Figaro Littéraire du 11-06-2020

Figaro Littéraire du 11-06-2020

-

Français
8 pages
Lire
YouScribe est heureux de vous offrir cette publication

Informations

Publié par
Date de parution 11 juin 2020
Langue Français
Poids de l'ouvrage 23 Mo
Signaler un problème

jeudi 11 juin 2020 LE FIGARO - N° 23582 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
THIERRY ELENA
CLERMONT FERRANTE
UNE PROMENADE POÉTIQUE LES TOURMENTS
DANS LA HAVANE PAGE 4 DE L’ADOLESCENCE PAGE 7
Autant en emporte
le vent (1939),
de Victor Fleming,Un nouveau avec Vivien Leigh
dans le rôle
de Scarlett.
souffle pour
« Autant
en emporte
le vent »
DOSSIER Publié en France en 1938, le chef-d’œuvre de Margaret Mitchell paraît
aujourd’hui dans une nouvelle traduction. C’est l’occasion de lire ou de relire ce roman
bien plus riche et profond que son adaptation par Hollywood. PAGES 2 ET 3
Mauriac des champs
IVRE de raison : derrière ce mot cher. Assurance contre la grêle signée (3 mil- Godard, ce qui inquiète son grand-père : « Ce
un peu austère se cache le cahier lions ½. Prime 150 000). » qu’il en sera de cette chère petite idiote je ne le
où les maîtres d’une maison tien- À des annotations sur la vie quotidienne saurai pas mais je le crains… »
nent ses comptes et, partant, re- dans sa maison où il passe une partie de Il ne peut pas s’en empêcher, ferraille etL latent sa vie ; on y trouve men- l’Occupation - « un commandant de l’armée dans le même mouvement semble en
souftion des dépenses, des revenus, des travaux allemande va loger ici. Nous nous en réjouis- frir : « Je finis ma vie dans la polémique et fais
mais aussi des visites. Quand le propriétaire sons parce qu’il apportera du charbon pour le figure d’homme redoutable. Peut-être y a-t-il
des lieux est un écrivain, le livre de raison chauffage central » - succèdent des com- là une défense contre la vieillesse, une tentative
devient le journal intime de la maison, et, mentaires sur la situation internationale : de s’insérer dans la vie, de ne pas rester sur la
partant, de son illustre occupant. L’aride déclenchement de la guerre et évolution, rive comme c’est peu chrétien ? » La paix est
compte rendu d’activités se fait récit d’une surgissement du général de Gaulle dont finalement le maître mot de ce livre, si
touexistence de gentilhomme campagnard. « l’étoile se lève peut-être ». chant : le vieil écrivain fiévreux et
passionVoici donc Le Livre de raison de Malagar, iné- né, saisi par des accès de jeunesse, avoue JEAN-dit passionnant qui ouvre pour nous les com- aussi ses moments de sécheresse, de
découmémorations autour de l’œuvre de Mauriac. ragement, et confie même : « Si les miens qui FRANÇOIS
On sait que le Bloc-notes ou plus tard les Mé- me laissent seuls connaissaient le péril… » OnLA CHRONIQUE
moires politiques ou intérieurs furent « compo- croirait lire saint Paul déplorant son mysté- ROSEAUd’Étienne sés ». Rien de tel dans cet ouvrage écrit au gré rieux « aiguillon ». Une seule chose l’apaise : LAJEUNEdes circonstances, qui forme comme un codi- de Montety la sainte communion, et on lit ceci avec
cille dans le grand œuvre de l’écrivain. Spon- émotion : « Aucune grâce temporelle ne tient FILLEAUtanément, François Mauriac décrit ses contre cette grâce-là. Qu’il a fallu
d’absoluséjours, note la venue de ses enfants, puis de La grêle, Mauriac des champs la subit dans ses tions sans cesse renouvelées pour que j’attei- CHEVREAU
ses petits-enfants (qui l’attendrissent plus vignes, mais il la déclenche volontiers tout au gne ainsi, de péché en péché, de chute en chu- EDITIONS
er DEFALLOISque sa progéniture) : « 1 juillet 1939. Je suis à long du long magistère qu’il exerce, à Malagar te, ce silence et cette paix du soir de la vie » : ROMAN
PARIS
Malagar avec mon fils Claude et André Gide. Il comme à Paris. Le Livre de raison porte aussi c’est le cri de l’enfant
est arrivé mardi dernier. Temps pluvieux et ven- trace, savoureuse ou déplaisante, de ses coups prodigue. ■
teux. Vigne atteinte par le mildiou. Menace de de bec. Ainsi en 1966, Maurice Druon qui lui Une éducation sentimentale
guerre. » rend visite, probablement pour son élection à
Là-bas, il est un grand propriétaire terrien, l’Académie, est qualifié de « nouveau riche de LE LIVRE DE RAISON aux heures tragiquesattentif à la vigne, à son rendement, aux dé- la littérature industrialisée », entre autres com- DE MALAGAR
penses qu’elle occasionne : « Mévente. Une mentaires peu amènes. Au même moment, sa De François Mauriac,
récolte en chai (14°) dont on offre un prix déri- petite-fille adorée, Anne Wiazemsky, veut Le festin, de l’Occupation
soire. Malagar va commencer à me coûter faire du cinéma et convoler avec Jean-Luc 123 p., 17 €.
CI-CONTRE : RUE DES ARCHIVES/BCA ; EN HAUT À GAUCHE : CLAIRE/STOCK.ADOBE.COM ; EN HAUT À DROITE : IDNTY/STOCK.ADOBE.COM
A« Mue par l’énergie des siens
qui refusaient de connaître
la défaite, même quand la défaite
les regardait en face, elle releva
le menton. Elle arriverait à faire
revenir Rhett. Elle savait qu’elle
y arriverait. Il n’y avait pas eu
un seul homme qu’elle n’avait pas
réussi à avoir, une fois
qu’elle avait jeté son dévolu
sur lui. Je penserai à tout cela
demain, à Tara. Je ne peux pas
le supporter maintenant.
Demain, je réfléchirai à un moyen
de le faire revenir. Après tout,
demain est un autre jour. »
jeudi 11 juin 2020 LE FIGARO
2 CONTEXTE
Autant en emporte le vent, c’est, pour le grand public, un film qui appartient à l’histoire du cinéma
(une plateforme de streaming vient d’annoncer qu’elle le retirait de son catalogue pour « préjugés
racistes » et demande une « contextualisation »). Magnifique fresque historique et sociale,
portrait d’une femme hors du commun, le chef-d’œuvre de Margaret Mitchell est d’une tout autre
envergure. Gone With the Wind paraît en 1936 et obtient un succès phénoménal, couronné par
le prix Pulitzer. Il est traduit en français en 1938. Les Éditions Gallmeister en proposent aujourd’hui
une nouvelle traduction. C’est l’occasion de se replonger dans ce grand roman de 1 500 pages qui L'ÉVÉNEMENT
permet de mieux comprendre le film mythique qui en a été tiré dès 1939 avec Vivien Leigh dans
le rôle de Scarlett O’Hara et Clark Gable dans celui de Rhett Butler.Littéraire
Scarlett, une égérie
des temps modernes
DOSSIER À travers une formidable galerie de personnages,
« Autant en emporte le vent » raconte le basculement
d’une ancienne civilisation dans le nouveau monde industriel.
Une somptueuse tragédie.
être pas si profond qu’il en a l’air, contradictions de l’Amérique. Fille ASTRID DE LARMINAT
adelarminat@lefigaro.fr sans connaître son passé familial ? de cette ancienne civilisation
attaAUTANT Quant à Scarlett, elle perd en com- chée à un ordre social et à un code de
EN EMPORTE OMMENT une petite plexité sans le personnage de sa valeurs chevaleresques - courtoisie,
LE VENT
garce sudiste en crinoli- mère escamoté par le film, une mère entraide, honneur, hospitalité, raffi-De Margaret Mitchell,
ne, fille d’un riche plan- qu’elle aime et admire plus que tout, nement -, elle en refuse les contrain-nouvelle traduction
teur ruiné par la guerre dont la douceur et la générosité tes, s’émancipe, n’en fait qu’à sa tête,de l’anglais Ccivile, a-t-elle pu deve- n’ont d’égal que son intelligence et puis décide qu’elle ne sera heureuse (États-Unis)
nir une héroïne mythique ? Pour- sa force, et qui est l’âme et le pilier que lorsqu’elle sera riche. Certes par Josette
Chicheportiche, quoi le destin de Scarlett O’Hara, de sa maisonnée. Le film est un dra- Scarlett a un tempérament égoïste et
Gallmeister, une sorte d’Emma Bovary améri- me bourgeois, le roman une tragé- égocentrique, mais son
individualist. 1, 702 p., 13 €. caine qui méprise ses maris succes- die. me et son utilitarisme absolus
trout. 2, 717 p., 13 €. sifs en rêvant à un grand amour Publié aux États-Unis en 1936, vent leur source dans la terreur qu’a
imaginaire et ne recule devant rien vendu à 1 million d’exemplaires en provoquée chez elle l’expérience du
pour arriver à ses fins, continue-t-il six mois, le livre parut en France dénuement total qu’elle a connu
de fasciner le public ? deux ans après et connut un succès après la guerre, lorsque ni ses parents
Le film de Victor Fleming adapté monumental. Après son interdiction ni aucun homme n’étaient plus là
du roman de Margaret Mitchell, par les Allemands en 1941, il se ven- pour prendre soin d’elle. Et si elle est
grandiose mélodrame amoureux qui dait au marché noir à un prix exorbi- prête à tout pour gagner de l’argent,
reconstitue le monde des planta- tant. Les Français d’alors se sont re- c’est qu’elle est viscéralement atta- ter et rebondir et d’autres pas ? était faite. La naïve Melanie fera
tions de Géorgie emporté par la connus dans la peinture que fait chée à la terre qu’elle a failli perdre, Pourquoi, par exemple, le fou- preuve d’une force d’âme
inattentourmente de la guerre de Séces- Margaret Mitchell de la Géorgie, sous cette splendide terre de Tara avec gueux père de Scarlett s’effondre-t- due et aura un rayonnement social
sion, est l’un des plus gros succès de blocus tout au long de la guerre, son allée de cèdres où son père, un il après la mort de sa femme ? Dans que sa timidité ne laissait pas
augul’histoire du cinéma. Et pourtant, de 1861 à 1865, puis razziée, occupée Irlandais débarqué sans un sou à la bonne société sudiste, il va de soi rer. Rhett, si masculin, avec sa
cette belle production hollywoo- et humiliée par les troupes enne- 20 ans, avait édifié tout seul une mai- que les hommes protègent les fem- puissante charge érotique et son
dienne, sortie en 1939, récompensée mies, une région où un homme sur son : « Elle appartenait à ces arpents mes et les traitent avec révérence. sens de la débrouillardise, est en
par huit Oscars, dont le premier Os- cinq est mort au front, où des fem- La réalité est plus subtile. Car ce réalité plus féminin que son rival,
car attribué à une actrice afro-amé- mes se sont trouvées livrées à elles- sont les femmes qui tiennent les Ashley, le lettré, le rêveur,
l’idéaScarlett ricaine, paraît assez plate et simplis- mêmes au milieu des décombres plantations, s’occupant de tout et de liste : car Rhett a l’intelligence des“te au regard de la profondeur du Gone with the Wind, c’est l’histoi- tous, avec une douce fermeté, tout êtres, l’intuition de ce qu’ils sontest une féministe
roman qui l’a inspirée. « Le film de re de la fin d’un monde aristocrati- en respectant le besoin qu’ont les vraiment.avant l’heure.
