Figaro Littéraire du 12-11-2020
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Figaro Littéraire du 12-11-2020

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Date de parution 12 novembre 2020
Langue Français
Poids de l'ouvrage 34 Mo

jeudi 12 novembre 2020 LE FIGARO - N° 23713 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livreslittéraire
HISTOIRE ADRIEN GOETZ
DES BIOGRAPHIES DE MARIE- SUR LES TRACES DE LA BAGUE
THÉRÈSE D’AUTRICHE, CATHERINE DE NÉFERTITI. UNE FANTAISIE
DE MÉDICIS ET CLÉOPÂTRE PAGE 6 HISTORIQUE PAGE 5
En route
pour l’aventure
DOSSIER En auto-stop, en camion, en bus ou en train : pour retrouver
du souffle et un sens à sa vie, rien de tel que de s’en aller au hasard des chemins.
Quatre beaux récits en témoignent.
PAGES 2 ET 3
Les poètes contre la rigueur des temps
VANT 1939, je ne me rendais ou provisoirement alliée, l’URSS de Staline de la poignée d’honnêtes gens qui veulent
présentepas compte à quel point les est proprement inhumaine. Les conditions devant lui croire en des lendemains qui
Polonais réagissent aux vers de détention des Polonais sont effroyables, chantent. Il écrit : « Cette tour de Babel so-«
La petite histoiredes mots latinsde nos poètes et à la musique la mortalité est scandaleusement élevée, viétique, cette Rome du matérialisme est-elleA de Chopin, dès que les coups l’administration inflexible. vraiment, comme vue du dehors elle semble qui onttraversé la grande Histoire!
que leur porte le sort aiguisent leur sensibilité. » être, une pierre sans fissure ? »
Nul n’est mieux placé que Joseph Czapski Ses pérégrinations emmèneront Czapski
pour énoncer cette maxime : cet artiste jusqu’en Irak et en Iran avec l’armée An-LA CHRONIQUE
peintre, écrivain, officier de l’armée polo- ders, mais lui comme ses compatriotes
d’Étienne naise a vécu et subi les revirements de la n’ont qu’un but : « la Terre promise », la
Podiplomatie soviétique vis-à-vis de son de Montety logne, la patrie des poètes et de Chopin.
pays : en 1940, les soldats polonais sont Justement, où vérifie-t-on mieux son
asinternés au nom du pacte germano-sovié- sertion initiale que dans son livre ? Plongé
tique. En 1942, ils sont libérés pour recon- Esprit raffiné, familier du Paris de l’entre- dans la nuit de l’hiver soviétique, déchiré
stituer une armée destinée à s’engager aux deux-guerres, Czapski ne fait pas de litté- par la dureté des temps et l’agonie de son
côtés des Alliés. En théorie, car l’idéologie, rature. Il décrit ce qu’il voit, ce qu’il vit, qui pays, il s’enchante ici de trouver à Moscou
la haine viscérale des Soviétiques pour il rencontre, que ce soit des hiérarques ob- une édition de 1869 de Baudelaire préfacée
leurs voisin rendront le tableau moins tus, l’écrivain Alexis Tolstoï ou simplement par Théophile Gautier. Là, il récite, comme
idyllique. les malheureux qu’il a croisés : « Je remar- on respire à pleins poumons les poètes qu’il
Czapski emploiera toute son énergie, des quai une très vieille femme en guenilles, silen- aime et qui lui redonnent vie : Balinski,
mois durant, pour obtenir la sortie de ses cieusement ratatinée contre une fenêtre. Je la Maïakovski et, au premier chef, Cyprian
frères d’armes des terribles camps de Sta- vis tirer de son sac une toute petite tomate. Norwid : « Défends-toi du désespoir qui n’est
robielsk ou Griazowietz. Il ne connaîtra pas Après avoir fait le signe de croix, largement, à qu’inconscience/ Ou de l’oubli de Dieu si
proavant longtemps la vérité du massacre de l’orthodoxe, elle mangea sa tomate lentement che de toi… » ■
Katyn, où des milliers d’officiers - l’élite en mâchant d’un air concentré. »
intellectuelle de la Pologne - furent froide- Notre homme est un aristocrate, il est aussi
TERRE INHUMAINEment assassinés. à l’aise dans un casernement et un hall
De Joseph Czapski, Czapski a-t-il tout consigné ou tout d’hôtel, en présence d’un officier supérieur Collection‘‘Mots&Caetera’’
Pour aller plus loindans la découverte de la langue française.traduit du polonais conservé dans sa prodigieuse mémoire (en et d’un moujik. Sa relation des événements
par Maria Adela captivité, il a donné des cours sur Proust, est toujours sobre : un rapport documenté,
Bohomolec et l’auteur, sans notes ni livres sous la main) pour livrer enjolivé par sa seule élégance de plume. Les
€Éditions Noir sur Blanc,le récit précis de cette odyssée ? Celui-ci témoignages accablants, les portraits dé- EN VENTE ACTUELLEMENT
440 p., 23 €. 12,90 dans tous les points de vente et sur www.figarostore.frs’intitule Terre inhumaine. De fait, ennemie chirants qu’il livre balaient vite le souvenir
NOUVEAU
FINEARTIMAGES/LEEMAGE
ELNAVEGANTE-STOCK.ADOBE.COM
CELINE NIESZAWER/LEEXTRA
VIA LEEMAGE
Ajeudi 12 novembre 2020 LE FIGARO
2 « Ô mort, vieux
capitaine, il est temps !
levons l’ancre.
- Ce pays nous ennuie,
ô mort ! Appareillons ! »
BAUDELAIRE, L'ÉVÉNEMENT Au fil des pages« LES FLEURS DU MAL »
et des kilomètres,
ARTOKOLORO / QUINT LOX / AURIMAGESLittéraire le projet
anthropologique
et littéraire
de Teodorescu
se transformeILIANA HOLGUIN TEODORESCU en expérience
initiatique.
Passionnant.Une jeune fille en auto-stop
donner une chance de le montrer -, indécent d’accepter que des automo- Car notre jeune voyageuse sait ce L’écoute inconditionnelle à laquelle ASTRID DE LARMINAT
adelarminat@lefigaro.fr elle est vigilante, garde ses distances. bilistes, travailleurs modestes pour la qu’elle fait. Elle veut tirer un livre de elle s’astreint désarme ses préjugés.
Un mélange de sang-froid, d’inno- plupart, lui offrent son repas, alors cette expérience et nourrir son récit Elle devient « moins intolérante ». Elle
ENDANT sept mois, elle a cence et d’assurance lui permettra de qu’elle a une Carte bleue cachée dans des histoires que les uns et les autres lui fait l’expérience que, lorsqu’on
frappé à la vitre d’automo- se tirer sans dommage des pattes de son sac ? Peut-être, mais c’est la façon racontent. Des bouts de vie laborieux, connaît une personne intimement, il
bilistes dans des stations- deux hommes franchement obscènes. qu’elle a trouvée de prouver que le don bouleversants par leur banalité, avec ne « reste qu’à compatir et
pardonservice, levé le pouce à la Quant aux multiples propositions plus gratuit existe encore dans le monde. leur lot de déboires conjugaux, de cha- ner ». Le camionneur Raymondo est ALLER Psortie des villes. Elle est ou moins indécentes que d’autres lui AVEC LA CHANCE grins amoureux, de soucis familiaux scabreux, il admire des dictateurs, il
Besoin d’aideD’Iliana Holguin partie de Colombie, direction le Chili, feront, elle a considéré qu’elles étaient où la bonne volonté, le rêve, l’opiniâ- est menteur, homophobe, infidèle à
Teodorescu,en passant par l’Équateur, le Pérou. avant tout des propositions et qu’il ne Au bout d’une cinquantaine de pages, treté et parfois la rouerie se mêlent. sa femme, mais il s’est montré
généVerticales, En Bolivie, en revanche, impossible tenait qu’à elle de les décliner. Coura- la narratrice, très discrète sur Le récit de ces rencontres aurait pu reux envers elle, et lorsqu’elle
l’ima189 p., 18 €.de faire de l’auto-stop. Les conduc- geuse, oui ! Certes, elle fut parfois las- elle-même, avoue au lecteur que son devenir monotone, mais, au fil des gine, « seul aux commandes d’un
teurs qui s’arrêtaient voulaient être se et dépitée de n’être considérée par arrière-grand-père était président de pages et des kilomètres, le projet an- monstrueux poids lourd, tous les jours
payés pour la transporter. Elle a dû se certains que comme de la « chair fraî- la Colombie. Ça, elle ne l’a dit à aucun thropologique et littéraire se trans- ou presque pendant d’interminables
décider à prendre un bus. Coup de che », mais plutôt que de se lamenter des automobilistes et chauffeurs rou- forme en expérience initiatique, et heures », elle « l’aime bien ».
chance, un homme lui offre le billet, sur la grossièreté des hommes, elle a tiers avec lesquels elle a fait un bout de c’est passionnant. Un processus de Au bout de 9 356 kilomètres à hauts
un certain Porfirio, qui, la voyant tiré parti de ces expériences pour chemin. S’ils avaient su qu’elle des- métanoïa s’amorce chez la voya- risques, Iliana Holguin Teodorescu
marcher au bord de la route, s’était apprendre à dire non. Simplement, cendait de l’oligarchie colombienne, geuse, son écriture devient d’ailleurs persiste et signe : seuls, nous ne
somarrêté pour lui proposer de l’aide. fermement, non. ils l’auraient prise pour « une privilé- plus libre et personnelle. Parce qu’elle mes bons à rien. « L’idée de ne pas avoir
Iliana Holguin Teodorescu, qui Au départ, et elle ne s’en cache pas, giée en quête d’exotisme populaire ». considère ses chauffeurs comme les besoin d’aide me semble contre
nas’était lancée dans cette aventure sa motivation pour s’en aller en auto- Ils auraient perdu leur spontanéité et protagonistes d’un chapitre de son ture. » Le vrai danger, selon elle, n’est
pour montrer que les gens ne sont pas stop était prosaïque. Le bus coûtait ne lui auraient pas fait les confidences futur livre, elle s’abstient de les juger pas l’auto-stop mais les statistiques qui
mus que par l’intérêt, est comblée : cher et elle n’avait pas envie de jeter qu’elle attire par sa curiosité mêlée - même si ce qu’ils pensent ou ra- veulent nous convaincre que l’homme
une fois de plus la générosité est au ses économies par la fenêtre. Est-ce de candeur. content de leur vie lui fait horreur. est une menace pour l’homme. ■
rendez-vous. Hélas, au moment où
elle s’apprête à se hisser dans le bus,
l’homme lui propose de rester une
heure de plus avec lui - en échange
d’un billet. Expérience déplaisante.
