Figaro Littéraire du 07-10-2021
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Français

Figaro Littéraire du 07-10-2021 , magazine presse

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Date de parution 07 octobre 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 13 Mo

Exrait

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jeudi 7 octobre 2021 le figaro - N° 23990 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
histoire eNtretie N
trois biographies fra Nçois Noudelma NN
de souverai Ns iNjusteme Nt s’iNterroge sur so N histoire
oubli És. Page 6 familiale Page 8
Tennessee Williams Carson McCullers Colette
Des débutants
des maîtres&
doss ier Tout apprenti écrivain cherche
un parrain. C’est la jeune Françoise Sagan
visitant Tennessee Williams et Carson McCullers,
Truman Capote se rendant chez Colette.
Un ouvrage raconte ces rencontres,
Françoise Sagan Truman Capote
et cinq écrivains contemporains témoignent
de leur expérience. Pge S 2 eT 3
SÉLECTIONSClairvaux, ombres et lumières
GRAND PRIX
ETTE terre-là n’a pas les char- bords de l’Aube, un homme de feu rêva de mine. Les personnages sont pour les uns DU ROMAN
mes de la Touraine ou du Lu- changer le monde en s’adonnant à la déclassés, les autres hors sol ou
francheDE L’ACADÉMIEberon. On n’y séjourne pas contemplation de Dieu et à l’action de grâ- ment canailles. Comment se
rencontrepour cultiver son hâle ou ses ce ; et pour cela, il entreprit de dompter les raient-ils dans ces conditions ? Comment FRANÇAISECrelations. Elle se nomme éléments, défrichant, construisant, plan- tisseraient-ils quelque chose qui
ressemChampagne, mais de ce beau nom elle est tant, récoltant. Cette histoire fascine une ble à une vie ? Rondeau refuse toute FRANCE INTER/
la cadette infortunée, la pouilleuse, lais- documentariste et aussi une communauté concession à l’époque : puisqu’elle n’aime LE POINT
sant à la Marne et ses vins tout le prestige. alternative qui essaie confusément de re- plus l’autorité ni la transcendance,
l’homEt pourtant, elle accueillit jadis saint Ber- me y est un loup pour l’homme. Et pour la
nard, le rabbin Rachi, de Gaulle et le femme, à plus forte raison. C’est dit. Les
jeune Napoléon. victimes directes ou collatérales de la mo-LA CHRONIQUE
L’Aube est aujourd’hui le théâtre du ro- dernité grise jonchent leur terrain. Le ré-d’Étienne
man de Daniel Rondeau. Un « arrière- sultat : une tragédie, et beaucoup de
déde montetypays », comme il le qualifie, oublié dans les sespoir au cœur d’un vaste phénomène
interstices de l’actualité. On l’arpente en social qu’on a appelé « gilets jaunes » et
compagnie d’Alicja Zgorecki, dite la Foui- dont Rondeau se fait l’un des premiers
inneuse, jeune journaliste à La Dépêche de produire les contours de Clairvaux. Mais terprètes en littérature.
l’Est. Celle-ci nous conduit de sa rédaction vivre en marge suffit-il pour trouver Le livre s’éclaire pourtant au fur et à
meà Troyes jusqu’à Bar-sur-Aube – ville de Dieu ? L’éclat cistercien continue d’éclai- sure que l’écrivain, sûr de son art, nous
Bachelard. La jeune localière enquête sur rer la région. Si faiblement… guide dans cette forêt dense d’êtres
rula mort d’un routier polonais. Durant son Seul Gassien échappe à l’humaine condi- gueux et d’intrigues à l’avenant. D’où DAVID
travail, elle croise un député, ambitieux et tion des protagonistes du roman : cet an- viendra la lumière ? On laissera intact le
aux méthodes peu orthodoxes. Découvre cien légionnaire a connu l’ordre et la règle. dénouement de ce roman puissant, et DIOPde nombreux trafics et accommodements Assez pour se retirer et vivre au rythme de composé pour être selon le vœu de son
avec la loi. Et surtout la grande misère des la nature. Fils naturel de saint Bernard, il auteur un écho très
Un hymne à la liberté.
verriers de la cristallerie de Bayel, désor- est certainement le juste de cette histoire. contemporain de la
marUn roman éblouissant.mais au chômage. Mais, même assommée D’une langue sombre, âpre comme l’est che du temps. ■
par la crise, la province française garde ses l’existence là-bas, Rondeau raconte le « Un magnifique et troublant
permanences : l’argent, le vice, la politi- quotidien de ces hommes et de ces femmes voyage sans retour. »
Arrière-p A Bruno Corty, Le Figaroque y ont encore quelque pouvoir. de l’« arrière-pays » français. Aux abords
En toile de fond, l’aventure cistercienne. de ces bois que regardait de Gaulle quand il De Daniel Rondeau,
SEUILe Grasset, 365 p., 22 €.Au XII siècle, dans un vallon clair des écrivait ses Mémoires, c’est le noir qui
doLeemage via FP, Bianchetti/Leemage, Francesca antovani / ditions LLimard, verett/Bridgeman images, Ben artin/ etty mages, F/ FP,, P L PP B LL / na via FP, P/Leemage
© E. Traversie
A
ysjeudi 7 octobre 2021 le figaro
2
L'événement
Littéraire
Henry de Montherlant Raymond Queneau Michel Déon
Patrick Grainville Frédéric Vitoux Jean-Marie Rouart
La visite au maître : un exercice péril leux
dossier Quand un jeune auteur a rendez-vous avec un aîné, il doit s’attendre au pire comme au meilleur
depuis que je
vous ai lu je
vous admire
bruno corty peu. On connaissait leurs écrits, pas Sauvat, biographe de Robert Wal- Hugo. Qui lui-même avait été reçu maladroit, mettra genou à terre de-De Catherine Sauvat, bcorty@lefigaro.fr toujours leur visage, jamais leur ser, Stefan Zweig, Arthur Schnitz- par Chateaubriand. Impression- vant Joyce et lui baisera la main. Fayard,
voix. La radio, la télévision, les sa- ler, a compilé à l’aide de leurs Mé- nante lignée ! Clairvoyant, l’Irlandais dira : « Ce 255 p., 20,50 €.
eE LA fin du XVIII à la lons du livre, les dédicaces en li- moires, souvenirs, lettres, carnets, On ne s’étonne pas de rencontrer jeune homme doit être fou, j’ai bien
efin du XX siècle, la fi- brairie n’existaient pas. La démar- une cinquantaine de « visites aux André Breton en « admirateur-né », peur qu’il lui arrive malheur. »
gure du grand écrivain che était souvent longue, maîtres », français ou étrangers. qui trouve en Paul Valéry un men- Plus douce, la rencontre, en 1948,
s’est imposée dans le laborieuse. Au bout de ce parcours De celle, grandiose, de Casanova tor, puis s’en sépare pour Apollinai- de la recluse du Palais-Royal, Co -Dpaysage culturel. Pour du combattant, la rencontre pou- à Voltaire en août 1760, au cours de re, qui lui dédicacera Alcools, avant lette, 75 ans, et du virevoltant elfe
« entrer en littérature », pour faire vait se révéler magique, décevante, laquelle les deux hommes récitè- de s’extasier devant Freud et son américain Truman Capote, alors âgé
carrière, pour appartenir à la gran- étrange, voire tourner au fiasco. rent, de tête, chacun son tour, des analyse des rêves… de 24 ans. Bien qu’alertée par
de famille des lettres, tout écrivain D’un côté, des visiteurs exaltés, des passages entiers du Roland furieux, On s’attriste de voir un Scott Cocteau : « Il a l’air d’un ange qui
débutant se devait de rencontrer flatteurs, des encombrants. De de l’Arioste, à celle de Peter Handke Fitzgerald tellement en manque de aurait 10 ans, mais son âge est infini
son maître. Il fallait recevoir son l’autre, des icônes parfois mal lu- à René Char, l’été 1983, qui se ter- reconnaissance, arriver imbibé et son âme maligne », l’auteur
approbation, son aval, son soutien. nées, malveillantes ou carrément mine devant une bonne bouteille, la chez la grande mais hautaine Edith de Sido est ravie. L’ex-sulfureuse
Devenir, pourquoi pas, son ami, son odieuses. balade vaut le détour. Wharton, qui l’expédie d’un mot offre même à son visiteur une des
successeur. Dans son ouvrage, Depuis que je Le rêve s’invite : Gide visite Ver- dans son Journal : « Affreux ! » pièces de sa collection de sulfures
Jadis, les maîtres se montraient vous ai lu je vous admire, Catherine laine. Lequel s’était rendu chez L’auteur de Gatsby, toujours aussi anciens.
