Figaro Littéraire du 09-12-2021
8 pages
Français

Figaro Littéraire du 09-12-2021 , magazine presse

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Date de parution 09 décembre 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 13 Mo

Exrait

jeudi 9 décembre 2021 le figaro - N° 24044 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
littéraire
livres Cadeaux re NCo Ntre
Notre séle Ctio N : louise labé, Carlo ossola-maurizio
do N qui Chotte, Charles serra : regards Croisés
perrault, gra Ngé à tokyo… sur da Nte et malaparte
PageS 6 et 7 PageS 6 et 7 Page 8
Des romanciers
qui sont
aussi poètes
doss ier Comme Victor Hugo ou
Aragon, des auteurs contemporains
publient des recueils de poèmes
qui se lisent comme des romans.
PageS 2 et 3
La prunelle de nos yeux
UNEHISTOIRE
EPUIS Louis le Germanique s’installe. Il colonise même la Grande-Bre- d’autres leçons : il semble que la présence ABSOLUMENTINCROYABLE...choisissant la langue verna- tagne grâce à Guillaume le Conquérant, et, des Huns en Europe occidentale fut brève.
culaire pour prononcer le ser- sans la guerre de Cent Ans et Jeanne d’Arc La preuve : leur apport nul à notre langue, et
ment de Strasbourg, jusqu’à qui bouta l’Anglois hors de France, imagine notamment aux toponymes. Passionnante ETPOURTANT
erDFrançois I à Villers-Cotterêts malicieusement Henriette Walter, il eût leçon que son décryptage rigoureux des
imposant le français pour les documents ad- gardé sa place éminente outre-Manche. Et noms de nos villes et villages. ENTIÈREMENTVRAIEministratifs et Richelieu créant l’Académie peut-être même se serait-il imposé aux Et la grande érudite, dont le propos touche à
française, depuis toujours, le pouvoir a sur- États-Unis : honni soit… Français, anglais, la fois à l’étymologie, la phonétique, la
poliFrançois Busnel-LaGrandeLibrairie- France5veillé de près la langue. Et depuis toujours ce tique, l’économie, la religion, de s’autoriser,
sujet est l’occasion de sérieuses empoigna- sans manières, de plaisants petits quiz
des. Théophile critiquant la réforme de qu’elle soumet au lecteur.
Malherbe écrivait : « J’aime sa poésie mais LA CHRONIQUE Sa leçon est somptueuse, elle montre que
non pas sa leçon. » Plus récemment, une ré- c’est dans le long cours du temps et de l’his-d’étienne «Lagrandeforme de l’orthographe et la féminisation toire des hommes que s’est polie cette lan-de montetydes noms agitèrent les esprits : s’élevant gue chérie des poètes et des orateurs. Il y eut historienne
contre ceux qui lui apparaissent comme des bien les échanges commerciaux, les occupa- faitrevivre
apprentis sorciers, le Français tient à sa lan- franglais, les noces sont anciennes, tumul- tions étrangères, et même des interventions laflamboyante
gue. Le bien-parler lui est une forme d’élé- tueuses et passionnantes : la moitié de la du pouvoir ; mais, en dernière instance, c’est
féministerusse.»
gance : la prunelle de ses yeux. langue de Shakespeare vient de Normandie. l’usage « notre maître suprême », disait
JeanÉTIENNEGERNELLEETDans trois livres magistraux réunis en un Le savoir d’Henriette Walter est immense : François Revel, qui fit le français. Et non on
CHRISTOPHEONO-DIT-BIOT,
fort volume, L’Aventure des langues en Occi- les arcanes sémantiques des langues occi- ne sait quel groupe acharné à vouloir
impoLEPOINT
dent, Honni soit qui mal y pense, Arabesques, dentales n’ont pas de secret pour cette poly- ser aux enfants de Malherbe et Vaugelas une
Henriette Walter raconte et illustre la ri- glotte qui sait son histoire. « Histoire indivi- graphie ou des pronoms néologiques qui
«Unebiographiechesse de cette langue. Et c’est d’ailleurs duelle, écrit son préfacier, Pascal Ory, quand offensent leurs oreilles –
remarquable,pour elle une autre manière de voir l’évolu- on découvre non sans surprise que c’est chez et leur raison. ■
àlafoispleinetion de l’Europe et de la France. Rabelais qu’on trouverait pour la première fois
On y suit un idiome sorti lentement d’une les mots soutane ou gondole, ballon ou ci- degrâceetsans
Langues d’icigangue, le gaulois, aspiré par le latin et trouille, plus souvent histoire collective quand concession.»
et d’ai LLnourri au fil des siècles de mots francs, ger- on apprend que sur un total de 9 500 mots
JEAN-RENÉVANDER
De Henriette Walter, mains, vikings, espagnols, arabes, et qui portugais d’origine étrangère, environ 5 400 PLAETSEN,LEFIGARO
Bouquins, prend forme peu à peu. De la Cantilène de viennent du français. » De cette aventure, MAGAZINE
1 184 p., 30 €.sainte Eulalie à Villon, le français s’enrichit, vieille comme l’humanité, l’auteur tire bien
samiramay/stock.adobe.com, sebastieN soriaNo et Fra Nçois bouchoN/Le Figaro, coNspiratioN editioNs
A
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jeudi 9 décembre 2021 le figaro
2
Je vous répète que je ne fais pas
de distinction entre les poètes et
les romanciers. Très souvent, les poètes
m’ont donné moins de satisfactions
poétiques que certains romanciers »
aragon dans un entretien à france culture.L'événement
Littéraire
Le crépuscule batave
de Cees Nooteboom
thierry c Lermont Lluis à Minorque que du Sahara, « l’aube bruissant des colloques
tclermont@lefigaro.fr de Téhéran ou de Galway. Autant d’oiseaux », le passage du vent, le
de lieux d’errance évoqués entre rythme des vagues, préparant la
: C’EST son plusieurs hommages à Rilke, remontée des souvenirs : la voix LAURA KASISCHKE CEES NOOTEBOOM
chiffre féti- Bashô, Ungaretti, Wallace Ste- de son père, le monde de
l’enfanche. Né à vens ou Borges, tout en confes- ce, et le retour des défunts, « cette
La Haye en sant : « Pour toi nul songe/ entre race sans papiers/ ni voix qui force 331933, Cees la poésie et les choses. » Une cor- l’entrée de nos mémoires/ sans
jaNooteboom a par le passé visité de de plus à l’arc de cet auteur de mais prendre rendez-vous. »
les 33 temples bouddhistes du haute tenue, à la fois romancier Le ton vire rapidement à la
Kansai, a intitulé le dernier vo- (Philippe et les autres, Le Jour des confession, voire à la résignation. Le grand cercle des poètes
lume de son Journal 533. Le livre morts), nouvelliste (La nuit vien- Ainsi : « J’étais la lumière/ des
poèdes jours, a découvert l’île de Mi- nent les renards, Mokusei ! Une tes et des pêcheurs qui voulaient/
norque, où il partage histoire d’amour), t’appartenir, je régissais la mer / en
son temps, dans sa diariste, critique d’art son mouvement, et m’étendais
aine33 année ; et aujour- et écrivain-voyageur si/ sur chaque côte en un ressac, l’œil du moine
d’hui, il publie un De Cees Nooteboom, (Hôtel Nomade). pensant toujours à toi, céleste notre
nouveau recueil, traduit du néerlandais Avec L’Œil du moi- corps,/ ensemble et toujours seuls,
(Pays-Bas) constitué de 33 poè- ne, Nooteboom a posé avec un éternel/ va-et-vient. »
par Philippe Noble, mes brefs, intitulé ses valises sur les îles
Actes Sud, L’Œil du moine. de la Frise, au nord
99 p., 14,50 €. Fin observateur, 33, c’est aussi le des Pays-Bas, déjà
nombre de chants évoquées dans le re- “il surprend, dans ces
composant chaque cueil Partout, lumière poèmes de douze vers
partie de la Divine (2012), tout en
s’ofsuivis d’un monostiche Comédie de Dante, frant quelques
croque l’écrivain néer- chets par Valparaiso final à la manière
landais fréquente de ou d’autres lieux insu- de « Nuit rhénane »,
longue date. laires. À 88 ans, le
d’ApollinaireSa poésie, elle nous poète regarde sa vie
est familière depuis la écoulée, las du mon- ”
traduction d’une bel- de, qui déclare : Publié en 2020, et également
le et copieuse antho- « Homme de vent je traduit par le fidèle Philippe
Nologie chez Actes Sud, suis », pris par le désir ble, Adieu, qui complète
l’enil y a cinq ans, Le Vi- de vivre en paix dans semble, a pris, dans cette dizaine
sage de l’œil, qui re- ce qui serait un « jar- de poèmes, les couleurs ou plutôt
groupait sa création étalée entre din russe (…) dans un autre siècle ». les camaïeux d’un chant du
cyla parution de son premier re- Fin observateur, il surprend, gne perdu dans la brume. « Je
cueil, Les morts cherchent une dans ces poèmes de douze vers sens mon désir/ se détacher de
maison (1956), et 2012. On y dé- suivis d’un monostiche final, à la moi », nous dit-il, à voix basse, à
couvrait un poète curieux, vaga- manière de Nuit rhénane, l’approche du « silence comme
BÉRENGÈRE COURNUT VICTOR POUCHET bond, au lyrisme retenu, sensible d’Apollinaire, des « anges aux hymne ». Mots suivis dans un
à la mélodie des mots, amoureux ailes lasses », suivis de corneilles, chuchotement à peine
perceptides paysages, familier aussi bien de fauvettes, de martres, de car- ble où l’on comprend : « Je n’ai
de la cordillère des Andes et de pes, alors que surgit une chouette, plus/ que la lumière qui près de
son cher village isolé de Sant un cygne. Il s’attendrit sur moi/ se meut. » ■ doss ier En marge de leur œuvre romanesque, tous ces auteurs écrivent des poèmes pour dire l’indicible.
