Figaro Littéraire du 10-09-2020

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Français
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Date de parution 10 septembre 2020
Langue Français
Poids de l'ouvrage 27 Mo
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jeudi 10 septembre 2020 LE FIGARO - N° 23659 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livreslittéraire
HISTOIRE PRIX DU ROMAN FNAC
UNE MONUMENTALE BIOGRAPHIE CONSÉCRATION POUR
DE CHURCHILL PAR TIFFANY MCDANIEL,
LE SPÉCIALISTE ANGLAIS PAGE 6 L’AUTEUR DE « BETTY » PAGE 8
Les nouveaux visages
de la rentrée
DOSSIER Soixante-cinq premiers romans paraissent ces jours-ci. Voici une première sélection. PAGES 4 ET 5
Vers la Terre promise
UAND Lydia voit ce client trek d’aujourd’hui : on y est, on frémit, « Ne pense pas », se répète Lydia : ne pense
élégant et raffiné entrer dans on tremble avec les personnages. Jeanine pas à la vie d’avant, ni à ce qui t’attend.
sa librairie d’Acapulco (Mexi- Cummins y a inséré des histoires parti- Mais Lydia ne peut pas ne pas penser, se
que), parler littérature avec culières, celle de Lydia la jolie librairie souvenir, méditer tous ces événements etQ elle, elle ne se doute pas qu’il et celle de Luca son fils hypermnésique. leurs conséquences qui donnent leur
est le chef des Jardineros, l’un Celle de Soledad et Rebeca, deux jeunes substance à American Dirt. Lydia était
lides plus terribles cartels de la ville. Quoi, Honduriennes rescapées de l’horreur. braire, Sebastian journaliste. Elle aimait le
cet homme qui lui offre des chocolats pour Ce sont eux qui expriment les senti- beau, lui recherchait la vérité. Et pourtant
son anniversaire, c’est Javier Crespo Fuen- ments, et les émotions contenues dans ce leur rêve de culture, de justice, de
civilisates, « la Lechuza », celui sur qui son jour- roman aux dimensions d’un cataclysme tion - a été balayé par la folie des hommes.
naliste de mari, Sebastian, enquête ? mondial. Il est remplacé par un autre rêve, celui d’un
La publication de l’article fait tout bascu- monde meilleur, au-delà de la frontière.
ler. Sebastian est assassiné et Lydia Comme Moby Dick, comme Les Raisins de la
contrainte de prendre la fuite avec son fils colère, comme tout un pan de la littérature
Luca. L’heure n’est plus aux échanges ni à LA CHRONIQUE américaine, le livre est porté par un souffle
la séduction ; ils prennent la direction des biblique. Le voyage vers les États-Unisd’Étienne
États-Unis ; il s’agit de mettre trois mille - pour ne pas dire la Terre promise - estde Montety
kilomètres entre eux et les tueurs. l’un des fils constituant sa trame. La
pousAmerican Dirt concentre en un récit deux sière américaine (traduction d’American
tragédies de l’Amérique contemporaine : dirt), c’est celle de la route, mais d’abord
le narcotrafic et son cortège de barbarie et Lydia fait l’expérience de la dureté de la celle qu’est tout homme et que tout homme
la migration qui voit une cohorte de dé- condition humaine. Pour un cœur compa- redeviendra.
sespérés se presser à la frontière. Victime tissant, pour une association accueillante, Il y a dans ce formidable roman
d’aventudes uns, Lydia rejoint les seconds qui combien de personnes qui peuvent être res un parfum métaphysique qui captive et
cherchent à gagner « el Norte », le Nord – des indicateurs des narcos, des détrous- en assure la complète réussite. ■
comme ils diraient l’Eldorado. Ils attra- seurs de migrants ? Le jeune Lorenzo qui
pent au vol et au péril de leur vie des trains s’est joint au petit groupe est-il vraiment
sur le toit desquels ils voyagent sanglés, repenti comme il le jure ? Et la police est- AMERICAN DIRT
pour éviter la chute. Les migrants appel- elle là pour imposer la loi ou pour faire la De Jeanine Cummins,
lent ces convois « la Bestia », la bête. sienne ? À l’inverse, pourquoi le docteur traduit de l’anglais
D’elle viendra peut-être le salut, peut- Montanero Alcan prend-il soin d’eux sur par Françoise Adelstain
être aussi la mort. le bord de leur chemin ? La réponse est et Christine Auché,
Ce livre pourrait n’être qu’un reportage dans l’Évangile du Christ qui irrigue la so- Éditions Philippe Rey,
passionnant sur ce qui constitue le grand ciété latino, comme la violence. 545 p., 23 €.
FRANÇOIS BOUCHON/LE FIGARO, BRIDGEMANIMAGES/LEEMAGE, JENNIFER MCDANIEL/GALLMEISTER
Ajeudi 10 septembre 2020 LE FIGARO
2 EN TOUTES édition, présentée par Laurent Queyssi, Et de deux pour Olga Tokarczuk
erdonne également à lire un appareil criti- Le 1 octobre, les Éditions Noir sur Blanc publie-confidences
que détaillé et inédit, qui permet de ront deux livres du prix Nobel 2018, Olga
comprendre la singularité de l’œuvre et Tokarczuk. D’une part, un recueil de nouvelles,
Les nouvelles intégrales la vie de cet américain inclassable, ad- Histoire bizarroïdes, avec pour thèmes l’enfance,
de Philip K. Dick miré par Emmanuel Carrère et Michel le désir d’immortalité, le délire religieux, le
transLa collection « Quarto » réunira le 15 octobre, Houellebecq (qui avait loué sa « para- humanisme, le rapport à la nature et la fragilité
en deux volumes, l’intégrale des quelque noïa poignante »). L’occasion de redé- de la civilisation. D’autre part, un ensemble
d’es120 nouvelles écrites par Philip K. Dick entre 1947 couvrir l’auteur du roman Les androïdes sais et de chroniques réunis sous le titre Le Ten-CRITIQUE et 1981. Une bonne partie d’entre elles avaient paru rêvent-ils de moutons électriques ?, dre Narrateur, où figureront son discours du
dans des périodiques de science-fiction. Cette adapté à l’écran sous le titre Blade Runner. Nobel et un inédit sur la période du confinement.Littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.frManhattan Transfer
ANTONIO MUNOZ Pauvre Amérique MOLINA
De Paris
E RÊVE américain a me à tous les étages. « Ma
du plomb dans pauvre femme. Jusqu’à ceà New York en l’aile. L’information qu’elle meure, je ne savais pas
n’est pas inédite, à quel point je l’aimais peu. »passant par Madrid L mais Ottessa Mosh- En regard, cela donne : « Il
fegh lui donne une couleur était toujours plus gentil avecet Lisbonne, une particulière. L’auteur de Mon les serveuses qu’avec moi. »
année de repos et de détente Ottessa Moshfegh sait décriresingulière balade
égrène des nouvelles dont les un dîner dans l’Upper East
personnages trimballent du Side, la misère d’une ban-buissonnière malheur à la tonne. lieue en
Nouvelle-AngleterLa pauvreté leur est tombée re, un quadragénaire qui ne
dessus. Leurs espoirs sont flé- lit pas de romans parus aprèsTHIERRY CLERMONT
tris. Ils veulent de- 1973, date de latclermont@lefigaro.fr
venir comédiens, mort de William
passent leur été Golding. PRÈS Comme l’ombre
dans des villes Un raté tombe ter-qui s’en va, sorte
sinistrées, consom- riblement amou-de making of d’Un
ment des alcools reux d’une fille quihiver à Lisbonne, son
bon marché et de la vend des meublesA deuxième roman,
mauvaise cocaïne. d’occasion sur leMunoz Molina a repris la route pour
Une enseignante trottoir. Une divor-nous livrer ses carnets vagabonds.
truque les notes de cée s’achète uneComme le soldat de Stravinsky, ce
ses élèves dans lampe à bronzerRobinson des villes a beaucoup
l’école catholique dont elle ne serviramarché, avec une « vigilance
furtioù elle enseigne. jamais. Elle s’aper-ve ». Il observe, écoute, grappille,
Un célibataire s’oc- çoit que ses tachescollecte, en enregistrant sons et Ottessacupe d’adultes at- de rousseur qui ja-«images sur son smartphone. Il a
tardés, les emmène Moshfegh dis faisaient toutraison : « La mémoire est déloyale. »
pour leur anniver- son charme res-déploie Il laisse donc filer la plume,
noircissaire à Las Vegas semblent désormaissant ses pages : « Je suis le filon et le son talent dans un bar miteux « à des taches dedébit souterrain des mots qui
arrioù les hôtesses ne singulier, boue ou à de petitsvent. » Pages aux entrées multiples,
font même plus de insectes que j’es-inquiétant. singeant les slogans publicitaires,
strip-tease. Une sayais sans arrêt deles annonces commerciales. Avec Ses contes ravissante demoi- gratter avec montoujours ses mêmes obsessions,
selle sert de prête- noirs pouce ». portées par le souci de conter la
nom à un Chinois Moshfegh déploieparlent réalité visible du monde et la réalité
richissime : elle a son talent singulier,invisible de la conscience humaine. d’un pays un problème ana- inquiétant. SesSes compagnons de voyage sont
tomique difficile à déliques- contes noirs parlentBaudelaire, Emily Dickinson,
Pesdécrire ici. Un d’un pays déliques-cent, aux soa, Melville, Garcia Lorca, Edgar
retraité reluque sa cent, aux aspira-Poe, Walter Benjamin et sa « tenta- aspirations jeune voisine, l’ac- tions cabossées. Lative obstinée et vaine de fuir le
tucueille pendant un cabossées. médiocrité imprè-multe »… évoqués et traqués dans
orage. gne tout. « CombienLa un tourbillon hypnotique et
sidéIl y a dans ce texte d’horribles aquarel-rant. Entre Madrid (avec pour point médiocrité une détresse in- les encadrées, deÀ New York, Munoz Molina termine son livre à nul autre pareil. FLYBYNIGHT/STOCK.ADOBE.COMd’ancrage le séculaire Café
Comercommensurable, imprègne coussins décoratifs,cial), Londres, Paris, Lisbonne,
toute l’incompré- de babioles argen-toutTrieste la cosmopolite, et New York brouillées par des faits divers plus de Dos Passos, constitue un vérita- »hension du monde, tées en formeoù il a vécu et terminé son livre à ou moins sanglants, des pages web, ble tour de force, où chaque
microUN PROMENEUR des regrets comme d’oiseaux ou denul autre pareil. Chaque ville étant des échos bavards de l’actualité in- chapitre est annoncé par un mot
SOLITAIRE s’il en pleuvait. Les héros ont chats, de cœurs en céramique« submergée par une grande cla- ternationale. d’ordre révélateur de notre société DANS LA FOULE souvent des boutons sur le remplis de pot-pourri, de cen-meur de mots simultanés » depuis pourrie par le consumérisme inté- d’Antonio Muñoz visage. Ils dînent au McDo- driers en cristal, faut-il àTour de forceles invitations au voyage jusqu’aux gral : « Quand le silence te parle, Molina, traduit nald’s, ont les doigts pois- l’être humain ? » injonctions à la consommation, en Du côté de la musique, c’est tout un écoute-le », « Le futur vibre plus fort de l’espagnol seux de jus de viande. Il y a Cela sent la sueur et la fritu-passant par les messages sanitaires vrac où se croisent le piano de Bill que jamais », « La nuit ne signifie pas par Isabelle Gugnon,
des plats surgelés qui ont dé- re, les vies défaites. Ou, maisou sécuritaires, via les écrans lumi- Evans, Lady Gaga, Leonard Cohen forcément la fin du jour ». Des mots Le Seuil,
passé la date, des piscines vi- écoutons l’héroïne d’Éléva-neux, les panneaux électroniques, et son Dance Me to the End of Love, bien éloignés du titre, empruntés au 524 p., 24 €.
