Figaro Littéraire du 09-09-2021
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Date de parution 09 septembre 2021
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Poids de l'ouvrage 8 Mo

Exrait

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an
jeudi 9 septembre 2021 le figaro - N° 23966 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
histoire portrait
deux livres Mo NuMeNtaux philippe Jae Nada,
explore Nt l’ ÉNigMe le ro Ma NCier que
Mussoli Ni Page 6 fas CiNeNt l es faits
divers Page 8
Nouvelles
voix
africaines
doss ier Cent ans après l’attribution
du Goncourt à René Maran, auteur de « Batouala »
et premier écrivain noir à recevoir le prix,
des romanciers venus du Sénégal, du Cameroun
ou du Congo placent l’Afrique au cœur
Mohamed Mbougar Sarr, David Diop
et Osvalde Lewat. de la rentrée. P age S 2 eT 3
Famille, je vous aime
ILS SE TAISENT, les En réaction à la sollicitude sans faille tion d’amour à la famille moderne. Elle ra-« pierres crieront. » Est-ce qu’exerce l’aîné, la cadette s’insurge. Elle conte d’une plume allègre et émouvante,
parce que la famille ne cherche à fuir. L’aime-t-elle moins, ce frè- où peut percer jusqu’à la drôlerie, ce qui se
parlait pas que, confor- re différent ? À l’adolescence, ce qu’on res- vit d’intense dans ce noyau chauffé à blanc. S’mément à la parole du sent, a du mal à se dire et même à se mon- Ainsi, à la mort du frère, devant la tombe
Christ, les pierres de Cévennes se sont mises trer. Un troisième protagoniste apparaîtra ouverte, le médecin qui le suivait, déclare :
à parler ? Ce sont elles les narratrices du beau dans le récit, un frère né plus tard, après la « Il rappela que cet enfant avait donc vécu
livre de Clara Dupont-Monod S’adapter. Que mort du petit handicapé. Il en est pour ainsi beaucoup plus qu’il n’aurait dû. Il dit aussi
racontent ces témoins immobiles et atten- dire « le remplaçant », situation inconforta- que cette petite vie imprévue était bien la
tifs ? D’abord elles n’oublient pas leur identi- ble : « Il arrivait après les drames. Par consé- preuve que la médecine ne pouvait pas tout
té et nous instruisent sur « la fidélité adaman- quent, il n’avait pas le droit d’en créer. » expliquer. Sans doute l’amour qu’il a reçu… »
tine du granit ou du basalte, plus haut dans la Cent ans après, elle réalise la prouesse de
région, ou encore la porosité absorbante du tuf- neutraliser son compatriote Gide et sa
terfeau vers la Loire ». Mais surtout elles relatent rible imprécation : « Familles, je vous hais. » LA CHRONIQUEl’histoire d’un clan ébranlé par l’arrivée d’un Son récit est insolite par son thème et son
d’Étienne enfant handicapé. Un être inerte, sans geste, traitement. Il nous bouleverse parce qu’il
sans parole et sans regard. Une existence décrit la famille comme un lieu de vie ja-de Montety
mystérieuse aux yeux d’autrui, dérangean- mais stabilisé, toujours bancal et pourtant,
te : quel sens peut avoir pareille vie ? S’adap- grâce aux liens noués, solide : cet être
blester : puisque l’enfant ne le peut pas, c’est à la Et puis il y a les Cévennes, aimées de sé qui aurait pu être un explosif pour
l’uniPATRICKfamille de le faire. Il sera son centre par les l’auteur et tellement présentes dans ce li- té familiale en a été le ciment le plus fort. ■
soins qu’il requiert. Il sera aussi une menace vre, avec ses chemins de cailloux, ses ar- DEVILLE(bien involontaire), par le poids de chagrin et bres, ses hivers, ses fruits à l’été. C’est
de contraintes qu’il fait peser, la fragilisant à comme si cette histoire d’une famille
chaque instant. Il sera leur joie. éprouvée par la vie était d’abord cévenole
DeTahitiauxMarquises,Clara Dupont-Monod a écrit la chronique par un certain art d’accueillir l’imprévu, de
d’un clan à travers les enfants. L’aîné s’atta- dissimuler ses sentiments, fussent-ils deGauguinauxessais
che à ce frère si vulnérable, il s’en fait le gar- composés des peines ou de bonheurs inat- nucléairesdeMururoa,
dien attentif, exclusif. Il le protège du monde tendus, inexplicables. La devise maison : unromanfoisonnant
S’adapteret des autres, de leur attitude faite d’incom- « Loyauté, endurance et pudeur ». ethautencouleurs.
De Clara préhension, d’embarras et parfois de peur, Clara Dupont-Monod, dont les romans
Dupont-Monod, quoique toujours animée de bonnes inten- portent plutôt sur les grandes dynasties du
Stock, tions ; « en général l’équipement des grands Moyen Âge où l’on se déchirait pour des
SEUIL171 p., 18, 50 €.meurtriers », écrit l’auteur. royaumes, vient d’écrire une belle
déclaradavidsCar - st OCk.ad OBe. COm Bridgeman images
©AstriddiCrollalanza
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jeudi 9 septembre 2021 le figaro
2
L'événement
Littéraire
David Diop :
une Ève noire
sur l’île de Gorée
David Diop Bruno corty l’incroyable flore locale. Gorée, d’où
bcorty@lefigaro.fr partaient vers les Antilles et les
Amériques tant de Noirs vendus souvent par
AVID DIOP nous avait des chefs de tribu avides d’argent et de
bluffés, bouleversés pouvoir. C’est là-bas que le
scientifiaussi, il y a trois ans avec que apprend l’histoire d’une jeune
esFrère d’âme, court récit clave ayant refusé son sort, celui d’une Dd’un tirailleur sénégalais marchandise ; troquée contre un fusil
pris dans la folie meurtrière de la par un oncle abusif dégoûté de n’avoir
Grande Guerre. Le roman avait été re- pas réussi à assouvir ses pulsions
lucalé par les Goncourt briques sur sa nièce. La L’Afrique au cœur
mais célébré par le Gon- légende est incertaine.
court des lycéens et une Pour certains, elle aurait
La porte
flopée de prix, jusqu’au bien été envoyée au loin du voyage
prestigieux International et serait revenue au bout sans retour
Booker Prize il y a quel- de plusieurs années. dossier Ils ont du style, du souffle, un regard acéré : quatre romanciers africainsDe David Diop,
ques semaines. Pour d’autres, elle Seuil,
Et puis voici déjà le n’aurait jamais quitté le 253 p., 19 €. bousculent la rentrée.
nouveau roman de Diop. Sénégal et se cacherait.
Disons-le tout de suite : Cette énigme devient
La Porte du voyage sans une obsession pour
Fann Attiki Christophe retour n’a a priori que Adanson, qui décide de
peu à voir avec Frère partir à la recherche de Naigeon
d’âme. Un récit à la troi- cette femme
énigmatisième personne au lieu que. Bien sûr, la
renconde la première, le Séné- tre aura lieu. Sous l’œil
gal de 1750 et plus les d’un lion et d’une hyène,
tranchées franco-alle- en présence d’une vieille
mandes de 1914-1918. guérisseuse, sous la
proPour autant, le regard tection d’un boa géant.
que pose l’auteur sur le Cette « Eve noire » au
destin de ses frères et sœurs à travers corps de rêve envoûtera pour toujours
les siècles reste le même. Pas de colère le jeune Blanc. Le récit de Diop, de
facchez ce professeur d’université à Pau. ture classique, qui associe magie,
Pas de rancœurs tenaces, de comptes croyances, omniprésence de la
natuà régler. Les histoires de David Diop se re, violence des hommes, blancs et
suffisent à elles-mêmes. Leur force, noirs, se lit comme dans un songe. La
leur pouvoir d’évocation, leur huma- réalité y est mouvante, émouvante,
nité sont de bien meilleures armes. car c’est l’histoire d’un amour
impossible, intolérable aux yeux de tous.
Encyclopédie définitive David Diop a écrit un magnifique et
Cette fois, l’écrivain met en scène un troublant voyage sans retour. ■
naturaliste français, Michel Adanson,
dont la vie, qui s’acheva dans la
douleur, fut marquée par une passion
exclusive pour les plantes, les
coquillages, les animaux… Plus de cent mille Fann Attiki : l’Évangile selon saint Black Mic-Mac
espèces recensées par ses soins, dans
le but de rédiger une encyclopédie
Ammed Aïss A roule au début de l’histoire. Le nom son prénom à Céline) et Black Mic- du Congo qu’ils résument en tracas définitive. Tout à ses chères études, le
maissaoui@lefigaro.frpetit homme a, sans vergogne, sacri- entier du débit est plus grand que la Mac ; ce dernier est le « grand » de administratifs permanents, vie po-ave 72
fié à sa passion sa femme et sa fille surface qu’il occupe : « Cave 72 la bande, c’est-à-dire l’aîné, qui litique pseudo-démocratique, dif-De Fann Attiki,
N plaisantant, on chez Maman Nationale ». Maman tient de sages propos du moment ficultés sociales certaines. Tout cela Aglaé. S’il tenta bien de se rapprocher JC Lattès,
peut tout dire, Nationale est une dame dont cha- qu’il a une bière à la main. Il parle raconté avec humour, comme dans de celle-ci les dernières années, 254 p., 19 €. «« pour Aglaé cela n’avait pas suffi à même la vérité. » que client connaît le destin, elle ne comme un Évangile. « Quand le les meilleures comédies sociales.
compenser tout le temps qu’ils avaient Fann Attiki, jeune se fait pas prier pour répéter son pouvoir est au prix d’une effusion de Tout pourrait continuer ainsi, E auteur congolais de récit. La vente de beignets fut le sang, son entretien coûte la peur sauf que Black Mic-Mac est tué – perdu à s’éviter. Lui, parce qu’il ne
langue française, a choisi de mettre départ de son ascension, puis elle d’un peuple. » Ou, encore : « Au c’est son frère qui était visé. Par trouvait pas une minute à lui
consacrer ; elle, en représailles de ce qu’elle en exergue cette phrase empruntée s’est reconvertie dans la vente moins le Congo a le mérite de n’avoir calcul politique afin de protéger sa
avait perçu comme un défaut à Freud. C’est en effet une manière d’alcools. 72 fait référence à 1972, jamais perdu ni son envie ni sa joie de place menacée, le secrétaire au
directe de donner la clé de sa dé- « année bonheur », le pays avait ra- vivre en dépit de toutes ces hor- Conseil national de sécurité du pays d’amour ». Comme le magnat du
Citimarche. Et le moins que l’on puisse mené du Cameroun la Coupe reurs. » Chacun apporte à l’autre désigne les trois copains comme les zen Kane d’Orson Welles s’éteint en
murmurant « Rosebud », le vieux dire est que son premier roman, d’Afrique des nations. « Passer de l’oreille et l’épaule qu’ils ne peu- coupables d’un complot visant
marchande de beignets à tenancière scientifique quitte la scène en répé- Cave 72, dit des vérités avec beau- vent trouver auprès d’une famille l’État et le président. Ni plus ni
coup d’humour. Au Congo, le mot de bar était pour elle une victoire sur disloquée. moins. Alors, peut-être malgré tant « Ma-Aram » et « Maram ».
