’ils ef- des sculptures des grottes du sud d’où il vient. Et tout un Sahara
inde son style à nul autre pareil, ma- ture, cette consolation. Après fraient les femmes. de la France au désert de Nami- térieur de sable et de neige. Il est
nieur de mots redoutable, géné- Jacques Callot (La Lisière, 1973), bie, du Périgord à Java. d’essence touareg. Ascète et
arisreux prosateur. Le 8 mars 2018, Jan van Eyck (L’Atelier du peintre, Et puis, donc, il y a l’ogre Picas- tocratique. » Il aimera, lui aussi,
Les mots sont sous la Coupole, il passait aux 1988), Hokusai (Le Baiser de la so. Conquérant les plus belles trahira, souffrira à en mourir.“aveux : « Les mots de la langue pieuvre, 2010), George Caitlin (Bi- femmes cet été de 1937, si loin des « J’ai perdu mon univers et mon si-mes seules armoiries,
française m’ont donné corps et son, 2014), Monet (Falaise des Républicains espagnols. « Il n’était lence. Je deviens aveugle. » Lesma seule panoplie
chair, muscle et force, sang et souf- fous, 2018), il fait coup double et pas soldat mais peintre, patriote yeux, toujours !
et mon épéefle de verbe. Les mots sont mes seu- s’offre Pablo Picasso et Nicolas de mais en vacances », écrit Grainvil- Le livre de Grainville est d’une
PATRICK GRAINVILLEles armoiries, ma seule panoplie et Staël. « Pic et Nic » réunis à Anti- le, lapidaire. Éluard lui offre Nush, richesse infinie. On en goûte cha-”
mon épée. » Pas plus qu’il ne s’était, bes ! Deux destins dans le siècle Dora Maar est là, tout comme Man que page avec délectation. Grâce
jeune écrivain, laissé écraser par le numéro 20. Le fascinant taureau Marine, l’amour d’enfance, Ray et sa maîtresse Ady, et Lee à lui, on voyage. On paysage. On
succès, il n’a daigné prendre le espagnol mort à 91 ans et le som- Samantha, la maîtresse plus Miller. Picasso les veut toutes. Les envisage des créatures : la Vénus
temps de savourer le confortable bre géant russe suicidé à 41 ans. âgée, et l’altière brune Vivie célèbres comme les jeunettes. Il se de Lespugue, la Dame blanche de
fauteuil académique. À quoi bon ? Une « figure double, antagonis- l’adorent. Milos, en quête de mariera, aura des enfants qui boi- Brandberg, les mantes religieuses
Deux ans jour pour jour après Fa- te », omniprésente dans la vie du bonheur, passe de l’une à ront, se suicideront. L’ogre dévo- de Ménerbes, La Pisseuse de
Pilaise des fous, il défouraille et pu- jeune Milos. Cet étudiant en pa- l’autre. Avec elles, il partage sa re ceux qui l’approchent de trop casso. Un festival pour les yeux.
blie son vingt-septième roman ! léontologie antibois souffre d’être quête des origines de l’homme, à près. « Égoïste absolu. Il jure, il Un régal romanesque comme on
Les Yeux de Milos ? Une énième né avec des yeux d’un bleu si pur travers les peintures rupestres, ment, il manipule. Il dit sa vérité en voit peu. Chapeau, l’artiste ! ■
Oh les beaux jours
GAËLLE JOSSE L’auteur saisit avec justesse les instants fragiles d’une vie sur le fil.
CE MATIN-LÀ
De Gaëlle Josse,
Notabilia, Juillet 2006. Comme chaque di- qu’elle fait, elle a même été pro- ne sait pas. Josse ne met jamais de des efforts, puis il s’agace. L’in-ALICE DEVELEY
224 p., 17 €. adeveley@lefigaro.fr manche, Clara passe la journée chez mue. Mais ce matin-là, « à sept mot sur cette souffrance, mais le compréhension cède à la
frustrases parents à regarder un film. Les heures trente, au jour montant, la lecteur l’a compris. Ce poids qui tion. La vie change. C’est le prix de
E SOUVENIR com- heures s’écoulent, la famille bâille. voiture de Clara n’a pas démarré ». l’écrase, c’est le burn-out. la maladie.
mence avec la cica- La jeune femme se prépare à partir C’est la panne. Elle pense à tout ce Où sont passés les beaux jours ?