Avait-elle l’air à ce point hagarde
qu’il la prenne pour une prostituée ?
Pourtant, « je sais où je vais, j’ai choisi
d’avoir besoin d’aide, choisi
d’expérimenter la bonté des gens, de laisser la
place à l’inattendu », écrit-elle dans le
livre qui raconte son voyage.
Comment ne pas avoir envie de la suivre
sur ce chemin de la confiance, risqué
mais exaltant ?
Au début de son récit, pourtant, on
s’interroge. Est-elle courageuse ou
présomptueuse ? La plupart de ses
proches et des locaux qu’elle
rencontre la jugent inconsciente : «
Premièrement de faire du stop ; deuxièmement
en Colombie ; troisièmement seule et
quatrièmement à dix-huit ans. » Oui,
Iliana, parisienne, étudiante en
mathématiques, dont la mère est
roumaine et le père franco-colombien,
des parents cultivés qui l’ont éduquée
pour qu’elle devienne autonome et
pense par elle-même, n’a que 18 ans
lorsqu’elle prend la décision de
traverser l’Amérique latine en « allant
avec la chance », selon l’expression
colombienne qui veut dire « faire du
stop ». Elle omet de préciser qu’elle
est de surcroît belle comme un ange,
peau et cheveux clairs, yeux bleus, ce
qui dans les contrées du sud de
l’Amérique ne peut manquer d’attirer
l’attention des divers conducteurs. Mais
la petite Française n’est pas si naïve
qu’elle en a l’air. Malgré son postulat
de départ - l’homme est meilleur
qu’on veut le croire, encore faut-il lui
PATAGONIE EDUARDO FERNANDO VARELA Un western en PatagonieROUTE 203
D’Eduardo Fernando
Varela, Le couple poursuit sa route, les Dans une sorte de « confraterni-THIERRY CLERMONT
traduit de l’espagnol tclermont@lefigaro.fr souvenirs refluent, qui font mal à té de l’errance », Parker tombe sur
(Argentine) l’âme, la maréchaussée veille ; les nombre de personnages hauts en
par François Gaudry, A ROUTE traver- localités traversées sont rebaptisées couleur, dont un journaliste qui
Métailié,
sait la steppe et de noms fantaisistes : Jardin épi- revient à plusieurs reprises, per-368 p., 22,50 €. « s’étendait comme neux, Mule morte, Colline plate, Le suadé que Hitler s’est enfui en
un trait sinueux en- Bourbier à crabes, Plaine des morts. Argentine à bord d’un U-Boot.L tre collines et val- L’imaginaire est ici au pouvoir. Les dialogues sont parfaits dans
lées, puis montait et descendait par Eduardo Fernando Varela varie leurs agencements, souvent
foules flancs, si bien que la ligne de les tonalités, change de registre, droyants. L’humour, souvent
l’horizon s’inclinait, restant dans nous mène de surprise en surpri- noir et grinçant, s’invite (les
scècette position pendant des kilomè- se : nous sommes dans la cabine de nes de fête foraine et du train
tres comme si elle flottait en l’air. son camion chargé de sa cargaison fantôme, la rencontre d’une
banVers la cordillère, le continent cour- frauduleuse de fruits exotiques, de de jeunes néonazis venus
bait l’échine comme un félin prêt à dans une buvette misérable fré- d’Allemagne de l’Est). « Le passé
bondir ; vers l’océan, le ciel et l’ho- quentée par des paumés, au télé- s’assombrissait, peut-on lire, le
rizon se disputaient une immense phone avec son patron ; on regar- futur devenait un halo
transpaplaine. » Voilà, le décor est planté, Varela nous embarque dans un périple truculent. PHILIPPE MATSAS / MÉTAILIÉ de passer les troupeaux de rent, il ne restait qu’un présent
dès la première page. Et en route nandous, les guanacos en bande, gazeux, plein de mystères, peuplé
pour la Patagonie, ce vaste terri- Eduardo Fernando Varela, dans échapper aux contrôles de police. le décor des nuages. « Les odeurs de suggestions, une douce
léthartoire des confins du cône sud, cé- son premier roman, qui a remporté Sur son chemin, au milieu d’une portées par le vent, les bruits diffé- gie permettant à son esprit de
valébré précédemment par Bruce le prix Casa de las Américas de improbable fête foraine, il croise rents selon leur provenance, les va- guer sans limites dans l’espace et
Chatwin, Paul Theroux et le re- La Havane en 2019, nous embarque la brune et ensorceleuse Mayten, riations d’une couleur sur la steppe le temps. »
gretté Luis Sepulveda, dans « la so- dans un périple truculent, truffé de qui rêve de Buenos Aires, et son monochrome, l’âpreté de la terre et C’est peu de dire que ce roman
litude de l’espace amplifié », depuis péripéties et de rebondissements. destin bascule, dans ce « pays de la vitesse à laquelle les nuages s’ef- d’aventures captive d’un bout à
les vallées fertiles du Nord jus- Un véritable western latino-amé- l’inconnu », fait de plaines infinies filochaient », écrit-il. Un véritable l’autre, tant le romancier maîtrise
qu’aux ports de la pointe atlanti- ricain, où l’on suit le personnage et de steppes désertiques bordées chant adressé à ces terres vertigi- parfaitement son art de l’intrigue
que, juste avant de toucher la Terre de Parker, un chauffeur routier en de quelques relais routiers, de neuses, qui peuvent « coûter très et le sens de la narration, en
évide Feu. rupture de ban, saxophoniste gares fantômes, de stations-servi- cher aux imbéciles » aux naïfs, et tant les pièges de l’exotisme
Scénariste partageant son temps amateur, qui emprunte les routes ce et de campements éphémères aux inconscients, comme le dit un confortable. « Vuelvo al sur »,
entre Buenos Aires et Venise, secondaires, cap au sud, pour d’ouvriers ou de mineurs. garagiste irascible. comme dit la chanson. ■
A
F. MANTOVANI/ÉDITIONS GALLIMARDLE FIGARO jeudi 12 novembre 2020
3À LIRE AUSSI
De son premier récit de voyage publié (On a roulé sur la terre,
1996) à La Panthère des neiges (2019), Sylvain Tesson aura passé
près d’un quart de siècle à parcourir le monde et à coucher
ses aventures sur le papier. Il n’est donc pas étonnant de voir
arriver chez « Bouquins » un fort volume intitulé L’Énergie
vagabonde. Lequel réunit des récits de voyage, des journaux
de bord, des reportages, des préfaces, des poèmes de celui L'ÉVÉNEMENT
qui devient ainsi le plus jeune auteur de la collection. Littéraire
Curieux de tout, Chambaz
nous livre son carnet
de route depuisBERNARD CHAMBAZ
la gare moscovite
de Iaroslav. FALSIMAGNE/Dans l’Oural de Pasternak LEEXTRA VIA LEEMAGE
jour en URSS, en compagnie Au total, une douzaine d’éta- de neige, l’épais manteau qui re- Perm-36, à une centaine de ki-THIERRY CLERMONT
tclermont@lefigaro.fr d’Elsa Triolet. Il en rapporte une pes, de Moscou à Oufa, capitale couvre la terre, la densité légère lomètres, est le nom de l’ancien
vingtaine de poèmes réunis sous de la Bachkirie où a grandi Ru- des bouleaux, l’imminence de camp du Goulag, transformé en
ILS d’un député com- le titre Hourra l’Oural, qui sera dolf Noureev, en passant par l’horizon, le mystère qui fait qu’on Musée de l’histoire de la
répresmuniste, Bernard son Baedeker soviétique Perm, Ekaterin- ne s’en lasse pas. » sion politique, qu’il parcourt en
Chambaz a baigné dans et poétique, et certaine- bourg (l’ex-Sverd- Les pages les plus passionnan- faisant revenir à sa mémoire le
le monde soviétique et ment pas son meilleur lovsk soviétique) tes lui ont été inspirées par la vil- destin tragique de Chalamov,
HOURRA Fla culture russe, et le recueil. Des vers de ou encore Tchelia- le de Perm, baignée par la Kama, l’auteur des Récits de la Kolyma.
L’OURAL ENCORE
jeune Parisien a découvert l’URSS propagande, « un pari binsk. En train, en et où avait grandi Diaghilev, le Chalamov que l’on retrouve àDe Bernard Chambaz,
à 15 ans, dans un camp de pion- raté ». C’est ce livre qui autocar, en taxi, maître des Ballets russes. Perm, Verkhotourié et son monastère dePaulsen,
niers ; un monde que ce féru de accompagnera Cham- dans d’exiguës qui comptait parmi les villes éta- Saint-Siméon.176 p., 19,50 €.
cyclisme fera revivre dans son baz dans ses nouvelles chambres d’hôtel… pes de Michel Strogoff sur la rou- On boit du jus d’airelles ou de
roman personnel, Kinopanorama. aventures dans cette ré- Chambaz, à l’affût, te d’Irkoutsk. C’est de là qu’était canneberges, du thé noir, on
En 2003, Chambaz, qui ne tient pas gion montagneuse bor- curieux de tout, les parti le train du docteur Iouri Ji- mange des pirojkis et des
pelmeen place, publie le récit de ses déam- dée de steppes, qui par- oreilles dressées, vago, qui reviendra à plusieurs nis, on se plie à la trilogie
harengbulations au Turkménistan et au Ka- tage la Russie entre bardé de références reprises quelques chapitres plus cornichon-saucisson, au kacha à
zakhstan, Petit voyage d’Alma-Ata à Europe et Asie, depuis la livresques, nous li- loin. Chambaz visite le Musée l’heure du petit déjeuner.
ChamAchkhabad. L’an dernier, il nous a mer de Kara jusqu’au vre son carnet de d’histoire et la bibliothèque baz parsème son récit d’histoires,
fait découvrir son périple sur les tra- Kazakhstan. Une nou- route, en détail, (« qui n’a pas changé depuis le de légendes, où défilent écrivains,
ces de Jack London (Un autre Eden), velle fois, Chambaz est depuis la gare mos- temps des calèches »), où scientifiques, héros de l’Union
tout en évoquant son fils Martin, accompagné de son covite de Iaroslav. s’étaient vus pour la première soviétique, entrecoupé de scènes
disparu tragiquement à 16 ans. « amoureuse », comme Ce qu’il est venu fois Lara et Jivago. Puis concert de chambres d’hôtel, de
restauRetour en arrière : en 1932, il dit, plutôt effacée et cherché : « L’im- classique à la maison Gribou- rants tapageurs, de fêtes de rue,
Louis Aragon fait un deuxième sé- peu diserte. mensité du paysage chine, de style Art nouveau. de marchés.