La géographie intime de Franck Bouysse Victor Pouchet,
« Ce récit constitue ma géogra- Souvent, avec le romancier, « ça Ammed Aïss A un roman-poèmemaissaoui@lefigaro.fr phie intime, explique Franck Bou- commence par des ombres »
(preysse. Chaque texte représente un des mière phrase de son recueil), mais
OUR un romancier, ef- points à relier entre eux pour en tra- on ne dirait rien de ses textes si
fectuer un pas de côté est cer la carte. Des textes dans lesquels l’on oubliait cet essentiel : les Astrid de L A A finira par s’en aller, puis
revienadelarminat@lefigaro.frune manière de se dévoi- s’inscrivent à parts égales la pierre, mots. La terre, les personnages, la dra ; il partira à son tour. Se retrou-Fenêtre
sur terre ler un peu plus. Franck le végétal, l’animal et l’humain, famille, la chaleur, l’hiver, le so- veront-ils ?
De Franck Bouysse, P Bouysse n’échappe pas à comme des notes posées sur une leil, le poirier, les corps… tout ce N HOMME, une fem- Quoi qu’il en soit, quelques mois
Phébus, la règle. On sentait déjà un parfum partition composant une symphonie qui importe à Franck Bouysse me dans une maison, plus tard, comme un Petit Poucet
134 p., 18 €. de poésie dans Buveurs de vent – prix empreinte de silence et de fureur. » n’existerait pas sans l’écriture : « Il au pied d’une monta- rêveur, le narrateur aura égrené les
Jean-Giono, on ne décerne pas cette suffit d’un mot/ Posé sur un billot/ gne, isolés. Le monde cent vingt poèmes recueillis dans ce
Enraciné dans le réelrécompense à un livre sans un vent Et de le fendre en deux/ Pour en fai- Uautour d’eux semble livre où il se regarde vivre, manger
de lyrisme –, mais aussi dans ses Cette géographie intime est en lien re jaillir/ Un bruit/ Un démon/ Un s’être arrêté. Les jours se succèdent. des chips, boire du vin, faire la sieste
autres œuvres. Dans ce nouveau ti- avec la terre de son enfance, la Cor- ange/ Ou encore un silence/ Il suffit Ils n’ont rien à faire. Leur relation et se promener, passer la main dans
tre, Fenêtre sur terre, Bouysse offre rèze. Et l’on comprend vite que d’une phrase/ Pour dire la saison/ n’est pas très claire, amis ou amou- la chevelure bouclée de son amie,
la part intime de sa littérature et c’est ce pays qui a forgé son imagi- Les corps dans les flammes/ La ri- reux ? Le savent-ils eux-mêmes ? enlever ses lunettes, en se
demanouvre le territoire de son écriture. Il naire, mais aussi la plupart des dé- vière souterraine », écrit-il dans Au Elle est architecte, elle a les pieds dant à quoi tout ça rime : « Tout est si
le dit dans ce recueil où se mêlent cors de ses romans, c’est sans doute commencement. Ses textes sont sur terre, elle tourne en rond, trou- étrange/Que rien ne surprend » ; «
des poèmes, des textes en prose – pour cela que ses textes s’enraci- plein de charme, comme ceux dé- ve le temps long. Lui n’a pas de mé- Tout est si normal/Que tout me
comme des microrécits – et, chose nent dans le réel – la montagne, les diés à Bashung ou à Soulages. On tier déclaré, c’est un angoissé. Il y a bouleverse . » Pourtant, l’air de rien,
plus inattendue, des photographies vallées perdues, le monde sauvage, regarde par Fenêtre sur cour com- dans son regard un « effroi extrê- cela raconte une histoire, qui a le
prises par lui et par Pierre Demarty, les animaux, les arbres –, en même me on observerait la vie s’écrire mement doux » comme dans celui même charme fou que les romans de
écrivain, éditeur et traducteur. temps que l’esprit tutoie les étoiles. devant nous. ■ des veaux qu’ils croi- Victor Pouchet,
Poursent lors de leur pro- quoi les oiseaux meurent
la grande menade quotidienne. et Autoportrait en
Il ne sait pas vivre chevreuil.
De Victor Pouchet,simplement, sans y
Grasset, MagiqueL’onirisme de Bérengère Cournut penser ; il préfère
rê148 p., 14,50 €.ver à des vies possi- Lorsqu’il écrit, le
narhuit enfants de Zéline et de Jacques. bien la réalité ? Élise court loin, très bles, à des aventures, rateur paraît attendre ALice deve L
adeveley@lefigaro.fr Un jour, les deux aînés, Élisée et Oné- loin. Mais que va-t-elle trouver au ou se rouler en boule qu’un mot magique lui
sime, quittent le nid. C’est ainsi. « Un bout du chemin ? dans ses souvenirs. soit soufflé à l’oreille,
LISE sur les chemins n’est jour, moi aussi je partirai / Mes parents Il y a toujours chez Bérengère Il est malhabile un mot qui expliquerait élise sur
pas un livre mais plusieurs pleureront / Mes frères et mes sœurs Cournut une exigence du mot. Le comme un oiseau de tout, ordonnerait tout. les chemins
à la fois. C’est un récit en aussi… », pense la cadette. Mais pour choix du poème renforce cette re- mer qui lorsqu’il at- Il n’y aura pas de révé-De Bérengère
Cournut, vers libres, un chant l’heure, la vie de la famille suit son cherche de précision et donne à sa territ est tout en- lation, rien que de
l’orLe Tripode, Éd’amour, une critique so- cours. Un an passe, quand la maison- langue une force incantatoire. On combré de ses vastes dinaire. Mais ce que
176 p., 15 €. ciale, un conte pastoral. En un mot : née apprend qu’Onésime n’est plus serpente ainsi entre les pages em- ailes. Son amie le se- Victor Pouchet
parbaroque. Bérengère Cournut nous avec Élisée. Où est-il passé ? portés par un souffle onirique. On coue. Alors, pour ap- vient à saisir dans ces
avait déjà habitués dans De pierre et rêve beaucoup dans ce livre, privoiser la monoto- poèmes, brefs comme
L’exigence du motd’os à ce genre, entre deux eaux, au d’amour surtout. Les cœurs se gon- nie hypnotique de ce de longs SMS, collés
confluent de la quête identitaire et du Doucement, Bérengère Cournut flent de désir et, parfois, se brisent… temps de silence, il haut dans le coin
gauroman d’apprentissage. Elle renoue sème ses petits cailloux. Parmi les À travers ce long poème, Cournut écrit un poème par jour, un petit che de la page, ou parfois serrés en
avec cet esprit, cette fois-ci loin de sentes, les rivières et les combes, la se fait aussi la voix d’une nature, poème, surtout pas compliqué, et il bas à droite, est infiniment précieux.
l’Arctique, pour des terres monta- petite Élise découvre une toute pe- comme d’une humanité, opprimée. l’adresse à la jeune femme. Les dé- Ces textes perdus dans le blanc du
gneuses où vit une famille, non loin de tite femme, aux cheveux de flam- Le choix du prénom d’Élisée n’est clarations d’amour ne sont pas son papier qui les englobe, comme le
créatures merveilleuses…« Je suis une mes et à la queue de serpent. Faut-il pas anodin puisqu’il fait écho à celui fort. Nommer les choses l’engage- narrateur et le lecteur le sont dans le
fille, je m’appelle Élise / Je suis née il y a s’en méfier ? La voici qui l’alerte : d’Élisée Reclus, géographe et écri- rait, il préfère l’indécis, l’imprécis. grand mystère de la vie, disent
onze ans / Au flanc d’une colline boi- « Loin d’ici, ton frère est en danger / vain anarchiste. En s’inspirant li- Il dit « je ne sais pas », il dit « peut- d’une manière fulgurante,
boulesée. » Ainsi s’ouvre le texte qui sautille Dis-leur, dis-leur qu’il faut aller le brement de sa vie, elle imagine un être », il dit « truc »« cho- versante, désarmante : « Quelle drôle
d’un vers à l’autre. Élise est l’une des chercher !» A-t-elle rêvé ou est-ce voyage hardi et initiatique. ■ ses », comme un enfant. Lasse, elle de chose que l’existence. » ■
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le figaro jeudi 9 décembre 2021
3
L'événement
Littéraire
Les mondes parallèles
de Laura Kasischke
bruno C T périence étonnante. Si elle cite labyrinthe, le gâteau. Les quatre
bcorty@lefigaro.fr W. B. Yeats et Dylan Thomas com- cents lacs/ saumâtres du cerveau.
me ses influences majeures, c’est Elle fouille, cherche/ la musique,
E LA NATIVE de davantage celle de son idole David mais ne la trouve pas. Oh, mon Dieu, LAURA KASISCHKE
Grand Rapids, Michi- Lynch qui se manifeste ici. Et aussi elle était là/ l’autre jour encore. »
gan (1961), aux yeux une veine surréaliste, lorsqu’elle Comme dans ses romans,
Kasisbleus perçants, on écrit, par exemple : « Armes et vê- chke explore le quotidien banal Dconnaissait les neuf tement mis à part, je ne suis que ta des femmes américaines, courses
romans parus chez Christian Bour- cuisse, et la preuve/ qu’en dessous au supermarché, repas, lessives.
gois entre 1999 (A Suspicious River) du monde repose/ un bassin d’eau Chaque poème, ou presque,
menet 2013 (Esprit d’hiver). Des histoi- chaude débordant/ de papillons tionne la présence d’enfants et Le grand cercle des poètes
res sur une société américaine bleus noyés », ou : d’animaux. Tous
diidéale (villes, quartiers propres, « L’air d’août s’est sent le temps qui
pasfamilles épanouies, étudiants transformé en fourrure se, les regrets pesants, où sont-ils
sains, etc.) qu’elle rend passion- sale, tout en/ chair, les actes manqués, les
nantes à force de montrer l’envers pâte, éponge, laine/ De Laura Kasischke, épiphanies.
traduit de l’anglais du décor, la face cachée, fissurée, étalée sur les collines Souvent, l’au-delà,
(États-Unis) par horrifique. humides.» l’invisible se
manifesSylvie Doizelet, Plusieurs thèmes tent soudainement.