« cave » désigne également une l’impossible. » Cave 72 est ce coin tenu de main eux, nos pieds nickelés se transfor-La signification de ce mot sera
donnée tout au long du récit posthume sur sorte de débit de boissons très mo- Chaque jour, quatre amis insé- de maître par Maman Nationale, ment en mousquetaires, comme
parables, autour de 27 ans chacun, lequel Aglaé tombe un jour par hasard. deste qui occupe un morceau de c’est un endroit idéal pour refaire le s’ils possédaient en leur for
intétrottoir. C’est à cet endroit, à Braz- se retrouvent à la Cave 72. Il y a monde et regarder le temps passer, rieur une « rébellion inconsciente Très jeune, Adanson est parti au
Sénézaville, que tout ou presque se dé- Verdass, Didi, Ferdinand (qui doit et, surtout, les femmes. Ils y parlent contre toute figure d’autorité », une gal puis sur l’île de Gorée pour étudier
Mohamed Mbougar Sarr : à la recherche du livre absolu
combats politiques ou l’amour de devrait apprendre à « réfléchir l’événement avec son premier d’Elimane, il y a des histoires de Astrid de L ArminAt
adelarminat@lefigaro.fr ses proches vous appellent à moins et à baiser plus », il répond : roman dans le milieu littéraire rivalité fraternelle, de passion
La p Lus secrète grands cris ? « J’y réfléchirai. » parisien avant de disparaître. amoureuse, de père et de fils
dismémoire U’IL est réconfortant Toutes ces ques- Voilà ce qui rend le Diégane déniche un exemplaire parus. Tout cela est savamment
des hommes
de découvrir un jeu- tions sont mises en narrateur attachant : de ce livre mythique, s’en trouve orchestré, très bien conté. Hélas, Il vaut mieux De Mohamed «ne écrivain qui a soif scène au fil des dia- c’est un intello et un bouleversé, décide de retrouver le narrateur ne parvient pas à Mbougar Sarr, ne pas écrire d’absolu, qui croit logues entre les idéaliste impénitent, la trace de cet homme afin de nous faire partager sa passion Éditions Philippe Rey, Q que la littérature est personnages - des si tu n’as pas pétri de contradic- comprendre pourquoi il a aban- pour Elimane, personnage telle-460 p., 22 €.
une voie de déchif- auteurs africains, tions. On aime aussi donné la littérature et choisi le si- ment polymorphe qu’il devient au moins
frement du monde et de la desti- hommes et fem- qu’il croie au surna- lence. flou. Les autres protagonistes
l’ambition née humaine ! Mohamed Mbougar mes, installés en turel, « aux manifes- Le roman change alors d’allure, aussi sont comme noyés dans leur
Sarr, sénégalais, 31 ans, a mis Europe - dans un de faire tations physiques de enchâsse différents niveaux de discours. Ce livre qui aspirait à
dans ce roman flamboyant d’in- vaste prologue la transcendance », récits, les intrique les uns dans les « faire silence » crée finalement trembler
telligence, son quatrième, tous d’une centaine de comme il dit (il y a autres. Les narrateurs se multi- une sorte de tohu-bohu.
l’âme d’une ses tourments existentiels. pages, avec une une scène excep- plient comme des poupées russes. « Il vaut mieux ne pas écrire si tu
Le narrateur, Diégane, qui lui alacrité de style, personne tionnelle, très osée Passé et présent semblent coexis- n’as pas au moins l’ambition de »
ressemble fort, s’interroge : com- une acuité ironique et théologiquement ter. On est à Paris puis à Amster- faire trembler l’âme d’une person-un personnage
ment écrire un grand livre, une et une profondeur percutante, où cet dam en 2018 et en même temps ne », dit un personnage. Ce ro-du livre
œuvre essentielle, ce fameux li- de vue étourdis- animiste a une appa- dans un village du Sénégal avant man est une admirable odyssée,
vre sur rien, dont rêvait Flaubert, santes. rition du Christ). et après la Grande Guerre, à Paris mais il n’a pas fait trembler notre
qui en même temps dit tout ? Mais Les amis de Diégane ne le mé- Mais le point de fuite du récit entre 1938 et 1941, à Buenos Aires âme. Mohamed Mbougar Sarr a
quel sens y a-t-il à se vouer à nagent pas. Lui-même n’est pas est un tout autre personnage, à la fin des années 1950 et à Paris pourtant le grain de génie et le
l’écriture comme un moine à avare d’autodérision : quand une ambigu : un auteur sénégalais, en 1980, au Sénégal, enfin, en cœur pour écrire un jour un
Dieu, quand le monde réel, les amie romancière lui dit qu’il Elimane, qui, en 1938, a créé 1985 et en 2018. Dans le sillage grand livre. ■
A
Hanna H aSSOULInE/Opa LE/LEEMaGE ; pHILI ppE MaTSaS/LEExTra v Ia LEEM aGE ; Br UnO KLEIn ; M ELanIa avanzaTO/Opa LE/LEEMaGE ; SDp
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le figaro jeudi 9 septembre 2021
3Un salon d U livre et des rééditions
La première édition du Salon du livre africain de Paris se tiendra du 24 au
e26 septembre à la mairie du 6 arrondissement. ll n’y avait, à ce jour dans notre
capitale, aucune rencontre régulière avec la littérature africaine. Ce salon du livre
se propose d’être un rendez-vous annuel sur trois jours, durant lesquels auteurs,
éditeurs, libraires, médias et institutions pourront rencontrer tous les amateurs
de littérature et de culture africaines. Par ailleurs, Albin Michel réédite, cent ans
après, le premier prix Goncourt attribué à un auteur noir, Batouala, de René Maran, L'événement
avec une préface d’Amin Maalouf. Autre réédition de cet auteur : Un homme pareil
aux autres, aux Éditions du Typhon, avec une préface de Mohamed Mbougar Sarr. Littéraire
Osvalde Lewat : il n’y a pas les aquatiques
D’Osvalde Lewat,
Les Escales, de dictature modérée296 p., 20 €.
par Michel Zink Katmé est l’épouse du jeune Cette fêlure, Katmé la porte en
de l’Académie française préfet de la capitale, promis à un elle depuis la mort de sa mère.
brillant avenir, et la mère de deux Son ami d’enfance, le sculpteur
N PAYS africain ima- petites filles adorables. De son ar- Samy, qui prépare, sans en
mesuOsvalde Lewat ginaire et vraisem- mée de domestiques au vieux ton- rer le risque, une exposition
poliblable. Une dictature ton qui fait la carrière de son mari tiquement provocante, dissimule
modérée déguisée en et dont l’épouse veille sur sa vie son homosexualité. Tout est prêt Urégime représentatif. mondaine et sociale, en passant pour un déferlement
d’humiliaUn parti unique, mais une préten- par l’agent de police qui lui ouvre tion et de souffrance. Le préfet, en
due opposition autorisée à une la route dans les embouteillages, principe ami de Samy, lui aussi, y
certaine virulence. Une population tous s’ingénient à rendre sa vie consent, puis y contribue et en
misérable squatte des quartiers facile et protégée. La contrepartie fait un instrument de chantage
livrés à l’abandon, mais les riches, est l’impitoyable exigence d’un destiné à faciliter son élection
habitués à ce que tout s’achète, conformisme absolu. La moindre comme gouverneur de leur région
ont le pourboire automatique. Un fêlure s’élargit fatalement et de- d’origine.L’Afrique au cœur
clientélisme où chacun trouve son vient une faille capable
d’englouUne irréparablecompte. Une religiosité lénifiante. tir une existence dans l’horreur.
lâcheté
Osvalde Lewat s’est fait connaître
dossier Ils ont du style, du souffle, un regard acéré : quatre romanciers africains comme cinéaste par des
documentaires, mais Aquatiques est
son premier roman. On a peine à bousculent la rentrée.
le croire, tant ce livre est maîtrisé.
Tout sonne juste, le ton, le style,
les détails de la vie, les nombreux
Mohamed personnages, tous complexes UNASTRE
Mbougar Sarr même lorsqu’ils sont
caricaturaux. Une complexité à laquelle
contraint l’oppression douce. On LITTÉRAIRE se vend rarement de grand cœur.
Comment savoir si la petite sœur
de Katmé, en entrant en religion,
a poussé à l’extrême la docilité NOIRET
conventionnelle ou si elle a
silencieusement poussé la seule porte
qui permet l’évasion ?FLAMBOYANT La voix de la romancière est
retenue, sans la moindre emphase.