Là où le vent “et la terre
s’épousent/
aux confins du ciel
et des champs
ARAGON ”
Un nouveau crochet par
Moscou et sa région : l’occasion de
faire le pèlerinage à Peredelkino et
au musée-datcha de Pasternak
(« J’éprouve une tendresse infinie
pour lui », avoue-t-il), puis au
cimetière de Novodievitchi, où
repose Eltsine (dont il fait le portrait
flatteur), Tchekhov, Maïakovski,Fuir ! Là-bas, fuir !
Gogol, Boulgakov, sans oublier
Prokofiev et Chostakovitch.
À Tcheliabinsk, l’étape la plus
orientale de cette ville de SibérieDOSSIER Chauffeur routier en rupture de ban,
occidentale, c’est la visite
rocambolesque du Musée des tracteurs,écrivain en mal de grands espaces, aventurières
avant de pousser jusqu’à
Magnitogorsk et le mystérieux site ar-d’hier et d’aujourd’hui : le récit de leurs pérégrinations
chéologique d’Arkhaïm, perdu au
milieu de la steppe. Magnitogorskdonne envie de quitter les sentiers battus. qui avait inspiré ces vers à
Aragon : « Là où le vent et la terre
s’épousent/ aux confins du ciel et
des champs. » ■
Auteur à l’abondance prolifique,
Bernard Chambaz, 71 ans,
vient également de publier
Éphémère (Stock),
dans la collection
« Ma nuit au musée »,
en l’occurrence
celui de Franco Maria Ricci,
près de Parme.
LES RATÉS TITAŸNA Mourir et renaître en OcéanieDE L’AVENTURE
De Titaÿna,
Marchialy,
Alors qu’elle reconnaît les paysages se dit que sa vie est un naufrage com-ALICE DEVELEY 240 p., 19 €.
£@AliceDeveley Élisabeth de ses lectures d’enfant, voilà que le plet et observe les hommes à l’aune
Sauvy, mal de vivre la prend. Le ciel bleu se de leur échec. Il y a Jean Mars, le
dite Titaÿna,LLE ÉTAIT « la femme la charge de nuages. Ses mots devien- clown qui a manqué de se faire tuer
plus aventureuse du mon- en 1928. nent amers, ironiques. « Elle renonce en jouant au prophète ; le Duc,
couAKG-IMAGES/TTde ». Celle qu’Henry de aux fameuses premières impressions sin du roi d’Espagne, qui vit comme
NEWS AGENCY/Monfreid appela « son dont elle revendiquait pourtant la per- un patachon ; l’Anglais qui mourut
SVEintrépide compatriote », tinence, écrit Heimermann. Ses en cherchant des plantes qui
mancelle que Mac Orlan dit « aussi résis- comptes rendus prennent un tour plus quaient à sa collection… Les
persontante qu’un homme » et celle que Coc- désabusé. » Après le temps du voyage nages changent mais les scènes se
réteau, Saint-Exupéry ou bien encore vient celui des désillusions. Elle écrit pètent. Et chacun à sa façon sert de
Bernanos admirèrent. Élisabeth Sau- des dizaines d’articles et quatre miroir à Titaÿna. Le voyage est
intévy, dite Titaÿna, fut, de la première ouvrages sur ces déceptions dont rieur. La romancière le sent au fil de
emoitié du XX siècle et jusqu’à la Les Ratés de l’aventure. Publié en l’eau, elle n’est plus aventurière. Elle
Seconde Guerre, l’une des femmes 1938, il est son dernier roman. a troqué ses vêtements européens
les plus en vue du Tout-Paris. contre un paréo, elle s’indigne des
Plume psychédéliqueRomancière, aviatrice, mondai- conditions de travail des Annamites,
ne, exploratrice… Titaÿna fit de sa Elle ose prendre l’avion, quand peu lui importe. Elle est « un être li- L’incipit donne la couleur, noire, de elle écoute avec froideur des femmes
vie un « grand récit d’aventures », l’illustre Albert Londres n’a jamais bre ». La nuance est à noter. Elle ne ses souvenirs. « Je n’aime pas les li- qui se réjouissent de mourir…
ainsi que le raconte Benoît Heimer- osé côtoyer les nuages. Et il faut voir dit pas femme, parce qu’elle trans- vres de voyage », commence-t-elle. Titaÿna dit qu’elle a raté son
mann dans Titaÿna (Points/Aven- dans quoi elle vole ! Elle doit enfiler cende justement sa condition. « Je On l’a dit, Titaÿna est déprimée. Le aventure, parce que « chaque pays
tures). Un temps dame de compa- des moufles, des culottes de laine et fais ce qui me plaît », professe-t-elle. suicide n’a pas voulu d’elle, alors, du monde, chaque possibilité,
chagnie d’une princesse japonaise, elle se cramponner à la tôle pour éviter de Et ce qu’elle aime, c’est « la difficulté bon gré mal gré, elle décide de tenter que rêve (…) a glissé entre ses
enfonce les portes de grands jour- valser par-dessus bord ! Mais la jeune et le risque ». Comme ces fois où elle l’aventure. À Tahiti, sa vie tient à doigts ». Mais sous sa plume
fiénaux, à la manière d’une Nellie Bly, femme n’a pas peur. Elle prend des donna la parole à Mussolini et à « un hamac, un fauteuil et (ses) va- vreuse, onirique et psychédélique,
et devient journaliste. Titaÿna ne cargos, des dirigeables, des biplans et Hitler, au point de se faire le porte- lises ». Elle se nourrit de poisson cru se dévoile un pays de merveilles où
manque pas d’audace ! Elle est tem- fait le tour du globe. Djibouti, Ceylan, voix de leurs idées ignobles… et de lait de coco au rythme des uku- elle peut tout à la fois mourir et
repétueuse, opportuniste, entêtée. Singapour… Le monde est sa maison. Mais remontons le temps. Dans les lélés. Dans la case où vécut Steven- naître comme « la lumière, la pluie,
Mais surtout charmeuse. Ce qu’elle Évidemment, l’aventureuse qui années 1920, Titaÿna a 23 ans. Elle est son, « là où sans doute il avait compris le sable, la mer ». Et n’est-ce pas là
veut, elle l’obtient. s’habille en homme scandalise. Mais en pleine expédition en Océanie. que son aventure était ratée », Titaÿna le propre de l’aventure ? ■
SHCHIPKOVA ELENA - STOCK.ADOBE.COM
Ajeudi 12 novembre 2020 LE FIGARO
4 EN TOUTES éditeur, ce roman sombre « convoque une Les fantômes de William T. Vollmann
double nostalgie : celle de cette petite On attendait avec impatience le retour à la fic-confidences
communauté arménienne pour son pays tion de l’écrivain américain. Ce sera chose faite le
natal, et celle de l’auteur pour Vardan, 3 février avec un colossal recueil de nouvelles
L’enfance et la jeunesse son ami disparu, lorsqu’il revient en épi- intitulé Dernières nouvelles (Actes Sud).
d’Andreï Makine logue du livre, des décennies plus tard, L’auteur de La Famille royale s’amuse cette fois
Deux ans après Au-delà des frontières, Andreï exhumer les vestiges du passé dans à traverser les territoires du surnaturel où
fanMakine (ci-contre), benjamin de l’Académie fran- cette grande ville sibérienne aux quar- tômes, vampires et autres goules sévissent des
çaise, élu en 2016, va publier un nouveau roman tiers miséreux qui abritaient, derrière Balkans au Japon, du Mexique aux États-Unis.CRITIQUE d’inspiration autobiographique, L’Ami arménien, qui leurs remparts, l’antichambre des camps ». Un recueil placé sous le double signe de la mort
se déroule en Sibérie, berceau de l’écrivain. Selon son Parution le 7 janvier, chez Grasset. et de l’érotisme, deux thèmes chers à Vollmann.Littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESGare aux ornières
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
PETER CAREY En 1953, un trio se lance dans un rallye de 10 000 km
à travers l’Australie hantée par le génocide des Aborigènes. Un palace
vert-de-gris
ENDANT l’Occupa- Blanche a un secret. Claude ne
tion, les affaires lui dit pas tout. Les bruits de
continuent. Le Ritz bottes résonnent sur le pavé.
reste ouvert. L’hôtel L’approvisionnement est deP de la place Vendôme plus en plus compliqué.
Comcontinue d’être le centre du ment se procurer des citrons
monde. Les Allemands l’ont verts ? D’autres problèmes
surbien compris, qui ont fait gissent. Blanche boit trop,
fréde l’endroit leur quartier géné- quente un peu trop une certaine
ral. La galerie des rêves est Lily. Elle s’éclipse sans préciser
remplie d’uniformes vert-de- où elle va. Dans la rue, les
pasgris. Claude, le di- santes ont dessiné au
recteur, observe le crayon à sourcils une
ballet des nazis avec fausse couture pour
déférence. C’est son imiter les bas qui sont
devoir, son métier. maintenant une
denLe palace est son rée rare. Frank le
église. Son épouse, barman demeure
imBlanche, ne l’entend passible. Que cache
pas de cette oreille. cet Autrichien expert
Elle trouve ces cour- en cocktails ?
bettes inconvenan- On connaît la
métes. Cela crée des thode de Melanie
dissensions dans le Benjamin. Il s’agit de
couple. Ces deux-là s’emparer de
célébrise sont rencontrés tés (Truman Capote, Claude, le«en 1923 au Claridge. Mary Pickford) et de
directeur, Cette Américaine les transformer en
observe délurée voulait de- héros de papier. Cette
venir actrice. Elle fois, elle a choisi desle ballet
Loin de chez soi est CHRISTOPHE MERCIER le 13 septembre 1953, donna l’oc- Et c’est là que les choses se gâ- s’est mariée, ce qui anonymes. Claude et
des nazis un roman parfois drôle, casion à des chauffeurs épris tent. À la fois dans l’épopée pica- constitue souvent un Blanche ont existé.
souvent profond, avec N SAIT que Peter Ca- d’aventure de découvrir leur pays resque à travers l’Australie sauva- rôle de composition. L’auteur leur prête
rey, l’un des plus au fil d’une traversée de plus de mais dans lequel ge - car Willie a des secrets à Le brave Claude l’a un destin, une épais-déférence.
on ne retrouve pas prestigieux roman- 10 000 kilomètres. dissimuler, et ne connaît lui-mê- soufflée à un prince seur, les plonge dans
C’est son la magie habituelle ciers de langue an- À partir de là, Peter Carey brode. me qu’une partie de son passé -, et égyptien. Les années une tragédie. Cet
de Peter Carey. devoir, Oglaise (deux fois cou- Ses héros sont un jeune couple de dans la matière romanesque. ont passé et la guerre hommage est mené
ronné par le Booker Prize), né en Bacchus Marsh (à 50 kilomètres de STEINWEG/OPALE/LEEMAGE Si Irène Bobs et son petit mari - a éclaté. Il y a les ha- tambour battant,son métier.