Victor Fleming met l’accent sur le que inspiré du modèle féodal euro- hommes d’occuper le devant de la Scarlett, elle, est une féministe
Devenue chef mélodrame qui n’est qu’un des res- péen, et de l’avènement d’un scène. Elles savent que rien ne dés- avant l’heure. Devenue chef de
sorts du récit de Margaret Mitchell », monde productiviste et individua- tabilise plus un mari que de « décou- famille pendant la guerre, elle a dé-de famille pendant
dit Josette Chicheportiche qui s’est liste. Quelle maturité dans ce roman vrir que sa femme a un cerveau » : sur couvert qu’elle pouvait faire aussila guerre, elle a
immergée sept jours sur sept pen- dont l’auteur n’avait que 26 ans ce sujet du féminin et du masculin, bien qu’un homme et dès lors,
redécouvert qu’elle dant un an dans les aventures de lorsqu’elle commença à l’écrire ! Il qui est l’un des fils rouges du ro- fusant d’exercer un métier féminin,
Scarlett pour en donner une nouvel- ne défend pas l’un ou l’autre modèle pouvait faire aussi man, Margaret Mitchell ne manque elle se lance dans les affaires avec
le traduction française. Pierre- mais pèse le pour et le contre, avec pas d’humour ni d’audace. Elle ne une dureté qui en remontre auxbien qu’un homme
François Caillé, qui le premier avait un humour parfois féroce, à travers défend pas une idée de la femme hommes. Absorbée par son objectif”relevé le défi de traduire le roman les regards croisés des différents mais examine la question sous tou- de réussite auquel elle sacrifie tout,
mais aussi les dialogues du film, personnages qui ne partagent pas les de terre rouge bien plus qu’ils ne pour- tes les coutures. « Les femmes sa- elle n’écoute pas ceux qui la
metdressait le même constat dans une mêmes vues. « Autant en emporte le raient jamais lui appartenir. » Tara, vaient qu’une terre où les hommes tent en garde. Ni la coriace
grandlettre adressée à Margaret Mitchell vent est un livre unique, exception- c’est un havre, un refuge dont elle a étaient satisfaits, non contestés et ma Fontaine, dont toute la famille
en 1945 (1) : « Je ne crois pas que le nel, c’est le roman absolu, écrit le un besoin vital. L’esprit pionnier assurés que leur vanité ne fût pas dé- fut scalpée sous ses yeux lorsqu’elle
film soit une véritable œuvre d’art Prix Nobel Jean-Marie Gustave n’est pas loin. Margaret Mitchell di- préciée avaient toutes les chances était enfant, qui lui dit combien il
(…). Et je pense que pour comprendre Le Clezio, qu’on ne peut soupçonner sait d’ailleurs dans une interview d’être un endroit agréable à vivre est risqué pour une femme de
parfaitement la psychologie du film, d’être nostalgique d’un sud donnée en 1936, pendant la Grande quand on était une femme. » n’avoir peur de rien : « Gardez
toules spectateurs doivent avoir lu le li- esclavagiste. Ce roman (…) est le Dépression, que s’il y avait un thème Les personnages de Margaret jours quelque chose à redouter et
vre. » Comment comprendre par symbole même du passage de l’Amé- central à son roman, c’était celui de Mitchell sont extraordinaires parce quelque chose à aimer. » Ni Rhett,
exemple le personnage de Rhett rique dans le monde moderne. » la survie. Pourquoi certains trou- qu’ils se révèlent toujours autres et qui lui conseille de ne jamais dire à
Butler, dont le cynisme n’est peut- À elle seule, Scarlett incarne les vent-ils les ressources pour s’adap- plus riches que l’idée qu’on s’en un homme qu’elle n’a pas besoin de
Les dernières lignes du roman Margaret Mitchell, sa vie, un roman
À gauche dans la traduction de 1938, à droite dans celle de 2020
UCUN des personna- Tara -, acquise par son père,
émiges d’Autant en em- gré irlandais - comme celui de
porte le vent n’est tiré Scarlett. Margaret a très bien
de la vie réelle, assu- connu sa grand-mère puisqu’elleArait Margaret Mit- vivait près d’elle à Atlanta. Quant
chell. Un coup d’œil à sa biogra- à la plantation familiale, elle y
séphie suffit pour en douter. « Si journait régulièrement : les deux
certaines pages touchent au subli- sœurs de sa grand-mère, qui
me, comme la longue errance de étaient jeunes filles au début de la
Scarlett sur la route de Tara, guerre, y demeuraient encore.
remarque J. M. G. Le Clézio, c’est Les parents de Margaret
apparparce que Margaret Mitchell les a tenaient à la bonne société
d’Atécrites avec son cœur, avec son lanta : son père était avocat et sa
sang. » Son propre cœur et le sang mère, qui avait étudié au Québec et
de ses aïeux. parlait français à sa fille, était une
Née en 1900, la petite Margaret femme engagée, membre de
plufut bercée par les histoires de la sieurs associations, littéraires,
religuerre de Sécession. Son grand- gieuses, et surtout féministes. Il lui
père Mitchell était un vétéran qui arriva d’emmener sa fille dans des
fit fortune – comme Scarlett - en meetings où elle tenait des discours
fournissant du bois pour la re- enflammés pour le droit de vote
construction d’Atlanta. Son des femmes. Margaret se souvenait
grand-père maternel, émigré aussi que, lors d’une promenade à
irlandais, fut aussi un officier travers les ruines des plantations,
confédéré avant de devenir un sa mère lui avait raconté comment
promoteur immobilier prospère à ce beau monde s’était brutalement
Atlanta. Sa grand-mère mater- effondré. Elle voulait ainsi
prépaDès le début de l’année 1937, six mois après la parution du roman aux États-Unis, Pierre-François Caillé s’attelle à la traduction nelle était une forte personnalité, rer sa fille à survivre elle-même à
de Gone with the Wind. Il avait proposé que le titre de la version française du roman soit tout simplement « Scarlett ». Mais c’est tyrannique et avide. Elle avait de grands bouleversements.
Autant en emporte le vent qui l’emporta. Josette Chicheportiche, qui avait déjà traduit d’autres classiques comme Tess ou Les Hauts grandi dans une plantation - si- Autre anecdote qui évoque
l’ende Hurlevent, propose une nouvelle traduction du roman de Margaret Mitchell. Elle a voulu être le plus fidèle possible au texte original. tuée près de Jonesboro, comme fance de Scarlett, lorsque Margaret
« Avec l’énergie de ceux
de sa race, qui ne s’avouent
jamais vaincus, même lorsque
la défaite les regarde en face,
Scarlett releva le menton.
Elle ramènerait Rhett à elle.
Elle savait qu’elle y parviendrait.
Nul homme ne lui avait jamais
résisté, lorsqu’elle s’était mis
en tête de faire sa conquête.
“Je penserai à cela demain,
à Tara. Pour le moment,
je n’en ai pas le courage.
Demain, je chercherai un moyen
de ramener Rhett. En somme,
à un jour près…” »
ALE FIGARO jeudi 11 juin 2020
3« Ma mère m’a parlé du monde dans lequel les grandes familles
de planteurs avaient vécu, un monde tellement sécurisant, et comment
il s’était dérobé sous leurs pieds. Elle m’a dit ensuite que mon monde se
déroberait également sous moi, et que Dieu m’aide si je ne m’étais pas armée
pour vivre dans le nouveau monde » L'ÉVÉNEMENT
MARGARET MITCHELL, ÉVOQUANT UNE PROMENADE QU’ELLE AVAIT FAITE ENFANT AVEC SA MÈRE
DANS LES RUINES DES PLANTATIONS SACCAGÉES PAR L’ARMÉE DE SHERMAN Littéraire
son aide, même si elle le pense :
« C’est le problème avec les filles La guerre de Sécession, une blessure inguérissable
yankees. Elles seraient des plus
charmantes si elles ne vous disaient
pas tout le temps qu’elles peuvent se des rations alimentaires de l’armée
débrouiller toutes seules. Alors les Les ruines du Gallego Flour Mill, nordiste. Comme disait un ancien
à Richmond en Virginie.hommes les laissent se débrouiller planteur, « ils ont eu la liberté,
certoutes seules. » tes, mais celle de crever de faim ».
Lorsqu’elle a atteint la position Un défenseur des droits des
Afrosociale qu’elle voulait, Scarlett Américains, Booker T. Washington,
oublie à quel point elle avait trouvé né en 1856 dans une plantation,
débon de se sentir protégée et épaulée plorait aussi cette gestion hâtive et
par un homme dans les heures som- brouillonne : « Durant toute la
Rebres. Jusqu’à sa prise de conscience construction, les nôtres (la
populafinale, dans l’ultime chapitre, si tion noire), partout dans le Sud, s’en
beau, où, après 1 500 pages, tout est remettaient entièrement à l’État
fédévoilé. Alors elle prend conscience déral, comme un enfant se repose sur
qu’elle se ficherait d’être pauvre si sa mère. Cela n’avait rien d’anormal.
elle vivait avec l’homme dont elle L’Union leur avait rendu la liberté, et
vient seulement de comprendre la nation entière s’était enrichie
grâqu’elle l’aime. Scarlett, si volontai- ce au travail des Noirs. » Il précisait :
re, savait-elle vraiment ce qu’elle « Il m’est toujours apparu que l’État
voulait ? fédéral avait commis une cruelle
erDans la solitude, son ultime reur, à notre libération, en manquant
recours sera Tara, la maison de ses de prendre des dispositions pour
asparents, et Mammy, sa gouvernan- surer une instruction à notre peuple
te noire, la seule personne qu’elle et lui permettre d’être mieux préparé
craint, dont le jugement lui impor- à ses devoirs civiques. »
te et dont elle est affectivement dé- Dans Autant en emporte le vent,
pendante. Margaret Mitchell décrit l’arrogance moralisatrice des
Améun comté de Géorgie où les plan- ricains venus du Nord spéculer sur
teurs mettaient un point d’honneur la reconstruction du Sud nourrit
à respecter leurs esclaves et vi- également la rancœur sudiste : la
vaient dans une grande familiarité ARGARET Mitchell biographie de Lincoln. Il confirme conquises et punir les rebelles. Les bourgeoisie yankee a lu La Case de
avec ceux d’entre eux qui servaient disait qu’elle avait que la guerre civile a « réduit les sudistes étaient ruinés, avilis, sou- l’oncle Tom et milité contre
l’escladans la maison. Telle qu’elle la voit, écrit un roman sur la États du Sud en cendres » : « Les vil- mis, humiliés. Le fossé entre le Sud et vage mais n’imagine pas un instant
c’est une société plus paternaliste façon dont les habi- les et les campagnes ont été rava- le Nord se creusa », explique Farid engager une nourrice noire pour ses
que raciste. Scarlett elle-même est Mtants de sa région gées, les plantations incendiées, les Ameur. enfants, ce qui stupéfie Scarlett, la
bien plus tendre avec les Noirs avaient vécu la guerre civile et non propriétés pillées. En 1865, le Sud En revanche, dit-il, l’idée déve- bouleverse et la met en colère. Farid
qu’avec les Blancs, comme le lui pas un roman historique sur la guerre était dans un état de chaos total. Les loppée dans le roman de Margaret Ameur confirme qu’il y avait
beaufait remarquer Pork, le valet de son de Sécession dans son ensemble. Dès réquisitions et le saccage des récoltes Mitchell que le Ku Klux Klan serait coup de racistes dans le Nord et que
Margaret Mitchell père, très beau personnage à l’ins- son plus jeune âge, à une époque où provoquèrent des disettes tandis que né de la volonté de nobles sudistes le clivage « gentils nordistes
aboli(ici, vers 1930) : tar de sa femme, Dilcey, ou du vieil les enfants assis sagement sur les ge- la corruption de certaines adminis- de défendre la vertu de leurs épou- tionnistes contre méchants sudistes
le charisme oncle Peter auquel la famille de ses noux des grandes personnes écou- trations et des bandes de hors-la-loi ses ou filles contre des agressions esclavagistes » est très réducteur.