Gallimard, reviennent sans cesse Une main se saisit d’un
380 p., 23,50 €.L’univers poétique dans ces poèmes d’une poignet, un rai de lu-“ ou deux pages. La mière aveuglant sur de Laura Kasischke,
mort de ses parents ou une vieille photo brûle écrit en vers libres,
grands-parents est les yeux, des ustensiles
surprend par ses source d’angoisse ou de cuisine agressent et
de soulagement. se montrent sournois. images décalées,
« Chaque nuit mon père L’univers poétique de folles, gothiques
rêve qu’il joue au golf Laura Kasischke, écrit ” en enfer/ avec toi. Les en vers libres,
surOn ignorait que, des années bois/ lèchent le ciel/ prend par ses images
avant la publication de son pre- au-dessus du jeu de décalées, folles,
gothimier roman, cette enseignante à mon père/ avec des ques : « … la putain qui
l’université d’Ann Arbor avait flammes, et il/ est piégé ne meurt pas/ vieillit et
écrit deux recueils de poèmes et vivant/ pour l’éternité reste seule/ sur le pont
que sept autres suivraient ! Jusqu’à à l’endroit où son es- d’un vaisseau encerclé/
cette « anthologie personnelle » poir a débuté/ et sa patience pris d’oiseaux d’un blanc fantomatique
parue aux États-Unis en 2017 sous fin…» Plus loin : « Mon grand-père qui échappent/ à une masse confuse
le titre Where Now, aujourd’hui me parle gentiment depuis la mort/ de mains gantées de blanc/ et noires
traduite en français chez Gallimard et les mots sont si vifs qu’ils volent/ de sang de catin. » En fin de
comppar Sylvie Doizelet sous le titre Où autour de sa tête comme une pluie/ te, le réel - ou ce qui y ressemble -
sont-ils maintenant. Laura Kasish- d’oiseaux éblouissants…» Et puis : reprend ses droits : « Les maisons
VICTOR POUCHET ke a choisi elle-même les poèmes « Quelque part, ma mère morte sont comme des dents de travers,
de cette anthologie à raison de dix s’agenouille devant une malle, tête toutes/ sens dessus dessous le long
par recueil publié. Soit 380 pages et bras/ levés tandis qu’elle jette des de la rue. La chemise/ vide d’un
découpées en onze sections. La choses par-dessus son épaule, et homme danse, électrocutée/ sur une doss ier En marge de leur œuvre romanesque, tous ces auteurs écrivent des poèmes pour dire l’indicible. lecture de l’ensemble est une ex- pleure./ Les lettres, l’effacement. Le corde à linge. » ■
Les derniers feux de Jacques Roubaud
E POÈTE, auteur de Quelque past qui nous réconfortent ». En pre- présente
chose noir, sa grande œuvre, mier lieu, l’Angleterre (qui renvoie à
Chutes, rebonds l’amoureux des trouba- son roman Le Grand Incendie de
Lonet autres dours, le nouveau piéton de dres, publié en 1989), puis le Japon et
poèmes simplesLParis, l’ex-membre de ses poètes, la Suède, Venise, De Jacques Roubaud, PRIXGONCOURTl’Oulipo, le romancier de Parc sauva- Conques, La Baule, Lorient, à travers Gallimard,
ge, revient avec un volume de courts des images et des vignettes, des say- 104 p., 12 €.
poèmes de six vers après avoir fouillé nètes saisies sur le vif, et renvoyant à DESLYCÉENS2021
dans le « bric-à-brac spectral / du pas- des gares, des parcs, des chambres
sé ». Né en 1932, Jacques Roubaud, d’hôtel, des musées, des tramways,
CrééetorganiséparlaFnacetleministère
SOUSLEHAUTPATRONAGEprix Goncourt de la poésie en 2021 des salles de cinéma. Sans oublier ce
DEL’ACADÉMIEGONCOURTdel’Éducationnationale,delaJeunesseetdesSportspour l’ensemble de son œuvre, revisite Paris qu’il a tant chéri et arpenté (voir
le cours intranquille de sa longue vie son chant d’amour, La forme d’une
alors que « 87 années s’éteignent / im- ville change plus vite, hélas, que le
précises / mes années vacillent ». cœur des humains, publié en 1999). CLARA
C’est avant tout aux lieux aimés, Une façon pour Jacques Roubaud,
aux paysages, que ce « gratte-passé » qui a retrouvé de sa superbe, de conju- DUPONT-MONOD
s’est ici attaché, puisque « Il nous rer à coups de vers brillants « le grand
faut / des remembrances / of things froid / d’oubli » qui le menace. T. C. S’ADAPTER
Yvon Le Men : un mystère
de pierres et de prières
LA SUITE de La Baie vitrée ensemble nous cherchions/ Lui Dieu/
(Éditions Bruno Doucey), Moi eux/ Les hommes et les femmes
Yvon Le Men nous em- filles et fils de Dieu/ Frères de son Fils. »
barque cette fois-ci, de- Plus loin, le lauréat du prix Goncourt Àpuis son Trégor, dans un de poésie 2019 nous déclare, en
implopèlerinage buissonnier et poético- rant : « Il faudrait/ Comme on monte
mystique en direction du Mont-Saint- vers le Mont/ Par l’effort de l’âme et du À perte de Ciel
Michel et « son mystère de pierres et de corps/ Ensemble/ Descendre/ À l’inté- D’Yvon Le Men,
prières ». Il s’agit d’un long poème tissé rieur de soi/ Par l’alphabet des joies et Bayard,
de confidences, de « souvenirs d’avant des chagrins/ Ensemble. » 202 p., 15,90 €.
.les souvenirs », d’ombres des disparus, Il y a une profondeur à la fois
chard’évocations marquées entre autres nelle et céleste dans ses vers qui se
dépar l’archange Michel, le pape Fran- roulent, nous enrobent et nous
charçois, saint Colomban (mort en 615) ou ment, à travers un « alphabet des joies et
encore saint Yves que l’on célèbre à des chagrins » qui nous porte du
MontTréguier. Sans oublier Dante, Flaubert, Saint-Michel jusqu’à Rome, en passant
Péguy, Cendrars ou son ami Michel Le par la Bretagne et le Cotentin, la Galilée, Enaccordavecl’AcadémieGoncourtetd’aprèssasélection,laFnacetleministèredel’Éducationnationaleetde
laJeunesseorganisentdepuis1988lePrixGoncourtdeslycéensetpermettentà2000lycéensd’élireleurlauréat.Bris. Puisqu’en poésie comme en pro- l’Espagne et l’Irlande des saints.
se, « il faudrait que tout pèlerine en Cette quête lumineuse et
mélanconous ». Au cœur de ce pèlerinage, la fi- lique s’achève sur un distique
appegure du barde Xavier Grall, disparu lant à « Une possibilité d’éternité/
trop tôt, en 1981, à qui il adresse une D’une seconde demeure pour la terre
longue et bouleversante prière : « Mais oubliée par le ciel ». T. C.
François B oUCHon/Le Figaro, M anToVani/gaLLiMard/ opaLe, ediTions Le Tripode
©D.R.
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maintenant
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jeudi 9 décembre 2021 le figaro
4 En toutes quences de l’entretien de juin 1934 entre Aron dans les « Cahiers de l’Herne »
Staline et Boris Pasternak à propos du Les « Cahiers de l’Herne » vont publier un volu-confidences
sort du poète Ossip Mandelstam, qui me consacré au philosophe Raymond Aron. Ce
vient d’être arrêté et sera déporté cahier mettra en lumière la genèse, l’évolution et
Staline, Pasternak et Mandelstam quatre ans plus tard. Cette conversa- l’importance actuelle de la pensée de cet
intelevus par Ismail Kadaré tion a donné lieu à de multiples ru- lectuel majeur du XX siècle, qui sollicite aussi
L’Albanais francophile Ismail Kadaré n’a rien meurs et interprétations qui ont bien l’histoire et la philosophie que l’économie et
perdu de sa verve littéraire. À 86 ans, l’auteur contribué à affaiblir l’image de Paster- la sociologie dans ses combats intellectuels.
du Général de l’armée morte va publier chez nak. À paraître le 5 janvier. Par ailleurs, Avec des témoignages, des extraits de corres-Critique Fayard un nouveau roman. Dans Disputes au son roman médiéval, Qui a ramené Do- pondance et des documents originaux.
sommet, il revient sur les coulisses et les consé- runtine ? (1980), sera réédité chez Zulma. À paraître le 23 février 2022. Littéraire
Les mulets qui ont fait l’Amérique
harry crews Un recueil d’articles de l’écrivain sudiste sur le Ku Klux Klan, Tyson et Madonna. Brillant.
Cette Géorgie, on la retrouve dans voir la vie qu’ils mènent, bêtes cu-christophe mercier
la plupart des textes de Par le trou de rieuses pourchassées par les
jourUEL RAPPORT entre la serrure. Dans « Nous autres gens nalistes, et il sympathise avec eux :
Madonna, la dispari- du Sud », Crews explique la diversi- ils appartiennent à la ménagerie de
tion des mulets, un té des régions qui constituent ce fa- freaks qui peuple ses livres. Le por-Par le trou
premier jour chez les de la serrure meux « Sud », et de leurs habitants. trait qu’il en donne est
particulièreDe Harry Crews, Qmarines, Mike Ty- Et il est certain que son Sud à lui a ment réussi, et c’est à juste titre que
traduit de l’anglais son, les télévangélis- plus à voir avec celui des culs- Madonna at Ringside a été publié à
(États-Unis) tes ? Apparemment, aucun. Mais terreux que sont Huck et Tom part, en 1991, dans un tirage
ultrapar Nicolas Richard, Harry Crews a consacré un texte à qu’avec celui de Scarlett O’Hara. limité (100 exemplaires).