Frédéric Vitoux : Patrick Grainville :
« La leçon de Queneau »« Un Montherlant sans morgue »
AI rencontré Mon- une petite table ronde, éclairée développement concernait ce que l’AUTOMNE 1973 sortit blié chez Gallimard), j’appris qu’une
therlant à la suite d’un d’une lampe et moi, en face. On j’avais appelé « les métaphores mon premier roman, voix était restée bloquée sur mon
liMémoire de maîtrise voyait la Seine couler comme au rondes de Montherlant », des mé- Cartes postales, chez vre, jusqu’à la fin. À qui devais-je
que j’avais écrit à la bas de la fenêtre. Masse de bronze taphores insulaires. Il avait beau- Gallimard. À mon sou- cette miraculeuse obstination ?J’Sorbonne, sur le don- vibratile. Contre un mur, les fa- coup apprécié cette étude d’ima- Àvenir, aucun membre
Un rire tonitruantjuanisme dans son œuvre. Des meuses statues gréco-romaines ges. Sa voix était grave, sourde, de son comité de lecture ne vint
amis étudiants m’avaient conseillé alignaient leur marbre blanc et élégante, enrouée, discontinue. alors m’accueillir ou m’encourager. Il s’agissait de Raymond Queneau
de le lui envoyer, car il me le réex- poli. Il me parla de mon Mémoire, À la fin, il me fit une remarque Je m’en étonne aujourd’hui. Tout qui avait déposé son bulletin chez
pédierait en cendres ! Tant il avait de son écriture dont il m’avoua très étonnante de générosité de la s’était décidé si vite, il est vrai, com- Drouant, l’avant-veille, car il
boumauvais caractère. J’avais cédé, en qu’elle s’affermissait au fur et à part d’un réputé misanthrope : me à mon insu. Un proche ami, alors dait alors ses confrères pour une
raieffet, à la mode d’une pincée de mesure de ma démonstration. Il « Vous savez, j’ai de l’admiration directeur commercial de la maison, son que j’ai oubliée. Oui, Queneau,
structuralisme et de psychanalyse me regarda et me déclara : « Vous pour vous. » Je n’étais rien et ce Bernard Fixot, s’était emparé chez le légendaire Queneau, l’auteur de
des images, mais à ma façon. Sa avez des dons mais je ne sais pas coup de pouce laudatif me donna moi d’un manuscrit assez expéri- Zazie et des Exercices de style, qui
réaction fut très élogieuse. Alors, encore si vous serez un écrivain. » du cœur à vivre. À un autre mo- mental que je venais d’achever, le m’avait appris que l’on pouvait
je sollicitai une entrevue qu’il ac- ment, après m’avoir écouté, il me printemps précédent… Et j’allais jouer avec la littérature, manipuler
Coup de pouce laudatif cepta. Et, en septembre 1970, je dit : « Vous êtes sensible, vous être publié, m’apprit-il peu après, les formes ou construire un récit en
débarquai au 25, quai Voltaire. Je n’en avais pas encore l’idée ! Il souffrirez beaucoup dans la vie. » dans la prestigieuse, l’historique, la pactisant avec le hasard ! Sans lui, je
Très impressionné. Un copain me demanda si j’avais trouvé une C’était plus inquiétant. En réalité, mythique collection blanche ! ne crois pas que j’aurais écrit ce
prem’avait dit que Céline le surnom- gouvernante ? Estomaqué, je lui j’ai souffert comme tout le mon- Les prix littéraires de l’automne mier roman dont l’intrigue reposait
mait « Buste-à-Pattes », qu’il répondis que ma fiancée et moi de. Donc, je rencontrai un Mon- me concernèrent peu. Personne, sur un vieux lot de cartes postales
était bombé de torse, fier et tauro- nous gouvernions tout seuls. Il ap- therlant simple, attentif. Sans dans la presse ou parmi les jurés, que j’avais étalées sur ma table,
machique. Assez insupportable ! prouva avec un sourire chaleu- morgue. Le contraire de sa légen- n’avait fait allusion à mon livre comme pour une réussite, en
invenEn fait, il m’accueillit avec une reux. Il ajouta quelque chose qui de monumentale. parmi leurs favoris ou lauréats tant une fiction pour les relier les
extrême simplicité. Derrière de me parut alors rocambolesque : Début septembre 1972, il possibles. unes aux autres.
grosses lunettes noires qui proté- « Pour réussir à Paris en littérature, m’écrivit des compliments magni- Surprise, ébahissement même ! Bien entendu, je lui écrivis pour
geaient ses yeux fragiles. Les che- il faut la Sorbonne, Le Figaro et fiques sur mon premier roman. Il Bien après la remise du prix Gon- l’en remercier. Il m’invita à venir le
veux en brosse, clairsemés. Petit et l’Académie ! ». Quel programme ! se suicida deux semaines après. Je court à Jacques Chessex pour voir sans tarder dans son minuscule
mastoc, oui. Il y avait en lui une Le chapitre de mon Mémoire n’avais pas eu le temps d’avoir un L’Ogre, chez Grasset (qui l’emporta bureau de la rue Sébastien-Bottin.
forme de timidité qui me surprit qu’il préférait s’intitulait : « Est-il maître. Mais j’avais été adoubé par de peu, cette année-là, contre Pa- Ah ! Cette rencontre, notre
preaprès coup. Il s’installa derrière bon, est-il méchant ? » Un autre un prince romain. ■ trick Grainville pour un roman pu- mière rencontre que d’autres
suiviA
Jerry BAU er/Op Ale/ leemAge, Andre BO nIn/gA llImArd v IA Op Ale/ leemAge, AF p, neIl lIBB ert/ leBrecht/ leemAge, lOUI s mO nIer/Br IdgemAn ImAges, J Ohn F Oley/Op Ale/ leemAge, Ag Ip/Br IdgemAn Im Ages, sO phIe B AssOUls/ leemAgele figaro jeudi 7 octobre 2021
3
Mais ils me fatiguent ! (…) Et puis est-ce bien
Je ne les recevrai plus, intéressant, pour
désormais, que sur rendez-vous. un jeune écrivain,
Je ne demande pas mieux que de de rencontrer ses maîtres ?
leur être utile ; mais le plus souvent, Quand j’étais jeune,
ce que je peux dire ne leur sert pas » je n’en avais pas envie » L'événement
guy de maupassant Littéraire
Régis Debray : Françoise
Chandernagor : « Neruda avait mauvaise « Giono et Gracq
de loin »réputation chez les castristes »
E NE connaissais pas Pablo son magnifique, au bord de l’eau, fut), qui était devenu une grande Jamais je n’ai osé déranger un
Neruda, qui avait plutôt battue par les vents, entourée de figure internationale avait pris des écrivain - ni par une lettre à laquelle il
mauvaise réputation dans mats et remplie de figures de manières un peu solennelles, mais se serait cru obligé de répondre ni
les milieux castristes que je proue, instruments de navigations restait plein d’humour. par une visite qui aurait interrompu
Pablo Néruda Jfréquentais, parce qu’il et autres collections de coquillages. Il faisait partie de cette généra- son travail. Pourtant ce n’est pas
était proche de l’Union soviétique. tion d’intellectuels latino-améri- faute d’y avoir songé : pour deux
Des manières solennellesÀ ma sortie de détention, à la fin cains parfaitement francophones. d’entre eux, que je vénérais, je
de l’année 1970, je me suis rendu à Ma génération le regardait avec Neruda vénérait Victor Hugo m’étais procuré leur adresse et je
Santiago (Chili) et par l’entremise circonspection, parce qu’il faisait Bien sûr, j’avais lu Vingt poèmes suis allée jusqu’à visiter la ville qu’ils
de Salavator Allende, Neruda m’a partie de l’aristocratie communis- d’amour et une chanson désespérée, habitaient, la province où s’ancrait
aussitôt invité à venir lui rendre te internationale, à l’instar d’Ara- et les Vers du capitaine, et je dé- leur œuvre, je me suis même risquée
visite. gon ou d’Éluard : des poètes en- couvrais que ce poète lyrique, vo- à passer devant leur maison !
Je me suis rendu à Isla Negra, à tourés de millionnaires. Il recevra lontiers épicurien se voulait épique Jeune apprentie romancière, je me
cent kilomètres de Santiago sur la le prix Nobel de littérature en 1971. à tout prix. À ses dépens, il était suis ainsi rendue, par admiration
côte Pacifique. Il vivait avec sa Il s’est avéré un hôte charmant, devenu un monument national, un pour Giono, à Manosque, où, de loin,
compagne Mathilde dans une mai- gentil, paternel. Ce sénateur (il le peu pompeux. ■ j’ai regardé sa villa, Le Paraïs ; mais,
me sentant indigne d’y entrer, j’ai
tourné les talons et suis partie,
discrète, sur les traces de son
« Hussard », à Banon et à
Revestdu-Bion… Plus tard, Sylvie Giono,
• dont je fis la connaissance après Thomas B. Reverdy Climax
avoir consacré un long article à la
disparition de son père, m’assura que
j’aurais dû sonner : le grand homme
m’aurait reçue, car il aimait avoir de
la visite.Unedémonstration Reverdysonne Le second romancier dont je faillis
forcer l’intimité fut Julien Gracq. magistraledela Pour me documenter sur un roman l’alarme.
Régis Debray que j’envisageais d’écrire après LeMondedesLivrespuissancede La Chambre, j’avais dû me rendre à
Saint-Florent-le-Vieil, au bord de la lafiction. Loire. Là, depuis la rue, j’ai vu la
modeste maison dans laquelle vivait Ildynamitelescodes:Télérama
Gracq, reclus par l’âge. Mais, une fois polar,romanpost-apocalyptique...
encore, après être restée un Causette
moment devant la grille, j’ai craint de La visite au maître : un exercice péril leux
m’imposer et j’ai fait demi-tour. Plus Puissantet tard, après la mort de Gracq, lorsque
j’ai lu les récits où tant d’auteurs Incroyableromanvisionnaire.dossier Quand un jeune auteur a rendez-vous avec un aîné, il doit s’attendre au pire comme au meilleur parisiens racontaient leur visite à ce
LIREMagazineLittéraire vieux solitaire, j’ai pensé qu’un d’aventures
témoignage de plus aurait été un
Blaise Cendrars et Lawrence Dur- témoignage de trop… Et, si certains apocalyptique.
rell ont vingt-cinq ans d’écart, mais de mes confrères se plaisent encore ParisMatch
le Français et l’Anglais, dans des re- à allumer des cierges devant leurs Ilréveille
gistres forts différents, sauront sé- saints favoris dans l’espoir d’être
duire l’Américain Henry Miller et remarqués d’eux, moi, c’est toujours leroman
devenir ami avec l’auteur de Sexus. dans le secret de mon cœur que je
Leur correspondance durera qua- leur ouvre une chapelle et que je les d’aventures.
rante-cinq ans ! Et puis comment ne honore. L’Express
pas se régaler de la visite du tandem
Beat Burroughs-Ginsberg à Céline
l’éructant, puis à Beckett le muet !
Un coup de maître ! ■
Ilnousfaitintimementressentir
DOSSIER RÉALISÉ PAR THIERRY
CLERMONT, BRUNO CORTY lecompteàreboursdanslequel
ET ÉTIENNE DE MONTETY
l’humanitéestengagée.