Attendrissement, ironie,
indignation, tout nous saute au visage
sans que le texte le crie jamais,
tout est évident sans qu’il soit
besoin de l’expliquer. Tout est bien
vu. Les jeux des petites filles. Le
cercle féminin à prétentions
culturelles et étiquette de cour,
réunissant épouses de ministres et
de notables, où les épouses
blanches des ambassadeurs prennent «Unegrâce
l’apparente ouverture d’esprit
remarquable» pour argent comptant et
multiLeMondedeslivres plient les gaffes avec une bonne
volonté ingénue. La force irrésis-«Unromanàfleur
« frénésie féroce à faire front contre tible qui finit par arracher, sans depeau,qu’onlit
tout impératif catégorique ». Avec le exercer de contrainte visible, ici
avecbeaucoupsoutien de Maman Nationale, ils une petite compromission, là une
d’émotion.»deviennent des héros, et les chan- minuscule et irréparable lâcheté.
LaChouettelibrairietres de l’espoir de tout un pays. Les citations latines qui
fleurisLa plume de Fann Attiki est trucu- sent dans la bouche de Samy
as«SarahChiche
lente, intelligente, lyrique. Il puise sociées aux expressions locales ou
livreunromandans la satire avec bonheur. Du aux noms de fruits, de plantes, de
poignant»grand art. mets du pays. L’amour, le plaisir,
Le jeune auteur a reçu pour ce ti- Lire le dégoût. L’amant passionné et
tre le prix Voix d’Afriques. C’est insaisissable, qui comprend trop
une récompense singulière dans le bien la situation pour ne pas
sens où les jurés choisissent leur prendre le large.
lauréat parmi plusieurs centaines La voix est retenue. Elle le reste
de manuscrits ; le prix est une rési- dans des scènes d’une cruauté,
dence d’écriture à la Cité interna- d’une crudité, d’une abjection
tionale des arts de Paris et la publi- insoutenables. Elle est retenue
cation du texte aux Éditions JC comme l’est aussi le discours
offiLattès. Ce concours s’avère une pé- ciel et autorisé. Il n’y a pas de
dicpinière de talents, comme Fann tature modérée. Les Aquatiques
Attiki. ■ est un très grand roman. ■
Christophe Naigeon : les tyrans oublieux du Liberia
aurence aracalla lem. Il joue même au fameux Cot- Cuffee, riche armateur noir qui, ham Green. C’est avec lui qu’il Noirs d’Amérique, d’Afrique ou de
eton Club, rencontre une foule de au tout début du XIX siècle, part en expédition au Liberia, sur n’importe où, si je vous aime ou si
L VIENT du Sénégal, de l’île musiciens, de ma- nourrit un projet fou : les traces de son ancêtre, accom- je vous blâme, ce n’est ni pour
vode Gorée. De nationalité fieux, de politiciens faire revenir en Sierra pagné de la vaillante Barbara, tre couleur ni à cause d’elle, mais
française, le caporal Jules véreux, devient Leone les esclaves af- cousine de Graham Green. Tous parce que vous êtes des humains Ma Mba Point Si je vous
Canot, 18 ans, est auxiliaire l’amant-ami de lafranchis, créer une co- trois traversent un pays sublime comme les autres, merveilleux et «
e aime ou si I du 369 régiment d’infante- star du moment, Jo- lonie, développer le et effrayant et ne tardent pas à méchants. » De Christophe
Naigeon,rie US. Un régiment entièrement séphine Baker, et commerce en Afrique et découvrir les tensions entre co- Le romancier mêle personnages je vous
Les Presses composé de Noirs américains qui croise des femmes faire naître une nation lons noirs venus des États-Unis et fictifs et personnalités bien réelles blâme (...), de la Cité, font de ce percussionniste de gé- intrépides et enga- libre. autochtones. avec une grande habileté. On ne
544 p., 21 €.c’est parce nie un frère. gées. Une utopie qui tour- sait plus soudain qui a vraiment
Héros fictifsBlessé en Alsace, quelques jours Parmi elles, Diane, ne court mais sert de existé, qui a été inventé, mais que vous
et personnages bien réelsavant la fin de la Première Guerre qui s’avère être une modèle au Liberia après tout, qu’importe. êtes des
mondiale, il est recueilli par Si- lointaine cousine. quelques années plus Dans ce roman foisonnant, le pas- Quant à son héros, dont le cœur
humains grid, qui sera son seul, son unique C’est elle, grâce au tard. Jules, ébranlé par sionné d’Afrique Christophe Nai- bat au même rythme que son
amour. Jules aura bientôt mille Journal de Julius ces révélations, doit geon revient sur ce triste épisode djembé, endiablé et généreux, comme
vies, vivra mille aventures, jeune Washington, leur pourtant rejoindre Jo- de l’histoire du Liberia : ces Noirs Christophe Naigeon en fait un les autres
homme courageux, curieux des ancêtre commun, qui séphine Baker et sa Re- américains, opprimés depuis des personnage inoubliable, le fil
rouJulius Washington, autres, rêveur quelquefois, ro- lui apprend son his- vue nègre à Paris. Il siècles par les Blancs, devenus à ge d’une épopée où les femmes
dans son Jmantique sûrement. Après la toire familiale dont il partage ses journées leur tour des tyrans. La cruauté ont un rôle capital. Le regard de
guerre, il part pour l’Amérique ignore tout. Tous entre Montparnasse et n’a pas de couleur et Julius Jules sur le monde, innocent mais
rejoindre un groupe de jazz, tra- deux sont les descendants de ce Montmartre, et devient l’ami Washington pressentait déjà le jamais naïf, réaliste mais jamais
verse le sud du pays, découvre le premier reporter noir de la Nou- d’un étrange écrivain britanni- drame à venir quand il écrivait : virulent, demeure, de bout en
racisme ordinaire, fréquente Har- velle-Angleterre, proche de Paul que, drôle et mystérieux : Gra- « Mes frères et mes sœurs, Noirs et bout, poignant. ■
©HermanceTriay
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ournal
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jeudi 9 septembre 2021 le figaro
4 En toutes sarcastique parfois, de 1952 à 1959, enrichie Laura Kasischke tout en poésie
de fac-similés, préfacée par Olivia de Auteur d’une dizaine de recueils de poésie, la ro-confidences
Lamberterie. Années marquées entre mancière américaine Laura Kasischke proposera
autres par la publication de quatre ro- au public français une anthologie personnelle de
Des lettres inédites de Sagan mans, dont Bonjour tristesse et ses vers, Où sont-ils maintenant. L’auteur
d’EsDix-sept ans après sa disparition, Françoise Aimez-vous Brahms..., par ses nom- prit d’hier y déploie des images « inattendues où
Sagan (photo) est de retour avec la publication breux séjours à l’étranger, l’amitié s’entrechoquent le cosmique et le quotidien,
de ses lettres inédites adressées à sa plus chè- avec Florence Malraux et le terrible ac- l’univers familier et sa face cachée, en montrant
re amie, Véronique Campion, qu’elle surnommait cident de voiture de 1957. des éclats de vie traversés par le désir, l’angois-Critique affectueusement « Plock », ou « Verinoc ». Une Écris-moi vite et longuement paraîtra le se, la maladie, les regrets », selon son éditeur. À
correspondance intime, pleine d’humour, désinvolte, 29 septembre chez Stock. paraître le 7 octobre chez Gallimard.Littéraire
Châteaux Vive le roi, quand même !
de sable
De Louis-Henri
de La Rochefoucauld, Louis-Henri de La Rochefoucauld Au fil d’une longue dérive dans le Paris contemporain,
Robert Laffont,
256 p., 19 €. l’écrivain revisite avec drôlerie et subtilité l’histoire de France.
philosophait à coups de marteau, veilleusement tenu. Il y a dans ce livre bras aux ombres chéries de Louis XVI tes et de monarchistes ébouriffés dans Astien l A A
slapaque@lefigaro.fr beaucoup de littérateurs de notre date de l’imagination, de l’intelligence, des et de Marie-Antoinette. Châteaux de lequel le narrateur rencontre pour la
écrivent à la truelle des livres dont on a situations, des personnages réels et sable est un vrai roman, soit une his- première fois le fantôme de Louis XVI,
le sentiment qu’ils ont été bouclés à la toire feinte écrite en prose, mais c’est revenu parmi nous sous le nom de ORSQU’ON est né au som- des créatures rêvées qui défilent dans
hâte - comme si l’important était un enivrant tourbillon. Quand on également une méditation historique Louis Robinson. Ce clandé évoque à la met d’un arbre généalogique
avec des cousines cachées d’avoir fini à l’heure pour être aligné s’appelle La Rochefoucauld, on possè- et critique sur les grandeurs et misères fois Les Templiers, un bar-PMU
royadans des branches plus bas- sur la ligne de départ de la saison des de naturellement l’art du portrait et de la nation France depuis le 21 janvier liste (!) de la rue de Rivoli aujourd’hui
prix littéraires, tel un canasson promis 1793 et son impossibilité depuis ce jour disparu qu’aimait tant Benoît Duteur-Lses ayant des prénoms aussi de l’autoportrait. Louis-Henri, dont
à l’abattoir après avoir franchi la ligne tant d’ancêtres se sont battus en duel à concilier tradition et liberté. Ce n’est tre, et un endroit plus sombre, où des délicieux qu’Adélaïde-Marguerite,
Gabrielle-Françoise ou Françoise- d’arrivée du derby d’Epsom. pour des broutilles, maîtrise égale- pas faire trop d’honneur à l’auteur mercenaires rieurs et quelques
demiPerrine, il est naturel d’aimer se per- Les précédents livres de Louis- ment celui de la pointe. Au fil d’une que de placer sa réflexion dans la li- soldes de la douceur de vivre
s’étiolongue dérive dans le Paris contem- gnée de celle du Chateaubriand de lent en buvant du whisky.dre dans son feuillage. Ce que fait Henri de La Rochefoucauld avaient
peut-être quelques-uns de ces défauts porain, ce descendant de guillotinés Mémoires d’outre-tombe. À aucun Ce livre refermé, un cri vous vient Louis-Henri Jean-Marie François de
La Rochefoucauld dans Châteaux de urticants : on ressemble plus à son - les La Rochefoucauld ont perdu moment, cependant, l’esprit de sé- aux lèvres, qu’aimait tant notre
resable, un roman d’une subtilité, d’une époque qu’à son père. Châteaux de sa- quatorze des leurs au fil des événe- rieux n’étouffe son inspiration com- gretté confrère Arnould de
Liedekerments sanglants connus sous le nom me les ronces, les roses. Les familiers ke, dandy de grand style qu’il faudra drôlerie, d’une délicatesse et d’une ble, le neuvième d’entre eux, mérite
d’être celui de sa consécration. D’un de Révolution française – revisite du Quartier latin reconnaîtront le bar lui aussi ressusciter un jour dans un élégance rares dans la littérature
française contemporaine. Si Nietzsche bout à l’autre, ce roman est mer- l’histoire de France en prêtant son clandestin peuplé de canailles fascis- roman : « Vive le roi, quand même ! » ■
L’univers romanesque
de Céline Minard oscille
entre un idéal Évoluer ou périrde mouvement fluide
et de quasi-immobilité
mimétique. Céline Minard Un roman d’anticipation onirique et poétique.