Australie en 1943 et installé à New Melbourne) qui se lance dans le défi que l’on n’entend pas (le récit à la bitués. Coco Chanel avec une science du
Le palace York depuis les années 1990, est gé- du rallye - car défi il y a : découver- première personne est partagé à est odieuse. La suspense, une
docuest son néralement resté fidèle, littéraire- te d’un territoire, d’un pays, d’une part presque égales entre Irène et conversation de mentation sans faille,
ment, à son pays natal. On sait aussi histoire, de civilisations écrasées Willie) - sont amusants, et dignes « cette salope sque- une prose qui galopeéglise»que ses romans foisonnants - de si- par la colonisation anglaise et le ca- du meilleur Peter Carey, Willie est lettique qui collabo- (et parfois s’emballe
tuations cocasses poussées à l’ex- pitaine Cook, en 1770. ennuyeux, et son histoire person- re » (ce sont les mots comme dans cette
trême, de personnages baroques, nelle, qu’il découvre peu à peu, fait de Blanche) est parsemée de phrase : « Lui aussi avait été
Épopée picaresquecomme chez son maître Dickens - basculer le roman dans ce qui de- sous-entendus. Le général von submergé par la tristesse, tel un
sont parfois basés sur des faits his- Le jeune couple consiste en Irène LOIN DE CHEZ SOI vient un « roman à thèmes », une Stülpnagel se croit chez lui. lourd pardessus à l’odeur de
De Peter Carey,toriques qu’il réinterprète à son gré. et Titch Bobs (les « Bobsey »). Elle réflexion sur l’histoire de l’Austra- L’ambiance a changé. Où est moisi pesant sur ses épaules »). Il
traduit de l’anglais Il en était ainsi de Véritable histoi- est jolie, volontaire, et surtout très lie, et le génocide des Aborigènes donc Hemingway qui promet- sera difficile désormais de
compar France re du gang Kelly (2001) qualifié par amoureuse de son mari qui, mal- - génocide qui, entamé par Cook, se tait à toutes les femmes d’en mander un bloody mary au bar
Camus-Pichon, la presse de « western australien », gré son 1,58 mètre, est un séduc- poursuit encore, quoique de façon faire des personnages de son Hemingway sans songer à cette
Actes Sud, dont le titre dit bien ce qu’il veut teur, et un ambitieux. Lorsqu’il moins violente et plus pernicieuse - prochain roman ? Dietrich scène où Blanche croise à la
Li350 p., 22,80 €.
dire : l’épopée d’un gang de Dalton décide de se lancer dans le Redex en 1953. Les personnages secondai- avait le droit de porter des pan- bération une gamine avec un
australiens devenus mythiques. Trial pour se faire de la publicité et res cocasses, une spécialité de Ca- talons. Un comte exigeait qu’on manteau d’où l’étoile jaune
Loin de chez soi, qui nous arrive devenir le patron d’une conces- rey, ne parviennent pas à prendre lui serve des pieds d’éléphant. vient d’être décousue. Cela
aujourd’hui en France, une sortie sion de General Motors dans leur vie, ne restent que des noms. La commère Elsa Maxwell dessine une tache plus foncée
prévue au printemps et retardée village isolé, elle hésite à laisser Loin de chez soi est un roman décidait à la dernière minute sur le tissu.
à cause de l’épidémie, ne faillit pas leurs deux enfants, mais finit par le parfois drôle, souvent profond, d’organiser un bal costumé
à la règle. Un lieu : l’Australie, suivre. Car, vêtue d’une combi- mais dans lequel on ne retrouve (200 invités). Claude était à
mais celle du milieu du siècle der- naison et couverte de cambouis, pas la magie habituelle du roman- la manœuvre. Rien n’était LA DAME DU RITZ
nier, vue par Carey comme elle est aussi bonne conductrice cier. La mayonnaise ne prend pas. impossible. Les chapitres don- De Melanie Benjamin,
l’« île-continent » qu’elle est, avec que lui. Ils se dotent d’un « navi- Ce qui n’empêche pas qu’il s’agisse nent voix successivement aux traduit de l’anglais (États-Unis)
ses territoires sauvages, hostiles, gateur », en la personne de Willie de l’un des romans importants de époux. En 1941, la visite de l’ex- par Christel Gaillard-Paris,
encore peu explorés par les Blancs. Blachhuber, leur voisin célibatai- cette rentrée, car un semi-échec position « Le Juif et la France » Albin Michel,
Un événement réel : le premier re, professeur licencié, archéolo- ne saurait ternir l’ensemble d’une au palais Berlitz les a horrifiés. 398 p., 21,90 €.
Redex Trial qui, entre le 30 août et gue, séduisant sans le savoir. œuvre de cette importance. ■
Alice, pas complice du Malin
eSTACEY HALLS Au XVII siècle, en Angleterre, une jeune châtelaine victime de fausses couches à répétition confie son destin
à une sage-femme que ses méthodes mystérieuses rendent suspectes.
FRANÇOIS RIVIÈRE l’imaginaire anglo-saxon. Au point toire anglaise, celle du roi seigneuriale, une jeune femme Un événement tragique survenu
erde nous faire oublier qu’il y en eut James I qui, après avoir autorisé dont le destin l’interpelle aussitôt. dans le voisinage achève de faire LES SORCIÈRES
ES SORCIÈRES de Mac- d’authentiques, ou supposées telles. une nouvelle traduction de la Bi- Alice Gray se dit sage-femme. d’Alice une complice du Malin. DE PENDLE
beth, comme un certain Stacey Halls nous rappelle avec ble, publia en 1597 un traité de Or, Fleetwood Shuttlewood est La romancière mêle habilement De Stacey Halls,
nombre de leurs pertinence leur triste souvenir. démonologie. Lequel n’était pas précisément enceinte pour la qua- la suite du récit à la réalité histori- traduit de l’anglais
consœurs moins fa- L’intrigue de son roman renoue sans rapport avec le sujet des sor- trième fois et craint de faire à nou- que, l’authentique procès des sor- par F. Gondrand,
Michel Lafon, Lmeuses, hantent encore avec une période sombre de l’his- cières de Pendle, à savoir le sort cières de Pendle, dans le comté du
400 p., 18 €.funeste réservé à certaines fem- Lancashire, en 1612. Fleetwood,
Stacey Halls renouemes accusées de pacte avec Satan. bravant les réticences de son ma-“Une inquisition obstinée, menée chiste époux, tente le tout pour leavec une période
notamment par le redouté Mat- tout afin d’éviter à l’infortunéesombre de l’histoire
thew Hopkins, ne reculait devant Alice d’être livrée à la potence.LA anglaiseaucune bassesse pour les confon- Tout l’art de la romancièreDU LUNDI AU JEUDI
DE 15HÀ16H dre, les torturer de façon ignomi- consiste à maintenir le suspense”COMPAGNIE Matthieu nieuse avant de les faire pendre. veau une fausse couche. Alice pro- d’une intrigue originale enGarrigou-Lagrange
L’héroïne et narratrice du livre, pose de lui prodiguer des soins contrepoint d’un propos infini-DES ŒUVRES âgée seulement de 17 ans et ma- dont elle semble avoir le secret. ment plus grave. Celui-là même
riée à un fougueux hobereau, va Mais le comportement de celle qui qui procure au lecteur un vérita-L’esprit
En partenariat d’ouver- ainsi rencontrer fortuitement apparaît comme une marginale aux ble frisson face au spectre de
avec ture. alors qu’elle se promène à cheval yeux de l’entourage de Fleetwood, l’intolérance menant au
châtidans les environs de sa demeure va rapidement la rendre suspecte. ment des innocents. ■
A
©RadioFrance/Ch. Abramowitz
FREDERIC STUCIN/LE FIGARO MAGAZINELE FIGARO jeudi 12 novembre 2020
5une galerie de personnages Koch, 120 auteurs donnent leur l’association Le Rire Médecin. et une « réflexion profonde et
anonymes qui se croisent avant vision de ce qu’est l’enfance. On Disponible en librairie, au Livre terriblement juste sur l’écriture,ÇÀ d’être reclus par le confinement. y retrouve les plumes de de poche. la littérature, et la beauté que
Une « valse mélancolique, Franck Bouysse, David Foenki- traquent ceux qui la servent
Pierre Michonéphémère constellation de vi- nos, Carole Martinez, Bernard encore », selon son éditeur. Pa-&LÀ
vants », selon son éditeur Albin Minier, Sébastien Spitzer, Da- vu par Guy Boley ges suivies d’une réponse
inédiLes solitudes Michel. Parution le 7 janvier. nielle Thiéry, Aurélie Valognes, Ami de longue date de Pierre te de Pierre Michon. Funambule
de Sylvie Germain David Vann, Bernard Werber… Michon, Guy Boley (Le Voleur Majuscule paraîtra le 6 janvier,
Brèves de solitude : c’est le ti- L’enfance vue de feu, Quand Dieu boxait en chez Grasset. CRITIQUEtre du prochain roman de Sylvie par 120 auteurs Pour chaque exemplaire ven- amateur) lui rend hommage à
Germain, où elle met en scène Dans un livre illustré par Jack du, 1,50 euros sera reversé à travers une confession inédite Littéraire
ET AUSSILa chevauchée Chacrés écrivains !
On le sait depuis Balzac,
Baudelaire ou bien encore
Hugo, le chat est le meilleur ami égyptienne
de l’écrivain. Mais
soupçonne-ton son rôle de « conseiller
littéraire hors pair » ? Kirin, 4 ans,
le poil gris, le déclare tout net : ADRIEN GOETZ L’histoire d’un étrange secret « Sans nous, notre écrivaine ne
serait pas l’écrivaine qu’elle est. » autour de la bague de Néfertiti et de la campagne Alors, trop, c’est trop ! Avec
trois membres de sa famille, elle de Bonaparte. Virevoltant. a décidé de faire une révolution
de moustaches dans le dernier
livre de Muriel Barbery. « La paix
il caché un objet destiné à lui per- des croquettes est trompeuse, MOHAMMED AÏSSAOUI
maissaoui@lefigaro.fr mettre de régner ? c’est ainsi qu’on nous endort,
Notre héroïne, la charmante Pé- c’est ainsi qu’on nous achète. »
I des producteurs recher- nélope, est appelée à la rescousse. Les chartreux souhaitent plus
chent une belle idée de sé- Chargée des collections de bijoux que des caresses distraites.
rie, qu’ils s’adressent donc égyptiens au Louvre, elle est dépê- Mais que veulent-ils vraiment ?