LaVie
Frédéric Vitoux :
SÉLECTIONPRIXFEMINA
« La leçon de Queneau »
rent, peu après ! Je revois Queneau
derrière son bureau, protégé par ses
larges lunettes à monture cerclée,
bienveillant, amusé… et taciturne. Il
me fit parler. Je bredouillai. Pour la Jean-Marie Rouart : « La cruauté de Déon »
première fois, un écrivain, un grand
écrivain me recevait, m’interro- U’ÉTAIS-JE ve nu écrivain ? Je le voyais sous les format normal, plus méfiant me fixait de ses yeux gris, qui me
geait. Je le sentis complice, mais si chercher dans l’île traits de Jack London, avec une qu’affable. semblaient avoir pris une
expresréservé. Par la suite, j’appris que, de Spetsai ? Un allure à la Hemingway, avec ce De quoi parlions-nous ? De ses sion méprisante et cruelle ; ses
depuis la mort récente de sa femme écrivain. Je venais mélange de cordialité chaleureuse livres, à propos desquels je lui po- maxillaires étaient serrés, ses lè-QJanine, il était souvent d’humeur voir un écrivain que et de désespoir qui me plaisait sais mille questions, de son exis- vres minces murées dans un
mutaciturne. j’admirais. Je ne chez Kessel. Le temps passait. Un tence en Grèce, des écrivains qu’il tisme oppressant. Son visage
exÀ un moment donné, tout de connaissais pas son visage, mais homme s’approcha de moi. « Je aimait. Voulant le séduire par primait l’agressivité froide d’un
même, à l’une de ses remarques à j’avais lu ses livres. Il avait vécu crois que vous me cherchez. mon éloquence, je n’étais parvenu fauve impassible prêt à bondir.
laquelle j’avais rétorqué du tac au en Italie, à Positano, sur la côte - C’est-à-dire… je cherche Michel qu’à lui gâcher la paix de son bain Terrorisé, incapable de
comtac (à moins que ce ne fût le amalfitaine, au Portugal, à Madè- Déon. - Je suis Michel Déon. » Je et maintenant je m’acharnais à prendre la raison de ce
revirecontraire) il partit d’un rire toni- re. Ce caractère tranché, cet exil me levai, embarrassé, confus. Il troubler la sérénité de son déjeu- ment, je continuai à parler pour
truant qui s’échappa de son bureau, me plaisaient. Sa solitude, loin de était très difficile de lui expliquer ner. Mais comment aurais-je pu éviter ce silence glacé que je
redévala les escaliers, dut envahir me tenir à distance, m’attirait. Je qu’il ne correspondait en aucun m’en rendre compte ? J’étais sur doutais.
tous les bureaux et secouer la mai- venais lui réclamer ce qu’on ne point à l’image que je m’étais faite un nuage. Nous nous séparâmes Soudain, tandis que ces yeux
son Gallimard. demande qu’aux thaumaturges, de lui. Il n’avait ni l’air d’un bour- en nous donnant rendez-vous me décochaient deux balles en
Ma première rencontre avec un qu’il me guérisse de mon angoisse lingueur à la peau boucanée, ni la pour le surlendemain. plein cœur, il martela ces mots qui
écrivain, ou d’un très jeune auteur d’écrire et qu’il me donne ce joviale exubérance d’un Kessel, me cinglèrent : « Vous feriez
Expression méprisanteavec un « maître » ? Pour moi, ce secret qui fait qu’on devient un c’était un écrivain qui n’avait pas mieux de commencer par dire
bonsera d’abord le rire, le rire monu- écrivain. l’air d’un écrivain tel que je l’ima- Je le vis de loin dans une sorte de jour à la maîtresse de maison. »
mental, homérique de Queneau, qui Je remplissais mes yeux et mes ginais. J’avais imaginé un géant et patio ombragé de bougainvillées, Et il tourna les talons avec la
résonne toujours à ma mémoire. poumons : je dévorais la Grèce. Je j’avais devant moi un homme de un verre à la main, très entouré. raideur d’un officier de cavalerie
Comme une libération. descendis sur le quai et j’attendis taille moyenne, je m’étais figuré Je me précipitai et je déversai sur qui veut humilier un péquin. Je
Oserais-je dire, comme une au milieu des filets qui séchaient un exilé à l’air traqué. Et je me lui avec effusion mes brassées de restai abasourdi. Le soir même, je
leçon ? ■ au soleil. Quel visage aurait mon trouvais face à un yachtman d’un compliments. Il ne réagit pas. Il quittai Spetsai. ■
J.-Chr. MA rMArA/Le Fig Aro
Flammarion Photo auteur : Pascal Ito © Flammarion
C. heLie/©gALL iMArd vi A opALe/Lee MAge
A

michel tournierjeudi 7 octobre 2021 le figaro
4 En toutes mondiale. On y trouvera une centaine de des- Joseph Roth préfacé par Modiano
sins et croquis de l’auteur du Procès, ac- Les Belles Lettres vont rééditer une anthologie confidences
compagnés de textes du spécialiste de commentée des récits de voyages, chroniques et
Kafka, Andreas Kilcher, de la philosophe reportages écrits par l’Autrichien Joseph Roth, à
Des dessins inédits de Kafka Judith Butler et de l’artiste Pavel partir de 1919. Automne à Berlin, était
précédemEn 2019, après de longues péripéties judiciaires, Schmidt. À la même date, les Éditions ment paru dans la collection de référence « La
la Bibliothèque nationale d’Israël à Jérusalem, ré- Nous rééditeront la traduction des célè- Quinzaine littéraire/Louis Vuitton », en 2000. On
vélait au public une centaine de dessins inédits de bres Lettres à Milena, par le regretté y retrouve l’auteur de La Marche de Radetzky, à
Franz Kafka. Les voici présentés aujourd’hui par Robert Kahn, alors qu’une nouvelle ver- Berlin, Prague, Paris, avec des portraits saisis-Critique Les Cahiers dessinés dirigés par Frédéric Pajak, dans sion française - intégrale - du Journal vient sants de lieux et de personnages. En librairie le
un volume à paraître le 4 novembre, pour une sortie de paraître en « Folio ». 22 octobre, avec une préface de Modiano.Littéraire
Le désert des barbaresdernière oasis
De Charif Majdalani,
Actes Sud, charif majdalani Un roman virtuose sur le chaos du monde vu du Moyen-Orient.272 p., 20 €.
ChrisTian au Thier rateur se souvient de ces semaines Qui est ce mystérieux général D’une densité rare, Dernière des explications rassurantes, une
au cours desquelles le destin du Ghadban, chef insaisissable et oasis varie les registres sans ja- vision mécanique et répétitive.
TÉ 2014. Un expert, parmi monde a peut-être été bouleversé charismatique, dont les stratégies mais perdre sa fluidité. Charif Ma- Or ce sont plutôt le désordre, le
les plus en vue de l’ar- par le changement d’itinéraire d’un à double ou triple jeu pourraient jdalani mêle brillamment roman hasard, l’imprévu, le fruit de
déchéologie orientale, se convoi dans une rue de Mossoul… faire de lui le chef du futur Irak ? d’aventures, thriller géopolitique, cisions absurdes qui guident nos
lance sur la piste d’un hy- Avec son nouveau roman, Qu’est vraiment venu faire là no- histoire d’amour, méditation sur pas, souffle Majdalani. Épothétique trésor d’objets l’auteur de Caravansérail et de tre archéologue et marchand le temps et l’histoire. Sous une Cela n’empêche pas le
romand’art assyriens. Cet archéologue li- L’Empereur à pied plonge le lecteur d’art ? Rompu à fréquenter des forme renouvelée, l’écrivain re- cier de brasser avec brio de
combanais se rend alors dans le nord de dans un théâtre fait de contrastes. collectionneurs et des intermé- trouve ses thèmes de prédilec- plexes parties d’échecs, des
scél’Irak afin d’expertiser les pièces À la beauté immuable d’un monde diaires plus ou moins louches, à tion : le chaos du monde, les trépi- narios hollywoodiens et des
détenues par un général irakien à la d’avant les humains répond la me- négocier avec des musées et des dations d’une humanité affolée, la théories du complot pour les
ratête d’un corps d’élite. Là-bas, sur nace grandissante d’ennemis invi- sociétés de ventes aux enchères, il nostalgie du paradis perdu, la pré- mener à des vérités plus
prosaïune plantation aux allures d’oasis sibles dont presque personne ne est pourtant mû dans son travail sence émouvante d’une nature ques : l’instinct grégaire, la
puloù stationnent des hommes de l’of- soupçonne encore la force. Au par une quête poétique et esthéti- intacte… sion de mort et la fascination
ficier, va se jouer un étrange ballet bord du chaos, le temps semble que autant qu’existentielle : assis- pour la violence propres à
l’homScénarios hollywoodiensautour d’une zone où les hordes suspendu et les paysages immobi- ter au surgissement de la beauté, me. En dépit de ce constat désolé,
barbares de l’État islamique s’ap- les. Le paradis côtoie l’enfer tandis s’approcher de ce mystère. Et cet- Nous aimons croire que le destin le roman refuse de désespérer
prêtent à avancer leurs pions. qu’au fil des pages des questions te beauté prendra aussi le visage de des sociétés et des civilisations jusqu’au bout et laisse entrevoir
Quelques années plus tard, le nar- s’insinuent. Chirine, la fille de Ghadban. obéit à des logiques supérieures, la possibilité d’une oasis. ■
La passion selon Maria
Dimitri Bortnikov
Le portrait lumineux
d’une jeune femme prise
entre la cruauté de la guerre
et la tentation de sainteté.
Thierry Clermon T
tclermont@lefigaro.fr
L Y A quatre ans, Dimitri
Bortnikov, romancier qui se
décrit comme « mi-russe,
mi-maboule », inclassable et Iturbulent, installé en France
depuis le début des années 2000,
nous offrait un roman
autobiographique délirant, écrit dans un état
de transe, Face au Styx. Dans un
flot tortueux, il y ensorcelait la
langue de Molière, multipliant les
néologismes et les licences proso-l’agneau
diques, les saynètes scabreuses et des neiges
délirantes, peuplées de personna-De Dimitri Bortnikov,
ges fantasques, et où François Vil-Rivages,
286 p., 19 €. lon croisait le fer avec Dostoïevski.