Petits échecs« trice. » La phrase quand son père s’effondre. Pom- qu’il va falloir annuler. Elle s’éner- Clara veut croire au mythe de
est d’Alain mais piers, urgences, pronostic vital. Le ve, elle panique, puis, soudain, elle Les mots se font plus courts, l’éternel retour nietzschéen. Or, leLGaëlle Josse aurait choc se lit dans la langue désarticu- craque. « Elle tremble. Un épuise- criants. C’est presque de la para- passé ne revient jamais. Les
souvepu la faire sienne. Parce que dans lée, presque coincée dans la gorge ment lui vient, la plaque au sol. » taxe. Clara a du mal à parler. « La nirs d’enfance de Clara ont un goût
son dernier livre, le passé s’ouvre de la mère et de la fille, tétanisées. Que lui arrive-t-il ? Tout s’emmê- douche, s’habiller, le bus. » Le quo- salé même si Josse a les mots
lumitoujours sur des regrets. Le titre Le paternel vivra, mais à quel prix ? le. Cette journée d’entreprise mi- tidien devient un supplice. Josse neux pour décrire la nuit que
tracontient déjà ce drame. Tout tient à Clara a peur pour lui. Peut-elle en- nable à la campagne, ce vieux cou- multiplie les scènes courtes, percu- verse Clara. Comment habiter le
ce jour en trait d’union, en équili- core partir ? Non, elle restera. Elle a ple venu emprunter de l’argent tantes. Le chariot qu’elle abandon- présent sans s’y noyer ? Clara a fait
bre sur un fil, ce « là ». Une mélodie fait son choix. Il faut renoncer à tout pour faire plaisir aux petits-enfants ne au supermarché, les œufs qui un choix malgré elle, il faut
désorqui déraille. Ce petit adverbe-là va ce qui ne sera plus maintenant. et puis tous ces rendez-vous absur- glissent de ses mains… Toutes sont mais qu’elle en fasse un pour elle.
créer une déchirure spatio-tempo- L’ellipse dure douze ans. En des, cette concurrence entre collè- autant de petits échecs qui lui font Apprendre à s’aimer n’est jamais
relle. « Ce matin-là », c’est ce jour 2018, Clara est devenue chargée de gues… Tout a capoté. Pourquoi ce dire : « Regarde, tu n’es plus bonne à inné, Gaëlle Josse nous le rappelle
où tout s’effondre. clientèle. Elle est bonne dans ce matin-là plutôt qu’un autre ? Clara rien. » Au début, son entourage fait dans un roman vivifiant. ■
Ajeudi 7 janvier 2021 LE FIGARO
6
Le Goncourt bat des records de ventesON EN
2020, une sale année ? Pas pour pour un titre couronné en pleine visioconférence devrait battre Les ventes se situaient alorsparle
tout le monde. Hervé Le Tellier pandémie : tiré à 12 000 exem- tous les records. On peut donner autour de 25 000 exemplaires.
n’oubliera jamais que, pour lui, plaires en août, il en est, le beaucoup d’explications a pos- La décision de l’académie
Gonelle fut un grand moment, avec 4 janvier, à une diffusion de teriori, mais personne ne s’at- court de ne proclamer le prix« L’ANOMALIE », D’HERVÉ LE TELLIER,
le prix Goncourt décerné à son 712 000 exemplaires (source tendait à un tel niveau de suc- qu’à la réouverture des librairiesQUI A REÇU LA PLUS CÉLÈBRE
DES RÉCOMPENSES LITTÉRAIRES roman L’Anomalie (Gallimard). éditeur). Ça n’est pas près de cès. En effet, les médias sont a sans doute joué aussi, tout
EN PLEINE PANDÉMIE BATHISTOIRE Dans cette histoire, tout est s’arrêter, les imprimeries chauf- arrivés tard – à deux semaines comme l’absence des autres
acDES RECORDS DE VENTES.
surprise. Des chiffres inattendus fent, et ce Goncourt attribué en de la remise, voire après le prix. tivités culturelles. M. A.Littéraire
Napoléon face à lui-même
ESSAIS Le bicentenaire de sa mort est salué par plusieurs ouvrages montrant que,
toute sa vie, le Corse a cru en sa bonne étoile.
L’empereur qui se jouait À Sainte-Hélène,
de la camarde le dernier souffle du génie
tentative d’assassinat à Vienne PAUL FRANÇOIS PAOLI un Napoléon débonnaire au soir de sa par rapport à l’idée d’un Napoléon JACQUES DE SAINT VICTOR
en 1809 ou le suicide manqué de vie, « sympa » et « cool », comme insensible ou dépourvu d’empathie. NAPOLÉON
EUREUSES les Fontainebleau en 1814. N CONNAÎT le célèbre l’on dirait aujourd’hui. Sauf peut- À Sainte-Hélène, il a éprouvé de l’af-À SAINTE-HÉLÈNE
nations qui Quelques petits instants, saisis mot de De Gaulle sur être avec les enfants et les femmes fection envers certains êtres avec qui De Pierre Branda,
n’ont pas be- avec justesse, où l’on perçoit qu’il Napoléon que rapporte aimées cet homme refusait les fami- il ne pouvait pas entretenir une rela-« Perrin,
soin de hé- s’en est fallu de peu pour que tout Malraux dans Les Chê- liarités. Il continuera à susciter la fas- tion de parité. Ainsi d’Albine, la fem-648 p., 27 €.H ros », disait bascule autrement à plusieurs re- Ones qu’on abat. À Ma- cination de son entourage pour sa me du général de Montholon qui fut
Montesquieu cinquante ans prises, même pour un homme de lraux qui lui demandait s’il ne trou- formidable intelligence dont témoi- sa maîtresse et dont le départ
l’affecavant Napoléon. Le propos était la stature de l’Empereur. C’est vait pas que Napoléon, si gne la rapidité avec laquelle il lisait ta. Ou la jeune anglaise Betsy
Balhélas prémonitoire. En cette peut-être la tentative de suicide prodigieusement supérieur, n’avait n’importe quelle œuvre, depuis Pla- combe avec qui il aimait batifoler.
