Figaro Littéraire du 11-02-2021
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Date de parution 11 février 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 13 Mo

Exrait

jeudi 11 février 2021 LE FIGARO - N° 23787 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
CHRIS KRAUS HISTOIRE
UN BERLINOIS À NEW YORK LA BIOGRAPHIE DE LAURE
PAR L’AUTEUR DE « LA FABRIQUE MOULIN, RÉSISTANTE
DES SALAUDS » PAGE 5 ET FEMME D’EXCEPTION PAGE 6
Le journalisme,
un art littéraire
Ernest Hemingway
en octobre 1939 dans
sa maison à Ketchum,
dans l’État d’Idaho,
aux États-Unis.
DOSSIER Avec « L’Inconnu de la poste », enquête sur un fait divers, Florence Aubenas se place dans la lignée des grands
américains, Hemingway, Tom Wolfe, Gay Talese, dont les reportages et enquêtes ont acquis un statut littéraire. PAGES 2 ET 3
Parce que c’était lui
PatrickES AMATEURS de Saint-Simon le Ajoutons la rumeur d’un complot contre la – il a écrit un essai magistral, La Grandeur,
savent : Philippe d’Orléans, futur Couronne d’Espagne, et l’on conviendra consacré au mémorialiste. GRAINVILLE
régent, tient une place considé- que les motifs d’opprobre ne manquaient Son propos est aussi, à travers le bras de fer
rable dans les Mémoires de M. le pas. Le souvenir de Fouquet, un demi-siè- que se livrent les deux hommes, de menerL duc : « On a vu au commencement cle plus tôt, est dans toutes les têtes – et en une fine étude de la cour et de ses
méanmede ces Mémoires que, dès ma plus petite jeu- tout cas dans celle de Saint-Simon qui dres : parler à M de Maintenon, n’est-ce
nesse, j’avais fort vu le duc d’Orléans. » Et presse Orléans de rentrer dans le rang en pas approcher le roi plus directement ? À
pourtant, pas plus dissemblables que ces rompant avec sa maîtresse, la comtesse l’inverse, en entreprenant une telle
dédeux-là. D’un côté le prince licencieux, de d’Argentan. marche auprès d’Orléans, Saint-Simon
l’autre le grand seigneur scrupuleux. Celui- n’est-il pas manipulé par un pouvoir
soulà fait l’éloge de la passion quand celui-ci cieux d’éviter un scandale ? Derrière le
célèbre l’amour conjugal. L’un ne vit que protocole et les rangs qui séparent les deux
LA CHRONIQUEpar et pour la vie frénétique de la cour quand hommes, derrière ces inextricables jeux de
l’autre n’aspire qu’à une paisible retraite. Et naissance et d’influence se cachent deuxd’Étienne
pourtant une fidélité les lie : parce que cœurs, l’un à vif, perdu de débauche et dede Montety
c’était moi, parce que c’était lui. passion, l’autre éperdu de droiture.
C’est cette amitié des contraires qui pousse Où l’on s’avise que Saint-Simon eût fait un
Jean-Michel Delacomptée à imaginer un On se rappelle Le Souper de Brisville, La excellent diplomate, fin et patient, s’il
dialogue entre eux. Conversation de d’Ormesson, magistraux n’avait passé son temps sur ses terres, ou à
Dans Cabale à la cour, Saint-Simon inter- tête-à-tête entre des figures historiques. la cour de Versailles, observant, notant
vient auprès de son ami pour qu’il aille à Dans Cabale à la cour aussi, deux caractères puis écrivant son chef-d’œuvre, à l’ombre
résipiscence auprès du roi et de son épou- s’opposent, l’imprévisible Orléans et le des grands fauves qu’il avait côtoyés,
se. Cette ambassade eut lieu en jan- sage et pugnace Saint-Simon acharné à le aimés ou méprisés. ■
vier 1710. La voici mise en scène. On y re- sauver de la disgrâce et, plus
profondétrouve les principaux détails des Mémoires ment, de la damnation. «UNRÉGALROMANESQUE
sur le duc d’Orléans : il lisait Rabelais pen- Mais à la différence des autres grands
afCOMMEONENVOITPEU.»dant les offices de Noël, il avait fait sur frontements sus-cités, le texte de Dela- CABALE À LA COUR
me De Jean-Michel M de Maintenon un mot ordurier qui comptée n’est pas bâti sur un jeu de répli- Bruno Corty, Le Figarolittéraire
était revenu aux oreilles de l’épouse mor- ques ; pas de bons mots, ni Orléans ni Saint- Delacomptée,
Robert Laffont, coll. ganatique du roi. Sa conduite envers sa Simon ne sont Talleyrand ou Napoléon. La
femme, fille naturelle du roi, qu’il bafouait confrontation tient d’abord par la langue. « Les Passe-murailles »,
145 p., 17 €.ouvertement, faisait rager Louis XIV. L’auteur parle le Saint-Simon couramment
UWE ZUCCHI/DPA
PICTURELLOYD ARNOLD/HULTON ARCHIVE/GETTY IMAGE ALLIANCE VIA AFPAFP
©H.Triay
Ajeudi 11 février 2021 LE FIGARO
2
Florence Aubenas
s’intéresse à des sujets
qui ne font pas la une
des journaux.
Dans L’Inconnu Reporters-écri vains
de la poste, elle
ne démontre pas,L'ÉVÉNEMENT elle montre.
S. BURLOT/HANS LUCASLittéraire DOSSIER
Ils enquêtent
sur le terrain Florence Aubenas :
et racontent l’homme, cette énigme
ensuite la vie
ASTRID DE LARMINAT vers, des hypermarchés aux extraordinaire
adelarminat@lefigaro.fr commissariats. À la façon des
reporters-écrivains américains, des gens ordinaires.
U PETIT MATIN du elle s’intéresse à des sujets qui ne
19 décembre 2008, font pas la une des journaux mais
sur la place du vieux éclairent l’actualité sous un autre
bourg de Montréal- jour. L’un de ses livres, Le QuaiAla-Cluse, dans l’Ain, de Ouistreham, a fait grand bruit
les décorations de Noël font un en 2010 : il racontait les six mois
halo doré à travers la neige qui qu’elle avait passé incognito
tournoie entre l’église et le bis- comme femme de ménage à Caen
trot. Dans l’arrière-salle de la pour dépeindre de l’intérieur la
petite poste, entre 8 h 36 et 9 h 03, vie de Français qui n’ont pas voix
Catherine Burgod, 41 ans, en- au chapitre.
ceinte de cinq mois, unique em- En 2014, donc, Aubenas
comployée du lieu, est assassinée de mence à enquêter auprès des
vingt-huit coups de couteau. À proches de l’acteur. Deux ans
cette heure de passage où les en- plus tard, elle le rencontre, à sa
fants vont à l’école et les parents sortie de prison, après que son
eau travail, personne n’a rien vu, avocat, M Dupond Moretti, a
inrien entendu. terjeté appel de son renvoi aux
L’enquête confiée à la presti- assises. Happée par cette affaire,
gieuse section de recherches de la journaliste se rend à
MontréalLyon s’emballe, patine, achoppe la-Cluse, y séjourne
régulièreet puis s’ensable. Après que l’ex- ment, interviewe des dizaines de
mari de la victime a été innocen- personnes. Elle sympathise avec
té, les soupçons se portent sur un l’acteur, toujours suspecté, aussi
jeune homme qui habite depuis bien qu’avec le père de la
victiun an dans un sous-sol en face de me, se passionne pour la
sociolola poste. Ce RMIste n’est autre gie et l’histoire de cette vallée,
que l’acteur Gérald Thomassin, qui a quitté la paysannerie pour
César du meilleur espoir en 1991 se ruer dans l’industrie plastique
pour son rôle dans Le Petit Crimi- pendant les Trente Glorieuses. dérobée comme des étrangers.
nel, de Jacques Doillon. Après C’est pour retrouver la familiarité
Histoires dans l’histoirechaque tournage, ses cachets et la confiance perdues qu’on a
flambés, il retrouve sa vie de Dans son livre L’Inconnu de la besoin de trouver un coupable.
marginal abîmé par l’héroïne, poste, Florence Aubenas ne dé- Au début du récit, le portrait de
l’alcool et une enfance à la Ddass. fend pas une cause. Elle ne dé- la victime, personnage à la
À la suite du meurtre, son montre pas, elle montre. Elle ne Flaubert, une Emma Bovary
tracomportement étrange attire se met en scène que dans le pro- gique, est saisissant et crée une
l’attention. Garde à vue, interro- logue, le jour de juillet 2019 où sorte de parenté désolée avec
gatoire. Rien de décisif et, sur- elle attend Thomassin devant le l’acteur soupçonné d’être son
astout, aucune preuve matérielle. tribunal de Lyon. Il doit compa- sassin. Enfant ballotté dans un
Il est relâché. Pour- raître avec un nou- corps d’adulte, il pourrait être,
tant, le père de la vic- veau suspect, un am- lui, un personnage de
Dostoïevtime, Raymond Bur- bulancier, inconnu du ski. À l’inverse des portraits-L’INCONNU
god, une personnalité DE LA POSTE dossier, dont l’ADN robots, Aubenas ne cherche pas à
De Florence Aubenas, du canton, est per- correspond aux em- définir leurs contours. Elle leur
L’Olivier, suadé de sa culpabili- preintes génétiques donne un visage, une voix, une
240 p., 18,50 €.té. Quatre ans après, retrouvées sur le lieu histoire, à partir d’une multitude
rebondissement. Le du crime. Mais l’ac- de détails, mais leur laisse leur
Dans The White témoignage d’un teur parti de Roche- Un chapitre après l’autre, minel. Autant d’éléments livrés part d’inconnu. En racontant
Darkness, Davidcompagnon de dérive fort n’arrivera jamais. usant de techniques romanes- presque sans commentaire qui cette histoire dépourvue de
scéde Thomassin relance Il est depuis porté dis- ques, elle reconstitue des scènes à Grann (ci-dessus) permettent au lecteur de mener nario, elle montre que des vies
retrace le parcoursl’enquête. L’acteur paru. Florence partir de témoignages. Celui des sa propre réflexion. qui semblent mues par un
mélanhors-norme du vit alors à Rochefort. Aubenas lui avait en- copines de la victime, des cama- ge absurde de hasard et de fatalité
Des vies à part entièremilitaire et aventurier Il est mis sur écoute, voyé de l’argent pour rades du foyer où a grandi Tho- sont des vies à part entière et que
convoqué. À la veille payer son billet. À ce massin, des réalisateurs qui l’ont Henry Worsley. Aubenas décrypte le fonctionne- les protagonistes d’un drame
JPHILIPPE MATSAS/de son audition, une titre, elle sera enten- dirigé, des deux larrons avec les- ment de la justice, le déroule- sont plus grands que le rôle qu’on
LEEXTRA VIA LEEMAGEconversation télé- due par la police. Son quels il traînait à Montréal, et ment de l’enquête, les rebondis- leur assigne, des hommes, des
phonique avinée avec récit commence après tant d’autres. À chaque fois, le sements de la procédure, et les femmes avec leur mystère
proson frère, qu’il ré- la question que lui portrait des protagonistes princi- raisons trop humaines pour les- pre. Cela fait sans doute de ce
reveille au milieu de la pose l’agent : « Que paux s’affine et, en même temps, quelles il lui arrive de s’égarer. portage au long cours un genre
nuit, aboutit à sa mise s’est-il passé, selon c’est un personnage secondaire Mais elle s’attache surtout à dé- d’« œuvre d’art », ce que Truman
en détention préventive. vous ? » Manière pour l’auteur de qui apparaît, une histoire dans crire l’onde de choc d’un meur- Capote voulait faire en écrivant
Un an après, convaincue de dire qu’elle ne se substitue pas l’histoire qui s’esquisse, capti- tre inexpliqué sur une bourgade De sang-froid, son célèbre roman
son innocence, une directrice de aux enquêteurs, et que, si le récit vante. L’auteur insère des ex- de 3 500 âmes, où tout le monde vrai sur un fait divers.