Finitude, chacun de ces sujets et, de l’ensem- C’est un Sud enfoui, immémorial, Crews rencontre aussi un
télé350 p., 24 €.
ble de ces articles, il a construit un qui semble imperméable au temps. vangéliste célèbre et le richissime
livre, qui paraît neuf ans après sa fondateur d’une Église qui voyage
Crews ne juge pas, mort. Qu’on ne s’y trompe pas : il ne en jet privé acheté avec les oboles
il constates’agit pas de fonds de tiroirs, mais offertes par les pauvres gens qui
d’un excellent Crews, qui, avec le Mais que Crews voit cependant len- croient sa parole. Encore des freaks.
recul, est bien l’un des très grands tement évoluer, lorsqu’il constate Crews ne juge pas, il se contente de
écrivains américains découverts en la disparition des mulets : « Je célè- constater. De même lorsqu’il
acFrance par Patrick Raynal dans sa bre le mulet, car il a fait le Sud, a aidé compagne un membre important
regrettée collection « La Noire ». les miens à se constituer et à se don- du Ku Klux Klan, « propre sur lui »,
On se rappelle ses romans démen- ner forme (…). Hormis sa terre, sûr de ses convictions qui évoquent
tiels, dans lesquels il mettait en scène l’homme du Sud ne possédait rien de des thèmes et une démagogie
xénodes freaks, des mangeurs de voitures, plus précieux que ses mulets. Mais, phobes trop répandus aujourd’hui.
des bodybuilders ou des amateurs de de toute évidence, la terre ne valait Parfois, Crews raconte des
expéserpents, et ses souvenirs d’une en- rien sans les mulets pour la tra- riences personnelles : la mort de son
fance en Géorgie, Des mules et des vailler. » Crews, dans un morceau petit garçon ; son incorporation
hommes. Crews fait partie de ces étonnant, conte sa visite à un an- dans les marines au moment de la
auteurs ancrés dans un paysage, et cien maquignon, expert pour dé- guerre de Corée ; ou son
enfermequi atteignent l’universel à partir de Harry Crews, décédé jouer les ruses employées par des ment dans un hôpital dont il ne
parleur timbre-poste, comme le disait en 2012, fait partie vendeurs de vieux mulets afin de vient à se libérer qu’en disant qu’il
Faulkner. Le timbre-poste de Crews, de ces auteurs maquiller leur âge. On se croirait ne pourra pas payer ses frais. Un
tac’est la Géorgie, la Géorgie pauvre et qui atteignent dans le Faulkner des Larrons. Dans bleau saisissant de l’Amérique des
crasseuse, qui a été celle de Caldwell, l’universel à partir les textes qu’il a choisis pour ce vo- années 1980 et un véritable «
autola Géorgie des marais, la Géorgie des d’un timbre-poste, lume, il aborde aussi des sujets portrait en miettes », comme le
bouilleurs de cru clandestins, la comme disait Faulkner. « modernes » : invité par Madonna Journal d’Ionesco, qui, au même
tiGéorgie pierreuse, patrie des mulets Louis M oNiER/Ga MMa- et Sean Penn à assister à un match tre que son livre de souvenirs, est le
et des sectes, du Ku Klux Klan. Rapho via G Etty iM aGEs de Mike Tyson, il a l’occasion de portrait d’un homme, et d’un lieu. ■
Devoirs de mémoiree Pays du P
De Guéorgui
Gospodinov,
Guéorgui Gospodinov Le romancier bulgare publie un roman extravagant, fait de variations sur les thèmes traduit du bulgare
par Marie Vrinat, du passé, de la mémoire et de l’oubli. Magistral.Gallimard,
350 p., 23,50 €.
Paris dans le cadre du festival Un tuée par la mise en place d’un ré- membres de l’UE. L’ensemble est pourra méditer quelques-unes de thierry clermont
envoyé spécial à Sofia week-end à l’Est. férendum européen absolument traversé de références qui vien- ses affirmations, teintées de
méSon troisième roman, le verti- inédit : les citoyens de chaque nent pimenter le récit : les Beat- lancolie bulgare, la tuga, comme :
AI DEUX maîtres gineux Pays du passé, vient de pa- pays devant élire leur décennie les, Bob Dylan, Melville, Virginia « Tant qu’on se souvient, on tient le
en écriture : Jorge raître. Un ouvrage inclassable, passée préférée ou celle qu’ils Woolf, T. S. Eliot, Auden, Proust… passé à l’écart » ; « Moins il y a de « Luis Borges et ma récit baroque, truculent, mêlé de idéalisent. Ce qui permet à Gospo- « Le roman, commente Gospo- mémoire, plus il y a de passé ». Ou
grand-mère. L’un réflexions sur le temps, la mé- dinov de balayer plusieurs décen- dinov, n’est plus ce miroir promené encore : «La mémoire vous tient J’comme l’autre ont moire – intime et collective – et le long du chemin, comme le pen- (…). L’oubli arrive pour vous en
su concevoir et développer des his- l’oubli. On y retrouve son alter sait Stendhal, mais un miroir brisé, libérer. »
Il y a du Kundera toires avec une force incroyable, ego, l’étrange Gaustine, qui tra- dont il ne reste que des fragments. Il y a, chez Gospodinov, du “en mêlant subtilement réalisme et verse les époques et les lieux, déjà Je considère le roman comme un la- Kundera et du Kafka (surnom d’un et du Kafka, du Pérec
mythes. » Cette confidence du présent dans ses poèmes et dans boratoire de questions et une pas- de ses personnages), du Pérec et et du Gogol,
romancier bulgare Guéorgui Gos- le recueil de nouvelles L’Alphabet serelle reliant l’écrivain au lecteur. du Gogol, pour la fantaisie
désenpour la fantaisie podinov (53 ans), nous l’avons des femmes (Arléa). Psychiatre et C’est cette relation qui fait la litté- chantée. Et comme il l’a écrit
luirecueillie à Sofia, dans un lieu gérontologue, Gaustine est le di- rature. » Parmi ces questions, on même : « Toute ma vie est tissée de désenchantée
branché situé à deux pas de la ca- recteur d’une clinique un peu trouve de nombreuses réflexions vies d’autrui. » Une proximité ”thédrale orthodoxe Alexandre- particulière, destinée à produire nies d’histoire depuis le début de sur le temps passé, notamment à dont nous sommes complices, et
Nevski. C’est une bonne entrée du passé, du « temps protégé », la Seconde Guerre mondiale. Bien travers le personnage féminin de dont il n’a pas à rougir, ce qui
deen matière pour aborder l’œuvre pour ses patients atteints de la évidemment, dans l’ex-bloc de Vaysha l’aveugle, apparue dans vrait lui attirer de nombreux
noufoisonnante et singulière de cet maladie d’Alzheimer. l’Est, ce seront les années 1980 qui une de ses nouvelles adaptée en veaux lecteurs, sensibles à sa
voécrivain surdoué, traduit dans Voilà pour la première couche l’emporteront ; avec quelques film d’animation par son compa- lonté de remettre « un peu d’ordre
une vingtaine de langues, invité à narrative. La seconde est consti- surprises pour les autres États triote Theodore Ushev. Ainsi, on dans le monde ». ■
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
par Éric neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
Un univers à la Modiano, version cockney
EST UNE longue MEPO 2/9623. La victime avait Il faut voir ce que c’était, le West ronds-de-cuir de New Scotland nuit. C’est une demoiselle des Après le dîner,
histoire. C’était 21 ans. On retrouva son corps End, en ce temps. Il s’en passait Yard » déclenche sa colère. Par- années 1950, une proie
désij’ai étalé le journal «en 1954. Fred dans un terrain vague. Détail de belles, au Londoner, ce bar où ties fines, truanderies, manne- gnée. Elle reste un mystère.
Vermorel avait troublant : ses dessous étaient se côtoyaient la pègre et la haute quins complaisants, pseudo-ac- Vermorel lui offre ce mausolée sur la table C’8 ans. Son père soigneusement repliés à côté du société. Jean y avait ses habitu- trices, mariages de convenance, en caractères d’imprimerie. Son de la cuisine, à la avait rapporté le Evening Stan- cadavre. La jeune fille était sty- des. Elle croisait la princesse on nage dans un aquarium véné- livre est passionnant. Il évoque
recherche d’indices dard. Une femme avait été liste. L’enquête fut bâclée. Ver- Margaret, les redoutables frères neux. Vermorel s’intéresse aux ces vieux films anglais en noir et
étranglée dans le voisinage. Ver- morel ne lâcha pas l’affaire. Krays, la fille de Churchill tou- mœurs et à la mode, retrace la blanc avec Dirk Bogarde. Qui, qui auraient pu
morel n’a jamais oublié ce jour- Il plonge dans ses souvenirs jours entre deux verres. Un sul- carrière du ministre Profumo, mais qui donc pourrait jouer
échapper à la police. là. « Après le dîner, j’ai étalé d’enfance, décrit l’ambiance de fureux parfum de débauche cite une ancienne maîtresse de Jean Townsend ?
le journal sur la table de la cuisine, l’époque, interroge les témoins monte de ces pages. Dans cet Roger Moore. Jean s’est-elle Plus d’un
demià la recherche d’indices qui restants, se heurte à des tonnes univers à la Modiano version trouvée au mauvais endroit au siècle plus tard,
auraient pu échapper à la police. de silence. Qui est le coupable ? cockney, tout est trouble, tout mauvais moment ? Savait-elle la dernière balade
je cherche encorePlus d’un demi-siècle plus tard, je On soupçonna un soldat améri- est flou. Les regards se détour- des choses qui auraient dérangé de jean townsend »
cherche encore. » Dans les archi- cain, un faux aristocrate italien, nent. Vermorel compulse les la noblesse décavée ? La voici, De Fred Vermorel, traduit Fred Vermorel
ves, le meurtre de Jean Town- un couple d’espions à la solde de dossiers, éclaire les zones d’om- prenant le dernier train, traver- de l’anglais par S. Bouffartigue,
send a été classé sous la référence l’URSS, un patron de club olé olé. bre. « L’attitude bornée des sant un champ désolé en pleine Sonatine, 528 p., 23 €.