PAtRiCe noRMAnd/ leextRA
viA leeeMAGe Voluptueux.
Ar pA trick Gr Ainville Los Angeles est devenu un chaos Une naturaliste émerveillée par les
de l’Académie française de failles où un paléontologue avi- singes s’absorbera dans leur tribu
de de fouilles du pléistocène dé- ouatée. Un autre personnage, un De Céline Minard,
ANS cette constella- busque un parallélépipède d’alu- habitant des abysses, est séduit par Rivages,
tion de récits virtuo- minium parfait, de 80 kilos, venu une pieuvre tentaculaire et soyeu- 157 p., 17 €.
ses, Céline Minard ré- d’au-delà du système solaire. Rien se qui l’entraîne amoureusement
vèle encore son goût n’est linéaire, le temps est un hors de la mer. J’aime aussi l’his-Dpour la prouesse. Ses acrobate métaphysique. Un mil- toire de l’as des ricochets sur
héros sont des athlètes de haute liardaire a renoncé à sa carrière l’eau, encore un athlète. Il visite
voltige parvenus à un degré pour se livrer à la chasse aux pa- une serre peuplée d’êtres
mirifid’adaptation sublime. Comme les pillons. Il est fasciné par les méta- ques, mi-végétaux, mi-animaux
trois trapézistes dont les voltes morphoses du lépidoptère, ce aux têtes charmantes…
fluides et parfaites ouvrent le li- tohu-bohu d’organes en nympho- L’univers romanesque de Céline
vre, tel un modèle. Précision mi- se, gestation et sublimation. Il ap- Minard oscille entre un idéal de
nutieuse chère à l’auteur, exécu- prend la disparition définitive de mouvement fluide et de
quasi-imtion sans bavures des l’Azuré, elfe merveilleux qui ve- mobilité mimétique. Dans tous les
enchaînements, oubli divin des nait boire la sueur imbibant le cas l’énergie est souverainement
pesantes limites. Ainsi plusieurs nombril de sa bien-aimée. Nostal- écoulée, renouvelée. Vivre est un
récits fantastiques et d’anticipa- gie des anciens paradis. art de la métamorphose bien
comtion se répondent où l’imagination prise. Un imbroglio bienheureux
Fusions arborescentesmagicienne navigue loin des riva- de figures transvasées et de fusions
ges révolus. Car le monde en est à Céline Minard nous donne aussi la arborescentes. Ainsi s’atteint
l’inun stade postapocalyptique et il a recette génétique pour fabriquer finie suavité. Le final et sa
pétarafallu à l’humanité d’extraordinai- des joyaux de petits chevaux su- de de manga plus épique donne la
res trouvailles techniques ou déli- perbement sportifs. Vous combi- parole à une grande prophétesse
cieusement régressives pour nez un ovule de jument avec un dont je vous laisse découvrir le
survivre. plasmode, un lichen terriblement message : « Il n’y aura pas de vie,
Une enseignante du futur manie performant ! Elle célèbre la plasti- si…» Mais Céline Minard n’est
d’étonnantes boules de verre vi- cité d’un groupe de grands singes peut-être pas une donneuse de
lesionnaires où s’inscrivent la carto- philosophes, « végétariens, précis, çons binaire. En équilibriste, elle
graphie et l’évolution des planè- puissants… », presque l’idéal de joue avec les possibles, elle
divates. On observe Mars occupée, l’auteur, qui ne confond pas puis- gue dans ses mythes avec une
riéquipée par l’humanité. La prof sance et pouvoir, la première est gueur rieuse. Ascète de la volupté,
raconte les nouvelles épopées. d’essence créatrice, poétique, le elle pense le roman et s’y
dépenDans une époque antérieure, second politique, comme on sait. se. ■
Mon père est un proxénète
Julien Dufresne-Lamy Un roman plein de pudeur sur la fille de Dodo la Saumure.
public n’ignore rien du palmarès de père qui parle de prostituées comme gnage, puis efface ce qu’il écrit. Il veut Alice Develey
adeveley@lefigaro.fr ce « Bigard du bordel » condamné d’objets. Ce père que, de son propre un livre « vivant, bien vivant », ne
surpour « appartenance à une organisa- aveu, Camille préférerait mort. tout pas faire de Camille « la fille d’un
ÉTAIT il y a plus de tion criminelle, exploitation de mai- L’amour est blessé, sali et mani- monstre » et transforme son récit en
trente ans, mais Ca- sons closes et traite d’êtres humains pulé, comme son histoire et son pas- roman. Ainsi naît 907 fois Camille, un
907 Fois Camille mille se souvient de avec violence ». Ce qu’il ignore, en sé sont une chimère. Camille inven- superbe ouvrage au confluent de la
De Julien tout. Ce jour de 1997, revanche, ce sont les femmes qui vi- te son père et ment à ses amis, à ses biographie, de l’essai littéraire et de
Dufresne-Lamy, C’elle a 10 ans. Elle vent dans son ombre. Celles qui, amoureux aussi. Mais quand l’his- l’enquête journalistique. Plon,
porte un ensemble bleu taché d’her- comme Camille, doivent affronter la toire de Dodo éclate dans les médias, L’écriture est enlevée, pleine de 336 p., 19 €.
be, elle a les cheveux au carré, elle honte de le côtoyer et de l’aimer Camille ne peut plus se cacher. Elle pudeur et d’humilité. On tourne les
boit un verre de sirop. Sa grand-mère malgré tout. Comment se construire est coupable. Coupable d’être la fille pages teintées de sentiments
contrase met à sa hauteur et dit : « Papa est quand on a pour père un malfrat qui de son père. La vérité, aussi tragique dictoires. La colère est rentrée ; la
en prison. » Elle précise qu’il est ne voulait pas d’enfants et exploite soit-elle, s’accompagne néanmoins tendresse, pleine de regrets. On
pencondamné pour « proxénétisme ». Du tant de jeunes filles ? de la liberté. « La vie devient vraie. » se lire le pire du père, mais, à chaque
haut de son mètre quarante, l’enfant Cette question, Camille va se la En 2012, Julien Dufresne-Lamy et fois, une étape est franchie dans
regarde Antoinette mais ne com- poser pendant des années. En secret, Camille deviennent amis. Elle lui par- l’horreur. Si ce n’était pas vrai, on
prend pas. Sa mère n’ajoute rien. Il évidemment. Elle mène une enfance le non de son « papa », ni de son n’y croirait pas. L’auteur redonne
faut se taire et accepter ce secret de évasive, les mensonges de Dodo « père », mais de « lui » : « Dodo ». une histoire à son amie, le récit d’une
Julien Dufresne-Lamy publie famille, grandir sans faire de bruit, chevillés au corps comme un boulet. Les mots sont chuchotés, comme si vie que le père malade de la gloriole a
un ouvrage au confluentsans père. Comment parler de ce père ? Ce père elle-même craignait d’entendre la volée. Un roman dérangeant sur une
de la biographie, de l’essai littéraire Ce père, c’est Dominique Alder- fantôme qui hante le silence en son vérité… « Le souvenir commence avec femme, son corps et sa maternité,
weireld, dit Dodo la Saumure. De- absence et le rend violent en sa pré- la cicatrice », disait Alain. L’auteur dont il faut répéter le prénom : Ca- et de l’enquête journalistique.
e Celine nieSZAWeR/leextRA vi A leeMAGepuis l’affaire DSK, en 2011, le grand sence. Ce père qui ruine sa mère. Ce écoute Camille. Il prend son témoi- mille, pour la 908 fois. ■
A
Saint Paul/Bridgeman imag
plasmas
que sébs
le figaro jeudi 9 septembre 2021
5me, En eaux dangereuses, à Balzac, Byron. Pour leur part, d’Helena (2018), revient le 6 octo- tions du Sonneur bouclent le
paraître le 15 septembre chez Les Belles Lettres présenteront bre avec Nous sommes les chas- « Cycle des bas-fonds » de Jim ÇÀ Calmann-Lévy. le 17 septembre une nouvelle tra- seurs (Rivages), roman ambitieux Tully, entamé en 1924 avec
Vagaduction de son Joseph Fouché, de plus de 700 pages. Ambitieux, bonds de la vie. Dans ce
cinquièStefan Zweig inédit paru en 1929. car il plonge ses trois personnages me roman d’inspiration autobio-&LÀ
Albin Michel vient de publier un dans un monde sombre où épo- graphique, le romancier disparu
eBrunetti, 29 Troisième roman ensemble de textes inédits de ques et lieux se mélangent jus- en 1947 explore cette Amérique à
pour Jérémy FelInfatigable, Donna Leon poursuit à Stefan Zweig, écrits de 1902 à qu’au vertige. la fois pudibonde et détraquée, à
79 ans sa vaste saga des enquê- 1933 (Écrits littéraires). L’auteur Découvert en 2015 avec Les Loups travers ses jeunes années et son Critiquetes de son commissaire vénitien, du Monde d’hier y donne ses im- à leur porte, le scénariste et écri- Fin de cycle pour Jim Tully passage par l’orphelinat. À
paraîeGuido Brunetti, avec un 29 volu- pressions de lecture de Stendhal, vain Jérémy Fel, également auteur Avec Du sang sur la lune, les Édi- tre le 23 septembre. Littéraire
AFFAIRES
ÉTRANGÈRESGaspar de la nuit
Par Éric neuhoff
eneuhoff@lefigaro.fr
MARIANA ENRIQUEZ L’histoire de la vie d’un jeune garçon doué
de pouvoirs surnaturels menacé par les délires d’une société secrète argentine.