casting qui a rencontré Thomas- qu’on va lire se veut aussi honnê- traits de rapports de gendarme- se connaît, où on laisse ses clés En 2020, la chambre de
l’inssin sur son premier tournage ap- te qu’une déposition l’exige, il rie, de lettres de l’accusé et de la sur sa voiture quand on s’arrête truction a confirmé la mise hors
pelle Florence Aubenas. La jour- traduit néanmoins un point de victime, des fragments du journal au café : du jour au lendemain, de cause de Thomassin. Le procès
naliste du Monde est connue pour vue, le sien, qui, pas plus qu’un de Raymond Burgod, la retrans- chacun étant convaincu que seul de l’ambulancier, qui avait 19 ans
ses longs reportages en immer- autre, ne peut prétendre être ex- cription brute de l’interview fil- un habitué a pu commettre ce au moment du meurtre, devrait
sion dans les endroits les plus di- haustif ou totalement objectif. mée lors du casting du Petit Cri- crime, on regarde ses voisins à la se tenir cette année. ■
Joy Sorman : vol au-dessus d’un nid de « fous »
MOHAMMED AÏSSAOUI (40 ans, séjours réguliers depuis trique, avec son décor, ses rites, manuel Carrère –, Joy Sorman moins, elle a raconté une
sociémaissaoui@lefigaro.fr plus de vingt ans, il est SDRE, ses personnages, que livre Joy préfère la discrétion. Elle ne se té, une époque. Quand
l’Acadéc’est-à-dire en « soins sans Sorman dans À la folie. cache pas pour autant, faisant mie suédoise lui a décerné la
ENDANT un an, tous consentement sur décision d’un Toute la force du récit est dans des apparitions furtives, s’inter- suprême récompense littéraire,
À LA FOLIE
les mercredis, Joy Sor- représentant de l’État »), Youcef sa retenue : l’auteur ne veut pas rogeant. Son travail se situe plus elle a expliqué que son travailDe Joy Sorman,
man a circulé libre- (qui se prend pour un agent de la faire dans le spectaculaire ni dans dans la veine d’une Svetlana était « un prétexte pour carto-Flammarion,
ment dans un hôpital DGSE), Adrienne (agent de servi- le revendicatif, même si elle a ses graphier l’homme ». 284 p., 19 €.P psychiatrique qui com- ce hospitalier), Maria (une nuit, idées : notamment cette prise de C’est cette « cartographie »
Qu’est-ce que prend douze lits et une chambre cette bipolaire a réussi à s’enfuir pouvoir de l’administratif sur le d’une institution hospitalière que
d’isolement, avec la cafétéria et de l’hôpital… en fauteuil rou- soin (voir le chapitre « Le temps “ dévoile Joy Sorman - avec uneguérir la folie ?
une salle commune donnant sur le lant), Nadia, hospitalisée pour des gestionnaires » et les mots de question forte, cruciale : qu’est-Que fait-on
jardin pour les repas et les activi- hallucinations (« on dit que j’ai Miguel, cadre de santé : « Vous ce que guérir la folie ? Que fait-on
de nos « fous » ?tés. Elle a pu voir la vie des pa- des troubles mentaux alors que je savez, perdre du personnel c’est de nos « fous » ? Avec ce livre, elle
tients et des soignants. Si elle a fais seulement la fofolle, des imi- perdre du temps de parole, de l’at- a effectué un travail d’orfèvre de”
modifié les noms, elle raconte une tations, des grimaces, rien de tention, c’est aussi préjudiciable Alexievitch. La journaliste et reconstitution de silences et de
réalité, en tout cas sa vision de grave »), Bilal (26 ans, bouffées que perdre un scanner en cancéro- écrivain biélorusse, Prix Nobel cris, de mots et d’émotions, de
cette réalité. délirantes, sans doute liées à un logie »). Ce faisant, on comprend de littérature, a mené des cen- voix, un travail exceptionnel qui
C’est un récit, mais c’est pres- stress post-traumatique né d’une mieux que l’hôpital psychiatrique taines et des centaines d’inter- n’a rien à voir avec un
microque un roman vocal que l’auteur enfance ravagée au Liban), Bar- est « une aventure du langage, de views d’enfants, de femmes et trottoir ou une simple
retransoffre – chaque chapitre rentre au nabé (infirmier qui décrit son la parole et du silence ». d’hommes d’une façon systéma- cription. D’ailleurs, on ne
retroucœur d’une maladie, d’une his- travail « comme celui d’un veilleur Dans cette littérature du réel tique et les a restituées après un ve aucun propos entre guillemets.
toire, d’une question, d’une et d’un démineur »)… C’est toute où souvent le narrateur occupe formidable et invisible exercice C’est un genre littéraire qui exige
voix : on entend celle de Franck une vie dans une unité psychia- l’espace – c’est le génie d’Em- de « montage ». À travers ces té- patience, talent et humilité. ■
ALE FIGARO jeudi 11 février 2021
3UNE LITTÉRAIRE DANS LA SILICON VALLEY
En 2013, quand Facebook fait son technologies qui menacent travaille d’abord pour une start-up
entrée en Bourse, Anna Wiener, le monde du livre. Jusqu’au jour où de gestion de données… En (fausse)
25 ans, diplômée en lettres, travaille elle entend parler d’une start-up Bécassine ou Candide, elle raconte
dans l’édition à New York, qui vient de lever 3 millions de au jour le jour la vraie vie dansReporters-écri vains milieu prestigieux mais où les dollars pour révolutionner l’édition le monde merveilleux et souriant
perspectives de carrière sont rares. littéraire et, sur un coup de tête, de la tech qui veut sauver le monde.
Elle est du genre à se tenir postule. C’est le début d’une Son humour et son intelligence CRITIQUEà distance des réseaux sociaux expérience totalement dépaysante. font mouche. L’Étrange Vallée,
et à se méfier des nouvelles Elle part à San Fransisco, où elle d’Anna Wiener, Globe, 316 p., 22 €. Littéraire
Les héritiers de Tom Wolfe
BRUNO CORTY ton. À Langewische, comme aux cret, un ton gracieux qui donne
bcorty@lefigaro.fr autres, l’auteur pose la même batterie l’impression que tout est facile. (…) Mon
de questions : « Préférez-vous les pro- style me vient de mes écrivains préférés,
ES ROIS du journalisme lit- jets de longue haleine ou les travaux qui ont tous des voix merveilleuses : Guy
téraire, ceux qui pratiquent plus courts ? Comment faites-vous pour de Maupassant, William Styron, John
un genre qui mélange en- proposer un sujet ? Quel type de recher- O’Hara et Irwin Shaw », explique
Taquête, reportage et techni- ches faites-vous ? Avez-vous une mé- lese. Jon Krakauer, dont Sean Penn a Lques empruntées à la fic- thode de reportage ? Vous présentez- adapté Into the Wild, l’histoire de ce
tion, viennent des États-Unis. Hier, ils vous toujours comme journaliste ? jeune Américain parti sur les routes et
étaient facilement identifiables. Cos- Établissez-vous un plan ? » qui finit par trouver la mort en Alaska,
tume blanc, chapeau blanc, Tom cite une vingtaine d’écrivains qui l’ont
Rois des ventesWolfe ne passait pas inaperçu. Stetson influencé, mais est très clair : « Mon
ou bob, lunettes fumées, fume-ciga- Les réponses dessinent les coulisses travail n’a rien à voir avec celui de
Wolrette, Hunter S. Thompson non plus. d’une profession qui intrigue autant fe. Je n’ai pas assez de talent, ou de
Ces arbres (plus Truman Capote, Nor- qu’elle fascine. Avec des gens humbles culot, pour rivaliser avec le feu d’artifice
man Mailer, Joan Didion, Michael et d’autres sans complexes. À tous, littéraire qui le caractérise. »
Herr) cachaient une forêt qui s’est Boynton demande tou- Boynton est assez juste
étoffée au fil des années, confirmant jours à la fin : « Comment lorsqu’il écrit : « Les
reporLE TEMPS en partie le jugement péremptoire de appelez-vous le journalisme tages de Wolfe (…) mettent
DU REPORTAGEWolfe dans The New Journalism (1973) que vous pratiquez ? » Si la tellement en avant
l’appaDe Robert selon lequel le journalisme littéraire réponse de Langewiesche rence plutôt que la
substanS. Boynton,
taillait désormais des croupières au - « non-fiction narrative » ce qu’ils finissent par dé-traduit de l’anglais
bon vieux roman. - est, à quelques variantes posséder son journalisme de(États-Unis) par
Trente ans après ce coup d’éclat du près, celle de la plupart de sa complexité et de sa pro-Michael Belano,
génial sudiste qui se prétendait haut et ses collègues, on savoure fondeur. » Moins brillantsÉditions du
sousfort l’héritier du roman européen du celle du vétéran Gay Tale- peut-être, les membres dusol, 685 p., 29 €.
eXIX siècle et du réalisme littéraire à la se : « Tout ça, c’est des « Nouveau Nouveau
JourTom Wolfe (ci-dessus) Dickens, Balzac, Zola, Robert S. conneries. Tom Wolfe, en nalisme » s’attachent
dase prétendait haut Boynton, prof à la New York Univer- pensant me faire un compli- vantage au quotidien des
et fort l’héritier sity, a décidé de faire le point sur le ment, m’a collé l’étiquette Américains, à ceux dont
du roman européen phénomène. Pour ce faire, il s’est en- du Nouveau Journalisme, ce on parle peu, voire jamais.
edu XIX siècle et du tretenu avec dix-neuf journalistes lit- qui ne m’a jamais vraiment Un journaliste comme Ted
réalisme littéraire à la téraires. Le fruit de son passionnant plu. Le problème, quand Conover passe des mois en
Dickens, Balzac, Zola. travail paraît aujourd’hui. Si l’ouvrage vous écrivez de la non-fic- immersion avec des
clanLOUIS MONIER/ date de quinze ans et qu’entre-temps tion, c’est que vous devez destins mexicains, vit le
BRIDGEMAN IMAGES de nouvelles signatures sont apparues vous situer dans une caté- quotidien des
sans-domidans le paysage, la plupart des auteurs gorie, sinon les libraires de cile itinérants, se fait
emsélectionnés sont toujours en activité. Barnes & Noble ne savent pas sur quelle baucher comme gardien de prison ou
« En pensant me faire Les lecteurs familiers de la revue étagère vous ranger. Donc on a tous ces inspecteur sanitaire dans un abattoir.
un compliment, Feuilleton, créée en 2011 par Adrien étiquettes sur le front. (…) Je ne me sens Le fruit de ce long labeur paraît en
arTom Wolfe m’a collé Bosc, patron des Éditions du sous-sol, à l’aise avec aucune d’entre elles. Je ticles dans des magazines et/ou en
vol’étiquette du Nouveau ne seront donc pas surpris de retrou- veux juste écrire sur les gens, comme lumes.