A
Witi De teRA/Op Ale vi A leemAge
asséle figaro jeudi 9 décembre 2021
5Changement d’époque La vie de Stefan Zweig La dernière fantaisie Christos A. Chomenidis,
pour Pierre Lemaitre par Dominique Bona d’Enrique Vila-Matas prix du livre européenÇÀ Après sa trilogie des Enfants du Le 13 janvier, Perrin rééditera Paru en Espagne il y a quatre Le prix du livre européen,
désastre, dont le premier volet, Au dans sa collection de poche ans, Mac et son contretemps, (10 000 euros) a été décerné à
revoir là-haut, lui a valu de recevoir « Tempus », la biographie de d’Enrique Vila-Matas, narre les l’auteur grec Christos A. Chome-&LÀ
le prix Goncourt, Pierre Lemaitre Stefan Zweig par Dominique relations étranges entre un écri- nidis pour son roman Niki, une
fera paraître, chez Calmann-Lévy, Bona, initialement parue en 1996 vain barcelonais et son voisin, un histoire très divertissante,
haleun nouveau roman, centré sur les et sous-titrée L’ami blessé. certain Mac, qui va s’emparer tante, même, qui raconte
l’itinépremières années des Trente Glo- d’un de ses manuscrits écrit il y a raire d’une fille de communiste Histoirerieuses. Le Grand Monde sera en li- bien longtemps. Parution chez dans la Grèce d’après 1945.
brairie le 25 janvier. Christian Bourgois, le 20 janvier. Littéraire
Tous les visages de Paris
e ss ai Jonathan Siksou
se promène au hasard des rues
de la capitale en égrenant les
lieux et les siècles. Un vrai régal.
jacques de saint victor Le Pont-Neuf
vu du quai de Conti,
par Brassaï.EST un véritable
Estat E Brassaï/ agEncE bonheur de
lecture. Le petit essai photo d E la rMn-gp
que publie Jona-C’than Siksou sur
Paris n’appartient à aucun genre
bien déterminé. Ce n’est pas un
roman, ce n’est pas un livre
d’histoire, ce n’est pas non plus vraiment
un essai. C’est une promenade dans
la Capitale. Au même moment,
peut-être n’est-ce pas un hasard,
son éditeur republie Le Livre des
passages de Walter Benjamin. Très
différents, ces deux textes
participent d’un même esprit, celui du
« flâneur » baudelairien. La ville
comme un livre ouvert sur des
impressions raffinées, cocasses ou
tragiques. L’auteur nous plonge
dans les tréfonds historiques de Pa- amateurs de « progrès » comme populaires du centre, mais se li- éclectique, « c’est du grandiose à que) aurait réussi en quelque sorte à
ris. Le propos surgit naturellement ceux qui siègent actuellement à la vrant surtout à une « modernisa- l’usage des médiocres et du “beau” à réaliser le rêve d’Alphonse Allais : De Jonathan Siksou,
car cette ville fort ancienne impose mairie. L’auteur s’inscrit dans cette tion » de la ville. Le catholique l’usage des Américains ». « Construire les villes à la campagne Éditions du Cerf,
à son visiteur des impressions pé- veine doucement « réac », du côté ultramontain Louis Veuillot dénon- car l’air y est plus pur. » Ne serait-296 p., 20 €.
Une dose d’humournétrantes. On y croise de grands des Veuillot, Léon Daudet ou Sacha ça, à l’époque, cette frénésie de la ce pas plutôt, si on osait, l’inverse :
monuments et un peuple que Bal- Guitry : « Je suis né à la fin du ligne droite d’« Attila ». Haussmann On découvre à travers cette prome- instaurer la campagne à la ville car
ezac décrit comme « horrible à voir, XX siècle et peux témoigner (…) était passé maître, selon Veuillot, nade fort originale (impossible à ré- quelques écolos naïfs en trottinette
hâve, jaune, tanné, (…) non pas des d’un long temps (…) que l’époque dans « l’emphatique et l’aligné » qui sumer en quelques mots) un Paris rêvent d’air plus pur en rejetant
visages, mais bien des masques de avale peu à peu. » Ce Paris, fort sale traduirait un « genre ennuyeux » tantôt baroque, tantôt déprimant, toute la confusion en dehors des
faiblesse, masques de force, masques du reste (en témoignent nombre de sentant « la fortune soudaine et irré- fredonnant ou sombre, petit et anciennes « fortifs » ! Mais, au fond,
de misère », etc. rues oubliées, comme les rues Mer- gulière ». Auteur de deux succès, grandiose tout à la fois, avec une qu’importe si la ville se fait
campaInutile d’adhérer parfaitement à derais, de la Fosse-aux-Chieurs ou Les Parfums de Rome et Les Odeurs dose d’humour qui ne gâche rien au gne et la campagne s’urbanise (le
la construction assez bizarre propo- du Cul-de-Pet), avait été domesti- de Paris, on comprend mieux où il plaisir de lecture. Avec ses « coro- terrifiant « périurbain ») ! La
littérasée par l’auteur pour apprécier cet- qué par Louis XIV mais son vieil es- préférait vivre. L’Opéra Garnier napistes », ses « sièges champi- ture est faite pour nous permettre
te ballade dans la capitale. On y re- prit subsistait encore. C’est Napo- reste le summum de cette vulgaire gnons » (sic) ou ses « espaces verts d’oublier la tristesse et la
médiocritrouve la verve de tous ceux qui ont léon III qui, le premier, avant fête impériale qui martyrisa Paris. partagés » pour bobos, Anne Hidal- té de la vie. Et, de ce point de vue, le
vu petit à petit le vieux Paris tomber Pompidou, a bouleversé la ville, Léon Daudet n’hésitait pas à rappe- go, nous suggère Jonathan Siksou pari de Jonathan Siksou est
entièresous la coupe des « modernes », les chassant non seulement les classes ler que tout cet édifice au style (sans jamais s’attaquer à quicon- ment réussi. ■
Du Guesclin, parfait chevalier JEAN VAN HAMME • TEUN BERSERIK • PETER VAN DONGEN
biographie L’ascension d’un petit seigneur armoricain
devenu connétable de France et bras droit de Charles V.
jean-marc bastière grand châtelain, comte, duc, etc.
Mais ce destin hors du commun
OMME le chevalier ne doit rien aux fées ou au hasard.
Bayard, le Breton L’extraordinaire capacité guer- Une conspiration diabolique“
Bertrand Du Guesclin rière du Breton, en effet, rassurait
fait partie de ces hé- le roi Charles V, qui le hissa au qui mêle les romansC ros de l’histoire de rang de connétable de France. Il
France glorifiés naguère dans les devint alors second personnage d’espionnage
manuels scolaires à travers des de l’État, chef de toutes les
trouhistoriettes édifiantes. Mais cela pes royales et de toutes ses places de l’après-guerre
remontait loin. Depuis sa mort fortes. Ce qui ne l’empêcha pas de
en 1380, en effet, se sont accu- constituer en Espagne sa propre avec l’atmosphère
mulés sur lui livres, articles, li- entité territoriale.
belles, etc. Déjà, de son vivant, la des films d’Hitchcock,
« Entrepreneur de guerre »légende s’était emparée de lui.
du guesclin sans oublier une pincéeN’oublions pas non plus que son Du Guesclin occupe une position
De Frédéric Morvan,
gisant, commandé par Charles V, clé au carrefour des multiples Fayard, d’humour british.se trouve toujours conservé à conflits qui ravagent l’Europe, à ”272 p., 22 €.
Saint-Denis, le cimetière aux commencer par celui que la
posLE FIGARO LITTÉRAIRErois. La propagande royale fit de térité surnommera la guerre de
lui un héros, le dixième Preux, Cent Ans ou celui qui divise alors
incarnant toutes les vertus du la Bretagne. Homme de transition
parfait chevalier. Ainsi, l’hagio- entre deux époques, il reste un
graphie républicaine à l’ancienne personnage issu du monde féodal,
ne tombe pas du ciel. vivant comme un grand seigneur
La dernière biographie en date, et recrutant ses militaires parmi
celle de Frédéric Morvan, histo- ses amis, ses parents et ses
vasrien de la Bretagne médiévale, saux. Ce qui ne l’empêche pas
soulève le voile légendaire et d’être un « entrepreneur de
gueraméliore notre connaissance de re » novateur, en quête
permace sujet. Sans ennuyer du tout nente d’argent frais pour payer
son lecteur, bien au contraire, ses troupes et s’entourant
d’homl’auteur a le mérite de camper – et mes d’armes efficaces mais
parde comprendre – son personnage fois peu recommandables,
recrudans son époque. Il s’appuie sur tés parmi les chefs de bandes de
cet avantage récent : tous les actes soldats démobilisés entre deux
concernant Du Guesclin, recensés campagnes. Du Guesclin usa
égaet surtout publiés, sont désormais lement de nouvelles stratégies de
accessibles. L’histoire de Du combat, parfois proches de la
Guesclin est celle d’un petit sei- guérilla. Dans ce contexte troublé
gneur armoricain, bien né il y a et confus, Du Guesclin le réaliste
sept siècles, qui, à la force du poi- fut à la fois fidèle au roi de France
gnet et de sa hache est devenu et à la Bretagne. À sa façon. ■
Van Hamme - Berserik - Van Dongen © Editions Blake & Mortimer/Studio Jacobs (Dargaud-Lombard s.a.), 2021.
A
capitaled
t
jeudi 9 décembre 2021 le figaro
6
Notre voisin Baudelaire 126 poèmes du fameux recueil Tesson et blâme les « fainéants les affres de notre époque :
Si Baudelaire écrivait aujour- pour leur conférer une nouvelle voyageurs » que nous sommes, l’ennui, les nouvelles
technolod’hui, à quoi ressembleraient modernité. Vaste projet que adeptes des selfies et écrans gies, la fausse écologie… Dans
nos fleurs Du mal Les Fleurs du mal ? Voilà la l’ombre des Fleurs du mal sont celui-ci, mais bien maîtrisé ! vaniteux. En fin lecteur de
BauDe Vincent Gelot, question que s’est posée Vin- Ainsi, L’Horloge, ce « dieu sinis- delaire, Vincent Gelot a hérité nées de belles formules. Notons
illustrations de Baudoin, cent Gelot. Pendant quatre ans, tre » se transforme en Porta- de sa pique cruelle. S’il flirte en- notamment : « Je suis reine, et À
Éditions de La Martinière, l’auteur a réfléchi, travaillé et ble, menant tout homme au tre pastiche et parodie, comme j’ordonne ! Et si tu veux me 208 p., 29 €.
réécrit les vers du poète. Est né plaire, esclave fais le Beau ; Je « péché du délice » ; Le Voyage, l’écrivain en son temps, qui LIRELIVRES Nos fleurs du mal, ouvrage il- à l’origine dédié à Maxime aurait sûrement adoré détester suis le public et la Muse, ta
lustré, dans lequel il a repris les Du Camp, est adressé à Sylvain le Paris contemporain, il critique patronne. » ALice eve LeyCADEAUX
Beau livre
D’Adam à Jésus,
la Bible racontée
à travers des
œuvres picturales
et littéraires.
