Figaro Littéraire du 08-10-2020
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Français

Figaro Littéraire du 08-10-2020

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Date de parution 08 octobre 2020
Langue Français
Poids de l'ouvrage 30 Mo

jeudi 8 octobre 2020 LE FIGARO - N° 23683 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livreslittéraire
GEORGE ORWELL PHILIPPE LABRO
CONSÉCRATION ULTIME POUR IL REND HOMMAGE
L’AUTEUR DE « 1984 », QUI AUX GRANDS HOMMES
ENTRE DANS « LA PLÉIADE » PAGE 7 DE SA VIE. ENTRETIEN PAGE 8
Peter Handke :
« Le Nobel m’a
apporté la paix »
EXCLUSIF Dans un entretien exceptionnel,
le lauréat de 2019 revient sur ce prix qui l’a fait
passer de l’opprobre à la consécration littéraire.
PAGES 2 ET 3
Philippe Sands, toujours à Lemberg
HILIPPE Sands s’est fait connaître deux fuyards vivront plusieurs mois : en des films, jusqu’à sa mort, assez subite, en
par Retour à Lemberg, un récit mi- 2017, Buko Rathmann, 92 ans, conserve en- 1949. Incroyable mais vrai. Fut-il
empoinutieux sur les traces de ses aïeux, core un médaillon de Hitler dans sa biblio- sonné ? Son fils aimerait le croire. L’étude
originaires de cette ville d’Ukrai- thèque. Sans commentaire. médicale fouillée que mène Sands semble Pne occidentale. C’est sur Otto von L’infatigable Sands cherche aussi à élucider réfuter cette thèse. Les salauds peuvent aussi
Wächter, dignitaire nazi, qui fut gouverneur les circonstances de l’installation d’Otto à mourir dans leur lit.
de Galicie et se volatilisa mystérieusement Ce qui est passionnant, c’est que l’auteur
en 1945, que porte sa nouvelle enquête, pro- mène l’enquête à la première personne et
longement de la première. Sands la conduit raconte les coulisses de celle-ci, les
ciravec l’aide, nolens volens, de Horst, fils constances des rencontres et ses trou-LA CHRONIQUEd’Otto. De l’administration de la Galicie à la vailles. Disert, il fait le portrait de ses
interd’Étienne création d’une unité SS, le cas Wächter n’est locuteurs, qui deviennent des personnages
pas léger. Mais le fils espère recueillir des té- de Montety du livre, au même titre que Hitler,
Seyssmoignages favorables qui révéleraient une Inquart, etc. Ce sont souvent des « enfants
face cachée de l’Obergruppenführer ; son de… ». Outre Horst Wächter, Niklaus
humanité. Cherchez la femme. Celle-ci a les Rome et les complicités dont il aurait pu bé- Frank, fils de Hans, témoigne et participe à
traits gracieux de Charlotte Bleckmann. néficier au sein de l’Église : il a vécu sous un la réalisation d’un documentaire, comme
Otto et Charlotte forment un couple à la fois nom d’emprunt au monastère de Pia Vigna. un écho à ce livre. Pas de révélation, pas de
uni et chahuté par les circonstances. À la fa- On croise donc l’évêque Aloïs Hudal, coup de théâtre, dans La Filière, mais
l’étuveur de ses affectations, Otto multiplie les maillon de la fuite de nazis vers l’Amérique de époustouflante des tribulations d’une
faliaisons et Charlotte se console comme elle latine. Sands dévore le journal du prélat, mille autrichienne happée par la grande
peut : elle s’entichera même de Hans Frank, précieux document. Mais ses pas le condui- machinerie nazie et la description pleine de
le bourreau de la Pologne. Son journal per- sent vite sur les complicités américaines surprises de ce grand maelstrom que fut
sonnel révèle les méandres de cette mère de dont l’ancien dignitaire aurait bénéficié l’Europe de l’après-guerre. ■
famille, ne dédaignant pas de décorer la de- dans la recomposition géopolitique de
meure familiale d’œuvres d’art dérobées l’après-guerre, où la menace soviétique
ocdans les musées de Cracovie. Ce n’est pas de cupait une grande place : il découvre l’exis- LA FILIÈRE
ce côté que viendront les témoins à déchar- tence du CIC, Counter Intelligence Corps, De Philippe Sands,
ge. D’ailleurs, existe-t-il des survivants ? Le agence américaine qui recrutait des hom- traduit de l’anglais
temps a passé, mais, limier hors pair, Sands mes « sûrs ». par Astrid von Busekist,
retrouve un complice de la fuite de Wächter Ce qui est avéré, c’est que dans Rome « ville Albin Michel,
à travers les montagnes d’Autriche, où les ouverte », Otto tourna comme figurant dans 492 p., 22,90 €.
SEBASTIEN SORIANO/LE FIGARO ; ©EFFIGIE/LEEMAGE ; FRANCESCA MANTOVANI/GALLIMARD
Ajeudi 8 octobre 2020 LE FIGARO
2
L'ÉVÉNEMENT
Littéraire
PROPOS RECUEILLIS PAR
THIERRY CLERMONT
tclermont@lefigaro.fr
Nous avons rencontré Peter
Handke lundi chez lui, à Chaville,
en Île-de-France. Au cours d’une
longue conversation à bâtons
rompus, il est revenu sur le prix
Nobel, ses lectures, les polémiques
qu’il a suscitées et ses nouveaux
projets d’écriture. Le tout dans un
français parfait, et souvent fleuri.
En novembre, Gallimard publiera
son nouveau roman, La Voleuse de
fruits, qui se déroule dans le Vexin
picard, ainsi qu’un imposant
volume de la collection « Quarto » qui
regroupera une douzaine de ses
ouvrages, depuis son premier
roman, Les Frelons, jusqu’à La
Grande Chute, en passant par La
Femme gauchère, La Leçon de la
Sainte-Victoire et Essai sur le
juke-box.
LE FIGARO. – Comment
aviez-vous réagi à l’annonce
du prix Nobel qui vous
était attribué, il y a un an ?
Peter HANDKE. – Tout d’abord,
j’ai été surpris. Ensuite, j’ai été
touché, profondément. Et puis,
sans parler de revanche, le mot
n’est pas approprié, on peut dire
que cela a permis aux choses de
retrouver leur place, et à mon
œuvre d’être sous le feu de ses
véritables enjeux, de sa lumière. Et Peter Handke : « Le Nobel
au lecteur, finalement, d’avoir le
dernier mot. C’est ce qui compte,
par-delà les polémiques, les
attaques et les mauvais procès
d’intention. a remis mon œuvre à sa place »
Vous souvenez-vous
du moment où vous avez appris
la bonne nouvelle ?
Parfaitement ! J’étais chez moi, à ENTRETIEN Un an après sa distinction, l’écrivain autrichien revient sur son
Chaville, en train de cirer mes
chaussures, alors que je m’apprê- œuvre, ses nombreux projets, et la controverse suscitée par cette consécration,
tais à sortir, quand le téléphone a
sonné. C’était le poète et acadé- aussi inattendue que méritée. De son côté, la Polonaise Olga Tokarczuk, lauréate
micien suédois Anders Olsson
qui, dans un allemand parfait, de 2018, mais désignée comme Handke en 2019, est présente avec deux livres.m’a fait part de la décision du
jury.
Les jurés du prix Nobel quelque chose dans votre vie, plus le mot adéquat, je lui préfère n’ont pas manqué, aussi bien du Tout cela est un véritable poison.
ont loué, dans leur communiqué, au cours des douze derniers celui de sérénité. côté des médias que des hommes On m’a renvoyé à la figure mes
votre « œuvre influente mois ? politiques, notamment en Albanie, déclarations à propos de la Serbie
qui a exploré avec ingéniosité Oui bien sûr. Déjà, je ne suis plus Dès l’annonce de l’attribution de au Kosovo et en Bosnie. durant la guerre de
l’ex-Yougoslalinguistique la périphérie obligé de répondre aux questions votre prix, les réactions hostiles Qu’en pensez-vous ? vie et ma présence aux obsèques
et la spécificité de l’expérience que l’on me pose : je peux leur
ophumaine ». Partagez-vous poser un grand silence, au lieu de
cette appréciation ? dire des bêtises ou des choses
Complètement. D’ailleurs, les convenues (rires). On devrait
toumembres de l’Académie connais- jours opter pour le silence… Plus
sent très bien la littérature, tout sérieusement, je dirais que cela
comme les jeunes lecteurs attentifs m’a apporté non pas une certaine
que j’ai pu rencontrer à Stockholm, satisfaction ou un contentement,
il y a un an, sont étrangers à tout mais plutôt une paix, fragile
cerjeu de pouvoir. Enfin, mon œuvre tes, mais tout de même une
véritase trouvait ainsi restituée dans son ble paix, qui s’est installée en moi,
contexte, purement littéraire. et qui a également touché mes
proches, à savoir mes deux filles et
Ce prix a-t-il changé ma femme. Et joie n’est pas non
Olga Tokarczuk :
l’apocalypse a commencé
ASTRID DE LARMINAT sance entropique. Jouant avec le
adelarminat@lefigaro.fr temps comme avec un élastique, HISTOIRES
ces histoires vont et viennent entre BIZARROÏDES
E COMPTEZ PAS sur le passé et le futur sans que cela D’Olga Tokarczuk,
Olga Tokarczuk ne cherche pas à plaire, mais à inquiéter. THILO SCHMUELGEN/REUTERSla lauréate du prix fasse une grande différence. Seules traduit du polonais
Nobel 2018 pour nous les échappatoires imaginées par par Maryla Laurent,
rassurer par de belles l’être humain pour survivre à son Noir sur blanc, Plus loin, c’est une jeune femme la nature soit une alternative en- tranchements ces fantasmes
con192 p., 19 €.N paroles et l’espoir de angoisse changent. qui part en expédition vers des es- viable aux impasses de notre civi- temporains et la dangereuse quête
lendemains qui chantent. C’est En 1656, le roi de Pologne, dont paces sauvages, mais à bord d’une lisation hyperrationnelle. de pureté qu’ils traduisent. Mais
tout son mérite de ne pas chercher le corps est accablé de douleurs « auto-auto » robotisée. Elle se re- alors qu’est-ce qui peut sauver le
Une dangereuse à plaire, mais à inquiéter. Les dix comme s’il prenait sur lui les maux trouve en pleine nature dans un monde du chaos et l’individu de la
quête de pureténouvelles rassemblées dans ce qui assaillent son pays, part en ex- étrange hôpital où s’est réfugiée sa mort ?