et le charme maîtres « appartient corps et âme ». taient leurs conversations, elle s’est créaient un angoissant sentiment perpétrées par des affranchis est un « Abraham Lincoln lui-même a dit
d’une certaine Hommes et femmes, planteurs et imprégnée des histoires que racon- d’insécurité. » fantasme. Mais il est exact, comme que s’il pouvait sauver l’Union sans
Scarlett. esclaves : dans ce roman, la distri- taient inlassablement les vétérans et le suggère la romancière, que le sort libérer un seul esclave, il le ferait. »
Après Lincoln, la revanche© THE GRANGER bution sociale des rôles cache des les femmes qui comme Scarlett des affranchis a été très mal géré Pour Farid Ameur, ce sont les
raCOLLECTION NYC/RUE liens de dépendance parfois plus étaient de toutes jeunes filles quand le Comme le raconte Margaret Mit- par le gouvernement fédéral, pour- tés de la Reconstruction autant que
subtils qu’il n’y paraît, et la gran- conflit commença. Plus tard, elle a chell, la loi martiale fut instaurée en suit l’historien. Quatre millions la guerre civile qui ont causé la
deur humaine n’est pas indexée sur épluché des centaines de vieux jour- 1867 et les anciens notables sudistes d’esclaves ont été émancipés en « blessure inguérissable » dont
la valeur économique ou sociale. naux et magazines de l’époque, des privés du droit de vote jusqu’en 1863. En 1866, autant par calcul souffrent encore les États-Unis. Et à
Lorsque le dénouement survient, écrits intimes, des correspondances 1872. « L’assassinat de Lincoln qui électoral que par philanthropie, le ses yeux, Autant en emporte le vent,
huit ans se sont écoulés depuis la fin et des dizaines d’autres ouvrages, voulait user de modération envers les Congrès leur donne le droit de vote. mise en scène tragique du choc
ende la guerre. En voulant prendre avec un souci de réalisme qui donne à États séparatistes laissa le champ li- « Pourtant, les affranchis vivent tre deux civilisations, est une Iliade
une revanche sur le destin, Scarlett Autant en emporte le vent cette rare bre aux extrémistes qui voulaient dans l’incertitude, attendant les ins- américaine. ■
a couru à sa perte. Parallèlement, puissance d’évocation. traiter les États du Sud en provinces tructions de Washington, dépendant A. L.
dans cet État du Sud, la corruption, Néanmoins, on ne peut
s’empêl’arbitraire et l’arrogance du gou- cher de s’interroger : le tableau
vernement fédéral ont nourri chez qu’elle brosse de la fin de la guerre
les vaincus une amertume et un et des années dites de
Reconstrucsentiment d’injustice qui augurent tion, un régime d’occupation sous
mal de l’avenir des États-Unis. la férule de l’armée nordiste, est-il
Scarlett, l’Amérique : l’histoire d’un exact ? L’historien Farid Ameur, qui
malentendu tragique et d’un im- se passionne pour cette période de- LE COUP DE CŒURmense gâchis. ■ puis qu’il a lu et vu enfant les
Tuni(1) L’édition Folio ques bleues et Autant en emporte le des libraires et de la pressed’« Autant en emporte le vent » vent, a fait sa thèse de doctorat sur
présente des extraits les Français dans la guerre de
Séde la correspondance cession. Il a vécu un temps à
entre le traducteur d’origine, Washington, bourlingué dans le
Pierre-François Caillé, Sud, écrit ensuite un livre sur le Ku
et Margaret Mitchell, ainsi Klux Klan, le « Que sais-je ? » sur la
qu’une préface de J. M. G. Le Clézio. guerre de Sécession, et prépare une
«Untexte lumineuxMargaret Mitchell, sa vie, un roman etdéchirant.»
était petite, sa mère avait décidé de flirte effrontément, sort en même Marie-AurélieBuffet,
l’habiller en pantalon. Et jusqu’à temps avec cinq hommes qui sont LibrairieMollat
l’âge de 14 ans, elle partagea tous tous fous d’elle. Scarlett encore…
les jeux de son seul frère, disant En 1922, elle épouse un jeune
qu’elle était un garçon prénommé homme sulfureux, surnommé
«Unrom an fort,Jimmy ! Sa féminité s’épanouira « Red », qui gagne sa vie en
trafiensuite. quant de l’alcool. Le mariage tour- En 1918, aussi som bre« Un an après le grand incendie ne court, il la quitte. Elle se remariela future que flam boyant.»d’Atlanta de 1917, la future roman- alors avec John Marsh. En 1926,
romancière cière tombe amoureuse d’un jeune lorsqu’elle quitte pour raison de
AurélieJanssens,lieutenant, un intellectuel lettré et santé le journal où elle travaillait, iltombe
idéaliste, qui part se battre dans les l’encourage à écrire ce qui devien- LibrairiePage etPlumeamoureuse
tranchées françaises où il trouvera dra Autant en emporte le vent. Si on
d’un jeune la mort. D’après le frère de Marga- lui avait dit… Elle n’imaginait
ret, ce fut le grand amour de sa vie même pas qu’un roman sur le Sudlieutenant
- un amour idéalisé fort semblable puisse intéresser un grand éditeur.lettré
à celui que Scarlett éprouve pour À la différence de Scarlett qui n’a
qui part se Ashley. En 1919, nouveau déchire- pas lu un livre, Margaret était une
ment que l’on trouve également fervente lectrice et commença àbattre dans
transposé dans son roman. Comme écrire des romans avant l’âge de 10 «Magnifique etém ouvant.Notre coup de cœur .»les tranchées
son héroïne, Margaret perd sa ans. Mais lorsqu’elle mourut, à
françaises Laurent Ruquier,‘‘On n’est pas couché’’mère, qui succombe à la grippe es- 48 ans, renversée par un
chaufpagnole. Elle interrompt alors ses fard, ses manuscrits de jeunesseoù il trouvera
études et rentre chez elle pour tenir furent détruits comme elle l’avaitla mort «Cepremier roman estexceptionnel. Rarement on alu» la maison et s’occuper de son père demandé, à l’exception d’une
roet de son frère. Dès l’année suivan- mance, Lost Laysen, offerte à un une plume de cettetrempe chez un jeune auteur.»
te, Margaret fait ses débuts dans la ami lorsqu’elle avait 15 ans. Femme
AliceDeveley, LeFigarolittér airebonne société d’Atlanta et fera moderne dépositaire d’une vieille
scandale lors d’un bal de charité en mémoire, elle restera comme
se lançant dans une danse apache l’auteur d’un roman unique. ■
très sensuelle. À cette époque, elle A. L.
RUE DES ARCHIVES/© GRANGER/BRIDGEMAN IMAGES
Ajeudi 11 juin 2020 LE FIGARO
4 Les émotions protagoniste de La Clé USB, Jean israélo-palestinien. Le tout dans Bernard Chambaz a changé de
de Jean-Philippe Toussaint Detrez, fonctionnaire de la Com- une « quête sensorielle de justice cap pour nous emmener du côté
« À Bruxelles, la journée avait été mission européenne, spécialiste et de paix ». Apeirogon (en géomé- des immensités de l’Oural, qu’ilVivement
caniculaire. Nous vivions avec de la prospective stratégique. trie, un polygone infini), à paraître le a longuement parcouru du nord
Diane les dernières heures de 20 août chez Belfond, a déjà séduit au sud. Un voyage dans lequelRentréeLA notre vie commune. » Ainsi com- McCann et Spielberg Steven Spielberg, qui en a acheté il évoque Aragon, Pasternak,
mence le prochain roman de Jean- Présenté comme une « œuvre les droits pour le cinéma. Chalamov, mais aussi le jeune
Philippe Toussaint, Les Émotions, plurielle flirtant avec la poésie et la Boris Eltsine et la famille
RomaL’Oural de Chambazà paraître le 10 septembre aux non-fiction », le prochain roman de nov, entre autres. Hourra l’OuralCRITIQUE Éditions de Minuit. On y retrouve, l’Irlandais Colum McCann explore Après le succès d’Un autre Éden, encore sera publié par Paulsen, le
dans l’intimité cette fois-ci, le les différentes facettes du conflit son hommage à Jack London, 27 août.Littéraire
Un livre comme un tableau
LUCIE PAYE L’auteur explore le rapport de l’artiste à son œuvre et la part de l’inconscient dans le processus de création.
un pinceau fin. Son parcours per- s’avance dans un trouble halo, n’est appuyé, surtout pas la dou- l’art. Il explore le rapport de l’artis-ARNAUD DE LA GRANGE
sonnel comme le sujet, il est vrai, comme une réponse au bout du leur. Lucie Paye goûte le demi-jour te à son œuvre, la part de
l’inconsLES CŒURS ITTÉRATURE et peinture s’y prêtent. Installée à Londres, chemin. et l’écriture délicate sert les nuan- cient dans le processus de création.
INQUIETS
ont de vieilles affinités. l’auteur a longtemps évolué dans le ces des sentiments. Il y a dans ces Il traite aussi de la relation du spec-De Lucie Paye,
Elles ont souvent été monde des arts. Et elle a choisi un pages de la mélancolie, de l’inquié- tateur à cette œuvre. Nous y proje-Gallimard,
sœurs en création, s’ins- jeune peintre comme l’un des per- tude au sens « pessoien » du terme, tons nos émotions, nos désirs, y 152 p., 16 €. Ce roman parle Lpirant l’une l’autre ou sonnages principaux de ce récit à mais elles ne sont jamais sombres. voyons ce que nous avons envie d’y “mêlant leurs influences. Tant de deux voix. de l’amour maternel, Au-dessus des abîmes du doute trouver. Notre perception peut
peintres ont trouvé leurs sujets L’artiste est en proie aux tour- plane toujours la grâce du beau, la s’éloigner de l’intention de l’artiste.absolu et jamais
dans les livres, qu’ils soient saints ments acceptés de la création. Il foi en la transcendance de l’amour. Peu importe, l’essentiel est d’avoir négociableou profanes. Autant d’écrivains se doute, il cherche, et « sa toile écume Les Cœurs inquiets parlent de vibré, d’avoir eu accès à des choses
sont nourris des contrastes violents sous les coups de son pinceau ». Elle l’amour maternel, absolu et jamais que sans l’art nous n’aurions même ”
des tableaux comme de leurs tein- finit par s’ouvrir sur un monde de négociable. Cette tendresse viscérale jamais devinées.
tes plus douces ouvrant sur la mé- verdure. « Le grain de la toile, la L’autre voix du livre, construit qui lie une mère à un fils et l’inson- « Comme les écrivains, les peintres
ditation. « Ut pictura poesis », que pâte sortie des tubes deviennent en chapitres alternés qui se lisent en dable douleur quand la violence de la sont des voleurs. Ils transfèrent,
la poésie soit comme la peinture, écorce, tige, herbe, feuille, mousse. miroir, est elle aussi visitée par les vie se place entre eux. Il dit aussi transportent les paysages, dans
nous dit Horace dans son Art poéti- Au centre de ce jardin, une silhouet- fantômes du passé. Cette femme ne l’amour tout court avec Ariane, cette leurs rêves et dans leurs mondes »,
que. te. » La quête intime rejoint la dé- peint pas mais écrit. Elle écrit sans femme énigmatique qui semble tout écrivait le peintre Kees van
DonLucie Paye a suivi l’injonction. marche créatrice. C’est bien le relâche des lettres à un être éva- savoir et a le mot si juste. gen. Rarement ces mots ont été
Son premier roman semble compo- peintre qui compose, mais l’appari- noui. Ces mots lancés dans le vide Mais ce roman offre aussi une aussi vrais, tant ce beau roman se
sé de mots déposés sur la page avec tion mystérieuse lui échappe. Elle sont chargés d’émotion, mais rien belle réflexion sur notre relation à situe au confluent des deux arts. ■
L’essentiel de ce livre,
c’est la présence
de La HavaneLa Havane,
elle-même, restituée
par le regard et le style
d’un poète.dans toute
sa sensualité
THIERRY CLERMONT
Une évocation poétique de la capitale
cubaine à travers les souvenirs
d’un narrateur épris d’art et d’amour.