« année Napoléon », on doit de 1814 qui est la plus surprenante pas manqué « d’âme », de Gaulle ton à Voltaire. Branda raconte com- Même déchu, cet homme voyait son
constater que les Français appré- et la moins lumineuse. Après son aurait répondu : « Pour ce qui est de ment il traitait les livres dans lesquels charisme subsister. Les pages que
cient toujours l’Empereur et son abdication de Fontainebleau l’âme il n’a pas eu le temps ». il se réfugiait, il en avait des milliers. Branda consacre à son agonie et à sa
formidable héroïsme sans mesu- d’avril 1814, et le refus des alliés À Sainte-Hélène où il fut claustré Las Cases écrit : « L’Empereur m’a fait mort en témoignent. Le corps de
Narer combien l’existence même de d’admettre que son fils ne lui suc- six ans durant Napoléon a eu le venir ; il avait pris un bain de trois heu- poléon, moins petit qu’on ne l’a dit -
ce grand homme est aussi le cède, Napoléon a connu une pro- temps. Car c’est cela qui nous pas- res. Il me donnait à deviner ce qu’il y il mesurait presque 1,70- et son
visasymptôme des maux qui fonde lassitude. Il a voulu quitter sionne dans ce livre alertement écrit avait lu, c’était La Nouvelle Héloïse. Il ge étrangement rajeuni après les
afl’avaient précédé. La tâche était le monde en prenant un poison de Pierre Branda, directeur du patri- l’analysait et la sabrait cette fois tout à fres de l’agonie ont suscité un culte
si lourde que l’échec paraissait qui était heureusement pour lui moine de la Fondation Napoléon, sur fait. » religieux.
inévitable. Et pourtant, il a fallu altéré. Comment un homme qui a celui que les Anglais ne lâchaient pas Les objets qu’il avait utilisés se
Culte religieuxattendre 1815 avant qu’il n’en demandé autant à son peuple a- d’un pouce. Qu’est-ce qui reste d’un transformaient en reliques. « J’ai
soit ainsi. En lisant cet essai fort t-il pu se laisser aller à cette ex- fauve tel que Napoléon une fois privé À propos de Racine, Las Cases raconte contemplé son corps exposé, écrit
bien écrit de David Chanteranne, trémité ? On aurait pu imaginer de sa puissance ? Eh bien, répond que l’exilé avait une véritable passion l’enseigne de vaisseau anglais
Darsur les douze moments où Napo- qu’après la saignée exigée de ses Pierre Branda, il reste… Napoléon pour Andromaque alors qu’il détestait roch. La physionomie du défunt était
léon aurait pu disparaître mais sujets, il ait au moins su faire face. lui-même. Car cet homme, même Alexandre que plus personne ne lit sereine et placide mais bien sûr un
LES DOUZE MORTS
où il s’est imposé comme un hé- Mais il avait, rappelle Chanteran- anéanti par le sort, n’en est pas deve- aujourd’hui. Comme Voltaire, Napo- peu creusée. Ses traits étaient beaux DE NAPOLÉON
ros de légende, on est conduit à ne, écrit en 1786 une ode au suici- nu pour autant le commun des mor- léon était théiste. Les prêtres corses et fiers, ses mains petites et délica-De David
quelques réflexions sur la desti- de. Il était alors un jeune officier tels. Il est resté celui qui dit un jour de Antomarchi et Vignali qui, à Sainte- tes… J’aurais pu rester des heures à le Chanteraine,
née d’un pays qui, aujourd’hui qui, comme beaucoup des esprits lui : « Je n’ai eu de commune mesure Hélène, se sont préoccupés de son sa- contempler, prendre sa main et la Passés composés,
plus encore qu’hier, semble dans de cette époque, relisait les classi- avec personne. » lut, n’ont pu faire de lui un chrétien, baiser, mais je pouvais à peine respi-253 p., 21 €.
la situation de la République di- ques, s’inspirait de l’exemple grec On chercherait en vain dans cette aussi rituellement catholique fut-il. rer. » La nostalgie napoléonienne
rectoriale de 1799, à la recherche et romain, plus stimulant alors à étude des anecdotes rassurantes sur Nonobstant, Branda s’inscrit en faux ne faisait que commencer. ■
d’un sauveur capable de la re- ses yeux que l’héritage chrétien.