Époustouflant.
Tout à
thierry clermont
tclermont@lefigaro.fr perdre
ON NOM, on l’avait retenu
après la lecture de son
premier ouvrage traduit en OUT VA BIEN. Sa
femfrançais il y a quatre ans, Ce me l’a mis à la porte. LARENTRÉES que nous avons perdu dans le Son patron l’ignore.
feu, recueil de nouvelles à l’univers « Je suis absolument
ternoirci où l’insolite et l’horreur per- Trifié à l’idée de perdre ce
turbaient le monde réel en le déme- boulot que je déteste absolument. »
surant, le dilatant. On tenait là un Stephen Maserov est avocat.
ouvrage déroutant, ensorcelant Avant, il était professeur de
let(réédité en « Points »), et surtout tres. On appelle ça baisser d’un
une voix nouvelle, à cent coudées cran. « Tous les autres avocats
au-dessus des écrivains de sa géné- hommes ne sont pas capables de
ration, tous continents confondus. citer Jane Austen », remarque Le reflet de notre époque, de sa vivacité, de ses nouveautés,
Notre part de nuit, au titre inspiré Jessica des ressources humaines.
et des clins d’œil faits au passé.d’un vers d’Emily Dickinson (« Our Il connaît aussi Shakespeare. C’est
share of night to bear »), marque dire si la littérature l’a préparé à
d’une pierre noire la maturité d’En- ce qui l’attend.
riquez tout au long de ces 760 pages À Melbourne, le cabinet juridique
à la folle maîtrise. Surnommée sans Savage Carter Blanche est menacé
doute hâtivement la « reine du réa- par quatre plaintes pour
harcèlelisme gothique », la romancière va ment sexuel. Maserov conçoit un
bien au-delà du genre et de ses fi- plan diabolique pour affronter
celles, nous offrant un quatrième l’affaire et se venger de ses
supéroman qui est plus un livre d’ap- rieurs (et, accessoirement, garder
prentissage, de formation, qu’un sa maison dont il n’a pas fini de
succédané du gore ou de l’épou- payer les traites). Cela implique
vante, même si elle revendique de se mettre au service d’un
mal’héritage de Stephen King ou de gnat du bâtiment pour douze
Bram Stoker. Ici, l’initié est un jeu- mois, de fréquenter le défenseur
ne garçon, Gaspar, que l’on suit de de la partie adverse, d’avoir des
sueurs froides en permanence, de
rêver qu’il est fusillé par des
sbires de Staline. Ça n’est pas ça qui
Notre part risque d’arranger ses problèmes
de Nuit de couple. Eleanor le laisse à peine
De Mariana Enríquez,
voir ses enfants. Il leur raconte traduit de l’espagnol
pour les endormir l’histoire du (Argentine) par Anne
bouffon à qui le roi laisse un an Plantagenet,
pour qu’il apprenne à son cheval à Éd. du Sous-sol,
parler - sinon, il sera exécuté. 766 p., 25 €.
Maserov a le même délai pour
«Jetraverselafoule «Ilarrivequelesafairesque «Touslesenfantsperçoivent réussir son pari. Cela ira avec son
commeontraverselavie, l’oncroitclosesnelesoient lemensongedanscequi lot de nuits blanches, de
rendez-vous dans des bars d’hôtel jecontourne.» point,etqu’ellesseréveillent estpassésoussilence.»
où l’on boit des bières slovaques aumomentleplusinattendu.»
artisanales, de négociations
serrées. Il y aura des pots-de-vin en
Irak, un col blanc tentant de
s’asphyxier dans son garage avec
le pot d’échappement de sa Range
Rover. Elliot Perlman ( Ambi -
guïtés) connaît comme sa poche
les arcanes de ce business où tous
ses 6 ans à l’âge d’homme, en com- les coups sont permis. Des
sompagnie de son père veuf, Juan Pe- mes faramineuses sont en jeu. Un
terson, depuis Buenos Aires jusqu’à procès pour mœurs, et l’action
La Plata, en passant par la province coule à pic. Bienvenue dans ce
septentrionale de Corrientes. monde où la trouille règne à tous
« Les crimes de la dictature étaient les étages et où les honoraires sont
très utiles pour l’Ordre, fournissant facturés par tranches de six
minudes corps, des alibis, des flux de dou- tes. L’humour drape des dialogues
leur et de peur, des émotions pra - qui foncent à deux cent à l’heure.
tiques à manipuler. » L’Ordre, au Le montage imaginé par le héros
service de la toute-puissante Obs- est subtil, dangereux, compliqué.
curité, est une société secrète et dé- Il faut satisfaire ce milliardaire qui
moniaque à la recherche de la vie s’intéresse à l’art contemporain :
éternelle. Par tous les moyens, « Je veux un tableau qui occupe
Juan, qui est un de ses médiums, va quatre-vingt-dix pour cent de
chercher à soustraire son fils fragi- l’espace de ce mur et qui soit à mi-
le, doué de pouvoirs surnaturels, à chemin entre une œuvre d’Olafur
son emprise, alors que la société ar- Eliasson et quelque chose que ma
gentine est soumise à la dictature petite-fille aurait pu peindre si elle Vienne,lavilledenaissance Lestomes2et3d’uneœuvre Etsil’originedenotre
des généraux. C’est le thème de dé- était plus grande et avait les bras etdecœurdel’écrivain. monumentale. humanitén’étaitpascellequepart du récit, dont l’entame rappel- plus longs. »
nouscroyons?le La Route, de Cormac McCarthy. Si les écrivains étaient rétribués
comme les avocats, Perlman tou-
Multiples références cherait des fortunes. À coups de
Se succèdent donc messes noires, six minutes de lecture et de
plaisortilèges, enlèvements, mutila- sir, à quel montant total
arriveetions, meurtres rituels, mêlés à des çais du XIX siècle ; et, pour la musi- sont Gaspar, Vicky, Pablo et Adela. le bienveillant oncle Luis, la gouver- rait-on pour Et si le cheval se
metlégendes locales et des histoires que : Led Zeppelin, David Bowie, Relations qui s’étendent par-delà la nante Marcelina, Lorenzo Simonetti tait à parler ?
contées par le père, sans compter les Maria Bethânia, avec, dans le rôle mort avec la présence spectrale et et sa chapelle du Diable… Tous
illushallucinations et les prémonitions. du passeur, de l’initiateur, le père entêtante de la mère de Gaspar, l’an- trent avec plus ou moins de bonheur
Les lieux : forêts où se balancent des d’origine anglaise. Points de repère thropologue Rosario, disparue dans une des obsessions d’Enriquez,
pendus, tunnels, chambres d’hôpi- que l’on retrouve dans son gros un mystérieux accident. Elle rejoint confiée récemment à la presse ar- Et si l E ch Eval
tal, cimetières, villas hantées, les ouvrage El otro lado, publié en 2020. le carrousel de personnages parcou- gentine, celle du « corps comme ulti- E m Ettait à parl Er
chutes d’Iguazu et le fleuve Parana… Reste que le sujet central du roman rant Notre part de nuit : l’inquiétant me frontière de la vulnérabilité ». Un D’Elliot Perlman,
Les références : la poésie de Lorca, est bel et bien la relation filiale, et, et satanique couple Bradford, Tali, des personnages avait prévenu dès le traduit de l’anglais (Australie)
Keats, Blake, T. S. Eliot, l’Argentine plus tard, les relations affectives, no- une ex de Juan, la reporter Olga Gal- début : « L’Obscurité est démente, par Carine Chichereau,
Alejandra Pizarnik, le livre de magie tamment celles qui lient la bande des lardo, qui enquête sur les disparus, c’est un dieu sauvage. » À l’image – Robert Laffont,
d’Éliphas Lévi, un occultiste fran- quatre adolescents inséparables que Florence Mathers, leader de l’Ordre, puissante – de ce roman. ■ 384 p., 21,90 €.
Ajeudi 9 septembre 2021 le figaro
6
Le Livre sur la place en majesté à Nancyon en
C’est « le » rendez-vous qui la plupart récemment publiés, et passé du fait de la pandémie. Im- saire générale du Livre sur la pla-parle
ouvre la rentrée littéraire : Le Li- les futurs postulants aux grands possible de citer tous les écri- ce. La tradition sera respectée
vre sur la place aura lieu les 10, 11 prix d’automne. Le rendez-vous vains présents, mais peu man- avec la présence de l’académie
et 12 septembre, à Nancy. Il est est d’autant plus attendu que quent le rendez-vous. Le thème Goncourt. Le président, cette LA gr Ande m AnifestAtion
el’une des plus grandes manifes- cette 43 édition retrouvera ses de cette édition est « Comment année, n’est autre qu’Enki Bilal, régionALe LAncerA LA rentrée
LittérAire. eLL e AurA Lieu tations françaises qui a pris une plus beaux atours sous le chapi- résister à une crise qui invite au qui a signé la belle affiche de
Les 10, 11 et 12 septembre Avec Histoire dimension internationale. Avec teau, une édition « en vrai » repli sur soi ? », choisi par Marie- l’événement.
pLus de 200 Auteurs invités.
plus de 200 auteurs invités, dont après une formule réduite l’an Madeleine Rigopoulos, commis- Moha MMed aïssaouiLittéraire
César de carnaval ou Duce ?
mu sso lini
Deux écrivains
italiens, Maurizio
Serra et Antonio
Scurati, tentent
d’éclairer les
diverses facettes
du dictateur,
qui reste l’une
des figures
les plus sombres
e siècle.du XX
par Éric roussel
de l’Institut
Benito Mussolini et Alessandro Pavolini, L y a presque cent ans,
Mussolini arrivait au pou- le 18 décembre 1944, à Milan.