des au carrelage jonché de tion : « Et aussi, je voulais unles clips et les spots. la salsa de Celia Cruz, Lou Reed siècle d’or et à la plume de
Quevecadavres d’écureuils. peu de tendresse, je crois. »Ici, tout n’est que places, passa- (Rock’ n’ Roll Animal), Patti Smith, do, cherchant dans un sonnet à
déParfois, on se croirait chezges, boulevards, halls d’hôtel, vi- Monteverdi, des boléros sirupeux… finir l’amour, ce « feu gelé », cette
Joan Didion - cet œil infailli- NOSTALGIE D’UN AUTRE MONDEtrines de magasin, wagons du mé- Les siècles et les modes se télesco- « liberté captive ».
ble, cette précision dans le D’Ottessa Mosfegh, tro, aérogares, enseignes de junk pent, se fixent et s’anéantissent. « J’ai toujours voulu vivre dans
détail, ce désespoir urbain, traduit de l’anglais (États-Unis) food, affiches, entre la résurgence Bribes de paroles, quelques mesu- “l’heure de la sensation vraie”
(Pecette violence aux aguets. Ici, par Clément Baude, des fantômes et le retour de quel- res envolées, le trémolo d’une mé- ter Handke) ; la présence maximale,
le trash alterne avec une élé- Fayard, ques personnages (Mrs. Dalloway, lodie lancinante, des arpèges saisis, l’intensité la plus pure, le prodigieux
gance de la prose. Pessimis- 324 p., 21,50 €. Stephen Dedalus, Bartleby, Youri puis brisés. tangible. » La preuve, tout au long
Jivago…), parmi les grappes de On l’aura compris, ce livre en de ses 500 pages, superbement
trasouvenirs personnels. Évocations forme de collage, héritier lointain duites par Isabelle Gugnon. ■
La fille dans l’ombre
TAYARI JONES Dans l’Atlanta des années 1980, l’histoire de demi-sœurs dont l’une ignore l’existence de l’autre.
les événements. En tombant Tayari Jones avait déjà impres- leurs le portrait de Dana qui, en la parole à ces demoiselles qui, auLAURENCE CARACALLA
amoureux d’une autre femme sionné avec son précédent roman grandissant, supportera de plus en fond, aspirent à être égales, cesDES BAISERS
LLE l’annonce tout de que la sienne, en lui faisant acci- Un mariage américain, qui avait plus difficilement son statut de jeunes filles que tout sépare et quePARFUM TABAC
go : « Mon père, James dentellement un enfant, en refu- obtenu le Women’s Prize. Avec clandestine. On la comprend : elle tout réunit. L’une révoltée etDe Tayari Jones,
Witherspoon, est bi- sant de l’abandonner, il doit vi- Des baisers parfum tabac, elle est l’éternelle seconde. Sa satanée l’autre qui aimerait l’être, l’unetraduit de l’anglais
game. » Étrange confi- vre une double vie et être sans confirme son statut de grand demi-sœur, Chaurisse, a un pou- attirante, l’autre qui veut le deve-(États-Unis) E dence pour une étrange cesse sur le qui-vive. Personne auteur : cette histoire pourrait voir dont elle n’a pas conscience. nir. L’une qui sait, l’autre pas. Unepar K. Lalechère,
Presses de la Cité, gamine. À son grand désespoir, ne doit savoir qu’il est le chef de être tragique ou affectée, elle est Et ce qui devait arriver arriva : les amitié entre ces deux-là peut
naî354 p., 21 €. Dana Yarboro n’est pas la fille offi- deux familles. subtile et souvent cocasse. deux « sœurs » se rencontrent. tre et peut aussi tout briser. La
cielle, pas celle qui porte le nom de Malgré un tempérament coria- Chaurisse, moins jolie, moins faute à ce père qu’on a pourtant
Éternelle secondeson père, pas celle chez qui James ce, Gwen, la deuxième épouse, la gracieuse que Dana, plus com- bien du mal à blâmer. Et c’est
ausrentre tous les soirs. Non, elle est mère de Dana, s’est résignée à ne La romancière afro-américaine a plexée aussi, regarde les jolies si l’un des intérêts de ce
merl’illégitime, celle qui ne doit dire à le voir que quelques fois par se- un ton et ce n’est pas donné à tout ados de son âge, les « filles d’ar- veilleux roman. On voudrait tant
personne le secret de ses origines. maine. Un personnage, cette le monde. Elle esquive tout pathos, gent » comme elle les appelle, le détester, lui et ses odeurs de
Alors comment grandir, être sûre Gwen : dotée d’une fierté sans préférant aller droit au but. Et avec envie et un léger désespoir. tabac, d’avoir fait taire une enfant
d’être aimée quand, dès sa plus nom mais capable d’espionner sa raconte la famille, la parentalité, Lorsqu’elle s’émerveille de la pour en préserver une autre. Mais
tendre enfance, on ne peut pas rivale qui ignore tout de son exis- l’adolescence, les secrets qu’on spectaculaire chevelure d’une de son douloureux passé, sa peur de
poser sur la photo de famille ? tence. Orgueilleuse mais accep- ne veut plus garder pour soi, avec ces créatures de rêve, elle est loin faire souffrir, son souci d’égalité
James est pourtant un homme tant pourtant d’être la femme de une drôlerie mêlée de mélancolie. d’imaginer le lien qui les unit. désarment tant qu’on est prêt à lui
honnête, simplement dépassé par l’ombre. Drôle, mélancolique, c’est d’ail- Tayari Jones donne à tour de rôle pardonner sa lâcheté. ■
A
PHILIPPE HUPP/LEEMAGELE FIGARO jeudi 10 septembre 2020
3Cognetti à New York Deux Oates sinon rienpubliera le 8 octobre une diplomatiques, chez Grasset.
anthologie des poèmes de L’histoire d’un ambassadeur En 2010, Paolo Cognetti publiait L’éditeur Philippe Rey poursuit laÇÀ Charles Juliet, écrits entre 1990 relégué « dans un pays un superbe récit, New York è traduction de l’œuvre abondante
et 2012, sous le titre Plus de lointain, qui revit les espoirs et una finestra senza tende. Le mais toujours de qualité de Joyce
lumière. les illusions d’une existence voici traduit en français sous le Carol Oates. Le 17 septembre&LÀ
balayée par l’Histoire, comme titre Carnets de New York. L’Ita- sont donc prévus un roman, Ma
Charles Juliet en poésie Les ambassades de Serra son grand amour d’antan », lien déambule dans Manhattan vie de cafard, portrait d’une
femEn attendant le prochain Récemment élu à l’Académie précise son éditeur, de Rome à et Brooklyn sur les traces de me en quête d’émancipation, et
volume du Journal de Charles française, l’écrivain italien Tokyo, en passant par Denver. Melville, Whitman, Allen Ginsberg Femme à la fenêtre, un recueil de CRITIQUEJuliet, à paraître chez POL, la Maurizio Serra va publier un À paraître le 7 octobre chez et d’autres auteurs. À paraître le nouvelles sur le thème de l’abus
collection « Poésie/Gallimard » nouveau roman, Amours Grasset. 30 septembre chez Stock. physique et psychologique. Littéraire
Un guerrier
nommé
Belleface
JEAN-RENÉ VAN DER PLAETSEN
En 1985, dans le sud du Liban,
la rencontre décisive d’un jeune
Français idéaliste et d’un officier juif
au passé lourd en quête de salut.
Le livre de Jean-René Van der Plaetsen est à la fois exercice spirituel, roman d’initiation, conte allégorique.
et de l’attente. Voilà à quoi res- vivre, pas du métier de mourir Jean-René Van der Plaetsen texte, elle nous surprend dans un
PAR EMMANUEL DE WARESQUIEL semblent les premières pages du dont nous parle Van der Plaetsen. conduit son récit au rythme de cet monde qui bafouille.
