Figaro Littéraire du 10-06-2021
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Date de parution 10 juin 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 12 Mo

Exrait

jeudi 10 juin 2021 le figaro - N° 23888 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
da Niel Cordier Bd
la suite passio NNa Nte ex Clusif : e Ntretie N
des mémoires du se Crétaire Croisé Z ep
de jea N mouli N et riad sattouf
Page 6 Page 7
Les n ces e
la musique et
e s lettres
dossier Les écrivains Erik Orsenna, Alain Duault,
André Tubeuf, Philippe Blay célèbrent Beethoven, Liszt,
Reynaldo Hahn et une diva, la Malibran. Page S 2 eT 3
   Le salut par la littérature
CAHIERS D’ESTHER
EIMS », le titre claque, rité, mais pour construire un personnage qui Le narrateur trouvera le salut, et se lavera
évoquant un sourire teinté fascine et dégoûte : un garçon qui se déteste, de ses bêtises et de ses médiocrités : grâce à « de champagne. Et pour- et s’acharne avec un certain talent à se ren- la littérature, cet oubli de soi mêlé à la cons- de RiadSattouf
tant le roman commence dre détestable. L’ingratitude de cet âge est cience de soi. Il le dit magnifiquement : Rpar une phrase qui sonne exposée par l’auteur, sans filtre : médiocrité, « Il faudrait pénétrer à l’intérieur du temps,
comme un glas : « J’échouais piteusement au phobies et obsessions. Le malheur et trop attendre, saisir l’instant, où enfin, ayant
vraiconcours d’entrée des “grandes écoles scien- souvent la mort rôdent autour du campus. ment souffert, peut-être aimé, je serais prêt
tifiques”. » Un narrateur qui ressemble à Lui, c’est socialement et intellectuellement à ne plus tricher, à ne plus crâner, à ne plus
Moix comme un frère raconte ses années qu’il prépare et réussit son suicide. trahir cette part d’universel qui en moi,
comd’étudiant à l’école de commerce de Reims. me en n’importe qui, est prête à sourdre. »
Sollers a bien fait l’Essec. On ne saurait mieux qu’en cette phrase
Vivant une succession d’échecs aggravés réussir une entrée dans les lettres. Les
exhibiLA CHRONIQUEpar une représentation adolescente de la tions médiatiques de Moix, trop nombreuses,
sexualité, il est complexé, malhabile. Il mal choisies ont pu nous abuser. Il n’est pas d’étienne
maudit les ténèbres, défie Dieu, multiplie dans l’histrion bavard nommé Yann Moix de montety
les imprécations vis-à-vis de ses parents, et qu’on retrouve ad vitam æternam sur
Youdes étudiantes qui l’entourent, comme cet- Tube, cette forme moderne de la damnation.
te « rousse boticellienne au visage si pur qu’il Ces quelques lignes qui résument ce roman Il est dans ses livres avec des élans, des
asne lui manquait que des ailes » au point d’as- montrent assez la face escarpée que l’auteur pirations à la pureté, incarnée de loin en
sumer carrément son statut de souffre- a décidé d’emprunter. Ce qui distingue son loin dans le roman par la figure lumineuse
douleur. livre, c’est l’indéniable énergie contenue et sacrificielle de Péguy, mort sur la Marne.
Il tombera un temps sous l’influence d’un dans son style. L’écrivain Moix, lui, est peut-être né à
condisciple provocateur, drogué de lectures Le registre de l’autodénigrement choisi par Reims. ■ Samedi12juin-11h
et d’idées sulfureuses - le facho de la pro- Moix ne sert pas une petite entreprise
narmo -, s’aventurant alors à caricaturer, vi- cissique, mais une vigoureuse ambition lefigaro.fr et laclaquefnac.com
tupérer, et à ricaner sur tous les sujets sen- littéraire. Au réalisme poisseux de certains
Retransmission de la rencontresibles du temps, génocide juif, handicapés, passages succède ce qu’il a pu nommer des
avec Riad Sattouf en directabbé Pierre : de l’art de se rendre odieux. « jubilations vers le ciel ». D’une jolie fille, il
Le monde étudiant, la prépa, l’école et ses écrit : « Ses yeux clairs étaient remplis d’une Reims du Lyon BD Festival
rituels usés sont croqués par Moix non pour bonté définitive, comme on en trouvait dans le De Yann Moix,
en tirer quelque morale contemporaine regard des statues italiennes, éclaboussées de Grasset,
contre le bizutage, la misogynie et la vulga- ciel et d’eau. » 285 p., 19, 50 €.
mobilise248 etwarmworld/stock.adobe.com, J oel saGet/aFP, coll. Personnelle daniel cordier/ mUsée de l’ ordre de la libération
Ajeudi 10 juin 2021 le figaro
2
En avant la musique !
Doss ier Alain Duault célèbre la voix unique de la Malibran, Philippe Blay ressuscite la figure fascinante du compositeur,
L'événement critique musical au « Figaro » et ami de Proust Reynaldo Hahn et Erik Orsenna salue le génie de Beethoven. Littéraire
Reynaldo Hahn,
musicien et dandy
L’auteur a pris le temps de re-par benoît duteurtre
monter aux sources en étudiant les
journaux, archives et
corresponTRANGE destin que ce- dances qui permettent d’en finir
lui d’un musicien sauvé avec l’approximation trop
courante lorsqu’on évoque Reynaldo de l’oubli par la
littérature. Évoquant les rela- Hahn. On redécouvre ainsi la
fascitions de Reynaldo Hahn nation exercée dès la fin du É
eavec Marcel Proust, l’universitaire XIX siècle par ce compositeur de
américain Philippe Kolb le désigne 16 ans, qui chante en
s’accompacomme « son meilleur ami, celui gnant lui-même au piano. Ses
médont l’influence fut primordiale y lodies sont parmi les plus naturelles
compris dans la naissance de la Re- et les plus parfaites du répertoire
cherche », tandis que Céleste Alba- français. Son professeur, Jules
ret précise : « De tous les familiers Massenet, conçoit pour lui une
véde M. Proust, Reynaldo Hahn était le ritable adoration au point d’en
faiseul qui fût toujours reçu quand il re, avec sa femme, une sorte de fils
venait. » On connaît les lettres adoptif. Mais ce garçon de bonne
qu’ils échangeaient dans une lan- famille (son père, architecte, a
gue bizarre, inventée pour se di- construit l’Opéra de Caracas avant
vertir. Les proustiens, toutefois, de s’installer dans le quartier des
s’intéressent peu à l’activité prin- Champs-Élysées) fascine aussi les
cipale de Reynaldo Hahn : celle de écrivains comme Alphonse Daudet
compositeur. Et le monde musical ou Edmond de Goncourt. Mallarmé
a souvent jeté sur lui un regard le désigne comme « un vrai prince
condescendant en le qualifiant de l’esprit ». C’est dans ce milieu
d’artiste « de salon », voire qu’il rencontre Marcel Proust âgé
d’« amateur ». On se rappelle qu’il de 22 ans, très précisément le
a écrit de belles mélodies sur des 22 mai 1894, et que le romancier
poèmes de Verlaine, toujours pri- tombe sous le charme de ce
musisées par les chanteurs ; et quelques cien si fin connaisseur de
littératumorceaux d’opérette, comme le re et de peinture. Ils vont nouer à
fameux duo Nous avons fait un beau Réveillon, chez Madeleine
Lemaimevoyage, que je découvrais enfant, à re, alias M Verdurin, une sorte de
la télévision, dans une émission de passion sur laquelle Philippe Blay
Jacques Martin ! Mais on néglige ne laisse guère planer le doute, en
son talent d’enfant prodige, sa très recoupant habilement les
témoiAlain Duault. Philippe Blay.solide formation et l’ampleur de gnages de cette période avec des
son œuvre. Peut-être parce que extraits choisis de Jean Santeuil.
son art subtil demeure presque
Divertir avec raffinementétranger aux grands mouvements
de son époque : le wagnérisme, le L’idylle ne durera qu’un temps,
debussysme ou le modernisme. mais leur amitié se prolongera
jusC’est ainsi que l’ignoble Lucien Re- qu’à la mort de Marcel en 1922.
batet, dans Une histoire de la musi- Pourtant cette jeunesse si
romaque (1969), s’autorise à dépeindre nesque va, d’une certaine façon, se
Reynaldo Hahn comme un « vieil retourner contre Reynaldo Hahn.
inverti à perruque, monocle et cor- Ceux qui ont applaudi ses débuts
set » écrivant « la plus mauvaise et chez la princesse Mathilde
acla plus plate musique cueillent avec plus de
que l’on eût pu faire en circonspection son
enun siècle et demi » – le trée à l’Opéra Comique Reynaldo Ha Hn
très fasciste écrivain en 1898 avec L’Île du De Philippe Blay,
mélomane préférant rêve (dont l’action se Fayard,
évidemment Wagner déroule à Tahiti). Le 704 p., 28 €.