épouses, dont la statue est entourée
PAR CHRISTINE JORDIS de touristes, Maïakovski encore,
qui s’interrogeait sur ce
phénomèE LIVRE ouvre sur le cri ne étrange, la pluie tropicale, ou
nocturne d’un oiseau, Prokofiev dialoguant avec Lorca
surpris par deux noc- tandis que sa compagne, Lina,
tambules attardés, un « Patchka » ou « Petit oiseau », New York de Duchamp, de Fitzge- logique, faits de surgissements, de ses sonorités fortes, par les cita-L homme et une femme, chantait à plein gosier sans pres- rald et Dos Passos – ou encore ces fuites et de retours, « un foutoir tions de chansons et de poèmes,
BARROCO
assis sur la terrasse désertée de sentir le destin terrible qui allait récits romanesques, où l’on voit empoussiéré », nous dit l’auteur, le narrateur nous immerge dansBORDELLO
l’hôtel Nacional à La Havane. Sally, suivre… s’affronter dans le quartier de « le charroi des souvenirs, les ins- la touffeur d’une nuit noire com-De Thierry Clermont
une riche Américaine, attend la « l’allégresse et de l’infamie » Yari- tants défunts, les images en- me la suie, au matin, après nousSeuil, Des existences fabuleuseschute du régime castriste ; quant à ni, prince de la nuit, et Louis fouies », tels qu’ils cohabitent dans avoir baladés le long de cent ruel-235 p. ,19 €.
l’homme, le narrateur, il est parti Mais revoici Desnos, avec Yvonne Letot, un souteneur venu de Mar- l’esprit et vous hantent, tels que la les aux noms étranges, nous
sur la trace de ses souvenirs, com- George, cette fois, la rousse en- seille, pour les beaux yeux de la mémoire les fixe ou les efface, conduit au cœur de la fatigue et,
me à plusieurs reprises auparavant, flammée et follement aimée, puis « Petite Berthe » lors de la « guerre éphémères, comme le sont les vies venue l’heure du crépuscule,
quand, émerveillé, il découvrait avec Youki, la belle de Montsou- des braguettes ». convoquées. quand le ciel passe par toutes les
l’île ou la vivait par l’imagination ris. Des existences fabuleuses sont Entre deux allusions à la vie nuances d’orange et de rose, nous
Le parfum des fleursen compagnie de ses amis de tou- contées, où se rejoignent poètes, politique, à Batista, à Castro, à la plante au beau milieu d’un
orjours : ces écrivains, musiciens, écrivains, chanteurs, coureurs venue de Jean-Paul II, à l’embargo On l’aura compris, ce qui consti- chestre local qui nous enivre et
poètes ou peintres qui fréquentè- automobiles (où l’on voit Fangio imposé par les États-Unis ou à la tue l’essentiel de ce livre, plus en- nous assourdit au rythme de la
rent Cuba, tels Robert Desnos ou kidnappé), danseuses et composi- cécité volontaire des intellectuels core que les épisodes racontés, rumba… au passage, on aura senti
Garcia Lorca, la plupart morts sans teurs, musiciens… De ces brèves sur le régime, la vie continue. c’est la présence de la ville elle- le parfum des fleurs épuisées par
doute, pourtant toujours vivants. évocations jaillit une musique ten- Surviennent de hauts moments même, La Havane, dans sa sen- l’effort du jour.
Au centre de la scène, Paul Mo- dre, nostalgique, souvent tragi- d’érotisme, exacerbés par la nuit sualité, telle qu’elle nous est resti- Qu’attendait le poète en
reverand, qui, selon Alejo Carpentier, que : heures de gloire suivies de noire, la chaleur, la lourde molles- tuée par le regard et le style nant à cinq ou six reprises dans
cet autre grand revenant, « s’ali- l’oubli, descriptions de quartiers se de l’air, la musique lancinante, d’un poète (1). Car il s’agit bien l’île ? « Un commencement, une
mente de vitesse et plus que person- déjantés ou d’époques perdues le rhum blanc, la folie des gestes… d’une évocation poétique, plus assomption, la fragile promesse des
ne a joui de la volupté de se dépla- dont on surprend les échos, les quand se déchaînent Sally ou Gla- dense en références, plus allusive espérances. » Puis, cette phrase
cer », Morand qui décrivit refrains, la lointaine trépidation, dys, Salomé et Lady Fotingo, une et riche que ne pourrait l’être une qui dit tout : « Écouter ma vivante
superbement « la molle Havane », visions de villes dans leur splen- savante diablesse qui était « belle narration linéaire. Par les sons, le rumeur. » ■
« créature indolente », avec ses deur – le Paris de Desnos, où de partout »… Des instants de vie choix des mots, qu’ils soient dits (1) Ce que révélait déjà
quartiers nègres et ses rues chinoi- œuvraient Crevel, Radiguet, Man cueillis à vol d’oiseau, entre pré- ou non dits, le pouvoir d’une lan- son récit précédent, San Michele,
ses, et Hemingway suivi de ses Ray, Picabia, Nancy Cunard ; le sent et passé, sans ordre chrono- gue étrangère qui glisse ici et là paru au Seuil en 2014.
CHÈRE JODIE Pour l’amour d’Iris
De Clovis Goux,
Stock,
333 p., 20 €. CLOVIS GOUX L’histoire vraie du marginal qui tira sur Ronald Reagan pour séduire l’actrice Jodie Foster.
pourtant laissé une petite trace reste de son existence avec elle, tout connaître d’elle. Collectionnant de ses actes » et placé au Saint Eliza-ALEXANDRE FILLON
dans l’histoire des États-Unis. À « que ce soit dans l’obscurité totale articles et photos, lui écrivant des let- beths Hospital pour une durée
indéL EST LAID et le sait, John Washington, le 30 mars 1981, le ou quoi que ce soit d’autre »… tres, des poèmes. Glaçant jeune hom- terminée, il ajoute celui du nouvel
Hinckley Jr. Il déteste son héros bien réel de l’excellent livre me que ce John Hinckley qui s’essaye Hollywood incarné par la figure du
Roulette russe et Valiumphysique disgracieux, doit de Clovis Goux tire avec son à la roulette russe et à la chanson, cinéaste et scénariste Paul Schrader.
lutter avec son manque de revolver six balles de calibre 22., L’enfant Disney devenue une lolita s’abrutit au Valium, erre dans les rues Celui d’une Amérique avec son lot de Ivolonté, avec ses crises blessant gravement Ronald Rea- fatale cornaquée par sa mère, il l’a de Los Angeles, traîne dans les super- désaxés en quête de leur quart
d’heud’anxiété et ses démons. Ce fan gan, l’ancien acteur devenu le découverte le jour où il est entré dans marchés avec sa veste militaire, ron- re de gloire. La patrie de Ted Bundy et
e inconditionnel des Beatles en 40 président des États-Unis. une salle de cinéma projetant Taxi gé par la solitude et le vide. Aussi de Mark Chapman, avec ses armes à
général et de John Lennon en John cherchait ainsi à attirer l’at- Driver, de Martin Scorsese. Fasciné à documenté qu’affûté, Clovis Goux feu en vente libre. Celle où,
contraiparticulier aurait pu n’être qu’un tention de l’actrice Jodie Foster. jamais par le personnage d’Iris avec varie sa focale. Au portrait serré de rement à ce qu’affirmait Fitzgerald,
loser parmi tant d’autres. Il a À gagner son cœur et à vivre le ses cheveux d’or, il n’aura de cesse de Hinckley, qui fut jugé « irresponsable il peut y avoir un deuxième acte. ■
A
CHRISTOPHE LEPETIT/LE FIGARO MAGAZINELE FIGARO jeudi 11 juin 2020
5Les 100 ans Bukowski (1920-1994) a consa- il « brosse le portrait d’une lignée de Fayard le 19 août, l’auteur de Faux
de Charles Bukowski crés à l’alcool. touchants déracinés, dont les terri- nègres écrit : « Ce roman met tour
À l’occasion du centenaire de la bles dilemmes, habités par les bles- à tour en scène six générationsVivement
La saga naissance de « Buk », Cédric Me- sures de la grande Histoire, révèlent de la famille dont je suis issu.
de Miguel Bonnefoyletta publiera le 19 août aux Édi- la profonde humanité ». Héritage Balayant une Mitteleuropa enRentréeLA tions du Rocher une biographie de Remarqué dès son premier roman, paraîtra le 19 août, chez Rivages. perpétuelle évolution, il tâche de
l’auteur du Journal d’un vieux Le Voyage d’Octavio (prix de la rendre hommage à ceux dont
La chronique familiale dégueulasse (Les Bukoliques). Au Vocation 2015), le Franco-Véné- l’histoire n’a pas retenu les noms,
de Thierry Beinstingelmême moment paraîtra au Diable zuélien Miguel Bonnefoy va publier mais qu’elle a tout de même CRITIQUEVauvert une anthologie de poè- une saga familiale dans laquelle, À propos de son nouveau roman, embarqués dans ses
mes et de proses que Charles entre Europe et Amérique latine, Yougoslave, qui paraîtra chez bouleversements. » Littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESEn quatrième vitesse
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
WILLIAM BOYLE Un Américain Trois femmes
en cavale à Venise
poursuivies
VENISE, les horlo- teur compliquera les choses. Ilpar des mafieux. ges des bâtiments faudra quitter la cité des Doges
publics n’ont pas pour l’île de Linosa (Sicile).À mourir de rire ! d’aiguilles : l’armée Aucune morale. Le vénéneuxÀ napoléonienne les a Ripley n’aurait pas fait mieux.