livre, bien nommé Histoires bizar- pédition dans l’Est. Son médecin sœur, ingénieur à la vie réglée qui Ailleurs, l’auteur nous plonge dans Dans l’avant-dernière nouvelle,
roïdes, baignent dans une atmos- l’accompagne et raconte ce voyage s’est brusquement effondrée. Elle la vie quotidienne de quatre fem- une psychiatre qui s’est acquis une
phère oppressante d’humidité, de dans des confins marécageux où la est accueillie par un professeur tiré mes et de leurs enfants respectifs renommée internationale en
inputréfaction, de pénombre, avec guerre ramène l’être humain à son à quatre épingles, au physique an- qui attendent avec inquiétude la ventant des tests pour prédire
une impression diffuse de fin im- état originel peu glorieux. Loin des drogyne, qui lui explique que l’être visite d’un voisin et de son double : l’avenir des enfants est appelée en
minente. En projetant ses person- lumières de la cour, cet homme humain n’a d’autre issue que de à force de vivre entre clones, elles Suisse dans un centre où se trame
nages hors du cadre rassurant de la cartésien prend conscience que reprendre sa place dans le vaste ont perdu l’habitude de frayer avec quelque chose d’inouïe qu’elle ne
civilisation et des limites de la rai- « nous ne sommes rien ». Il rencon- réseau de forces dont l’univers est des étrangers, a fortiori masculins. comprendra qu’à la fin. Elle est
loson, Olga Tokarczuk les confronte tre alors deux êtres qui vivent dans composé… Mais pas plus que le Retour à la nature d’une part, gée dans un couvent où quelques
à la réalité de leur condition mor- les arbres au sein d’une micro- médecin du roi de Pologne, elle ne entre-soi d’autre part : par la fic- religieuses rescapées de
l’extinctelle travaillée par une vaste puis- société égalitaire et pacifique… semble convaincue qu’un retour à tion, l’auteur pousse dans leurs re- tion du catholicisme continuent de
ALE FIGARO jeudi 8 octobre 2020
3À LIRE AUSSI
Le Portugais José Saramago, Prix Nobel de littérature en 1998, décédé il y a dix ans,
est également dans l’actualité avec deux livres publiés au Seuil. Un regard sur le monde
est une anthologie de morceaux choisis, de poésie, de considérations sur la littérature,
d’hommages à des auteurs admirés et de réflexions sur la société contemporaine.
Cet itinéraire d’un écrivain engagé est accompagné de la publication de Hallebardes,
un roman sur le commerce des armes que l’écrivain n’a pu mener à terme.
Cette édition comprend les notes de travail de l’auteur ainsi qu’un texte inédit écrit par L'ÉVÉNEMENT
son ami Roberto Saviano. En bonus, la présence d’un autre Prix Nobel, l’Allemand Günter
Grass, qui avait offert des dessins illustrant le thème du roman de Saramago. Littéraire
de Slobodan Milosevic en 2006. Et paru cette année. Des souvenirs Wim Wenders. Elle y déclare : Et de cet univers, vous avez mis chansons tragiques de son dernier
cet Olivier Py qui s’est empressé personnels sont revenus, se sont « La joie est la seule puissance en avant des personnages qui vous album, qui est un adieu au monde.
de publier une tribune dans Le imposés, des mots et expressions légitime. » sont chers : John Ford qui apparaît Mais Leonard Cohen était d’abord
Monde pour me vilipender. slovènes. Oui, cette œuvre théâtrale clôt dès votre récit américain Courte un homme de chansons. Or la
litLa plupart des questions que les ma tétralo- lettre pour un long adieu, térature, c’est lire, et non pas
journalistes m’ont posées devant gie de Lent Yasujirô Ozu, deux écrivains écouter ou chanter. Le
dramaturL’écriture reste pour moi chez moi, le jour même du Nobel, retour. C’est norvégiens, Ibsen et Knut Hamsun, ge Botho Strauss, lui, mériterait
ne concernaient que l’ex-Yougos- un drame le lauréat du Nobel Tomas largement ce prix. Ce serait unune aventure, une grande «
lavie… On parle souvent de sépa- sur les hu- Tranströmer, dont vous lisez très bon lauréat.expédition. Il est loin, le petit rer l’homme de l’œuvre, quel que miliés, les quelques vers tout à la fin de votre
soit l’homme, et quelle que soit séminariste que j’étais et qui a grandi exploités, les intervention*, et, dans un autre Et Bob Dylan, lauréat à la surprise
l’œuvre, d’ailleurs… Pour ma part, offensés. registre, Johnny Cash… générale, il y a quatre ans ?dans un village perdu de Carinthie…»je n’ai rien à me reprocher et je Plus généra- Mais vous oubliez Leonard Cohen ! Il a été couronné par le Nobel à
PETER HANDKEn’ai pas à me justifier. Je n’ai pas lement, dans juste titre, je pense : je ne suis pas à
d’opinions : les seules que j’ai, je ce discours, Aurait-il mérité le Nobel une contradiction près. Ses
chanles déteste et dans la mesure du Vous y évoquez également je n’ai voulu ni présenter mon de littérature ? sons, que j’écoute depuis
l’adolespossible, je les détruis. Mais on ne un autre personnage féminin, œuvre, ni être académique, ni être Je ne crois pas, même si son re- cence, et ses textes vont rester,
peut échapper à cela. que d’ailleurs vous citez donneur de leçons grandiloquent. cueil de poèmes, Le Livre de la mi- c’est certain, et se transmettre au
longuement, Nova, protagoniste J’y ai exposé mon univers, ma séricorde, est absolument super- fil des générations futures.
Et qu’est-ce qui aurait pu changer de votre pièce Par les villages, sensibilité. Et à chaque livre son be, poignant, tout comme son
dans votre rapport à l’écriture ? créée en 1982 par votre complice temps. dernier livre, The Flame, et les Connaissiez-vous Olga Tokarczuk,
Cela vous a-t-il freiné dans récompensée le même jour
votre travail. Encouragé ? que vous, mais pour l’édition 2018
Rien n’a changé. Et tout ce que du Nobel ?
j’écris depuis plus de cinquante J’avais lu quelques nouvelles d’elle
ans m’est toujours aussi cher. Je ainsi qu’un de ses livres sur la
viens de terminer un texte de cueillette des champignons, une•Serge Joncour Nature humaine
quelque 70 pages sur la démonolo- de mes grandes passions.
gie. Je reste persuadé que s’il n’y a
pas une part de démon en chacun Qu’avez-vous lu récemment ?
de nous, on n’arrive à rien, du Je relis, et cette fois-ci dans le
texmoins pour les artistes et les écri- te, William Faulkner, qui lui aussi
vains. Par ailleurs, ma nouvelle Laforcedelafiction, a bien mérité son Nobel. Lumière
Peter Handke, Prix pièce de théâtre, Zdeněk Adamec, d’août, Le Bruit et la Fureur : deux
Nobel de littérature bousculer par l’esprit... montrer sans démontrer.a été montée et créée cet été au romans impressionnants par leur
2019, s’exprime Festival de Salzbourg. Et j’ai tou- ampleur, leur flux narratif, leLeFigaroLittéraire
lors du dîner de gala jours en tête ce mot de Karen rythme imposé.
de l’institution, Blixen, qu’elle met dans la bouche Récemment, je me suis fait un bonPeter Handke : « Le Nobel
le 11 décembre 2019, d’un des personnages de ses copain : Stendhal, avec le Journal,Ample NotreGoncourt,à Stockholm. ANDERS Contes d’hiver : « Il vécut pour ra- Vie de Henry Brulard, les lettres à
WIKLUND/TT NEWS conter l’histoire. » sa sœur Pauline et à ses amis.
AGENCY/VIA REUTERS c’estJoncour. J’aime sa timidité, sa mégalomanieetdélicat,a remis mon œuvre à sa place » Une citation que l’on trouve LeParisien souriante, car Stendhal était
médéjà dans un de vos premiers galomane dans le bon sens du
tervolumes de vos Carnets, unroman me, comme on devrait davantage
L’Histoire du crayon… Labellesurprise l’être.
J’avais oublié, mais ça nous ren- J’ajouterai André Dhôtel, décou-de la rentrée littéraire.universel.voie près de quarante ans en arriè- vert récemment, que j’aimeraisValeursValeursactuellactuellesesLeLeMoMondendedesdesLiLivresvres
re… L’écriture reste pour moi une bien traduire, et dont j’ai bien
aventure, une grande expédition. aimé sa vie d’un fol-en-Christ du
eIl est loin, le petit séminariste que XVIII siècle, et Contre Sainte-Poignant!
j’étais et qui a grandi dans un vil- Beuve de Proust, déniché chez unMadameFigaroPoésie,
lage perdu de Carinthie… Dans le brocanteur, dont je recopie des
même temps, j’ai trouvé, grâce pages entières de citations, alorsprofondeur, Pournotreplusaux nouvelles traductions et à que j’ai toujours été fermé à la
l’écho du Nobel, un plus large pu- Recherche. Une somme qui a tou-raisonet grandbonheur.
blic, en repoussant les frontières jours sonné faux à mes oreilles.LaCroix
des lecteurs. Et puis, ce qui n’a pas « Chaque jour j’attache moins decolère.
manqué de me surprendre, je re- prix à l’intelligence… » Proust avaitLesLesEchosEchos
çois un courrier toujours de plus raison : l’intelligence peut tuer un
en plus abondant de lecteurs écrivain.
conquis, avec souvent des remar- * Au milieu de l’immense église
ques très pertinentes sur tel ou tel romane, les touristes se pressaient
de mes livres. dans la pénombre.
Une voûte s’ouvrait sur une voûte,
Votre discours du Nobel, et aucune vue d’ensemble.Unegrandeplumequiécrit
prononcé le 7 décembre 2019 La flamme de quelques cierges
à l’Hôtel de Ville de Stockholm, tremblotait çà et là.lafind’unmonde...
peut se lire comme un hommage Un ange sans visage m’enlaça
LaDépêDépêchcheed duuM Miiddià votre mère, disparue et me murmura par tout le corps :
tragiquement en 1971, et qui est «N’aie pas honte d’être homme,
au centre du Malheur indifférent… sois-en fier !