ou Boulez ! jeune compositeur qui
Après une biogra- apparaissait à 17 ans
phie elliptique de Ber- comme l’enfant
natunard Gavoty (1976) et rel de ses prestigieux
divers textes, études aînés Massenet,
Gouou actes de colloques, nod ou Saint-Saëns, ne
on espérait donc voir se reconnaît plus dans
paraître, enfin, une les bouleversements
monographie qui artistiques. S’il
apéclairerait cette per- plaudit avec
enthousonnalité d’une lumiè- siasme les débuts du
re plus juste. Force est jeune Stravinsky dans
de constater que ce L’Oiseau de feu, il
rejour est arrivé grâce à jette la sauvagerie du cle, préfère remonter le temps et
l’extraordinaire travail Sacre du printemps. Il revisiter librement ce genre hérité
poursuivi depuis de continue pourtant à du second Empire. Il y donnera La diva des romantiques
longues années par Philippe Blay, jouer un rôle d’influenceur dans la quelques-unes de ses meilleures
aboutissant à ce volume de 700 pa- haute société, notamment auprès pages en s’appliquant à divertir ÉTAIT la diva ab- Londres et Venise, où un théâtre
ges dans lequel on mesure toute la de la princesse de Polignac, grande avec raffinement. Il trouve une en- solue, la reine du porte son nom, et même
améririchesse de la vie, de l’œuvre et de mécène qu’il retrouve à Venise où tente idéale avec Sacha Guitry dans bel canto, admi- caines. Elle y chante la
Desdémol’esprit de Reynaldo Hahn. Ce livre il se produit pour ses amis en con- des comédies musicales comme rée en son temps ne de l’Othello de Rossini, la petite
publié dans la collection musicale cert sur une gondole. Dès son arri- Mozart ou Ô mon bel inconnu, et si- C’par Musset, qui paysanne dans La Somnambule, la
de Fayard n’est pas exclusivement vée à Paris, Serge de Diaghilev, di- gne d’autres joyaux comme le dé- l’appelait la « harpe vivante », La- mutine et délurée Zerline de Don
tourné vers l’œuvre du composi- recteur des Ballets russes, lui passe lectable Brummel sur l’histoire du martine, Stendhal, Bellini, Rossi- Giovanni, Leonore de Beethoven
teur. Il en parle certes beaucoup et d’ailleurs commande d’un ballet… prince des dandys, ou l’opérette ni. En 2008, la mezzo italienne (Fidelio). À propos de la
shakede façon passionnante, révélant espérant que Reynaldo pourra l’ai- historique Malvina. Son activité se Cecilia Bartoli lui avait spearienne Chanson
des pans entiers d’un catalogue fait der dans sa quête de relations et de déploie également hors de France, rendu hommage dans du saule, Alain Duault
de mélodies et d’opérettes autant capitaux. Le Dieu bleu, sur un livret notamment à Salzbourg, où il est un livre-CD, Maria, à lui faire dire : « Je une femme
que d’opéras, de concertos, de mu- du jeune Cocteau, sera tièdement applaudi comme un des meilleurs l’occasion du bicente- chante toujours avec ce de feu
sique de chambre. Mais Philippe accueilli. Mais on déplore, en dé- chefs mozartiens du temps… L’ou- naire de sa naissance. qu’il faut de larmes D’Alain Duault,
Blay le fait en homme cultivé, pas- couvrant cet épisode raconté par vrage de Philippe Blay remet en Aujourd’hui, c’est le dans la voix pour ne Gallimard,
sionné de littérature et d’histoire, Philippe Blay, qu’aucune de nos perspective le legs de cet infatiga- poète, mélomane et pas m’étouffer mais 132 p., 16 €.
ce qui lui permet de situer Hahn institutions musicales n’ait songé à ble musicien qui, jusqu’au milieu romancier Alain faire entendre le
frisedans la société de son temps et de redécouvrir cette partition, pas du XX siècle, prolongera un cer- Duault qui célèbreson de cette jeune
femnous livrer, aussi, des pages défini- plus que d’autres musiques festives tain classicisme français de la fin du Maria Malibran, la me qui sait qu’elle va
etives sur le personnage mondain, si caractéristiques de Reynaldo XIX . Il nous invite aussi à redé- cantatrice foudroyée mourir. » Elle croise à
sur l’arbitre du goût, sur le destin Hahn, comme La Fête chez Thérèse couvrir les nombreux livres et arti- à 28 ans. New York, où elle
encomplexe d’un Vénézuélien demi- ou l’exquis Divertissement pour une cles de Reynaldo Hahn, toujours À partir d’archives flamme avec son
téjuif devenu l’incarnation de l’esprit fête de nuit, sans parler de ces merveilleusement écrits, qu’il inédites, de corres- nor de père et sa mère
parisien, d’un homosexuel assumé grandes œuvres que sont le Con- s’agisse d’évoquer les voyages, les pondances, il s’est mis le Park Theatre, le
lidevenu héros des tranchées (où il certo pour piano ou l’opéra Le Mar- arts et la vie mondaine (Journal dans la peau de cette brettiste de Mozart
composera une sublime suite de chand de Venise. d’un musicien, 1933) ou de parler de Callas de l’ère roman- Lorenzo Da Ponte,
valses pour deux pianos : Le Ruban L’opérette à laquelle on associe la tradition du chant français (Du tique, imaginant un puis Liszt, qui
l’acdénoué), d’un personnage officiel souvent le nom de Reynaldo Hahn chant, 1921). Il supplie notamment journal intime fictif compagne au piano,
devenu paria sous l’Occupation ; est en réalité une passion tardive les chanteurs d’opéra d’apprendre déroulant le fil de sa Donizetti, Théophile
enfin du directeur de l’Opéra de qui prend corps en 1923 avec la à prononcer en s’inspirant des courte vie. Un destin Gautier. Sur sa tombe,
Paris, membre de l’Académie des création de Ciboulette. On dirait chanteurs populaires. Beaucoup, traversé par la gloire offerte sur on peut lire ces vers, écrits par
Labeaux-arts, rattrapé par la mort en alors que le musicien, se sachant aujourd’hui encore, gagneraient à les grandes scènes européennes, martine : « Beauté, génie, amour
janvier 1947. définitivement décalé de son siè- suivre ses recommandations ! ■ de Naples à Paris en passant par furent son nom de femme. » ■ T. C.
Al
b
le figaro jeudi 10 juin 2021
Maria Malibran, que Musset appelait
la « harpe vivante » (à gauche). 3
Costa/Leemage, Fran CesCa mantovani/
©mantovani ©gaLLimard/ opaLe
Reynaldo Hahn, musicien sauvé En avant la musique ! de l’oubli par la littérature (au centre).
Cpvde/Bridgeman images, ph. B Lay
Beethoven composant la Missa Doss ier Alain Duault célèbre la voix unique de la Malibran, Philippe Blay ressuscite la figure fascinante du compositeur,
solemnis (détail), par Joseph L'événementCarl Stieler, 1819 (à droite). critique musical au « Figaro » et ami de Proust Reynaldo Hahn et Erik Orsenna salue le génie de Beethoven.
rda/©Bridgeman images/L eemage,
Jean-Christophe marmara/Le Figaro Littéraire
Beethoven,
le compositeur
voyant
rapidement le pas à l’exaltation thierry clermont
tclermont@lefigaro.fr enflammée, qui lui fait écrire :
« Beethoven se place dans la lignée
OUT ce qui manque glorieuse de ceux qui, avec
Proméà Victor Hugo, c’est thée, Socrate et le Christ, ont libéré
Beethoven qui l’a. » On l’humanité pour l’avènement de la
connaît le mot d’André Fraternité. Rien de moins. » Rien T Suarès, qui voyait dans de plus non plus. De même, on ne
le compositeur de L’Ode à la joie, sera pas surpris qu’il cite Victor
dont on vient de fêter le bicente- Hugo, notamment ce superbe
exnaire de la naissance, le « héros de trait de son William Shakespeare :
la morale et grand vainqueur de la « Les symphonies de Beethoven
musique ». C’est cette sont des voix
ajoudimension, ce souffle et tées à l’homme.
Cetcette puissance surhu- te étrange musique a Passion
maine qui ont égale- de la fraternité est une dilatation de
ment séduit Erik eethoven l’âme dans
l’inexpriD’Erik Orsenna, Orsenna. mable. » Autre mot
Stock/Fayard,Prenant à bras-le- du poète de La
Lé252 p., 19,50 €.corps le destin et gende ses siècles :
l’œuvre de Beethoven, « Ce sourd entendait
comme il l’avait fait l’infini. Penché sur
précédemment avec l’ombre, mystérieux
Le Nôtre, Pasteur, voyant de la
La Fontaine ou encore musique. »
Beaumarchais, cet Point d’orgue de
« aventurier de la liber- cet hommage
fraterté », il nous livre là le nel, la fameuse
eportrait d’un homme IX Symphonie, avec
hors du commun qu’il chœur, d’après
met à notre portée, un Schiller, et
l’énigma« génie fraternel », selon tique dernier quatuor
son expression. S’ins- à cordes. Et le mot de
crivant par là même la fin, la coda,
comdans la lignée de ceux qui l’ont au- me on dit en musique, laissons-le à
Erik Orsenna. paravant célébré, et non des moin- Orsenna, qui nous confie, à propos
dres : Thomas Mann (Le Docteur de cet annonciateur du
romantisFaustus) et Romain Rolland (à plu- me : « En Beethoven, et grâce à lui, se
sieurs reprises). Sans oublier Wi- trouvent ainsi dépassées les religions,
told Gombrowicz, fin mélomane, brassés les Lumières et le romantis-
qui avait noté dans son Journal : la me, accueillies les révolutions en
sub« seule musique que l’humanité ait mergeant la politique, abolies les
réussie, la seule musique envoûtan- frontières en même temps
qu’exalte », et bien sûr Milan Kundera. tées les identités nationales,
proclaNourri aux meilleures sources, mée l’unité de l’Europe en même
dont la somme monographique temps que célébrée la diversité de ses
des Massin (Fayard), Orsenna dé- peuples, chantée l’intimité la plus
roule la vie du musicien, depuis profonde de la personne sans perdre
Bonn jusqu’à Vienne, au fil des la capacité de mobiliser les foules. » ■
compositions, des péripéties, des
emportements, des amours, des
amitiés orageuses, des rencontres et a(celle, déterminante, de « Papa
Haydn »), du handicap qui le
guette. Sans s’aventurer sur les terres Sonorités inouïes
hasardeuses de la musicologie ou
dans les méandres de la psycholo- Les mélomanes avertis le savent,
gie, il nous rappelle le foisonne- le philosophe Vladimir Jankélévitch
ment de son catalogue, notam- n’a jamais caché son goût pour
ment le répertoire pour piano, les musiques française, ibérique
avec pas moins de trente-deux ou slave, qu’il plaçait devant celles
sonates, cinq concertos, des val- des compositeurs germaniques.