Journalisme, ce qui ne ver les Gay Talese, Susan Orlean, Ted dans une nouvelle mais avec de vrais Depuis des années, aux États-Unis,
m’a jamais vraiment Conover, William Finnegan et autres noms. » Quelle magnifique définition la crise de la fiction a transformé les
plu », explique Gay William Langewiesche. On a décou- du journalisme littéraire ! Talese, pour auteurs de « non-fiction » en rois des
Talese (ci-contre). vert ce dernier en 2011 avec American reprendre la formule de Boynton, a ventes. En France, en dehors d’un
MARCELLO MENCARINI/ Ground, formidable enquête sur les passé sa vie « à écrire sur la vie extraor- Carrère ou d’une Aubenas, les
incurLEEMAGE neuf mois qui ont suivi les attentats du dinaire des gens ordinaires, ou la vie or- sions dans ce genre journalistique sont
11 Septembre et le travail titanesque dinaire des gens extraordinaires ». rares. Manque de moyens ? De temps ?
de déblaiement des entrailles fuman- Tantôt il jette son dévolu sur une com- D’envie ? Hier, Pauline Guéna a passé
tes du World Trade Center, « un effort munauté naturiste, le gérant voyeur une année à la PJ ; aujourd’hui, Joy
de “déconstruction” extraordinaire du d’un motel ou des hommes de la Ma- Sorman raconte son expérience avec David Grann en Antarctique
plus grand symbole du capitalisme fia ; tantôt sur Frank Sinatra ou Joe Di- les patients de deux HP (lire page 2).
mondialisé en Amérique », selon Boyn- Maggio. « J’essaie d’avoir un ton dis- À suivre… ■
U DÉBUT des années équipage de la mort. Shackleton
1990, l’Américain avait échoué à relier à pied une
exDavid Grann est jour- trémité du continent à l’autre,
naliste free-lance. Worsley réussira en 2008-2009. AAprès plusieurs
jourEnfer blancnaux, il intègre la rédaction du
New Yorker en 2003, ce qui expli- En 2012, le militaire décida
d’acque sans doute son absence au crocher un autre nom mythique de SÉBASTIENLAPAQUEsommaire de l’anthologie de Ro- l’exploration à son palmarès et de
bert S. Boynton (lire ci-contre), refaire la course au pôle Sud
parue en 2005. Grann appartient d’Amundsen et Scott, soit 1 450 km
sans conteste à la grande famille de de marche dans l’enfer blanc.
la « narrative non-fiction ». Sa Pourquoi s’infliger autant de souf- “Ce monde est tellement beau est
modestie n’a d’égal que son talent frances quand on a une famille
un roman qui grandit son auteurde conteur. On a pu le découvrir soudée et aimante ? Parce que c’est
dans La Cité perdue de Z., Chroni- « un acte qui vous élève au-dessus autant que ses lecteurs. On se
réque d’un meurtre annoncé et un de la grande monotonie de la vie jouitqueSébastienLapaqueyfasse
grand nombre de textes parus pour quotidienne, une vision des plaines THE WHITE
rayonner iciungigantesque éclatDARKNESSla plupart dans le New Yorker réu- étincelantes, des montagnes
majesDe David Grann,nis dans Le Diable et Sherlock Hol- tueuses se découpant sur un ciel de lumière.”
traduit de l’anglais mes. Des tueurs, des aventuriers, bleu froid (…), le triomphe du vivant FrédéricBeigbeder,
(États-Unis) des mystificateurs : Grann s’inté- sur le royaume figé de la mort ». En LeFigaroMagazinepar Johan-Frédérick resse souvent au côté sombre de 2011, Worsley publie Dans les pas
Hel- Guedj,
l’homme. C’est le hasard qui guide de Shackleton, tribut à son héros, “L’auteur aconçu son livre commeÉditions du sous-sol,
le choix de ses sujets – « un tuyau dans lequel il note : « J’étais hyp- 160 p., 16,50 €. une lente remontéedes ténèbrestransmis par un ami, une référence notisé par les épreuves que ces
vers lalumière. Bouleversant.”enfouie dans un fait divers ». hommes étaient prêts à endurer. »
En 2015, alors qu’il prend sa re- SabineAudrerie,
traite de l’armée, Worsley, 55 ans,
LaCroixJ’étais hypnotisé se lance un dernier défi : réaliser“ un projet auquel Shackleton dutpar les épreuves “Ce monde est tellement beau
renoncer : la traversée transan-que ces hommes étaient semble nous demander :«Qu’at-tarctique, 1 667 km, seul et sans
asprêts à endurer sistance. Une folie jamais tentée tendez-vous de lavie ?»Etilnous
par quiconque. Mais Worsley avait” rappelle que « pour vivre heureux,
Avec The White Darkness, paru fait sienne la devise du SAS :
ilfautvivre»!Raisonbiensuffisanteen 2018, le journaliste écrivain « Toujours un peu plus loin. » David
trouve en Henry Worsley un per- Grann raconte et donne l’impres- pour lire cethymne.”
sonnage démesuré qui rappelle sion d’être à ses côtés tandis qu’il AliceFerney,
Percy Fawcett, l’explorateur an- s’engage dans ses différentes ex- LeFigaroLittéraire
glais qui disparut avec son fils en péditions. À chaque fois, l’écrivain
1925 en Amazonie alors qu’il cher- montre bien comment Worsley se “Lorsque,aprèsavoirrefermélespages,onserappelleque«
labeauchait une cité perdue et qui avait réfère à son illustre modèle, aux
té du monde estune grâce », on se dit qu’on perd peut-être trop deinspiré à Grann l’un de ses décisions qu’il prit à l’époque. « À
meilleurs livres. Henry Worsley, l’instar de beaucoup d’aventuriers, temps ànepas lacontempler.”
fils d’un officier de l’armée britan- il semblait s’être lancé dans une ThéophaneLeroux,FamilleChrétienne
nique, fut lui-même officier, aimé quête tout autant intérieure
qu’exde ses hommes et combattant cou- térieure, écrit Grann. Ce périple
rageux. Plus que de gagner du ga- était un moyen de se soumettre à
lon, il avait une obsession : Ernest une mise à l’épreuve extrême. » Des
Shackleton. L’homme dont le ba- photos illustrent l’odyssée de
teau mythique, L’Endurance, fut Worsley sur cette terre glacée où il
pris et brisé par les glaces de l’An- finira par rester à jamais auprès de
tarctique. L’homme qui sauva son son mentor. ■ B. C.
Ajeudi 11 février 2021 LE FIGARO
4 EN TOUTES mancier/ tant pis/ pour moi. » Il avait pour- Un inédit de Guillermo Cabrera Infante
tant préparé le manuscrit d’un recueil, dont Seize ans après sa disparition, l’écrivain Cubainconfidences
ces vers sont extraits, mais ne s’était pas Guillermo Cabrera Infante revient avec un
rodécidé à le publier. L’Homme nu et autres man inédit en français, publié en Espagne en
Moravia était aussi un poète poèmes sortira le 24 février, en édition 2008, La Nymphe inconstante. L’auteur du
géLe grand romancier et essayiste italien, Alberto bilingue, chez Flammarion. René de Cec- nial Trois tristes tigres y narre avec humour et
Moravia (1907-1990), l’auteur des chefs- catty, qui fut l’ami, le traducteur, le bio- son sens du baroque les aventures de la jeune
d’œuvre que sont Le Conformiste, L’Ennui, Le graphe de Moravia, a traduit ce recueil Estela avec un critique de cinéma en rupture de
Mépris, avait un profond sentiment d’échec. La qui compte 83 poèmes, inédits pour la ban. Le tout se passe à La Havane à la fin de laCRITIQUE poésie représentait pour lui l’absolu de la littérature : plupart, d’une simplicité magnifique, où l’on dictature de Batista, en 1957. À paraître le
« J’aurais voulu/ être/ un poète/ je n’ai été/ qu’un ro- entend « une voix intime, fragile, dépouillée ». 3 mars, chez Arthaud.Littéraire
Fraenkel : l’artiste décompositeur
GÉRARD GUÉGAN Le portrait intime d’un compagnon oublié du surréalisme, qui a traversé les chaos
de l’histoire en s’engageant.
Figure méconnue THIERRY CLERMONT
tclermont@lefigaro.fr du surréalisme,
Théodore Fraenkel
80 ANS, Gérard Gué- (à droite) pose
avec Louis Aragon. gan complète sa
galeJACQUES FRAENKEL/rie de portraits
origiEDITIONS DE L’OLIVIERnaux, toujours avec leÀ goût du panache et de
l’insolite. Hier, il faisait revivre le
collaborationniste Jean Fontenoy,
Stendhal, Aragon dans la
décrépitude, Drieu la Rochelle au soir de
sa vie revue et corrigée (Tout a une
fin, Drieu, en 2016), Hemingway et
Dashiell Hammett dans un
chassécroisé (2017). À chaque fois, il a
tendu à ses personnages un miroir
déformant, quitte à bousculer la FRAENKEL,
succession chronologique ou à UN ÉCLAIR
malmener la vérité historique. Peu DANS LA NUIT
importe, Guégan, qui a toujours De Gérard Guégan,
rondement mené ses affaires litté- Éditions de l’Olivier,
320 p., 19 €.raires, ne verse pas dans les travers
stériles de l’exobiographie.
Toujours, ses portraits sont de chair et
de sang.