Passionnant.
Astrid de L A A Jésus Dans l’art adelarminat@lefigaro.fr
et la
N 1950, Matisse, âgé de De Pierre-Marie
81 ans, fit cette réponse Varennes,
à Picasso, étonné de le La Martinière/
voir consacrer ses der- Magnificat,
288 p., 39,90 €. Enières années de vie, lui
qui se disait athée, aux peintures
de la chapelle des religieuses
dominicaines de Vence : « Oui, je fais
ma prière lorsque tout va mal. Vous
aussi et vous le savez bien. Nous
nous jetons dans la prière et nous
retrouvons le climat de notre
première communion. Vous le faites,
vous aussi. » C’est par cette
réplique savoureuse que s’ouvre ce bel
ouvrage qui retrace l’histoire de la
Bible à travers des tableaux et des
textes littéraires.
Pour les lecteurs dont la culture
biblique souffrirait quelques
lacunes, l’auteur commence par racon- « Don Quichotte » par Gustave Doréter et expliquer, en sept pages d’un
style et d’une intelligence éblouis- L’Alpha et l’Omega
sants, ce qu’on connaît de la vie, de En 1863, paraissait une
la personne et de l’enseignement nouvelle traduction de
de Jésus, en le situant dans son L’auteur observe avec attention une méditation bouleversante de Don Quichotte, signée
contexte politique et religieux. Puis les tableaux qu’il présente, expli- Sartre. La Résurrection de Lazare par Louis Viardot, illustrée de
Pierre-Marie Varennes nous en- que la vision de l’artiste, et les mé- par Rembrandt est éclairée par un dessins originaux de Gustave
traîne dans une longue et belle tra- ditations qu’il en tire sont étayées. poème de l’écrivain communiste Doré. Cette édition précieuse
versée, de l’origine du monde jus- Il tisse des liens par-delà les siè- Alberti et un extrait de Crime et reparaît aujourd’hui, en deux
qu’à la fin des temps. Après un cles, par exemple entre des enlu- Châtiment. La Cène de Fra Ange- forts volumes sous coffret,
tableau du peintre russe d’origine minures représentant la tempête lico fait écho à un passage de aux Éditions Conspiration.
arménienne Aïvazovski sur la sur le lac de Tibériade et ce que L’Auberge rouge de Balzac, l’ex- Au total, 377 gravures
Création auquel fait écho un texte Flaubert dit de la foi dans son Saint traordinaire agneau de Zurbaran à (dont 120 en pleine page)
de Jean Grosjean, l’auteur médite Antoine : « Espère-la pour l’acqué- l’Agnus Dei de Verlaine. Le très pour illustrer ce
chefsur la sublime Main de Dieu créant rir, garde-la pour qu’elle s’aug- beau Christ chez les paysans de d’œuvre de la littérature
le premier homme de Rodin, et cite mente, n’en désespère pas afin Fritz von Uhde résonne avec un mondiale. Elle nous rappelle
le sculpteur qu’on découvre théo- qu’elle revienne. » Ailleurs, c’est Le sermon de Bossuet. Malraux mé- que Doré avait également mis
logien : « L’art, c’est la contempla- Retour du fils prodigue peint par Le dite sur le tympan de la cathédrale en images, et avec quel génie,
tion. C’est la joie de l’intelligence qui Guerchin qu’il met en regard de ce d’Autun, etc. Et c’est à un nabi, la Bible, Dante, Rabelais,
voit clair dans l’univers et qui le re- qu’écrit Péguy sur cette parabole Sérusier, que revient le mot de la La Fontaine, Perrault,
crée en l’illuminant de conscience. Il qui est « comme un clou de tendres- fin : « Pour passer de l’erreur à la Chateaubriand, Balzac, son
n’y a qu’une seule beauté, celle de la se ». La Vierge à l’enfant est illus- vérité, il faut passer par l’ignoran- ami Théophile Gautier et
vérité qui se révèle. » trée par un tableau de Picasso et ce ». Somptueux. ■ Shakespeare. Gustave Doré
s’est inspiré de ses deux
voyages en Espagne et de
sa relecture de l’histoire du Louise Labé, la flamboyante chevalier à la triste figure. On y
retrouve avec plaisir le fidèle écuyer
« Baise m’encor, rebaise moy et baise. » « faisant part de son corps » Sancho Panza et son âne Rucio
Ce sonnet XVIII de Louise Labé et se livrant « gratis » aux (Grison en français), Don Quichotte
a longtemps fait couler de l’encre. savants. Voilà la poétesse bercé par le chant d’Altisidore, Œuvres complètes
Aujourd’hui encore, ce vers a de quoi déshonorée, mais surtout, l’altercation de l’ingénieux hidalgo De Louise Labé,
délier les langues. Signe de sa modernité. victime d’un mauvais avec un chevrier, Cardenio le fou Gallimard, « Pléiade »,
Et pourtant, serait-on étonné procès puisqu’il d’amour et sa blonde Luscinda, 736 p., 55 €. Don Quichotte
d’apprendre que durant deux cents ans, l’a confondue avec une Léandra la capricieuse, et bien sûr, Illustré par Gustave Doré,
les vers « incandescents, sublimes en autre… « Loyse Labbé », Dulcinée, « dame suzeraine de ses Éditions Conspiration/
leur simplicité » de la poétesse restèrent prostituée notoire ! pensées ». Sans oublier le curé et le Le Savoir/onze,
dans l’ombre ? C’est l’histoire que rappelle Ainsi, Louise Labé fut longtemps barbier de la Sierra Morena, le duel 2 volumes en coffret
(675 p. et 691 p.), 69 €.Mireille Huchon dans son formidable calomniée et fantasmée. Il fallut avec Sanson Carrasco, le bagne
eapparat critique des Œuvres complètes attendre le XVIII siècle pour que des Ottomans, inspiré de la captivité
de Louise Labé publié dans la « Pléiade ». Saint-Simon loue la « sensibilité » de Cervantès à Alger… Comme le dit
Et quelle histoire ! En 1555, paraît de ses vers, puis Marceline Desbordes- Cyril Devès dans sa préface :
les Euvres de Louïze Labé Lionnoize, son Valmore. Depuis, Louise Labé est « Gustave Doré fixe définitivement le vu aussi fier faiseur de chimères dont
seul ouvrage. Ce dernier contient non « la représentante de la grande poésie visage, la silhouette et les aventures la plus belle de toutes restera
seulement une épître féministe dédiée à amoureuse féminine ». L’édition de Don Quichotte. De fait, il permettra Dulcinée. » À sa parution, ébloui, Zola
son amie Clémence de Bourges, incitant français, quelque célèbre qu’il fût, n’a eu de la « Pléiade », magistrale, redonne vie à des artistes comme Honoré avait lâché : « On appelle ça illustrer
les femmes à se libérer de la tyrannie droit à un tel concert de louanges ». Son à cette plume flamboyante, parfois osée, Daumier, Picasso, Dali, Weisbuch, etc., un ouvrage : moi, je prétends que c’est
des hommes, suivi de Debat de Folie nom semble immortel, mais attendez ! à sa graphie et à ses thèmes amoureux, de le réduire à sa forme la plus simple. le refaire. Au lieu d’un chef-d’œuvre,
et d’Amour, mais il comprend surtout En 1585, un certain Antoine du Verdier aux résonances gréco-romaines. (…) Pourfendeur de moulins à vent, l’esprit humain en compte deux.
les Escriz de divers Poëtes, hommage de présente « Louïze Labé » comme Un bonheur. de troupeaux de moutons et autres C’est une même pensée traduite
24 poèmes. Ce, alors « qu’aucun poète une courtisane, certes brillante, mais Ali Ce Develey outres de vin, le monde n’aura jamais en deux langues. » T. C.
Grangé immergé dans Tokyo la rouge
Jean-Christophe Grangé n’est pas scène un policier français envoûté Japon mais il cite souvent Robert drôle lorsqu’il se met vrai : des millions de
seulement le maître du thriller par la culture japonaise. Pas la Guillain : « La contradiction et le en scène, étranger néons s’allument, les
français depuis Les Rivières culture moderne : « Les mangas, la contraire sont le tissu de la vie voulant bien faire stations de métro tokyo pourpre
pourpres (1998). C’est aussi haute technologie, la J-pop… Je suis japonaise, s’entrecroisant comme la mais commettant bondées, les rues De Jean-Christophe
un fan absolu du Japon et de trop vieux pour ça. Ce qui trame et la chaîne d’une étoffe. » toutes sortes de ruissellent de Grangé, Photographies de
Tokyo, où il vit une partie de m’émerveille, c’est le Japon ancien - Aujourd’hui, il nous présente un gaffes. Son propos Patrick Siboni, lumières et de
Albin Michel, 304 p., 49 €.l’année avec femme et celui des kimonos, des estampes, volume assez passionnant, illustré est de nous vitrines. (…) Tokyo
enfant, japonais. Découvert des tatamis, des jardins… », écrit par les photographies de Patrick emmener au bout de la nuit recèle des
à l’époque où il sillonnait la Grangé. Comme un autre auteur de Siboni, autre fou de Japon. Découpé la nuit tokyoïte et de milliers de secrets et
planète en tant que grand polar français, Sébastien Raizer, en trois sections, « Nourritures », nous en montrer toutes parcourir ses rues,
reporter, le pays du Soleil- installé lui à Kyoto, Grangé a appris le « Cutures » et « Sexe », Tokyo les facettes : « À l’école, on jusqu’au bout de l’aube,
Levant n’a plus cessé de le japonais afin de saisir les subtilités de Pourpre est le guide idéal pour m’avait appris que la capitale du s’apparente à une quête de
fasciner. Il lui a d’ailleurs consacré cette société si différente de la approcher le sujet. Grangé écrit sans Japon est une ville gigantesque (…) tous les extrêmes. »
son dixième livre, Kaïken, qui met en nôtre. Il a lu tout ce qui existe sur le chichi, sans prétention. Il est souvent C’est vrai. Et la nuit, c’est encore plus bruno CorTy
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littérature
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le figaro jeudi 9 décembre 2021
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Un art bien vivant l’ouvrage, et nombre d’entre eux ny (Limoges, 1958). Il y a aussi
C’est le quatrième volume d’une sont signés d’artistes contem- l’icône de la Résurrection de
série de livres sur le Christ dans porains. On passe ainsi d’un Mateusz Srodon (faubourgs de A
el’art. Après son enfance, sa vie, triptyque du XII de l’abbaye de Varsovie, 2002) et les icônes A S
sa mort, voici une centaine Klosterneuburg en Autriche, ou coptes de Martha Galy (2004). S À d’œuvres inspirées par la vie d’un tableau du maître de Vyssi Citons enfin les somptueuses A S ’A
post mortem du Fils de Dieu. La Brod, grand peintre tchèque du toiles de Bradi Barth et de de Marie-Gabrielle
plupart des tableaux présentés Moyen Âge, à une toile de Malel, François-Xavier de Boissoudy. Leblanc, Pierre Téqui LIRE par Marie-Gabrielle Leblanc sont Viens à moi, je t’aime (1999), ou L’art chrétien est bien vivant. Éditeur, 240 p., 29 €. LIVRES
peu connus, c’est l’intérêt de à une fresque de Nicolaï Gresch- . L. CADEAUX
Charles S S
de Ault
S S
Ar l’ Art brut
Éditions Diane Perrault de Selliers
374 p., 250 €.