à Adrien Goetz : l’écrivain chée sur le site des ermitages coptes À travers le regard espiègle Spublie la saison 5 de sa série de Baouît pour retrouver ce talis- de ces adorables boules de poils,
romanesque Intrigue, les enquêtes de man. La plupart des épisodes, par- le lecteur découvre une Muriel
Pénélope. Après Intrigue à l’anglaise, don des chapitres, se déroulent en Barbery lève-tôt, maniaque,
puis à Versailles, à Venise et à Giver- avril et mai 2012, entre Paris et souvent peu sûre d’elle, mais
INTRIGUE ny, voici Intrigue en Égypte… Scéna- Le Caire. Des intermèdes historiques toujours en paix après que ses
EN ÉGYPTE rio, personnages hauts en couleur, se glissent çà et là : « Comment on chats ont ronronné à ses côtés.
D’Adrien Goetz,
dialogues, scènes… Tout est déjà en débandelettait les momies chez le Ce joli livre cartonné se parcourt Grasset,
place pour le futur cinéaste. baron Denon » (avril 1820), « Ahu- avec le sourire aux lèvres. Nul 304 p., 19,50 €.
L’intrigue ? Cela commence par rissante conversation dans le palais doute que l’autrice et l’illustratrice
un meurtre dans un musée. Un cri- des Tuileries entre l’impératrice se sont amusées à créer ce long
me a eu lieu à Reims, dans le sanc- Eugénie et le duc de Morny, qui laisse poème aux tons chatoyants.
tuaire qu’on imaginait le plus sacré : prévoir d’incroyables révélations » Un hommage poilant à nos amis
le trésor des rois de France. La victi- (avril 1856), « L’inauguration du ca- les bêtes.
me est une dame d’un âge certain, nal de Suez » (novembre 1869) et ALICE DEVELEY
Yvonne Jubinal, elle était la plus an- « La dernière visite du tsar à
l’impécienne des agents de surveillance et ratrice Joséphine » (février 1832).
Se divertir en se cultivant, c’est la marque de fabrique d’Adrien Goetz devait partir à la retraite à la fin de Des flash-back racontés comme si
dans sa série romanesque Les Enquêtes de Pénélope.l’année. Elle meurt dans des condi- on y assistait aux premières loges. Il
tions atroces et l’arme du crime est la y a des passages ahurissants, de
l’hucouronne de Louis XV, qui a explosé mour et plein d’esprit. chapitre « Les dangers de l’aéroport légèreté, il nous révèle les coulisses
sous le choc, avec ses diamants, ses du Caire quand on est encore amou- des plus belles institutions culturelles.
Les coulisses des rubis, ses saphirs. Le criminel aurait reux », et vous comprendrez tout. Dans les pages « Précisions
histoinstitutions culturellespu dérober des choses de valeur mais C’est si peu dire que ce roman est riques et remerciements », Goetz
c’est un anneau avec le cartouche de Le trio Pénélope, Wandrille, Diane savoureux, virevoltant. On se divertit confie en fait ses secrets de
fabricaNéfertiti offert par l’impératrice est drôle. Amoureux, Pénélope et en se cultivant – c’est la marque de fa- tion. L’écrivain affirme que tous les
Eugénie au musée qui disparaît. L’af- Wandrille, fils du ministre de la brique de cette série Intrigue. Adrien personnages qui occupent
d’émifaire de la bague de Néfertiti se met Culture, se sont séparés. Wandrille Goetz transmet sa passion pour l’his- nentes fonctions au Louvre, au
Muen place. Et le lecteur est saisi par est maintenant avec Diane, qui ne toire de l’art. L’auteur qui a été reçu à sée de Condé de Chantilly, en Égypte LES CHATS DE L’ÉCRIVAINE
cette merveilleuse chevauchée à la brille pas par sa culture. Ils se l’Académie des beaux-arts, agrégé ou à l’ambassade d’Italie sont imagi- De Muriel Barbery, illustré
poursuite de Bonaparte, car une retrouvent tous les quatre au Caire d’histoire, docteur en histoire de l’art, naires. Certes, mais on a du mal à le par Maria Guitart, L’Observatoire,
question se pose : l’Empereur aurait- (le trio plus le ministre). À lire le sait de quoi il parle. Avec sa touche de croire tant ils sonnent vrais. ■ 80 p., 14 €.
Une jeunesse française Un«road-trip»atypique
MAGYD CHERFI Le parcours d’un jeune chanteur toulousain
né de parents algériens dans la France des années 1980. etlittéraireàlarecherche
incroyables qui me construisaient un CHRISTIAN AUTHIER
peu plus chaque jour et je crevais d’en- deséchecsde
UATRIÈME livre pu- vie d’en être. La France me giflait mais
blié par Magyd Cherfi, dans le même temps elle me serrait
chanteur du groupe contre son cœur. » ThierryMarx,
Zebda, dont il signe On rit beaucoup à la lecture de cet-Q GérardJugnot,également les textes, te chronique d’une jeunesse française
La Part du Sarrasin dans une époque à la fois si lointaine TeddyRiner,prolonge brillamment Ma part de et si proche. Les dialogues crépitent,
Gaulois dans le registre du récit bio- les sentences fusent, on entend la FrédéricBeigbeder,graphique teinté de liberté roma- voix de chaque personnage. On n’est LA PART
DU SARRASIN nesque. Nous sommes en 1983 à donc guère surpris de croiser dans La StéphaneBern,De Magyd Cherfi, Toulouse et le jeune Magyd, alias Le Part du Sarrasin une référence à la
Actes Sud., Madge, premier bachelier de sa cité, comédie italienne et au Fanfaron de ErikOrsenna,42 p., 22 €. s’est installé au centre-ville tandis Dino Risi tant Magyd Cherfi
emprunque son groupe enchaîne des te au genre la drôlerie, la truculence, PhilippeStarckconcerts dans des lieux plus ou la cruauté, l’acuité du regard. Il
moins improbables. n’épargne rien ni personne : les
raC’est l’époque de la Marche des cistes, les antiracistes condescen- etbienBeurs et de la montée du FN, bientôt dants, les idéologues, les petites
frapde SOS Racisme, dont l’intitulé pes, les beaufs de toutes origines… d’autres…aurait dû plus surprendre. De quoi Si l’écrivain prend parfois des
acfaire bouillonner les identités de ces cents à la Michel Audiard, il ne
népetits Français de sang mêlé. « Vous glige pas la tendresse, la nuance, le
faites chier, on sait plus comment goût du paradoxe. La tragédie
s’invous prendre. Vous êtes français sans vite, l’amour aussi, à travers le
perl’être, arabes sans l’avoir jamais été, sonnage de Kaoutar car, au-delà des
maintenant musulmans mais sans enjeux identitaires et des conflits
croire, consultez, les mecs ! », lâche avec la société, les femmes
constiAbdu, de mère française et de père tuent le cœur battant de ce livre
malien, le meilleur ami de Magyd. plein de vie et d’énergie. Face à « la
politisation de tout, l’ethnicisation des
Des accents à la Audiard comportements, le repli suggéré l’air
Certains militent au nom de la lutte de rien », le narrateur choisit la
lides classes, de la Palestine ou des berté, le refus de l’embrigadement,
Arabes des cités. Ils entretiennent un le pari d’un destin singulier. «
L’unirapport fait d’attraction et de répul- versel, on l’atteint de chez soi », disait
sion envers ce pays qui promet l’éga- Pagnol, à qui on ne peut s’empêcher
lité et la fraternité. Magyd les côtoie, de penser ici. La Part du Sarrasin
mais le plus important est ailleurs : donne raison au maître marseillais
« Pour moi, la France, c’étaient aussi et confirme avec éclat le talent
des chansons, des livres, des auteurs d’écrivain de Magyd Cherfi. ■
CELINE NIESZAWER/LEEXTRA VIA LEEMAGE
Ajeudi 12 novembre 2020 LE FIGARO
6
Hennessy lance un prix du livre ON EN
Le prix Hennessy du journalisme Monde des livres). La lauréate d’ouvrir d’autres livres. Il sera tier (Grasset), L’Autre Rimbaud,parle
littéraire, créé en 1987, a donné sera connue le 19 novembre. également doté d’un montant de David Le Bailly
(L’Iconoclassa sélection pour 2020. Elle Tout comme l’auteur sacré de 10 000 €. te), L.A. Bibliothèque, de
Suzancomprend : Virginie Bloch-Lainé par le nouveau prix Hennessy du Ont été retenus pour cette ne Orléans (Éditions du sous-APRÈS LE PRIX DU JOURNALISME
LITTÉRAIRE, HENNESSY LANCE (Libé/France Culture), Marie livre qui couronnera un ouvrage première édition : Carnet sol) et Manifeste incertain 9.
LE PRIX DU LIVRE Chaudey (La Vie), Kerenn Elkaïm (biographie, essai, roman…) dont d’adresses de Didier Blonde Avec Pessoa, de Frédéric Pajak
DONT LA LITTÉRATURE HISTOIRE (freelance), Marine Landrot (Té- la littérature est l’héroïne. Il de- (L’Arbalète/Gallimard), Les Vil- (Les Éditions Noir sur Blanc). EST L’HÉROÏNE. LES DEUX
SERONT DÉCERNÉS LE 19 NOVEMBRE. lérama), et Raphaëlle Leyris (Le vra donner envie au lecteur les de papier, de Dominique For- F. LLittéraire
Destins de reines De gauche à droite :
Marie-Thérèse d’Autriche,
Cléopâtre et Catherine de Médicis.DOCUMENTS Trois biographies de femmes de pouvoir fascinantes.