LE MÉTIER Métier de mourir, le dernier roman Si vous aimez les mercenaires, espoir, lentement, à plusieurs voix, La guerre de Belleface est une
DE MOURIR
EST une guerre sans de Jean-René Van der Plaetsen, abstenez-vous. dans les méandres d’une vie qui guerre impalpable. On n’entendDe Jean-René
bruits ni traces. comme une suite à son admirable Nous sommes en 1985, peu surgit par bribes et par morceaux, pas siffler les balles, personne n’yVan der Plaetsen,
Une guerre suspen- premier récit : La Nostalgie de après le retrait partiel de Tsahal avec une intensité qui frise parfois meurt vraiment. C’est une guerreGrasset,
due, nichée sur un l’honneur, publié en 2017. du Liban. Un officier juif de l’ALS l’insoutenable. Les grands romans contre le passé, comme un cau-270 p., 19,50 €.C’ promontoire des Peut-être ce livre est-il beau (milice chrétienne à la solde de sont inclassables. Ils ne sont pas chemar qui le poursuit, bien
aubords de la Méditerranée, quelque parce qu’il s’ouvre sur du vide : l’État hébreu), kalachnikov au delà des camps, de la route de Cao
part près de Tyr, à la frontière en- Ras-el-Bayada, un poste fronta- pied, surveille l’horizon. On ne Bang et de l’Indochine. Sa vie le
Peut-être tre Israël et le Liban. Cela pourrait lier au milieu de nulle part, le dé- voit rien d’autre que son âme. dépasse infiniment. C’est en cela“être dans un autre pays, ou dans sert, des lumières au couteau, du Tout le reste est invisible. Les en- qu’elle nous ressemble. Nous som-est-il émouvant
un autre roman : Trieste et ses ter- sable et de la poussière. Peut-être nemis qu’il guette, ce ne sont pas mes tous, comme lui, des juifsde n’être pas tant
res irrédentes, la Marina des Falai- est-il émouvant de n’être pas tant les autres - les Palestiniens ou le errants chassés du royaume. Nous
un roman sur la guerre ses de marbre du livre de Jünger, la un roman sur la guerre qu’un ré- Hezbollah -, c’est lui-même. Sa croyons tous, comme lui, l’espace
mer des Syrtes et le Farghestan du cit sur les hommes. Le Hussard vie a le visage de son destin, et d’un instant, l’avoir retrouvé. Dé-qu’un récit
Rivage de Gracq. Ou Le désert des bleu de Nimier n’est pas loin, et son destin, celui de toutes les cidément, notre besoin de conso-sur les hommes
Tartares de Buzzati. Un pays ima- François Sanders et le jeune guerres qu’il a déjà faites. Il n’est lation est difficile à rassasier.
EMMANUEL DE WARESQUIELginaire, un entre-deux du silence Saint-Anne. C’est du métier de presque d’aucun pays, il porte un ” Belleface, c’est le guetteur
ménom d’emprunt. Belleface, ou « le lancolique des Calligrammes
Vieux », ou ce qu’on voudra. Il a plus racontables. On trouve de tout d’Apollinaire : « Ah Dieu ! que la
largement passé la cinquantaine, dans celui-là : exercices spirituels, guerre est jolie / Avec ses chants ses
il se souvient et il attend. Peut- roman d’initiation, conte allégori- longs loisirs. / Cette bague que j’ai
être son salut viendra-t-il de ce que, quelque chose aussi du dispo- polie / Le vent se mêle à vos sou-La consolation des fleurs
jeune Français qui, à côté de lui et sitif de la tragédie grecque. Dès le pirs. » Sa vie n’a pas de fin
puiscomme lui, apprend l’oubli ? Il l’a début, l’arc est bandé. La flèche ne qu’elle nous appartient. Jean René
pris sous sa protection. Il en fera manquera pas sa cible. Peu impor- Van der Plaetsen la raconte ma-MURIEL BARBERY Une femme part sur les traces bientôt le fils qu’il n’a jamais eu. te, d’ailleurs, les événements et la gnifiquement. En rêveur, « de
Inch Allah ! chronologie. L’histoire est un pré- l’autre côté de l’eau ». ■de son père dans un Japon bucolique. Magnifique.
dans le vent. La pluie coule dansALICE DEVELEY
adeveley@lefigaro.fr ses yeux. Elle admire les grands
pins qui ruissellent au milieu
d’alU-DESSUS des lées de pierre et de sable gris.
étangs, au-dessus « Elle se sent assommée de beauté,« des vallées, Des de minéralité et de bois. »
montagnes, des Rose aimerait fuir comme ceA bois, des nuages, vent qui court dans les
branchades mers, Par-delà le soleil, par- ges. Exister tout le temps, rester
delà les éthers… », Muriel Barbery nulle part. Mais elle résiste,
des’élève. Elle s’envole parmi les lu- meure avec sa rancœur. Sa seule
cioles dans la lumière des vitraux véritable amie. Rose est « assaillie
d’herbe et elle écoute. Le chant par la pensée que personne ne
l’atdes rivières, la mélodie des pins, le tendait nulle part ». Elle est
comréveil des cigales… Elle entend ce me bloquée dans ce passé qu’on
« langage des fleurs et des choses lui a confisqué. Ce temps qui
demuettes » qui rendait si heureux vient épais dans la chaleur du thé. UNE ROSE SEULE
un Baudelaire. Une rose seule est Dans ses volutes, Rose se souvient. De Muriel Barbery,
un roman comme il en existe peu. De sa mère « habitée par le cha- Actes Sud,
Beau, délicat, intelligent… Il est un grin » qui s’est suicidée façon 158 p., 17.50 €.
livre qui infuse en nous comme du Woolf, de sa grand-mère décédée
thé dans sa chapelle d’eau. Il faut et maintenant de son père, mort.
le lire parce qu’il est intense, parce
Géographie du cœurqu’il est grand, parce qu’il est GALLGALLIMAIMARRD D
bouleversant. Doucement, l’auteur transforme
Rose vient de perdre son père. son « enfer en un champ de
De lui, elle sait seulement qu’il fleurs ». Sa colère se perd dans les
était japonais et qu’il était riche. pivoines et les magnolias. Rose
Elle a grandi comme une orpheli- rencontre Paul, l’assistant de son
ne, persuadée « que le Japon était père. Lui aussi est une âme
meurl’invention de sa mère, qu’il n’exis- trie. À ses côtés, elle découvre
tait pas, qu’elle était née du vide ». une forêt de temples. Elle boit du
Pendant quarante ans, Rose a saké, mange des yakitoris, se
décomme poussé à l’envers. Avec ce bat avec ses baguettes et savoure
trou à la place du cœur. Devenant l’umami, cette saveur sucrée et
une botaniste à la beauté austère, amère qui a le goût des
senticherchant sans doute dans la com- ments. Rose s’agace, rit, pleure.
pagnie des fleurs, un amour qui ne Elle ne s’en aperçoit pas, mais
l’attendait pas pour battre. Seule, elle grandit. Dans cette
géogra« dans le néant de sa vie », elle dé- phie du cœur, sur les pas du père,
cide d’entendre le testament de son voyage prend la forme d’un
son père et s’envole au Japon pour pèlerinage. Rose éclôt.
la première fois de sa vie. Une rose seule est un roman sur
Là-bas, l’auteur de L’Élégance le deuil et la renaissance dans un
du hérisson est en terre conquise. À Japon où les âmes blessées
aptravers les yeux immaculés de prennent à se consoler. Rien n’est
Rose, c’est un Kyoto mélancolique jamais immuable, surtout pas la
qui parle. Dans la maison de son mort. Les contes qui embrassent le
défunt père, marchand d’art, Rose récit finissent de donner une
coucontemple les tatamis, les érables leur fabuleuse à cette histoire
sumêlés de cerisiers et la chorégra- blime. À lire ou à écouter en livre
phie des branches qui dansent audio, tel un recueil de poésie. ■
BERNARD BISSON/SYGMA VIA GETTY IMAGES
Ajeudi 10 septembre 2020 LE FIGARO
4 LE CONTEXTE
Alors qu’ils étaient 82 l’an dernier à la même époque,
les primo-romanciers ne sont « que » 65 cette année.
Un chiffre comparable à celui de 2016. La présence
du Covid-19, qui a gelé toutes les parutions entre mi-mars et mi-mai,
n’est sans doute pas étrangère à cette baisse. Beaucoup d’éditeurs
ont en effet choisi de mettre en avant les « valeurs sûres »
de leur écurie, quitte à ajourner les premiers romans. L'ÉVÉNEMENT
C’est le cas de Gallimard, qui a préféré les reporter à janvier. Littéraire
Une mystérieuse Professeur
de désir pièce d’argenterie
BRUNO CORTY ASTRID DE LARMINATON NE bcorty@lefigaro.fr adelarminat@lefigaro.fr
TOUCHE PAS
De Ketty Rouf,
LLE pourrait être prof de français à E PÈRE de Seren est mort un soir dans son lit aprèsAlbin Michel,
Rouen ou à Quimper. Joséphine en- 238 p., 18,90 €. avoir dit à sa femme qu’il avait froid. Sa dernière
seigne la philosophie à Drancy. C’est phrase fut très exactement : « Je file indubitablement
la rentrée et elle se rend au lycée com- vers l’âge où l’on dort en chaussettes. » La dernièreEme à l’échafaud : « Même établisse- L parole que lui adressa Seren, 18 ans, la narratrice de
ment, mêmes collègues, même inéluctable désar- ce roman fantasque, rêveur, tendre et pudique, aurait pu être
roi… » Mal dans sa peau, mal dans son corps, elle « bonne nuit », mais ce fut une porte claquée. Elle était
dévore de la littérature érotique et, lorsqu’elle ne contrariée parce qu’elle avait dû céder sa chambre à un client
s’assomme pas « à coups de Xanax », elle s’épuise de l’hôtel. En effet, cette drôle de famille, conventionnelle et
dans de longues marches nocturnes dans Paris. excentrique, mi-anglaise, mi-galloise, tient une pension de
Lui reviennent ses rêves de gamine. Cette image famille sur le bord d’un chemin de randonnée qui longe la mer
de danseuses nues vues un soir de réveillon à la dans le Pembrokeshire. Seren a deux frères aînés, issus
chatélé. Rien n’a plus été pareil après. Sur un coup cun d’un père différent. « Maman a un sens inné de la liberté. »
de tête, la prof s’inscrit à un cours d’essai dans L’un de ses frères, simple d’esprit, est doté de tocs poétiques
une école d’effeuillage. Les choses vont très vite. et d’un cœur aux aguets. Le deuil les désoriente tous : le
Une annonce pour un club de strip-tease des grand-père rouvre le placard à alcool après trente-sept mois
KETTY ROUFChamps-Élysées, un contrat dans la foulée. d’abstinence, la grand-mère ne parle plus qu’en gallois parce
Quand on lui demande de choisir un nom de scè- que la mélancolie se dit mieux dans cette langue.