sublimé
Co nte s Ses plus beaux textes
illustrés par l’art brut.
marginales illustrant le concept sub-Moha MMed
maissaoui@lefigaro.fr versif élaboré par un artiste du
eXX siècle avec des contes
traditionI LES CONTES sont éter- nels recensés par un auteur du
enels, c’est aussi parce XVII siècle, on assiste au mariage du
qu’on les renouvelle en brut et du merveilleux. « Il suffit de
permanence. Et l’éditrice tourner les pages de cet ouvrage pour S Diane de Selliers n’est pas constater que les connivences entre
la dernière pour donner une nouvelle “l’art brut” et le conte de fées
foisonnent », observe Céline Delavaux. Ef-vie à un classique. Elle l’a fait pour
Alice au pays des merveilles, Les Fables fectivement, c’est un feu d’artifice.
de La Fontaine (et ses Contes, aussi), L’ouvrage regorge de contes moins
et sa maison nous offre aujourd’hui populaires, tels que Les Souhaits
ridiun bijou avec ces Contes de Perrault il- cules (en vers) illustrés par plusieurs
lustrés par l’art brut. artistes, dont Henriette Zéphir. Quant
C’est en 1697 que Charles Perrault aux classiques, difficile de rester de
publiait ses contes issus de la tradition marbre lorsqu’on tombe sur La Belle
orale. On dit qu’il est l’inventeur de au bois dormant mise en beauté par la
ce genre littéraire qui touche les petits gouache d’Eugène Gabritschevsky,
comme les grands. Dans une intro- l’encre de chine d’Henriette Zéphir,
duction instructive, Céline Delavaux, décidément bien présente, ou les
requi a assuré la direction scientifique marquables traits de Thérèse
Bonde l’iconographie, rappelle que l’art nelalbay. Le Petit Chaperon rouge vaut
brut, lui, est né en 1945, avec Jean le détour, tout comme Riquet à la
Dubuffet. Près de deux siècles et demi houppe, Le Chat botté ou Le Petit
Pouséparent donc Perrault et Dubuffet. cet. Ou quand la rencontre entre la
Et, pourtant, explique-t-elle, en littérature et la peinture donne
naismettant en résonance des œuvres sance à un sublime beau livre. ■
À l’ombre des montagnes
avec Mario Rigoni Stern
En géographie, l’Altiplano, le haut classique destinée à résister au temps.
plateau, ne désigne pas seulement Cet homme, qui a grandi à l’ombre des
le bassin montagneux de la montagnes, aimait les arbres, les
cordillère des Andes, qui s’étend sur abeilles, les livres, les coqs de bruyère,
le Pérou, la Bolivie, l’Argentine et le les sentiers sous la neige et les saisons «« UUn n t trrèès s g gr raannd livd livr ree. . »»
Chili. Au nord-est de l’Italie, à qui passent. Mieux qu’un bestiaire,
AugusAugustintin T Tr raapenarpenard,d, FFrancrance Intere Inter1 000 mètres d’altitude au- son œuvre constitue une
dessus de la plaine de « histoire naturelle », au sens «« Une Une enquêtenquêtee r racacoontée antée auu fi fi ll
Vénétie, la région où l’entendait Pline l’Ancien Altipl Ano,
er de la plumde la plume,e, qui donqui donnene au au récitd’Asiago est au I siècle après Jésus-cheminer Avec
également baptisée mA rio igoni Stern Christ. uneune f foor rccee, , un un sususpense dspense di ignesgnes
De Loïc SeronAltiplano. Appareil Illustré par d’und’un r roomamann policierpolicier.. »Éditions Rue d’Ulm,photographique en 85 photographies en
240 p., 22 €. Alexandraa SchwarSchwartzbrod,od, LiLibérabération tionbandoulière, Loïc couleur et noir et blanc de
Seron a rendu l’auteur, Altiplano, cheminer
«« UUn n r roomaman vrn vrai, tai, teellllement vitvitalhommage à cette région avec Mario Rigoni Stern est
que lque l’’onon ne pene peut sut s’ ’ememp pêcherêcherunique en Europe en mettant l’histoire d’une rencontre et celle
ses pas dans ceux de Mario Rigoni d’une amitié dont la mort n’a pas eu de pede penser nser qu’il esqu’il est la rt la raison pouaison pour r
Stern, écrivain, naturaliste et conteur né raison. L’âme d’un écrivain s’obstine
laquelaquelllle elle elle ese est det devveenuenue écr écrivivaine.aine. »»en 1921 à Asiago, un village alpin dont les dans ses mots, nous aide à
ClémeClémentine Goldsntine Goldszal,zal, ELLEELLEhabitants parlent le cimbre, un dialecte comprendre Loïc Seron grâce à
moyen haut-allemand. L’auteur de l’anthologie littéraire qui accompagne
«« Ce Ce kaddishkaddish du pasdu passé essé estRequiem pour un alpiniste, qui en était ses images, mais aussi dans les
un parfait locuteur, écrivait cependant paysages qu’il a aimés. aussisi un beauun beau rroomamann sursur
un italien très pur, d’une facture sébastien lapaque lala naisnaissancee dudu rrooman.man. »»
Marcc LambLambron, n, Le PLe Po ointint
« « UUn n li livrvre d’he d’histoire, riche, riche ene en
questionnements,nts, qui squi see litlit
commemme unun gr grandand r rooman.man. »»
AsAstrid detrid de LarminLarminat, at, Le FigaLe Figar roo LittéraiLittérair ree
« « CC’es’est ut unene his histotoirire de mèe de mèreres es et t
dede fi fi llllees,s, uneune hishistotoirire de me de mé émoirmoiree
trouéeouée e et t de secrde secretsets ja jamaismais él élucidés. .»
Sophiee JoubJoubert, L, L’ ’HumanitéHumanité
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jeudi 9 décembre 2021 le figaro
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L’histoire Un prix Nobel honoré discrètement
de la
2021, une petite cérémonie s’est ment, vous auriez reçu le prix Nobel vous ont été apportés ici Dans le monde d’hier, le roi de semaine Suède honorait en personne le tenue à Londres, où cet originai- des mains de Sa Majesté le roi aujourd’hui », a-t-elle dit. Même
re de Zanzibar vit exilé. Il a donc de Suède. Cependant, cette an- si c’est un Nobel discret, on de-prix Nobel de littérature lors d’un
reçu, le 6 décembre, sa médaille née, la pandémie nous impose vrait entendre parler de Gurnah. dîner fastueux de 1600 convi-Pandémie oblige, abdulrazak
gurnah, lauréat du Prix nobel et son diplôme des mains de une célébration à distance. Et En France, déjà, Denoël réédite ves. Covid-19 oblige, depuis
2021, n’a Pas reçu son Prix deux ans, le comité Nobel se l’ambassadrice de Suède, Mi- comme vous ne pouvez pas Près de la mer et Paradis, et une
des mains du roi de suède,En margE kaela Kumlin Granit, à sa rési- vous rendre à Stockholm, votre nouveauté, Adieu Zanzibar en rend dans le pays du lauréat. à stockholm, mais à londres.
dence officielle. « Habituelle- médaille et votre diplôme du prix 2022. Moha MMed aïssaouiPour Abdulrazak Gurnah, lauréat Littéraire
Dante et Malaparte : l’Histoire transfigurée
entretien
Carlo Ossola
et Maurizio Serra,
grands spécialistes
de ces auteurs,
évoquent ce qui
les unit par-delà
les siècles.
PROPOS RECUEILLIS PAR
sébastien lapaque
slapaque@lefigaro.fr
CE SONT deux Italiens qui
connaissent parfaitement la France et les
Français. Après avoir occupé la
chaire littératures modernes de
l’Europe néolatine pendant deux
décennies au Collège de France, le
professeur Carlo Ossola a prononcé
sa leçon de clôture il y a quelques
mois (1). Élu à l’Académie française
en 2020, l’ambassadeur Maurizio
Serra est le premier Italien à être
entré sous la Coupole. L’un est
spécialiste de Dante, dont il a
coordonné l’impeccable édition bilingue
publiée dans la Pléiade pour saluer
le septième centenaire de la mort
de l’auteur de La Divine Comédie.
L’autre est un parfait connaisseur
de Malaparte, auquel il a consacré
une biographie de référence
(Malaparte. Vies et légendes, Grasset
2011). Nous les avons réunis à Paris
pour évoquer ce qui unit leurs
écrivains de prédilection par-delà les
siècles et les intérêts du temps.