Marie-Thérèse, Catherine de Médicis, une survivante
pouvoir qui a dû naviguer dans les contre son cousin éloigné Cosme de
JEAN-MARC BASTIÈREmère moderne eaux traîtresses des guerres de Re- Médicis une guerre à l’issue
calamiligion. Son livre, commençant par teuse : son oncle Filippo Strozzi,
personnalité de l’impératrice : son ATHERINE DE MÉDICIS l’effroyable sac de Rome en 1527, emprisonné, se suicide ; son demi-JACQUES DE SAINT VICTOR
rapport à la maternité. Marie- appartient à ce club très s’arrête en effet quand Catherine frère Alexandre et son cousin
HipCATHERINE E nous cachons pas la Thérèse eut seize enfants. Elle fut fermé des figures histo- devient reine mère. Il retrace le polyte sont assassinés. Veuve en
DE MÉDICIS
vérité. Qui peut s’in- ce qu’on appelait alors une « ten- riques universellement douloureux apprentissage d’une 1559, la reine commence enfin à De Marcello
téresser aujourd’hui dre mère », c’est-à-dire, comme Cexécrées. S’il n’est pas enfant qui, souvent seule et sans respirer. C’est elle qui désormais va Simonetta,
en France à Marie- le précise Élisabeth Badinter, facile d’entrer dans ce club, il est protection, grandit au milieu de ses écrire l’histoire de France.traduit de l’italien N Thérèse d’Autriche ? « une mère qui se souciait de ses encore plus difficile d’en sortir. Les ennemis. Son oncle, le pape Clé- Voici un ouvrage enlevé, parcou-par Patrizia Sirignano,
Cette souveraine est pourtant de- enfants et non la mère caressante, légendes noires sont tenaces. Com- ment VII, la soutient pourtant. Is- ru d’une énergie électrique et d’un Albin Michel,
venue, à la faveur du retourne- à l’écoute de ceux-ci ». Bref, une 314 p., 24 €. me celle d’une « Reine-Serpent » sue d’une famille de banquiers, esprit jubilatoire. Emporté par un
ment des alliances, en 1756, l’al- mère moderne, non postmoderne. endurcie par le pouvoir, adepte des l’arrière-petite-fille de Laurent le tourbillon de péripéties, on vit au
liée de notre pays. De là date le Elle annonce, avant Rousseau, arts magiques, pieuse jusqu’au fa- Magnifique est orpheline de ses présent, comme la jeune Catherine,
projet de mariage envisagé par le un intérêt particulier pour une natisme dans les dernières années deux parents dès sa naissance à dans l’incertitude de la vie, souvent
duc de Choiseul entre l’une des « éducation bourgeoise », qui s’in- de sa vie, si bien qu’on lui a fait por- Florence en 1519. Elle est recueillie suspendue à un fil. Des perspectives
filles de Marie-Thérèse, la jeune téresse à ses enfants, les pleure ter la responsabilité du massacre de par la famille Strozzi. rafraîchies nous sont offertes par
Marie-Antoinette, et le dauphin quand ils meurent, s’angoisse de la Saint-Barthélemy : les griefs re- des dépêches diplomatiques
déLe veuvage, une libérationLouis, futur Louis XVI. leurs maladies, se sent comptable tenus contre cette mère de dix en- chiffrées pour la première fois. On
Cette politique autrichienne ne de leurs succès ou de leurs échecs, fants d’où sortiront trois rois de La jeune fille, hypersensible et très voit ainsi des célébrités historiques,
portera pas fortune à notre pays. sans pour autant sombrer dans France - François II (1559-1560), susceptible, se forge dans les dan- tel un Machiavel, sous un jour
inatLa France, alliée à l’Autriche ca- « la tendresse maternelle chère à Charles IX (1560-1574) et Henri III gers un caractère volontaire et dé- tendu. Dans ce monde brillant, on
tholique, perdra en 1763 la guerre notre époque de (…) l’enfant-roi ». (1574-1589) - n’ont pas toujours terminé. Méfiant aussi. En 1533, elle tue aussi son prochain avec
prodide Sept Ans contre l’Angleterre et Pour une mère qui dirige un été, il faut le dire, nuancés ni même épouse l’un des enfants du roi de galité. Car une sombre violence
enla Prusse et, par là même, son aura empire comme celui de Marie- mérités. France, Henri de Valois, futur roi tache cette époque, qui contraste
en Europe. Le mariage Thérèse, il a souvent Après la parution de L’Énigme de Henri II (1544-1560). En 1544, après avec l’esthétique raffinée léguée
de Marie-Antoinette fallu trancher entre les Montefeltro et des Renards et les dix ans de mariage stérile dans la par les chefs-d’œuvre de la
Renaisavec le futur Louis XVI LES CONFLITS choix du cœur et ceux Lions, l’historien italien Marcello crainte d’être répudiée, la dauphi- sance. Au final, nous comprenons
ne sera jamais bien ac- D’UNE MÈRE de la raison d’État. Éli- Simonetta nous offre, dans le der- ne met au monde son premier en- mieux la psychologie de Catherine
D’Élisabeth Badinter,cepté à la Cour. Les sabeth Badinter en nier volet de sa trilogie consacrée fant. Mais son époux lui préfère de Médicis et son impressionnante
Flammarion, partisans de l’ancienne profite pour apporter aux Médicis, une perspective plus ostensiblement sa maîtresse, Diane capacité à surmonter les épreuves.
270 p., 18,30 €.alliance prussienne une touche supplé- empathique sur cette femme de de Poitiers. En 1554, elle soutient C’est une survivante. ■
contre notre « ennemi mentaire à l’histoire
héréditaire » depuis de la maternité.
erFrançois I (l’Autriche
Le poison de Charles Quint) sont
de la jalousie Cléopâtre, la flambeusenombreux à Versailles
et n’apprécient guère Marie-Thérèse est
sucette « Autrichienne » jette à des périodes de de régner à travers ces deux de Jules César et ennemi dePAUL FRANÇOIS PAOLI
qui apporte avec elle dépression. Elle se hommes sur l’Empire romain. Cléopâtre, sont magnifiques.
des mœurs légères. soucie des gouverneurs I CLÉOPÂTRE continue Cicéron la déteste et voit en elle Épuisé par la débauche et le
On oublie parfois de ses enfants, elle leur de nous passionner plus une étrangère dépravée qui in- luxe, Antoine n’est plus que
CLÉOPÂTREque le mythe négatif prodigue parfois quel- de deux mille ans après troduit le chaos oriental dans la l’ombre de lui-même, un
DioDe Frédéric Martinez,
de « l’Autrichienne », ques leçons, elle ne sa mort, c’est que sa capitale de l’Occident. Mais nysos dépossédé de sa puissan-Passés/composés,
si vif durant la Révolu- peut s’empêcher de S personnalité recouvre Marc Antoine, « qui oscille entre ce magique. Il se croit trahi par395 p., 22 €.
tion, est né dans les boudoirs do- préférer l’un à l’autre. Bref, com- un mystère inépuisable qu’a lar- l’ivresse de Bacchus et la mélan- Cléopâtre, qui, ayant gardé la
rés de la Cour de France. Marie- me de nombreuses mères, elle tâ- gement exploité le cinéma. Dans colie d’Achille et cultive depuis tête froide dans la défaite,
Antoinette n’a pas su gagner le tonne. Cléopâtre. La reine sans visage, toujours l’art de se perdre », va abandonne la bataille et rentre
cœur des courtisans, avant celui Quel bilan peut-on tirer de son Frédéric Martinez déclare la succomber à la puissance ma- à Alexandrie avec ses
vaisdes Français, en ne sachant rien éducation? Assez mitigé, cause entendue : on ne saura ja- gnétique de cette reine issue de seaux. « Cléopâtre, flambeuse
refuser à son frère Joseph. Est-ce avouons-le. Marie-Thérèse réus- mais ce qui se tramait dans le la dynastie des Ptolémée qu’il inimitable, envisage cette
guerune question d’éducation ? Marie- sit à placer plusieurs de ses en- cœur de cette grande prédatrice voit pour la première fois à re comme une fête de plus »,
Thérèse aurait-elle raté celle de sa fants sur des trônes européens, de la politique et de l’amour. Alexandrie quand elle a 14 ans et écrit Martinez.
fille ? notamment Marie-Antoinette en « À 38 ans, Cléopâtre déesse qui l’éblouit aussitôt. Toute honte bue, Antoine
Le paradoxe, c’est que Marie- France et Marie-Caroline sur le reine d’Égypte offre à l’histoire quitte alors le combat pour
reUn Dionysos dépossédé Thérèse fut, semble-t-il, une très très beau trône de Naples. Mais son profil de médaille que casse trouver sa reine dans sa fuite.
de sa puissance magiquebonne mère. Et, ce qui était rare elle ne parvint pas à conserver un nez busqué. (…) Ses cheveux Revenu à Alexandrie et
déeau XVIII siècle, elle attacha la l’unité de la fratrie après sa mort drus, crêpelés de Grecque mûrie Si on ne sait pas jusqu’à quel pouillé de ce qui lui reste
d’arplus grande importance à l’édu- en 1780. En privilégiant son terri- sous les ciels d’Égypte coiffent un point Cléopâtre a aimé ce chef mée, il se suicidera peu avant
cation de ses enfants. Telle est la ble fils Joseph, et accessoirement visage indéchiffrable : défiguré de l’Empire romain d’Orient celle qui exigera que leurs
déconclusion du dernier livre d’Éli- Marie-Christine et Ferdinand, elle par la propagande romaine, ma- que Plutarque compare à Her- pouilles soient réunies après
sabeth Badinter, qui semble introduisit le poison de la jalousie gnifié par les Modernes, il de- cule pour sa force et sa beauté, leur mort.