fait fondre. Christopher Bol- Bollen a du chic et de
l’huBRUNO CORTY len, écrivain doué et élégant (il mour. Il examine les classes
bcorty@lefigaro.fr a eu le prix Fitzgerald en 2018) sociales avec l’œil d’un Henry
connaît ce genre de détails. Un James. Il est dans ce décor
suACONTER des choses de ses héros est spécialiste ranné comme un poisson dans
affreuses en faisant rire d’orfèvrerie an- l’eau, ou un bellini
le lecteur n’est pas à la cienne et on voit dans un verre du
portée du premier venu. que l’auteur est in- Harry’s Bar. FicelerRLes maîtres du roman collable sur les dra- une intrigue
haletannoir Donald Westlake et Elmore geoirs, les tasses de te ne l’empêche pas
Leonard possédaient ce don à l’ex- dégustation, les fil- de décrire une agonie
trême. Une poignée d’autres, Carl trantes. Donc, on ne due au sida, de
s’arHiaasen (Cousu main), William la lui fait pas. Il ose rêter devant une
toiKotzwinkle (Midnight Examiner), situer son quatriè- le de Véronèse à
ont aussi su nous dérider. Quatre me roman sur la la- l’Accademia,
ans après le sombre, le touchant gune, glisse une ar- d’écouter la sonate
Gravesend, numéro 1000 de la my- naque dans ce qui en si bémol majeur
thique collection « Rivages/noir », aurait pu évoquer de Schubert, de
souon ne s’attendait pas à pouvoir un remake de Mort pirer : « L’attrait de
ajouter le nom de William Boyle à à Venise, présente la ville avait tué ses
L’attrait cette liste. Et pourtant, quel honnê- Patricia Highsmith à habitants. En un mot«
te homme ne choisirait pas L’amitié Thomas Mann. de la ville comme en cent,
Veniest un cadeau à se faire, comme un Nick Brink, gros se était visitée à enavait tué
must du genre ? nigaud mal dégrossi mourir. » Des
flashses Il y a dans ce roman tout ce qu’on de Dayton (Ohio), back résument à
inaime d’habitude chez Boyle : les s’est entiché de habitants. tervalles réguliers le
descriptions de New York, des his- Clay, beau Noir qui passé des protago-En un mot
toires de familles déglinguées, des a hérité d’un nistes. Les passages
comme pauvres losers tentant de sortir la « brownstone » à étonnants affluent,
tête hors de l’eau. Mais cette fois, Brooklyn et de la en cent, cette Daniela qui loue
l’ancien disquaire de Brooklyn met moitié d’un palazzo une chambre au fondVenise
de côté son spleen pour injecter proche du Grand d’une cour (« Tu es
était dans son histoire une dose massive Canal. Bollen a l’art descendu au
Danied’humour. Le tout en mettant en de retourner les cli- visitée la ? ») et qui n’est pas
scène trois femmes inoubliables. chés. L’inquiétante celle qu’on croit, ceà en
magie de la ville est vieillard qui « pinçait
mourirBoire un petit verre, là, avec ses charmes tellement les lèvres»
manger des biscuits et ses sortilèges, ses que sa bouche faisait
La première à entrer en scène, c’est foules de touristes penser au nœud d’un
Rena, sexagénaire dont le mari, William Boyle injecte dans ce roman tout ce qu’on aime d’habitude chez lui : les descriptions de qui suivent un guide armé d’un ballon de baudruche trop
gonNew York, des histoires de familles déglinguées, des pauvres losers tentant de sortir la tête hors de l’eau. membre de la mafia, a été propre- fanion, ses Africains qui ven- flé », cet ascenseur en panne
ment dessoudé devant chez eux dent sur les trottoirs des dans un hôtel de deuxième
caquelques années auparavant. Rena a pala 1962 du vieux libidineux et mais bien amoché, à la recherche de contrefaçons de marques pres- tégorie, cette dame qui a
une fille qui a pris la poudre d’es- quitte Brooklyn pour le Bronx où vit sa voiture, et le pire tueur de la ma- tigieuses. Les héros sont-ils si « dans la voix, un zeste de deuil
L’AMITIÉ campette et refuse tout contact avec sa fille. Laquelle ne veut rien enten- fia du coin, Crea, créature démonia- différents ? Leur but est de pas encore fait », cette
sculptuEST UN CADEAU
sa mère, lui interdisant par là même dre et lui claque la porte au nez. Cet- que toujours armé d’un marteau de fourguer de l’argenterie dou- re de Marino Marini au muséeÀ SE FAIRE
de voir sa petite-fille, Lucia. L’élé- te Adrienne vit avec un petit ma- forge avec lequel il démolit en sou- teuse à un riche Américain qui Guggenheim qui représente unDe William Boyle,
ment qui va mettre le feu aux pou- fieux, Richie, qui voudrait bien riant ses victimes. Lui cherche Ri- coule sa retraite dans le palais homme nu en érection sur untraduit de l’anglais
dres et enclencher une situation gagner du galon et ne trouve rien de chie et l’argent. Pour Wolfstein, sa divisé en deux. Nick sert d’ap- cheval. Toucher l’appendice(États-Unis)
complètement folle, est un voisin de mieux pour y parvenir que d’exter- nouvelle amie Rena et sa petite-fille pât. Une vieille carte de visite du cavalier porte chance auxpar Simon Baril,
80 ans qui invite Rena chez lui à boi- miner ses supérieurs dans un café. Il Gallmeister, Lucia, il faut fuir et laisser les mal- - Wickston and Co, antiqui- étrangers. Il est certain que
re un petit verre et à manger des rentre de sa virée avec, dans le cof- 384 p., 23,80 €. faisants s’exterminer. Une course- tés - lui donne de l’assurance. Bollen a sacrifié plus d’une fois
biscuits. « C’est la première fois fre de sa voiture, une mallette poursuite s’engage… William Boyle La fortune est à portée de à ce rite. Un si joli crime est un
qu’elle le voit de si près. Des frag- contenant 500 000 dollars. Pour déroule son histoire en passant main. Surtout que l’insatiable cadeau à fourrer dans sa valise,
ments de nourriture lui collent aux éviter les représailles, Richie décide d’une scène d’action gratinée à des Clay a une autre idée. Le sus- même si on ne part pas pour
dents. Ses lèvres ressemblent à des de partir au plus vite avec Adrienne dialogues hilarants. Surtout, il nous pense sinue dans des ruelles, l’Italie.
vers de terre. En se rasant autour de et Lucia. fait aimer Wolfstein, l’ex-femme de emprunte des vaporetti,
s’arla bouche, il a oublié quelques petites Désemparée, Rena est hébergée mauvaise vie au grand cœur, Rena, rête dans la seule discothèque
plaques de poil. » Pour montrer à par la voisine de sa fille. Wolfstein, la veuve déboussolée qui a toujours de l’endroit, Piccolo Mondo.
quel point il est désireux de devenir est une femme de son âge, ex-star fermé les yeux sur les crimes de son La prose de Bollen est sensuel- UN SI JOLI CRIME
son ami, Enzio ne trouve pas de du porno qui a survécu en plumant mari, et Lucia, ado perdue qui cher- le. Les scènes érotiques sont De Christopher Bollen,
meilleure idée que d’allumer la télé nombre de pigeons excités par ses che désespérément à savoir qui est précises sans être ridicules. Les traduit de l’anglais (États-Unis)
et de mettre un porno. Quand il ap- formes pulpeuses. Justement, l’un son père. Avec ces trois-là, résis- milliardaires ne demandent par Philippe Loubat-Delranc,
proche ses sales pattes de Rena, elle d’entre eux a réussi à s’introduire tantes, résilientes, on va jusqu’au qu’à être dépouillés, mais il y a Calmann-Lévy,
prend un cendrier et lui fracasse la chez elle et la menace. Puis, comme bout de la nuit, de l’aventure, de des limites. Un maître-chan- 376 p., 21,50 €.
tête avec. Puis, sur une impulsion, dans une comédie bien huilée, dé- cette belle célébration de la famille
elle s’enfuit à bord de la Chevy Im- barquent le vieil Enzio, pas mort et de l’amitié. ■
À CONTRE-Perdus dans le grand nulle part
COURANT RÊVENT
LES NOYÉS
De Carl Watson, CARL WATSON L’auteur s’interroge sur l’Amérique de la fin du siècle dernier à travers les aventures
traduit de l’anglais
(États-Unis) d’un couple qui s’aime et se déchire.
par Thierry Marignac,
Vagabonde,
Neal Cassady, pour organiser des Carl Watson vont d’un bout à est bien fini : ne restent que des si- Ce roman étrange, parfois poi-CHRISTOPHE MERCIER 340 p., 19,90 €.
acid tests. l’autre du pays, sans savoir pour- mulacres, la recherche caricatura- gnant, n’est pas sans évoquer
U COMMENCEMENT, Dans les années 1970, la route quoi, se déchirent et se rabibo- le d’une liberté inaccessible même Masked and Anonymous, le film
dans les années 1950, est toujours là, mais les idéaux de chent, au fil du « rien », tout en si les grosses cylindrées font tou- écrit et interprété par Bob Dylan,
étaient les poètes l’ère hippie ont fait place au vide, à ressassant les souvenirs mythifiés jours partie du décor, comme un comme une immense chanson
beat, Allen Ginsberg, l’ennui : les dérives du Summer of de l’époque de leurs parents, rappel de l’époque mystique des mise en images, dans lequel le gé-A Jack Kerouac sillon- Love, à San Francisco, qui répu- quand le voyage avait un sens. bikers d’Easy Rider. nial barde de Duluth montrait une
nant la route américaine en compa- gnaient tant au très british et dis- À contre-courant rêvent les noyés Amérique à feu et à sang, une
Un pays décérébrégnie de son inséparable Neal Cassa- tingué (et génial) George Harrison, - l’auteur d’Hôtel des actes irrévo- Amérique d’après la fin, en plein
dy. Puis vint, dix ans plus tard, la et les Hell’s Angels d’Altamont, Une nouvelle fois, Watson s’inter- cables a une forme de génie pour chaos. Carl Watson n’est pas Bob
génération hippie, les Merry sont passés par là. roge sur l’Amérique de la fin du les titres désespérés - dessine la Dylan, certes, mais la possible
Pranksters de Ken Kesey parcou- Frank et Tanya appartiennent à siècle dernier, sur un pays décéré- carte d’un territoire informe, dé- comparaison prouve bien à quel
rant le territoire dans leur bus psy- cette troisième génération. Les bré qui a perdu son âme et la no- pourvu d’assiette, flottant irrémé- niveau se situe son œuvre encore
chédélique, conduit par le même deux héros du nouveau roman de tion de son destin. Le rêve hippie diablement vers le néant. trop peu connue. ■
KATIE FARRELL BOYLE
Ajeudi 11 juin 2020 LE FIGARO
6
Une nouvelle inédite de « Hem »ON EN
Le New Yorker vient de publier 6 000 mots relatant une épique publiée par Hemingway en 1933 trouve un certain Josie, surnomparle
une nouvelle inédite de Heming- partie de pêche au gros au large dans Esquire, La Pêche au large de Joe Russell, trafiquant de
way, The Pursuit of Happiness. de La Havane. Il devrait rejoin- du Morro : une lettre de Cuba. rhum installé à Key West où
Le texte a été retrouvé à la dre en annexe la nouvelle édi- Mêmes lieux : la forteresse du il avait ouvert le Sloppy Joe’s, et
UNE NOUVELLE INÉDITE Bibliothèque J. F. Kennedy de tion américaine du Vieil Homme Morro, le môle havanais de San compagnon de pêche de
DE HEMINGWAY, Boston par son petit-fils, Sean et la Mer. Ce Pursuit of Hap- Francisco, l’hôtel Ambos Mun- « Hem », immortalisé dans
DONT L’ACTION SE DÉROULE HISTOIRE Hemingway, éditeur et conser- piness présente de nombreuses dos et le même bateau de pê- En avoir ou pas sous le nom deÀ CUBA, VIENT D’ÊTRE PUBLIÉE
PAR LE « NEW YORKER ». vateur au MoMA. Un texte de similitudes avec une prose che : l’Anita. Par ailleurs, on y re- Freddy. THIERRY CLERMONTLittéraire
L’Antiquité, si loin, si proche
Une des fresquesESSAIS Les découvertes récentes des historiens renouvellent notre vision
de la maison
des Mystères,de cette époque fascinante.