Cette fois-ci, il a exhumé une
figure oubliée du surréalisme, un Vingt-deux chapitres donc pour plus tragique sentimentalité. » Ara- plus rien à espérer de la vie ? La fan- avant de retourner à son cabinet
réfractaire engagé qui n’a laissé que cette enquête séduisante, allant de gon, Breton, Fraenkel : trois hom- taisie spontanée a pu me donner de l’avenue Junot. Tout en gardant
quelques pages parues en revue : l’amitié naissante avec André Bre- mes qui ont découvert en même quelques illusions ; le rêve m’aban- un œil sur les parutions de ses
Théodore Fraenkel, qui avait ton au lycée Chaptal à son engage- temps l’horreur de la guerre, enga- donne avec la mémoire. » amis, avec une sévérité
intelligenfait imprimer sur ses cartes de vi- ment pendant la guerre dans le ré- gés comme infirmiers ou médecins te. N’avait-il pas écrit à Breton, à
Une sévérité intelligentesite : « Maître désillusionniste. Ar- giment de chasse Normandie- auxiliaires, dès 1915. Neuf ans plus propos de Nadja : « Ta désaffection
tiste décompositeur ». Niémen, en passant par les tard paraîtra le premier Manifeste Fraenkel tient ensuite une chroni- ou ton mépris, il ne s’agit d’en
disEn vingt-deux épisodes ou say- premières manifestations dadaïstes du surréalisme, avant que, dans un que médicale dans Marianne, cuter la légitimité. Je sais que je n’ai
nètes, il dévide le destin d’un mé- et la guerre d’Espagne, où bien peu même mouvement, Fraenkel, Ar- épouse en secondes noces Margue- rien de bas à me reprocher (…). J’ai
decin juif d’origine russe qui s’en- de surréalistes s’étaient engagés. taud, Leiris, Bataille et Desnos ne rite Luchaire, sœur cadette du fu- lu ton livre aujourd’hui avec
émogagera dans la France libre, ami À sa mort, en 1964, Aragon écri- quittent le groupe. C’est l’époque tur collaborationniste Jean Luchai- tion. C’est toujours cette banquise
intime de Robert Desnos, et qui n’a ra dans Les Lettres françaises : « La où Fraenkel note dans ses Carnets : re, croise à Majorque en 1936 le où tu t’en vas seul, où de
merjamais cédé aux sirènes de la gloire terre n’a jamais porté un homme « Oserai-je me condamner définiti- poète et capitaine Alberto Bayo, veilleux mystères s’ordonnent
littéraire, malgré ses talents. d’une plus grande pudeur et d’une vement, oserai-je dire que je n’ai futur frère d’armes de Fidel Castro, autour de toi. » ■
Le cœur en miettesTOUT PEUT
S’OUBLIER
D’Olivier Adam,
OLIVER ADAM Un homme part à la recherche de son ex-épouse qui a emmené leur enfantFlammarion,
264 p., 20 €. dans son pays d’origine. Portrait subtil d’un père blessé.
est « romancier empathique », à ses propres tropismes : le ciné- me volatilisée dans la forêt où elle sur la paille. La piste se préciseFRANÇOISE DARGENT
fdargent@lefigaro.fr versé dans la chronique des gens ma - ses références dévoilent le était partie se promener. Quelques mais ça sent le roussi. Le titre de
vivant en marge, les blessés de la romancier en critique inattendu mois plus tôt sa propre épouse, l’ouvrage nous avait mis la puce à
U NE VOIS jamais vie plutôt que les « winners », la et très informé -, l’Atlantique et d’origine japonaise, est retournée l’oreille. Qu’importe, on reste
rien de toute fa- province plutôt que Paris, les le Japon. Sa manière d’ancrer sans crier gare dans son pays en malgré tout happé par cette
hisçon » : le narra- bords de mer plutôt que la ville. l’intrigue dans le réel - la chrono- emmenant leur garçonnet. Cette toire, ferré par ce personnage
puteur du roman Voilà le sparadrap du capitaine logie des sorties de films, les fuite l’a laissé désespéré. dique auquel l’auteur donne des«Td’Olivier Adam Adam quand Tout peut s’oublier conversations autour de Macron aspérités inattendues, blessé mais
Férocement résilientaurait pu faire un effort, sa précé- rappelle qu’il est d’abord un et l’actualité qui s’invite à travers caustique, pugnace mais doux,
dente compagne le lui disait déjà. auteur aguerri au récit, écrit avec les black blocs - achève de Contrevenant à l’étiquette, il s’est désespéré mais férocement
Sans compter sa mère qui lui as- une limpidité qui peut même brouiller les pistes. Nathan est sérieusement activé, à travers résilient.
sène un : « Tu n’as jamais été du sembler déconcertante, et un peut-être à côté de ses pompes deux voyages au Japon dont l’un À travers l’histoire de Nathan et
genre très combatif ». Tout le auteur creusant son sillon avec mais il n’en a pas moins un avis passé à moitié en cellule (les Japo- June, de ce mariage raté construit
monde semble avoir un avis sur une constance d’honnête homme. sur tout. Il est finalement très nais ne plaisantent pas avec les sur des malentendus entre une
JaNathan. Il en va souvent ainsi Son précédent roman livrait le incarné. pères français qui osent réclamer ponaise amoureuse de la France et
dans la vie, les étiquettes vous portrait d’un écrivain déchu, une Lorsque s’ouvre le roman, notre des droits parentaux), et le re- un Français amoureux du Japon,
collent à la peau et ne disent fina- sorte de double littéraire. Celui-ci homme suit avec intérêt l’affaire cours à Akira Muro, détective l’auteur pointe aussi avec force la
lement pas grand-chose de vous. évoque les déboires d’un père et de cette Française qui a disparu nippon, à qui il envoie chèque sur fragilité de la cellule familiale. De
Prenons Olivier Adam, la sienne d’un mari qui emprunte beaucoup mystérieusement au Japon, com- chèque au risque de se retrouver l’art de viser juste et de toucher. ■
Une vie de chat
PATRICE LELORAIN En réponse au chaos du monde, un roman dédié à une petite siamoise.
DANS LES YEUX
DE JADE
De Patrice Lelorain à sa compagne pour son anniver- dresse un portrait amical et amusé de novembre 2015. L’auteur les ob- pleine mer, en plein brouillard, sans CHRISTIAN AUTHIER
Albin Michel, saire. Suivent la rencontre avec le de cette microsociété tout en si- serve avec une lucidité désolée : capitaine, sans boussole, mais avec
208 p., 17,90 €. PRÈS tant d’illustres vendeur et avec Jade, siamoise aux gnant une déclaration d’amour à la « Toutes ces Marseillaises braillées, l’orchestre qui enchaîne les airs
danécrivains, Patrice yeux bleus, puis les jeux, les soins, petite chatte qui est la véritable hé- cet hommage national en chansons sants. »
Lelorain entre dans les chaleurs, la première portée… roïne du roman. d’amour, qui réunissaient les morts De nouvelles silhouettes
devience que l’on pourrait On découvre l’étrange commu- en une volée d’anges terrassés par nent familières comme sur les
plaTragédies de l’époque A appeler la littérature nauté des disciples des siamois, une des démons de passage, surréaliste ges les baigneuses couvertes de
féline. Les mythologies littéraires sorte de franc-maçonnerie avec ses Si Patrice Lelorain ne perd jamais sa aveu d’impuissance, et ce pardon noir de la tête aux pieds ou les
pane font pas peur à l’auteur qui codes, ses rituels et ses mots de faculté d’émerveillement et son es- médiatique prononcé par un père qui rachutistes à bérets rouges
arpenconsacra Quatre uppercuts et La passe – parfois même au-delà des prit d’enfance dans l’évocation de n’avait pas encore pris conscience de tant les rues. Se réfugiant auprès de
Légende de Muhammad Ali au frontières. Voici ainsi l’Office félin Jade ainsi que des autres chats son deuil, ces élégies funèbres som- Jade, Patrice Lelorain ne cède pas à
noble art. Aujourd’hui, c’est avec belge, où la secrétaire aux pedi- ayant jalonné son existence, il ne maires inondant les réseaux sociaux l’anthropomorphisme. Ce serait en
simplicité et tendresse qu’il aborde grees exerce un magistère souve- tombe pas dans la mièvrerie. – tel : “Il aimait la fête” - qui rha- outre faire injure aux chats que de
la compagnie des chats à travers rain. Certaines recherches sur l’as- D’ailleurs, les tragédies de l’époque billaient les anges en noceurs et de ce les associer à ces humains
débousun roman que l’on devine large- cendance des animaux prennent sont là pour nous ramener au réel. fait transformaient les démons en solés, ces « choses bardées de droits,
ment autobiographique. Le nar- une dimension digne de recherches Après les attentats islamistes de êtres intransigeants avides de spiri- farcies de morale, et qui cependant
rateur, Patrice, décide d’offrir un archéologiques ou de querelles Toulouse, de Charlie Hebdo et de tualité (…). Tout ça donnait l’im- se perdent dans une agressivité
chachaton siamois thaï de sexe femelle théologiques. Dans les yeux de Jade l’Hyper Cacher surviennent ceux pression d’un doux naufrage, en que jour plus folle ». ■
A
LEEMAGE VIA AFPLE FIGARO jeudi 11 février 2021
5Coup double pour Thoreaunier Bain de Gustave Flaubert lands en 1909, l’année de sa mort le 11 mars Les Chiens de Pasvik,
(Le Seuil). L’auteur de Microfic- prématurée. Un récit entre fiction d’Olivier Truc, quatrième en- Sous le titre Essais, Le Passeur aÇÀ tions fait flèche de tout bois et reportage, en hommage aux quête de la police des rennes. réuni un ensemble de textes
dans ce roman fou, en forme de hommes de ces âpres îles situées Une intrigue située dans le nord pour la plupart inédits de
« biographie non pieuse », selon au large de Galway, sur la côte de la Scandinavie, entre la D. H. Thoreau (1817-1862), à pa-&LÀ
son éditeur. Ouest. Payot rééditera ce classi- Norvège et la Russie, et qui met raître le 25 mars. Auparavant, on
Le Flaubert de Jauffret que, admiré par Yeats, le 10 mars. en présence des mafieux rus- pourra découvrir Matin intérieur
Le retour de J. M. SyngeLe 4 mars, Régis Jauffret célé- ses, des petits trafiquants, des et autres textes de jeunesse
brera à sa façon le bicentenaire Olivier Truc retourne L’Irlandais John Millington Synge éleveurs samis, des douaniers dans la « Petite bibliothèque », CRITIQUEde la naissance de l’auteur de avait publié la version définitive de au pays sami et des politiciens peu ortho- chez Rivages (parution
annonMadame Bovary avec Le Der- son chef-d’œuvre The Aran Is- Les Éditions Métailié publieront doxes. cée pour le 25 février). Littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESDes ombres sur l’Hudson
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
CHRIS KRAUS
Les réjouissantes Espoirs déçus
aventures d’un
jeune Berlinois A N’EST PAS son vestiaires. Hector
s’amouravrai nom. Hector che d’une serveuse qu’il em-parmi les ombres Hidalgo s’appelle en brasse au cinéma, le mercredi
réalité Horace Hop- après-midi, s’en veut d’êtrede l’underground Çper. Ce garçon de allé dans un bordel un soir de
ferme se fait passer saoulerie. C’est un pur. Il tra-new-yorkais. pour un boxeur mexicain. Sa vaille dans une boutique de
mère était païute, son père ir- pneus d’occasion, se fabrique
landais. Un sang-mêlé coule un avenir qui ne risque pas
dans ses veines. Devenir pro- d’arriver, s’invente un passéISABELLE SPAAK
fessionnel, décrocher un titre qui n’est pas le sien. Non, son
VEC La Fabrique de champion, tel est son but. À père n’a jamais été assassiné
des salauds (Belfond, 21 ans, il abandonne sous ses yeux quand
2019), le public fran- le ranch du Nevada il avait 12 ans.