Printemps, 1914 par Isaak Izraïlevich Brodsky. FineArt imAges/Leem AgeL’auteur de Repas de morts s’est
quelque peu assagi, en apparence,
et a laissé reposer sa pétaudière portées par une langue retroussée et Quelques années auparavant, l’économe, Nastasia la nounou et est proche. D’abord une forêt, puis
verbale et verveuse. Aujourd’hui, réinventée. On suit cette jeune elle avait été recueillie par sa mar- Spiridon le menuisier touche-à- une cave. Affamés, épuisés, les
gaà 53 ans, il nous présente son troi- femme au cœur pur et à la destinée raine, Sérafima, une vieille pê- tout idolâtré par les gamins. Les mins tombent les uns après les
sième roman écrit directement en tragique, jusqu’au terrible siège de cheuse errante, sans enfant, qui l’a destins défilent, les paysages se autres : Mitia, Vania, Sacha et
français, L’Agneau des neiges, vas- Leningrad. Là, dans les faubourgs initiée aux contes, aux légendes, succèdent, peuplés de renards, Alexandre, tous deux âgés de 7 ans,
te polyptyque sous forme de saga de l’ex-Saint-Pétersbourg, elle lui a appris à lire dans la Bible, et mésanges, coqs et ours. « Il nei- puis Igor et Kolia.
russe, avec pour personnage prin- échoue à 18 ans dans un orphelinat, qui lui a enseigné que « la prière geait sur la terre, écrit Bortnikov, L’issue, si elle est prévisible,
cipal Maria, née au lendemain de la après avoir traversé l’épreuve de la ramasse l’âme ». comme pour la dernière fois. Et per- n’en constitue pas moins le
somRévolution de 1917, dans la région Grande Famine et survécu à la ter- sonne ne savait quel jour on était… met de cet Agneau des neiges, qui
Héroïne russe d’hierseptentrionale de Novgorod, le reur rouge. Elle y prend en charge Les vivants se parlaient à l’oreille… dresse dans les dernières pages,
pays des grands blizzards, « au une douzaine de gosses, leur appre- Dans cette institution pour enfants Comme sur les icônes. » La guerre affolées et noircies, le tombeau (au
bout de l’hiver ». nant à lire et à écrire. C’est là qu’elle fracassés, elle se lie avec la jeune s’intensifie, la population civile est sens littéraire) de Maria, une
héMaria, une presque sainte, qui va entamer son chemin de croix, veuve de guerre Anna, une Molda- décimée par les bombardements, roïne russe d’hier, qui nous
rapanime et enlumine ces pages dans une sorte de Passion marquée ve rousse qui la prend en charge, et la maladie et les pénuries. Maria et pelle tout le sens des mots
innoéblouissantes, gorgées de poésie, par le feu des armes et les épreuves. qui sombrera dans l’alcool, Pélagie ses enfants s’enfuient ; le Golgotha cence et sacrifice. ■
La vie en vracce que c’est
qu’une existence
De Christine Christine Montalbetti Un roman choral sur le sentiment de la fragilité des choses, le rôle de la mémoireMontalbetti,
P.O.L,
377 p., 20 €. par pa T Ck grainville observer un carrefour où circulent d’une seule journée. Des tranches du roman, en développant des ara- où Sartre de tout son haut (relatif)
de l’Académie française les destins : milliers de romans re- de vie non pas exhaustives, façon besques fantasmatiques inopinées. se moquait des narrateurs de
Maunouvelés. Un fils, Tom, tenaillé par naturaliste, mais pointillistes, riac qui entraient dans des
personCuriosité délicateEST, sans doute, une colère rentrée que ne s’expli- aiguës, primesautières. La roman- nages aux portes ouvertes. Il fallait
ce qu’un écrivain que pas le père et dont on va dé- cière se glisse dans les destins Ce récit virevoltant est précieux être plus comportementaliste,
voudrait traduire couvrir les raisons beaucoup plus comme si on y était, voltige de l’un aussi pour ses dérives, détours au pratiquer le « behaviorisme », ne
le plus, que ce loin. Une jeune femme, Dorris, à l’autre, les perce tout en leur lais- débotté sur tous les sujets : les décrire que ce dont on avait la per-C’sentiment de l’amante du fils, auquel elle repro- sant leur part de mystère. Christi- montres, les photographies, les ca- ception. Autrement, l’auteur se
l’existence individuelle et collecti- che ses absences, ses voyages dont ne Montalbetti tisse, entre les uns puches des ados, la puissance de la prenait pour Dieu, ce qui était
ve, son tissu vivant, touffu. La vie on n’apprendra le sens qu’à la fin. et les autres, des liens longtemps mer, la vitalité frénétique des inacceptable. Depuis belle lurette,
profuse ! Ses myriades de facettes Mais aussi l’agonie de Magda, hos- insoupçonnés. La vie en vrac est mouettes. Toutes choses qu’on re- on a balayé ces diktats théoriques
et sa profondeur infinie. Christine pitalisée, hantée par les étés splen- secrètement composée. L’intrigue connaît dans un sentiment d’inti- des années 1960, et Christine
MonMontalbetti plonge dans ce four- dides et révolus. Et la présence assez quotidienne comporte des me complicité. Voire les intermè- talbetti fourre partout sa curiosité
millement, et nous met immédia- d’un SDF assis devant les passants coups de théâtre ou des coups de des pipi qui ponctuent notre délicate. Le père du roman, perché
tement dans le coup, en s’adres- après bien des errances. tête merveilleux. Ainsi, Dorris, en temps. Exister ! C’est tout à la fois au-dessus du carrefour qu’il
obsant à nous à la volée, en nous C’est, à vrai dire, un petit lot de descendant d’un avion, décide de le ciel, la rue, les amours, les rup- serve, est un dieu orphelin en
quêfaisant partager directement son personnages entourés de figures prendre l’identité de Mrs. Rivière, tures, les deuils, les avions et les te de présences humaines. Chaque
expérience. Elle va centrer la né- annexes et fortes. « On slalome fas- dont le nom est affiché sur une navires qui nous transportent pour passant est métaphysique.
Espièbuleuse sur quelques personnages toche entre les personnages », écrit pancarte comme on en voit des di- le meilleur et pour le pire. La nar- gle, fine, profonde, Christine
Monconducteurs. Un père qui a perdu l’auteur comme en s’amusant. Des zaines à l’arrivée des voyageurs. Ce ratrice est évidemment omnis- talbetti nous donne ce sentiment
son épouse et passe son temps à existences en simultané, le long quiproquo file d’un bout à l’autre ciente sans complexe. Fini le temps de vie sensible et multiple. ■
A
Selva/ leemage
rit
le figaro jeudi 7 octobre 2021
5que Arthur C. Clarke (1917- trépide Stroïka dans Paris. Une Autoportrait en chevreuil, Victor noir américain Langston Hughes,
2008) reparaît aujourd’hui dans histoire d’amitié et de découver- Pouchet vient de publier chez avec la réédition du premier ÇÀ la collection « Ailleurs et de- te de l’autre, de mise à l’épreuve Grasset La Grande Aventure, un volume de son autobiographie,
main » des Éditions Robert Laf- de la liberté, « dans un Ouest pa- « roman-poème », préfacé par paru en 1940, Les Grandes
Profont, dans une traduction inédite risien rendu au règne animal », a Hervé Le Tellier, pour qui un fondeurs (The Big Sea), chez &LÀ
de Gilles Goullet. précisé son éditeur. À paraître le « poème a le droit d’être léger, Seghers, et la traduction inédite
Nouvelle traduction 13 octobre, chez Rivages. charmant, de faire sourire, pleu- de son dernier recueil de
poèpour 2001 Paris vu par Jane Smiley rer, réfléchir ». mes, paru l’année de sa mort, en
Paru en 1968, 2001, l’odyssée de Suite des aventures Auteur de la trilogie familiale 1967, La Panthère et le Fouet, Critiquel’espace, le chef-d’œuvre du ro- Un siècle américain, Jane Smiley de Victor Pouchet Langston Hughes inédit dans une édition bilingue, aux
mancier d’anticipation britanni- va publier Les Aventures de l’in- Auteur remarqué du roman Double actualité pour le poète Éditions Ypsilon. Littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESRéparer les vivants
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
richard
powers Enceinte
Un scientifique et et très déprimée
son fils cherchent
EST un appel d’Emma Bovary. à dépasser au secours, une Il s’agit d’une longue plainte,
femme qui se ponctuée de soupirs et de traits la frontière noie et dont d’humour. Adieu la liberté. Son C’personne ne moi ancien a disparu. Le couple entre le monde semble entendre les cris de dé- quitte Londres pour s’installer
tresse. La maternité est un nau- en banlieue. Grave erreur. « J’ai des vivants et frage. Les femmes et les enfants déménagé parce que je n’étais
d’abord : tu parles ! La roman- plus chez moi où je vivais. » La celui des morts. cière n’était pas préparée à ça. narratrice erre, hagarde, dans
Personne ne l’est. sa propre maison,
asQu’a-t-elle fait pour siste au défilé des
bachristo Phe mercier qu’on lui inflige tout by-sitters, ne rêve
ça ? « J’ai été mar- plus que de dormir.
ANS Le Voyage fantas- quée par la grossesse La fatigue l’entoure
tique, Richard Fleischer comme par un brace- comme un halo. Une
imaginait un groupe de let électronique. » On saine franchise
remsavants réduits à la voit le ton. Son corps plit les pages. La ré-Dtaille d’un microbe, et change, ne se res- cente maman se
coparcourant, dans une navette non semble plus. Le dou- gne contre les vitres.
spatiale, le corps d’un blessé dont la te s’installe. Surtout, Tout est nouveau.
vie est menacée par un caillot obs- ne pas céder à la pa- Tout paraît
dangetruant son cerveau. Sidérations, le nique. « Pour ma reux. L’existence
roman nouveau d’un autre Richard, part, je n’accueille n’est plus la sienne.
J’ai été bien que moins spectaculaire, arrive pas la perspective « J’ai perdu le senti-«
au même résultat : chez lui, la science d’accoucher avec ment d’être la vedette marquée
parvient aussi à manipuler le cerveau plus de bonheur ou de de ma vie. » par la
humain. Mais de l’extérieur : à partir rationalité que celle Cusk ne nous cache
grossesse d’informations recueillies grâce à des d’être assassinée. » rien. Ce récit qui
ris« donneurs » doués pour mimer cé- Ces phrases mon- que d’être considéré comme par
rébralement les émotions basiques, trent que le livre comme la meilleure un bracelet
dont les empreintes informatiques s’éloigne assez de des publicités pour la
électronique. contraception seront transmises à des personnes Laurence Pernoud.