s’être prise de passion pour cette entre ses enfants. Ces derniers en meure une énigme. » on sait qu’Antoine a été possédé « La fête est finie. Les amants
impératrice. arrivèrent parfois à se détester. En retraçant les principaux ja- par l’Égyptienne. Dans son style inimitables arrivent au terme
Avec Le Pouvoir au féminin, elle Finalement, comme l’écrit Ma- lons d’une destinée qui ont vu crépitant, Frédéric Martinez de leur compagnonnage (…). Ils
avait déjà brossé le portrait de rie-Thérèse, il ne faut rien atten- cette femme se hisser au sommet parvient à restituer la violence ont vécu voluptueusement :
cette souveraine, un de nos dre de « parfait » de notre « per- de la gloire avant de mourir à de cette passion dans un monde attraction, désastre. Les
flamgrands « despotes éclairés ». verse et malheureuse humanité ». 40 ans, l‘auteur parvient toute- où règnent la démesure, le stu- beaux projettent sur les murs
L’historienne, qui mène par Ou peut-être faut-il se résigner à fois à s’approcher du Sphinx. pre et la cruauté. des ombres fantastiques. »
ailleurs un combat salutaire en fa- penser, comme le dira Napo- Jules César, qui va la mettre Les cinquante dernières pages La légende et l’imaginaire
alveur de la conception française de léon III au tsar, que la famille sur le trône d’Égypte, et Marc consacrées à la bataille d’Ac- laient pouvoir s’emparer de ce
la laïcité, de plus en plus incom- n’est pas ce qu’on croit : « On Antoine, qui va se perdre pour tium, en 31 avant Jésus-Christ, qui fut sans nul doute une des
prise (notamment à gauche), re- choisit ses amis, on supporte sa elle, sont deux bons fils conduc- qui voit la flotte d’Antoine dé- plus grandes passions
amouvient sur un aspect caché de la famille. » ■ teurs. Le rêve de Cléopâtre est faite par Octavien, fils adoptif reuses de l’histoire. ■
A
FINEARTIMAGES/LEEMAGE ; DEAGOSTINI/LEEMAGE ; BRIDGEMAN IMAGES/LEEMAGELE FIGARO jeudi 12 novembre 2020
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINEJe n’ai pas envie
Retrouvez sur internet que les gens prennent la chronique
« Langue française »un risque en allant 928
acheter mon livre ! » SUR C’est le nombre
WWW.LEFIGARO.FR/SERGE JONCOUR, LAURÉAT DU PRIX FEMINA, de pages de La Dynastie des Forsyte, de l’Anglais LANGUE-FRANCAISE
DANS L’ÉMISSION « C À VOUS » John Galsworthy (Nobel 1932), que publient en un seul EN VUE@ volume les Éditions de l’Archipel. Cette fresque
de l’ère victorienne fut publiée entre 1906 et 1928 Littéraire
ET AUSSISherlock Holmes a des doutes Sage paysage
Il était une fois un pays au centre DAN SIMMONS Un polar historique
duquel vivait un vieux sage,
Song Jiang, au bord d’une rivière savoureux où le héros de Conan Doyle
s’écoulant entre champs et
montagnes, au milieu de roches côtoie Mark Twain et Henry James.
bleues et ocre, à proximité de
villages où depuis la nuit des temps
s’activent sans hâte paysans et
BRUNO CORTY saient leur inspiration chez Dante et marchands. C’est dans cet univers
bcorty@lefigaro.fr T. S. Eliot. Dans Les Forbans de Cuba magnifiquement peint et dessiné
(1999), un agent du FBI surveillait de que nous immerge l’extraordinaire
É un an après Stephen près Hemingway et son réseau de livre accordéon de deux jeunes
King (1947) et la même contre-espionnage. Enfin, dans auteurs de BD. Alex Chauvel
année que James El- Drood (2009), Simmons imaginait les et Guillaume Trouillard brodent
lroy, Dan Simmons cinq dernières années de la vie de sur le thème traditionnel de la visite Npartage avec ses deux Dickens racontées par son ami écri- au vieil ermite avec un mélange
collègues un imaginaire débridé et vain Wilkie Collins. Des années au d’humour et de déférence. L’un
une puissance de travail colossale. cours desquelles Dickens s’est achar- après l’autre, quatre personnages,
S’il est moins connu qu’eux, en né à terminer son roman Le Mystère un bon vivant, un mandarin, un
France en tout cas, ce romancier d’Edwin Drood, stratège et un guerrier, amis de
auteur de trente titres depuis 1985, Il récidive avec Le Cinquième Cœur Son Jiang, viennent lui demander
traduits en autant de en mettant en scène Hen- conseil, tandis qu’ils abordent
langues, a réussi à abor- ry James, en majesté, un âge où l’on a des états d’âme.
der avec succès des LE CINQUIÈME Mark Twain, en second Pas de cases dans cette BD, mais
genres différents com- CŒUR couteau et le jeune Ru- un panorama par double page dans
De Dan Simmons,me le fantastique, l’hor- dyard Kipling en figurant. lequel les personnages déambulent.
traduit de l’anglais reur, la science-fiction, Ce n’est pas tout. Henry Leurs propos sont écrits dans des
(États-Unis) le thriller, le roman po- James partage l’affiche bulles carrées. Leur conversation
par Cécile Arnaud, licier historique. avec Sherlock Holmes ! autre homme est sur le point d’en faire James est persuadé d’avoir affaire à Dan Simmons joue tourne parfois drôlement
Robert Laffont, habilement avec Le cycle des Cantos On sait que les récits de même à quelques mêtres de lui. Ce un «dément». Derrière ce complot au dialogue de sourd. Qu’importe,
573 p., 22 €. le récit à la Conan Doyle d’Hypérion (1989-1997) apocryphes sur le légen- désespéré n’est autre que l’écrivain attribué aux anarchistes et socialistes l’imperturbable sage et la beauté
pour reconstituer est devenu un classique daire détective imaginé américain Henry James. A bientôt 50 Allemands se cacherait l’ennemi des paysages agissent mieux
rde la SF. Tout comme par sir Arthur Conan Doy- ans, l’auteur de Daisy Miller, Portrait de juré de Sherlock, le P Moriarty. la société américaine que des bonnes paroles.
de l’époque. L’Échiquier du mal le sont légion. On lui a tout femme et Les Bostoniennes, est lui aussi Avec une habileté redoutable, ASTRID DE LARMINAT
CLIFF GRASSMICK/(1989), récit de la traque fait, à ce pauvre Sherlock. en pleine dépression. Dan Simmons va jouer à la fois avec
ROBERT LAFFONTaux États-Unis d’un Il a affronté des héros le récit « canonique » doylien et
reDouble enquêtevieux nazi par un survi- comme Arsène Lupin constituer la société américaine du
vant de l’Holocauste, (Maurice Leblanc), croisé Cette rencontre est un signe pour moment tout en y mêlant des
éléqui a marqué les esprits. des personnages réels Holmes qui décide de partir pour les ments de son invention.
Simmons y montrait comme Einstein (Alexis États-Unis. On lui avait confié, peu La grande réussite du roman,
comment ce colonel et Lecaye), Freud (Keith avant, une affaire de suicide qui se- c’est, au-delà de la double enquête
un autre SS se livraient à Oatley)… Mais Dan Sim- rait en fait un crime dans la coterie rondement menée, la mise en scène
des parties d’échecs mons va plus loin en ima- de Washington. Celle-là même que du tandem détonnant que forment
géantes dont les pions ginant un Holmes dépri- fréquenta Henry James. Lequel, dé- le grand écrivain américain à la
étaient des déportés, manipulés psy- mé à l’idée de n’être qu’un personnage sarçonné par ce grand escogriffe qui veille de ses 50 ans, couard et
irritarchiquement pour avancer sur l’échi- de fiction créé par le D Watson, dont se prétend Sherlock Holmes, per- ble, à la sexualité incertaine, et le
quier. l’agent littéraire ne serait autre que sonnage de roman, accepte de l’ac- détective de 39 ans, sûr de lui mais
Et puis, en fin lettré, Dan Simmons Conan Doyle ! compagner. L’occasion de revoir ses tout de même moins arrogant qu’à LES QUATRE DÉTOURS
s’est amusé à plusieurs reprises à fai- Pour cette raison, en 1893, au com- vieux amis du club très fermé du l’ordinaire. DE SONG JIAN
re référence ou à mettre en scène des ble du désespoir, Sherlock, qui séjour- Cinquième Coeur. Lorsque Sherlock Ce Cinquième Coeur est ludique à D’Alex Chauvel et Guillaume
écrivains célèbres. Les Larmes d’Ica- ne à Paris, décide de se jeter dans la évoque un complot qui viserait à éli- souhait, brillant, enlevé. Pour tout Trouillard, Éditions de la Cerise,
re (1989) et L’Homme nu (1994) pui- Seine. Soudain, il découvre qu’un miner le président des États-Unis, dire, c’est un vrai régal ! ■ 24 volets, 8 cartes, 30 €.
La vengeance des poupées
ALEXANDRE GALIEN Quelques mois après son prix
PRÉSENTEdu Quai des Orfèvres, l’auteur livre un nouveau polar choc.
L Y A quelques petits mois, Crim si ledit cadavre n’était pas
Alexandre Galien, fonc- celui d’un commandant de police
tionnaire à la direction ré- réputé et si une sorte d’affreuse Testez votreculturelittéraire !
gionale de la police judi- poupée vaudoue couverte de ci-I ciaire, et déjà auteur de catrices n’avait pas pris la place
deux romans à quatre mains de ses entrailles ! Le secteur où le
sous le pseudonyme d’Alex La- cadavre a été retrouvé est celui
loue, remportait le très prisé qu’occupent habituellement les Certains néologismes sont
prix du Quai des Orfèvres pour prostituées nigérianes. dusàdes écrivains.
Les Cicatrices de la nuit. Un
exSaurez-vous rendreàchacunCultures africainescellent polar dans un Paris
noccelui qu’ilacréé?turne et pour le moins dépravé, Comme, en dehors de quelquesLE SOUFFLE
DE LA NUIT mettant en scène un flic de la clichés, personne ne sait rien des 1-Alexandre Vialatte:............
D’Alexandre Galien, « Mondaine » muté à la brigade cultures africaines, parler de
2-Céline:..............................Michel Lafon, criminelle. Le commandant Phi- vaudou semble absurde. On
318 p., 18,95 €. 3-Colette:.............................lippe Valmy a beau porter le contacte donc Valmy, qui s’est
nom d’une victoire, l’arrestation passionné pour ces cultures. 4-Hervé Bazin:.....................
d’un tueur particulièrement re- Rentrer en France est un
crè5-Jean Cocteau:...................tors lui laissait dans la gorge un ve-cœur pour celui qui se
re6-Paul Claudel:....................goût plus qu’amer. De là à vou- construit au Nigeria. Mais il le fait
loir tout lâcher, il semblait n’y parce qu’il connaissait la victime. 7- RaymondQueneau:...........
avoir qu’un pas. Il ne sera d’ailleurs là que comme
Matrimoine/Pluricon/Aimeuse /Une année s’est écoulée depuis conseiller auprès des hommes et
Bustifier/Badonger/sa dernière affaire et, plutôt que de des femmes de son groupe
désorDépoitriner/Touchatouismequitter la police, Valmy s’est fait mais installés au Bastion, dans le
muter à l’étranger en tant qu’ad- quartier des Batignolles.
joint de l’attaché de sécurité inté- À la manière d’Olivier Norek,
rieure à l’ambassade de France au son aîné, Alexandre Galien
exQuelle est la premièreNigeria. Curieuse destination et ploite ses connaissances de
polifemmeàavoir reçu le prixbizarre emploi, qui s’expliquent cier en disponibilité pour décrire
Goncourt?par son besoin de s’éloigner de Pa- les méthodes de travail de ses
colris et des sombres souvenirs qui lui lègues, leurs codes, leurs équipe- SimonedeBeauvoir
sont associés. Pourtant, bien sûr, ments. Comme le traçage des té- Marguerite Duras
Philippe Valmy va devoir rentrer léphones, qui permet de relier Elsa Triolet
au pays pour aider son ancienne celui de la victime à différents
Marguerite Yourcenar7,90équipe à avancer dans une affaire lieux malfamés de Barbès et à une
encore bien tordue. prison. Même avec un Valmy en
Dans le bois de Vincennes, où retrait, ce thriller, avec tueur en
ACTUELLEMENT EN VENTEle soir rôdent des créatures dévê- série, trafic de prostituées et
guétues et des hommes perdus, l’un guerre entre police et DGSE, se lit
CHEZ TOUS LES MARCHANDS DE JOURNAUX ET SUR WWW.FIGAROSTORE.FR
de ces derniers trébuche sur un d’une traite. On espère tout de
cadavre. Ce serait somme toute même retrouver Valmy au
preassez banal pour les hommes de la mier plan sous peu ! ■ B. C.