mettre sur les rails, tout en se
« Faux testament »doutant bien que même ce
sauveur, si tant est qu’il existe, aura Pourtant, cela paraissait plus un Eugène de Beauharnais, le plus grand mal à rétablir les exercice de style. D’ailleurs,
choses en l’état, la tâche étant même après la dramatique retraite
devenue encore plus surhumaine de Russie, marquée en outre par le un héros trop modesteau fil des renoncements et des coup d’État de Malet de 1812,
Nacompromissions. poléon n’avait pas éprouvé un tel
Chanteranne revisite par peti- besoin. L’adversité l’avait stimulé. ÉDOUARD DE MARESCHAL défection de Murat, il déploie tout tradition des unions dynastiques de
edemareschal@lefigaro.frtes touches, précises et épurées, En 1814, en revanche, il semble à le génie stratégique nécessaire pour l’Ancien Régime ».
loin des assommantes sommes bout. Il sait que tout est perdu. éviter l’encerclement et réussir la
Pondéré et loyalhabituelles sur le sujet, les mo- Personne ne songe à « ce diable de UGÈNE de Beauharnais a jonction avec la nouvelle armée de
ments clés de l’existence du plus roi de Rome », comme l’avait déjà tout du « héros modeste ». conscrits mobilisée par l’Empereur. Il n’a pourtant jamais eu la même
grand héros français, en le sui- dit maladroitement Frochot en C’est par cet oxymore que Eugène de Beauharnais joua aus- postérité qu’un Talleyrand ou qu’un
EUGÈNE vant de son abdication, le 22 juin 1812. Ce « parvenu » n’est pas ar- Michel Kerautret désigne si un rôle politique prépondérant. Ney, souligne Michel Kerautret.
DE BEAUHARNAIS1815, depuis le salon d’Argent du rivé à imposer sa dynastie et, pour Ele fils adoptif de Napo- À seulement 24 ans, il devient vi- Difficile de prendre la lumière au
De Michel Kerautret,Palais de l’Élysée, jusqu’à sa l’éternité, il lui faut admettre que léon. Dans la biographie qu’il lui ce-roi de l’Italie sur laquelle règne côté de Napoléon, qui a toujours
Tallandier, mort à Sainte-Hélène, le 5 mai le principe de légitimité reste en consacre chez Tallandier, l’histo- son beau-père. « Je ne puis vous of- pris soin de ne pas laisser trop de
la416 p., 23,90 €.
1821 à 17 h 48. À chaque étape France associé à la famille Capet. rien spécialiste des relations inter- frir aujourd’hui que des espéran- titude à son entourage. Mais celaEn librairie
importante de son exil, l’auteur Par ailleurs, l’opinion n’en peut nationales à l’époque napoléonien- ces », dit-il à ses sujets devant s’explique peut-être aussi par le ca-le 14 janvier.
associe, par une mise en abyme, plus. Chanteranne cite un « faux ne fait la part belle à toutes les lesquels il reconnaît bien humble- ractère de son fils adoptif : pondéré,
un épisode de la vie de Napoléon testament » qui circulait alors réalisations de la courte carrière de ment qu’il a tout à apprendre du loyal envers celui à qui il devait
où ce dernier aurait pu connaître dans le pays et qui souligne que ce grand militaire, mort à 42 ans. métier de roi. Il administre le tout, il manqua de résolution dans
un destin différent s’il n’avait su Napoléon ne suscitait guère l’en- Eugène de Beauharnais n’a pas royaume depuis Milan, sans briller les moments où il aurait pu forcer le
échapper à la mort. Cela va de thousiasme qui suivra ensuite son 18 ans lorsqu’il accompagne son par ses initiatives, mais avec bonne destin. Peut-être n’a-t-il jamais osé
son départ précipité d’Égypte en décès : « Je lègue aux Enfers mon beau-père en Égypte et participe à volonté et application. Il est encore « tuer le père », estime Michel
Ke1799, laissant son armée décimée génie. Mes exploits aux aventu- la bataille des Pyramides, en 1798. un rouage essentiel de la diploma- rautret, pour qui Eugène bénéficiait
par une épidémie de peste, à son riers. À mes adhérents l’infa- En Syrie, il est blessé à la tempe de- tie napoléonienne lorsqu’il épouse d’une réelle considération de la part
sauvetage par les soldats de la mie… » Même les héros ont des vant Saint-Jean-d’Acre. Mais c’est la princesse Auguste de Bavière, de ses contemporains, mais
inspigarde lors de la bataille de Wa- moments moins glorieux et ce pe- surtout lors de la retraite de Russie fille aînée de l’Électeur, afin de rait aussi une forme de respect
déterloo, en passant par la tentative tit livre en rappelle finement les qu’il se forge « les éléments d’une lé- sceller une alliance politique fran- daigneux ; celui que l’on accorde « à
d’assassinat rue Saint-Nicaise, la instants qui ne furent pas gende héroïque ». Commandant des co-bavaroise face aux prétentions qui ne paraît pas vraiment
dangeveille de Noël 1800, une autre décisifs. ■ débris de la Grande Armée après la autrichiennes, « dans la meilleure reux dans la grande lutte sociale ». ■
A
©BRIDGEMAN IMAGES/LEEMAGELE FIGARO jeudi 7 janvier 2021
L’époque m’atterre 7LE CHIFFRE DE LA SEMAINE
souvent, mais je ne dirais Retrouvez sur internet
la chroniquepas que je ne l’aime pas. « Langue française »
Ne serait-ce que parce 525
SURqu’elle est une bonne C’est le nombreWWW.LEFIGARO.FR/
LANGUE-FRANCAISE@ de pages de Lëd, le nouveau polar de Caryl Férey matière pour l’écriture
qui paraît le 14 janvier aux Éditions des Arènes EN VUE
YASMINA REZA DANS « LE POINT » dans la collection « Equinox ».