ses, des variations. Ajoutons à cela En témoignent ses ouvrages
neuf symphonies, un concerto sur Debussy, Fauré et Ravel,
pour violon, des trios, des sonates ainsi que sur le Catalan Federico
pour violon et piano, pas moins de Mompou (mort en 1987)
seize quatuors à cordes, un opéra ou le pianiste espagnol
(Fidelio) et des lieder composés Isaac Albéniz. Ces deux derniers, Liszt entre ciel et terre notamment d’après des poèmes de on les retrouve, en compagnie
Goethe, qu’il avait fréquenté dans de Déodat de Séverac (1872-1921),
Alice Develey aussi l’attente, l’inertie ; ce qui ap- Les pages se tournent et apparaît une ville thermale de Bohême. Le maître de l’impressionnisme
adeveley@lefigaro.fr paraît et disparaît… En 1880, sur Amédée, frère solaire de Godeffroi, tout marqué par les soubresauts de musical, dans La Présence lointaine
une île de l’Adriatique, non loin de un « talent musical hors pair ». l’histoire, depuis la Révolution (1983), qui vient d’être réédité
U’EST-CE que la poé- Venise, vivent les Scazzèthes, une Dans ses yeux se reflète l’azur. française et l’épopée napoléonien- en poche. L’auteur du classique
sie sinon des notes famille comme dans un huis clos. L’enfant n’a que 12 ans mais il ne jusqu’au Congrès de Vienne en La Musique et l’Ineffable (1961),
mises en mots ? De- Dans cet endroit, soumis au vent éblouit François-Frédéric comme 1814, où fut redessinée la carte de ancien professeur d’Erik Orsenna,
puis qu’il est auteur, d’Éole, Godeffroi, le fils aîné, rêve Liszt. Lorsque le compositeur arri- l’Europe. et qui fut un excellent pianiste QAndré Tubeuf manie la de s’enfuir. Il est persuadé que les ve sur l’île, il est subjugué et re- amateur, y déclare sa flamme l’embarcadère
Hommage fraternellangue comme un ar- sirènes l’ont appelé et s’imagine mercie le seigneur de lui avoir pré- D’André Tubeuf, pour les délicates pièces
Le Passeur,chet. Il n’écrit pas, il compose. déjà Ulysse sur son bateau, parti à senté ce « porteur de dons ». Liszt Ici ou là, Erik Orsenna pose des des Scènes d’enfant et de Musica
176 p., 17,90 €.Chacun de ses romans fait entendre l’aventure sur la mer. Mais lui, en est persuadé, la musique creuse questions, lie sa quête et sa louange callada de Mompou, brèves
une musique, une mélodie qui sou- l’héritier ne peut pas partir. Il doit le ciel. Elle professe une vérité. Peu à des souvenirs personnels (le choc évocations tamisées et intimistes,
lève la terre au ciel. On les lit avec « conserver seulement ; préserver » l’entendent et Godeffroi croit musical à l’écoute de l’orgue de à la « dissonance plaintive ».
cette sensation de toucher à quel- leur maison. l’avoir entendue. Il s’en confie à Bach dans la cathédrale Saint- Mompou qui, rappelons-le, avait
que chose de sacré. Il s’en dégage Est-ce alors difficile pour lui de Liszt, qui lui répond cette phrase Corentin de Quimper, alors qu’il a mis en musique Jean de la Croix,
un souffle, une respiration même. voir débarquer le cousin François- magnifique : « Tu as besoin de tenir 10 ans), évoque sa récente collabo- Garcia Lorca et Paul Valéry.
Souvent, les pages sont si denses et Frédéric, celui qui a « tout. L’ici. fortement au sol, car quelque chose ration scénique avec le pianiste D’Albéniz, compositeur d’Iberia
intenses qu’elles nous obligent à la L’ailleurs ». L’homme est un pia- en toi s’envole. » Mais Godeffroi Michel Dalberto et le violoncelliste et de La Vega, il loue « l’harmonie
pause. Mais c’est ainsi que l’écri- niste de talent - son parrain est tout peut-il s’arrimer ? Peut-il se défai- Henri Demarquette. On retrouve raffinée et les sonorités inouïes »,
vain, qui fut élève de Jankélévitch, de même Liszt ! - il est venu pour re de ce qu’il sait ? également dans ces pages enthou- en s’émerveillant d’une musique
réalise l’œuvre de son maître : « La transmettre l’amour de sa mère L’Embarcadère offre ce que Weil siastes son éditeur et ami Jean- « rhapsodique et dionysiaque dans
lueur timide et fugitive, l’instant décédée. « Rien n’est éternel ! », lui nommait une « tragédie de la Marc Roberts, son frère Thierry, sa spontanéité, sa verve et jusque
éclair, le silence, les signes évasifs - a-t-elle écrit dans une lettre avant pesanteur ». Dans ce roman de la guitariste et psychiatre, Stéphane dans ses ivresses ». Cent
c’est sous cette forme que choisis- de mourir. Revoilà « l’instant », la verticalité, Tubeuf renoue avec ces Hessel, qui lui raconte l’histoire quatre-vingt-douze pages pour
sent de se faire connaître les choses fugacité dont nous parlions. À tra- émotions poétiques, ces paysages vraie de Jules et Jim. S’y invite son nous dire tout le charme captivant
les plus importantes de la vie. » vers le personnage de François- édéniques empreints de regrets, ancien professeur, le philosophe de ces trois musiciens, bien moins
André Tubeuf sublime cet art de Frédéric, dont les jours sont comp- d’innocence et de personnages dé- Vladimir Jankélévitch, qui lui avait mineurs qu’il n’y paraît. T.C.
la fugue dans L’Embarcadère. Le tés, Tubeuf reprend le motif du racinés en quête d’un ailleurs, mais joué au piano La parole manque, de
titre, déjà, résonne en effet avec tempus fugit. La mort grignote les en vérité, d’eux-mêmes. En par- Janacek, extrait de Sur un sentier La Présen Ce Loin Taine
cette idée de fugacité. L’embarca- pages, mais le roman, loin de som- tant à la recherche de son frère, broussailleux. De Vladimir Jankélévitch,
dère, c’est le seuil, le pont et le brer dans les ténèbres, diffuse une Amédée apprend à se connaître. Le Chez Orsenna, l’enthousiasme Points,
chemin. Il annonce le départ mais sainte lumière. voyage devient un pèlerinage. ■ – qu’il nous fait partager - cède 192 p., 7,90 €.
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jeudi 10 juin 2021 le figaro
4 En toutes et Araucanie, dans des paysages d’une en- Clara Ysé : un premier roman
et un album voûtante et inquiétante beauté mais confidences
aussi dévastés par des barbaries que Mise à feu (Grasset) est le premier roman de
ces trois personnages hors norme dé- Clara Ysé à paraître à la rentrée littéraire. La
Claudio Magris en Patagonie fient, chacun à sa façon, en défendant jeune femme de 29 ans, musicienne, auteur de la
Changement d’horizon pour Claudio Magris ces terres qui sont devenues leur chanson Le Monde s’est dédoublé, prépare aussi
(ci-contre). À 82 ans, l’auteur de Danube a patrie et les peuples vaincus et persé- un album pour 2022. En 2017, Clara Ysé avait
abandonné l’Italie et la Mitteleuropa pour nous cutés qui les habitent ». Ces trois his- ému en écrivant une lettre poignante en
homamener an Amérique du Sud et nous conter trois toires inspirées de personnages réels, mage à sa mère, la philosophe et psychanalyste Critique histoires qui, selon son éditeur, « se déroulent sont réunies sous le titre Croix du sud, à Anne Dufourmantelle, morte en sauvant de la
dans “le monde du bout du monde” entre Patagonie paraître chez Rivages le 2 septembre. noyade le fils d’un ami. Littéraire
Au-delà des frontières du visiblela guerre
De Pascal Bacqué,
Massot Éditions, pascal bacqué Une saga qui dépeint le monde à l’envers où nous sommes enfermés.448 p., 20,90 €.
la Bastille à Paris, Pascal B., le nar- magique de Thomas Mann. « Il données de son expérience per- te dans l’homme, n’est-il pas
ébastien
rateur de La Guerre, observe avec n’était pas question, quand tout le sonnelle et les souvenirs d’une his- temps de réveiller le divin en lui ? slapaque@lefigaro.fr
un effroi auquel se mêle une pointe monde l’avait soldée, de psalmodier toire dont on ne sait plus si elle a Pour cette impossible aventure,
A GUERRE » : avec d’amusement un monde où tout la haute chanson de geste de l’his- commencé un jour à force d’en- Pascal B. révoque l’intelligence au
ce troisième volume est factice, tout s’effondre — les toire occidentale, et de chanter les tendre proclamer sa fin. Son sens où le commun l’entend, soit « de sa série La Guerre institutions, les mœurs, la littéra- ports, les capitales, les palais, les roman aura-t-il le pouvoir de reti- l’habileté à « combiner ce qui
exisde la terre et des ture, le langage — et tout se désa- monarques et leurs cortèges de rer ses contemporains de l’état de te », pour en réclamer un sens plus L hommes, Pascal Bac- grège jusqu’à la vie elle-même. Le serviteurs, poètes et symphonistes, misère où ils végètent pour les élevé : « découvrir ce qui n’existait
qué poursuit une stupéfiante en- ciel et la terre, l’éternité et le imprésarios et danseurs, décora- conduire à un état de bonheur ? On pas encore ».
treprise romanesque commencée temps, les mystères de Dieu : son teurs et costumiers, imprésarios et le voudrait. Repousser le plus loin possible
en 2018, loin des goûts de la foule et champ d’investigation est large. agents : ceux-là furent les derniers à Comme les quatre amis que les frontières du visible pour
tendes intérêts du temps. Comme Bal- quitter la scène. » Pascal B. a convoqués au café ter de trouver un monde nouveau
Vicissitudes de l’humanitézac a jadis promené ses personna- Dans son étonnante entreprise, Les Grandes Marches — un artiste glissé sous un monde ancien qui
ges dans « l’envers de l’histoire con- Par un subtil jeu de mise en abîme, Pascal Bacqué, ce pèlerin pensif, et trois penseurs supérieurement n’est déjà plus rien : telle est
l’amtemporaine », l’écrivain a eu pour Pascal Bacqué permet au lecteur possède cependant un art admi- qualifiés —, le lecteur est invité à bition que poursuit Pascal B. en
projet de laisser son imagination de comprendre pourquoi il n’a pas rable d’assembler dans une puis- participer à une manière de collo- tentant d’écrire le poème de la fin
vagabonder dans les coulisses de la eu envie d’écrire un livre com- sante architecture romanesque les que divin dont la source d’inspi - — et Pascal Bacqué en tenant sa
grande parodie qu’est de venue la mençant par « La marquise sortit vicissitudes de l’humanité, la doc- ration n’est rien moins que la main pour l’aider à tracer des
modernité occidentale. Depuis un à cinq heures », ni même un ro- trine sacrée à laquelle il a été initié lumière éternelle elle-même. La mots avec son sang sur la page
point d’observation établi place de man-monde, comme La Montagne par l’étude assidue du Talmud, les part humaine entièrement détrui- blanche. ■
Secrets de famille en Basilicate
Giuseppe Santoliquido
Un roman envoûtant inspiré
d’un fait divers qui a bouleversé
l’Italie en 2010.
Dans son roman, isabelle paak
Santoliquido convoque
Le Christ s’est arrêté RAVINA, personne
à Éboli, le chef-d’œuvre n’appelle Pasquale
de Carlo Levi. Serrai par son prénom.