SÉLECTIONPRIXFEMINAOui, c’est un texte très personnel, Car en toi, une voûte s’ouvre sur
que j’ai écrit en corrigeant les une voûte, jusqu’à l’infini.
épreuves de mon récit La Deuxiè- Jamais tu ne seras parfait, et c’est
me Épée (Das Zweite Schwert), très bien ainsi. » ■
remplir leur modeste office
quotidien et de prendre soin de la reli- « La fiction est toujours une sorte de vérité »
que d’un saint. Dérisoire,
illusoire ? « J’étais prête à me laisser
convaincre de passer ici le temps apporte une réflexion forte sur la – lecteurs, auteurs, observateurs, il télévisées dont « l’objectif secret est MOHAMMED AÏSSAOUI
maissaoui@lefigaro.frqu’il me restait à vivre au lieu de po- narration. La vision de la littérature faut lire cette trentaine de pages de nous mettre en transe », dit-elle.
LE TENDRE ser des électrodes sur la tête des est une vision du monde. Pour ap- d’une densité exceptionnelle. C’est un mode narratif qui, bien sûr,
NARRATEUR
gosses. Il me semblait qu’autour de E DISCOURS du Prix puyer sa pensée, Tokarczuk convo- Elle part de ce constat : « De nos renvoie aux mythes et aux récits D’Olga Tokarczuk,
sœur Anna l’air vibrait comme si elle Nobel de littérature est que les autres moyens de communi- jours, il semble que le problème réside homériques ou, également, aux traduit du polonais
était nimbée d’une auréole de cha- devenu un genre à lui cation que sont les médias, internet, en ceci que, non seulement nous contes enchâssés des Mille et Une par Maryla Laurent,
leur. » Unique sensation de chaleur seul : c’est l’empreinte les séries télévisées, etc. Elle dit n’avons pas encore de narration pour Nuits. Le but ? « Créer une dépen-Noir sur blanc,
et de tendresse dans ce livre où L que va laisser - ou pas - le d’emblée : « Le monde est une toile l’avenir, mais que nous n’en possé- dance hypnotique. »74 p., 10 €.
tout est sombre et détrempé… lauréat. Albert Camus, pour ne citer que nous tissons chaque jour sur les dons pas même pour notre très Autre constat de fond : le succès
L’ultime nouvelle met en scène de que lui, a laissé une trace autant par grands métiers de l’information, des concret “maintenant”, pour les considérable de la non-fiction.
jeunes contestataires qui veulent son œuvre que par son Discours de films, des livres, des commérages et changements ultrarapides qui inter- Tokarczuk s’insurge : « La fiction a
en finir avec le culte du corps sup- Suède dédié à son professeur, des anecdotes. » viennent dans le monde actuel. Il nous perdu la confiance des lecteurs depuis
plicié d’un homme-dieu plein de M. Louis Germain. On peut aussi manque un langage, des points de que le mensonge est devenu une arme
Une réflexion magistralebonté supposé sauver le monde. passer à côté, comme Bob Dylan, qui vue, des métaphores, des mythes et de destruction massive. » Et
d’évoEt si l’extinction de la religion l’a écrit avec désinvolture et a choisi Le point d’ancrage de son discours des fables nouvelles. » Elle ajoute quer internet et les « fake news ».
n’avait fait qu’épaissir les ténè- de ne pas se rendre à Stockholm… est le mode de narration qui fait une que, sans doute, le problème vient Mais, pour elle, la littérature, rare
bres ? Olga Tokarczuk pose la Patrick Modiano a séduit avec sa vi- place importante au « je ». « Je pense du fait que l’on s’efforce d’intégrer domaine qui conserve un droit aux
question, constatant que la mort sion de la littérature : « Le romancier que la narration à la première per- dans notre littérature contemporai- bizarreries, aux fantasmagories, aux
de Dieu n’a pas éteint l’inquiétude est une sorte de voyant (…). Son ima- sonne est très caractéristique de ne de vieux récits inadaptés, provocations, à la folie, n’a pas dit
qui habite le cœur de l’homme ni gination, loin de déformer la réalité, l’optique contemporaine, qui prête à rouillés, anachroniques, aux visions son dernier mot. Elle est la mieux à
éclairé sa destinée. Comme le dit doit la pénétrer en profondeur et ré- l’individu le rôle de centre subjectif du de l’avenir. même, explique Tokarczuk, de
traun personnage, c’est peut-être véler cette réalité à elle-même. » monde », écrit-elle. S’ensuit une ré- Par ailleurs, la lauréate du prix vailler à partir de fragments, de
réen se faisant tout petit et en voya- Le discours d’Olga Tokarczuk se flexion magistrale sur le comment Nobel de littérature fait remarquer véler un spectre plus large de la
réageant dans ses profondeurs qu’il situe dans le même sillage que raconter, et le pourquoi. Olga que l’on assiste à la naissance d’une lité. En convoquant Aristote, elle
avancera vers l’infini qu’il Modiano : il est de très haute tenue, Tokarczuk offre une conférence nouvelle manière de raconter le lance : « La fiction est toujours une
cherche. ■ allie l’intelligence à l’émotion, et époustouflante aux passionnés monde, qui nous vient des séries sorte de vérité. » ■
Flammarionion Photo auteur : Jean-hilippe Baltel © Flammarion
Ajeudi 8 octobre 2020 LE FIGARO
4 EN TOUTES me avait pour titre Ténèbres en terre froide. Les homards de David Foster Wallace
Charles Juliet dira ne faire « qu’obéir à un Auteur culte, suicidé en 2008 à l’âge de 46 ans,confidences
urgent besoin de se révéler à soi-même, David Foster Wallace revient à l’Olivier avec un
se clarifier, s’unifier ». D’autre part, la ensemble de chroniques, constituant le second
Le retour de Charles Juliet collection « Poésie/Gallimard » publiera volume de ses Considérations sur le homard, à
Double actualité pour Charles Juliet (photo) (né le 15 octobre une anthologie de ses paraître le 5 novembre. Traduit par Jakuta
Alikaen 1934) en ce début d’automne. D’une part, POL poèmes de quelque 440 pages (allant vazovic, cet ensemble regroupe des chroniques
evient de publier le 10 volume de son Journal, Le de 1990 à 2012), composée par Charles où l’auteur de L’Infinie Comédie nous donne sa
jour baisse, qui couvre les années 2007 à 2012. Juliet lui-même, et intitulée Pour plus de vision de Kafka, livre ses considérations sur laCRITIQUE C’est en 1957 que l’auteur de L’Année de l’éveil a en- lumière, avec une préface de Jean-Pierre grammaire ou encore le portrait d’un animateur
tamé l’écriture de son œuvre intime. Le premier volu- Siméon. de radio obsédé par l’affaire O. J. Simpson.Littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESBannie par les siens
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
JOYCE CAROL OATES La romancière ajoute une pierre
à sa monumentale œuvre fictionnelle sur une Amérique raciste et violente. Un bol d’oxygène
parents acceptent jamais de
rea chose est peut-être père s’est noyé l’hiver précé-Joyce Carol Oates scrute prendre contact avec elle.
désolante, mais il n’y dent. Dans le Montana, unles plaies de Plus tard, naïve et en quête
d’afa pas que Central coach de basket explique enla société américaine. fection, elle sera victime d’un viol,
ePark et la V Avenue quelques pages pourquoi cetteDUSTIN COHEN/ et écartée par sa tante, dont le mari L en Amérique. Il est à discipline n’est pas un sportÉDITIONS PHILIPPE REY commence à avoir des visées sur
parier que Rick Bass n’a jamais comme les autres, mais « uneelle. Sa vie durant, elle cherche à
reeu son rond de serviette dans religion incandescente tout aunouer les liens familiaux, à
retroules restaurants de l’Upper East long de l’année, un rituel indienver sa place dans le clan. En vain :
Side. Il lui faut du grand air, des dominé par les équipes des ré-elle a trahi, elle est un « cafard », et
espaces où l’horizon tutoie serves pratiquant les tirs acro-l’un des deux frères coupables,
l’infini. Son talent a quelque batiques, les passes feintées, laavant d’être emprisonné, tente de la
chose de très rural, de terrible- pression maximale ». tuer. Elle vit à la fois dans le désir de
ment physique. La nature est Un alcoolique à peine repentivoir ses frères lui pardonner, et dans
là, évidente, incon- emmène ses filles aula terreur de retrouver Lionel, qui
tournable. Elle ne Chili et au Pérou. Ilfinira par être libéré.