victimes de troubles du comporte- Richard Powers est connu pour ses réflexions sur la science, notamment sur le fonctionnement du cerveau. Dans les miroirs, s’achève sur une note Pour ma
ment. Fini les psychotropes : une dé- elle ne se reconnaît optimiste. Cusk est part,
pression peut se traiter de façon Comme tous ceux de Powers, Si- peut, lorsqu’il se trouve en quelques plus. Les conseils différente. Oui, elle
je n’accueille est mieux. Cette sty-technique, en infiltrant dans le cor- dérations est un roman complexe, instants entouré de « followers » pleuvent. Ils ne
sertex du « malade » l’émotion censée le qui va bien au-delà d’une réflexion adolescents qui ont vu son profil sur vent pas à grand- liste aurait néan-pas la De Richard Powers,
guérir. C’est le neurofeedback, une sur les effets pervers de la science, leur téléphone, être arrêté, ainsi que chose. « À mesure moins pu nous épar-traduit de l’anglais perspective
technique longtemps contestée, et sur la morale du progrès. Il s’agit son père, qui le surveillait discrète- que mon ventre gros- gner des lourdeurs (États-Unis) par d’accoucher comme cette des-qui s’est développée au cours des aussi d’un roman sur les relations ment, pour atteinte à l’ordre public. sit, je me rends Serge Chauvin,
dernières années. Et, sous la plume familiales, qui étaient déjà au centre C’est une scène terrifiante, en même compte qu’il est aussi cription de la pisci-avec plus Actes Sud,
de Powers, cette réalité est aussi in- du Temps où nous chantions, sur le temps qu’une des scènes les plus utile pour moi d’ap- ne : « Dans l’humidité 397 p., 23 €. de bonheur
croyable que le scénario de Fleischer. rapport père-fils, sur la façon de vi- tendres et les plus drôles du livre. privoiser le bébé que de ce lieu municipal
ou de où, ségréguées en Richard Powers est connu pour ses vre un deuil insurmontable, et d’un pour un champ
d’apDu plus intime au plus vasteréflexions sur la science, notamment roman sur le monde de demain : prendre à connaître fonction de notre gen-rationalité
sur le fonctionnement du cerveau : Powers écrit à sa façon un roman de Powers n’écrit pas de roman-théorie, l’autoroute qui va le re, nous nous regrou-que celle
elles étaient au centre de La Chambre SF et un roman de politique fiction, et chez lui les idées restent toujours le traverser. » Sa fille pons dans
l’anonyd’être assas- mat. » aux échos (2008, National Book une sorte d’uchronie. Il imagine la véhicule de l’histoire, et pas l’inverse. naît par césarienne
Award), et aujourd’hui de Sidéra- réélection d’un président jamais N’empêche qu’il parvient, en 400 pa- au bout de huit mois. « Ségréguées » ? Ma-sinée »tions, dans lequel un astrophysicien nommé, réactionnaire, qui nie le ges, à aller du plus petit, du plus inti- Autre ambiance, pire man mia ! C’est le cas
veuf qui élève péniblement Robin, débat écologique et les conclusions me au plus vaste, et à déboucher sur peut-être que la précédente. de le dire. ■
son fils de 9 ans, qu’il adore, et qui est qu’il impose, qui refuse toutes les l’avenir : quel sera le monde demain ? Il y a les pleurs, les nuits
blanvictime, depuis la mort de sa mère, de conséquences de la théorie de l’évo- Powers le voit ponctué de catastro- ches, les coliques. Donner le
troubles du comportement violents, lution, qui flatte les plus bas instincts phes qui sont déjà le lot du monde sein ou le biberon ?
décide de le soumettre au neurofeed- d’une Amérique qui a peur. d’aujourd’hui. Il n’imagine rien, il ne Cusk se plonge dans les ma- L’œuvre d’une vie
back. Robin est particulièrement ré- Dans cette Amérique privée de ses fait que pousser à leurs limites extrê- nuels sur le sujet, tire des De Rachel Cusk,
ceptif, et le neurologue décide d’aller droits fondamentaux, un petit gar- mes les données de 2020, et les exemples de la littérature traduit de l’anglais par
encore plus loin, en le soumettant aux çon de 9 ans brandissant, seul de- conséquences de la seule religion qui (Wharton, Coleridge, D. H. Lori Saint-Martin et Paul Gagné,
empreintes cérébrales de sa mère vant le Capitole, à Washington, une soit aujourd’hui pratiquée : celle du Lawrence, Proust), convoque Éditions du Boréal,
morte. La vie de Robin et celle de son banderole pour lancer une alerte sur progrès et de la communication. Cel- les modèles de Jane Eyre et 230 p., 20 €.
père en seront bouleversées. les espèces en voie de disparition, les du véritable obscurantisme. ■
Crime et châtiment en Tchétchénie
Nino Haratischwili Un oligarque russe convoque un journaliste allemand et une jeune Géorgienne pour élucider
une vieille affaire.
Astrid de L Armi NA Le lecteur devra patienter pendant à Berlin. Elle est trop passionnée, exi- Nino Haratischwili, née en 1982 en
adelarminatlefigaro.fr 300 pages pour savoir ce qu’il advint geante, trop entière pour entrer dans Géorgie, installée en Allemagne
dele chat, des rêves de la jeune Nura. En atten- le moule des valeurs occidentales puis vingt ans, écrivain en vue dans
le général N VILLAGE au fond dant, le récit l’entraîne loin, d’abord à contemporaines. Le Général est un ces deux pays, a construit ce roman
et la corneille d’une vallée en Tchét- Moscou, à la même époque, où un oligarque russe sans pitié mais élé- comme un thriller qui progresse par
De Nino Haratischwili, chénie, une petite so- jeune Russe, fils d’un héros de l’Ar- gant, lettré. Et derrière sa froideur af- lente élucidation du passé des
protatraduit de l’allemand
ciété isolée régie par mée rouge, se cabre contre la volonté fichée, il y a quelque chose de fragile. gonistes et s’achève par une chasse à par Rose Labourie, Udes lois ancestrales où de sa mère de le faire marcher sur les Un an plus tôt, un drame a ravagé sa l’homme spectaculaire. Il y est ques-Belfond,
les hommes doivent être des guer- traces de son père. Puis on fait un vie et ravivé le souvenir d’un événe- tion de crimes et de châtiments, mais 588 p.,24 €.
riers, où les jeunes filles épousent le bond dans le temps jusqu’en 2016, ment datant de son passage dans l’ar- bien que les références à Dostoïevski
membre d’un clan choisi par leurs année au cours de laquelle va se dé- mée qui l’a persuadé que les notions soient explicites, on est ici plutôt dans
parents. Nura, elle, ne baissera pas rouler l’intrigue du Chat, le Général et de bien et de mal étaient illusoires. un univers tragique, post ou
antéla tête. Jamais elle ne se mettra dans la Corneille – titre qui fait référence au chrétien, où l’hubris des personnages
Chasse à l’hommel’orbite d’un homme. « Elle sera le surnom des protagonistes principaux. se heurte aux ordres d’un destin
soleil de son propre système solaire ». Chat est une jeune comédienne géor- Corneille, grand reporter allemand, aveugle et sourd. Le montage narratif
Elle suivra sa propre loi, pas celle gienne, fiévreuse, exubérante ou ta- élevé dans une douillette station n’est pas d’une grande légèreté, mais
des commères du village qui ressas- citurne, exilée avec sa sœur, sa mère balnéaire de la Baltique dont le cal- la saveur et la valeur de ce roman sont
sent le souvenir de la déportation de et sa grand-mère à Berlin. Malgré ses me trompeur lui avait donné envie ailleurs, dans l’art d’Haratischwili de
leur peuple par Staline. Elle rêve efforts pour jouer la citadine légère et d’affronter la vraie vie sur des théâ- créer une foule de personnages, de
d’ailleurs. On est en 1994. Les mon- dynamique, et bien qu’elle soit exas- tres de guerre, s’est spécialisé dans leur inventer une histoire, de
dépeintagnes, drapées dans leur beauté al- pérée par la petite communauté géor- les enquêtes sur les milliardaires dre les microcosmes familiaux et
soNino Haratischwili a construit tière, contemplent avec hauteur les gienne qui, après avoir rêvé de russes. Il connaît bien le Général. Le ciaux dans lesquels ils cherchent
déson roman comme un thriller qui humains qui s’agitent. Il y a de la fé- l’Ouest comme d’un paradis, s’abîme Général veut rencontrer Chat. Cor- sespérément leur place. ■
brilité dans l’air. Une ambiance de dans la nostalgie de son passé soviéti- neille fera l’intermédiaire. Chat res- À lire aussi « La Huitième Vie », progresse par une lente élucidation
du passé des protagonistes.guerre. que, elle-même ne trouve pas sa place semble tant à Nura. 900 p., Folio.
Hanna H aSSOULInE/Opa LE/LEEmagE
HaYOUng JEOn/Epa/maXppp
A
sidérationsjeudi 7 octobre 2021 le figaro
6
Les Goncourt corrigent le tir ! on en
L’information principale figurant que la modification du règlement pour le Goncourt, tout comme conjoints, compagnons ou pro-parle
dans le communiqué publié par intérieur de l’institution votée à François Noudelmann, compa- ches parents des membres du
l’académie Goncourt mardi 5 oc- l’issue d’une assemblée générale gnon de Madame Laurens, et jury ». Exit François
Noudeltobre est sans doute moins la extraordinaire. Après la polémi- sur un sujet similaire, la Shoah, mann ! De plus, interdiction sera L’académie Goncourt a pub Lié
mardi sa deuxième Liste liste des neuf auteurs retenus que Camille Laurens, jurée du l’académie, chahutée de partout, faite aux membres du jury « qui
comprenant neuf auteurs, ainsi (les favoris, Christine Angot, prix qui, dans le Monde des livres a tranché. Il ne sera désormais tiennent une rubrique littéraire »
qu’une modification importante Histoire Claire Berest, Abel Quentin, Mo- du 16 septembre, avait démoli le plus possible de voir figurer sur de « chroniquer les ouvrages qui de son rè GLement intérieur après
La po Lémique cami LLe Laurens. hamed MBougar Sarr y figurent) roman d’Anne Berest, en lice une liste « les ouvrages des figurent dans la sélection ». F. L. Littéraire
Rois et reines de France oubliés
bi ogr ap hie s Histoire de trois souverains injustement négligés par la postérité.