On l’appelle tout sim- Giambattista/
stock.adobe.comÀplement Serrai, « en
insistant sur la dernière syllabe,
comme lorsque vous échappe un
long cri de douleur ». La petite
cinquantaine, Serrai est un paysan
« rustre, ombrageux, avec des yeux
plissés comme les fentes d’une
tirelire et une oreille capricieuse, qu’il
tenait toujours incliné sur le côté,
au plus près des mots qu’elle peinait
à recueillir ». Serrai dit aussi «
papone » par Lucia, sa fille unique,
ou par le narrateur. Un adolescent
solitaire que « l’homme plutôt
sauvage aux accents brutaux, capable l’été
de débordements » a pris sous son sans retour
De Giuseppe aile après la mort tragique des
paSantoliquido, rents de l’enfant dans un accident
Gallimard, de voiture. Serrai et les siens dans les rets blié en 1945, il emprunte le lieu later la chute de Serrai. Et pousse Fernando Gasparri, se penchait
272 p., 20 €.Au fil de ce roman illuminé par d’un drame antique. évidemment. Cette terre reculée le mimétisme jusqu’à introduire déjà avec une grande humanité sur
le soleil brûlant et le passage des de Basilicate « dont on dit, qu’elle dans son roman la figure d’un jeu- l’introspection d’un homme
conÀ la marge du mondesaisons dans une nature magnifi- est un peu comme Dieu lui-même, ne médecin turinois – comme fronté à un dilemme existentiel.
que avec laquelle il entretient un Pour la trame de L’Été sans retour, réelle et imaginaire, ne se laissant l’était Levi - muté dans un village Dans L’Été sans retour, le
narralien symbiotique, Serrai devient Giuseppe Santoliquido s’inspire de ni facilement décrire ni atteindre qui tourne en rond entre misère, teur en proie à la vindicte
homoaussi le « vieux ». Le vieux ou le l’affaire Michele Misseri, qui a par le temps ». Un endroit à la chômage, racontars et préjugés. phobe d’une population minée par
monstre. C’est selon. Car, dans tenu en haleine toute l’Italie marge du monde. Que ce soit en Un bourg où la jeunesse se perd à ses secrets se retrouve à nouveau
cette région de l’extrême sud de voyeuriste en 2010. Mais en trans- 2005, l’année où se situe le roman ne rien faire, où les rêves tournent dans la position de l’exilé.
l’Italie, entre le talon et le creux posant cet événement réel des de Santoliquido, ou en 1930 lors- court. Soutenu par un lyrisme
entêde la botte, « poignée de terre noire Pouilles à la Basilicate, l’auteur en que Carlo Levi y fut confiné par les Spécialiste de politique italien- tant, L’Été sans retour interroge
et grasse… parsemée de grosses appelle directement à la littérature autorités mussoliniennes pour ac- ne, Santoliquido vit en Belgique et surtout les déchirements intimes
pierres blanches, de fermes et de en convoquant Le Christ s’est ar- tivisme antifasciste. À l’image du écrit en français. Situé dans les entre fidélité à toute épreuve et
caroubiers géants », survient un rêté à Éboli. Au chef-d’œuvre au- confinato Carlo Levi, Santoliquido années 1930 à Bruxelles, son pre- émancipation. Et ce qu’il faut de
fait divers tragique qui emporte tobiographique de Carlo Levi pu- utilise le récit rétrospectif pour re- mier roman, L’Audition du docteur courage pour les surmonter. ■
De l’honneur à l’horreurQue sur toi
se lamente
le tigre Émilienne Malfatto En Irak, le sort d’une fille-mère. Un récit fulgurant, Goncourt du premier roman. D’Émilienne Malfatto,
Elyzad,
84 p., 13,90 €. La jeune auteur, reporter et sonnages pour la plupart issus de Hélas, souvent, les mères sont tre frère, « le moderne, le modé-Moha MMed ïssaoui
maissaoui@lefigaro.fr photographe, connaît bien l’Irak. la même famille : Baneen, Amir, les meilleurs relais de transmis- ré », est « celui qui ne tuera pas.
C’est dans ce pays qu’elle a planté Mohammed, Hassan, la mère, Ali, sion des valeurs masculines. Ne Celui qui voudrait tout arrêter mais
AGIE de la littéra- le décor de son récit. La première Layla. Amir, c’est le frère aîné de dit-elle pas : « J’ai consciencieuse- qui n’arrêtera pas l’assassin ». Il se
ture, en 84 pages, voix que l’on entend est celle celle qui a « fauté » ; depuis le ment appliqué à mes filles les règles définit comme un lâche parce
on peut raconter d’une femme qui sort à peine de décès du père, il est dépositaire de qui m’avaient été imposées. J’ai qu’il condamne ces règles abjectes
toute la complexité l’adolescence. Elle est enceinte. l’autorité. Il devra tuer sa sœur, bâti autour d’elles la même prison mais ne peut les défier : « Je suis Md’un pays, décrire L’homme qu’elle aime en secret histoire de laver ce fameux et que pour moi. J’ai justifié mon complice par faiblesse »,
reconsa culture patriarcale, brosser le est à la guerre, il ne reviendra pas. funeste honneur de la famille. Le monde en le reconduisant. » naît-il. C’est sans doute l’aspect
portrait de huit personnages et Ils n’étaient pas mariés. Honte, pire, c’est que tous ces êtres, cha- le plus violent moralement, et
Destin inéluctablemême donner la parole à un fleu- malédiction, malheur, on ne lui cun à sa façon, par faiblesse ou par ses mots choisis, Émilienne
ve, le Tigre. Autant le dire tout de pardonnera pas. Ici, le code de lâcheté, en pleurant ou dans le L’espoir pourrait venir de Hassan, Malfatto le montre remarqua -
suite, Émilienne Malfatto nous of- l’honneur rime avec horreur. silence, acceptent ce sort. le petit frère : « Je suis celui qui blement : le destin est inéluctable,
fre un texte magnifique par son « L’honneur est plus important que Quant à la mère, elle joue un n’est pas encore un homme (…). Si et personne ne s’y oppose. Toutes
art de conter et sa plume qui mêle la vie. Chez nous, mieux vaut une « drôle » de jeu : elle subit la loi je pouvais, si j’étais un homme, les voix sonnent profondément et
lyrisme et intensité. Elle vient de fille morte qu’une fille mère. » des hommes, elle en souffre, mais j’arrêterais le bras de l’assassin. » avec justesse. Chaque page est
fulrecevoir le Goncourt du premier Commence alors un roman pour rien au monde elle ne s’op- Il est gentil, tendre, il n’a pas en- gurante. Quelle pièce de théâtre
roman, et c’est une reconnaissan- choral d’une intensité rare où in- posera à cette société qui voit son core intégré toutes les règles qui cela donnerait ! Rarement premier
ce méritée. terviennent tour à tour des per- fils tuer sa fille pour « l’honneur ». feront de lui « un mâle ». Ali, l’au- roman aura résonné aussi fort. ■
A
François B oUCHon/Le Figaro
apaquele figaro jeudi 10 juin 2021
5Le transhumanismepubliera Climax, le 18 août chez rie noire », il nous surprendra na 2015) et du Guetteur,
ChrisFlammarion. Un récit d’aventu- avec La Femme au manteau tophe Boltanski publiera Les selon Céline MinardÇÀ res qui a pour cadre un village de bleu, court thriller sur le monde Vies de Jacob. Un récit sous Deux ans après le succès de
Bacpêcheurs situé au nord de la de l’art et les possibles rapports forme d’enquête, inspiré par un chantes, Céline Minard publie un
Norvège, région menacée par les entre l’Afrique du Sud contem- album de photos anonyme nouveau roman, toujours chez &LÀ
bouleversements climatiques. poraine et les colons néerlandais trouvé au marché aux puces Rivages : Plasmas. Un récit
transeLa Norvège au XVII siècle. par l’auteur. Le document humaniste et fantastique où « les
de Thomas B. Reverdy Un très court Deon Meyer contient 369 Photomatons, ré- espèces et les genres
s’encheLauréat du prix Interallié pour Les mystérieux clichésL’auteur de polar sud-africain alisés au début des années vêtrent, le réel et le virtuel com- CritiqueL’Hiver de notre méconten - nous a habitués à des romans de Christophe Boltanski 1970. Parution le 19 août chez muniquent par des fils ténus et
tement, Thomas B. Reverdy trapus. Le 12 août, dans la « Sé- Auteur de La Cache (prix Femi- Stock. invisibles ». En librairie le 18 août. Littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESLa rivière sans retour
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
peter heller
Une virée en canoë Un couple à
se transforme
en cauchemar. bout de souffle
bru No corty
bcorty@lefigaro.fr ÔPITAL SILENCE. ment lui inspirent des vers
lumineux. Le ménage commence À Boulder
(ColoE DEVAIT être une par- rado), les patients à tanguer pour de bon. À qui la
tie de plaisir. La réali- ne respectent guè- faute ? « Il absorbe, renvoie ce
sation d’un rêve de co- Hre la consigne. Ils qu’il a pris, mais jamais il n’offre
pains : descendre en ses pensées personnelles, ni ses ont des excuses : la plupart sont C canoë le fleuve Makwa, retardés. Ils crient, s’agitent. Le réflexions. Ce qui fait de lui un
dans le Nord du Canada. Wynn le docteur Edmund Malinowski médecin brillant, et sans doute
grand costaud et Jack, plus petit, pose sur eux un regard compa- un père brillant. Mais un terrible
plus rapide, partagent une passion mari. » Alors Laura tissant. Ce psychiatre
pour la nature et la littérature. Le comportementaliste tombe amoureuse
jour où ces deux-là se sont trou- de 36 ans rêve de d’un client venu
vés, il fut question de rivière et transformer sa spécia- acheter une robe
d’escalade, « mais aussi de Tho- pour sa mère défun-lité. Il faudrait déjà
reau, qui allait laver son linge de qu’il sache s’occuper te. Tim fait attention
l’autre côté de l’étang chez Emer- de son épouse, la dou- à elle, lui. Ed ne
son, de Faulkner, cet horrible poi- ce, la patiente Laura, comprend pas. Une
vrot coureur de jupons, et (ils) rupture d’anévrisme qui a accepté de
quits’étaient demandé si Le Printemps ter le Montana, qui viendra bouleverser
et le reste de William Carlos Wil- voudrait être peintre les rapports de tout
liams était aussi beau et important et qui travaille en ca- le monde. Ed se
reque La Terre vaine de T.S. Eliot ». trouve dépendant, à chette dans une
bouPartager ce genre de références tique de vêtements. moitié paralysé. Les Il absorbe, «peut cimenter une amitié. Les deux Ed a la malencon- mots lui échappent. renvoie ce garçons partent le cœur léger, sans treuse idée de s’inté- Ils sont bien là dans
qu’il a pris, portable, tellement heureux de se sa tête, mais impos-resser d’un peu trop
retrouver dans ce décor de rêve près à Penelope, épi- sible de les pronon-mais jamais
« avec les bouleaux en train de jau- leptique de 16 ans. cer correctement. Le il n’offre ses nir, le lever du jour noyant le lac de Flirter avec elle parti- voilà dans la peau
pensées bleu, les hautes herbes et les épilo- d’un handicapé. Il cipe de la thérapie. Le
bes aux infinies nuances de rose ». jeu est dangereux. Il téléphone à son ex-personnelles,
Pourtant, pas besoin d’avoir lu rend Laura jalouse femme à cinq heures ni ses La Constellation du chien (2013) ou comme tout. Du du matin, la confond
réflexions. Ce Céline (2019), deux des romans de avec Penelope, laisse coup, elle ne dit pas à
Peter Heller, poète, reporter son mari qu’elle est son appartement qui fait de lui
aventurier, pratiquant assidu de la enceinte, ce qui ne dans un état épou-un médecin trilogie kayak-pêche-surf, pour l’empêche pas de vantable. Une
imbrillant, se douter que l’harmonie ne dure mense tristesse boire ni de fumer.