ne, elle n’hésite pas : ce sera Rose Lee, en hommage à Gipsy Rose Seren, qui vient d’avoir son bac, se demande pourquoi
Lee, l’artiste burlesque américaine née en 1911, célèbre pour son elle ne ressent rien à part un poids écrasant sur l’estomac.
numéro de strip-tease. Va pour Rose Lee ! La philo aux gamins le Sidérée, elle ne sait pas ce qu’elle va faire de sa vie. Alors,
jour, les danses lascives aux hommes en rut le soir. Elle a beau plutôt que de se rassurer en s’accrochant à ce qu’elle
découvrir son nouveau pouvoir sur des hommes qui ne peuvent connaît, elle se met en mouvement, se déstabilise pour
la toucher qu’avec les yeux, se régaler de ce sentiment de liberté chercher un nouvel équilibre.
qui l’étreint chaque soir, le choc est rude : « C’est lourd de porter Sur la table de nuit de son père, Seren avait
le désir des hommes. Six nuits par semaine (…) je suis le corps qui été frappée par la présence d’une mystérieuse
ondule, se cambre, tente un grand écart pour épater le specta- LA CUILLÈRE cuillère en argent armoriée. Cette cuillère sera
teur. » Elle découvre un monde de la nuit troublant, noue des De Dany Héricourt, sa boussole. D’où vient-elle, pourquoi se
trouLiana Levi, amitiés féminines solides. De quoi supporter le retour à l’école, vait-elle au chevet du défunt ? Après une brève
240 p., 19 €.la pression des gamins. Tout n’est pas noir. Il y a cet élève qui lui enquête, elle monte dans la Volvo paternelle et
laisse des mots dans son casier et l’interroge sur le sens de la vie. s’en va sur les traces de la cuillère, qui la
Le copain prof de français avec qui elle échange des livres. En conduit… en Bourgogne. C’était l’époque du
quelques nuits, Rose Lee gagne plus que Joséphine en un mois. franc et des cabines téléphoniques à pièces, le
C’est grisant et inquiétant. Un soir, son conte de fées manque milieu des années 1980. Elle rencontre une tribu
pourtant de tourner au désastre… d’enfants échappés d’un château, un apiculteur
Née à Trieste en 1970, Ketty Rouf a fait des études de philo- au grand cœur. Le début du voyage est plaisant ;
sophie et enseigné un temps. On ne touche pas est le récit cependant, son enquête piétine et soudain, c’est
réussi d’une métamorphose. « Informe jusqu’à mes 22 ans, la catastrophe. Mais c’est lorsque tout semble
mon corps manquait d’un caractère dominant (…). Après tren- perdu que la providence intervient. Seren est
te-cinq ans, Rose Lee est enfin née. Avec une chevelure qui re- recueillie par une aristocrate exquise qui vit
couvre ses épaules de boucles noires, la peau hâlée et parfumée, avec son mari et sa vieille mère dans le château
elle se tient nue devant moi. Ses yeux brasillent. Rose Lee, c’est de famille. C’est là que la cuillère livrera son
semoi. » L’histoire forte de cette femme double ne passe pas ina- cret et délivrera l’héroïne. On se croirait par
perçue. Le cinéma a acheté les droits du roman et plusieurs instants dans un roman de Virginia Woolf,
parDANY HÉRICOURTtraductions sont annoncées. En attendant un prix littéraire ? ■ fois chez P. G. Wodehouse. Irrésistible. ■
Famille, L’enfance,
patrie perdue je vous hais !
MAUVAISES
HERBESSÉBASTIEN LAPAQUE
De Dima Abdallah, ISABELLE SPAAKslapaque@lefigaro.fr
Sabine Wespieser
éditeur,
ERTAINS assurent qu’on ne parle T SI L’ABSENCE du « s » dans Sale bourge était,236 p., 20 €.
pas au nom de l’enfance. Mauvai- dès son titre, la clé du premier roman de Nicolas
ses herbes, de Dima Abdallah, fait Rodier ? Une évidence aussitôt la lecture achevée.
vaciller cette certitude en retrou- Lecture douloureuse. Non pas pour avoir peiné leC vant son langage dans les palais E moins de monde à se plonger dans le style à vif de
de la mémoire. Des palais en ruine, comme l’auteur qui nous happe, mine de rien, aussitôt la première
ceux du front de mer de Beyrouth, la ville où ligne, et nous tient jusqu’à la dernière avec une tension
la romancière installée à Paris depuis trois jamais relâchée.
décennies est née, en 1977. Dima Abdallah A priori, traiter d’autres que soi de « sales bourges »
n’a pas attendu la pulvérisation du cœur de revient à les englober toutes et tous dans une nasse de classe
la capitale libanaise, le 4 août dernier, pour bien serrée sur elle-même. Utiliser le singulier équivaut à
savoir à quel point la ville qu’elle a été obli- s’inclure dans le tas, à revendiquer son appartenance et une
gée de fuir était tragique. Elle écrit son pre- hérédité qui colle à la peau. Quoique l’on fasse pour s’enfuir,
mier roman les larmes aux yeux, comme on rompre un cycle. Sale bourge débute par une scène de
fredonne une chanson dans une langue violence absolue. Une violence « ordinaire » et « légitime »,
DIMA ABDALLAHoubliée. Nul besoin de la connaître pour sa- pourrait-on dire, puisqu’elle a lieu chez des gens bien. Bien
voir qu’elle a mis beaucoup d’elle-même nés, bien élevés, bien éduqués. On habite Versailles,
dans ce livre qui, pour être le premier, ne s’impose pas moins s’appelle Paul-Étienne, Paul-François ou Paul-André, part
comme un texte de la maturité. en week-end dans la maison de famille en Sologne et en
Au commencement de Mauvaises herbes, la romancière a vacances à Saint-Cast-le-Guildo, les pères conduisent la
rendez-vous avec la petite enfant qu’elle fut, vêtue de son Peugeot 505 sept places, parlent bateau, rugby, camps
tablier de couleur. Puis avec le père qu’elle a tant aimé, scouts, horaires de messe, les grands-parents s’appellent
quand il venait la chercher à la sortie de l’école et lui ten- « bonne-maman » et « bon-papa »…
dait un doigt de sa grosse main pour qu’elle s’arrime solide- Donc, cet après-midi-là, Pierre, 7 ans, peine à
fiment à sa carcasse de géant en entendant les tirs s’intensi- nir ses carottes râpées. Sa maman, fine et bronzée
fier au loin. C’était Beyrouth, aux alentours de l’année 1983, en maillot de bain deux pièces, l’installe dans le jar-SALE BOURGE
au déclin de la beauté. din devant son assiette. La bande de cousins estDe Nicolas Rodier,
L’année suivante, la narratrice est âgée de 7 ans et demi : partie à la pêche avec tante Françoise. La mamanFlammarion,
elle ne supporte pas qu’on lui demande quelle est sa religion. perd ses nerfs, l’enfant se rebiffe, résiste, les gifles224 p, 17 €.
Comme beaucoup de ceux qui ont connu l’explosion de l’an- pleuvent. Le soir, maman serre très fort son
garcienne Yougoslavie, elle ne comprend pas pourquoi elle de- çonnet dans ses bras et lui dit qu’elle l’aime. « Moi
vrait choisir. « À cette question de si je suis chrétienne ou mu- aussi je t’aime, maman. » Éducation
dysfonctionsulmane, je n’ai pas de réponse. Je ne suis ni chrétienne ni nelle, dirait-on aujourd’hui de ces chauds-froids
musulmane. Je sais que la famille de ma mère est un peu chré- entre claques et tendresse d’une femme débordée.
tienne et que celle de mon père est un peu musulmane. » Roman Pierre, ses frères et ses sœurs, grandissent dans
cetd’apprentissage mené avec délicatesse où la voix de la fille al- te ambiance. Entre non-dits étouffants, moments
terne avec celle de son père, Mauvaises herbes est l’histoire de joie et enfermement. Un huis clos effrayant mais
d’un chaos sans nostalgie d’une harmonie préexistante pour banal où les enfants prennent plus souvent qu’à leur
le rendre supportable. La narratrice, qui refuse d’être de quel- tour. Sans dire un mot. Jamais. Alors quand Pierre
que part, « d’une tribu, d’un port, d’une terre, d’un territoire, frappe Maud pour la première fois quelque temps
d’une maison, d’une croyance, d’un avis, d’une appartenance »,8après leur mariage, il est anéanti. Quoi ? Lui qui a
fait une expérience étonnante en traversant les douleurs de tout fait pour échapper à son milieu, voilà qu’il
rel’exil : elle découvre qu’on est toujours de quelque part. Et que produit le même schéma ? Premier texte d’une
NICOLAS RODIERcette patrie perdue, pour les apatrides, s’appelle l’enfance. ■ maîtrise parfaite, il nous anéantit par sa justesse. ■
A
Huit auteurs à découvrirLE FIGARO jeudi 10 septembre 2020
5« Voici donc un garçon
d’aujourd’hui, né en 1936.