farabola/ leemagevoir en Italie. Il devait y
demeurer plus de vingt ans Iavant de précipiter son pays
dans l’alliance calamiteuse avec le duction de Mein Kampf en italien faillant. Maurizio serra le démon- le petit roi qui l’obligeait à mar- sistance aux carabiniers qui
l’arrêeIII r eich et de connaître une fin et accepte simultanément la tre brillamment. cher derrière lui dans les cérémo- tèrent à l’issue de sa dernière en-le mystère
ignominieuse, exécuté sommaire- transformation de l’institut L’autre point fort du livre est nies publiques. Mais, comme le trevue avec le roi. « Épuisé mais
ment sur les rives du lac de Côme De Maurizio Serra, d’études germaniques en centre l’analyse des relations entre le monarque ratifiait tous ses actes, y lucide », voulait-il se préparer à
en avril 1945. Depuis lors, d’in- Perrin, d’accueil pour les intellectuels al- dictateur et la société italienne, ce compris les lois raciales, il renonça céder le pouvoir sans être accusé
500 p., 25 €.nombrables études lui ont été lemands persécutés. Mais quelque qui donne l’occasion à l’auteur de à se débarrasser de lui – ce qui se de trahison par Hitler ? Maurizio
consacrées. Diplomate italien, fin temps plus tard, il se persuade redresser quelques idées reçues. révéla une erreur majeure. serra pose la question sans
préconnaisseur de l’histoire littéraire que les Juifs italiens, dont certains ainsi montre-t-il que le fascisme Car le souverain fut bien l’âme tendre la résoudre. De toute façon,
française, Maurizio serra, récem- détiennent des positions impor- n’a nullement été imposé par les du complot qui, le 24 juillet 1943, il était trop tard. L’engrenage fatal
ment élu à l’académie française, tantes, constituent un danger grandes forces capitalistes de la mit fin à la dictature, lors d’une était déjà enclenché ; il allait
enne prétend pas livrer une nouvelle pour son régime. Des mesures péninsule. après la marche sur séance du grand conseil du fascis- traîner celui que l’on surnommait
biographie du Duce. son objectif discriminatoires en feront donc r ome de 1922, le patronat comme me. et là encore, le mystère plane. en France un « César de
carnaest plutôt d’éclairer les diverses des citoyens de seconde zone, les classes dirigeantes s’accom- Mussolini jouait volontiers les ma- val »à tomber entièrement entre
facettes d’un homme qui garde bientôt menacés, persécutés, modèrent plutôt du nouveau régi- tamores ; or, quand son ancien les mains des nazis, qui le
délivrèune part de mystère tant on peine martyrisés. Jusqu’au bout, Mus- me sans enthousiasme particulier. ami Dino Grandi le rendit respon- rent et encadrèrent de près la r
éà réunir toutes les pièces du puzzle solini semble avoir marché à et rien n’aurait évidemment été sable de la déroute du pays face publique sociale italienne,
instalque fut sa vie. l’instinct, avec un flair malheu- possible sans la caution de Victor- aux a lliés, il broncha à peine. et, lée à salo, ultime avatar du
L’énigme concerne d’abord le reusement de plus en plus dé- emmanuel III. Mussolini détestait peu après, il n’opposa aucune ré- fascisme. ■
personnage. Il y a quelque chose
d’insaisissable en lui. Il commence
par être socialiste alors que rien
dans son comportement ne trahit
le moindre attachement à la cause Un personnage d’une saga romanesque
des plus démunis. s’il va dans
cette direction, c’est par ressenti- qui a fait polémique en Italiement, haine des classes
dirigeantes : il exalte « un peuple aux
contours indéfinis dans la mesure vait ainsi affirmer en 2019 que peu plus de 1 million alors que odieuse de la réalité que même un ro-jacques de saint victor
où il lui sert et pourra l’asservir, « Mussolini a fait des choses positi- l’auteur écrivait 6 millions), mancier ne devrait pas se
permetalors que la bourgeoisie demeure prÈs l’œuvre consi- ves » (sic). Mais le premier tome de d’autres plus embarrassantes, ce qui tre ». scurati s’est évidemment
déune classe sournoise, arrogante, dérable de renzo De M. a plu aussi en France. L’immen- suscita à l’époque une intéressante fendu en évoquant la « force de la
peu fiable ». sa conduite privée Felice sur la vie du se projet de scurati et le goût pour joute entre le romancier et l’histo- narration ».
n’est pas moins déroutante. Éton- Duce, il paraissait dif- le Mal furent une clé du succès, rien Galli della Loggia sur les rap- Ce débat repose l’intéressante et
namment prude, il n’en cultive a ficile de pouvoir aller comme on avait déjà pu le consta- ports entre le roman et l’histoire. éternelle question sur les limites de
pas moins une image de virilité plus loin dans la connaissance de ter avec Les Bienveillantes de Jona- la liberté romanesque quand elle
Souffrances intimesvulgaire et étale ses liaisons au Mussolini. Le grand historien lui than Littell. touche à l’Histoire. On connaît le
grand jour. Ce qui le définit le avait consacré trente ans de sa vie, Ce premier volume avait cepen- u n des points d’achoppement por- mot d’alexandre Dumas : « On
mieux c’est un « nietzschéisme publiant huit volumes saturés de dant suscité une violente polémique tait sur la façon dont était traité le peut violer l’histoire à condition de
d’autodidacte », la certitude que le documents d’archives inédits, de de la part de certains historiens ita- grand philosophe Benedetto Croce. lui faire de beaux enfants. » Mais à
monde est un chaos où ne surna- rapports, de lettres, d’anecdotes liens qui avaient alors dénoncé les scurati le faisait passer pour un per- partir de quand les « enfants »
cesgent que les plus forts. et il ne sur plus de 7 000 pages. L’écrivain libertés prises par le romancier avec sonnage cynique et prétentieux sent d’être « beaux » ? C’est tout le
doute évidemment pas de faire antonio scurati a cependant jugé la vérité. L’auteur avait commis un (saccente), ce qui est contraire à ce débat. Dumas n’a pas fait de
partie de ce petit nombre. qu’il y avait matière à écrire un ro- certain nombre d’erreurs histori- que fut réellement Croce. pour Galli Louis XIII un homme à femmes. Il y
man sur Mussolini. que signifie ques. Certaines étaient vénielles, della Loggia, cette façon de faire, a des limites dans la liberté du
roEngrenage fatal « écrire un roman » sur une per- comme le nombre de morts italiens outre une certaine indulgence pour mancier face à la vérité historique.
«L’admiration qu’il éprouve pour sonnalité aussi connue que le dic- de la première Guerre mondiale (un Mussolini, était une « trahison Il ne peut la « contrefaire ».
lui-même a créé un manque d’in- tateur italien ? Il s’agit de raconter Le deuxième volume de scurati a
térêt absolu pour tout le reste, sou- sa vie de façon romanesque, par suscité moins de critiques en Italie.
ligne Maurizio serra. Le Duce ne une mise en scène qui n’est pas cel- L’auteur poursuit sa vaste fresque
croit ni à Dieu ni à diable. simple- le de l’historien, avec ses pruden- après la mort de Matteotti et
l’affirment, il estime, comme Napo- ces méthodologiques, parfois un mation de la dictature. Le Duce
léon, que l’Église demeure in- peu ennuyeuses, mais avec le talent semble touché par la Providence (ti-m, l’homme de
comparable pour encadrer les et la partialité du romancier qui tre du volume). Tout semble lui la providence
populations. D’où l’énergie qu’il conduit le lecteur vers ses propres réussir. Le régime se stabilise, les D’Antonio Scurrati,
emploiera à conclure les accords vérités. violences squadristes cessent car el-traduit de l’italien
du Latran qui, en 1929, réglèrent par Nathalie Bauer, Le projet de scurati a su toucher les sont devenues inutiles. Il n’y a
la question romaine. sa seule Les Arènes, un vaste public. pour le premier plus d’opposition. Le lecteur
assis660 p., 24,90 €.boussole est de s’aligner toujours tome, ce roman, qui n’en est pas tera aux souffrances les plus intimes
sur le plus fort. À partir du début vraiment un, a reçu le prix strega du Duce, liées à un ulcère. Mais
des années 1930, Hitler lui semble en 2019 (l’équivalent du prix Gon- l’orientation nécessairement
pertenir ce rôle pour longtemps. Il court). Mussolini continue de fas- verse du régime totalitaire conduit
s’alliera donc avec lui, ce qui pro- ciner une nation qui n’a toujours cette nation peu belliqueuse à
vouvoquera sa perte. Néanmoins, la pas vraiment fait les comptes avec loir se tailler un empire ridicule. Ce
mise en œuvre de la législation le passé (l’Italie sur ce point est fort sera le début de sa fin qu’évoquera
antijuive ne résulta nullement de différente de l’allemagne) et il probablement le troisième volume
pressions allemandes mais d’une n’est pas rare, même en dehors des de ce qu’il faut bien appeler une
évolution assez peu prévisible du néofascistes, de trouver des défen- « saga ». Même si ce n’est pas de Jr ,
dictateur. a u départ, Mussolini ne seurs du Duce ; l’ancien président de Matrix ou du parrain qu’il est
se signale guère par son antisémi- du parlement européen, antonio question mais d’une des figures les
eLa Marche sur Rome (1931-1933) Giacomo Balla. ŠNPL/Leemagetisme. en 1934, il autorise la tra- Tajani, de la droite modérée, pou- plus sombres du XX siècle. ■
A
mussolinile figaro jeudi 9 septembre 2021
7LE CHIFFRE de la semaineTant qu’il y aura
Retrouvez sur internet de la vie en ce monde, la chronique
« Langue française »il y aura du rêve, et c’est 1 000la littérature qui permet
C’est le nombrewww. Lefigaro.fr/de matérialiser ce rêve Langue-francaise de pages de « Burning Boy », la biographie que Paul
Mario Vargas L Losa Auster consacre à l’auteur américain Stephen Crane. En vuE@
Da Ns « Le poi NT » À paraître chez Actes Sud le 13 octobre. Littéraire
chise parfois redoutable. Cette
MaNina Bouraoui dame Akli-là, cette Madame Les secrets
donne à son roman « Tout-le-Monde », nous sommes
un rythme les seuls à savoir qui elle est, à
d’une franchise connaître ses secrets, et ce qu’on en
redoutable. perçoit fait froid dans le dos. Tou-de Madame Akli jours en retrait, incapable
d’exprimer sa débordante sensualité
autrement que dans son journal, elle
observe tout, la nature hors norme, Nina Bouraoui À Alger, à la fin des années 1970,
les enfants qui grandissent trop vite,
les autres qu’elle admire et craint, l’histoire d’une Française qui a perdu ses illusions.
avec un même regard implacable.