jamais. Bientôt, une lueur sombre, Le deuxième roman s’abat sur les pages. et sans doute
une odeur forte perturbent la virée de Virginia Reeves Les sublimes paysa-un père À côté de ce roman, les aventures de Huckleberry Finn par Mark Twain ou la descente du Congo des deux amis. Quelque part, à des plonge dans les cou- ges montagneux
depar Conrad semblent de la littérature pour jeunes filles. Sabine - Stock.adobe.com brillant. Mais dizaines de kilomètres de là, c’est- viennent écrasants.lisses d’un couple,
à-dire tout près, un feu dévore la soulève des voiles un Reeves montre les un terrible
forêt et tout ce qui se dresse de- visuelles où la forêt s’anime et s’af-Le feu, bien sûr par un. Le livre va de failles, la part de ha-marivant lui. Jack sait que les lacs et la fole, où déboulent des ours, des vi- »1971 à 1981. Les pas- sard, les brusques
la rivièrerivière qu’ils traversent ne sont Peter Heller fait monter la tension sons, des écureuils, des souris ef- bouffées de désir, les sages concernant
De Peter Heller,pas assez larges pour que leur ca- avec un sadisme non dissimulé. Le frayés par le monstre. Même la Laura sont à la première per- gestes auxquels on ne prête pas
traduit de l’anglais noë soit à l’abri des flammes. Alors danger est partout : un tireur em- complicité de Jack et Wynn sem- sonne, ceux sur Ed à la troisiè- attention et qui ont des consé-(États-Unis) que Wynn et lui accélèrent le tem- busqué, deux tarés capables du pire, blent craquer et fondre sous la me. quences terribles. Sa prose a la par Céline Leroy,
po, deux rencontres vont encore et le feu, bien sûr. Chaque bruit am- pression des événements. Wynn fa- tendresse, la mélancolie des Laura se plaint. La solitude lui Actes Sud,
compliquer la situation et trans- plifié décuple l’angoisse. « Ils enten- brique de petits tumulus. Jack re- pèse. Ed rentre tard, parfois chansons de Simon et Garfun-296 p., 22 €.
former leur virée en une sorte de dirent de nouveau l’assemblée des pense à son drame familial. Tout se avec un verre dans le nez. Il lui kel. April, come she will…■
cauchemar. Et dire qu’ils riaient murmures, les bruissements et les confond, se mélange, se précipite. achète une voiture. Il lui offre
en citant le roman de James Di- couinements, les craquements quasi- Impossible de savoir où l’histoire un chien. Bientôt ce sera la
ckey, Délivrance, dans lequel une ment comme si le feu s’interrogeait nous mène. « L’obscurité gagnait du naissance de Benjamin. Ed ne
bande de copains tombe sur une sur ses propres intentions et que la terrain. La marée de la nuit semblait sera pas là pour l’accouche- An Atomie d’un m A A
clique de dégénérés ! À côté, les forêt lui répondait : “Ça fait une éter- déferler sur la rivière, se poser sur ment. Il pense toujours à Pene- De Virginia Reeves,
aventures de Huckleberry Finn, nité qu’on t’attend.” » Et Heller l’eau et déborder les berges. » Ro- lope, dont la beauté n’a d’égale traduit de l’anglais (États-Unis)
racontées par Mark Twain, ou la ajoute cette phrase d’une sombre man d’aventures, poème épique, que sa fragilité. Elle écrit des par Carine Chichereau
descente du Congo par Conrad poésie : « Jack savait bien que bientôt hymne à l’amitié, La Rivière est tout poèmes, récite du Dylan Tho- La cosmopolite/Stock
semblent de la littérature pour le feu redécouvrirait sa passion pour cela et beaucoup plus : un bijou mas. Les bruits de l’établisse- 330 p., 22,90 €
jeunes filles. la mort. » Scènes incroyablement littéraire. ■
L’arbrisseau et le vieux platane
ANNABEL ABBS L’histoire merveilleuse et tragique de la fille de James Joyce amoureuse
de Samuel Beckett.
Le roman d’Annabel Abbs com- La mère de Lucia, Nora, n’est l’arbrisseau et se transforment en a Ntho Ny Palou
mence en 1934, à Zurich, dans le pas commode, plutôt inculte et dé- compost qui le nourrit et l’aide à apalou@lefigaro.frla fille de joyce
cabinet du docteur Gustav Jung. vote, ce qui ne déplaisait pas à son grandir. » Il y a des scènes admira-D’Annabel Abbs,
NCORE un livre sur Lucia parle après des années de si- mari. Lucia est une fille un peu bles, vraies ou fausses, ainsi celles traduit de l’anglais par
Joyce », comme di- lence, mais Jung ne semble s’inté- spéciale. Alors, le jour où Beckett où l’on assiste aux cours de danse Anne-Carole Grillot,
Éd. Hervé Chopin, « sait Anthony Bur- resser qu’à son génie de père. entre dans sa vie – il est le secré- de Lucia et de Zelda Fitzgerald.
415 p. 21 €. gess, « et c’est loin Retour dans le temps. Nous voilà taire de Joyce, lui fait la lectu- Tout est si merveilleux, si tragique. Ed’être le dernier », à Paris, en novembre 1928. Joyce re, etc. -, elle tombe raide dingue Vraiment et quand bien même
ajoutait-il. Oui, Joyce est inépui- adore sa fille. Dans la famille, on de ce jeune Irlandais, tout sec, cet n’avez-vous pas lu Joyce, ce livre
sable. Sa vie est cocasse et son parle italien. Alors il l’appelle homme de peu de mots. Elle le restera sur votre table de nuit.
Joyœuvre exaltante, un fût sans fin. « mia bella bambina ». Il y a une séduit, il résiste. Elle l’embrasse. Il ce, Lucia, Beckett, quelle
tapisseFaut dire qu’il y a matière pour drôle d’ambiance dans l’apparte- succombe à moitié. rie ! Au fait, Lucia serait-elle
l’insthésards pas encore nés. Mais ce ment plein de zones d’ombre. piratrice de Finnegans Wake ?
Danse avec livre-là est un peu différent. Il Lucia ne pense qu’à la danse, son Était-elle Anna Livia ? Nul ne le
Zelda Fitzgeralds’agit d’un roman fort bien réussi. frère, Giorgio, ne pense qu’à sortir, saura.
Lucia Joyce, danseuse, sur la scène L’histoire de la fille du célèbre à chanter. Il veut marier sa sœur à Son père ? Elle l’appelle Babbo, sa Le destin de Lucia ? L’hôpital.
écrivain. Elle s’appelait Lucia. Elle un homme riche. Joyce n’est pas mère, Mama. Elle dit qu’être la fille Probablement qualifiée de schizo- du Bal Bullier, à Paris, en mai 1929.
alamy/ the hiStory collection/était fragile. Ce qu’elle aimait par- indifférent à sa vie de famille mais d’un génie, « c’est comme être un phrène. Et Mama ne rendit jamais
Photo12dessus tout ? La danse. Elle s’était il a quelque chose en tête, un drôle arbrisseau qui a pris racine trop visite à sa fille internée alors que
produite sur la scène avant-gar- de truc qui s’appelle « work in pro- près d’un vieux platane ». Et Be- Babbo regardait par la fenêtre les
diste du Théâtre des Champs-Ély- gress » et qui deviendra Finnegans ckett lui répond : « Les feuilles du flocons de neige, lui qui l’a
tellesées. La presse l’avait encensée. Wake. platane meurent, tombent autour de ment chérie. ■
A
ge ri
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jeudi 10 juin 2021 le figaro
6
Libre comme le prix Jean-d’Ormesson on en
Il en existe des récompenses lit- le lauréat 2018, Jacques Stephen si, Marc Fumaroli, Dany Laferrière, bert Bober (POL), Toussaint Lou-parle
téraires, mais aucune d’aussi libre Alexis, écrivain haïtien mort en Héloïse d’Ormesson, Erik Orsen- verture de Sudhir Hazareesingh
dans son concept : le prix Jean- 1961. C’est l’esprit – libre, éclecti- na, Malcy Ozannat, Jean-Marie (Flammarion) L’Énergie
vagabond’Ormesson distingue toute sorte que – de Jean d’O qui prédomine. Rouart et François Sureau. de de Sylvain Tesson (Bouquins), Cette ré Compense littéraire
distingue aussi bien de livres, peu importe si c’est un Présidé par Françoise d’Ormes- Les cinq finalistes de 2021 sont : Mon amie Nane de Paul-Jean
un livre en format po Che roman édité en poche ou une son, le jury rassemble Dominique Des âmes simples de Pierre Adri- Toulet (La Table Ronde). Verdict
ou une nouveauté qu’un roman Histoire nouveauté, il peut même avoir été Bona, Marie-Sarah Carcassonne, an (Équateurs/Folio), Par ins- le 17 juin. ou un re Cueil de poésie
publié il y a un demi-siè Cle… publié il y a un demi-siècle comme Gilles Cohen-Solal, Teresa Cremi- tants, la vie n’est pas sûre de Ro- Moha MMed Littéraire
e ss ai
Dans cette suite
d’« Alias Le testament
Caracalla »,
l’auteur poursuit de Daniel Cordier
son histoire
de la Résistance
après la mort
de Jean Moulin.
par Éric roussel
de l’Institut
XTRAORDINAIRE destin
que celui de Daniel
Cordier. En 1983, lorsqu’il
intervient lors d’un grand Ecolloque sur la Résistance
en Sorbonne, seuls les initiés savent
qu’il a été le secrétaire de Jean
Moulin et qu’il est ensuite devenu un
galeriste réputé. Depuis cette date et
jusqu’à sa mort en novembre
dernier, sa sortie de l’ombre a révélé un
personnage de plus en plus singulier.