PASAL VICTOR/VICTOR/ARTCOMPRESS VIA LEEMAGE Littéraire
POCHEPrise au piège
Un conte d’hiver
Fin 1887, Stevenson respire l’air pur SANDRINE COLLETTE Libérée d’une relation
des monts Adirondacks afin
d’apaiser le mal qui ronge toxique, une femme vit dans la peur.
inexorablement ses poumons
lorsqu’une idée remonte à la surface
LAURENCE CARACALLA n’est pas une exception. Ce que ra- de son imagination toujours en éveil.
conte là Sandrine Collette est mal- Celle d’un « conte d’hiver », comme
EST une bête tra- heureusement une réalité souvent il le nommera plus tard, conçu
quée. Alors, elle observée chez ces femmes victimes naguère lors d’une randonnée dans ’
court, court dans la de maltraitance. L’auteur évoque les Highlands. Les protagonistes
forêt profonde, à parfaitement ce processus pervers et de ce qui va devenir Le Maître C moitié nue, le souffle décrypte avec minutie les agisse- de Ballantrae sont les héritiers du
court, la peur au ventre. Qui fuit- ments de ces despotes, les monta- domaine de Durrisdeer, l’arrogant
elle ? Que fuit-elle ? Cette scène gnes russes qu’ils mettent en place, James Durie et son frère cadet,
surréaliste, digne d’un film d’hor- leur incroyable adresse pour faire de le trop réservé Henry. Tous deux
reur, a-t-elle vraiment eu lieu ? Est- l’autre leur chose, leur besoin d’iso- vont se livrer un combat sans merci
ce la sordide réalité ou un simple ler leur cible pour mieux la tenir en- sous l’œil du narrateur, l’intendant
cauchemar ? Ainsi commence le li- tre leurs griffes. Mackellar. Et c’est une sorte
vre glacial de Sandrine Collette, de roman de chevalerie placé sous
CES ORAGES-LÀ L’esprit torturécouronnée l’an passé par le Grand l’invocation du grand Walter Scott,
De Sandrine Collette, Prix RTL-Lire pour son (déjà) op- En partant, Clémence a d’abord cru inventeur du genre historique,
JC Lattès,
pressant roman postapocalyptique avoir échappé au pire. Or, le pire, que compose Stevenson. Henry et 296 p., 20 €.
Et toujours les forêts. c’est maintenant : la peur constante James n’y sont rien d’autre que
La jeune femme qui s’échappe ain- chevillée au corps, l’impression de l’incarnation pour une fois distincte
si s’appelle Clémence, c’est une tren- ne faire que survivre, l’obsession de de Jekyll et Hyde, soumis à la lutte
tenaire, ni plus belle ni plus brillante voir le bourreau surgir au coin de la endiablée du bien et du mal.
qu’une autre. De son enfance, elle rue. Pour se reconstruire, il faut Le versatile écrivain abandonne
garde de grands traumatismes, une l’aide des autres. Mais comment provisoirement le manuscrit de son
immense culpabilité, des failles dans réussir à faire à nouveau confiance ? livre lorsqu’il entreprend de traverser
lesquelles va s’engouffrer un homme. Sandrine Collette est un écrivain le continent américain jusqu’à San
Pendant trois ans, il fera d’elle son qui ne lâche jamais sa proie, et sa Francisco. De là, il embarque pour
jouet, une poupée dont on ne peut se proie, c’est le lecteur. Avec ses phra- Honolulu, y achevant la rédaction
passer puis qu’on jette au fil de son ses percutantes et parfois même bru- d’un texte que, nous précise
humeur. Clémence est sous emprise tales, elle dit la terreur, les palpita- le responsable de cette nouvelle
psychologique. C’est le terme précis tions, l’incapacité à tourner la page. et remarquable traduction, Henry
pour expliquer pourquoi une femme Elle pénètre dans l’esprit torturé de James considérait comme « du pur
maltraitée, molestée, injuriée, mise Clémence, dévoile ses contradic- cristal ». FRANÇOIS RIVIÈRE
plus bas que terre, demeure avec son tions, ses rares moments d’accalmie,
conjoint, malgré la cruauté mentale, son attirance et sa haine dévorante
malgré le dénigrement, malgré tout. pour celui qui l’a détruite. Son
héroïMais Clémence a un jour le courage ne est devenue un animal sauvage
de fuir, sans un mot ni une explica- sursautant au moindre coup de vent
tion, le courage de partir ailleurs, mais capable aussi de cruauté.