cophone découvrait où il aidait les Reese « Quand allait-ilAl’époustouflante force à élever des mou- enfin se comporter
littéraire et romanesque du scéna- tons. La ville l’atti- comme un homme ? »
riste et réalisateur allemand Chris re. Elle lui tend des Hector-Horace
s’enKraus. Devenu écrivain après avoir pièges. Les règles fonce, perd pied. La
été journaliste, illustrateur et auteur ne sont plus les mê- solitude et l’échec le
de films, Chris Kraus livrait la mes. Le héros va en submergent. Il ne
confession hallucinée de Koja Solm, prendre plein la fi- sait plus où il en est.
ex-criminel nazi reconverti en agent gure, au sens pro- « Un Indien qui n’en
double, voire triple, de la CIA, du pre. C’est un type est pas un. Un Blanc
KGB puis du Mossad sous l’identité qui écoute du heavy qui ressemblait à un
usurpée d’un rescapé de la Shoah. metal (très beau Indien. » Voici un
Écrit d’une traite en neuf mois, le passage où il enterre univers de casinos et Il travaille
roman s’inspirait des recherches de tous ses CD avant de gares routières,«
dans une de gens ordinaires,l’auteur sur le passé SS de sa famille. de plier bagage),
Notamment le rôle de l’un de ses trimballe un livre de destins à la petiteboutique
grands-pères au sein des Ein- de développement semaine. Le rêvede pneus
satzgruppen, brigades mobiles ré- personnel et un dic- américain porte des
d’occasion, gants de cuir. La clo-putées pour leur rapidité et leur tionnaire
anglaisbrutalité dans la première phase espagnol. Les com- che sonne bientôt lese fabrique
d’extermination de masse menée bats le laissent dans dernier round. Onun avenir
epar le III Reich dans les pays de un état lamentable. rangera le cinquième
qui ne roman de Willyl’Est. En 1 100 pages, l’écrivain nous Il n’est pas rare qu’il
eplongeait dans ce que le XX siècle a se réveille à l’hôpi- Vlautin aux côtés durisque pas
généré de pire. Lecture éprouvante. tal. Les entraîneurs Fat City de Leonardd’arriver,
l’escroquent. Ses Gardner, dont John
Journal intime s’invente Huston tira un filmadversaires ne lui
C’est dire si Baiser ou faire des font pas de cadeau. magnifique. C’estun passé
films, deuxième livre de Chris « Il cognait comme une histoire de mé-qui n’est pas
Kraus publié en français, était at- une bétonnière pro- pris de soi, d’espoirs
le sien. Non, déçus. Le style detendu. Couverture aux tonalités pulsée par un
lancepsychédéliques et titre provoca- À travers un jeune étudiant en cinéma débarqué à New York en 1996, Chris Kraus livre une série roquettes. » Le ma- l’auteur est sans fio-son père n’a
de réflexions sur une époque et sur le sens à donner à la vie, à l’amour. INGUSK - STOCK.ADOBE.COMteur auguraient d’un peu de légè- tin, séance de ritures. Il décrit lesjamais été
reté. Promesse tenue. Baiser ou pompes et d’abdo- vêtements de ses
assassiné personnages, donnefaire des films est jubilatoire. D’une gloire cinématographique déca- contrairement aux femmes d’hi- minaux, suivie de
drôlerie, d’une poésie, d’une dente, avec mission d’y organiser la ver, « qui se sentent plus ternes quelques kilomètres leur âge, détaillesous ses BAISER OU FAIRE tendresse réjouissantes. Baiser ou logistique d’un tournage sur le sexe. qu’un ciel de novembre quand elles de jogging. leurs menus. Nous
DES FILMS yeux quand
faire des films n’est pas une inter- Catapulté dans cette ville qu’il ne sont incroyablement belles ». On y Les chapitres sau- sommes tous desDe Chris Kraus, il avait boxeurs sonnés,rogation existentielle sur les vertus connaît pas, il doit trouver à loger croise un sosie de Robert Redford, tent du sportif ama-traduit de l’allemand
de l’acte sexuel comparées au ci- – gratuitement – cinq de ses cama- un vieux hippie homosexuel mais teur au vieil homme écoutant Reign in12 anspar Rose Labourie, »néma mais une série de réflexions rades. Comment trouver des héber- également de nombreuses ombres, qui lui a servi de Blood, du groupeBelfond,
sur une époque, la fin des années gements gratuits dans une ville où celles de Ginsberg, Burroughs ou père de substitution. Eldon a Slayer, allongé dans une336 p., 22,50 €.
chambre de motel, à Tucson,1990, et, sur le sens à donner à la tout se monnaye ? Et, surtout, com- Kerouac. Surtout, celles traversées des dettes, le dos en compote.
vie, à l’amour, à la fidélité, et à la ment filmer le sexe ? jadis par tante Paula, maîtresse jui- Le départ d’Horace l’a brisé. Il la télévision allumée sans le
possibilité offerte à chacun de À partir de ces deux problémati- ve du grand-père du narrateur. « Je devine que le fils qu’il n’a pas son. La fin laisse KO debout.
s’affranchir de son passé. ques, Jonas Rosen tient le journal ne tournerai pas un film à la con sur eu n’est pas taillé pour Las
VeeDans ce XX siècle qui a vu se dé- intime des quatre semaines qui les nazis ! » répète Rozen comme un gas. « On peut considérer qu’un
ployer l’horreur absolue comme la marqueront un tournant dans son mantra dans ses carnets publiés jeune homme qui veut devenir DEVENIR QUELQU’UN
liberté la plus débridée incarnée existence. Il y est question du pou- vingt ans après de façon posthume champion de boxe mexicain est De Willy Vlautin,
dans les sixties-seventies par l’un- voir érotique des lobes d’oreilles, par sa fille. Mais pour un Allemand un romantique. » Le romantis- traduit de l’anglais (États-Unis)
derground new-yorkais, Jonas Ro- d’une sirène qui galope sous la lune de sa génération, comment échap- me surgit ici au milieu des ca- par Hélène Fournier,
sen, jeune étudiant en cinéma à Ber- dans les allées de Central Park, des per à l’histoire de la Shoah ? Une nettes de bière bon marché, Albin Michel,
lin, est envoyé en septembre 1996 à femmes d’été, gaies, dépensières, obsession qui irrigue et relie des odeurs de fast-food et de 288 p., 21,90 €.
New York par son professeur, ex- frivoles et qui se laissent aimer l’œuvre de Kraus. ■
Comment ne pas mourir avant l’heure
SHILPI SOMAYA GOWDA Une jeune femme marquée par le décès de son frère trouve refuge
dans une communauté hippie.
ANTHONY PALOU dans la piscine de la maison. Ka- contre avec Micah, à la tête une partie de vous-même ou de vos
apalou@lefigaro.fr rina essaya de le sauver par des du « Sanctuaire », une petite sentiments, cesser de faire les cho-LA FAMILLE
massages cardiaques : « Karina communauté hippie si rassurante, ses que vous aimez ou perdre deDe Shilpi Somaya
EST un livre tragi- continuait à compter tout en ap- en apparence… vue vos rêves et vos objectifs. VousGowda,
quement merveil- puyant sur sa poitrine. 3… 4… 5… pouvez vous séparer de ceux quitraduit de l’anglais
Paroles leux. On ne s’en ex- Rien. Pourquoi ne répondait-il pas ? vous aiment ou ne jamais trouverpar Léa Drouet,
d’outre-tombeMercure de France, ’tirpe pas. C’est peu Est-ce qu’il était en colère contre l’amour, vous retirer du monde ou
400 p., 23 €. C dire que, dès les pre- elle ? » Shilpi Somaya Gowda écrit comme traverser la vie sans rien chercher
mières pages, nous y sommes. In- Prem décéda. Il avait 8 ans. Il personne. La construction de son de plus grand que nous. On
pourdienne par sa mère, américaine était né en 2001, une sale année, roman est remarquable. Elle croise rait croire que ce sont des façons
par son père, Karina était adoles- celle du 11 Septembre. Il annonçait les différents points de vue des de vivre, mais c’est faux. Mais
cente, elle adorait Prem, son petit un truc bizarre. Dès le début, il membres de la famille et a l’idée c’est faux. Ce sont des façons de
frère, le protégeait. Prem l’appe- était sous l’eau. géniale de faire parler Prem de mourir ».
lait Kiki. Ils formaient une paire, Karina avait toujours été une l’au-delà. On se souviendra longtemps de
vivaient chez leurs parents, Jaya et enfant maussade, un peu sauvage. Il se souvient des jours où il était Karina et de son cher petit frère. Et
Shilpi Somaya Gowda offre Keith, en Californie. Comme ils Après la mort de son frère et le di- vivant. Dernières paroles d’outre- si La Famille était le meilleur
roun roman à la construction s’amusaient, frère et sœur, lors- vorce de ses parents qui n’avaient tombe : « Il y a tant de façons de man étranger de la rentrée ? La
qu’un jour maudit de juin 2009, un pas supporté ce drame, elle mourir sans réellement quitter le voix de Prem glacera notre petite remarquable.