Modeste acteur du combat contre
l’occupant, il en est devenu
l’histoAu sortir de la guerre, rien. Sur le tard, il s’est même méta- lui, parce que c’était moi. » Mais dans Moulin demeure pratiquement un ment le diable : non seulement il ne peut rien ou pas grand-chose. La
morphosé en une sorte de légende Daniel Cordier se sent l’extrême hiver de sa vie, le mémo- inconnu. La place faite aux ouvriers s’est violemment heurté à son an- situation ne pourra être assainie, à
marginalisé, humilié. vivante. Privilège du dernier té- rialiste a poursuivi son travail jus- de la onzième heure, anciens de l’ar- cien patron mais il s’en est pris à sa ses yeux, qu’après la libération du
La place faite moin. qu’au début de l’après-guerre : des mée d’armistice, voire vichyssois propre personne, dénonçant à Lon- territoire. En attendant, sous l’auto-
aux ouvriers En 2008, la publication de ses sou- fragments un peu en désordre perti- bon teint, le révolte. Il se sent margi- dres ses méthodes, son orientation. rité d’hommes tels que Claude
Servenirs, Alias Caracalla, a fait surgir de la onzième heure, nemment présentés par sa colla- nalisé, contesté, humilié. Son opi- Le conflit était idéologique. Jean reulles, Georges Bidault et Émile
vichyssois bon teint enfin un mémorialiste de haut vol. boratrice, l’historienne Bénédicte nion ne variera jamais : la vraie Ré- Moulin voulait ressusciter l’ancien Bollaert, l’activité clandestine se
eou anciens de l’armée On s’est interrogé sur sa technique. Vergez-Chaignon. À défaut d’avoir sistance était à Londres auprès de système partisan de la III Républi- poursuit cahin-caha, marquée par
d’armistice, l’ulcère.Avait-il tenu des notes régulière- l’ampleur du premier volume, l’ou- De Gaulle. Le comble pour lui est at- que. Brossolette, méfiant à l’égard de sérieux incidents. Le plus grave
ment durant les années noires ? Sans vrage reste un document passion- teint quand il s’aperçoit que l’aura des vieux partis, souhaitait un ras- survient en septembre 1943 quand le
doute pas. Il fallait le croire sur paro- nant tant du point de vue de la semblement autour du général de secrétariat de la Délégation du
Cole et ne pas chercher dans ses pages connaissance de l’auteur que de Gaulle, au moins dans un premier mité français de la Libération natio-
une vérité sténographique. L’essen- l’histoire de la Résistance au lende- Jean Moulin arrêté, temps. Mais le livre atteste à quel nale à Paris, dirigé par Serreulles, fut la victoire
tiel était ailleurs : on découvrait main de la mort de Jean Moulin : en point l’antagonisme, d’une extrême investi par les Allemands qui s’em-en pleurant plus personne
comment un tout jeune homme issu prime de singulières conversations violence, fut aussi personnel et parèrent de toutes les archives, à la De Daniel Cordier, ne semble obéir, les de la stricte mouvance maurrassien- Gallimard, avec Sartre, Camus et Thierry Maul- même passionnel. fureur de Brossolette.
323 p., 21 €. chefs de mouvements ne s’était retrouvé à Londres dès nier sur l’engagement des intellec- L’autre intérêt de l’ouvrage est de Daniel Cordier raconte ce qu’il
juin 1940 parmi les premiers ralliés à tuels dans l’action directe. montrer l’état de la Résistance après a vu en ces heures difficiles. On doit s’émancipent tandis
la France libre. On suivait captivé la Après la capture de son supérieur l’arrestation de Jean Moulin : per- savoir cependant que, quelque que de Gaulle transformation progressive du per- dont il n’apprendra l’identité et la fin sonne ne semble plus obéir, les chefs temps plus tôt, beaucoup de chefs de
tarde à désigner sonnage en homme de gauche, ne tragique que bien plus tard, Cordier de mouvements s’émancipent tan- mouvements ne s’étaient ralliés à
reniant pas sa proximité avec les fait figure de double du colonel Cha- dis que le général de Gaulle tarde à l’idée de créer le Conseil national de le successeur de Rex
communistes après-guerre. bert. Comme le héros de Balzac, an- désigner le successeur de Rex. La vé- la Résistance que sur l’intervention
Alias Caracalla s’arrêtait en 1943 cien des armées napoléoniennes, rité est que le chef de la France libre de Brossolette, au demeurant
réserau moment de la constitution du mal à l’aise dans le monde de la Res- de Pierre Brossolette, le grand rival s’intéresse moins à la Résistance in- vé quant à ce projet. Ils étaient donc
Conseil national de la Résistance et tauration, l’ex-bras droit de Rex a la de Rex, ne cesse de grandir, entrete- térieure depuis qu’il a commencé à prédisposés à reprendre leur
indéde l’arrestation de Jean Moulin. sensation de se heurter partout à nue par le Parti socialiste (qui l’a marginaliser Giraud. Il sait que les pendance. Le testament de Cordier
Apothéose et chute de celui à propos l’incompréhension, voire à une pourtant exclu juste avant sa mort communistes ne cessent d’étendre est un témoignage précieux. Mais il
duquel Daniel Cordier dira jusqu’à la sourde hostilité. Il s’aperçoit d’em- sur l’injonction de Gaston Defferre). leur influence à mesure qu’ils s’en- n’établit pas pour l’éternité l’histoire
fin de ses jours : « Parce que c’était blée qu’en dépit du rôle qu’il a joué, Brossolette, à ses yeux, est quasi- gagent avec courage. Contre cela, il de la période. ■
’espérance
est un risque
à courir Lueurs au cœur des ténèbres
De Jérôme Cordelier,
Calmann-Lévy,
Essai Une enquête fouillée sur ces chrétiens qui résistèrent aux nazis.300 p., 18,50 €.
Edmond Michelet, atteint du typhus, vouée à l’éducation, qui fut, jeune Jean-Marc Bastière
à la messe quotidienne du block 26. fille, pendant l’Occupation, risquant
ACONTER des histoires L’histoire ne s’écrit pas non plus sa vie, agent de liaison pour un
réde héros français n’est en noir et blanc comme on le fait seau clandestin au service des
aviapas si facile. À une épo- croire avec une désinvolture rétros- teurs alliés. À la Libération, un
comque où l’évoquée « dé- pective qui ne coûte pas grand-cho- missaire obtus, qui ne la croit pas et
grRconstruction » de l’his- se. Ainsi, M Gerlier avait-il affirmé la prend pour une collabo, lui
detoire de France tient plus souvent haut et fort : « Pétain, c’est la Fran- mande de présenter sa carte de
l’Ind’une entreprise de démolition et de ce » avant de s’engager avec déter- telligence Service !…
culpabilisation que d’une honnête mination dans le sauvetage des Juifs. Dans cette balade héroïque, on
révision inspirée de recherches dont La ruse du double jeu était alors ré- rencontre des figures connues,
Edles historiens ne se sont jamais privés pandue. Pour les Juifs traqués, cou- mond Michelet, Leclerc, de Gaulle,
pour, le cas échéant, éclairer, corri- vents et monastères deviennent des Franz Stock, mais un plus grand
ger ou nuancer ce roman vrai jamais refuges. La résistance devient aussi nombre encore d’inconnus… Ce qui
achevé, il est bon de redécouvrir des spirituelle. Quelle que soit sa forme, nous mène, point d’aboutissement,
figures révélant qu’en des périodes elle émane souvent de héros anony- jusqu’à Jérusalem, à Yad Vashem,
ténébreuses, des foyers de lumière mes. Pour des catholiques obéissants vaste mémorial dédié aux victimes
ont persisté - et même se sont et légitimistes par éducation, entrer de la Shoah et à ceux qui ont risqué
allumés. en résistance pouvait pourtant appa- leur vie pour les sauver – les Justes
C’est tout l’objet du beau livre que raître contre-nature. parmi les nations. L’auteur y croise
l’écrivain et journaliste Jérôme Cor- notamment les noms du père jésuite
Balade héroïquedelier vient de consacrer aux « résis- Jean Fleury, premier Français à être
tants chrétiens » durant la Seconde S’appuyant sur une recherche docu- reconnu comme Juste, ou de la
proGuerre mondiale. Ceux dont il tisse le mentaire solide, l’auteur a mené, testante Hélène Charpiot.
récit ne sont pas des silhouettes ha- entre la Corrèze et Jérusalem, hier et Chaque année, la Seconde Guerre
giographiques mais des hommes et aujourd’hui, une enquête de terrain mondiale, événement titanesque
pédes femmes de chair et de sang dont fouillée, à la croisée de l’histoire et tri de réminiscences familiales,
la foi a illuminé l’obscure complexité du journalisme. Il a suivi la trace de s’éloigne un peu plus à l’horizon.
de la vie et les choix parfois difficiles ces témoins célèbres ou obscurs. Il Bientôt les derniers témoins ne
sequ’elle appelle. Mais celui qui croit au est allé recueillir le témoignage des ront plus et les ultimes voix se seront
ciel et celui qui n’y croit pas restent derniers survivants. Comme cette tues. Pourtant, ce ne sont pas les feux
ici solidaires. Comme Germain Au- vieille dame au sourire juvénile, mourants d’un crépuscule que
déboiroux, cheminot communiste, qui Odile de Vasselot de Régné,entrée peint ce livre rassérénant, mais
plugrmet un point d’honneur, au camp de après la guerre dans la communauté M Gerlier avait affirmé haut et fort : « Pétain, c’est la France » avant tôt les clairs rayons de soleil
compode s’engager avec détermination dans le sauvetage des Juifs. Roge R-ViolletDachau, à remplacer le catholique Saint-François-Xavier, existence sant une nouvelle aurore. ■
A
Coll. personnelle daniel Cordier / musée de l’ ordre de la libération
ïssaouid
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le figaro jeudi 10 juin 2021
7LE CHIFFRE de la semaineQuand je disais à mes collègues
journalistes que je travaillais sur Tapie,
ils grimaçaient comme quand on vient 600de sucer un citron pourri Le nombre de pages
FRAnZ-OLivie R GieSbe Rt DAnS Le « JDD » à p ROpOS De SOn LivRe
de Gide & Rosenberg.