Son dégoût d’elle-même,
omnilaurence caracalla quel elle ne quittera jamais cette présent, sera démultiplié
lorsexistence morose, ni son mari, Bra- qu’elle fera la rencontre de la mère
ADAME Akli écrit. him, qu’elle a tant aimé et pour qui de Bruce, Catherine Bousba. Une De Nina Bouraoui,
Des journaux inti- elle n’éprouve plus qu’indifférence. femme charnelle et libérée, sosie JC Lattès,
mes, très intimes. Brahim, dont elle a honte et pour de Catherine Deneuve, une séduc-288 p., 20 €.
Que peut-elle faire qui elle joue encore la comédie de trice qui est, au fond, tout ce Md’autre ? L’ennui, l’épouse accomplie. Entre les li- qu’elle ne sera jamais. Cette
renla mélancolie, la tristesse, l’angois- gnes, on imagine pourtant la jeune contre va l’enfoncer plus encore
se aussi, la submergent. Française, femme qu’elle devait être, son en- de classe, Bruce, étrange enfant, fils, lui volera ce qu’elle a de plus dans ses obsessions, dans sa
fruselle a épousé un Algérien et vit vie de connaître un ailleurs, un charismatique et envoûtant, dan- cher au monde, celui qui, si elle tration, jusqu’à perdre pied.
dans ce pays d’adoption qui l’op- pays des mille et une nuits, son gereux, peut-être ? Car Bruce est n’y prend pas garde, pourrait faire Ces pages sensuelles troublent
presse et la fascine. À Alger, les goût pour ces montagnes et cette en réalité une fille qui rejette son voler sa vie en éclats. et envoûtent, dérangent parfois,
journées s’étirent, parfois mena- mer, ces odeurs et ces vibrations. identité et s’est rebaptisée du nom comme cette nature d’abord
Étrange héroïneçantes. Nous sommes à la fin des Cette jeune femme-là n’existe de son idole : Bruce Lee. enchanteresse puis menaçante,
années 1970, la guerre est depuis plus depuis longtemps : sa solitude Dans ses carnets, Madame Akli Il fallait trouver la voix de cette comme ce pays qui ne veut pas
longtemps finie mais les Français, pèse lourd et elle soigne sa détresse consigne tout, ses mauvaises pen- étrange héroïne. En phrases cour- d’elle. Madame Akli, perdue,
pire, les couples mixtes, ne sont à l’alcool, son seul refuge. Son fils sées, ses fantasmes, sa rancœur, sa tes, serrées, parfois même télégra- déboussolée, ne trouvera qu’une
pas les bienvenus. lui-même la quittera un jour, mais jalousie féroce contre une enfant phiques, Nina Bouraoui donne à ces seule issue, un seul recours à sa
Madame Akli ne vit que pour son n’est-il pas déjà en train de l’aban- perçue comme un monstre, une carnets un rythme désordonné, folie : se venger de la pire, de la
fils, Erwan, 10 ans, celui pour le- donner ? De lui préférer ce copain force de la nature qui dévorera son chaotique, impudique, d’une fran- plus cruelle des manières. ■
Retour d’Afghanistan
Jérémie Dres L’auteur a recueilli le témoignage de deux jeunes Français partis en 2001 dans un camp djihadiste.
les lycées pour dissuader les jeunes Comment ont-ils pu croire à son traînement, près de Kandahar, et aux détails qui en disent long. Il
de partir en Syrie, il dira : « Je suis discours leur promettant un beau la débandade après le 11 Septem- met en scène également ses
enparti en Afghanistan, pas pour Dieu voyage, tous frais payés, une aven- bre sous les bombardements tretiens avec un ancien du FBI,
ou pour la cause des musulmans. Je ture exaltante qui ferait d’eux de américains. Il ne joue pas sur spécialiste d’al-Qaida. Il est
pésuis parti pour me la raconter. » vrais hommes. Pourquoi ont-ils ac- l’émotion ou le sensationnalisme, dagogue (cartes, planches sur
Nizar, lui, a passé son enfance à cepté si facilement ses arguments au contraire, le style du dessin et l’histoire de l’Afghanistan depuis
rêver devant les films américains, disant que les médias mentaient au la narration, très bien conduite, 1972) sans être démonstratif. Un
Rambo, etc. Ses amis sont des sujet des talibans ? instaurent une certaine distance. premier volume à mettre entre
PRINTEMPS 2001, dans la cité des gangsters. Il respecte la religion Jérémie Dres, qui s’est intéres- L’auteur cherche à compren- toutes les mains, en attendant le
Minguettes, à Vénissieux. Mourad mais ne pratique pas, il aime les sé à leur parcours au moment où dre et à restituer ce qu’ont vu et second qui racontera comment
Le jour où et Nizar se connaissent de vue, pas filles, les boîtes de nuit. Comme une autre génération de Français vécu les deux hommes qu’il a les deux Français se sont
retrouj’ai rencontré plus. Mourad craint Nizar, sa répu- tous les jeunes des quartiers, il partait en Syrie, retrace leur iti- rencontrés plusieurs fois à Vé- vés à Guantanamo. ■
ben Laden astrid de larminattation de caïd. Nizar n’a pas un re- s’identifie aux Palestiniens. Il se néraire jusqu’à un camp d’en- nissieux. Il est attentif aux faits,
Tome 1 : gard pour Mourad, un doux, un sent enclavé dans sa cité comme
de Vénissieux peu timoré, tout heureux d’avoir eux à Gaza. Nizar est fasciné par
à Tora Bora,
décroché à 19 ans un CDI de mé- les armes. Il aurait rêvé d’être po-de Jérémie Dres,
diateur dans le quartier - il a sa licier : impossible, tout son entou-Delcourt,
voiture, il est amoureux de Djami- rage hait la police, on l’aurait vu 192 p., 23,95 €.
la, il est bien. Le père de Mourad, comme un traître. À 21 ans, il est
immigré algérien, agent d’entre- employé dans une entreprise de
tien, est l’imam de la salle de prière sécurité.
de leur immeuble.
Enquête graphiqueMourad ne s’intéresse pas à la
religion, contrairement à son frère Vingt ans après, lors de ses
entreaîné, Nemad, qui a plongé dedans tiens avec Jérémie Dres, l’auteur
après que leur père, en 1992, a or- de cette remarquable enquête
ganisé une mission pour soutenir graphique, il dira qu’il ne
comles musulmans de Bosnie et a été prend toujours pas pourquoi il est
cap turé par les Croates. Alors Ne- parti en Afghanistan : « Je voulais
mad avait appris l’arabe, fait un faire quelque chose de grand,
detour du monde des pays musul- venir un bonhomme. » C’est un
mans, passé un an en Afghanistan, collègue qui lui parle d’abord du
Le style du dessin un pays fabuleux où il a trouvé le pays des moudjahidins et le
et la narration, très bien vrai islam qui applique à la lettre le conduit à la mosquée de Lyon. Là,
conduite, instaurent Coran, expliquera-t-il à son petit quelqu’un l’attend, Nemad, le
une certaine distance. frère, le pressant d’y aller à son frère de Mourad.
Éditions delcourt, tour. Quinze, vingt ans plus tard, Comment Nemad a-t-il
convain2021/JÉrÉmie dres lorsque Mourad témoignera dans cu Mourad et Nizar de partir ?
La BD
de la semaine
François B oUCHon/Le Figaro
Patri Ce norManD/Leextra via L eeMage
A
satisfaction
surjeudi 9 septembre 2021 le figaro
8
L’histoire Goncourt : une sélection ouverte sur le monde
de la
Angot, Sorj Chalandon, Philippe francophonie. Présidé par Didier domaine, l’académie Goncourt Mardi, l’académie Goncourt a semaine dévoilé sa première sélection, Jaenada, Tanguy Viel, Louis- Decoin, il s’est même fait un est bien aidée par une vivacité
Philippe Dalembert, Agnès devoir de développer partout la éditoriale qu’on retrouve dans qui, fait inhabituel, comporte
seiDesarthe…) comme des décou- langue française, avec, aujour- notre supplément (lire pages 2 ze noms. Cette liste donne tou-L’académie Goncourt a annoncé
sa première sé Lection, vertes (Mohamed Mbougar Sarr, d’hui, vingt-six pays qui dési- et 3). Deux auteurs présents jours le ton. Le moins que l’on
où fi Gurent seize auteurs. puisse dire est que ce cru 2021 Lilia Hassaine, Elsa Fottorino, gnent leur « Choix Goncourt » dans cette sélection figurent
Le presti Gieux prix En margE Abel Quentin…). On remarque à partir de cette première dans notre dossier, David Diop et est riche et varié. Avec des sera proc Lamé Le 3 novembre.
aussi que le jury est sensible à la sélection. Il faut dire que, dans ce Mohamed Mbougar Sarr. M. A.auteurs confirmés (Christine Littéraire
« Ce que je cherche, c’est la lumière »
philippe jaenada Fasciné par
les faits divers, il publie un
romanfleuve consacré à l’affaire Lucien
Léger. Rencontre.