seule et pour toujours. Pour toujours, Ce thriller intime glisse vers de
vraiment ? L’emprise n’est-elle pas plus en plus de noirceur, ne laisse pas
trop forte ? Car la tentation de re- beaucoup de répit, ni à ses
personnatourner chez son tortionnaire peut ges ni à ses lecteurs. C’est en apnée LE MAÎTRE DE BALLANTRAE
prendre, comme ça, un jour, peut qu’on dévore l’histoire de Clémence, De Robert Louis Stevenson,
mener jusqu’à la porte de chez lui, la mal nommée, une femme sous in- Avec ses phrases percutantes et parfois même brutales, traduit de l’anglais
Sandrine Collette dit la terreur, les palpitations, l’incapacité donner l’envie de retourner là même fluence, survivante et un peu morte par Jean-Paul Naugrette,
d’une femme maltraitée à tourner la page. stock.adobe.comoù on a vécu l’horreur. Clémence aussi. ■ Le Livre de poche, 430 p., 7,70 €.
LOLITA
De Vladimir Nabokov, Les confessions d’un homme égarétraduit de l’anglais
(États-Unis) par
Maurice Couturier, REDÉCOUVERTE En 1959, Nabokov publiait « Lolita », roman qui fit sa gloire et un joli scandale.traduction nouvelle
révisée en 2005,
Folio, gner contre les dents. Lo.Li.Ta. » Voi- l’enchanteur Nabokov chez Bernard celui de la fillette qui produit ce aspect essentiel d’un livre singulierANTHONY PALOU
544 p., 9,70 €. apalou@lefigaro.fr là, nous y sommes. Lolita est un poè- Pivot : « Le personnage de la nym- vide, ce vertige, cette séduction qui a été faussé par une popularité
me dont le sujet n’est pas seulement phette que j’ai inventé en 1955 a subi d’un attrait, un danger mortel. factice ».
ÉTAIT fin mai 1975, sur l’histoire d’un pédophile - Humbert dans l’esprit du grand public non seu- Il faut goûter l’excellence de la
« Faussé par une popularité le plateau d’« Apostro- Humbert qui épouse une femme afin lement la perversité de cette pauvre prose nabokovienne. Malgré tous’
factice »phes ». Vladimir Na- d’abuser de son alléchante fille, etc., enfant qui a été grotesquement exa- les malentendus, écoutons le
révébokov, en chair et en - mais plutôt l’histoire d’un style car gérée mais son aspect physique, son En second lieu, dit Nabokov, « c’est rend père Nabokov : « Ses pommet-C os, venait de publier toute l’œuvre de Nabokov est l’his- âge, tout a été modifié dans des publi- l’imagination d’une triste satire qui tes étaient roses, la courbe charnue
Ada ou l’ardeur. Mais on l’entend en- toire d’un style. Humbert Humbert cations étrangères. Des filles de vingt fait d’une créature magique, cette pe- de sa lèvre inférieure luisait – ma
discore lire les premières phrases de Lo- est en prison et il écrit ses confessions ans ou davantage (…) des modèles bon tite écolière américaine, aussi banale solution était proche ».
lita, elles résonnent, mélodieuses : presque bibliques. marché où que sais-je (…) sont bapti- et normale dans son genre que le poète Il y a du Botticelli chez lui. Il est
« Lolita, lumière de ma vie, feu de mes Paru en 1959, Lolita connut un sés nymphettes ou Lolita par des ni- manqué Humbert (…) En dehors du le printemps. « Un style imagé est
reins. Mon péché, mon âme. Lo-li-ta : succès fulgurant, le roman fit la gloi- gauds qui n’ont jamais lu mon livre ! » regard de Mr Humbert, il n’y a pas de la marque du bon assassin. » Dès
le bout de la langue fait trois petits bons re fameuse de son auteur, il fut aussi Humbert est un homme mûr, nymphette. Lolita n’existe qu’à tra- le début, tout est dit. Une œuvre
le long du palais pour venir, à trois, co- son infâme sparadrap. Réécoutons souffre de l’abîme entre son âge et vers la hantise qui le détruit. Voici un d’art. ■
DÉCEMBRE2020-JANVIER2021
Cequ’étaitl’Algériefrançaise
Alorsque leprésident delaRépubliqueachargé illustré.
l’historienBenjaminStorad’unemissionsur«lamémoire Au cœurdel’actualité,Rémi Brague revient en historien
de la colonisationetdelaguerred’Algérie », Le Figaro surlerapportentretenuaufil des sièclesentre islam
Histoire amenél’enquêteavecl’aidedes meilleurs et violence.Côté reportage, Le FigaroHistoire vous
spécialistestelsJacquesFrémeaux,Guy Pervillé, Pierre emmèneàAngkorpourvousraconterlerocambolesque
VermerenouJeanSévillia.Dufameux«coupd’éventail» pillage de statuesqu’yorganisa en 1923 un certain
dudey d’Algerà la rébellion armée duFLN en passant AndréMalraux, futurministre de laCulture,etvous
parl’épopéedeBugeaud et d’Abd el-Kader,ilretrace accompagnedans une visite guidée du Père-Lachaise,
la véritable histoire de l’Algérie françaiseetdresseun cimetière des Illustresdevenu un pittoresque et
bilancomplet d’une aventurecoloniale et humainede émouvantmuséed’architectureàcielouvert.