Le professeur Carlo parte aurait lui aussi composé sa pas de sel. À chaque moment, Dan- tout cas un code d’honneur du sol- Thabor. Mais le poète qui sait varier
Ossola (à gauche) et LE FIGARO. - Lorsqu’on confronte « divine comédie », à son niveau, te est donc parfaitement conscient dat. Chez Malaparte, la guerre, dès les transfigurations aime également
l’œuvre de Dante à celle de bien sûr, qui est celui d’un écri- que son exil est un enfer et que, 1914, où il s’engage très jeune dans être historien. Dans La Divine Co- l’ambassadeur Maurizio
Serra, le 26 novembre, Malaparte, ne faut-il pas souligner vain important qui ne peut pas sauf à Vérone, il vit partout dans l’armée française, est déjà une médie, Dante est à plusieurs
reprià Paris. d’abord que leurs points de vue être mesuré au génie qu’est Dante. l’insécurité. Du reste, il meurt guerre civile européenne. Selon ses historien. Les chants XV, XVI et
S. SORIANO/Le F IgAROsont inversés ? Malaparte pense, Dans cette perspective, nous vraisemblablement de fièvre à Ra- moi, Viva Caporetto ! (1921) n’est XVII du Paradis constituent ainsi
aurions L’Enfer avec Kaputt venne, dans la nuit du 13 au 14 sep- pas un appel à la révolte contre le une histoire de Florence reconsti-voit, et écoute l’Enfer, la langue
du nihilisme et de la destruction. (1944), Le Purgatoire avec La Peau tembre 1321 (à 56 ans, NDLR), en front mais l’affrontement entre tuée par son ancêtre Cacciaguida. Il
Dante écoute d’abord le Paradis, (1949), et la possibilité pour cer- rentrant d’une mission accomplie à ceux qui veulent la guerre et ceux y a également l’histoire des guelfes
le point où notre langue touche tains personnages de ce roman de Venise. Au point de vue biographi- qui se révoltent contre l’idée et des gibelins d’Italie. Dante se
sortir du cauchemar de l’histoire, que, il était donc conscient que sa même de la guerre. Tout ce qui ad- veut historien, on le voit également à ce qu’elle ne peut dire.
Carlo OSSOLA. - Dès le commen- et, ce qui est plus intéressant, car situation était extrêmement pré- viendra après, jusqu’à Kaputt et dans ses épîtres politiques dans
lescement de L’Enfer, Virgile explique c’est une œuvre qu’il n’a pas caire. Mais, au point de vue de quels il
enà Dante qu’une dame du ciel dont achevée et qui aurait pu compléter l’écriture, il a pris à l’égard de Béa- voie des Malaparte garde le goût d’être
le nom ne peut pas être prononcé cette vision, l’intuition du Paradis trice un engagement dans le der- messages
contre l’opinion courante, en enfer, c’est-à-dire la Vierge, a dans un livre posthume intitulé nier chapitre de la Vita nova (1295) : « politiques
envoyé à sa rencontre des ambas- Mamma Marcia, traduit en fran- « J’espère dire d’elle ce qu’on n’a ja- très com-ce qui peut le rendre sympathique
sadeurs dans les limbes en la per- çais sous le titre un peu ambigu mais dit d’aucune. » Et il est resté plets à l’em-aujourd’hui face à un immense bain Il y a quelque fidèle à ce projet. Quinze années pereur, aux
de clichés et de poncifschose de pourri. séparent la fin de la rédaction de cardinaux, Ce qui éloigne Dante de l’esprit »
Le titre original la Vita nova et le début de celle de et aux puis-Maurizio de l’historien, c’est son parti pris, « De Carlo Ossola,italien renvoie La Divine Comédie ; donc il change sants de
traduit de l’italien mieux à un dia- de perspective peu à peu, mais il ne jusqu’à son interprétation du fas- Florence. Ce qui éloigne Dante de son a priori téléologique qui
par S. Vermot-logue avec la se détourne pas de son but. La Divi- cisme et de la guerre civile italien- l’esprit de l’historien, c’est son l’empêche d’adhérer complètement Petit-Outhenin, mère, qui meurt ne Comédie est d’ailleurs le seul ne de 1943-1945 évoquée dans parti pris, son a priori téléologique
PUF, à un temps présent avec lequel rongée par un projet de son âge mûr mené à son La Peau, est basé sur le fait dantes- qui l’empêche d’adhérer
complè122 p., 9 €.cancer en ac- terme. Le Banquet est inaccompli, que que les hommes sont toujours tement à un temps présent avec le-il entretient une distance » cordant à son le De monarchia n’a pas été achevé, prêts à se pendre, à s’occire, à se quel il entretient une distance.
Carlo ssola fils un pardon de même que le De vulgari eloquen- tuer, à s’éliminer au nom de va- Lancé vers l’avenir, il songe
sonne de Lucie et de Béatrice pour qui fait écho au pardon de la Ma- tia. C’est parce qu’il connaissait sa leurs qui sont valeurs de bandes d’abord aux causes finales, comme
l’aider à l’acheminer vers le Para- done et permet à l’homme de faire fragile condition historique que plutôt que des valeurs de nations on disait en son temps.
dis en lui faisant connaître tous les retour à l’humanité. Dante a consacré tant de forces à ou de pays, et que toute l’histoire M. S. - Dante est un historien, avec
aspects du destin humain et des ju- mener à bien l’engagement litté- européenne est écrite par la guerre ses partis pris, certes, mais avec
gements que Dieu a portés sur nos Quand Malaparte n’habite que raire qu’il avait pris. des bandes depuis le Moyen Âge. une vision forte et complexe.
Malaactions. Soit les péchés et leur pu- l’Enfer, et la « guerre notre mère » parte, lui, est un anti-historien par
nition éternelle, le Purgatoire et, dont a parlé Ernst Jünger, Nous avons évoqué ce qui séparait Parleriez-vous également définition. De même que, pour lui,
enfin, la gloire. Dante apprend dès comment Dante trouve-t-il la le plus visiblement Dante de « transfiguration la guerre est toujours une guerre
le commencement que son but ul- force de traverser la guerre civile de Malaparte. Nous pouvons de l’Histoire » à propos civile, une guerre par bandes, par
time, c’est le salut éternel. À partir souligner ce qui les unit, outre des évocations de la vie réelle factions - avec une forte impré-sans la sacraliser, ni en faire un
de ce moment-là, il descend en destin ou une grandeur païenne ? le fait qu’ils étaient tous deux dans La Divine Comédie ? gnation du côté toscan -, l’histoire
enfer. Mais c’est une traversée et C. O. - Dante a parfaitement la toscans. Une même capacité C. O. - Le terme de transfiguration demeure un enchevêtrement de
ce n’est pas un destin. Ensuite, conscience politique et biographi- à transfigurer l’histoire, à en dire est juste, du point de vue sémanti- positions et d’émotions au milieu
toutes les âmes qu’il rencontre à que des risques auxquels l’exposait que et poétique, même. Dans son desquelles il n’arrive pas à jouer un le poème et non le fait vrai ne
Malaparte, partir du Purgatoire pensent à la l’histoire de son temps. À partir du rapproche-t-elle pas ces deux épître à Cangrande della Scala, rôle objectif. C’est la raison pour
vies et légendesgloire comme au point final où le moment où il avait été exilé et avait écrivains séparés par six siècles ? lorsqu’il offre son Paradis à son laquelle Malaparte garde le goût
De Maurizio Serra,créateur et sa créature vont se re- perdu le droit de citoyenneté à Flo- M. S. - Toutes proportions gardées, protecteur, Dante explique qu’il d’être contre l’opinion courante,
Grasset, trouver. En effet, le Paradis, même rence, il était privé de protection et encore une fois, c’est ce qui rap- faut lire La Divine Comédie comme ce qui peut le rendre sympathique
640 p., 23,30 €.
si la critique romantique a préféré aurait pu être tué par la rue. Avec proche Malaparte de Dante et les Écritures, avec quatre degrés de aujourd’hui face à un immense
l’Enfer, est au commencement et un réalisme brutal, il imagine pou- l’éloigne de Jünger. Pour Jünger, la lecture, dont l’un transfigure bain de clichés et de poncifs. Mais
au terme de La Divine Comédie. Si voir partager un jour le sort des guerre demeure une grande chose. l’autre. Au chant II du Purgatoire, cela explique également pourquoi il
L’Enfer reste le cantique favori du condamnés au corps brûlé. Il était C’est la raison pour laquelle on le In exitu Israel signifie qu’Israël est ne parvient pas à s’ancrer dans les
e eXIX et du XX siècle, Le Paradis parfaitement conscient que son exil considère encore comme un pro- historiquement sorti de l’Égypte, thèmes suivis qui distinguent
l’hisdemeure le ressort pour compren- était périlleux. Au chant XVII du phète de la guerre dans les années mais aussi que chacun de nous doit torien du chroniqueur. ■
dre le voyage de Dante. Paradis, son ancêtre Cacciaguida 1920. Dans Orages d’acier, la guer- sortir des chaînes du péché et que (1) « Nœuds. Figures
lui fait comprendre à quel point re contre un ennemi qu’il respec- l’Église elle-même doit sortir de de l’essentiel », de Carlo Ossola,
Malaparte, lui, écoute l’exil est amer : « Tu proverai si tait l’a construit. Dans cette ef- l’esclavage des biens terrestres et Éditions du Collège de France.
d’abord l’Enfer, où il est resté come sa di sale lo pane altrui » (« Tu froyable boucherie qu’a été la de la passion de son propre parti. Il
» Retrouvez l’intégralitépour une longue station ? sentiras comme la saveur de sel le Grande Guerre, il introduit encore s’agit bien là d’une transfiguration, @+ de l’interview surMaurizio SERRA. - Il existe une pain d’autrui »). Parce qu’à Floren- des éléments de propreté et de la même manière que le Christ
www.lefigaro.frinterprétation selon laquelle Mala- ce, jusqu’à aujourd’hui, le pain n’a d’honnêteté chevaleresque, en s’est transfiguré au sommet du
A
erradante

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