isAbelle sp AAk et des protagonistes et la lecture des
journaux de l’époque. Avec La
PetiOMMEn T appeler te Femelle (2015), dédié à Pauline
ça ? », s’interroge Buisson, condamnée aux travaux « Philippe Jaenada. forcés à perpétuité en 1953 pour
Le « ça » se rap- avoir tué son jeune amant d’un Cportant au genre coup de revolver, puis La Serpe
littéraire dans lequel l’écrivain s’est (2017), qui revient sur le massacre
engouffré une fois de plus avec l’en- de trois personnes dans un château
têtant et protéiforme Au printemps du Périgord en 1941. Et maintenant
des monstres. « Exofiction ? Roman- Au printemps des monstres,
consaenquête ? Fait divers romanesque ? cré à Lucien Léger, qui a passé
quaAucun terme n’est satisfaisant. Moi, rante et un ans en détention pour le
j’appelle ça un livre, tout simple- meurtre d’un petit garçon de 11 ans,
ment », risque l’auteur. Avec ce Luc Taron, retrouvé mort en
périnouveau livre, Philippe Jaenada a phérie de Paris le 27 mai 1964.
conscience d’avoir inauguré un Philippe Jaenada est passé à une
nouveau cycle. « Je ne sais pas dans autre dimension.
quelle mesure on peut appeler ça
ro« Attiré par le crime »man. Car pour toute la partie fait
divers, je me fixe comme contrainte de Ce n’est plus en autobiographe qu’il
ne rien inventer. Quand je ne sais opère. Ni en biographe. Ni même en suis attiré par le crime, le sang, la Philippe Jaenada : la star du barreau français, Mau rice documents sur lesquels ils veillent
« Le roman est le seul pas, je dis que je ne sais pas. Mais je habitué du Bistrot Lafayette, son marge. On m’a qualifié d’“Honde- Garçon. Avocat incontour nable, il depuis des années ». Pour Lucien
e domaine où je suis ne modifie rien. Quand quelqu’un a QG parisien du 10 arrondissement, latte littéraire”. Mais la seule chose est présent dans chaque épisode de Léger, l’écrivain a dû demander
entièrement libre. » des chaussettes vertes, je ne dis pas où nous avons rendez-vous. Un lieu qui m’intéresse, c’est l’humanité. la trilogie criminelle « jaenades- une dérogation car il a devancé les
qu’il a des chaussettes bleues. J’obéis où les histoires lui sont offertes sur L’image des gens et ce qu’ils sont en Melania avanzato/ que ». « Forcément, Maurice Garçon délais de communicabilité
judiciaiopale/ leeMageà cette phrase de Camus : “Le rôle du un plateau. Dans l’espoir qu’il les vrai. Tous ceux qui ont l’air immonde était un peu le Dupond-Moretti de re. Prendre des notes ou
photograchroniqueur est de dire : ceci est arri- retranscrive. « Quand j’écris, je suis et sont souvent les seules belles per- son temps. » Pour La Serpe, à force phier les pièces lui était, de fait,
invé.” En revanche, toute la partie qui totalement focalisé sur mon sujet. sonnes. » Cette découverte a eu lieu de « creuser et fouiller patiemment », terdit. « J’avais un petit dictaphone
me concerne, moi, comme mes peti- Puis, quand j’ai terminé, je m’ouvre, avec Pauline Dubuisson (disparue Philippe Jaenada, « grand amateur et je lisais les dossiers à toute vitesse
tes aventures de santé, ça peut être comme une petite fleur. » Désormais, en 1963), « à qui (il) pense tous les de romans policiers », pense avoir à voix basse pour retranscrire
ensuivrai ou non. On s’en fiche et, quand Jaenada se met en piste, c’est jours ». Quand l’écrivain a com- « résolu l’énigme » et trouvé le véri- te chez moi. » Un travail titanesque.
d’ailleurs, je fais ce que je veux. Le en dévoreur de papiers jaunis. En mencé à s’intéresser à cette jeune table coupable. Avec le recul, il s’en Mille huit cents fichiers audio à
déroman est le seul domaine où je suis Gargantua des dossiers d’instruc- femme, il avait « la conviction en li- veut. « De quel droit ? Qui je suis, crypter. Pour autant, ce travail de
au printemps
entièrement libre. » tion. En vampire, pourrait-on dire. sant les journaux de cette période que moi ? Pour qui je me prends ? », se fourmi laborieuse auquel s’astreint des monstres
Après sept romans purement Si l’on considère que ces êtres de la c’était une garce ». Il a découvert flagelle-t-il. Marguerite Duras et Philippe Jaenada n’est pas gagnant De Philippe Jaenada,
autobiographiques, la bascule s’est nuit qui se nourrissent de l’hémo- une figure libre, attachante et très son « forcément sublime ! », Gilles à tous les coups. « Je me donne six Mialet-Barrault
faite avec Sulak (2013). Un premier globine d’autrui n’ont rien d’ef- en avance sur son temps. Perrault et son Pull-over rouge, « li- mois pour un premier défrichage. Si Éditeurs,
récit d’après l’histoire vraie du frayant. Et, qu’au contraire, ils sont Avec La Serpe, tout accusait Hen- vre remarquable mais qui a détruit rien ne vient, j’abandonne. Je ne suis 750 p. 23 €.
gentleman braqueur racontée à bouleversants. Car Jaenada est ri Girard, le principal suspect ac- une famille », ou le cinéaste Henri- pas pressé. » Avec Lucien Léger, ça
l’aide du témoignage de ses proches l’empathie même. « On me dit que je quitté par la brillante plaidoirie de Georges Clouzot déclarant « Tant a failli être le cas. Après un an et
pis si je blesse » ne font pas partie de demi de recherches et un mètre
son panthéon. « Si la littérature est soixante linéaire à dépouiller, le
rotoute ma vie, elle est moins impor- mancier ne « sent » toujours pas son
tante que ce qu’elle peut déclencher. sujet. « Je finissais par me demander
Mon but n’est pas de résoudre une si j’avais vraiment envie de passer
affaire mais de faire un bon livre. » quatre ans de ma vie avec un type que
je ne trouvais pas sympathique. Je me
Travail titanesque souviens très bien, c’était mon
derS’il vient de consacrer trois ans de nier jour aux archives des Yvelines. Une plongée fascinante sa vie, dont deux ans et demi de re- Je me suis dit : “Si je n’ai toujours rien
cherches, à l’affaire Lucien Léger, ce soir, je passe à autre chose.” Et là,
ce n’est donc ni pour dénoncer ou miracle, je suis tombé sur la corres-et romantique dans le Paris
remettre en cause mais pour la pondance de Solange, sa femme.
complexité de l’histoire. « Je cher- J’avais trouvé ce que je cherchais, la des dadas, à la rencontre che l’humanité, c’est la seule chose lumière. » ■
qui m’intéresse. En lisant les
mémoires d’Henri Leclerc qui mentionnait le d’un couple mythique : cas de Lucien Léger, j’ai senti qu’il y
â notre avisavait quelque chose de trouble. On a
refusé à ce prisonnier treize deman- Au petit matin du 27 mai 1964, un Simone et André Breton
des de libération, toutes sur le même promeneur trouve le corps sans
prétexte. D’abord parce qu’Yves Ta- vie d’un garçonnet de 11 ans dans Bio ron, le père de Luc, a toujours clamé le bois de Verrières. Deux jours
vouloir tuer l’assassin de son fils s’il plus tôt, dans une maternité de
sortait de prison. Puis parce que Lé- Saint-Germain-en-Laye, naissait
1964 ger refusait de reconnaître qu’il avait Philippe Jaenada. Cinquante-cinq
Naissance à Saint- tué l’enfant. C’est carrément ubues- ans plus tard, à la même date, « Beau,grand,puissant. Germain-en-Laye. que », s’énerve l’écrivain. Une fois dans la nuit du 26 au 27 mai 2019,
1989Un livre sur l’amour dans lancé sur un nouveau sujet issu du l’écrivain passe la nuit seul et mal
Reste un an sans réel, Jaenada procède toujours de la à l’aise dans cette forêt, assis par le Paris desAnnées folles sortir de chez lui. même façon. « D’abord, chez moi, je terre au pied du gros chêne où fut
1997 réunis sur mon ordinateur tout ce que retrouvé le cadavre du petit Luc comme on en lit rarement.» Prix de Flore et prix je trouve. Je lis tout ce que je peux Taron. L’une des mises en
situaAlexandre-Vialatte lire, j’achète les vieux journaux, Pa- tion humoristiques qui agissent AliceDeveley, Le Figaro littéraire pour Le Chameau ris Jour, France Soir. J’écume Galli- comme des respirations dans la
sauvage. ca. » Puis il sort et s’enferme dans touffeur de cette reconstitution
2015 les services d’archives publiques où criminelle par le biais des dossiers « Un premier roman tendre La Petite Femelle. sont conservés les dossiers d’ins- d’archives. Aucun détail n’est
2017 truction judiciaire - « une mine pour épargné. Ni du meurtre de l’en-et intime,la grande histoire Prix Femina un écrivain ». Car tout s’y trouve fant, ni de la personnalité du
pour La Serpe.d’amour d’une muse consigné par ceux que Jaenada condamné. Jaenada nous incite à
2021 nomme désormais affectueusement nous interroger avec lui. Qui sont et d’un lion.» Au printemps « mes petits assistants », c’est-à-di- les plus moches de l’histoire ? Les
des monstres. re les policiers et les gendarmes. coupables de crime ou les mons-AmandineArdouin,LibrairieSaint-Pierre
Ceux qui, au moment des faits, ont tres qui les entourent ? Comme
mené l’enquête, remonté les pistes, pour ses deux précédents romans,
procédé aux interrogatoires, aux Jaenada fouille les heures sinistres
enquêtes de voisinage, etc. de la Collaboration. Comme si,
Pour Pauline Buisson, il s’était même au début des années 1960,
bardé d’autorisations pour accéder c’était encore et toujours là qu’il
à ces dossiers, « persuadé qu’on al- fallait continuer de creuser. En
lait me repousser. Mais rien ne fait cela, Au printemps des monstres
plus plaisir aux archivistes qu’on est certainement son texte le plus
vienne leur demander de consulter les modianesque ■
A
express

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