plaisante pas. Il ne veut leur prouver
s’agit pas de partir qu’il a cessé de boire.La fidélité, la famille
en forêt à la recher- Elles l’observent. IlComme Blonde, Ma vie de cafard
che d’un sapin de tâche de tenir bon.est un livre étrange,
chronoloNoël sans avoir véri- Pourtant, qu’est-cegiquement raconté, à la première
fié la batterie de son qu’il a envie d’uneMA VIE DE CAFARD personne, mais avec des flash-back
pick-up. bière, « une lagerDe Joyce Carol Oates, et de soudains changements de
Dans la neige, des pâle et dorée, traver-traduit de l’anglais points de vue.« chasseurs ramènent sée par un rayon de(États-Unis) Il s’agit à la fois de l’histoire d’une
un élan sur leur dos. soleil sud-américain,par Claude Seban, femme, d’un roman sur la fidélité,
Philippe Rey, L’effort les laisse ha- un cyclone de bullessur la famille (famille impossible,
430 p., 22 €. gards, étourdis par montant dans cettecomme celle de Marilyn Monroe), et Rick Bassune sorte de vertige lumière, un vortex de«d’un roman sur l’Amérique des
anbienheureux. est un promesses ». Com-nées 1990-2000, encore imprégnée
La narratrice d’une ment ne pas décevoirstyliste, de racisme, et dans laquelle
l’assasde ces nouvelles se ses enfants ? Lesinat sauvage d’un jeune Noir n’a un lyrique. souvient du voyage moyen, oui, d’être àpas plus d’importance, aux yeux des
qu’elle avait fait avec Ses phrases la hauteur de ses rê-Blancs, que le meurtre - encore plus
son père jusqu’à Yel- ves d’adolescent ?préfèrent sauvage - d’Emmett Till, en 1955, à
lowstone. En che- Un énorme poisson-qui Bob Dylan a consacré l’une de le muscle min, ils s’étaient ar- chat sert de monnaieses premières chansons. Rien de
rêtés dans une fête à la graisse. d’échange entre vil-nouveau sous le soleil de
l’Amériforaine dont les ma- lageois. La bestiole aLa beauté que, dont Joyce Carol Oates, au
minèges étaient en avalé une montrecroscope, scrute les plaies, dans une se glisse train de fermer. Sur qu’un gamin avaine recherche de cicatrices qui ne
la route, ils avaient entre conservée dans un ti-Une œuvre d’une telle ampleur se font pas.CHRISTOPHE MERCIER
croisé cette dame au roir. De temps enles lignes, est forcément inégale. On peut À la fin de l’histoire, Violet est -FEMME volant d’une Cadillac temps, il la contem-NE CINQUANTAINE considérer que Nous étions les autant qu’elle puisse l’être - apai- comme À LA FENÊTRE qui donnait un cône ple. L’émotion luide romans - souvent Mulvaney, Blonde et Un livre de sée. Elle a enfin compris que certai-De Joyce Carol Oates, glacé à son chihua- ce merle saute au visage.copieux - sous son martyrs américains en constituent nes blessures ne se referment ja-traduit de l’anglais hua. Pourquoi cette Rick Bass est un sty-à tête jaune nom - et de multiples trois sommets. mais, mais que sa vie à elle peut (États-Unis) image la hante-t- liste, un lyrique. SesUrecueils de nouvelles, Ma vie de cafard, qui sort aujour- enfin commencer, qu’elle ne sera par Christine Auché, qu’on elle encore ? phrases préfèrent lePhilippe Rey, auxquels il faut ajouter les onze d’hui en France, portrait d’une plus simplement le « cafard »
Il faudrait se souve- scrute muscle à la graisse.350 p., 21,50 €. « polars » signés Rosamond Smith jeune femme qui tient à la fois de qu’elle a été pendant quinze ans.
nir de tout. « Com- La beauté se glisseà la jumelle ou Lauren Kelly. La gigantesque Blonde et de la veine « sociale » Il est difficile de juger « en soi »
ment quiconque ose- entre les lignes, com-œuvre romanesque - plus abondan- d’Un livre de martyrs américains, un pareil roman, émouvant, réussi, et qui t-il dormir ne serait- me ce merle à têtete encore que celle de George Sand - n’est sans doute pas son chef- mais qui ne trouve son sens que
ce qu’un instant ? » ne se doute jaune qu’on scrute àde Joyce Carol Oates, née en 1938, d’œuvre. Depuis, elle a publié deux comme pièce d’un immense puzzle
Un chasseur de baux la jumelle et qui ne sede riencouronnée par les prix les plus pres- autres romans qui sont déjà en difficile à appréhender dans sa »gagne sa vie en tra- doute de rien. Cestigieux, et régulièrement citée pour cours de traduction. totalité.
quant les parcelles suscepti- textes sont des bouffées d’oxy-le Nobel, est de celles dont on se Ma vie de cafard est l’histoire de Parallèlement, les Éditions
Phibles d’abriter du pétrole. Une gène et de nostalgie.doute que rares sont ceux qui l’ont Violet, 27 ans, qui a été reniée par lippe Rey publient un épais recueil
vieille femme sénile refuse delu dans leur intégralité. D’autant sa famille après qu’elle a dénoncé, à de nouvelles, Femme à la fenêtre,
vendre sa ferme sur les colli-qu’elle est très variée, allant de la 12 ans, ses deux frères aînés comme six longs nouveaux portraits de
nes de l’Alabama. Le héros ef- LA RIVIÈRE EN HIVERsaga gothique entamée avec Belle- assassins - ivres -, au bord d’une femmes qui sont autant de
modèfectue d’incessants allers-re- De Rick Bass, fleur à des romans plus réalistes, route, à coups de batte de base- les réduits de ses œuvres de plus
tours avec le Mississippi où traduit de l’anglais (États-Unis) dans lesquels elle scrute, en quasi- ball, d’un adolescent noir. Tous longue haleine. C’est peut-être le
réside sa fiancée plus ou moins par Brice Matthieussent, sociologue, la société américaine deux ont été condamnés à de moyen le plus aisé de pénétrer
hippie. Un garçon de 15 ans Éditions Christian Bourgois, (Un livre de martyrs américains), et lourdes peines de prison et Violet, dans ce monument
romanescontemple la rivière où son 224 p., 20,50 €.à Blonde, une fausse biographie, ostracisée à 12 ans, se trouve que foisonnant inégal et
monumentale, de Marilyn Monroe. confiée à une tante, sans que ses passionnant. ■
Des jeux d’enfants pas si innocents
HIROKI TAKAHASHI L’histoire d’un collège d’adolescents macabre et dérangeante.
chaos organisé laisserait penser à des collégiens ordinaires. » Cherche- accepté le jeu du Passereau sans en ALICE DEVELEY
adeveley@lefigaro.fr un village dévasté après un oura- t-il à s’en convaincre ? À 15 ans, on connaître vraiment les règles. Et
gan. « Il distingua avec difficulté (…) est en révolte. On teste ses limites. maintenant, elles le dépassent.
OKURIBI AR-DELÀ LES COLS, un hangar à moitié démoli, une On veut faire le dur même si au fond « Dans ce vertige doré grouillaient
De Hiroki Takahashi, par-delà les monts et les cabane recouverte d’une bâche on a le cœur mou… Alors Ayumu des êtres humains qu’il ne
compretraduit du japonais fleurs de navet, Ayumu bleue, une serre dont il ne restait que sourit. Mais ce qu’il prend pour des nait pas, exaltés par un jeu qu’il ne
par Miyako Slocombe, et ses parents arrivent au l’ossature… » Mais la vie fourmille jeux d’enfants, des défis ou des mo- comprenait pas, et l’environnement
Belfond, Pnord de Hirakawa. Ce sous la rouille et le givre. queries tournent vite à l’humilia- se couvrait de sang. »
123 p., 20 €. jour-là, il gèle encore au petit Au collège, Ayumu sympathise tion. Ayumu a une sensation de dé- Okuribi a quelque chose de
matin. Une odeur froide de bois avec un groupe de garçons, dont jà-vu. Minoru est à chaque tour le monstrueux. Il se situe au
croiseflotte dans leur nouvelle maison. un certain Akira. L’ado est une bouc émissaire d’Akira. ment de deux romans : Battle
RoyaAyumu connaît bien ce parfum. brute épaisse. L’année de ses le et Hunger Games. C’est un récit
Un récit défouloirChaque année ou presque, son père 14 ans, il a envoyé Minoru, l’un de défouloir où la torture entre enfants
est muté et il faut déménager. ses copains, aux urgences après Tous les coups sont permis. Mais les est de mise. La crudité n’est pas
D’autres ados hurleraient si on les l’avoir frappé avec une plaque jeux sont-ils jamais innocents ? tant au goût de Takahashi, mais la
Hiroki Takahashi, un certain goût obligeait à quitter ainsi leurs amis, grillagée. Devrait-il s’en méfier ? Ayumu s’interroge. Faut-il inter- cruauté l’est. Dans les yeux
d’Ayupour la cruauté. mais pas lui. Ayumu n’est pas du Sans doute pour le garder à l’œil, venir ? Balancer Akira alors même mu se reflète l’horreur que ressent
BUNGEISHUNJU LTD/BELFONDgenre embêtant. Ce qu’il voulait, il mais peut-être plus encore par fas- que les cartes ont parlé ? Le collège le lecteur. Les légendes japonaises
l’a obtenu : « La chambre d’un in- cination, Ayumu décide d’en faire est trop petit. Ayumu ne pourrait avivent ce sentiment de violence
connu était devenue sa chambre. » son ami. Un jour, Akira lui propose Malgré lui, Ayumu se rend pas fuir sans se le mettre à dos. La grandissant au fil des pages. Les
Dans ce petit hameau perdu au de jouer à un jeu de cartes et de ha- complice d’un délit. Mais il ne dit tension monte d’un cran tandis que esprits rôdent. Et le jour de
l’Okumilieu de montagnes noires, les sard appelé le « Passereau ». Celui rien. Il s’intègre. Avec son groupe, il la canicule frappe. Les corps se ribi, fête des morts, ils sont en
coherbes sauvages poussent en qui perd a un gage : il doit voler un bavarde joyeusement, fait du foot et couvrent de sueur. Est-ce celle de lère… Un spectacle macabre et
désordre. Quelque chose dans ce couteau. des parties de cartes… « C’étaient la chaleur ou de la peur ? Ayumu a dérangeant. ■
A
ULF ANDERSEN/AURIMAGES VIA AFPLE FIGARO jeudi 8 octobre 2020
5et historien Hampton Sides on retrouve au quotidien le per- républicain, des mœurs suran- du nouveau roman de Laurent
construit une fresque sur la sonnage de Faye, romancière nées (…), une précoce passion Gaudé (Goncourt en 2004 pourÇÀ
econquête de l’Ouest au XIX siècle. anglaise divorcée, alter ego politique. » Ainsi l’historien Michel Le Soleil des Scorta), qui vient
De sang et de fureur paraîtra le transfiguré de la romancière. À Winock (né en 1937) présente de sortir chez Actes Sud.&LÀ 16 octobre aux Éditions Paulsen. paraître le 15 octobre à l’Olivier. Jours anciens, texte personnel L’histoire d’un homme qui
reoù il revient sur ses années de plonge dans son propre passé
Kit Carson La trilogie La jeunesse jeunesse et d’adolescence, et et dans celui de la capitale,
et la conquête de l’Ouest de Rachel Cusk de Michel Winock que Gallimard vient de publier. et que l’on suit de
MontparnasAutour de la figure légendaire de Avec Kudos, Rachel Cusk achè- « Des fils qui traversent ce récit se au boulevard Saint-Michel, CRITIQUEKit Carson, qui attaqua puis prit la ve sa trilogie Outline, entamée on pourrait retenir la méritocra- Le Paris de Laurent Gaudé en passant par la montagne
défense des Indiens, le journaliste en 2014. Dans ce troisième volet, tie scolaire et le rayonnement Paris, mille vies : tel est le titre Sainte-Geneviève. Littéraire
ET AUSSIUne femme libre
Très Rome antique
La première fois qu’elle vit Peter,
JULIA KERNINON Erik Orsenna a lu et apprécié l’histoire de cette Liv Maria, il était en cours de latin. Il avait
les cheveux plaqués en arrière,
vaillante et sensuelle, courageuse et honnête. façon Samuel Beckett,
des Doc Martens et sentait l’eau
de Cologne. Pourquoi
tomba-t-elle sous le charme ? On PAR ERIK ORSENNA
ne sait pas. Mais la jeune femme De l’Académie française
- sans nom - décide de l’épouser.