Charles le Chauve Anne de Bretagne Louis VIII
Charles le Chauve : le Anne de Bretagne, icône de la liberté
alice develey entreprise plus que louable en cette histoire, l’auteur mêle-t-il le récit de
adeveley@lefigaro.frfondateur de la nation ? période de déboulonnage de statues. François II, arrière-petit-fils du roi
Ce livre, donc, n’est ni une hagio- Charles V, à l’enfance de sa fille
jacques de saint victor bre édit de Pîtres (ou Pistes) de 864, UI était Anne de Breta- graphie ni un discours idéologique. Anne. Après tout, c’est de lui,
farouqui rappelle le caractère « consul- gne ? La question peut En quelque 260 pages, l’historien che défenseur de la Bretagne, qu’elle
N 1860, à l’époque tatif » de la monarchie franque, la paraître étrange tant la s’efforce de faire, au gré des dates et tint sa pugnace indépendance. Tra-anne de
où le pays était Res publica de l’époque, il doit en duchesse devenue reine des sources, la véritable histoire hisons, complots et doubles jeux…
(déjà !) à la recher- grande partie son oubli au fait qu’il Qa suscité une profusion d’Anne de Bretagne. L’ouvrage Les pages se tournent et l’on croirait De Joël Cornette,« che de ses racines, a laissé un royaume en lambeau. de livres – une cinquan- s’ouvre en 1505 alors que la souve- lire Dumas dans le texte !Gallimard, Efut dressé un obé- Son règne fut en effet marqué taine en deux cents ans ! raine de 28 ans entreprend un tour L’ouvrage, écrit d’une main d’or-336 p., 22 €.
lisque dans le petit village de Fon- moins par les razzias musulmanes Or ces images et écrits ont forgé un de Bretagne. Cornette donne des fèvre, mêlant des phrases d’ancien
tenoy qui portait en piédestal (depuis son ancêtre Charles Martel imaginaire éloigné de la réalité histo- éléments de contexte : née en 1477 à français, se lit comme un roman. On
l’inscription suivante : « Ici fut li- les Arabes sont tenus à distance) rique. C’est le propre des idoles : de- Nantes, orpheline de mère à 9 ans, apprend qu’Anne faillit être reine
vrée le 25 juin 841 la bataille de Fon- que par les invasions normandes, venir des histoires, des contes, des de père à 11, Anne se maria par pro- d’Angleterre, qu’elle fit se déplacer
tenoy entre les enfants de Louis le ces cruels « Nortmanni » venus du mythes. De la mythification à la curation à Maximilien, roi des Ro- Louis XII pour être épousée et qu’elle
Débonnaire. La victoire de Charles nord (et on sait par les prophéties mystification, la frontière est sou- mains, puis s’unit à Charles VIII qui ne « se voulut plus asservir à homme
le Chauve sépara la France de l’Em- de Jérémie que « c’est du Nord que vent poreuse. reprit le contrôle des terres armori- que ce fut, autrement qu’elle ne
depire d’Occident et fonda l’indépen- bouillonne le malheur »). Ces « Da- Ainsi, Anne de Bretagne fut-elle caines avant d’épouser Louis XII, meurait maîtresse ». Si son destin
dance de la nation française. » Par- nois » ravagèrent l’ouest du royau- orpheline héroïque, mauvaise fran- lequel lui permit de sauver en partie demeure exceptionnel, cette petite
ler de « nation française » au me à partir des années 840 avant de çaise, féministe, duchesse aux sabots l’indépendance de la Bretagne. De brune austère, boiteuse d’un pied,
eIX siècle a bien entendu quelque s’y établir. Charles ne put entière- et « Jeanne d’Arc des landes ». Encore fait, elle est à cette date la garante de amatrice de poésie, marieuse et
souchose d’anachronique, mais le ment faire face à ces nouvelles in- en 2013, lors de la révolte des « bon- son duché libéré et lorsqu’elle y re- veraine vengeresse, eut toutefois
propos n’est pas entièrement vasions, étant toujours aux prises nets rouges », elle fut citée par l’évê- vient, elle est accueillie comme tel- une vie peu enviable. Enceinte à
inexact. En l’espèce, la bataille de avec ses autres frères. Pourtant, que de Vannes, telle une « guide ». le. Elle ne parle pas le breton, mais quatorze reprises, elle vit mourir
Fontenoy allait déboucher sur la Laurent Theis réhabilite ce roi « Peut-on encore écrire le destin de la langue de la joie, elle, connaît sept de ses enfants et disparut à
rédaction du fameux traité de franc, qui fut peut-être, bien plus cette figure quasi intouchable, nimbée toutes les traductions. presque 37 ans en 1514. À sa mort, les charles
Verdun de 843 entre les trois pe- que Clovis, le fondateur d’un espa- le chauve de sainteté ? », s’interroge Joël Cor- Très vite, on s’aperçoit que le des- cérémonies funèbres durèrent plus
De Laurent Theis,tits-fils de Charlemagne, Lothaire, ce « dans lequel s’enracinent les ori- nette. C’est tout l’objet de son pas- tin d’Anne est lié à celui de la France de soixante-dix jours, durant
lesGallimard, Louis le Germanique et Charles le gines supposées de la France ». sionnant ouvrage qui refuse une et de la Bretagne, à leurs politiques et quels furent célébrées 7 164 messes
272 p., 21 €.Chauve. Charles, qui doit son surnom à sa grille de lecture moderniste du leurs guerres menées dans une Euro- basses. Preuve, s’il en fallait encore
eCe dernier se vit attribuer la simple calvitie, apparaît, à lire XV siècle. Il y a, dit-il, « un enjeu de pe instable, plongée entre âge féodal une, qu’Anne de Bretagne fut une
partie occidentale de l’Empire de Theis, comme un monarque vérité et de mémoire » à avoir ; une et Renaissance. Ainsi, pour bâtir son vraie légende. ■
Charlemagne, ce qu’on va appeler brillant, lucide, pieux, habile,
la Francia occidentalis, qui passe joyeux, même s’il pouvait être aussi
précisément pour l’ancêtre de la traversé par de furieuses colères.
Nation française. Ainsi Charles le
Une épopée exceptionnelle Louis VIII : un règne bref mais décisifChauve, ce roi aujourd’hui bien
oublié, peut être regardé comme Il fut marié à Ermentrude, une
l’un des grands monarques fonda- princesse franque, fille du comte
teurs de notre pays (même si les Eudes d’Orléans, qui n’avait que Édouard de mareschal Normandie, de la Bretagne, de Après avoir pacifié la Flandre,
historiens contemporains abhor- 13 ans lors de son union avec lui. l’Anjou, du Maine et de la Touraine. Louis poursuit sa grande entreprise
rent ce genre de raccourci au nom Et, aussi étonnant que cela parais- OUIS VIII ne régna que Il revient donc au nouveau roi de de stabilisation. Mais, à Pâques
d’une exactitude de plus en plus se, on ne connaît à ce roi franc trois ans, de 1223 à 1226, maintenir et de consolider ces 1225, le Saint-Siège appelle le roi à
brouillonne). aucune concubine ni aucun enfant et c’est peut-être pour conquêtes encore fragiles. Aux cô- enfin conduire la guerre sainte
La biographie que consacre à illégitime, ce qui est rare pour cela que son règne n’est tés de son père, il s’est formé aux qu’il réclame depuis six ans face
Charles le Chauve l’historien Lau- l’époque. Charles fut sacré empe- Lguère passé à la postérité. arcanes de la politique et il a fait ses aux hérétiques albigeois.
rent Theis, spécialiste de ce haut reur, comme son grand-père à la le lion Fils de Philippe Auguste, père de preuves sur le champ de bataille. Cette croisade commence par le
de franceMoyen Âge, évite de tomber dans fin de sa vie. Mais cette cérémonie, Saint Louis et époux de Blanche de Comme le souligne Flavien Dupuis, siège d’Avignon, qui, lorsqu’elle
De Flavien Dupuis,ces pièges et permet de bien mesu- le renvoyant au prestigieux modè- Castille, le huitième roi de la dynas- il est en effet un acteur décisif de la tombe, entraîne une cascade de
Éditions du Cerf, rer l’importance du monarque. le de la Renovatio imperii Romani et tie capétienne a pourtant œuvré de victoire de Bouvines en 1214. À la redditions spontanées : Nîmes,
271 p., 20 €.L’auteur revient en détail sur les Francorum, ne fit pas de lui, com- façon déterminante pour la consoli- Roche-aux-Moines, le prince Louis Montpellier, Narbonne et
Carcaspréparatifs du traité de Verdun me l’espéraient ses contempo- dation d’un royaume de France en- met en déroute les troupes anglai- sonne proclament leur fidélité au
(dont certains veulent voir aussi rains, un « Salvator mundi », le core balbutiant. Voilà la thèse de ses de Jean sans Terre, ce qui per- roi. Louis conquiert ainsi le
Lanl’origine lointaine de l’Europe). sauveur d’un monde chrétien. Flavien Dupuis, qui signe une bio- met à Philippe Auguste de vaincre guedoc et étend son royaume
jusAucun récit ne nous en est par- Après son inhumation, à Saint- graphie vivante et enlevée du « Lion plus au nord la coalition de princes qu’aux portes de Toulouse. Cette
venu, mais on sait qu’il marqua le Denis, figure dont il se sentait pro- de France » : « Au même titre que et seigneurs flamands, allemands ultime victoire lui sera fatale :
atpartage de l’empire de Charlema- che, sa dynastie régna encore pen- d’autres grands Capétiens plus et français emmenés par l’empe- teint de dysenterie, il meurt sur le
gne. Cependant, il n’en existait à dant cinq générations, mais plus connus », comme Philippe le Bel, reur du Saint Empire Otton IV. retour à Montpensier (Auvergne).
l’époque ni carte ni inventaire aucun de ses successeurs ne se fit Louis VIII contribua « à faire de la Il lègue à son fils un domaine royal
Conquête du Languedoccomplet. Il fallut procéder à un remarquer, et le dernier de ses hé- France le pays qu’elle est aujour- augmenté que la régente Blanche
grand travail d’enquête entre les ritiers fut remplacé en 987 par Hu- d’hui », écrit l’ancien élève de Louis reste donc ferme lorsque, à de Castille devra tenir de toute son
aires romanophones et les aires gues Capet, qui fonda la troisième l’École polytechnique, actuellement peine couronné, il reçoit la som- énergie, explique l’auteur, face aux
germanophones. Charles le Chauve dynastie. Comme le résume Lau- en poste à la Cour des comptes. mation d’Henri III d’Angleterre de désirs de revanche des seigneurs
hérita de la pars occidentalis et la rent Theis, Charles le Chauve écri- À la mort de son père, Louis hé- procéder sans délai à la restitution dépossédés. Mais les bases
politigouverna à l’orée de sa décadence. vit le « dernier chapitre d’une épo- rite d’un royaume dont la surface a du Poitou. Dix ans après Bouvines, ques et administratives jetées par
Car, si ce roi reste connu des étu- pée exceptionnelle ». Celle d’une quadruplé. Philippe Auguste a pris il convoque à nouveau l’ost royal Louis et son père avant lui sont
diants en droit, en raison du célè- nation en devenir. ■ au roi d’Angleterre le contrôle de la en 1224 et reprend La Rochelle. solides. ■
A
Leema Ge via afp, rda/bridGeman imaGes
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le figaro jeudi 7 octobre 2021
7LE CHIFFRE dE la s Emain El a justice est une
Retrouvez sur internet drogue littéraire » la chronique
« Langue française »EMMAnu EL CArrèr E Au qu Ot IDIEn SuISSE
« LE tEM pS », à L’OCCASIOn Du pr OCèS
DES ISLAMISt ES r ESpOnSABLES 3DES Att Ent At S DE nOvEMBr E 2015. www.lefigaro.fr/
EKATERINA CHESNOKOVA/Spu TNIK VIA AFp langue-francaise Livres de Patrick Leigh Fermor paraissant
simultanément dans la « Petite Biblio Voyageurs », En vuE@
de Payot, à savoir Le Temps des offrandes,
Entre fleuve et forêt et La Route interrompue Littéraire
Vent de révolte dans les Corbières
guillaume sire
Une famille endettée se bat avec
force et courage pour sauver
son château des griffes
de l’administration.