près d’unsiècle et demi,quiaprofondément marqué la
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NOUVEAU
Ajeudi 7 janvier 2021 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Baudelaire et Flaubert en majesté
de la
réunira Flaubert, Baudelaire et l’immense poète une exposition 2022 à la BnF pour le centenaireL’année 2001 sera riche en célé-semaine brations. Que des naissances ! Eugène Sue (Hermann). Un mois du 3 novembre au 13 février de sa mort. Enfin, on n’oubliera
plus tard, Régis Jauffret donnera 2022. À voir : les épreuves cor- pas deux auteurs de polars nés ilBaudelaire et Flaubert, il y a
au Seuil Le Dernier Bain de Gus- rigées des Fleurs de mal, le ma- y a cent ans : Frédéric Dard etdeux cents ans. De nombreuses
EN 2021, ON CÉLÉBRERA LES 200 ANS tave Flaubert. On en salive déjà ! nuscrit de Mon cœur mis à nu et Patricia Highsmith, dont Ripleyparutions feront écho à ce
douDE LA NAISSANCE DE FLAUBERT ble anniversaire. En février, Em- En mars, Brigitte Kernel signera une partie de sa correspondan- entre deux eaux, dernier volume
ET DE BAUDELAIRE, ET LES 100 ANS EN MARGE à l’Archipel Baudelaire et Jeanne, ce. Né il y a cent cinquante ans, de la série, sortira le 20 janviermanuel Pierrat publiera La Litté-DE CELLE DE FRÉDÉRIC DARD
ET DE PATRICIA HIGHSMITH. l’amour fou. La BnF consacrera à Proust sera surtout célébré en (Calmann-Lévy). B. C.rature en procès, essai quiLittéraire
PAR ÉRIC NEUHOFF
eneuhoff@lefigaro.fr Martin Amis à Paris, Bioen juin 2015.
EXPRESSJEAN-CHRISTOPHE HISKY ? La
soiMARMARA/LE FIGAROrée commence 1949
bien. L’hôte du Naissance à Swansea,
22 Strong Place Pays de Galles.W(Brooklyn) vous 1973
désigne un fauteuil et vous tend un Publie son premier
verre. Il lui faudrait prévoir aussi roman, Le Dossier
une chambre : vous allez l’écouter Rachel.
pendant près de sept cents pages. 1989
Bienvenue chez Martin Amis. Il Publie London Fields.
fait le vide. Voici des Mémoires qui 1995
n’en sont pas, un roman qui est Pour The Information,
peut-être une autobiographie. il demande et obtient
Amis revient sur sa jeunesse, cor- plus de 500 000 livres.
rige certains épisodes d’Expérien- Publie Koba la terreur
ce, affine les portraits, éclaire les sur les crimes
zones d’ombre. de Lénine et Staline.
Devant la cheminée (elle sera Scandale.
responsable d’un incendie à la 2010
Saint-Sylvestre 2016), le conteur Installé à Brooklyn
s’excuse d’emblée : « Si vous avez avec sa femme,
lu mes romans, vous savez absolu- l’écrivain Isabel
ment tout de moi. » Ça n’est pas Fonseca.
tout à fait exact. En solide artisan,
Amis maintient le suspense. Des
révélations vous attendent. Il y en
a une de taille. Le lendemain du
11 Septembre, une ancienne petite
amie lui apprend qu’il serait en
réalité le fils du poète Philip Larkin
et qu’elle a couché avec son père,
l’écrivain Kingsley Amis. Pauvre
Martin. La nouvelle lui tombe
dessus avec la même intensité que
l’effondrement des tours jumelles. Martin Amis,
Cette Phoebe est un sacré
personnage, cachant ses activités
d’escort-girl sous des tailleurs
d’executive woman. L’auteur assu- une vie en 700 pagesre qu’il l’a inventée, qu’elle
représente une anthologie de toutes les
demoiselles avec lesquelles il a eu PORTRAIT Dans un style acéré et hors du commun, l’écrivain raconte sa jeunesse
une liaison à l’époque. Ah, les
sixties ! Martin avait l’avenir devant turbulente, ses femmes, ses voyages et la vieillesse qui arrive.