à Pompéi.
Pompéi, des révélations Dans les rues de Rome en l’an 115
heures avant l’aube, dans une rue chaque jour. Dans tous les quar-ÉDOUARD DE MARESCHALsur la tragédie edemareschal@lefigaro.fr sombre et silencieuse (il n’y a pas tiers, on compte d’innombrables
UNE JOURNÉE d’éclairage public), où l’on croise insulae, des immeubles de six
étaDANS LA ROME
Quand le Vésuve a explosé, sa L Y A deux manières d’évo- une patrouille de vigiles, ces hom- ges comparables à nos HLM. LeJACQUES DE SAINT VICTOR ANTIQUE
masse s’est dédoublée et a créé le quer le Colisée. On peut rap- mes à la fois pompiers et chargés premier étage, réservé aux patri-D’Alberto Angela,
ANS l’Histoire de nouveau paysage qu’on peut admi- peler qu’il fut construit entre de maintenir l’ordre dans la cité. ciens (nobles), a parfois l’eau cou-traduit de l’italien
Juliette, le marquis de rer aujourd’hui. Le « Vésuve exter- 70 et 80 sous l’empereur Puis l’histoire se termine à minuit, rante. L’appartement est lumi-par Catherine
Sade écrit que « les en- minateur », comme dit le poète I Vespasien, puis sous Titus ; dans les tripots et les auberges, où neux, et ses grandes fenêtresPierre-Bon
virons de Naples sont Leopardi dans son célèbre poème qu’il fut le plus grand amphithéâ- l’on veille encore en jouant aux peuvent avoir des vitres. Mais, àet Mario Pasa, Dles plus beaux du mon- Le Genêt, reste en effet l’incontour- Payot, tre jamais élevé dans l’Empire dés. Que l’on soit dans la domus mesure que l’on monte, les
loge352 p., 23 €.de. La destruction et le chaos du vol- nable protagoniste d’une tragédie romain, ou qu’il pouvait accueillir (maison) d’un riche notable ou ments sont plus simples et les
can poussent nos âmes à imiter la qui a marqué l’histoire universelle. entre 50 000 et 70 000 personnes. sous les arcades de la basilique locataires sont de plus en plus
paumain criminelle de la Nature ». Et, de La colonne éruptive a entamé Mais on peut aussi décrire l’im- Julia, dans laquelle se rend la justi- vres. Les soupentes ressemblent à
fait, plus les études s’affinent, et sa montée vers le ciel pour atteindre mense clameur qui traversait la ce de Rome, Alberto Angela en- de véritables cloaques.
plus se précise l’horreur de ce 32 km de haut. L’auteur reconnaît cavea - les gradins - lorsqu’un chaîne des tableaux vivants, ra- Car les Romains sont déjà
qu’ont vécu les habitants de Pom- qu’avec les hideuses constructions venator (chasseur) foulait le sable contés au présent, dans un style confrontés aux problèmes des
péi, non pas le 24 août 79, comme des années post-1945, il est tout de l’arène où un ours l’attendait. direct et accessible. grandes villes contemporaines : se
on l’a longtemps cru, mais le 25 oc- difficile d’imaginer le paysage exté- Alberto Angela choisit les deux loger dans la capitale de l’Empire
Une ville modernetobre, selon la nouvelle date offi- rieur à la ville, comme il est approches et signe un ouvrage coûte quatre fois plus cher que
cielle de l’éruption. Alors que la lu- impossible d’envisager comment il incarné, dans lequel il brosse un Une journée dans la Rome antique dans d’autres cités d’Italie. Les
mière décline et que les hommes s’est transformé sous la pluie de tableau vivant de Rome à l’apogée plonge dans l’ambiance d’une coûts poussent de nombreux
locarentrent des champs, l’incroyable lapilli (petites pierres volcaniques) de sa puissance. Dans un grand époque, mais résonne aussi avec le taires pauvres à sous-louer une
se réalise. Le Vésuve explose litté- et des vagues pyroclastiques qui plan-séquence de près de 350 pa- présent. La société romaine du partie de leur appartement, ce qui
eralement. On croit aujourd’hui à l’ont recouvert à une vitesse extra- ges, le journaliste-voyageur, pa- II siècle après J.-C. frappe par sa entraîne un cercle vicieux. À cela
peu près tout savoir de la tragédie ordinaire. Près de 3 m de pierre léontologue de formation, promè- modernité. Sans connaître les mi- s’ajoute le bruit, les bouchons (les
de Pompéi ; pourtant, ponce se déposent sur la ne ses lecteurs dans les dédales de crobes, ils ont déjà bien saisi l’im- véhicules privés sont interdits de
ce livre savant de Mas- ville au rythme de 15 cm l’urbs (la « ville », comme disaient portance d’un bon système d’éva- circuler durant la journée), l’afflux
simo Osanna, archéolo- LES NOUVELLES par heure. Cette pluie les Latins) pour raconter le quoti- cuation des eaux usées dans une d’immigrés, l’insécurité
nocturrgue et directeur du site HEURES de lapilli finit par re- dien des Romains sous l’Empire. ville aussi dense (1 million de per- ne… Ce qui fait dire au P Augusto
DE POMPEIde Pompéi, apporte de couvrir Pompéi à cause Heure par heure, Alberto Angela sonnes sous le règne de Trajan). La Staccioli, cité par l’auteur, que
De Massimo Osanna,nombreuses nouveau- du vent qui pousse la détaille un certain mardi de cité compte onze grands thermes certains problèmes des Romains
traduit de l’italien tés aussi bien sur le dé- colonne vers le sud. l’an 115, sous le règne de Trajan. et près de mille bains publics, dans n’ont pas tellement changé depuis
par M. Rousset roulé de la tragédie que Aux alentours de mi- Son récit commence quelques lesquels les Romains se baignent l’Antiquité. ■
Grenon, sur la richesse des dé- nuit, les portes des
maiBéatrice Didiot,
couvertes entreprises sons ne peuvent plusDanièle Faugeras,
depuis 2018 par l’auteur s’ouvrir et les habitantsFlammarion,
(qui agrémente son étu- sont prisonniers de leur360 p., 21,90 €. TOUT CÉSAR Un écrivain nommé Jules Césarde de photos de ses dé- habitation tandis que
Édition bilingue couvertes). D’une lec- les toits commencent à
établie et présentée
ture aisée, même s’il est s’effondrer sous le maine, mais aussi un protagoniste apocryphes et, bien sûr, la GuerreJEAN-MARC BASTIÈREpar Alessandro
parfois un peu techni- poids des pierres. original de la vie culturelle de son des Gaules et La Guerre civileGarcea,
que ou savant, cet Mais c’est la seconde I JULES CÉSAR fut un temps. (contre Pompée).traduit du latin par
ouvrage relate les résul- phase qui va être la plus grand homme d’État ro- Dans cet ensemble, on trouve Si nous oublions l’orateur queNicolas Louis Artaud,
tats des fouilles les plus meurtrière. La colonne main, il n’en fut pas moins des traités comme L’Analogie ou fut César au bénéfice de l’hommeRobert Laffont,
récentes de l’ancienne éruptive s’effondre et un grand écrivain. On Les Astres, un pamphlet comme d’action, c’est surtout à cause de« Bouquins »,
cité des Samnites, les plusieurs avalanches de 960 p., 30 €. Spense spontanément à sa L’Anti-Caton, des poèmes dont il la perspective trompeuse
qu’endemeures aux fresques cendre et de gaz déva- célèbre Guerre des Gaules, mais on ne reste presque rien, un Recueil gendre la transmission lacunaire
somptueuses sorties de lent à une vitesse de oublie qu’il s’imposa en son temps de bons mots, une correspondance des textes anciens. Comme
presterre, comme la maison 100 m par seconde qui comme un orateur de premier et des commentaires, des textes que tous les hommes politiques
d’Orion, avec ses mo- dévastent tout sur leur plan. Quintilien le considérait en de l’Antiquité, César était rompu à
saïques énigmatiques et passage. Après de longs cette matière comme le seul véri- l’art de l’éloquence et à tous les
eson large triclinium, la pièce dévo- débats depuis le XVIII siècle, les table rival de Cicéron. Il s’imposait types de discours, devant les
sénalue aux banquets, la ruelle dite des études récentes estiment que les par la force et la limpidité de son teurs, le peuple ou les soldats. Il
balcons, à peine excavée, ou morts ont été provoquées non par style. Selon Suétone, « par son élo- édita certains de ces textes ou, du
l’œuvre érotique de Léda et du Cy- une cause unique, mais par des cau- quence et son talent militaire il a moins, en permit la circulation : de
gne, qui a fini en 2018 en une du Ti- ses diverses, selon les lieux où les égalé, voire surpassé la gloire des ceux-là dérivent les fragments
mes. individus ont été surpris. Beaucoup plus illustres personnages », préci- parvenus jusqu’à nous.
On suit le chercheur à travers les ont été asphyxiés, certains ont été sant qu’« il prononçait (…) ses
disPureté linguistiquerues de Pompéi, leurs célèbres graf- frappés à mort par des matériaux cours avec une voix pénétrante, des
fitis, souvent obscènes (l’un d’eux charriés par le souffle du volcan, mouvements et des gestes impé- En réalité, César orateur et César
dit même : « J’admire, mur, que tu quand d’autres ont brûlé sur place tueux, non dépourvus de charme ». homme d’armes ne faisaient
ne te sois pas encore écroulé, toi qui du fait des températures (entre 300 qu’un. C’est pourquoi sa
concepProtagoniste dois supporter une telle quantité et 400 °C). L’auteur en conclut que tion de la rhétorique diverge de
de la vie culturelled’inscriptions écœurantes »), les ta- toute fuite était impossible dans celle de Cicéron. L’homme d’État
vernes ou les caves des gladiateurs, l’obscurité et l’air saturé. Il revient Le « tout César » que nous propose César défend un style sans
orneles alcôves aux décors érotiques, aussi sur l’histoire fascinante de la la collection « Bouquins », c’est ment fondé sur la seule pureté
lintout en revenant sur le récit de la technique des moulages, inventée l’intégralité de ses écrits parvenus guistique. Il veut allier éloquence
catastrophe. en 1863, qui a permis de reproduire jusqu’à nous, présentés dans une et usage : « Doit-on maintenant
C’est peut-être ce déroulé qui, l’attitude des victimes au moment édition bilingue. La mise en rela- tenir pour négligeable la
connaisbien qu’en partie connu, est le plus même de leur mort tragique, plus tion des textes conservés en totali- sance de cette langue simple que
spectaculaire. Dans l’« anatomie ou moins comme si on y était. té avec ceux dont ne subsistent que nous employons tous les jours ? »
d’un désastre », Massimo Osanna « À Pompéi, deux pas séparent la vie des fragments permet de voir Il se présente ainsi comme un
retrace les « redoutables dynami- antique de la vie moderne », a dit combien César fut non seulement César orateur et César homme homme d’armes engagé dans la
d’armes ne faisaient qu’un.ques » de la destruction de Pompéi. Théophile Gautier. ■ un acteur majeur de l’histoire ro- culture. ■
A
MET MUSEUM/BEQUEST OF BENJAMIN ALTMAN, 1913
ERIC VANDEVILLE/LE FIGARO MAGAZINELE FIGARO jeudi 11 juin 2020
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINEC’est un pays qui n’a pas
Retrouvez sur internet été trahi, un pays la chronique
« Langue française »qui ne ment pas. 752Il est toujours très vrai, SUR Le nombre de pagesWWW.LEFIGARO.FR/très authentique LANGUE-FRANCAISE de L’Ami imaginaire, le nouveau roman
J. M. G. LE CLÉZIO À PROPOS DE LA BRETAGNE, de terreur signé Stephen Chbosky, l’auteur @ DU CÔTÉ DU SUR FRANCE CULTURE du Monde de Charlie et le réalisateur de Wonder.