L’auteur du « Défi » s’appelle
Philippe Sollers. J’aurai été
le premier à écrire ce nom » L'ÉVÉNEMENTFRANÇOIS MAURIAC À PROPOS DU PREMIER LIVRE DE SOLLERS
DANS « LE BLOC-NOTES », EN 1957. Littéraire
Le secret L’été DOSSIER
Tout au long de la mère de l’éveil
du mois ALICE DEVELEY THIERRY CLERMONTadeveley@lefigaro.fr tclermont@lefigaro.frMÉMOIRE DE SOIEde septembre, D’Adrien Borne,
JC Lattès, e 9 JUIN 1936. Émile a 20 ans. Il a un sac à LS SONT rares et précieux, ces livres difficiles à résumer,
250 p., 19 €.« Le Figaro ses pieds, là où doit s’arrêter le car pour mais dont on saisit rapidement le suc et la substantifique
Montélimar. Dans quelques minutes, le mœlle, l’originalité et l’impertinence, en ces temps de
forchauffeur va se garer, il va monter de- matage généralisé et de témoignages personnels et intimeslittéraire » L dans et embarquer pour deux années de I dont on ne sait que faire, et dont on n’a que faire.
service militaire. « Il ne manque pas d’avoir un verti- Un jour ce sera vide d’Hugo Lindenberg fait partie de ces ouvra-proposera
ge à imaginer ce qui l’attend, ce qui fait l’épaisseur ges à la fraîcheur singulière, un roman à hauteur d’enfant, sans
arentre la peur et l’excitation. » Mais avant de prendre tifices, surprenant, et dont on pardonnera les infimes maladresses.une sélection place, Suzanne, sa mère vient vers lui, se penche et Le narrateur, âgé de 10 ans, revient sur la côte normande, le
glisse le livret de famille dans son baluchon. Émile temps d’un été. Nous sommes dans les années 1980, croit-on sa-de nouveaux paraît rassuré par ce geste maternel. Mais ce qu’il ne voir. Ça sent la crème solaire au lait de coco, la chicorée et la laque
sait pas, c’est que Suzanne vient de lui confier une Cadonett, les plus jeunes font des parties de Jokari en attendant
auteurs. bombe. Un secret qui va exploser dans quelques « Le Jeu des mille francs » sur transistor à l’heure du déjeuner, alors
pages. que reviennent les « souvenirs à la consistance cotonneuse ». Enfant
Adrien Borne aurait pu tomber dans l’écueil des timide, réservé, complexé, à la sensibilité exacerbée, il est là en Voici nos
sempiternels sujets de famille. Il aurait pu s’enfon- pension avec sa grand-mère adorée et ses « manières de shtetl »,
ADRIEN BORNEcer dans la glaise et la boue de 14-18. Mais au lieu de qui parle yiddish avec ses amies, et sa tante à moitié folle, qui abuse premiers
mener la guerre sur le front, il a choisi de la faire du cigarillo et des mauvaises manières.
dans la maison, dans les cœurs. Il nous dit le commun des jours, entre plage bondée et sommeil -coups de cœur. Son premier roman, Mémoire de soie, est un récit intime où jamais « Notre vie est une symphonie de robinets qui coulent, de chasses
ne perce le fracas des armes. Tout se passe dans le silence des yeux, tirées, de bains vidés, de vaisselle lavée, de linge essoré. » Un
quotidepuis deux générations. Ainsi, le livre fait entendre les non-dits dien que vient troubler le jeune Baptiste, également en villégiature,
dans un texte presque vide de dialogues. Pourquoi ne parle-t-on fils de bonne famille, qui le fascine : « Son corps met le monde en
pas ? Que s’est-il passé dans cette magnanerie ? Que cache Suzanne ? mouvement, alors que tout semble buter sur le mien. Il
Une ombre plane sur la maison. Le lecteur le sent, la mort fait y a quelque chose en moi de pétrifié. »
UN JOUR partie de cette famille. Elle a même un nom : Baptistin. À travers une foule de détails (une colonie de
fourCE SERA VIDEEn 1918, dix jours après l’armistice, alors que la France fête la fin mis, le zinc d’un bar-tabac miteux, des méduses
D’Hugo Lindenberg, de la guerre, Auguste doit enterrer son frère. « Un cadavre moins éventrées sur la plage, un écho rimbaldien échappé
Christian Bourgois, fréquentable que d’autres », lui, qui n’est pas tombé au champ du Dormeur du val, la préparation délicate d’une
vi176 p., 16,50 €.d’honneur, mais décédé de la grippe espagnole. Comble de l’humi- naigrette, des boulettes de mie de pain en forme
liation, le mort refuse de mourir. Le cercueil de Baptistin est trop d’animaux, une partie d’autos-tamponneuses, les
petit et les voisins ont peur qu’il soit contagieux. Il faut l’oublier. plages du Débarquement), Hugo Lindenberg nous
liPour Émile, qui n’a que 2 ans, il faut tout oublier… vre en une vingtaine de brefs chapitres l’éveil
senAdrien Borne tisse son récit avec une maîtrise remarquable de la suel d’un enfant au monde, un monde qui le fascine
langue française. Certaines phrases sont d’une telle beauté, qu’on se et qu’il a du mal à saisir ou à supporter.
prend à les relire et à les réciter comme de la poésie. C’est fin, délicat Ajoutons à cela, l’exposé de tout ce qui se passe
et subtil. Au fil des pages, la magnanerie devient un personnage à dans sa petite tête, traité en une sorte de monologue
elle seule. Un lieu où se font et se défont les destins d’un petit mon- extérieur, avec ses spéculations imaginatives, ses
de. Alors, il ne faut pas s’arrêter aux tragédies qui grignotent jus- élucubrations, ses peurs, ses hontes et ses
fantasqu’aux trois quarts du livre. Car Mémoire de soie, s’il est un récit sur mes. Et toujours, cette obsession lancinante de la
l’oubli, est surtout un texte sur la transmission et la mémoire. Ce purification par la mer. Le grand plongeon. Et cette
passé qui au contraire d’un poids peut servir de bagages et appren- confession vers la fin du livre : « Baptiste s’est
prédre à vivre le cœur moins lourd. Pour comprendre où l’on va, il faut cipité dans mon cœur. »
savoir d’où l’on vient. Adrien Borne a trouvé son chemin dans les Une nouvelle voix est née. Retenons son nom :
HUGO LINDENBERGlignes de l’écriture. ■ Hugo Lindenberg. ■
Le chirurgien Drame à la ferme
qui voulait devenir E MERCREDI midi, c’est son père qui vient
la chercher à l’école. Elle n’aime pas ça. Jé-« rôme, lui, s’en fout de sentir l’animal, l’éta-Hemingway LA POSITION ble, la fosse à purin. Il tient à avoir l’air
DE SCHUSS C d’un paysan. Solène aperçoit son père : elle
De Loris Bardi, ALEXANDRE FILLON presse le pas, tête baissée, les joues rouges et les yeux qui
Le Dilettante,
vont nulle part. » Ainsi débute Le Monde du vivant de224 p., 17, 50 €.
UI SE SOUVIENT de Laura Brani- l’auteur-compositeur Florent Marchet. Nous sommes
gan ? Le narrateur du savoureux dans l’Indre, en pleine campagne, où la famille Wengler
premier roman de Loris Bardi lui s’est installée après avoir quitté Orléans. Retour à la terre,
doit une fière chandelle. Thomas donc, et initiation aux travaux des champs, aux affres deQ Haberline est devenu du jour au l’élevage et aux imprévus de toutes sortes. Ce monde
rulendemain un médecin à la mode ral, qui n’est pas toujours enchanté, nous y pénétrons par
lorsqu’il s’est retrouvé sur la couverture d’un le personnage de Solène, adolescente brillante de 14 ans,
tabloïd au bras de celle qui chantait Gloria et qui s’éveille aux mystères sensuels de la vie en compagnie
Self Control avec un vif succès dans les an- de son camarade Baptiste.
nées 1980. Chirurgien orthopédique, Thomas La ferme est biologique, l’été bat son plein, les
difficulvenait d’opérer la dame. Le temps a passé. No- tés s’accumulent. Le père, c’est Jérôme, la petite
quarantre homme a désormais atteint le cap de la cin- taine, pour qui « l’homme est un bégonia comme un
quantaine. Il est divorcé, a la garde une semai- autre ». La mère, c’est Marion, « celle qui cautérise, qui
LORIS BARDIne sur deux de son fils Dan. apaise ».
Depuis plus de vingt ans, alors qu’il se rêvait Parmi les personnages secondaires : Le Yams, Margot,
sculpteur, Thomas s’emploie à réparer le corps humain. Ses deux geeks inséparables, le docteur Faugère, qui fait de
journées à la clinique Shaperson consistent à poser des pro- l’ULM, le vétérinaire rural, Jourdan. Nous suivons tout ce
thèses partielles du genou, des unicompartementales, des petit monde dans son quotidien, troublé par le suicide
prothèses totales à charnière ou à glissement. On comprend d’un voisin agriculteur, et l’arrivée de Théo, 24 ans,
amala lassitude qu’il a fini par ressentir. Et aussi son envie pres- teur de théâtre de rue, formé à la permaculture, et
nostalsante de se tourner vers la littérature. Pour cela, il n’est pas gique de l’Inde. C’est un wwoofer, comme on
certain qu’il ait choisi la bonne méthode. Influencé par dit aujourd’hui, un métayer ou un saisonnier
l’exemple d’Ernest Hemingway ou de Henry Miller, Tho- au service d’une exploitation bio. Son rôle vaLE MONDE
mas boit pour oser. Sauf qu’il n’ose pas. Même si sa devenir déterminant au fil des pages, et ce,DU VIVANT
consommation de vodka et de rhum laisse pantois et risque jusqu’au drame final, dont on ne dira rien ici.De Florent Marchet,
de lui jouer des tours… Stock, Le roman est écrit au fil de la plume,
tra286 p., 19,50 €.À New York, autour de lui, on peut croiser Valentina versé de nombreux dialogues au style
relâCavelli, son ancienne petite amie, galeriste spécialisée dans ché. Il y est question de la montée des eaux,
llel’art conceptuel. Ou la divine M Lambertson. La professeur du réchauffement climatique, de la
disparide sciences naturelles de son fils, une créature qui porte tion ou la raréfaction des espèces animales et
d’affriolantes mini-robes bleu pétrole et ne se montre pas végétales, de la FNSEA et des dettes
contracinsensible à son charme. Du charme, il en émane des pages tées auprès du Crédit agricole, de la
surpopude cette Position de schuss. Une épatante comédie douce- lation mondiale, de la surexploitation des
amère. Ancien scripte et monteur à la télévision et au ciné- océans, des OGM et des pesticides, de la
malma, Loris Bardi a le sens du cadrage et de l’ambiance, une bouffe saturée de gras, de la fin programmée
aisance à manier une prose souple et efficace. On se régale à de l’espèce humaine. Sans oublier les
cycloaccompagner les déboires du bancal Thomas Haberline. nes, de plus en plus violents, les guerres, et la
Un drôle de type, totalement fan de l’album Abbey Road secte des « respirianistes ». Inattendu, l’em-8 des Beatles, à qui il peut arriver de discuter avec Jonathan ballage final est la grande réussite de ce
preFranzen dans le restaurant thaï où il a ses habitudes. Un an- mier roman qui, ici ou là, tombe dans les
tihéros, excessif et attachant, qui laisse penser que son créa- pièges que lui tendaient la facilité et la
déFLORENT MARCHETteur est promis à un riche avenir littéraire. ■ sinvolture. ■ T. C.