STACY BOSTROM /MERCURE DE FRANCEdrame se produisit. Prem se noya s’égara. Jusqu’au jour de sa ren- monde. Vous pouvez retrancher cervelle. ■
Ajeudi 11 février 2021 LE FIGARO
6
L’Europe, nouvelle cible de GallmeisterON EN
Second souffle étranger. Puis, en 2018, public et annonce vouloir ouvrir son ca- âmes de Piergiorgio Pulixi, leparle
erLes Éditions Gallmeister fête- critique ont plébiscité My Abso- talogue « à des littératures ve- 1 avril. Une histoire de frères et
eront cette année leur 15 anni- lute Darling de Gabriel Tallent. Et, nues d’autres pays, d’autres de secret dans les Marches d’un
versaire. Cette maison, centrée en 2020, Betty de Tiffany continents ». Avec sa nouvelle côté, un polar en Sardaigne de
LES ÉDITIONS GALLMEISTER, sur la littérature américaine, a McDaniel a reçu le prix Fnac. Oli- éditrice, Bénédicte Adrien, ex- l’autre. En attendant les romans
QUI FÊTENT LEURS 15 ANS, connu le succès avec Sukkwan ver Gallmeister aime les défis. 10/18, il publiera deux ouvrages d’une Allemande et d’uneVONT OUVRIR LEUR CATALOGUE HISTOIRE Island de David Vann, couronné Après avoir recruté François italiens : Un jour viendra de Giulia Norvégienne…À D’AUTRES CONTINENTS
QUE L’AMÉRIQUE. en 2010 par le prix Médicis Guérif pour la partie « polars », il Caminito le 4 mars et L’Île des BRUNO CORTYLittéraire
Les visages du Paris de l’Occupation
ESSAI La vie quotidienne dans la capitale sous l’étau allemand à travers récits et témoignages vécus.
qui s’est abattu sur Paris alors que le tés « illicites », devient, dans ce PAUL FRANÇOIS PAOLI
charbon manque, qui ravitaille contexte, un homme décisif. Sans
L Y A plusieurs livres dans d’abord l’occupant. Car les Alle- oublier ces commerçants qui, en ces
Paris Allemand, de Dominique mands ne sont pas seulement là pour temps de restriction, peuvent
déciVeillon, où l’historienne a se détendre et aller aux Folies Bergè- der de vous servir au mieux ou bien
pour ambition d’« essayer de re ; ils se servent en premier dans les de garder le meilleur pour d’autres. Icomprendre les réactions de la magasins et envoient à leurs familles Quelques réserves toutefois, les
population parisienne alors qu’elle est le meilleur. On comprend, en lisant pages que Dominique Veillon
consaplacée dans une situation particulière : ce livre fourmillant d’anecdotes, que cre à la complaisance des milieux
insous l’étau allemand, sans gouverne- les grandioses discours de Londres tellectuels et artistiques parisiens
enment et en proie à des difficultés de de De Gaulle sur l’inanité de la Colla- vers l’occupant n’ajoutent rien à ce
toutes sortes ». Les « difficultés de boration ne sont pas seulement de la que l’on savait déjà. Elle cite néan-PARIS ALLEMAND
toutes sortes » sont celles auxquelles rhétorique, comme certains le pré- moins une anecdote savoureuse sur De Dominique Veillon,
la plupart d’entre nous, qui ont tou- tendent. Hitler et Goering, qui n’ont le Café de Flore, où, un jour d’août Tallandier,
368 p., 22 €. jours mangé à leur faim dans des ap- jamais cru en la Collaboration, ont 1944, « on peut croiser Sartre qui boit
partements chauffés, n’ont jamais sciemment pillé les richesses de la tranquillement son café mais aussi
Joété confrontés. Si certains ont oublié France. La misère des Parisiens les seph Darnand qui prend l’apéritif avec
ce qu’a signifié concrètement l’oc- plus pauvres a été l’effet direct de ce Boubal, le patron du Flore ». Quel
tiscupation allemande - on se souvient pillage. su d’ambiguïtés que cette période !
du mot si frivole de Sartre : « On n’a Dominique Veillon a tendance à
Activités « illicites »jamais été plus libre que sous l’Occu- glorifier à tous propos les
commupation » -, la lecture du livre de Do- Dans cette misère, il y a ceux qui, nistes, en « oubliant » de signaler
minique Veillon leur sera fort utile. comme toujours, tirent leur épingle qu’en juillet 1940 L’Humanité
clanGrâce notamment aux rapports des du jeu ou trouvent quelques avan- destine exhortait ses lecteurs à
symRenseignements généraux et à des tages. Ce sont les éternels profiteurs pathiser avec les « Feldgrau » au
fonds d’archives diverses (Archives de tous les trafics. Ce sont aussi ceux, nom du pacte germano-soviétique.
nationales, Musée Jean-Moulin, Mu- et ici le livre de Veillon est original, Enfin, concernant le mouvement
sée du Général Leclerc…), mais aussi qui, en bas de l’échelle sociale, Défense de la France de Philippe
aux journaux et témoignages intimes deviennent indispensables. Une Viannay, l’auteur aurait pu rappeler
de personnalités publiques ou pri- « bonne », comme l’on disait à cette le maréchalisme sincère de ces «
vivées qui ont vécu cette période, Do- époque où les domestiques étaient lé- chysso-résistants » de la première
minique Veillon dresse le tableau des gion, qui a de la famille à la campagne heure qui, tels Philippe Viannay, ont
situations que la population pari- et peut vous faire envoyer des ali- longtemps cru au rôle nécessaire de
sienne dut endurer, en particulier ments rares comme le beurre ou le Pétain avant de rallier de Gaulle. On
durant les terribles hivers 1941 et lait, change soudain de statut dans le a parfois l’impression, à la lire, que la
1942. regard des autres. Un concierge dont résistance à Paris a été presque
exRationnements drastiques, dépend votre tranquillité ou même clusivement de gauche. Le dualisme
queues que l’on fait devant des ma- votre survie, selon l’information qu’il est l’ennemi de l’histoire, surtout
gasins où on se poste très tôt le matin donnera ou ne donnera pas à la police concernant une période où ceux qui
Dominique Veillon dresse le tableau des situations que la population pour être mieux servi. Mais aussi lut- qui vous soupçonne de faire du mar- ont fait le bon choix venaient de tous
te permanente contre le froid polaire parisienne dut endurer pendant l’Occupation. Ici, place Blanche, en 1940. ché noir ou de participer à des activi- les bords. ■
Laure Moulin : la résistance discrète LAURE MOULIN
De Thomas Rabino,
Perrin, BIOGRAPHIE Dans un livre passionnant, la sœur du héros de la France libre prend enfin la lumière.
320 p., 22 €.
pellier, cette grande sœur est tout à la tite Laure évite le dilemme corné- enjoint son frère à fonder une fa- À l’annonce de l’arrestation de sonALICE DEVELEY
adeveley@lefigaro.fr fois sa complice et son agent de lien du mariage ou du couvent. Elle mille, au point de tenter de lui ar- frère, Laure n’hésite pas à se rendre
liaison, elle déchiffre les messages obtient son bac en 1913 et poursuit ranger un mariage… au siège de la Gestapo, jusqu’à
pénéEAN MOULIN aurait-il été ce codés de la Résistance et se fait la ses études sans oublier ses convic- Leur relation épistolaire le prou- trer dans le bâtiment où il a subi
d’ulhéros de la Résistance sans sa gardienne de ses écrits, tel le terrible tions, en enfilant le costume d’in- ve, Laure et Jean ne font qu’un. times tortures… Lorsque la
Libérasœur ? Se poser la question récit de son arrestation par les Alle- firmière lors de la Première Guerre. Alors qu’il entre dans la préfecto- tion arrive, elle croit encore que son
relève de l’uchronie, pour- mands le 17 juin 1940 à Chartres, rale, sa sœur devient sa secrétaire frère est vivant. Pourtant, Jean est
« Invisibles cohortes »Jtant, il n’a pas été question qu’elle cacha sous un pin. Elle, cette officieuse. En 1933, ils luttent bien mort le 8 juillet 1943.
pour Thomas Rabino de réécrire femme discrète que certains disaient De ses pensées et états d’âme, on contre les franquistes. Jean, en li- Alors, elle bouscule la justice
franl’histoire mais de redonner sa place à distante, devint l’un des personnages ne sait pas grand-chose. « Sa pudeur vrant des avions aux républicains çaise, engluée dans ses machinations
une femme d’exception. Au terme clés de l’armée des ombres. l’empêche d’exprimer un quelconque espagnols, et Laure, en visitant les politiques, pour faire tomber les
traîd’une enquête magistrale, forte Il faut dire que chez les Moulin, malaise, pas même à son petit frère. » réfugiés dans les hôpitaux. Avec la tres. Laure vit pour la mémoire de
d’archives et de témoignages inédits, l’idéal républicain est une vocation Mais à travers ce portrait que re- Seconde Guerre, Laure « fait un son frère dont l’entrée au Panthéon
l’historien a remis en lumière dans depuis la Révolution française. Ain- constitue Rabino se dévoile une bond vers la Résistance ». À l’insu sous le chant ténébreux de Malraux
son livre biographique le destin de si, dans un terreau où le père, pro- femme libre. Indépendante, grande de sa mère, elle convoie des enve- signe l’apogée de son existence. Elle
Laure Moulin, patriote et humaniste, fesseur et président de la Ligue des voyageuse au volant de sa 5 CV, pas- loppes de billets et part en mis- mourra en 1974 tandis que son
engaqui fit bien « plus que seconder » son droits de l’homme, « prodigue une sionnée d’antiquités… La belle bru- sion… « Elle se fond parmi les invisi- gement résistant ne sera
qu’épisodifrère. instruction morale et politique », ne « rompt avec l’ordre social » mais bles cohortes de femmes qui ont quement rappelé. Thomas Rabino a
Depuis son appartement à Mont- c’est tout naturellement que la pe- demeure auprès de ses parents et basculé dans la lutte. » réparé cet oubli. ■
VOUSRÉVÈLELESDESSOUSDELACULTURE
POURPOUR L L’’AAMOURMOUR DU S DU STYLETYLE
IlIl rêvait ait d’être eC Ce ervrvantès,antès, Montaigne aigne et et Voltaire eàlà laaf fois.ois. Son Son œuvre en ne er rees ssesembleraitait qu’à qu’à
lui-luimêmemême : :ccoorrrrosive,e, désenchantée, enchantée, portée tée par par un un style eq qui ui transfiansfigur gureraitait tout. .FFllaauberubert tn n’’aapparppartinttint
àaà aucune ucune école, e, aucune aucune doctrine, trine, et et conspuanspua sonén époque poque autautantant qu’il qu’il put. .CCe eb briseureur d’d’idolidoleses
n’enen eut eut qu’une, une, la llaangue, ngue, qu’il qu’il servitrvit commemme un un forçat tp pour our « « allerdans l’âme des choses », des
platitudesitudes normandes normandes aux aux sortilègeses de de la CCararththa aggeea antiquentique et et du du Parisris de de 1848. 1848. Pourur célébrerer
le bbicicentenairede de es saan n aissance,e, Le FigaroHors-Série consacre un numérospécial au créateur
dede MadameMadame Bo Bovavaryry et de L’Education sentimentale.Analyse des ressortsdeson génie, critique
dede sesesœs œuvruvres, es, dicdictionnairtionnaire ed des es perpersosonnannagegesqs qui ui peuplpeuplent ent sesesrs roomans,mans, panorpanorama ama des des filmsfi lms quiqui
s’s’enen s soont inspirés, prnt inspirés, promenaomenade sur lde sur lees lieux de sslieux de saa vie, bibliogrvie, bibliographie : taphie :tout Flout Flauberaubert, en 114 pat, en 114 pageges.s
Le FigFigaroHo Hor ors-Série,Série, «Flaubert, la fureur d’écrire », 114 pages.