bouts mais se veut optimiste. Sa aurence aracalla
femme, Diane, tente comme
elle peut de régler les factures
INQ ACTES pour une et court après tous ceux qui leur
tragédie moderne doivent encore quelques sous.
balayée par le vent Du haut de ses 17 ans,
Clémendes Corbières, on est ce, reine du bricolage, rafistole, Cbien loin du précé- colmate, bétonne, les remparts
dent roman de Guillaume Sire, qui s’écroulent. Pierre, le
braAvant la longue flamme rouge. connier rêveur, le « baron
perSi le romancier nous racontait ché » comme on le surnomme,
alors l’horreur de la guerre au la regarde faire, plein
d’admiCambodge, il revient cette fois ration pour cette « MacGyver » Guillaume Sire fait
de ses personnages en France, près de Carcasson- nouvelle manière. Ils sont unis
des résistants admirables ne, où un autre conflit va écla- et, ensemble, se tiennent prêts.
parce que fidèles à un lieu, ter entre la famille Testasecca Mais les créanciers sont
intraiet ceux qui veulent les faire ex- à leurs ancêtres
et à leur histoire.pulser de leur château fort,
imIls vont se battre, Manuel Cohen via aFPmense et sublime, légendaire. “Une propriété qui a perdu son chacun à leur façon,
faste d’antan, pire, qui, peu à selon leur caractère
peu, tombe en ruine. Léon, donc compter sur elles et aussi tion : héroïques souvent,
terriet leur capacité Et aussiDiane et leurs deux enfants, sur la nature, furieuse et ven- blement humains aussi, leur
Clémence et Pierre, ne se ré- les contreforts geresse, pour aider les Testa- engagement n’est pas seule-”
soudront jamais à le quitter. Le tables, la police déterminée, les De Guillaume Sire secca. ment lié aux innombrables sou- Pas bête Orwell !
Calmann-Lévy,château de Montrafet, dans la amis impuissants. Quant aux Guillaume Sire est un amou- venirs et à l’amour pour leurs
352 p., 19,90 €famille depuis des siècles, ils hommes de loi, ils se moquent reux des Corbières, pays de son terres, mais aussi au sang qui Et si demain nous vivions
doivent à tout prix le sauver des bien du profond attachement enfance, et son attachement, coule dans leurs veines. dans La Ferme des animaux,
griffes administratives. Car il de la famille pour ce lieu uni- presque charnel à l’endroit est L’auteur en fait des résistants de quel côté serions-nous ?
représente bien plus pour eux que, peut-être même magique. contagieux. Il évoque avec fou- admirables parce que fidèles à Celui des moutons, des poules ou
que des tourelles, des corni- Car, dans cette région hors du gue et sensualité une faune et un lieu, à leurs ancêtres et à des cochons ? La fable d’Orwell,
ches, des champs et des vignes. temps, les légendes vont bon une flore prodigieuses, parfois leur histoire. Le petit monde si elle est une fiction, est par bien
Il est une part d’eux-mêmes. train. Les « sinagries », démo- terrifiantes, des paysages en- des législateurs peut bien s’agi- des aspects réelle. Écrite dans
Alors ils vont se battre, chacun nes protectrices, rôdent autour chantés qui peuvent soudain ter, les Testasecca lutteront les années 1943-1944, et publiée
à leur façon, selon leur caractè- du château : ne dit-on pas que changer de parfum puis de cou- jusqu’au bout. Comment ne pas en 1945, elle est une critique
re et leur capacité. l’une d’elles, nommée Lo- leur avant de céder à la colère. avoir le cœur serré devant cette du système dictatorial soviétique.
Léon, le chef de famille, un ghauss, a sauvé Pierre, prison- Ses personnages, à la fois réa- incroyable détermination, cette Mais, c’est là le génie de l’auteur,
ogre au coup de poing facile, nier à l’âge de 11 ans d’un terri- listes et comme sortis d’un noblesse des sentiments, cette son conte philosophique
n’arrive plus à joindre les deux ble incendie de forêt ? Il faudra conte de fées, forcent l’admira- dévotion hors du commun ? ■ dépasse son époque. Il peut
se lire aujourd’hui comme une
critique des discours populistes
mettant en péril nos démocraties.
Ou comme Orwell le disait
lui-même en son temps : « Il n’est Spirou fait de la Résistance
pas indispensable, pour être
corrompu par le totalitarisme, de
Émile Bravo Sous l’Occupation, le petit groom vivre dans un pays totalitaire. »
Ainsi, l’adaptation de son devient un jeune homme. Un très bel album plein de gravité,
classique, nouvellement traduit
par Josée Kamoun, en un superbe de fraîcheur et de fantaisie.
roman graphique par l’illustrateur
moins ce pour quoi ils sont rému- Odyr est-elle bienvenue.
nérés par l’intermédiaire de Le ciel est d’un bleu d’encre. Sous
l’abbé Philippe et de la jolie Ma- des nuages d’écume, un paysan
deleine à qui Fantasio fait les yeux se met au lit. Ce qu’il ne sait pas,
doux mais que Spirou observe du c’est que dans sa ferme,
coin de l’œil depuis qu’il l’a sur- les animaux fomentent une l’espoir
prise à plusieurs reprises bras malgré tout insurrection. « La vie de l’animal
Le Spirou d’Émile dessus bras dessous avec des n’est que misère et servitude. » Il
Bravo, vol. 4,IL EN FALLAIT du tact pour écrire hommes différents. faut se révolter. « Tout ce qui est
D’Émile Bravo,une histoire de Spirou sous l’Oc- Régulièrement, Spirou enfour- sur deux pattes est un ennemi. »
Dupuis, cupation, trouver le juste ton pour che son vélo pour la ferme d’An- Les pages peintes au couteau se
116 p., 17,50 €.peindre sans fard la réalité histori- selme et Ernestine, un petit para- tournent et voilà l’homme chassé
que, avec la gravité qu’elle re- dis où se ravitaillent (au grand jour de chez lui. Les bêtes sont enfin
quiert, en y introduisant de l’hu- mais aussi de nuit, semble-t-il) un libres… ou presque. Si « tous les
mour, de la fraîcheur, de la certain nombre de gens qu’on dé- animaux sont égaux », certains
fantaisie et des gags. Émile Bravo a couvrira au fil du récit - un récit le sont plus que d’autres. Alors,
repris le personnage de Spirou précis, magnifiquement mené, comme le lecteur s’y attend
pour la première fois en 2008 dans avec des dialogues pétillants, des trop bien, l’égalité va très vite
le Journal d’un ingénu qui se dé- personnages colorés, le tout illus- se retrouver piétinée. Les
roule pendant l’été 1939, avant la tré par une jolie ligne claire rétro. couleurs éclatantes
déclaration de guerre, à l’hôtel Vivent également dans cette ferme s’assombrissent. L’enfer, dit-on,
Majestic où le petit groom en habit deux sœurs, la douce Cristina et sa est pavé de bonnes intentions. La
rouge, son inséparable écureuil et sœur Mieke, brunette « entrée en Ferme des animaux incarne bien
Fantasio le téméraire se trouvent adolescence comme on entre en cette société qui dévie de son
mêlés à des tractations diplomati- guerre », qui en pince pour Spirou idéal pour aboutir au pire des
ques de haut niveau. Dix ans mais ne cesse de railler sa candeur mondes possibles.
après, Émile Bravo a entrepris de et son côté boy-scout qui donne- Alice Develey
publier la suite, L’Espoir malgré rait sa chemise pour servir son
À travers une galerie de personnages variés, Émile Bravo brosse un tableau tout, un vrai roman en BD, dont le prochain mais refuse de prendre
troisième tome vient de paraître. les armes. C’est dans ce havre que nuancé de la Belgique pendant la Seconde Guerre mondiale. duPuis
Le récit va d’août 1942, lorsque Spirou a caché P’tit Louis et
Sules premiers trains à destination zanne, deux orphelins juifs, 7 ou rou au grand cœur surveille les ga- s’abîme dans un désespoir dont il
des camps partent de Bruxelles 8 ans, dont l’effronterie et la mins du quartier : fils de commu- s’inspire pour peindre. Un jour,
sans qu’on sache encore bien ce confiance absolue qu’ils ont dans nistes ou de rexistes mais unis Spirou lui apporte une toile vierge
qui est au bout, jusqu’à l’été 1944. leurs protecteurs sont irrésisti- comme les doigts de la main, ils ri- qu’il a trouvée au marché. Avant
Spirou a remisé son uniforme de bles : grâce de l’enfance. valisent d’idées saugrenues pour se de repartir, il lui suggère
d’imagigroom, et c’est en knickers et battre avec les moyens du bord. ner un tableau plein d’espérance.