« beRnARD tA pie. Leç OnS De vie, De m ORt et D’AmOuR », Correspondance 1896-1934, En vuEqui SORt AuJOuRD’hui Aux pReSSeS De LA Cit É que publient les Presses universitaires de Lyon
sous la direction de Nikol Dziub. Littéraire
Zep et Riad Sattouf sur le ring du gag
Si l’album de Zep se passe au grand un exemple : « J’étais seule dans ma sur l’enfance. Mais j’alterne les pro-PROPOS RECUEILLIS PAR Entretien eair, ce 6 tome d’Esther est assez chambre, c’est pas je vois ma mère qui jets. Quand je décide de refaire un Ti-OLivier L O Le S cahier S @Delcroixx confiné. Et puis, il y a l’envie ouvre la porte ? ! » On croirait qu’il teuf, je me remets dans un état spé-d’ eS ther, Les deux d’étudier le langage adolescent… manque des mots. Pourtant, chez les cial. J’écoute ce qu’il a à me dire. C’est Stoire
TOUS les deux sont de fins obser- Riad SATTOUF. - Disons que tout ados, cette locution est utilisée par- assez potache et régressif…de me S 15 an Sdessinateurs vateurs de la jeunesse. Si Philippe commence par l’entrée en troisième. tout et souvent dans des tweets. À De Riad Sattouf,
Chappuis alias Zep, le papa de Esther a 15 ans, organise sa première travers cette série, j’aime aussi évo- Allary Éditions, Comment voyez-vous seront les stars 56 p., 16,90 €.Titeuf, croque l’enfance comme soirée d’anniversaire, expérimente quer l’évolution de la langue parlée. le personnage de Titeuf ?
personne, Riad Sattouf, auteur des la cigarette, crée son profil Instagram Esther possède un point de vue ra- Riad SATTOUF. - C’est le type de per-du Festival Cahiers d’Esther se passionne pour et attire les cinglés… Puis tout va être fraîchissant sur le monde, et souvent sonnage que j’adorerais pouvoir
crél’adolescence. Leurs nouveaux chamboulé par le Covid. Pour moi, plus optimiste que le mien… er ! J’admire la capacité de Zep à pou-Lyon BD albums sortent ce mois-ci, tandis garder le contact avec cette vraie voir s’abstraire du réel. Pour moi,
qu’ils interviennent à Lyon BD, fes- jeune fille qui me raconte son quoti- Selon vous Zep, Titeuf est un personnage onirique, les 12 et 13 juin.etival dont la 16 édition renoue avec dien avec ses mots me permet de res- comment évolue Titeuf ? planant, intemporel, comme ceux de
un vrai public. Pour Le Figaro litté- ter connecté avec la réalité de la jeu- ZEP. - Titeuf évolue car mon rapport à Moebius ou le Little Nemo de Winsor
raire, ces deux artistes ont réalisé nesse. J’observe l’apparition de l’enfance se modifie. Longtemps, je McCay.
un dessin exclusif où chacun d’eux certaines tournures de phrases dont me suis dit que cela s’arrêterait un
dessine le héros de l’autre. l’une a passablement stressé les cor- jour. Cela fait trente ans que ça dure !
Esther recteurs de mon livre. Je vous donne Titeuf est une sorte de porte ouverte
Riad Sattouf a dessiné, LE FIGARO LITTÉRAIRE. - D’où vous “possède
vient la « vis comica », cette force pour Le Figaro, un Titeuf un point de vue
énamouré qui offre comique qui brille dans vos albums ?
rafraîchissant une marguerite ZEP. - Quand j’étais enfant, l’écriture
à son héroïne Esther, sur le monde, comique était mon kit de survie. Je
iteuf, tome 17 - n’aimais pas aller à l’école, car j’étais réinterprétée par Zep. et souvent plus La grande ZEP Et riad sattoufplongé dans un univers d’enfants plus optimiste que le miengrands que moi. Alors j’ai commencé De Zep,
Riad sattoufà dessiner pour faire rire mes copains. ”Éditions Glénat,
C’était une manière de tourner le 64 p., 10,95 €.
quotidien à mon avantage, en le Et vous Zep, décrivez-moi
transformant en humour… le personnage d’Esther…
Riad SATTOUF. - Ce qui m’a amené à ZEP. - Je suis fan du travail de Riad
raconter des histoires avec des jeunes, depuis longtemps. Il part du réel
c’est le souvenir de ma propre adoles- pour aller vers la fiction et garde ce
cence. C’est ce ressenti intime qui qui l’intéresse. J’adore sa rythmique
oriente les albums que je fais aujour- des gags. En BD, cette mécanique est
d’hui, que ce soit L’Arabe du futur ou un esclavage monstrueux. Chez Riad
Les Cahiers d’Esther. Sattouf, c’est toujours surprenant. Il
a vraiment inventé une écriture qui
eDans le 17 tome de ses aventures, n’existait pas avant lui. Dans L’Arabe
Titeuf part en colonie de vacances. du futur, il pousse le bouchon encore
Le respect de la nature plus loin. Pour Esther, le pari de
y est très présent… donner la parole à une jeune fille
ZEP. - La colonie n’était qu’un pré- était très audacieux. Il n’y a rien de
texte afin que Titeuf sorte de son quo- moins naturel qu’un ado à qui l’on
tidien urbain. Ici, c’est la grande donne la parole. Et pourtant, il arrive
à déjouer ça pour reconstruire une
histoire très authentique. C’est
brillant.Quand
je décide “ Participer à Lyon BD,
de refaire était-ce pour vous la volonté
de renouer avec un vrai public alors un Titeuf, je me
que s’éloigne la pandémie ?remets dans un état Riad SATTOUF. - Disons que depuis
spécial. C’est assez que j’ai fait L’Arabe du futur et
Les Cahiers d’Esther, j’ai touché un potache et régressif
public qui ne lit pas de bande
dessiZEP ” née. J’adore les dédicaces,
rencontrer mon lectorat, des familles, des
aventure. Il découvre les toilettes sè- personnes âgées, des jeunes, des
ches, le compost, etc. Il y a quelques couples… Je me souviens d’un type
années, j’avais déjà fait de la nature le en bleu de travail, les mains pleines
personnage principal de l’album The de peinture, qui avait garé sa
caEnd. Je voulais voir la manière dont mionnette devant une librairie à
Titeuf réagirait face à la protection de Strasbourg, afin de me demander
la nature. Évidemment, comme il une dédicace pour sa fille. J’ai trouvé
comprend tout de travers, cela me cela touchant…
fournit de nombreuses situations co- ZEP. - Moi, si je me suis un peu lassé
miques. Et puis j’ai découvert que des dédicaces, je trouve que les
conféj’avais évolué dans ma compréhen- rences, c’est chouette ! Comme dirait
sion de l’environnement. Avant, lors- Peter Ustinov : « J’aime bien être
interque je dessinais un arbre, cela ressem- viewé, ça me permet de savoir ce que je
blait à une espèce de poteau sur lequel pense ! » (Rires.) ■
un Canadair aurait balancé de la purée Retrouvez le programme
verte. Aujourd’hui, je ressens une du Festival Lyon BD
certaine jubilation à dessiner la forêt ! sur www.lyonbd.com
Le manoir des silencieux
Éric decouty Un homme retourne dans le village de son enfance et découvre sous un jour nouveau l’histoire de sa famille.
compte dans une banque de sa ré- romancier préféré après Thierry cendié en 1944. Un type sympathi- s’est-il passé dans ce village pen-Astrid de L A A
adelarminat@lefigaro.fr gion natale, il veut régler l’affaire Jonquet. Le lendemain, il ira faire que, mais Joseph se méfie des gens dant la guerre ?
Le Petit Soviet par téléphone. Le banquier insiste un tour au village. L’école a été trop aimables. C’est lui qui lui ap- Éric Decouty, originaire de
LimoD’Éric Decouty,
L N’ÉTAIT jamais retourné pour qu’il fasse le déplacement. Il transformée en salle communale, prendra que son grand-père n’est ges, nous entraîne, avec une grande Liana Levi,
dans le village où il avait résiste. C’est sa femme, Janet, qui la balance à bestiaux est rouillée, pas mort d’une crise cardiaque dextérité narrative, dans les pro-270 p., 19 €.