ES HOMMES, les femmes… Dans leur appartement miteux,
Ce genre de généralités, ou, le couple vit comme
si vous préférez, ces géné- dans la Rome antique. La nuit,
ralités de genre, n’ont guè- Peter en peignoir se prend L re de sens. pour Néron, le jour, il transforme
Et pourtant… une chaise en autel et offre
Si vous voulez avoir une chance du poulet aux dieux romains.
de comprendre un jour ce que veut Quelque chose ne tourne pas
dire « la liberté », je me permets un rond… Quand tout s’accélère.
conseil : lisez des vies de femmes. Peter devient croque-mort
Car pour atteindre ce royaume, et amène chez eux le cadavre
cette souveraineté de l’âme, les d’une naine. Que faire ? La jeune
LIV MARIA hommes quels qu’ils soient, et d’où femme est enceinte et Peter
De Julia Kerninon, qu’ils viennent, ne devront jamais, l’accuse d’avoir eu une liaison
L’Iconoclaste,
jamais autant batailler que les fem- mythologique. L’absurdité est 320 p., 19 €.
mes. Pour sortir de sa prison, une à son comble quand la femme
femme, quel que soit son milieu, donne naissance à des jumeaux.
doit toujours desserrer quelques Le soir, la colère s’empare d’elle.
écrous de plus. Et payer plus cher. Elle prend forme. Une terrible
C’est vous dire si, depuis l’en- forme… Camilla Grudova
fance, fou de liberté, je collectionne a le rire noir. La monstruosité
ces récits. latente des pages accouche
Un jour, je crois bien que j’ouvri- d’un phénomène fantastique,
rai aux amateurs cette partie favori- où le comique embrasse
te de ma bibliothèque entièrement le tragique. Drôlement brillant. ■
Julia Kerninon explore avec une grande justesse les détours de l’intime, les jeux de l’apparence et de la vérité. consacrée aux « femmes libres ». Je ALICE DEVELEY
me souviens de son premier livre :
Une chambre à soi, Virginia Woolf. place, engendrée dans une telle géo- son, en tout cas la déception devant corps, les corps sont là, tout le
Vous comprendrez donc mon graphie cernée de courants ? Com- qui ne tient pas, ne tient plus sa pro- temps. Corps des humains et corps
bonheur quand Liv Maria entra dans ment voulez-vous qu’elle subisse, messe première. de bêtes. Les corps et les rêves d’une
ma vie (et donc trouva tout naturel- issue de tels parents, l’un et l’autre Ce résumé hâtif pourrait vous femme qui avance, vaillante sur le
lement sa place au cœur de ma bi- des indomptables ? conduire à penser que Liv ne cesse rivage, cheveux battus et regard
bliothèque). Il était une fois Thure, de partir. Et si ces départs étaient fier. Si vous l’aviez oublié, la vie est
Portrait de l’honnêtetéun marin norvégien qui dans une île dictés par la seule exigence de rester une chevalerie.
bretonne rencontre Mado. Elle y Liv s’en va donc. Vers ces hauts au plus près de soi-même ? Ce livre Rien ne vaut d’admirer, rien ne
tient un café et vend des armes pour lieux du monde qui l’appellent. Ber- est au contraire un formidable por- rajeunit mieux. Enfant, attendant
agrémenter l’ordinaire. Ils se regar- lin, la déchirure de l’Europe ; le trait de l’honnêteté. les albums de Tintin, je piaffais
d’imdent, à la seconde ils savent qu’ils Chili, passeport pour la Terre de Feu J’ai repensé souvent à Neruda, à patience. Aujourd’hui, j’accable ma
s’aiment. Il faut dire que Thure aime et patrie des chevaux sauvages ; l’Ir- ses Vingt poèmes d’amour, que pro- libraire :
les histoires et que Mado est un per- lande, la grande sœur de toutes les longe Une chanson désespérée. « - Avez-vous des nouvelles du LA REINE DES SOURIS
sonnage. Un enfant leur naît qu’ils îles. Chaque fois, un homme l’y at- Ce livre est de la même eau, prochain Kerninon ? De Camilla Grudova,
appelleront Liv Maria. Comment tend. Chaque fois, une force et une vaillante et sensuelle, courageuse, - Mais Liv Maria vient de paraître ! La Table ronde,
48 p., 5 €.voulez-vous que cette Liv tienne en douceur. Et chaque fois, une trahi- d’abord honnête, je répète. Le - Justement ! » ■
Dernier été
PIERRE ADRIAN Un roman solaire et tragique,
joyeux et triste dans l’Italie de 1975.
signe une manière de conte noir en CHRISTIAN AUTHIER
forme de drame criminel dont les
OME, 1975. Les derniers auteurs – des gosses de riches,
milifeux de l’été se teintent tants néofascistes et petits trafiquants
de mélancolie. Raffaella de drogue – ne sont que les
symptôet son amie Maria Grazia mes d’un mal plus profond et les an-Rne s’en rendent pas nonciateurs d’un nouveau genre
hucompte. Elles ont encore l’âge de l’in- main. Dénuée d’effets, délaissant le
LES BONS souciance. La première est une gran- voyeurisme et l’exhibitionnisme, la
GARÇONS de fille à la « joie désordonnée », une prose d’Adrian est d’une beauté
De Pierre Adrian, vraie meneuse, tandis que la seconde classique au charme envoûtant. Des
Éditions semble « encore égarée dans l’adoles- couleurs, des décors, des parfums
surdes Équateurs, cence ». Toutes les espérances sont gissent entre les lignes. On croit
per272 p., 19 €. permises : « Elles vivaient dans une cer le mystère d’une ville : « Un jour ou
époque où la liberté était devenue un l’autre, les vieux fantômes
ressurgisdroit. Elles s’en sortiraient loin de leur sent. Et c’est pourquoi Rome intimide et
faubourg à familles nombreuses, des rabaisse. Il y avait ce passé qu’on ne
odeurs de graisse et de cuisine, de l’hu- comprendrait jamais et qui revenait
midité des lessives. Elles prendraient toujours. Ici, en vérité, seules les statues
l’autoroute pour l’Europe. Elles se lais- gouvernaient. » Ailleurs, on aperçoit
seraient griser par la vitesse et les Pasolini dans un café.
garçons. »
Ode à la beauté Les garçons, justement. C’est dans
de la jeunesseun café qu’elles rencontrent Matteo,
Alberto et Luca. Eux sont issus des Malgré la violence de son motif, Les
beaux quartiers. Ils ont du bagou, du Bons Garçons est une ode à la beauté
magnétisme. Pourquoi ne pas rejoin- de la jeunesse, à sa gloire et à « sa
sudre une fête qui se prépare non loin ? périorité précaire » : « Il était déjà
nosUne proposition que l’on ne peut pas talgique du moment qu’il vivait. Il savait
refuser, comme l’on dit dans Le que ces instants ne reviendraient plus.
Parrain dont elles ont vu le second vo- Ils pourraient tous faire semblant, un
let. Mais c’est dans la villa familiale jour, se la rejouer comme à vingt ans.
déserte de Gabriele que la petite bande Mais ça ne prendrait pas. On ne revit
va échouer. Un décor de rêve, au Cir- pas deux fois l’état de grâce. Parfois,
ceo, cité balnéaire près de Naples pri- certains amis mettent plus de temps à le
sée par la jet-set romaine, où les gar- comprendre. Alors que vous avez fini de
çons se transformeront en barbares. courir, ils continuent leur course. Et
Inutile de connaître le fait divers c’est vous-même et vos vingt ans que
dont Pierre Adrian s’est inspiré et qui vous voyez mourir dans leurs dernières
bouleversa l’Italie pour pressentir que foulées. » Voici un monde « imparfait,
l’issue des Bons Garçons sera tragique. injuste, triste et joyeux, splendide et
Avec son deuxième roman et quatriè- laid », comme dans une chanson de
me ouvrage, l’écrivain né en 1991 Rino Gaetano. ■
ED ALCOCK/MYOP
Ajeudi 8 octobre 2020 LE FIGARO
6
Les Karmitz ouvrent leurs salles à la littératureON EN
Lors d’une rencontre avec Marin suis fier de voir se développer affirment Elisha et Nathanaël. Ils que, le public a pu entendre Erriparle
Karmitz, le célèbre fondateur de un lieu où l’on peut échanger veulent que MK2 Institut ac- de Luca. Hélène Cixous y sera les
MK2, qui produit et distribue des sur des sujets de société et re- cueille et présente des sujets 2 et 3 novembre, et François
Sulongs-métrages dans ses salles cevoir des écrivains et des intel- exigeants et accessibles à tous reau, qui sera Salle Gaveau le
MK2, FONDÉ PAR MARIN KARMITZ, parisiennes, il n’était pas ques- lectuels », s’enthousiasme-t-il. les publics : des conférences, des lundi 19 octobre, pour les
RenPRODUCTEUR ET DISTRIBUTEUR tion de cinéma, mais de MK2 Ins- « Face à un monde qui se pense ateliers, des rencontres, mais contres du Figaro, interviendra
DE FILMS, CRÉE MK2 INSTITUT, HISTOIRE titut, la nouvelle entité créée par désormais en noir et blanc, nous aussi des podcasts. La littérature en novembre et en décembre. UN LIEU D’ÉCHANGES AVEC
DES ÉCRIVAINS ET DES INTELLECTUELS. ses fils Elisha et Nathanaël. « Je convoquons la matière grise », y tient sa place. À MK2 Bibliothè- MOHAMMED AÏSSAOUILittéraire
L’entente
diabolique
ESSAI Le pacte germano-soviétique
révèle le machiavélisme de Staline.