Retrouvez Le FigaroHors-Série€ €Actuellementdisponible Version digitaledisponibleégalement à 6,998,90 chez votremarchand de journaux et sur www.figarostore.fr/hors-serie sur TwitteretFacebook
A
TALLANDIER/BRIDGEMAN IMAGESLE FIGARO jeudi 11 février 2021
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINEJe dois dire
Retrouvez sur internet que la lecture la chronique
« Langue française »est ma religion 1 168STEPHEN KING SUR TWITTER
SUR C’est le nombreWWW.LEFIGARO.FR/
LANGUE-FRANCAISE de pages des Somnambules, la première traduction
en français de l’Américain Chuck Wendig, EN VUE@
qui paraîtra chez Sonatine le 4 mars. Littéraire
ET AUSSI
Des événements
et des hommesLes âmes errantes
Franck Ferrand se fait enquêteur.
L’animateur bien connu, qui a pris
le relais d’Alain Decaux pour MICHEL BUSSI Une mère pense
dévoiler les petites histoires
dans la grande, se plonge avoir retrouvé son fils disparu dix années
aussi bien dans l’Antiquité,
l’Ancien Régime ou l’époque auparavant… Un thriller fantastique.
contemporaine. Les vingt
épisodes troussés dans
Portraits et destins sont parfois
en résonance directe avec
l’actualité. Comme la fronde des
sabotiers, une révolte paysanne
au Grand Siècle qui fait écho
aux « gilets jaunes ».
Ou le burn-out de Paul
Deschanel, le président
ede la III République moqué
éternellement pour être tombé
d’un train en marche et dont la
tâche harassante se rapproche
de celle de nos gouvernants.
Faut-il préciser que le général
de Gaulle est présent, portraituré
en avril 1969 au moment
de sa sortie ? Réussir son départ
demeure une problématique
constante des chefs d’État.
Enquêteur, Franck Ferrand est
aussi conteur. Son style va droit
au but, fort des adjectifs et des
annotations temporelles qui
Le nouveau roman de Michel Bussi est l’histoire d’une disparition qui ne passe pas. MANGOSTOCK/STOCK.ADOBE.COM donnent le sentiment de vivre
en direct ces journées chargées
MOHAMMED AÏSSAOUI sorte de pèlerinage, à Saint-Jean- Libéri, la narratrice du récit, tes, restent pourtant bien cam- d’histoire. Le lecteur du magazine
maissaoui@lefigaro.fr de-Luz. Et sur cette même plage confiait, presque fière, que per- pés dans leur complexité. Historia a pris l’habitude de ces
basque, l’impossible survient : un sonne n’avait à connaître ses Une autre part importante du li- personnages souvent emportés
IEN ne t’efface, le garçon nommé Tom est là, on di- failles, ses doutes ou son jardin vre est que Michel Bussi, de par dans la tourmente. Ce livre
nouveau roman de rait le jumeau du disparu, et il secret. Au fur et à mesure, on dé- son passé d’universitaire géogra- offre une série de confrontations,
Michel Bussi, est porte le même maillot indigo, couvre à quel point ses failles sont phe de formation, est un roman- entre des caractères plus
RIEN NE T’EFFACE l’histoire d’une dis- avec le même logo, qu’Esteban au béantes, ses doutes abyssaux et cier « géographique ». Son histoire ou moins affirmés et des
De Michel Bussi, Rparition qui ne passe moment fatidique… Maddi pense son jardin secret, dévasté. est fortement ancrée dans le Pays soubresauts qui virent au séisme.
Les Presses pas. C’est ce qui arrive au docteur que c’est son fils, elle n’en dé- basque et l’Auvergne, avec une Où l’on s’aperçoit qu’entre le dieu
de la Cité, Maddi Libéri, presque 40 ans, mord pas. Seul élément surréa- précision de guide local. guerrier Alexandre le Grand
320 p., 21,90 €. médecin généraliste à Saint- liste : Tom a 10 ans… Esteban Michel Bussi mêle L’écrivain parle de quelque cho- et la petite archiduchesse
Jean-de-Luz. Elle est fiable, for- aurait eu 20 ans ! se qui semble irrationnel – on se Marie-Antoinette, des histoires avec maestria
te, franche. Tout va bien pour elle À partir de cette intrigue, dit qu’il dépasse les frontières du de famille suffisent à précipiter les genres policier, et son garçon de 10 ans, Esteban. Michel Bussi emmène le lecteur réel pour nous conduire dans une destinée…
ésotérique Chaque matin, avant sa première dans une folle aventure. Long- l’abracadabrantesque –, mais il FRÉDÉRIC DE MONICAULT
consultation et avant que l’enfant temps il y est question de réincar- reste dans le rationnel. Bussi est leet psychologique
ne file à l’école, ils passent par la nation, où sont cités les travaux roi des fausses pistes et du
contreplage de Saint-Jean-de-Luz. Par- d’un universitaire, Ian Steven- pied. C’est addictif. On pense au
fois, Esteban se baigne. Comme son… Est-ce parce qu’elle est ra- C’est peu dire que ce roman de tour de force du fameux
long-méce jour particulier où le garçon vagée par le chagrin que la ra- Michel Bussi est fantastique, trage Sixième sens, de Night
Shyarfête ses 10 ans… tionnelle D Libéri croit dans tous les sens du terme. Il malan : le spectateur a envie de
reMais une minute d’inattention, qu’Esteban et Tom ne font mêle avec maestria les genres voir le film parce qu’il se demande
et l’enfant disparaît. A-t-il été qu’un ? Toujours est-il qu’elle va policier, ésotérique et psycholo- comment il a pu se laisser
emmeemporté par une vague ? A-t-il jusqu’à abandonner son cabinet gique. On plonge dans son his- ner dans l’histoire sans avoir saisi
été enlevé ? Dix années passent, normand pour s’installer et exer- toire comme on plonge dans un la clé de l’intrigue alors qu’elle
et la mère croit toujours à la pos- cer à Murol, dans le Puy-de-Dô- piège délicieux, passant d’une était là, énorme, devant ses yeux.
sibilité de le retrouver un jour… me. Il se trouve que c’est dans émotion à l’autre, d’une dispari- Le lecteur de Rien ne t’efface n’a PORTRAITS ET DESTINS
Habitant désormais en Norman- cette petite ville que vivent Tom tion à l’autre. Ses personnages, qu’un désir une fois le livre fermé : De Franck Ferrand,
Perrin, 250 p., 17 €.die, elle revient, comme en une et sa maman… Au début, Maddi qui sont comme des âmes erran- y retourner. Une grande réussite. ■
Freud à l’assaut de l’Amérique
BANDE DESSINÉE Pierre Péju et Lionel Richerand explorent
avec brio un épisode méconnu de la vie du psychanalyste.
leur apportons la peste. » La
remarque est ironique… mais elle est
lourde de sens. Nous sommes en sep- FRINK & FREUD
De Pierre Péju tembre 1909. Freud a l’ambition de
et Lionel Richerand, mettre l’Amérique sur le divan. La
Éditions Casterman, psychanalyse y est alors considérée
200 p., 22 €.comme une pseudo-science aux
relents nauséabonds. Cependant, la
SIGMUND FREUD est un personnage notoriété de Freud est telle que de
éminemment romanesque. Il n’est nombreux intellectuels l’attendent
qu’à l’observer sous les traits char- de pied ferme. Grâce à une série de
bonneux du dessinateur Lionel Ri- conférences données à l’université
Le récit met en scène la façon dont Freud s’est servi du fragile Frink pour convertir l’Amérique à la psychanalyse. cherand. Ses longues mains, son ci- Clark, dans le Massachusetts, Freud
gare aux volutes serpentines, et réussira à mettre de son côté un
surtout ses lunettes rondes marquées aréopage de sommités qui rallieront quences envoûtantes du film de Hit- Le grand Sigmund a 53 ans. Il s’ac- jouet. Dans les mains de Freud,
Hoen leur centre d’un petit point noir. sa cause. Mais cette conquête n’ira chcock Spellbound (La Maison du croche à cet étudiant tourmenté for- ward Frink sera lui aussi une sorte
Grâce à cette interprétation gra- pas sans revers. Un patient améri- docteur Edwardes, 1945) conçues par mé à l’hypnose et à la psychanalyse de jouet… À force de manipulation,
phique, l’auteur de Dans la forêt of- cain nommé Horace W. Frink y sera Salvador Dali. Rêves inquiets, som- par admiration pour lui. Flanqué de Freud le cassera…
fre au maître viennois un regard sacrifié. bres cauchemars surgissent des pa- Jung et Ferenczi, Freud découvre les C’est sans doute en cela que le
réétrange, énigmatique. Les yeux du ges comme des eaux-fortes de Goya, immenses gratte-ciel de Manhattan. cit dessiné par Péju et Richerand va
Onirisme flamboyant père de la psychanalyse acquièrent ou des esquisses d’Egon Schiele. Il plonge dans les entrailles de la vil- plus loin que le roman L’Œil de la
une fixité troublante, hypnotique, C’est cette histoire que raconte Frink Avec une acuité visuelle parfois le en prenant le métro. La légende nuit (2012) pourtant conçu
simultaqui rappelle les représentations ter- & Freud. Avec une technique à l’es- cruelle, le récit met en scène la façon veut que le thérapeute démiurge nément par l’auteur de La Petite
rifiantes d’un sphinx omniscient. tompe, tout en ombres délicates, qui dont l’ogre Freud s’est servi du fragi- n’ait pu se retenir de faire dans son Chartreuse. Sur le même thème,
Dès les premières pages de cette laisse voir par transparence le crayon le Frink. Comme en écho, on pourra pantalon. Ce « regrettable acci- Frink & Freud ramène tonton
Sigfascinante bande dessinée, le ro- de bois et les rehauts d’encre aux y voir le choc entre la vieille Europe dent », cette « subite énurésie », mund au centre de l’histoire. Le
famancier Pierre Péju plante le décor cinquante nuances de gris, le tandem et la jeune Amérique. comme la qualifie Jung, est peut- lot Horace Frink y est vu comme
avec brio. Accoudé au bastingage du Péju et Richerand conçoit un conte Thérapeute débutant, esprit in- être le symptôme d’une régression une victime expiatoire, mais
nécesbateau qui entre dans New York, quasi fantastique. L’onirisme flam- tranquille, ex-enfant abandonné par infantile pour Freud, qui découvre saire, sur l’autel de la psychanalyse
Freud déclare à Jung et Ferenczi : boyant convoque des atmosphères des parents négligents, Howard l’Amérique avec la fougue d’un en- naissante. ■
OLIVIER DELCROIX« Ils ne savent pas encore que nous lovecraftiennes ou rappelle les sé- Frink séduit Freud par sa jeunesse. fant tout excité par un nouveau
La BD
de la semaine
FRANÇOIS BOUCHON/LE FIGARO
PÉJU-RICHERAND/CASTERMAN
Ajeudi 11 février 2021 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Depardieu enfin Maigret
de la
belge en 1989 avec l’inquiétant né à plusieurs reprises pour nier, quelques monstres sacrésOn fête les 90 ans de la premiè-semaine re apparition de Maigret dans Monsieur Hire, récidive. Cette « raisons budgétaires ». Cette ont incarné Maigret : Harry Baur,
fois, le roman s’appelle Maigret fois-ci, c’est la bonne, comme Jean Gabin et Michel Simon, dontPietr le Letton. Au même
moet la jeune morte. Il date de l’annonce le magazine Livres Simenon disait : « C’est lui ! C’estment, Gérard Depardieu incarne
LE COMÉDIEN A COMMENCÉ CETTE 1954. Un téléfilm en avait été Hebdo. Leconte, qui a fait tour- lui ! Comme lui, Maigret doit im-pour la première fois le célèbre
SEMAINE LE TOURNAGE DE « MAIGRET commissaire imaginé par Sime- tiré en 1973 avec Jean Richard. ner Noiret, Rochefort, Halliday, pressionner par sa stature. » Un
ET LA JEUNE MORTE » SOUS LA EN MARGE Le tournage devait commencer Auteuil, Luchini, n’avait jamais rôle sur mesure pour Gérardnon. Patrice Leconte, qui avaitDIRECTION DE PATRICE LECONTE. IL Y
il y a un an mais avait été ajour- dirigé Depardieu. Avant ce der- Depardieu ! BRUNO CORTYINCARNE LE CÉLÈBRE COMMISSAIRE. déjà adapté le grand écrivainLittéraire
Familles,
je vous (h)aime(s)
DOCUMENTS Deux livres de souvenir se font
l’écho de l’évolution de la gauche intellectuelle
edans la deuxième partie du XX siècle.