PHOTOS : FRANCOIS BOUCHON/LE FIGARO,
AGIP/BRIDGEMAN IMAGES/LEEMAGE
Ajeudi 10 septembre 2020 LE FIGARO
6
Virginia Woolf dans la CreuseON EN
Hommage de Geneviève Brisac. Au menu vazovic, Florence Seyvos, David Wajsbrot (qui sera présente àparle eLa 15 édition des Rencontres cet automne : rencontres, lectu- Lescot, Marie Cosnay… Woolf Guéret). Rivages présentera en
de Chaminadour se déroulera res, débats, discussions, films est dans l’actualité du livre aussi, octobre au format poche Trois
à Guéret (Creuse), du 17 au documentaires, expositions. puisque les Éditions du Bruit du Guinées (publié en 1938), dans la
L’AUTEUR DE « MRS DALLOWAY » 20 septembre. Parmi les invités et les inter- temps viennent de rééditer traduction de Léa Gauthier.
SERA MISE À L’HONNEUR Cette année, après Victor venants, on devrait retrouver Les Vagues (1931) et Orlando : THIERRY CLERMONTESCETTE ANNÉE AUX 15 RENCONTRES HISTOIRE Hugo, c’est Virginia Woolf qui Pierre Michon, Agnès Desarthe, une biographie, dans la traduc- Renseignements et inscriptions :DE CHAMINADOUR,
sera à l’honneur, sous la féruleQUI SE DÉROULERONT À GUÉRET. Mathieu Larnaudie, Jakuta Alika- tion controversée de Cécile www.chaminadour.com. Littéraire
Un personnage de Kipling
BIOGRAPHIE L’historien anglais Andrew Roberts dresse le portrait de la figure hors normes
du premier ministre qui fut aussi un homme d’action. Magistral.
Winston Churchill, PAUL FRANÇOIS PAOLI
Premier Lord de l’Amirauté
CHURCHILL (ici, avec sa femme N CROYAIT tout
saD’Andrew Roberts, Clémentine), voir sur Churchill et
traduit de l’anglais inspecte des avions on ne savait paspar Antoine Capet,
tout ! Et ce que l’on à Hendon Airfield, en 1914. Perrin,
BRIDGEMANIMAGES/LEEMAGEO apprend sur lui n’en1 319 p., 29 €.
finit pas de renforcer l’énigme
que représente cet homme inouï.
La première des qualités du livre
d’Andrew Roberts est de renou- sera toute sa vie un conservateur
veler l’étonnement qui est le nô- non conformiste, est dépendante
tre devant un tel destin. On a par- de sa vision de l’histoire. Sans être
fois pris l’habitude de réduire la raciste au sens biologique,
Churvie de Churchill à son affronte- chill adhère au darwinisme de son
ment titanesque de 1940 avec temps et pense que la « race
briHitler en occultant le long par- tannique » est élue pour propager
cours qui a contribué à faire de lui la civilisation et le progrès. Pour
un des plus grands aventuriers Roberts, il ne fait pas de doute que
politiques du siècle. certaines des idées de Churchill,
On a aussi eu tendance à exagé- notamment son mépris des
culturer certains traits de sa personna- res extra-européennes, sont
delité, notamment le fameux « black venues inconcevables, mais il faut
dog » ou sa propension à l’ivresse. aussi prendre la mesure d’un
perDeux clichés que le biographe met sonnage qui aimait provoquer.
à mal, documents à l’appui, en Churchill n’aurait jamais pu vivre
démontrant qu’aucun dépressif et respirer dans une époque, la
n’aurait pu déployer l’énergie nôtre, où l’on ne peut plus rire de
monstrueuse d’un homme qui fut rien, alors que lui plaisantait en
rarement ivre, aussi alcoolique toutes circonstances, surtout les
fût-il. Comment devient-on plus tragiques, et même sous les
Churchill ? C’est à cette question demi-siècle (Omdurman au Sou- mère, la belle Jennie Jérôme, qui balles, qu’il évitera toujours par
de fond que tente de répondre dan en 1898) et réussi une évasion restera toujours froide et distante miracle.Sans céder Roberts dans cet essai dont les de prison spectaculaire », écrit avec lui. Sans céder à la psycholo- Un jour qu’Éléonore Roosevelt,“à la psychologie premiers chapitres sont les plus Roberts. Et quelle évasion ! Fait gie de bazar, Andrew Roberts ex- qui voyait en Staline un bienfaiteur
passionnants. Chaque page du li- prisonnier à Pretoria en décembre plique l’ambition effrénée du jeu- de l’humanité, lui demandait de nede bazar, Andrew
vre est nourrie d’écrits de Chur- 1899 durant la guerre des Boers, le ne homme par les humiliations de pas maltraiter les Indiens qui ré-Roberts explique chill et de ceux qui l’ont connu, soldat et correspondant de guerre l’enfance. Les châtiments corpo- clamaient l’indépendance,
Churl’ambition effrénée côtoyé ou combattu parfois dès le Churchill réussit à s’évader de rels existaient encore dans certai- chill lui dit : « Mais de quels Indiens
début de sa carrière. Car tout prison et à parcourir 500 km à nes écoles anglaises, et le mépris parlez-vous : de ceux que vous avezdu jeune homme
Winston est déjà là à 25 ans ! Il a pied pour rejoindre le Mozambi- de son propre père, qui le consi- exterminés ? » Un héros de Kiplingpar les humiliations
déjà tout vu et tout fait, sauf que. Quand il rentre en Angleter- dérait comme un semi-raté, l’a qui déclamait Shakespeare par
de l’enfancel’amour, car il se tient à l’écart re, c’est le triomphe. Avec son vi- profondément mortifié et… sti- cœur tout en ayant l’humour
cindes femmes avec qui il est d’une sage poupin, Winston est déjà mulé. Randolph, qui meurt à glant d’un Oscar Wilde. Voilà qui”
extrême timidité. « Avant même illustre et ressemble au personna- 45 ans, ne verra pas le succès de fut le personnage - à la fois génie
que le nouveau député n’ait pris ge de Kipling qu’il souhaitait de- celui qui lui vouera un culte sa vie politique, aventurier, écrivain et
son siège, il avait participé aux venir adolescent. Un chevalier de durant et écrira même un livre sur dandy - dont les sots barbouillent
combats de quatre guerres (Cuba, l’Empire britannique, le plus lui. On ne comprend rien à Chur- aujourd’hui les statues en
AngleInde, Soudan, Afrique du Sud), pu- grand qui ait jamais existé. chill si on oublie son admiration terre et ailleurs. Certaines de ses
eblié cinq livres, écrit 215 articles de Un surhomme précoce désireux pour son père, 7 duc de Marlbo- assertions sont bien sûr
indéfenjournaux ou de magazines, partici- d’attirer l’affection de son père, rough, et sa foi en la mission de dables, mais l’homme que fut
pé en tant que lancier à la plus vas- l’aristocrate conservateur lord l’Empire britannique. La vocation Churchill leur survit à jamais,
parte charge de cavalerie du dernier Randolph Churchill, et de sa politique précoce de Churchill, qui ce qu’il est un géant. ■
Portrait de l’Aiglon enfant,
par Carl von Sales. Fils de Napoléon
JOSSE/LEEMAGE
BIOGRAPHIE Portrait d’un jeune homme
effacé par l’histoire.
est en réalité écartelé entre la
France et l’Autriche. Il est à la fois
mon histoire. Entre mon berceau et fils du vaincu et petit-fils de l’em-JEAN-MARC BASTIÈRE
ma tombe, il y a un grand zéro. » pereur vainqueur. Or on lui
deE FILS de Napoléon et de Ainsi le malheureux jeune hom- mande tout et son contraire. Son
Marie-Louise, né le me aurait-il, peu avant d’expirer, père l’obsède, il veut être digne de
20 mars 1811, qui devait condensé son existence. Celui qui lui, mais ses ailes sont rognées. Il
L’AIGLONsceller l’union des porta tour à tour les titres de roi se sent incompris, devient
méDe Lætitia de Witt, LHabsbourg et des Napo- de Rome, de Napoléon II, de fiant, dissimulateur.
Tallandier,
léon, est « inexistant par lui-mê- prince de Parme, de duc de 496 p., 24,90 €. Âme d’acierme », admet Laetitia de Witt, des- Reichstadt et d’Aiglon resta, bien
cendante elle-même de la famille malgré lui - car il rêvait comme Pourtant, de son vivant déjà, il
emBonaparte, qui publia il y a quel- son père d’en découdre avec les brasse l’imagination de ses
ques années un ouvrage remarqué armes -, impuissant, tiraillé entre contemporains. Âme d’acier dans
sur le prince Victor-Napoléon - ses deux familles et ballotté au un corps de cristal, le fils du
son arrière-grand-père. Elle se li- gré des calculs politiques. Ainsi conquérant – Napoléon, à qui tout
vre, cette fois-ci, à une biographie ressemble-t-il à un bel oiseau semblait possible – est déjà un
héà la fois sensible et substantielle de confiné dans une cage dorée. ros byronien, un dandy
mélancolicet être insaisissable, dissimulé Quand il quitte son pays pour que. De sa courte vie se dégage une
dans un halo de contradictions, s’installer en Autriche auprès lumière romantique captée par une
qui fut un fantomatique Napo- d’un grand-père empereur qu’il floraison de poètes et de
dramaturléon II. Jean Tulard, qui fut prési- ne connaît pas, son père ayant ges, tel Edmond Rostand. On
l’érident de son jury de thèse, a abdiqué de façon définitive, le ge en martyr. En lui, l’histoire de
d’ailleurs dit avec humour à l’his- petit prince n’a que 3 ans. son temps s’infléchit déjà dans un
torienne qu’elle était une spécia- L’Europe monarchique considè- sens crépusculaire et intimiste.