occultée à la Libération. Le camp du PAUL FRANÇOIS PAOLI
Bien ne pouvait pas s’être allié avec
E CONTENU précis du un monstre, en l’occurrence l’URSS
pacte germano-soviéti- de Staline. Comme le rappelle ici
que, notamment le pro- l’historien britannique Roger
MooLa signature tocole secret qui prévoit rhouse, les Soviétiques étaient si Len des termes eumphé- puissants qu’ils parvinrent à faire du pacte
Molotov-Ribbentrop, mistiques le dépècement de la Po- gober que le massacre de Katyn,
le 23 août 1939,logne, reste assez méconnu en 22 000 officiers et fonctionnaires
poà Moscou.France, où a longtemps prévalu la lonais tués par la NKVD d’une balle
légende de l’attitude défensive de dans la nuque au printemps 1940, ne
l’URSS, qui aurait pactisé avec Hit- pouvait être que l’œuvre des nazis.
ler pour gagner du temps afin de se Cette falsification perdura long- « Après un déjeuner de fête offert par Aussitôt ce texte signé, la Wehr- sie. Mais tout ce que ceux-ci
voupréparer à l’agression nazie. Ce temps à l’Est et il fallut attendre 1990 LE PACTE le représentant de Hitler en Pologne, macht écrase Varsovie sous les laient c’était s’acheter une montre. »
pacte choqua profondément l’opi- pour que l’URSS chancelante de DES DIABLES Hans Frank, ce dernier fuma avec bombes tandis que l’Armée rouge Moorhouse insiste sur la
coopéraDe Roger Moorhouse. nion qui était convaincue que Gorbatchev fasse part de ses « pro- Alexandre Alexandrov, le délégué so- « libère » la Pologne orientale. Si tion économique entre les deux pays
traduit de l’anglais l’URSS ne pouvait s’allier à Hitler fonds regrets » à la Pologne. viétique. Frank observa : “Vous et moi l’Histoire n’était pas si cruelle, elle qui permit aux Soviétiques, en
par Aude de Saint Loup sans se trahir puisqu’elle avait el- fumons des cigarettes polonaises pour serait désopilante. À travers un échange des matières premières
et Pierre-Emmanuel Falsificationle-même organisé la stratégie symboliser le fait que nous avons jeté chassé-croisé horrible, les juifs et qu’ils livraient aux Allemands, de se
Dauzat, « antifasciste » du Front populaire C’est cette puissance de falsifica- au vent la Pologne”. » On ne pouvait les communistes qui fuient la Polo- procurer ces produits finis que
l’inBuchet Chastel.
en France. Et voilà que tout à coup tion du réel par l’idéologie que mieux dire ! Le protocole secret si- gne nazifiée pour rejoindre la zone dustrie soviétique était incapable de 506 p, 26 €.
Staline acceptait la main tendue de Moorhouse explore dans ce livre gné par Ribbentrop et le ministre « libérée » croiseront les Polonais fabriquer.
Hitler qui avait besoin de neutrali- qui ne contient pas de révélation soviétique Molotov ne comporte qui fuient dans l’autre sens la mise En fin de compte, Staline fut le
ser l’ours russe pour attaquer l’An- majeure mais nous rappelle ce que que quelques lignes dont celles-ci : au pas soviétique de la Pologne grand gagnant du pacte, sur ce
tergleterre et la France. certains préféreraient oublier. À « La question de savoir si l’intérêt orientale. On se croirait dans un ro- rain-là aussi. On comprend que
Signé le 23 août 1939, cet accord savoir que ce pacte signé par des deux parties rend souhaitable la man de Kundera ! Molotov, lors de la victoire nazie
entraîna la mise au ban du PCF et l’URSS, loin d’être défensif, per- conservation d’un État polonais in- Mais le diable est dans les détails en France, adressa à Schulenberg,
l’entrée dans la clandestinité de mettait à Staline de récupérer des dépendant et celle de ses limites et ceux-ci en disent plus long que l’ambassadeur d’Allemagne à
Thorez qui partit se réfugier en URSS territoires perdus après la naissan- pourrait être déterminée seulement tous les chiffres : « Même les commu- Moscou, un message de «
chaleuet fut déchu de sa nationalité. Cette ce de l’URSS ou convoités par cel- au cours des développements ulté- nistes polonais n’étaient pas éna- reuses félicitations pour le succès
tragédie et ses conséquences sur les le-ci. À commencer par la partie rieurs. En tout état de cause, les mourés de la vie en zone soviétique, éblouissant des forces armées
allepeuples directement concernés par orientale d’une Pologne honnie deux gouvernements régleront cette écrit Moorhouse. Ils attendaient que mandes en France ». Qui peut
croile pacte, notamment les Polonais et d’où furent déportés au goulag un question par des accords à l’amia- les soldats de l’Armée rouge leur di- re, après cela, que le Diable ne soit
les États baltes, fut passablement million et demi de Polonais. ble. » À l’amiable, il fallait oser ! sent comment cela se passait en Rus- pas à la manœuvre ? ■
La Commune, un tabou français
eESSAI Un récit à hauteur d’hommes de cet événement qui annonçait certaines grandes réformes du XX siècle.
LE SIÈGE
ET LA COMMUNE JACQUES DE SAINT VICTOR venir de 1871 n’a pas marqué les es- ches nouvelles à propos de la vie et pion à la solde des Versaillais pour plus grands peintres sous les
harDE PARIS prits, qui restent plus centrés sur la des sentiments des Français à ce dessiner le plan de défense du diesses de citoyens croyant faire le
D’Alain Frerejean A COMMUNE DE PARIS Révolution française. Bien à tort, du moment. Ce n’est pas un livre de fleuve. Renoir fut arrêté et on bien.
et Claire L’Hoër, fait partie de ces grands reste, car la Commune annonce parti pris. On y découvre tout suggéra de jeter cet espion à la Tout le livre regorge
d’anecdoL’Archipel,
événements tragiques certaines des grandes réformes du autant la férocité des troupes lan- Seine. « On noie bien des chats », tes de ce genre et s’il faut regret-342 p., 22 €.
edont les Français n’ai- XX siècle, à commencer par cées par « M. Thiers » contre les déclara une sympathique vieille ter, comme toujours dans ce genreL ment guère parler. À l’égalité salariale hommes-fem- communards que la bêtise ou la fu- dame, ayant retrouvé le ton pa- de publications, quelques oublis
droite, la raison en est simple : la mes, l’instruction obligatoire, laï- reur de ces derniers. triotique aimable de 1793. Il fallut flagrants, on ressort passionné et
répression des Versaillais a pris de que et gratuite pour tous mais l’intervention du « citoyen Ri- dépaysé par la lecture de ces récits
Auguste Renoir telles proportions qu’on a préféré aussi la séparation de l’Église et de gault », préfet de police de la de vie, depuis l’encerclement de
condamné à mortvite occulter ce moment pénible. l’État. Bizarrement, c’est en Chine Commune. Paris par les Prussiens jusqu’à
Mais à gauche aussi, nous rappel- que ce moment si court dans l’his- On apprend ainsi qu’Auguste Re- Deux ans plus tôt, Renoir lui l’amnistie de 1880, en passant par
lent les historiens Alain Frerejean et toire humaine reste une des quatre noir, qui peignait au bord de la avait sauvé la vie alors qu’il était le récit poignant de la Semaine
Claire L’Hoër, l’événement fait grandes dates de référence avec la Seine, sans se soucier des événe- condamné par la police de Napo- sanglante et les persécutions des
« honte » : la « honte de n’avoir pas Révolution française, la révolution ments, faillit y perdre la vie. Des léon III pour avoir publié un jour- communards par le marquis de
gagné ». Pourtant, la gauche a bien russe et bien entendu la révolution gardes nationaux zélés ne com- nal clandestin, La Marseillaise. Gallifet, futur ministre de la
Gueressayé de faire de la Commune un chinoise. prenant rien à sa peinture estimè- Renoir le lui rappela et le préfet de re du gouvernement de « Défense
mythe à travers le mur des Fédérés Les deux auteurs ne renouvellent rent que ces taches de couleur police lui délivra un laissez-passer républicaine » destiné à
réhabiliou la chanson de Jean Ferrat, mais pas notre vision de la Commune, sans forme lancées sur la toile de- qui le sauva. Sans ce dernier, la ter Dreyfus ! La boucle était alors
force est de reconnaître que le sou- mais ils apportent des petites tou- vaient être les repérages d’un es- France aurait perdu l’un de ses bouclée. ■
Un«road-trip»atypiqueetlittéraire
àlarecherchedeséchecsde
ThierryMarx,GérardJugnot,TeddyRiner,
FrédéricBeigbeder,StéphaneBern,
ErikOrsenna,PhilippeStarck
etbiend’autres…
A
SCHERL/©SUDDEUTSCHE ZEITUNG/LEEMAGELE FIGARO jeudi 8 octobre 2020
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINEJe suis complètement
Retrouvez sur Internet
mystique » la chronique
« Langue française »
DAVID FOENKINOS, 1920
SURAUTEUR DE « LA FAMILLE MARTIN » C’est le nombreWWW.LEFIGARO.FR/(GALLIMARD), SUR EUROPE 1,
LANGUE-FRANCAISE de pages de L’« Anthologie bilingue de la poésie DANS L’ÉMISSION DE « ÇA FAIT DU BIEN ».
latine » que publiera le 22 octobre, sous la direction EN VUE@
de Philippe Heuzé, la « Bibliothèque de la Pléiade ». Littéraire
L’apothéose de George Orwell
l’œuvre de George Orwell dans le DOCUMENT
domaine public a poussé les éditeurs
de la « Pléiade » à retraduire l’en-Sa publication
semble des livres retenus dans le
volume qui paraît aujourd’hui : Dans la dans la « Pléiade »,
dèche à Paris et à Londres, En
Birmanie, Wigan Pier au bout du chemin, même avec
Hommage à la Catalogne, 1984. Cette
façon de prendre enfin au sérieux quelques partis
une œuvre majeure est louable.