lui. Il était prêt à le bouffer à
pleines dents. Apparemment, il ne
s’en est pas privé. Ses romans ont
du succès, les filles lui ouvrent qu’à lui. « Elle ressemble à un per- tecte chez Hitchens un cancer de quête de sa chambre d’enfant et de cousse. Il balance un coup de pied
leurs draps, il travaille au New sonnage de roman qui te donne en- l’œsophage. Amis passe des jour- son berceau ». On vérifie qu’Amis à Joyce (« Finnegans Wake
resStateman. vie d’aller jusqu’à la dernière page, nées entières à l’hôpital, au chevet reste un styliste hors du commun. semble à une définition de mots
Trois figures dominent ce pavé : pour voir ce qu’elle devient. » Son de son alter ego qui perd ses che- Son avion est pris dans les turbu- croisés étalés sur six cents pages »).INSIDE STORY
Larkin (longs extraits de ses épouse Isabel Fonseca apparaît veux mais pas le moral. Pas lui, s’il lences : « L’arrière de l’appareil Il a interviewé Capote, Mailer,De Martin Amis,
œuvres, dont ces lignes : « Ils te traduit de l’anglais sous le prénom Elena. Il l’accom- vous plaît, pas lui. Les soins sont s’agitait comme la queue d’un bou- Updike, Hugh Hefner, Iris
par Bernard Turtle, bousillent, ta maman et ton papa/ pagne au Festival de Saint-Malo répétitifs, assommants, dans tous ledogue dont on ôte la laisse pour Murdoch.
Calmann-Lévy,Ils n’en ont pas forcément l’inten- où elle reçoit un prix. Amis le tei- les sens du terme. « Même moi, ça qu’il aille gambader. » Il décrit des Il écoute les conversations dans
712 p., 24,90 €.tion, mais c’est le cas »), Saul Bel- gneux déploie sa verve pour m’ennuie », avoue le grabataire d’à vieillards avec « leurs aigrettes de les bars d’hôtel et est révolté en
low, qui fut son mentor, et son ami éreinter le milieu. Il assassine Gra- peine 62 ans. « La maladie est une cheveux blancs cumulonimbés ». découvrant que les compagnies
l’essayiste Christopher Hitchens. ham Green, n’a pas une très haute salle d’attente », constate Amis, Le ton n’est pas toujours rageur. aériennes appellent désormais les
Ils sont tous morts. Amis leur rend opinion de la France (« la fange », dans une de ses formules qui Voici Londres : « Une pluie de passagers des « clients ».
un hommage vibrant. Les pages « le QG mondial de l’ennui, du ca- claquent des talons. sueur : le crépuscule noir du samedi Les chapitres sont émaillés de
sur Bellow atteint d’alzheimer, re- fard, de la nausée »). Inutile d’être transpirait, à grosses gouttes, sous conseils destinés à d’éventuels
lecAutofiction à bannirgardant sans vraiment compren- rancunier : même quand il crache forme de pluie. » Une tempête teurs ou à de futurs écrivains. Pas
dre Pirates des Caraïbes à la télévi- sur nous, Amis a de l’humour et un L’âge est peut-être le thème cen- s’abat sur le jardin : « Les pétales et de point-virgule dans les dialogues.
sion, vous sautent à la gorge. œil acéré. Quelle idée de débar- tral de ce retour sur soi et les les bourgeons roses et blancs bon- Autofiction à bannir. Se méfier des
Quelqu’un lui parle de ses Aventu- quer en Normandie avec un exem- autres. Martin Amis a vieilli. Il dissaient et tourbillonnaient en une « romans autosatisfaits ».
res d’Augie March et il laisse sim- plaire de La France et les nazis. Il n’aurait jamais pensé que cela lui folle célébration, comme si tous les L’émotion n’est pas absente. Les
plement tomber : « Il fait dans les est comme ça, provocateur, rou- arriverait. Ses parents ne sont plus arbres, brusquement, avaient déci- enterrements se succèdent. Il y a
deux pages de trop ». On n’en dira lant des mécaniques comme ses là. « Trois ou quatre jours après la dé de se marier. » Il saute du « je » cet homme de 70 ans, pas
complèpas autant de ce volume bourré de phrases. mort de Kingsley, j’eus la sensation au « il » (« le cache-sexe de la tement serein, non, mais apaisé, et
digressions et de notes en bas de Les discussions avec son pote de passer, yeux grands ouverts, du troisième personne »). qui regarde ses enfants grandir à
page. Une ample culture y éclate à Hitch concernent les origines de statut de réserviste à celui de soldat Amis raconte ses déjeuners, ses leur tour. Que penseront-ils de
chaque paragraphe. La littérature 14-18, la liste de leurs conquêtes au front » ou « La mort du père pro- voyages en Israël, sa conférence lui ? Ils n’auront pas à rougir. La
y joue un rôle essentiel. Les fem- (que du beau monde : Anna Win- pulse le fils à l’étage. À la mort de la sur La Ligne d’ombre aux côtés bouteille est finie. Amis vous
racmes sont les invitées d’honneur. tour, Tina Brown), la politique. El- mère, le fils y monte aussi, agrip- d’un Bellow déjà ailleurs, un sé- compagne à la porte. Le jour se
Amis les décrit avec des bonheurs les sont arrosées de divers alcools. pant la rambarde, et plus ou moins jour en Allemagne. Des citations lève sur New York. Ce ne fut pas
d’expression qui n’appartiennent Les choses se gâtent quand on dé- de son plein gré - mais il se met en de Shakespeare arrivent à la res- une nuit pour rien. ■
NUMÉROSPÉCIAL
€ ENVENTEACTUELLEMENT8,90 Cheztouslesmarchandsdejournauxetsurwww.figarostore.fr
A