grandi jusqu’à l’orée de le convainc d’y aller. Elle sait le les pêchers ont été arrachés dans le comme on le lui avait dit. fondeurs de l’histoire d’une région
l’adolescence. Joseph a une prendre : y aurait-il quelque chose verger de son ancienne maison, et À quoi bon remuer la poussière où pullulèrent pendant la guerre des Ipetite quarantaine d’années, là-bas dont tu as peur ? il se demande si la petite balle jaune d’éventuels secrets de famille qu’il maquis rivaux, une enquête qui met
une femme américaine et deux en- Il a réservé une chambre à l’hôtel qui était tombée dans le puits s’y a ignorés pendant trente ans sans à mal les grilles de lecture
rétrosfants qu’il adore. Il est scénariste, principal de la sous-préfecture, trouve encore. Ce qui n’a pas chan- qu’il lui en « coûte une seule séance pectives promptes à désigner des
elle architecte. Ils ont vécu à Chica- simple, paisible, proche du village. gé, il s’en rend compte soudain, de psychanalyse » ? Joseph cepen- méchants et des gentils. Mais ce
go, sont rentrés depuis peu à Paris. Au restaurant, il observe les autres c’est l’atmosphère de silence qui dant n’aime pas qu’on le prenne qui fait le charme irrésistible de
Son enfance, auprès d’un père tra- clients, leur invente une histoire. enveloppe les lieux. pour un idiot. Les sous-entendus Petit Soviet, c’est la personnalité
vailleur, d’une mère joyeuse, d’un On se croirait au début d’un film qu’il perçoit lorsqu’il parle avec du narrateur, rétif aux poncifs
bienUn héros ou un salaud ?grand-père taiseux et bienveillant, policier des années 1950, avant que des anciens du village l’agacent. Sa pensants de son temps, et le couple
il l’avait pour ainsi dire oubliée. le crime ne soit commis. Le soir à sa Ce silence est troublé par un mot visite au banquier achève de le qu’il forme avec Janet. Il a
décidéJoseph n’est pas le genre d’hom- fenêtre, il allume une cigarette et glissé sous son essuie-glace, une convaincre de mener son enquête. ment du cran, cet homme qui avoue
me à larmoyer sur le passé. Après le jette le mégot d’une pichenette. Il invitation à dîner du maire, fils Qui était vraiment son grand-pè- que sa femme est sa boussole et
décès de ses parents, lorsque le no- aime ce geste qui lui rappelle des d’un camarade de son grand-père, re ? Un communiste ? Un résis- qu’au fond, il aime « être dépendant
taire lui signifie qu’il hérite d’un personnages de James Ellroy, son qui a acheté et retapé le château in- tant ? Un héros ou un salaud ? Que d’elle » ! ■
JOEL SAGET/AFP Fr AnçOiS BOUCHOn/LE Fi GArO
JOEL SAGET/AFP
A
rmin
aventure
ix crZep
en dédicace
au festival
Lyon BD
jeudi 10 juin 2021 le figaro
8
L’histoire Le sacre d’Hugo Lindenberg
de la
voix est née. Retenez son nom : le premier tour de scrutin. « Un 2020 après avoir figuré dans la Le 10 septembre 2020, dans le semaine désormais rituel numéro spécial Hugo Lindenberg. » C’est donc exploit qui n’était plus arrivé de- sélection du Figaro littéraire…
avec satisfaction que nous dé- puis 1990 et Daniel Pennac avec Enfin, le prix donné à cette his-« Premiers romans » de notre
couvrons l’auteur consacré par La Petite Marchande de prose. » toire d’enfance en Normandie supplément, Thierry Clermont,
eHugo lindenberg, repéré par le 47 prix du livre Inter cette C’est la seconde année consé- est aussi une belle récompense chroniquant Un jour ce sera vide
« le figaro littéraire » il y a un d’un certain Hugo Lindenberg année, présidé par Dany Lafer- cutive que ce prix couronne un pour les Éditions Bourgois, plus
an, vient de remporter le prix En margE rière. Et ce, nous précise l’orga- premier roman. Anne Pauly connues pour leur littérature terminait son article louangeur du livre inter pour son premier
roman, « un jour ce sera vide ». nisatrice du prix, Eva Bettan, dès (Verdier) avait été couronnée en étrangère. bruno cortypar ces mots : « Une nouvelle Littéraire
Jean-Luc
Marion ou
la marginalité
centrale
p o r tr ait L’itinéraire
d’un philosophe, professeur
à la Sorbonne et à Chicago, qui n’a
jamais caché sa foi catholique.
sébastien lapaque saint Foucault, priez pour nous !
slapaque@lefigaro.fr Aujourd’hui, il ne faut pas moins
qu’un philosophe n’ayant jamais
ANS l’Université fran- dissimulé sa foi catholique pour
çaise contemporaine, nous démystifier. Revendiquant
il est d’usage de faire d’une part l’héritage de Husserl et
admirer aux étudiants de Heidegger et d’autre part celui Dune cohorte de pen- des Pères de l’Église, celui
d’Augusseurs censés avoir dominé la disci- tin (Au lieu de soi, PUF, 2008),
aupline pendant un demi-siècle, de quel il joint volontiers celui des
L’Être et le Néant, de Sartre (1943), Pères grecs, Jean-Luc Marion est le
« Pour dire vrai, à Qu’est-ce que la philosophie ? de témoin des itinéraires de rupture « la musique de fond du monde uni- tuel. « De quoi et comment ? — De Dominique Janicaud. Avec
Emmail me semble que Deleuze et Guattari (1991). Adieu qui se sont ouverts dans les années versitaire ». L’année de son entrée l’enrôlement. J’avais sous les yeux nuel Lévinas, Paul Ricœur, Michel
Platon, Descartes et Spinoza, aux 1960 et 1970, loin des chemins qui rue d’Ulm est aussi celle de la paru- d’être catholique des lacaniens carbonisés. Je Henry et Jean-Louis Chrétien,
Jeanm’a protégé », oubliettes splendeur du Beau, du ne mènent nulle part d’une pensée tion de La Société du spectacle, de connaissais des althussériens perdus Luc Marion s’est-il réellement
renconfie Jean-Luc Marion. Bien et du Vrai. Avec le marxisme, congelée dans les problématiques Guy Debord, et des Antimémoires, et des derridiens bloqués. Ou encore du coupable de mettre son travail
Stéphane OUZOU nOFF/l’existentialisme, le structuralisme du matérialisme historique et de la d’André Malraux. Aux thèses de ce- des deleuziens azimutés. Peut-être philosophique au service de sa foi ?
et la déconstruction, la France au- guerre froide. À l’époque où Louis lui-là, il y a fort à parier que Jean- SaiF image S l’auraient-ils été sans leur maître, L’on comprend à travers ses
réponrait connu un moment philosophi- Althusser préparait les étudiants à Luc Marion préfère la leçon de ce- mais leur sort ne me paraissait guère ses qu’une mauvaise querelle lui a
que inédit, une manière de sommet l’agrégation de philosophie, rue lui-ci : « Les gens sont beaucoup plus enviable. » D’un bout à l’autre d’À été faite, parfaitement idéologique.
de la vie de l’esprit que prolonge- d’Ulm, il n’était pas facile d’être malheureux qu’on ne croit… et puis… vrai dire, le dialogue entre les deux La question n’est pas de savoir
quelrait aujourd’hui le seul Alain Ba- identifié comme un « tala » - en- (…) Et puis, le fond de tout, c’est qu’il hommes a ce ton et ce tour vifs, lé- le est l’origine des questionnements
diou, tel un soldat de l’armée japo- tendez un étudiant « qui va-t-à la n’y a pas de grandes personnes. » gers et pétillants. et des concepts d’un philosophe. Ni
naise continuant à se battre sur une messe ». Reçu au concours à l’École « Pour dire vrai, il me semble que Comme Pierre Boutang, qui a oc- de connaître la religion, la culture, la
île après 1945. Pétrifié dans cette normale supérieure en 1967, l’au- d’être catholique m’a protégé », cupé avant lui la chaire d’ontologie science ou la littérature particulières
certitude, l’enseignement de la teur de Dieu sans l’être (Commu- confie le philosophe à Paul-Fran- et de métaphysique à la Sorbonne, auxquelles elle est liée. L’enjeu est
philosophie s’apparente à une reli- nio/Fayard, 1982) se souvient avec çois Paoli dans un livre d’entretiens Jean-Luc Marion a la réputation d’observer si ce que ce philosophe en
gion. Saint Bachelard, saint Althus- amusement de cette époque en noir où s’éclairent à la fois une route d’être difficile à lire, voire illisible. a fait est conceptuellement, logique-
ser, saint Bourdieu, saint Lacan et et blanc où le marxisme constituait d’homme et un itinéraire intellec- À l’entrée de la forte forêt, farouche ment et rationnellement rigoureux,
et âpre, que constitue son œuvre, le qu’il soit juif comme Lévinas,
prolecteur cherche l’épaule d’un nou- testant comme Ricœur ou catholique
veau Virgile sur laquelle s’appuyer comme Marion. Que Jean-Luc
Maà vrai dire pour essayer d’avancer. « Lire un
De Jean-Luc Marion, auteur qui cherche un autre but que
ZEP une conversation nous divertir demande une certaine En vérité, ce que
avec Paul- égalité, une ou des parités d’inten- lui reprochent François Paoli, tion et d’études, le plus souvent des
Cerf, aides sont requises », observe Ghis- les « anti-Marion »,
218 p., 20 €. lain Chaufour dans sa présentation c’est d’avoir aimé
du Purgatoire, le maître-roman de les institutions
Pierre Boutang qui vient d’être
réé— Église, Université, dité. Remercions Paul-François
Paoli, que les lecteurs du Figaro Académie — et d’avoir
connaissent bien, d’avoir requis été aimé d’elles
auprès de Jean-Luc Marion en
personne ces aides au fil d’une longue
conversation où s’élucident
ensemble des questions philosophi- rion ait beaucoup lu les Évangiles
ques majeures et l’histoire de quel- avant de s’interroger sur l’offrande,
ques grandes amitiés et de quelques l’événement et les phénomènes sa-
grandes rencontres. turés de sens, qu’il soit resté fidèle à
Paul-François Paoli a eu le don sa tradition romaine, que la question Nouvel album ! de ne pas forcer dans l’épouvante du lien entre le don et la foi lui ait été
en accordant aux aspects biogra- plus familière qu’à d’autres, c’est
Paroles phiques — et parfois même anecdo- plutôt une chance. Les seules ré-Disponible en librairie données, tiques — un avantage insigne sur le flexions du grand ethnologue
franquarante
concept. Pour aller plus loin dans le çais Marcel Mauss autour de la triple
questionnement conceptuel sur la obligation de « donner, recevoir, 1987-2017
donation pure ou la saturation, les rendre » ne lui auraient peut-être De Jean-Luc Marion,
affamés de connaissance se pas permis d’élaborer une « phéno-édité, annoté
reporteront à Paroles données, un ménologie de la donation » (Étant et préfacé
recueil d’entretiens que Jean-Luc donné, PUF, 1997) nous invitant à par Mathias Goy,
Cerf, Marion a accordés dans des comprendre que la grande difficulté
434 p., 29 €. contextes très divers. Ils poursui- n’est pas tant de savoir donner que
vront leur route avec Descartes d’accepter de recevoir. Mais le
prosous le masque du cartésianisme, un blème n’est pas tant philosophique
troisième volume des Questions que biographique. En vérité, ce que
cartésiennes, ouvrage publié depuis reprochent les « anti-Marion » (sic)
1991 (1) qui nous rappelle que à l’auteur de L’Idole et la distance
le philosophe qui a ouvert l’intel- (Grasset, 1977), c’est d’avoir aimé
ligence de milliers d’élèves à les institutions — Église, Université,
Nanterre, à la Sorbonne et à Chica- Académie — et d’avoir été aimé
go est aussi, et d’abord, un immen- d’elles. Ce qui n’a pourtant fait de lui
se commentateur de l’auteur du ni un penseur à la mode, ni un
habiDiscours de la méthode. tué de la liste de best-sellers, ni un
philosophe de télévision. Au fil
Une mauvaise querelle d’une longue vie de travail,
JeanDans À vrai dire, Paul-François Pao- Luc Marion a eu le don d’inventer
li questionne Jean-Luc Marion sur la une autre situation dans le monde :
querelle déclenchée en 1992 par la la marginalité centrale. ■#titeuf
publication du Tournant théologique (1) Collection « Épithémée », www.glenat.com de la phénoménologie française, de 380 p., 27 €.
A
entretiens

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