Rappelons cependant que ce sontpris, marque
les éditions Champ Libre, aujourd’hui
Ivrea, l’éditeur de Guy Debord et des la consécration
situationnistes, qui les premières ont
replacé les livres de George Orwell à en France
leur place dans la bibliothèque en
traduisant et retraduisant Down and Out de l’écrivain
in London and Paris, Keep the
Aspidistra Flying, Hommage to Catalonia, The anglais longtemps
Road to Wigan Pier, Coming up for Air
et Animal Farm dans les années 1981-sous-estimé.
1983. Quinze années plus tard, le
même éditeur a publié les quatre
volumes d’Essais, articles et lettres,
iniSÉBASTIEN LAPAQUE tialement parus à Londres chez
Secslapaque@lefigaro.fr ker & Warburg entre 1968 et 1970, et
abondamment utilisés par Simon Leys
UI imaginait, il y a trois dans son essai de 1984. Le volume de
décennies, que George la « Pléiade » a le don de frustrer le
Orwell, l’auteur de lecteur en ne retenant que huit textes,
La Ferme des animaux, un total de 90 pages, dans un volume Qlongtemps relégué aux de près de 1600 pages, cette masse
banlieues de la littéra- monumentale d’« essais et écrits de
ture par les arbitres des élégances combat » de George Orwell.
académiques et universitaires, serait Philippe Jaworski, qui scrute le
un jour reconnu en France comme mystère Orwell dans sa préface en
l’un des plus grands écrivains anglais commentant longuement Le Lion et la
edu XX siècle ? Licorne : socialisme et génie anglais, en
En France, l’histoire La publication d’un volume de ses Georges Bernanos, de Simone Weil et Depuis Dans la dèche à Paris et à partout ! et La République des ani- conviendrait : pour être méconnu des
Œuvres dans la « Pléiade » est une d’Albert Camus dans sa bibliothèque. de la réception Londres, un livre de 1933 traduit à maux, comme s’il s’agissait d’un li- lecteurs français, cet essai n’en est pas
et de la traduction consécration que n’envisageait pas Grâce à la « Pléiade », on ne les Paris deux ans plus tard chez Galli- vre pour enfants. Au dire des spécia- moins capital. Oublié par la «
Pléiades œuvres Milan Kundera, en 1993, lorsqu’il a remisera plus au rayon « science- mard sous le titre La Vache enragée, listes, la version de 1984 établie en de », Le Lion et la Licorne est publié
de George Orwell sèchement taclé le romancier bri- fiction ». En France, George avec une préface de Panaït Istrati, 1950 par Amélie Audiberti chez Gal- dans le deuxième des quatre volumes
tannique, accusé de confondre la Orwell prend place avec Jane Aus- (photo non datée) l’histoire de la réception et de la tra- limard était tronquée et truffée d’er- des Essais, articles et lettres publiés
a toujours été politique avec l’art, dans Les Testa- ten, Charles Dickens, Oscar Wilde, duction en France des œuvres de reurs. Josée Kamoun en a proposé par les éditions Ivrea et les éditions de
compliquée. ments trahis. On se souvient d’une Rudyard Kipling et Virginia Woolf George Orwell est éminemment une nouvelle en 2018, mais il faut l’Encyclopédie des nuisances. Un
ULLSTEIN BILD/GETTY IMAGEScharge brutale contre 1984, un ro- au panthéon des lettres britanni- compliquée. La Ferme des animaux, croire qu’elle ne faisait pas l’affaire. texte qui doit être lu par tous les
adman jugé « imperméablement fermé ques. C’est un honneur auquel une fable antitotalitaire de 1945 dé- Soixante-dix ans après la mort de mirateurs de George Orwell. ■
à la poésie » : « Si la forme romanes- n’ont eu droit ni D.H. Lawrence, ni crivant une prise de pouvoir à la l’écrivain anglais terrassé par une * Simon Leys, « Orwell
que obscurcit la pensée d’Orwell, lui G.-K. Chesterton, ni E.M. Forster, campagne par des cochons, a hémorragie pulmonaire le 21 janvier ou l’horreur de la politique »,
donne-t-elle quelque chose en re- ni Aldous Huxley, l’auteur du d’abord été traduite Les Animaux 1950 à l’âge de 46 ans, l’entrée de Champs-Flammarion.
ŒUVREStour ? Éclaire-t-elle le mystère des si- Meilleur des mondes, ni Evelyn
De George Orwelltuations humaines auxquelles n’ont Waugh, lié à l’auteur de 1984 par
Édition
accès ni la sociologie ni la politologie ? une amitié paradoxale dont témoi- de Philippe Jaworski,
Non : les situations et les personnages gne une lettre publiée par Simon « Bibliothèque
y sont d’une platitude d’affiche. Est- Leys. Dans cette missive, l’auteur de la Pléiade »,
elle donc justifiée au moins en tant que de Officiers et gentlemen, convertit Gallimard,
vulgarisation de bonnes idées ? Non au catholicisme en 1930, reproche 1 664 p.,
plus. Car les idées mises en roman à son correspondant d’avoir éva- 66 € jusqu’au
n’agissent plus comme idées mais cué la question de l’âme de sa dys- 31 mars 2021.
comme roman, et dans le cas de 1984 topie antitotalitaire. Les coucheries
elles agissent en tant que mauvais ro- de Winston Smith, le héros du
liman avec toute l’influence néfaste vre, avant son arrestation, le
morqu’un mauvais roman peut exercer. » ne amour qu’il porte à Julia et leurs
Pour Milan Kundera, acteur et té- fornications mécaniques, « dans le
moin de la lutte contre le totalitaris- style de Lady Chaterley » l’avaient
me dans la Tchécoslovaquie com- visiblement exaspéré. « Il est
parmuniste, le grand romancier de la faitement possible que nous vivions
perte du sens de la liberté et de en 1984, dans des conditions fort
l’écrasement de l’homme, c’est semblables à celle que vous décrivez.
Franz Kafka, non pas George Orwell. Une chose cependant me paraît
inOn ignore à quels écrivains ou à vraisemblable dans votre description
quels livres songeait Milan Kundera (…). La Fraternité qui peut vaincre le
en évoquant une « influence néfas- Parti est une fraternité d’amour —
te ». Car c’est n’est pas tant sur la lit- ce n’est pas l’adultère dans le
Berktérature que sur toutes les expres- shire, et moins encore des bouteilles
sions de la pop culture que plane la de vitriol lancées à la figure des
engrande ombre de George Orwell : ci- fants. Et des hommes qui aiment un Bio
néma, séries télé, musique, bande Dieu crucifié ne pourront jamais EXPRESS
dessinée, romans policiers. Son plus croire que la torture saurait avoir le
1903fameux livre 1984 (publié en 1949) a dernier mot. »
Naissance été porté en 1984 à l’écran par le
ciCoup de hache d’Eric Arthur Blair néaste anglais Michael Radford, avec
une bande-son du duo musical Eu- Ce dernier mot, les lecteurs de 1984 à Motihari, dans
l’Inde britannique.rythmics, dont Sexcrime, le morceau ne l’ont pas oublié : « Il aimait Big
1916le plus emblématique, n’a finalement Brother ». Après avoir été torturé par
Admis à Eton.pas été retenu par le réalisateur. Le O’Brien et avoir renié Julia, Winston
succès international de cette chanson Smith se soumet. Dans la nouvelle 1933
Publie Dans la dèche interprétée par Annie Lennox et du traduction du roman établie par
Phià Paris et à Londres.clip qui l’accompagnait a cependant lippe Jaworski, ce renoncement
gla1943été planétaire. La guerre froide - une çant, qui tombe comme un coup de
expression introduite par le roman- hache, est traduit : « Il aimait le Publie Retour sur
la guerre d’Espagne.cier dans un article d’octobre 1945 - Grand Frère ». Maître d’œuvre des
1945n’avait pas encore pris fin, mais éditions de Philip Roth, Herman
Publie La Ferme l’heure de George Orwell avait sonné. Melville, Francis Scott Fitzgerald et
En 1984, a également paru à Paris Jack London dans la « Pléiade », Phi- des animaux.
1950Orwell ou l’horreur de la politique, un lippe Jaworski est un traducteur dont
Après avoir essai vif, clair et pénétrant de Simon on ne se permettra pas de discuter la
été soigné pour Leys*, qui reste à ce jour ce qui a été compétence, mais les choix. Ainsi
écrit de meilleur sur l’auteur d’Hom- lorsqu’il remplace « novlangue » par une tuberculose,
il meurt mage à la Catalogne. Orwell, un « néoparlé » ou « crimepensée » par
le 21 janvier 1950 écrivain dont l’immense essayiste, « malpensé »… Il y a quelque chose
d’une hémorragie critique littéraire, traducteur et si- d’orwellien dans cette destruction
nologue belge disparu en 2014 ran- du langage usuel et cette occultation pulmonaire
à l’âge de 46 ans.geait les livres à côté de ceux de d’expressions par d’autres.
MEYER/LEEXTRA VIA LEEMAGE
Ajeudi 8 octobre 2020 LE FIGARO
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L’HISTOIRE Un Français pour le Nobel ?
de la
Stockholm ment récompensée ces derniè- naux, 80 ans. Et pas très loin, en placé et il se murmure que lessemaine Ce jeudi à 13 heures, on saura le res années, on ne peut s’empê- embuscade, la franco-rwan- Suédois auraient un faible pour
nom du lauréat du prix Nobel de cher de croire aux chances des daise Scholastique Mukasonga, l’auteur de Soumission. Enfin,
littérature qui succédera à Peter auteurs tricolores. Les bookma- 56 ans, Prix Renaudot 2012 pour Milan Kundera, depuis des dé-UN ÉCRIVAIN FRANÇAIS PEUT-IL,
SIX ANS APRÈS PATRICK MODIANO Handke. Si l’Académie suédoise kers placent en tête de leurs pa- Notre-Dame du Nil. cennies dans les favoris,
connaîET DOUZE ANS APRÈS JEAN-MARIE a pris de bonnes résolutions ris la guadeloupéenne Maryse L’écrivain français le plus trait la consécration que son
GUSTAVE LE CLÉZIO, REMPORTER EN MARGE epour couronner un écrivain hors Condé, 83 ans. En 10 position, connu dans le monde, Michel œuvre immense mérite.