liste en « ectoplasmes ». re le jeune garçon avec embarras En brossant le portrait de cette
Ectoplasme malgré lui. De fait, et méfiance. Il reste le fils de celui victime structurelle de la raison
la vie brève et tragique de qui a bouleversé l’Europe. Pour les d’État, Laetitia de Witt n’élude pas
l’Aiglon fut surdéterminée par les peuples en quête de liberté, il re- un arrière-fond chargé de poudre,
enjeux politiques et dynastiques présente un étendard. On surveille mais en privilégiant l’homme
enqu’il incarnait. Le brillant avenir son éducation, sa correspondance, fermé dans sa cage intime. La
bioqui lui était promis, la fusion de ses rencontres. L’Autriche des graphe, avec un récit fluide,
l’ancien et du nouveau, s’acheva Habsbourg, sa geôlière ? Le jeune agréable, d’une simplicité
élégande façon prématurée par une fa- homme, s’il prend l’apparence te, sait s’approcher de « la vérité du
tale affection pulmonaire. « Ma d’un beau prince autrichien, blond personnage » et même parfois en
naissance et ma mort, voilà toute aux yeux bleus et plein de charme, saisir l’imperceptible parfum. ■
ALE FIGARO jeudi 10 septembre 2020
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINEÀ 12 ou 13 ans,
Retrouvez sur internet,
je me disais qu’écrire chaque jour,
la chronique des romans sur des robots, « Langue française ». 1 036des vampires ou des super-
SUR Le nombre de pages
WWW.LEFIGARO.FR/héros serait assez cool
de la traduction en français de l’autobiographie LANGUE-FRANCAISE
COLSON WHITEHEAD, PRIX PULITZER 2020 de Ramon Gomez de la Serna, « Automoribundia EN VUE
POUR « NICKEL BOYS », DANS « LIBÉRATION » (1888-1948) », à paraître chez Quai Voltaire, @
le 17 septembre. Littéraire
Les caprices
de Marie-Anne
CAMILLE PASCAL Le récit élégant
et haut en couleur des amours
passionnées de Louis XV
avec la duchesse de Châteauroux.
avait publié une biographie d’uneJACQUES DE SAINT VICTOR
des petites-maîtresses de
OUIS XV le « Bien- Louis XV, la « Belle Morphise »,
Aimé » ne le fut peut- dont Boucher nous a fait
découêtre pas autant qu’on le vrir le derrière. Connaissant
l’alcroit. Et ses véritables manach royal sur le bout desLamours, au sens où on doigts, n’ignorant rien des petits
l’entend aujourd’hui, sont fort peu secrets de la cour de Versailles,
nombreuses. De la longue liste des du grand aumônier de France aux
maîtresses royales, seules deux ont valets et confidents du roi,
comété véritablement aimées par le me le complaisant Le Bel, en
pasMarie-Anne, duchesse de Châteauroux en Aurore (1740), par Jean-Marc Nattier (détail). JOSSE/LEEMAGEroi, l’une inaugurant son règne, sant par les premiers
gentilsl’autre l’achevant, l’une apparte- hommes ou les menins du
menant à la très vieille aristocratie, Dauphin, l’auteur nous replonge les amours tumultueuses du jeune Aimé » : la tragédie ou plutôt fau- M de Châteauroux. Celle-ci
renmel’autre sortant de la roture. Et dans les coulisses de l’Œil de Louis XV. Car M de Châteauroux drait-il dire la « cabale de Metz ». tre à Paris sous les quolibets tandis
LA CHAMBRE
pourtant il fallut bien tous les ta- Bœuf au début du règne de est, parmi les cinq sœurs de Nesle, Car, à force de trop vouloir, que la reine accourt à Metz dans unDES DUPES
melents de la sulfureuse comtesse du Louis XV. la quatrième et dernière à avoir M de Châteauroux a provoqué sa chassé-croisé digne d’un vaude-De Camille Pascal,
Barry, née Bécu, pour réveiller les connu le lit du roi. Chacune élimina perte. En 1744, elle tient coûte que ville.Plon, « Société de loups »sens d’un monarque assoupi par la précédente dans les faveurs du coûte à accompagner le roi à la Miracle ! Louis ressuscite et res-512 p., 22 €.
les ans et les plaisirs. C’est haut en couleur, dépaysant, monarque. Certains se deman- guerre. Malheureusement, voilà tera jusqu’à sa mort, comme il le
Après la frigide Pompadour, le élégant, mais ces histoires d’alcô- daient à l’époque : « Choisir une fa- que ce dernier tombe malade à confiera à la du Barry, traumatisé
roi retrouva les émois qu’il connut ves sont aussi fort instructives. mille entière, est-ce être infidèle ou Metz. Cela semble grave. Aussitôt, par cette cabale. Il va demander des
dans sa jeunesse avec la duchesse L’ancienne plume de Nicolas constant ? » Faut-il se rallier à la les coteries se déchirent autour du comptes au clan des dévots. C’est
de Châteauroux, son véritable pre- Sarkozy, en ayant fréquenté les thèse de l’historien Maurice Lever lit royal. D’un côté, le parti des dé- une autre « journée des dupes » avec
mier et grand amour. Née d’une couloirs de l’Élysée, a pu saisir le qui, dans son Louis XV libertin mal- vots, avec l’archevêque de Sois- un autre Richelieu. Fitz-James est
grdes plus anciennes familles fran- ton de Versailles où l’élégance des gré lui, laissait entendre que le jeu- sons, M de Fitz-James, croit le exilé ainsi que tous ses pieux
soumeçaises, les Mailly-Nesle, M de salons masquait les intrigues les ne monarque aurait agi de la sorte moment venu pour écarter le clan tiens. Mais le retour en grâce de
meChâteauroux avait l’audace et la moins ragoûtantes. Cette « société pour conjurer une sexualité com- des libertins qui, duc de Richelieu M de Châteauroux ne sera que de
hauteur d’une Montespan. Elle de loups », comme disait Cham- pliquée qui ne le portait pas néces- en tête, avait encouragé le roi dans courte durée. Elle décède peu
voulait être une maîtresse officielle. fort à propos de la cour de France, sairement vers les femmes ? Ca- ses amours avec les sœurs de Nes- après, ne s’étant pas remise de
l’afC’est sur cette femme prépotente et n’a au fond rien à envier à nos mille Pascal n’aborde pas cette voie le. Et on découvre, en lisant Ca- front. Désormais, après les dévots,
ses caprices contrariés que Camille modernes lieux de pouvoir, le raf- hasardeuse et préfère nous conter mille Pascal, toutes les armes our- la place est libre pour les financiers
Pascal a décidé de jeter son dévolu. finement en plus. avec le talent du romancier ce qui dies par les deux clans qui se et leur « créature » : la marquise de
Après le succès de L’Été des À une nuance près. Malgré tous fut à n’en pas douter l’un des évé- moquent bien du mourant. Pani- Pompadour qui fera triompher le
quatre rois, l’auteur revient à ses leurs efforts, les hôtes de l’Élysée nements marquants du règne, celui qué, croyant son heure venue, le « parti philosophique » à Versailles.
amours de jeunesse puisqu’il auront quelques difficultés à copier à qui le roi dut le surnom de « Bien- roi se résigne à se séparer de Avec tout ce qui s’ensuit. ■
Chronique du silence
IRÈNE FRAIN La romancière évoque l’assassinat «Undestin méconnudont l’auteur
d’une vieille dame attaquée chez elle : sa sœur.
restituetous les enjeux,MOHAMMED AÏSSAOUI S’ajoute à tout cela un autre
silenmaissaoui@lefigaro.fr ce : celui de la famille. Elle dit : « Ici,
comme chaque fois qu’un événement en totaleempathie.»AI entrepris d’écri- douloureux ou tragique s’était passé
re ce livre quatorze dans ma famille, ce fut le rejet, le
simois après le meur- lence. » Et d’enfoncer le clou : « Ma «
Le Pointtre, quand le silence famille m’oppose une falaise de silen-J’m’est devenu in- ce mais je peux pousser la porte de la
supportable. » Depuis Le Nabab, justice et m’engager dans le couloir
Irène Frain en a écrit, des histoires. qui me ramènera à l’air libre. » Un
Et certaines la touchaient de près, peu plus loin : « Quatorze mois plus UN CRIME SANS
IMPORTANCEmais jamais un récit ne l’a touchée tard, je suis toujours prisonnière de la
D’Irène Frain, d’aussi près : Un crime sans impor- pyramide. J’ai poussé la porte de la
Seuil, tance narre le meurtre de sa sœur. justice ; elle débouchait sur une
gale254 p., 18 €.Les faits ? Dans une banlieue tran- rie qui, ai-je cru, allait vite me
déliquille, ou presque, à 25 kilomètres vrer de l’asphyxie des questions, et
de Paris, Denise, une vieille dame, pire encore de l’étouffement par excès
est violemment attaquée chez elle d’imagination. Pour respirer, je ne
en plein jour par un individu – sa demandais pas qu’on me livre un
coumaison est nichée dans une impas- pable. Je voulais simplement
comse. Elle meurt après sept semaines prendre ce qui avait pu se passer dans
dans le coma. Sa sœur cadette, Irè- la maison de l’impasse. »
ne Frain, n’apprend le crime que
Denise, la discrètetardivement. Elle est abasourdie.