LEONARDO CENDAMO/LEEMAGE À paraître le 17 juin chez Calmann-Lévy. grand public
Grandir sans se compromettre
ELENA FERRANTE « La Vie mensongère des adultes » explore brillamment le maelstrom de l’adolescence.
FRANÇOISE DARGENT
fdargent@lefigaro.fr
E N’ARRIVAIS PLUS à
être innocente, derrière« mes pensées, il y avait
toujours d’autres pen-Jsées, l’enfance était
finie » : Giovanna a 14 ans et la lucidité
farouche qui va avec. Elle est
effrayée par ses mauvaises pensées, se
trouve laide et se cache sous des
vêtements sombres comme les pensées
LA VIE qui lui hantent l’esprit. Elle ne
traMENSONGÈRE vaille plus en classe, et voilà qu’elle
DES ADULTES doit redoubler, au grand dam de ses
D’Elena Ferrante, parents, professeurs tous les deux. Ils
traduit de l’italien lui font promettre de ne pas
divulpar Elsa Damien, guer cette infamie à leurs amis
proGallimard,
ches. Giovanna, bien sûr, n’en fera 400 p., 22 €.
rien et le dira avec fierté. La rébellion
adolescente est un éternel sujet de
roman, et Elena Ferrante s’en saisit
avec l’acuité qu’on lui connaît, sa
précédente saga ne manquant pas de
trotter en tête du lecteur lorsqu’il
ouvre ce nouveau roman.
Hypocrisie des adultes
La précédente, on s’en souvient, fut
un best-seller à la réputation
internationale. Le premier tome de
L’Amie prodigieuse faisait office
de récit initiatique pour deux
filletDe sa plume acérée, Elena Ferrante bâtit les fondations en béton d’une nouvelle héroïne napolitaine, fière et forte. SERGII MOSTOVYI /STOCK.ADOBE.COMtes du Naples populaire, sommées
de grandir dans un environnement
hostile. La Vie mensongère des adul- d’esprit de la jeune fille : « Mon lien Vittoria, dans le quartier du Pasco- vient sa tante. Mais il ne s’agit pas de béton, à commencer par une
tes, le nouvel opus de la romancière avec les espaces connus et les affec- ne, à Naples, Giovanna devient se soustraire à un monde pour tom- intransigeance remarquable
ériitalienne, est de la même trempe. Il tions certaines céda face à la curiosité « Giannina », la nièce des beaux ber dans un autre, qui se refermerait gée comme une arme. Dès lors,
raconte les trois années qui voient de ce qui allait m’arriver. » L’heure quartiers, intelligente et différente. comme un piège. Giovanna fera un ce fier et fort personnage féminin
changer Giovanna, de ses 13 ans à des expériences a sonné. Une fem- Elle découvre un autre univers en apprentissage accéléré de la vie des parviendra à s’imprimer
durableses 16 ans, sa découverte de l’hypo- me, sa tante Vittoria, lui servira même temps que son pouvoir sur les adultes avec son cortège de men- ment dans l’esprit du lecteur.
crisie des adultes, son éveil à la d’aiguillon. Cette sœur honnie par le garçons et le dialecte napolitain, songes, bien décidée de son côté à Un lecteur ferré une nouvelle
sexualité et le tourment des senti- père de Giovanna qui a coupé les jugé vulgaire par ses parents. « Qui- rester intègre. fois. Que deviendra Giovanna ?
ments qui l’accompagne. Une phra- ponts avec sa famille aura une gran- conque est de notre côté n’est plus ja- De sa plume acérée, la roman- La vie continue. Une suite est
se au début du roman résume l’état de influence sur l’adolescente. Chez mais seul et devient plus fort », pré- cière lui bâtit des fondations en attendue. ■
FEMMES
SANS MERCI Des femmes, des hommes et des porcsDe Camilla Läckberg,
traduit du suédois
par Rémi Cassaigne, CAMILLA LÄCKBERG Trois femmes vont se venger de leur mari dans une novella « sang pour sang » féministe.Actes Sud,
« Actes noirs »,
144 p., 14,90€. Il y a d’abord Ingrid Steen. Jour- connaissent pas, elles partagent de s’effondre et tout continue com- De thriller conjugal, Femmes sansALICE DEVELEY
adeveley@lefigaro.fr naliste maintes fois primée, elle a toutes la même solitude avec un me si de rien n’était », s’écrie Ingrid merci tourne au récit défouloir. Si
dû renoncer à sa carrière pour « en- mari violent. Elles sont insultées, dans le vide. Victoria rêvait de de- l’homme ne naît pas porc, il le
deES HOMMES, Camilla dosser le rôle d’épouse dévouée » et rabrouées et humiliées. Ingrid est venir actrice ; au lieu de ça, après vient. Et comme tel, il doit être puni.
Läckberg les préfère en s’occuper de sa fille. Aujourd’hui, trompée, Victoria, comparée à une avoir appris le suédois grâce aux Mais pas question de tribunal ! Au
steak. Hachés menus et ses souvenirs tiennent dans un poupée gonflable, et Birgitta, trans- films porno de Malte, elle se re- procès, l’auteur préfère la sentence.
crus. Car, chez elle, la carton Ikea et sa vie, dans la cuisine formée en punching-ball. « Mon trouve à faire le « ménage et écar- La mise à mort. « Il faut assassiner L vengeance est un plat qu’elle fait pour son mari aussi sexy mari me cogne là où ça ne se voit pas ter les jambes ». Birgitta n’a un homme pour libérer une femme. »
qui se mange froid. Depuis que la qu’une boulette de viande froide. et j’ai fini par me dire que tant que ça d’autre refuge que le passé et se re- Quelle justice cette vendetta
mivague #MeToo a déferlé sur les Il y a ensuite Victoria Brunberg, ne se voit pas, ça n’existe pas. » mémore ses enfants vulnérables. sandre offre-t-elle ? N’y a-t-il pas
librairies, elle fait partie de ces anciennement Volkova « princesse Le réalisme est à ce point poussé quelque chose d’inquiétant à vouloir
Récit défouloirauteurs qui se sont transformés en des gangsters ». Après l’assassinat qu’on se prendrait presque à rétablir la peine de mort pour
infidésurfeurs. Déjà, dans La Cage dorée, de son amant, la Russe s’est inscrite Parfois, elle se prend à vouloir haleter comme les personnages. lité ? Läckberg est amorale. Elle
flirelle donnait dans le thriller fémi- sur un site de rencontre et a rejoint mourir pour qu’on sache qu’elle a Läckberg met très bien en mots la te aussi avec les clichés. Sa mention
niste. Cette année, elle récidive un certain Malte. Il y a enfin Birgitta existé. Camilla Läckberg ne lésine détresse de femmes sous emprise du mouvement #MeToo manque de
avec une novella : 144 pages et Nilsson, professeur des écoles à qui pas sur les détails pour nous mettre et la mécanique de phallocrates subtilité. Mais on tremble du début
trois vies. Trois femmes qui refu- l’on a récemment diagnostiqué un le cœur au bord des lèvres. « Pour- pour les isoler. Mais, un jour, c’est jusqu’à la fin. La liberté y a plus que
sent le destin de victimes. cancer du sein. Si ces femmes ne se quoi personne ne réagit ? Mon mon- l’accident de trop. jamais un parfum de sang coagulé. ■
LA MACHINE
ERNETTI Une invention diabolique
De Roland Portiche,
Albin Michel/Versilio,
446 p., 21,90 €. ROLAND PORTICHE CIA, KGB, Mossad et Vatican se battent pour une machine qui permet de voir le passé…
fait fantasmer les romanciers : les plus tôt par un physicien qui se use de tous les pouvoirs de la fiction. quérir le chronoviseur afin de dé-MOHAMMED AÏSSAOUI
maissaoui@lefigaro.fr coulisses du Vatican. Dan Brown, serait suicidé. Les éléments de cette Les dialogues entre Pie XII et Ernetti crire la guerre froide. La CIA, le KGB
dans Anges et démons, s’y est laissé machine avec son mode d’emploi sont relatés comme s’il s’agissait de et le Mossad sont de la partie –
imOLAND PORTICHE fait prendre aussi. La force de Roland seraient entreposés dans les archi- retranscriptions. Il fait parler Bre- possible de ne pas évoquer la fine et
fort. La Machine Ernetti Portiche, docteur en philosophie et ves secrètes du Vatican, « l’un des jnev et son mentor Khrouchtchev, forte Natacha, archéologue et
esest de la trempe du réalisateur, est de bien connaître les endroits les plus fascinants du mon- ce dernier conseillant au premier de pionne israélienne. Vers la fin, on
Da Vinci Code. La for- arcanes de la cité vaticane. Dès la de », selon Portiche. C’est le père se méfier de ses collaborateurs assiste à une négociation où se re-Rme, d’abord. Le roman première page, il avertit que son ro- Ernetti qui aurait repris les travaux - « Ils n’ont qu’une idée en tête, c’est trouvent dans le bureau de Brejnev
est bâti comme une série télé, avec man est basé sur une histoire vraie et permis la recomposition du chro- prendre ta place ». Et Brejnev a suc- les trois services secrets et Ernetti.