Bourré de charmecasquette qu’il sillonne avec Fan- Spirou s’occupe aussi d’un couple « Une commande », demande
Fetasio les écoles de Bruxelles et des Lorsqu’il est à Bruxelles, accompa- d’amis juifs planqués dans un gre- lix ? « Une prière », répond
SpilA Ferme Des AnimAux alentours pour y jouer un specta- gné de Fantasio le mécréant qui nier : Felka, femme de bon sens, rou. Un très bel album, bourré de
De George Orwell, traduit cle de marionnettes. Officielle- rêve d’en découdre avec les Boches fait tout pour garder confiance charme, sur la joie que donne la
par Josée Kamoun, illustré ment, leur mission est de soutenir et de son écureuil qui le suit par- tandis que Felix, artiste, ne cesse fraternité d’âmes dans la peine et
par Odyr, Grasset, 176 p., 20 €.le moral des troupes. C’est du tout comme un ange gardien, Spi- de commettre des imprudences et les périls. ■ astrid de larminat
la BD
de la semaine
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jeudi 7 octobre 2021 le figaro
8
L’histoire Prix Nobel : Murakami ou Annie Ernaux ?
de la
Ludmila Oulitskaïa et la Françai- 2014, la passe de trois avec Er- Patti Smith. Depuis son National Qui succédera ce midi à la poète semaine américaine Louise Glück ? Com- se Annie Ernaux. Finaliste en naux ? Book Award pour Just Kids, la
2019 du Man Booker Internatio- Au rayon « grandes dames » le chanteuse n’a cessé de publier me chaque année, les pronostics
nal, l’auteur de Une femme et de jury peut aussi choisir la Cana- avec succès. Et puis on se sou-vont bon train. Pour les parieurs,
le prix nobel de littérature Mémoire de fille a toutes ses dienne Margaret Atwood ou vient qu’en 2016 c’est elle que le tout va se jouer entre le
Japosera décerné ce midi. nais Haruki Murakami, qu’ils pla- chances tant les jurés suédois l’américaine Joyce Carol Oates. grincheux Dylan avait mandatée
les parieurs placent en tête En margE apprécient nos auteurs. Après Côté outsiders, notons la pré- pour lire son discours. Elle connaît cent en pole position, la Cana-le japonais haruki murakami
Le Clézio en 2008 et Modiano en sence de Stephen King et de les lieux ! BR N C RTYet la française annie ernaux. dienne Anne Carson, la Russe Littéraire
« J’ai hérité du refus d’hériter »
FRançois Noudelmann
Habitué aux essais biographiques,
l’auteur se risque à l’enquête
familiale. Un genre en vogue
PROPOS RECUEILLIS PAR dresser une sorte d’arc qui passe
Moha MMed aïssaoui par mon grand-père puis mon
maissaoui@lefigaro.fr père, Albert qui, lui, est
totalement assimilé mais va vivre une
François Noudelmann est philoso- expérience de trahison quand il
phe, professeur à la New York est dénoncé comme juif. Et
j’arriUniversity et à l’université Paris- ve jusqu’à moi qui vis à l’étranger.
VIII. Auteur de nombreux essais, il C’est un arc qui va d’un étranger
publie son premier roman avec en France à un Français à
l’étranLes Enfants de Cadillac. Une plon- ger ; et c’est l’histoire d’une
transgée dans son histoire familiale, mission, parce que je dois à ce
faite de bruits et de silences. grand-père que je n’ai pas connu
mon nom et ma nationalité.
LE FIGARO. - Pourquoi avoir choisi
de parler de votre grand-père Vous avez travaillé sur Sartre,
et de votre père, vous qui avez Beckett, Glissant, Barthes.
jusqu’ici abordé des sujets éloignés Est-ce plus difficile de s’attaquer
de votre famille ? à un sujet intime ?
François NOUDELMANN. - J’avais Beaucoup plus difficile ! Je n’ima- « Je crois qu’à la Libération
les survivants ne voulaient pas abordé des sujets liés à la généalo- ginais pas écrire quelque chose
parler parce qu’ils n’étaient pas gie, mais de manière théorique. d’aussi personnel. Cela a été un
écoutés. La France désirait Souvent, quand on écrit des livres cheminement : je suis d’abord
parabstraits, on se cache derrière des ti d’un travail d’enquête – la re- tourner la page », déclare
François Noudelmann.grands concepts. Je me suis dit cherche de mon grand-père, avec
« bas les masques ! » Et je me suis ce trou béant de vingt-deux
anjeté à l’eau. Je pars de ma propre nées étant donné qu’il les a passées
histoire, et d’un paradoxe : mon interné dans des hôpitaux psy- abandonnés – une histoire beau- Par l’enquête, et en gardant la Je crois qu’à la Libération les
surpère et mon grand-père n’ont rien chiatriques à cause du gaz moutar- coup moins documentée que celle bonne distance pour ne pas se vivants ne voulaient pas parler
les enfants voulu transmettre. J’ai hérité du de qui l’a rendu « fou » durant la des combattants. Mon grand-père laisser engloutir par l’émotion. parce qu’ils n’étaient pas écoutés.
de cadillac
refus d’hériter. C’est un paradoxe guerre 1914-1918. Dans la famille, est mort le 21 mars 1941, à l’âge de Mon grand-père était devenu un La France désirait tourner la page. De François
que j’ai voulu aborder à travers on n’en parlait jamais. Je ne savais 50 ans. Le registre asilaire indique personnage… Petit à petit, je suis Les préoccupations concernaient Noudelmann,
l’histoire de ma famille, d’abord rien de lui. J’ai donc mené cette la raison de son décès : « ca- arrivé à des choses plus person- surtout les tickets de ravitaille-Gallimard,
avec Chaïm, mon grand-père, enquête pour découvrir qu’il avait chexie », autrement dit famine. nelles, notamment à la relation ment… Même si le pays décou-219 p., 19 €.
brocanteur, juif, russe, fuyant les été soigné à Sainte-Anne et qu’il J’ai découvert également d’autres avec mon père - nous formions vrait ce qui s’était passé dans les
pogroms, qui rejoint la France est mort à Cadillac, une petite ville enfants de Cadillac qui sont enter- un duo. Un père qui refuse de camps, il voulait changer de sujet.
parce que c’était le pays de charmante de Gironde avec une rés dans ce que l’on appelle encore parler de sa guerre… Jusqu’au Les récits des survivants étaient
Dreyfus, en traversant toute l’Eu- histoire psychiatrique chargée… « le cimetière des oubliés », jour où il a accepté, assez tard. Je inaudibles. C’est plus tard qu’on
rope de l’Est avec sa roulotte et J’ai retrouvé sa trace en menant quelques tombes et une fosse l’ai enregistré durant une dizaine va les entendre. Je crois qu’il y a
son cheval. Je pars de cet homme des enquêtes sur les traitements commune… d’heures. Il m’a tout révélé. Les quelque chose de l’ordre de
l’inqui arrive à Paris pour l’amour de psychiatriques pour arriver à cette gens qui le connaissaient le dé- dicible, au sens de ce qu’on
n’arla France, veut devenir français et histoire qui n’est pas que la sienne, Comment procède-t-on couvrent vraiment avec mon li- rive pas à raconter, de peur, aussi,
s’engage dans l’armée. Je tente de mais celle aussi de 40 000 « fous » pour écrire sur sa famille ? vre ! Il ne l’avait jamais dit à per- que ce soit banalisé. D’une
certaisonne et n’en reparlera plus ne manière, mon père a éprouvé
jamais (il a mis fin à ses jours il y a la honte du survivant. Comme
quelques années, NDLR). À pro- d’autres, et jusqu’à la fin, il est
pos des enterrements, il disait : resté quelqu’un qui donnait le
« C’est ridicule d’encombrer des change, séducteur, drôle, alors
terrains avec un corps qui pour- qu’au fond de lui il gardait une
rit ! » Il n’a jamais raconté cette profonde mélancolie. ■
vie absolument incroyable, cette Unehistoire inédite
épopée avec une guerre, des
évasions, des menaces d’exécution,
ânotre avisdes changements d’identité…del’héroïsmeà travers lesâges Avec Les Enfants de Cadillac,
Dans la partie concernant votre François Noudelmann élève un
père, vous le tutoyez. Pourquoi magnifique tombeau littéraire à
ce dialogue avec un disparu ? son étonnant grand-père, puis à
Ça commence par le « il » avec son père, chacun ayant vécu une
l’enquête sur mon grand-père, ça guerre mondiale. Le premier est
continue par le « tu » parce que je un personnage romanesque de
m’adresse à lui – en fait, je restitue haute volée. « L’histoire de Chaïm
sa parole, je continue le dialogue est un trou, depuis la fin de la
Preavec lui, d’une certaine manière, mière Guerre mondiale jusqu’au
après sa mort – et je termine par le début des années quarante, époque
« je » avec de nombreuses inter- de sa mort. Elle se confond avec la
rogations : de quoi ai-je hérité, mémoire anonyme des patients de 1958
est-ce que j’ai trahi l’amour de la Sainte-Anne. » Ce grand-père, juif
Naissance France en partant à l’étranger ? de Lituanie, analphabète, atteint
le 20 décembre. par une bombe au gaz moutarde
Comment passe-t-on en portant l’uniforme français,
de l’enquête au roman ? 1998 erre d’asile en asile. Comme
Dès que l’on commence à décrire 40 000 « fous » de 1914-18, Chaïm Beckett ou la scène
une filiation on est dans l’imagi- a disparu dans un océan d’osse-du pire (Honoré
naire, dans le romanesque, on tis- ments, il est mort de faim… Champion). Suivront
se un fil qui, en réalité, n’existait Quant au père, c’est un taiseux d’autres essais
pas dans la volonté de mon de l’extrême – il ne raconte rien, il sur le Prix Nobel
grand-père ni de mon père. Ils ne juge le passé dépassé, personne de littérature.
voulaient pas transmettre quoi n’a à connaître son histoire. « Tu
que ce soit. J’ai construit quelque as trop de choses à dire, alors tu ne
2008chose qui témoigne que nous parles pas », dit le fils. Et pourtant
Le Toucher des avons reproduit un même sché- Albert Noudelmann n’a vécu que
philosophes. Sartre, ma, une situation familiale, une des choses extraordinaires, où la
histoire sentimentale, sans le sa- Nietzsche et Barthes vie n’a tenu qu’à un fil, un hasard,
voir : c’est une construction, il y au piano (Gallimard), une rencontre. Sans doute la
blesavait une coupure entre ces trois et d’autres textes sure qui ne s’est jamais refermée 384pages
générations. Je n’invente pas mais dont Dictionnaire est-elle cette dénonciation…
21euros j’imagine ! C’est-à-dire qu’il exis- Ces histoires, l’auteur des En-Sartre (Honoré
te des éléments qui sont à ma dis- fants de Cadillac les compose avec Champion),
position, des faits, du réel, des ar- une délicatesse infinie, sans pa-sous sa direction
chives, des rencontres, mais pour thos, et ça n’en est que plus fort, avec Gilles Philippe.
les mettre en scène, je suis obligé plus émouvant. Philosophe, il
d’imaginer. Je compose, donc. écrit : « Car, si témoigner vise à
re2018 transmettre une expérience, c’est
Édouard Glissant. Pourquoi les survivants aussi recouvrir avec des suaires de
L’Identité généreuse ne racontent-ils pas mots des traumatismes qui
échap(Flammarion).leur histoire ? peront sans fin au langage. » ■
A
f. mantovani/ editions Gallimard
chrogie

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