cun a un appartement - et vie
intelÉTIENNE DE MONTETY lectuelle - colloques, conception de
la revue Esprit. Pour résumer : la
ES REJETONS de 1968 philosophie tempérée par les
proprennent la plume. Ca- blèmes de copropriété.
mille Kouchner publie La Outre Emmanuel Mounier, les
Familia grande et Léa et premiers occupants qui s’installent LHugo Domenach Les Murs avec femme et enfants s’appellent
Blancs. A priori rien de commun en- Henri-Irénée Marrou, grand
histotre ces deux livres : la première ac- rien de l’antiquité chrétienne et
cuse Olivier Duhamel d’inceste sur LES MURS BLANCS spécialiste de saint Augustin, et le
De Léa et Hugo la personne de son frère jumeau, psychologue Paul Fraisse. Suivra
Domenach,quand les seconds font le tableau encore Jean-Marie Domenach,
disGrasset, nostalgique d’une singulière aven- ciple de Mounier. Léa et Hugo sont
320 p., 20 €.ture intellectuelle et communautai- ses petits-enfants. Bercés par le récit
re. Pourtant, l’un et l’autre compo- de cette expérience qui a tant
marsent une photo de la gauche, à un qué leur famille, ils ont voulu mener
moment de son histoire. L’après- l’enquête, avec affection et souci de
guerre, le septennat de François rectifier ce qui relève du mythe.
Mitterrand. À travers ces deux
Sentiment de vérité ouvrages se lisent successivement
ou simultanément les traces d’une Aux Murs Blancs, durant quarante
espérance, d’une dérive, d’un ans, passera le gratin de la gauche
égarement. intellectuelle et politique, d’Albert
Mettant au grand jour les agisse- Béguin à Alfred Grosser ou André
ments de son beau-père, Camille Bazin. Le philosophe Paul Ricœur,
Kouchner relate aussi le mode de vie puis l’historien Michel Winock, y
du couple formé par le constitution- éliront domicile. Jacques Julliard,
naliste Olivier Duhamel et l’univer- héritier de cette tradition
intellecsitaire Évelyne Pisier. La Familia tuelle, y viendra souvent, en voisin.
grande, c’est celle qu’ils constituent Ce qui bouillonne aux Murs Blancs,
avec les enfants d’Évelyne et de c’est la gauche de Mendès et de
DeLA FAMILIA Bernard Kouchner et ceux qu’ils ont lors, plutôt que celle de Mitterrand,
GRANDE
adoptés. À la famille, cette généra- encore moins celle de Thorez ou de De Camille Kouchner,
La propriété des Murs Blancs, à Châtenay-Malabry, servit de laboratoire intellectuel au courant personnaliste tion issue de Mai 68 aimerait donner Marchais. Des combats y seront me-Seuil,
promu par la revue Esprit et incarné par le philosophe Emmanuel Mounier. VILLE DE CHÂTENAY-MALABRYune nouvelle définition : non pas un nés en faveur de la paix en Algérie, 208 p., 18 €.
noyau biologique, mais un groupe contre l’usage de la torture. On peut
recomposé, élargi aux amis, for- discuter de ces engagements, s’in- luant dans l’assurance que procure gouvernement. Et conformément toxicomane, se suicidera. Mais
l’exmant une tribu joyeuse, ouverte, terroger sur des dégâts collatéraux, le sentiment de la vérité, meilleur aux serments de leur jeunesse, ils périence généreuse de Mounier et
quoique volontiers endogamique. on ne peut pas mettre en cause leur chemin vers l’impunité. Les enfants jouissent sans entraves, ne serait-ce de ses amis suscite spontanément la
Aux Murs Blancs aussi, les habi- sincérité, ni leur noblesse. Ces hom- sont mêlés aux mœurs libérées des que de leurs postes. sympathie. Il y avait sûrement de
tants ont l’intuition que les structu- mes étudient, critiquent ou encou- adultes, quand ce n’est pas à leurs Contraste saisissant avec les Murs l’utopie chez ces hommes, une
canres d’avant-guerre ont vieilli, qu’un ragent l’évolution de leurs deux jeux les moins innocents. La pudeur Blancs où, trente ans plus tôt, on vit deur qu’est venue refroidir la
cohaautre monde est à inventer. Le per- amours que sont le christianisme et est un mot réactionnaire. À l’inver- simplement, dans un certain dédain bitation de personnalités à la fois
sonnalisme est une idée neuve. la gauche. se, un hédonisme devenu idéologi- des honneurs et du confort. Jusqu’à fortes et difficiles. Mais comment
Ce courant philosophique un peu Rien de tel dans La Familia gran- que règne en maître. Non sans la fin de leur vie, les Mounier, Mar- leur reprocher d’avoir cru à
l’inteloublié distingue la « personne », de. Il semble que les idées n’y soient conséquence. La mère d’Évelyne rou, Ricœur travailleront à leur ligence de l’homme, à sa capacité à
qu’il faut promouvoir, et l’« indivi- plus cotées en Bourse. Depuis 1968, Pisier, militante du « droit de mou- œuvre, sans espoir de duché ni de transformer le monde ? Rien de
du », pauvre produit de la société ce n’est pas seulement l’imagination rir dans la dignité », se suicidera, dotation. L’éducation chrétienne comparable avec l’atmosphère
irmatérialiste. Dès les années 1930, le qui a pris le pouvoir, mais les comme après elle sa fille, l’actrice ajoutée à l’expérience de la Résis- responsable et pesante décrite par
philosophe Emmanuel Mounier rêve chimères conçues par une poignée Marie-France Pisier. Mais ces gouf- tance a habitué ces hommes et leurs Camille Kouchner. Défaite de la
d’une expérience novatrice qui d’apprentis sorciers. Interdit d’in- fres ouverts n’empêchent pas les familles à une sobriété de bon aloi. pensée.
soustrairait l’homme à la fois au li- terdire, c’était écrit sur les murs. autres de danser au bord. Dans un climat au fond assez Génération « Conseil national de
béralisme qui l’isole et à ces idéolo- Certains ont pris ce slogan adoles- Pour eux, la foi dans les grands conservateur, on y croit au bonheur la Résistance », génération «
Mitgies des masses que sont fascisme et cent au pied de la lettre. L’été, chez systèmes de pensée a vécu. Puis- plutôt qu’au bien-être. terrand », on mesure la mue. Par le
communisme. À la Libération, avec les Duhamel-Pisier, tout le monde qu’on ne peut plus changer la socié- Bien sûr, l’esprit du monde plus grand des hasards, chacun des
d’autres intellectuels chrétiens issus se retrouve dans une belle propriété té, il s’agit d’en occuper les premiè- n’épargnera pas le phalanstère per- groupes décrits est rattaché à une
de la Résistance, il tente l’aventure. de la Côte d’Azur. Les soucis maté- res places. En 1981, quelques-uns de sonnaliste. Comment pourrait-il en revue. L’une fut fondée par Mounier
Les Murs Blancs, une grande pro- riels sont laissés à l’extérieur dans ceux qui forment « la familia gran- être autrement ? La drogue, la libé- et animée par Domenach, l’autre
priété sise à Châtenay-Malabry, cette vaste enceinte où la vie n’est de » deviennent les hiérarques du ration sexuelle franchiront les Murs par Olivier Duhamel. D’un côté
Esprès de Paris, servira de laboratoire : que fêtes et plaisirs. Camille Kouch- socialisme régnant. Ils obtiennent Blancs. S’invitera même la tragédie : prit, de l’autre Pouvoirs. Ces titres
au programme, vie familiale – cha- ner décrit une petite société évo- des positions éminentes, jusqu’au le fils de Ricœur, homosexuel et parlent d’eux-mêmes. ■
présente
DESFEMMESINOUBLIABLES!
Anna Karénine, Bérénice, Cosette, Emma Bovary,Esmeralda, Eugénie Grandet,
La princesse de Clèves, Lisbeth Salander,Marguerite Gautier,Thérèse Desqueyroux,
Scarlett O’Hara…
Vous connaissez leurs noms, vous les avez aimées, admirées, détestées aussi.
Et peut-être même un peu… oubliées. Replongez-vous donc dans vossouvenirs !
Le Figaro littéraire asélectionné pour vous 100 inoubliables héroïnes de la littérature
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A