les ingrédients qui ont fait le succès qui se serait déroulée à Rome, au noviseur. Le pape lui demande de cédé à Khrouchtchev… Portiche ra- Un poker menteur mondial ! La
de Dan Brown : chapitres courts, Vatican. Un prêtre italien aurait l’utiliser et de remonter près de conte chaque scène comme s’il y guerre est aussi interne à l’Église :
rebondissements en cascade, ryth- construit entre 1956 et 1965, en deux mille ans en arrière afin de était, avec micro et caméra. Brejnev c’est l’époque où le pape doit faire
me échevelé, le tout saupoudré d’un pleine guerre froide, un « chronovi- retrouver des images du Christ… dit : « La science est la magie des face à la montée du frère ennemi
mélange d’ésotérisme, de science et seur » : cette machine permettrait temps modernes. Elle nous a ouvert la Dom Alberto Carvalho, dit «
l’ÉvêPoker menteur mondial d’histoire. Sans compter des secrets de remonter dans le temps et de route des étoiles, voici à présent que rouge »… Chacun pousse ses
plus ou moins bien gardés. Cela voir des images du passé, en noir et À partir de cette intrigue, Roland qu’elle nous ouvre les portes du pas- pions et la machine devient
donne 99 chapitres menés tambour blanc, sur un petit écran. Cette fois, Portiche met en scène une histoire sé. » Car, bien sûr, cette machine diabolique. Les images ne sont pas
battant. Le fond, ensuite. L’auteur H. G. Wells n’est pas loin. La machi- extraordinaire dont certains élé- attise les convoitises. Dès lors, toujours la vérité. Et a-t-on besoin
s’attaque à un sujet qui a toujours ne aurait été conçue deux décennies ments peuvent faire polémique. Il l’auteur saisit cette bataille pour ac- de voir pour croire ? ■
Ajeudi 11 juin 2020 LE FIGARO
8 Premières impressions redécouvrir le fonds, et ceux qui sentiment que l’on va dans la Le livre coup de cœur
« Je pense surtout à ce qui s’est venaient pour la pre- bonne direction. Mais la « Je voudrais en citer deux. LaParoles
passé avant le 11 mai. Nous mière fois. Il s’est question demeure, j’ai Septième Croix, d’Anna Seghers
avions mis en place un service de créé un véritable élan peur du principe de réa- (Métailié). Ce récit d’une traque libraire retrait à la commande. Pour no- qui s’est amplifié de lité, de ne pas passer est une superbe radiographie deDE tre petite librairie, il s’agissait manière extraordi- l’hiver, et que l’on oublie l’Allemagne hitlérienne, et un
surtout de garder un lien avec les nairement démesu- notre belle diversité lit- grand roman. Et Le Monde
horilecteurs. J’ai été agréablement rée après le 11 mai. téraire. S’ajoutent à cela zontal, de Bruno Remaury
(CorPHILIPPE SOUSSAN étonné : ils y ont tout de suite La librairie a vécu un les difficultés d’approvi- ti). Un texte incroyable. L’histoireEN MARGE Les Vraies Richesses, souscrit. Il y a eu deux sortes de « enfer » heureux ! sionnement. Il ne fau- du monde en 175 pages ! »
Juvisy-sur-Orge clients : ceux qui ont été incités à Pour l’avenir, j’ai le drait pas que ça dure. MOHAMMED AÏSSAOUILittéraire
Anne Serre
Écrire est sa demeure
THIERRY CLERMONT Anne Serre y déploie tout son art et
tclermont@lefigaro.fr ses obsessions narratives, nous
menant de surprise en surprise, de
l’inÉBUT mars, quartier congru au mélancolique, de
l’abdu Val-de-Grâce. Un surde à la crudité (des sentiments), PORTRAIT
salon de style bour- avec en ouverture la sentence de
geois, clair, aux sen- Pessoa : « Chacun de nous est plu- Récemment Dteurs de bois, aux sieurs à soi tout seul, est nombreux,
rideaux lourds. Anne Serre, café à la est une prolifération de soi-même. » couronnée par
main, tient d’emblée à faire les pré- On y croise un braconnier, une
sentations, commentant les images correctrice d’édition, l’énigmatique le Goncourt
fixées aux murs, proprement enca- Wladimir, une actrice malgré elle,
drées : le jeune Kafka en culottes une ancienne amie retrouvée, Lottie de la nouvelle,
courtes, Proust en Juif errant, Nanni et son sourire à la Audrey Hepburn,
Moretti, Fellini, Nijinski, Thomas un écrivain qui rêve de tuer un édi- cette femme
Bernhard, Vila-Matas (« J’aime bien teur indélicat… Anne Serre passe du
son côté Henry James sur cette pho- « je » au « il », du masculin au fémi- discrète est aussi
to »), le poète extravagant Edith Si- nin, acrobate et virtuose des
sentitwell. Non pas un panthéon person- ments et des destins, jouant sur la l’une des rares
nel, mais plutôt une assemblée de noirceur des passions. Nous sommes
fidèles compagnons, d’inspirateurs à Rome, en Suisse, à Londres, à Capri, Françaises
silencieux, qui la veillent. Et, entre à Hyères, dans des villages
imaginailes deux fenêtres de la pièce, ce ta- res, au sein d’un monastère corse, à célébrées
ebleau du XVII de l’Altiplano boli- Fontainebleau, où une amante doit
vien, acheté à Rome chez un bro- son salut à la mort de Samuel Beckett. aux États-Unis.
canteur, et représentant un ange Les thèmes de cette grande liseuse de
casqué, protégé par un bouclier, que Virginia Woolf sont ceux qui parcou- Rencontre.
l’on retrouve notamment dans Le rent toute son œuvre : la figure du
Mat. Du baroque andin. Elle allume père, la famille, les amitiés qui se
déune cigarette. On pense à cette litent, la folie douce, les vies
parallèphrase de son Voyage avec Vila- les, les déboires conjugaux, le
travesMatas : « L’écrivain qui écrit ses li- tissement, la confusion des visages, le se », « cordussière », « occultiner », Anne Serre : que j’ai depuis abandonnée. Il fallait et les souvenirs de lecture, sans
hiérar« Achever un récit, c’est vres n’est pas la personne qui se trou- dédoublement. « écorter », « agouver », et rythmé à passer à autre chose. » chie. »
d’une certaine manière ve devant vous. Jamais. Celle qui se « J’ai fait beaucoup de rêves très la manière d’une comptine. Comme La publication d’un premier opus
Conteuse émériterevenir du pays trouve devant vous a des amours, une narratifs dans ma vie, qui alimentent elle le dit dans sa postface, il y a là en 1992, Les Gouvernantes, lui attire
vie de famille, une robe de chambre, mes livres. » Et d’ajouter : « Achever quelque chose de « l’ordre de la des morts. » curiosité et intérêt, y compris, plus En 2005, elle publie Le Mat, récit
S. SORIANO/LE FIGAROn’aime pas le porridge, fume trop… » un récit, c’est d’une certaine manière conjuration et de l’exorcisme ». « Le tard, du côté des États-Unis, avec d’une cinquantaine de pages à la
revenir du pays des morts. » Précé- livre s’est fait tout seul, déclenché par l’enthousiasme du New York Times fantaisie éblouissante, à partir d’une
Feu et flamme demment, elle a publié l’inclassable la mort et les derniers jours de mon pour ses Governesses. Une voix qui carte du tarot de Marseille, et où
Auteur d’une quinzaine d’ouvrages Grande Tiqueté, texte écrit d’un père, atteint d’un cancer des glandes tonne dans le ciel dominé alors par s’invitent Emma Bovary, Clawdia
singuliers, cette femme élégante, souffle dans une langue réinventée, salivaires. Cette langue qu’il parlait l’autofiction et les scories du Nou- Chauchat de La Montagne magique
séduisante et désarmante, vient de un idiome à elle, parfaitement ac- m’a frappée, avec amour. Je l’ai ava- veau Roman. Suit Un voyage en bal- et le terrible Roi des aulnes de
publier deux nouveaux livres, à cessible, comme si Michaux relisait lée, puis elle s’est déroulée, naturelle- lon, « des textes brefs aux pouvoirs Goethe/Schubert. Elle y valse
jusquelques mois de distance. Recueil Villon sous acide lysergique. L’his- ment. En écrivant, il m’est arrivé de magiques, aux lenteurs et répétitions qu’à l’étourdissement avec les
perréunissant 33 textes, Au cœur d’un toire picaresque de trois vagabonds penser dans cette langue, pleine incantatoires » ainsi sonnages convoqués,
été tout en or vient d’être distingué sous forme de conte semé par les d’énergie folle, qui doit aussi à ma salués par François comme elle valsera avec
par le prix Goncourt de la nouvelle. mots « ordalisque », « vancouleu- lecture d’Arno Schmidt. Une langue Nourissier. En 2011, la langue à travers
c’est Marc Fumaroli, Bio Grande Tiqueté.
son ex-directeur de « La première fois queEXPRESS
mémoire alors qu’elle je vis mon père vêtu en
1960GRANDE TIQUETÉ planchait sur la littéra- fille, j’avais 7 ans. » Ainsi
NaissanceeD’Anne Serre, ture du XVII siècle, débute Petite table, sois
à Bordeaux. GranditChamp Vallon, qui prend feu et flam- mise ! publié sept ans
à Fontainebleau 90 p., 14 €. me pour son roman plus tard. De nombreux
et Orléans. Les Débutants, qui lecteurs et quelques
cri1992« revient aux sources tiques découvrent alors
Les Gouvernantes profondes du genre ». que les Lettres françaises
(Champ Vallon). Son premier émoi ont un écrivain de
gran1993littéraire, elle l’a de envergure, discret
Un voyage en ballon connu avec Diloy le certes, mais d’une
créa(nouvelles). chemineau, de la com- tivité redoutable, loin
2002tesse de Ségur. « Un des micros, des plateaux
Le Cheval blanc ravissement absolu, et des tables de
mad’Uffington, finaliste comme si j’avais été en- quillage. En quelques
didu grand prix levée, et je n’en suis ja- zaines de pages, Anne
du roman de mais redescendue. À Serre, en conteuse
émél’Académie française.12 ans, j’ai su que j’al- rite, a cousu et brodé
2005lais être écrivain. Rien une sorte de conte
érotiLe Mat.ne me rendait aussi que au parfum
inces2012heureuse que d’écrire tueux, une histoire
exPetite table, une histoire. La pleine travagante et
sois mise ! finaliste félicité. Écrire était ma dévergondée, d’une ab-AU CŒUR du prix Femina.demeure. Jeune, je lisais solue perversitéD’UN ÉTÉ 2017Paul Valéry, puis la jubilatoire et jamaisTOUT EN OR Voyage avecpoésie s’est fermée à malsaine. « Il y a uneD’Anne Serre,
Vila-Matas (roman).moi. J’aimais l’attitude part ludique dans tousMercure de France,
2020142 p., 14,80 €. des surréalistes, leur mes livres,
confie-tAu cœur d’un été tout confiance dans l’in- elle. Je joue avec mes
en or, prix Goncourt conscient. Ils me l’ont personnages, mes
histoide la nouvelle.appris, m’y ont autori- res, comme un enfant
sée. » peut jouer au docteur, à
Entre-temps, Anne Serre cultive la marchande ou au gendarme. Il
son vice de la lecture que lui a incul- s’agit également d’un jeu avec le
lecqué son père. Depuis ses 18 ans, elle teur. » Le livre rate le prix Femina,
noircit ses carnets de notes, de cita- décerné cette année-là à Peste et
tions, de commentaires, d’impres- choléra de Patrick Deville.
sions, allant même jusqu’à recopier Malgré les tentations de l’ailleurs
sur un fichier Word les incipit des et des lointains, Anne Serre voyage
quelque trois mille ouvrages de sa bi- peu, partageant l’essentiel de son
bliothèque, dont certains ont inspiré temps entre Paris et la campagne du
RetrouvezlesmotscroisésdevotreFigarodansuneéditionexclusive Au cœur d’un été tout en or (Raymond Cantal, privilégiant les transports
liCarver, Gombrowicz, Lewis Carroll, vresques aux vols charters. Reste regroupantunesélectionde100grillessignéesVincentLabbé.
Buzzati, Simenon…). « Mon œuvre est cette tentation de Trieste, qu’elle
un puzzle nourri de tout cela, avec une nous avoue. La ville cosmopolite de
certaine image en train de se former, Svevo, Joyce, Pahor, Magris, « et ENVENTEACTUELLEMENT€ de se profiler, jusqu’à sa définition dé- d’Anita Pittoni ! », insiste-t-elle.
chez tous lesmarchands de journaux finitive, que je veux repousser le plus Sans doute la retrouverons-nous ,906 et sur www.figarostore.fr longtemps possible. » Elle ajoute : prochainement du côté du Môle de
« J’aime la part de mystère, d’énigme l’Audace cher à Umberto Saba, ou
dans la création littéraire. Je mets sur du Borgo Teresiano, au gré de pages
le même plan les souvenirs personnels que nous attendons déjà. ■
NOUVEAU
A