LA PRESTIGIEUSE RÉCOMPENSE ?
de la sphère européenne, large- on trouve la grande Annie Er- Houellebecq, est également bien BRUNO CORTYLittéraire
Philippe Labro : « Oui, tout m’intéresse ! »
ENTRETIEN Dans « J’irais nager « Je n’ai pas la sensation
du vieillissement. dans plus de rivières », l’écrivain- Si je fais autant de choses,
c’est parce que c’est
journaliste revient sur les rencontres à mes yeux la seule façon
de tenir, de survivre »,
confie Philippe Labro.qui ont marqué sa vie. Passionnant.
Comme ce concours du Figaro PROPOS RECUEILLIS PAR
pour Le Journal des jeunes BRUNO CORTY
bcorty@lefigaro.fr auquel votre mère vous a inscrit ?
Bien sûr. Pierre Macaigne du
Présentateur-producteur de l’émis- Figaro m’a pris par la main et m’a
sion « Langue de bois s’abstenir » emmené l’accompagner dans ses
sur C8, chroniqueur sur CNews et reportages. J’ai séché les cours et
sur lepoint.fr, Philippe Labro nous a c’est à cause de ça que j’ai
reereçu dans son bureau du 16 arron- doublé. Redoublant, j’arrive en
dissement, à Paris. philo plus tard et c’est à ce
moment qu’on vient me proposer une
LE FIGARO. - Journaliste, écrivain, bourse pour aller étudier aux USA.
réalisateur, parolier, homme Je n’aurais pas redoublé, raté mon
de radio, de télévision… bac… La chance, c’est une chose,
C’est de la boulimie le concours de circonstances, ça,
ou de l’éclectisme ? c’est un vrai sujet. On y prend
Philippe LABRO. - Il manque dra- goût et on se dit qu’on peut
maturge ! Je n’ai jamais réussi à écri- toujours faire un peu mieux.
re une pièce de théâtre. Ni un ballet. C’est là qu’on commence à mettre
Ce n’est pas de la boulimie du tout. Je la barre très haut… L’amour du
suis comme Valéry : « J’ai beau faire, travail, se mettre derrière un
tout m’intéresse ». À l’origine, il y a la bureau et taper sur cette
mercuriosité et quelque chose dans les veilleuse et magique chose qui L’affaire Kennedy, c’est l’acmé vu débarquer du premier étage Vous avez été parolier
gènes. J’avais une mère poétesse et s’appelait machine à écrire. L’ar- de votre carrière ? Oswald, ce petit bonhomme avec pour Johnny, on le sait,
J’IRAIS NAGER un père conseiller juridique et fiscal rivée dans une salle de rédaction, C’est un tournant professionnel, un son rictus qui, pour moi, signifiait mais aussi pour Gainsbourg,
DANS PLUScertes, mais auteur de trois très le bruit, l’ambiance, les gens, vous tournant de vie. J’ai 24 ans. Le jour qu’il avait la certitude d’être l’hom- et on le sait moins…
DE RIVIÈRES
beaux livres et qui au fond voulait avez la sensation que le monde est où JFK est assassiné, j’étais sur le me le plus important du monde, Les affinités, ça ne s’explique pas.De Philippe Labro,
être journaliste. Dieu merci, à la là, que ça brasse, on appelle ça territoire américain pour faire un qu’il était porteur d’un mystère Ce n’est pas rationnel, binaire.Gallimard,
maison, il n’y avait ni la télé ni quoi buzzer aujourd’hui mais c’est documentaire sur un campus pour qu’il ne révélerait pas. Il est là ame- Serge, je le rencontre dans une302 p., 20 €.
que ce soit, juste le gros poste de la beaucoup plus que ça, c’est un « Cinq colonnes à la une ». Lazareff né par le capitaine W. avec son cha- boîte de nuit. C’est un moment de
TSF et, tous les soirs, cet homme qui bourdonnement. Je suis tombé m’a dit : « Quoi qu’il arrive, tout ce peau, son nez rougi par le bourbon. ma vie ou je suis un peu
malheuse levait pour réciter du Edmond amoureux de tout cela et j’ai tracé qui touche à cette affaire, c’est carte Et au milieu de tout ça, il y a cette reux. Mon premier mariage ne va
Rostand. Le bain de culture familial, mon chemin petit à petit. blanche ». Il avait eu la prescience espèce de crapule à la nuque épais- pas bien. J’ai perdu l’amitié de
le goût évident pour le récit, le ro- de comprendre que ça allait être le se, avec ses grosses bagouses, Jack Melville, qui est mort en 1973.
man, l’évasion, tout cela a fabriqué Sur le mur derrière vous, il y a feuilleton des trente prochaines an- Ruby. Qu’est-ce qu’il fait là ? Com- C’était mon mentor. Je recherche
le désir d’aller vers l’inconnu. Cela la fameuse photo du 24 novembre nées… Le jour de la photo, dans ce ment voulez-vous que ce ne soit pas un aîné (d’ailleurs Serge
m’appeln’a rien à voir avec la chance. Il y a 1963, à l’instant où Jack Ruby commissariat de Dallas, vous pour moi un moment clé au point lera « gamin »). À l’époque, il a vu
les occasions qui arrivent, tout à tire sur Lee Harvey Oswald. n’imaginez pas ce que c’était. On que dix ans plus tard, dans le plan et entendu ce que j’ai écrit pour
coup des chemins de traverse qu’il Elle fait la une de France-Soir était 300 dans un couloir plus étroit final de mon film L’Héritier, quand Johnny. Il sait qui je suis. Il est en
ne faut pas rater. avec votre nom en gros. que la moitié de mon bureau. On a Jean-Paul (Belmondo) se fait tuer, à passe de préparer son premier
l’aéroport de Rome, j’aie repro- film. Je l’intéresse, il m’intéresse.
duit exactement la manière dont Et voilà, ça commence. Ma
soliOswald a été tué par Ruby ? tude rejoint la sienne, même s’il
est encore avec Jane. Serge est
Vous avez côtoyé des grands touchant parce que génial et
hommes dans tous les domaines : d’une grande fragilité. Il aurait
journalisme, cinéma, musique, voulu être un grand peintre et il
littérature. Un hasard ? ne l’était pas ; il aurait voulu être
Une miseànulittéraire, C’est ça, l’éclectisme ; je n’ai pas un grand écrivain, il ne l’était pas
été les chercher, je les ai rencon- vraiment ; il voulait être un grand
ou la confessionsincère trés. Eux, de leur côté, voyaient cinéaste, il ne l’a pas vraiment
peut-être dans le jeune homme été. Mais c’est un parolier et unet audacieuse d’un enfant Bio avide, curieux, insolent et parfois mélodiste fabuleux !
même prétentieux que j’ai pu êtreEXPRESSedu xx siècle, une promesse. C’étaient des À propos de génie,
1936 gens généreux. Quand Melville Tom Wolfe, lui aussi,
Naissancequi n’épargne personne, me distribue une cinquantaine de vous a séduit…
à Montauban. conseils fondamentaux sur la ma- La Virginie, le Sud, on a fréquenté
1954et surtout pas lui-même. nière de positionner une caméra, le même collège à quatre ans
Rate son bac de choisir un objectif, c’est une d’écart… Je rencontre Tom pour la
mais obtient immense générosité. Même chose première fois lors de la promotion
une bourse lorsque Pierre Desgraupes me dit du Bûcher des vanités. Quelqu’un
pour étudier cette phrase clé, pascalienne : lui dit : il y a un garçon qu’il faut
aux États-Unis, « Toute chose appelle son con- que vous rencontriez. Il vient
en Virginie. traire ». Sauf à être totalement de publier un livre, L’Étudiant
1959-1972 con, on y réfléchit un peu ! étranger, qui raconte son
univerGrand reporter sité, la vôtre. Je l’ai déjà lu à
l’épopour France-Soir. L’un des plus beaux portraits, que. Wolfe, il y a tout chez lui,«Cette confession intime
1971 c’est celui de votre frère aîné, l’enquêteur, le journaliste (un faitrévèle un authentique talent Écrit les paroles Jean-Pierre… est un fait), il y a le marginal
solide l’album Flagrant d’écrivain.» Mon frère était bouleversant. taire débarqué à New York de
délit pour Johnny. C’était un prince, un Grand Virginie dans son costume blanc.FrédéricBeigbeder, 1985-2000 Meaulnes, comme dira un de ses Il y a l’éclectique – c’est un très
Le FigaroMagazine Directeur des copains à sa mort. Il était comme bon dessinateur - et il y a le
basprogrammes de RTL. je l’écris « ma ligne d’horizon » culement dans la fiction. Dès qu’il
1986 mais ce n’était pas un mentor. Le commence à se mettre dans la«Unmonde englouti revit,et Publie L’Étudiant mentor absolu, c’est papa, Jean peau de ses personnages dans sesc’est bien là de la littérature.» étranger, Labro, lui-même neurasthénique articles, il est dans la fiction.
prix Interallié. notoire dont j’ai hérité quelques-ThomasMalher, L’Express 2003 uns des éléments génétiques de Vous avez enterré
Publie Tomber mes dépressions. J’ai des lettres de Jean-Loup Dabadie.
sept fois, lui. À 40 ans, il considérait que sa Le Covid nous menace tous.
se relever huit, vie était finie, il avait tout vécu, eu Vous n’avez pas peur ?
sur sa dépression. une aventure américaine, connu Je n’ai aucune peur ni aucune
beaucoup de femmes. Il était dans angoisse. Je suis un
hypoconun état quasi dépressif et puis, en- driaque actif donc je me protège
core une fois, les circonstances, la et je me méfie. Pour le reste, la
fopetite chose qui fait qu’un soir lors rêt s’éclaircit. Je n’aime pas ça. Je
d’une séance de bridge, il rencon- n’ai pas la sensation du
vieillissetre une petite orpheline polonaise ment. Si je fais autant de choses,
et que d’un seul coup sa vie va c’est parce que c’est à mes yeux la
changer. Il va accepter tout ce seule façon de tenir, de survivre.
qu’il refusait : le mariage, les Le soir, avant de m’endormir, je
enfants… relis du Aragon, du Apollinaire. ■
A
HANNAH ASSOULINE/OPALE/LEEMAGE