Le journaliste local l’informe que Denise, la discrète, est devenue une
« c’était pas beau à voir », qu’« elle invisible. C’est à partir de là
qu’ina été massacrée »… tervient la littérature. Avec presque
C’est atroce, mais ce qui va suivre rien, sinon le pouvoir infini des mots,
dépasse l’entendement. Irène Frain Irène Frain raconte ce qui s’est passé
tente d’en savoir plus : elle pose des ou plutôt ce qui ne s’est pas passé : le
questions simples, mais elle va être silence, l’attente, l’indicible. Elle
confrontée à un mur de silence. Ici, écrit : « J’ai voulu tenir la chronique du
on est dans la vraie vie, pas dans une silence. » Et « seulement écrire sur ça.
série télé ou dans un fait divers mé- Ça : l’innommable, l’improférable. »
diatique : pas de recherche poussée, Son meilleur ami la conjure : « Cette
pas d’investigation sérieuse, pas de mort ne peut pas rester sans voix. » Il a
mobilisation massive ni d’utilisation été merveilleusement entendu : avec
d’ADN. Rien. Même la scène du cri- ce Crime sans importance, Irène Frain
me avec les scellés est « joyeuse- a élevé un tombeau pour sa sœur. Et
ment » piétinée rendant plus vaine créé une grande œuvre littéraire. Elle
encore toute probabilité de trouver termine par ces mots : « Je suis/
l’enle criminel – après cet assassinat, la fant/ qui recolle/ les histoires/ qui les
maison a été de nouveau visitée ! rafistole et les raboute ». ■
HORST GALUSCHKA/
DPA PICTURE-ALLIANCE VIA NAFP
Ajeudi 10 septembre 2020 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Calmann-Lévy secoue le petit monde des lettres
de la
court, le changement est moins nufacture de livres, du Robinet réussit donc à attirerIl n’y a pas que les joueurs desemaine foot qui changent de clubs. Les radical : il reste dans le groupe talentueux Franck Bouysse. un autre auteur dont le nom
Hachette mais quitte Lattès La mauvaise, c’est le départ apparaît régulièrement dans laécrivains aussi ont leur mercato.
pour Grasset. de Pierre Lemaitre, prix Gon- liste des meilleures ventes.Cette année, c’est Éric Laurrent
EN FAISANT SIGNER PIERRE LEMAITRE Du côté d’Albin Michel, il y a court 2013, qui rejoint l’écurie Guillaume Musso, Laurent Gou-qui passe de Minuit à
FlammaDANS SON ÉCURIE DÉJÀ RICHE, rion. C’est Muriel Barbery, une bonne et une mauvaise Calmann-Lévy. nelle, Marie-Bernadette Dupuy,
PHILIPPE ROBINET, PATRON EN MARGE nouvelle. La bonne, c’est l’arri- Trois ans après l’énorme coup Pierre Lemaitre… Who’s next ?auteur Gallimard, qui arrive chezDE CALMANN-LÉVY, CONCLUT
LE TRANSFERT DE LA SAISON. vée, en provenance de La Ma- Musso, le redoutable Philippe BRUNO CORTYActes Sud. Pour Grégoire Dela-Littéraire
Tiffany Mc Daniel, 35 ans, raconte TIFFANY
l’histoire de sa lignée maternelle,
avec un lyrisme foisonnant MCDANIEL
en recréant un univers imprégné
de réalisme magique. Le puissant Une jeune
de Betty n’en a cure. Enfin, il varoman d’une
offrir à sa femme et à ses enfants le
paradis dont il rêve. « Tout autourjeune Américaine fille les collines s’élevaient telles de
grandes exclamations lancées para remporté à la
l’homme à l’adresse des cieux. » Là,
il pourra mettre en pratique la sa-quasi-unanimité
gesse botanique héritée de ses an-qui ose
cêtres guérisseurs, gagner sa viele prix du roman
avec son savoir-faire.
Pourtant une atmosphère lourdeFnac qui ouvre
pèse sur les lieux. Seraient-ils
réellement maudits ? Mais les re-la saison. dire non
venants ou les forces du mal ne
sont pas toujours là où on les
imagine. Il y a d’autres façons d’être
hanté et certaines malédictions se
transmettent par le sang.
Au début du roman, Betty vit
dans le sillage bienheureux de son
père qui dénoue les nœuds que
l’existence fait dans l’âme de ses
enfants en inventant des légendes
qui donnent un sens cosmique àASTRID DE LARMINAT
adelarminat@lefigaro.fr leurs épreuves. Par exemple
lorsque Betty endure la haine de race
EST un roman de ses camarades de classe et de
d’amour et un ses professeurs. Pour ce père
mahommage adressé gnifique, chaque feuille a une âme,
par une fille à celle les étoiles sont des issues de se-DIANEMAZLOUM C’qui lui a donné le cours vers le ciel. Son église, c’est
jour. Une histoire que Tiffany la nature. Le roman baigne dans
McDaniel a commencé à écrire il y une atmosphère religieuse un peu
a près de vingt ans en s’inspirant archaïque, parfois réconfortante,
des terribles secrets de famille que souvent inquiétante. En exergue
sa mère lui avait révélés. de chaque chapitre, l’auteur a pla-Unhuisclosmagnétique
« Ma mère, Betty, est née le cé une citation de la Bible, une
12 février 1954, fille d’une femme phrase sibylline qui sonne comme
aussi saisissante qu’un rêve et d’un un oracle. Les personnages se sen-aucœurdesmontagneslibanaises
père cherokee qui fabriquait son al- tent pris en tenaille entre Dieu et le
cool de contrebande et créait ses diable, luttent contre un sentiment
propres mythes », écrit l’auteur en de prédestination.
exergue du roman qui raconte Jusqu’à ses 9 ans, Betty croit enFaFausustata qquui ittttee BeBeyryrououthth ppo ouur r lala mma ai issoonn de de soson no onnc cl lee, ,
l’histoire de sa lignée maternelle, son père et en ses histoires
meravec un lyrisme foisonnant et en veilleuses. Lorsque sa mère avait
recréant un univers imprégné de tenté de se suicider en s’ouvrantdans uunn village eeennt toouur réé de demontagnes,s, à àllaaf frontière e
réalisme magique. les veines, Betty s’était
Betty est la narra- accrochée à la recom-dede trois sppa ayys se en ng gueruerre. .PPa ar radoadoxalement,t, pour trice de ce récit qui BETTY mandation de son père :
De Tiffany McDaniel,court jusqu’à ses « Dites-vous que maman
traduit de l’anglais 18 ans, avec des re- mettait des betteraves enFausta, ,c c’ ’ees st t l lee lieulieu doux uxdes des étés és de de son neenfanfance, (États-Unis) par tours dans le temps. bocaux et que du jus a
François Happe,Elle est la quatrième coulé sur ses poignets. »
Gallmeister, enfant d’une fratrie de Sa mère, femme enfantle leseul eennd dr rooitit ccaappa abbl le ed de el l’’aappa ai isseer r..C C’est l làà qu’elle e716 p., 26,40 €.
huit, mais deux de ses gorgée de tristesse, qui
frères étaient déjà marche en talons hautsa a afa fafafaai ititittc c c cononononststststrurururuiriririre e e eu unununne e e e pipipipiscscscscinininine epe e p p pararararfafafafaitititite eme e mamama ai isisisss s s surur ur ur unununun morts lors de sa nais- sur le lino, pieds nus sur
sance. Elle ressemble les cailloux, cuisine des
à son père cherokee, doughnuts imaginairesterrain nq quui i ne l leureur appartientpt pa as s. .F Faustaaja a juus st tete une vraie petite In- quand la farine et l’huile
dienne à la peau fon- viennent à manquer,
cée, au regard noir. comment ne pas l’aimerenviede de es s’ ’yy plonger. AAv va annttu une dderernièreie injecti ioonn
Elle est celle à qui son malgré sa folie ?
père va transmettre Un jour, elle fait à sa
l’héritage de son peu- fille Betty une confiden-quili lui permettra peut-être d’avoir un enfant.
ple, une société ma- ce empoisonnée. Elle lui
trilinéaire et matriar- raconte avec des détailsLeoBo Be ennd dosos perturbe es soonn séjour. .IIl laar rririve dduu Canada cale, où les femmes insoutenables ce qu’elle
n’avaient pas peur d’être elles- a subi pour la première fois quand
mêmes et savaient dire non quand elle avait son âge, 9 ans, et ensuitepopourur réréglglerer cetcettete aaff aai irree dede pipiscscinine:e : vevendndrere llee teterrrraiainn
il le fallait – non au désir des hom- pendant des années, jusqu’à son
mes notamment. Les deux grandes mariage, qui l’a sauvée. Betty
cousœurs de Betty, personnages bou- che cette histoire sur le papier,de sa familleetrepartir. L’onclel’accueille, Fausta
leversants, blondes comme leur l’enferme dans un bocal qu’elle
mère, n’auront pas reçu cette for- enterre. Mais on n’enfouit pas im-l ce-là. punément les crimes dans le
silence. C’est le meilleur moyen pour
qu’ils continuent de contaminerppar ce village qui semble contenir le monde, le une lignée. Betty en sera témoin.Tout autour
Mais forte de l’amour incondi-“les collines s’élevaient tionnel de son père pour sa femmedad nger qui peut surgir à tout moment. Ces trois
telles de grandes et ses enfants, elle osera se dresser
contre le destin. Elle osera direexclamations
non. Non à l’asservissement et à lajojours vont changer leur vie. lancées par l’homme fatalité, oui au combat pour être
lià l’adresse des cieux bre. Non aux rêves et aux illusions
mortifères, oui à la réalité. Non à laTIFFANY MCDANIEL ”
haine, oui au pardon, afin de neUUn roman magnétique, envoûtant, sur nos Betty avait 7 ans lorsque sa fa- pas devenir un loup nourri de
resmille, qui bourlinguait au gré des sentiment. Non aux croyances
inemplois que son père trouvait dans fantilisantes, oui à la foi qui donneidentités, la terre qui nous façonne, l’histoire de
les mines, s’installa dans une vaste confiance. Elle comprend qu’il faut
maison de style victorien au milieu affronter l’enfer les yeux ouvertsdeux deux ppersonnages happés par la puissance d’une d’hectares de prés et de bois, dans pour aller vers la vie et l’éternité
l’Ohio. Cette demeure, abandon- promise par son père. Elle
comnée depuis des années et à moitié prend aussi que les fables pater-nan ture et d’un lieu immuables. en ruine, sera le théâtre de leur nelles, si réconfortantes, peuvent
enfance et de la perte de leur inno- être une forme de déni et que les
cence. Elle leur a été donnée par mots pour être libérateurs doivent
un ami qui l’a achetée pour une mettre le fer dans la plaie pour la
bouchée de pain parce qu’elle pas- désinfecter.
se pour être hantée – un matin, la Ce roman n’est pas sans défaut
famille qui l’occupait avait disparu mais on les oublie, subjugué par le
corps et âme et les murs étaient portrait de cette famille où l’amour
criblés d’impacts de balles. Le père est plus fort que la mort. ■
A