NOUVEAU
PHILIPPE MATSAS/LEEXTRA VIA LEEMAGE
Ajeudi 12 novembre 2020 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Est-ce ainsi que les hommes vivent ?
de la
commandes en ligne ou par té- puis, sur Facebook, l’écrivain Jo- passé (…) Le plus dur et la chimioMardi, les prix Goncourt et Re-semaine naudot auraient dû être décer- léphone. D’autres sont inaugu- seph Ponthus, auteur en 2019 vont bientôt commencer.
Puisrées. Elles portent de jolis noms : du très remarqué À la ligne, an- sent tumeurs et métastasesnés. Mais les deux jurys ont
déRacontars à Saint-Lô, L’Attra- nonce qu’il est très malade. « Si, crever le plus tôt possible et moicidé de ne communiquer lesDES PRIX NON DÉCERNÉS
POUR CAUSE DE FERMETURE DES pe-Cœurs à Paris. L’enseigne de à 42 ans, je n’avais pas eu de bien plus tard. » Sans voix, onnoms de leur lauréat qu’à la
LIBRAIRIES, INTERMARCHÉ CONTRE réouverture des libraires. Ces grande distribution Intermarché cancer généralisé, je ne dis pas reprend les trois mots à la fin de
AMAZON, UN AUTEUR QUI ANNONCE EN MARGE soutient les libraires avec ce que j’aurais raté ma vie mais je son message : « Force, Courage,dernières sont fermées maisSA MALADIE VIA FACEBOOK…
slogan : « Désolé Amazon ». Et m’en serais foutrement bien Endurance. » BRUNO CORTYouvertes quand même pour lesLittéraire
Henry J.-M. Levet, le beau bizarre
cet écrivain méconnu du grandDe cet écrivain public, mais sans cesse réédité par
une poignée d’admirateurs, géné-énigmatique, il ration après génération, depuis un
siècle maintenant. Frédéric Vitouxne nous reste que avait 19 ans, en 1963, lorsqu’il a
découvert ses poèmes dans une an-dix courts mais thologie. Il a couru dans une
librairie pour acquérir l’unique livre deextraordinaires Levet disponible. Et s’y est
indéfectiblement attaché. « D’une cartepoèmes postale à l’autre, je retrouvais avec
délectation l’humour de Levet, saécrits vers 1900. désinvolture, son refus de se laisser
enchaîner par des rimes contrai-Loustal gnantes, son exotisme qui vibrait
dans ses noms propres ou ses nomsles a illustrés. rares, mêlés à la nonchalance d’un
style qui affectait le laisser-aller de
SÉBASTIEN LAPAQUE la prose la plus relâchée pour
exploslapaque@lefigaro.fr ser soudain en une étrangeté
semblable à l’éclat d’un diamant sans
EST l’un des écri- prix ou à un éclat de rire surgi, lui
vains les plus mys- aussi, l’on ne savait d’où. » Deux
térieux de l’histoire ans après la mort de Henry J.-M.
de la littératureC’ française. Plus
énigmatique, il n’y a guère
qu’Isidore Ducasse, autoproclamé comte
de Lautréamont en 1869, ou encore Ce pâle poète malade
Arthur Cravan, poète boxeur dis- qui envoyait
paru dans le golfe de Tehuantepec,
à ses amis (...) à l’entrée de l’océan Pacifique, en
novembre 1918. Un auteur pour d’âpres cartes postales,
happy few, à la manière du Béar- dont l’ironie lyrique
nais Paul-Jean Toulet, mais au
detrahissait le mal gré le plus élevé. Dix poèmes,
rassemblés en 1921 par Léon-Paul qui sans doute
Fargue et Valery Larbaud sous le l’a emporté
titre Cartes postales, suffisent à as- »
GUILLAUME APOLLINAIRE, surer la réelle présence de Henry
À PROPOS D’HENRY J.-M. LEVETJ.-M. Levet (1874-1906) dans la
mémoire des vivants. British India,
Afrique occidentale, République
Argentine — La Plata : des pièces
exotiques, épicées, colorées,
drolatiques, avec quelque chose de
presque fantastique quand elles
déroulent des hallucinations
sorties d’esprit fiévreux. En 1902, le
cubisme n’existait pas encore en
peinture, mais Henry J.-M. Levet
l’avait déjà inventé en poésie.
Valery Larbaud et Saint-John Perse
sauront se souvenir de son usage
hardi des tirets et des parenthèses,
de ses césures aléatoires qui varient
les coupes et le rythme des vers. Levet à Menton, Guillaume
Apolli« — Je vais me préparer — sans naire avait manifestement
presentrain ! — pour la fête/ De ce soir : senti d’où avaient surgi cet éclat de
sur le pont, lampions, danses, ro- diamant et cet éclat de rire
lorsmances/ (Je dois accompagner Miss qu’il célébrait « ce pâle poète
malaRoseway qui quête/ — Fort genti- de qui envoyait à ses amis, pendant
ment — pour les familles des marins/ des croisières dans les mers lointai-
Naufragés)… Oh, qu’en une valse nes, d’âpres cartes postales, dont
lente, ses reins/ À mon bras droit, je l’ironie lyrique trahissait le mal qui
l’entraîne sans violence/ Dans un sans doute l’a emporté ».
naufrage où Dieu reconnaîtra les Chez Levet, qui aimait « les
siens… » déguisements, le flegme et la
tenCe qui est fascinant dans cette dresse » aux dires de ses amis, la
œuvre ramassée au possible et ap- fantaisie dissimule une gravité
enCi-dessus : illustration paremment sans prétention, c’est bleus et aux cravates jaunes, qui fut Depuis quatre décennies, le tra- fantine qui donne à sa poésie un
qu’elle réussit à composer une ma- chargé de mission en Indochine, vail de Loustal est inspiré par le de Loustal tirée du livre accent de vérité. « Deux yeux,
Cartes postales. nière de petite comédie humaine. vice-consul de troisième classe à couple contraire de la commande clairs sous le masque », comme dit
Ci-contre :Contrairement à Philippe Jaccot- Manille et titulaire de la chancelle- et de l’improvisation. Dans les Paul-Jean Toulet. Les deux
apHenry Jean-Marie Levet tet, Henry J.-M. Levet n’affection- rie de Las Palmas aux Canaries paysages « avec figures absentes » prentis poètes se sont
probablenait guère les « paysages avec figu- avant d’être couché par la tuber- qu’il a rapportés des Canaries, dans son habit de vice- ment rencontrés dans la bohème
econsul de 3 classe, res absentes » héritées du culose à l’âge de 32 ans. Dessiner d’Islande, du Brésil, de Floride et parisienne des années 1900, tard le
en novembre 1902. romantisme allemand. Poète de la l’océan Indien, les Indes britan- de Patagonie et rassemblés dans soir, du côté de Montmartre ou des
LOUSTAL/ÉDITIONS race de Ronsard et Hugo, il aimait niques, l’Algérie, le Japon, la Côte Aux antipodes (1), il laisse libre- Champs-Élysées, dans un bar
anpeupler ses vers faux de créatures. d’Azur ou la Guadeloupe tient ment vagabonder sa mélancolie. MARTIN DE HALLEUX ; glais où l’on servait des cocktails
ÉDITIONS Un éblouissant don de miniatu- presque du passe-temps pour ce Ces huiles, ces fusains et ces aqua- colorés. Ils avaient en commun le
MARTIN DE HALLEUXriste lui permet en deux lignes grand voyageur. « J’ai pris beau- relles s’apparentent davantage à la dandysme, le noctambulisme,
de leur donner autant d’exis- coup de plaisir à réaliser ces dix il- rêverie d’un promeneur solitaire l’anglomanie, le dilettantisme, le
tence que la Bovary de lustrations qui m’ont tenu occupé qu’à un reportage. « C’est de l’or- goût de l’exotisme et celui de
Flaubert ou l’Aurélien d’Ara- pendant le confinement, dit-il dans dre de la contemplation », confie voyages. Quatre premières CartesCARTES
gon. Ouvrez et lisez : le capi- un long entretien à paraître dans le l’artiste. Mais il aime également postales avaient paru dans la revuePOSTALES
taine du port de Nagasaki, le magazine Les Arts dessinés de jan- éprouver la jouissance illimitée de De Henry Jean-Marie La Vogue en mars 1900. Entré en
consul général de France à vier 2021. J’ai pu prendre mon la contrainte en soumettant son Levet (poèmes), littérature en 1898 avec Monsieur
Loustal (dessins),La Plata, miss Roseway, le caïd temps et fignoler les détails… Le livre trait et ses couleurs à un texte, qu’il du Paur, homme public, Toulet, son
Les Éditions de Touggourt, le maharadja de Ka- est édité avec beaucoup de soin. » s’agisse d’un classique - Mac Or- aîné de neuf ans, l’a peut-être
enMartin de Halleux, purthala, le sous-administrateur Dans le dessin qui illustre la « car- lan, Simenon et aujourd’hui Levet tendu réciter le fascinant quatrain
32 p., 26 €.de colonies de Brazzaville, la com- te postale » intitulée Côte d’Azur - ou d’un contemporain - Jerome qui ouvre la première
d’entre-eltesse de Pienne, née Mac Mahon, et — Nice, Loustal a ainsi replacé sur Charyn, Jean-Luc Coatalem ou les.
l’amoureuse Lolita Valdez devien- la mer le Casino de la Jetée-Pro- Dennis Lehane. « L’Armand-Béhic (des
Messadront sans délai des compagnons menade, un palais flottant en ver- Loustal a naguère dessiné la cou- geries Maritimes)/ File quatorze
familiers. re construit en 1882 par le mar- verture de Deux femmes, un roman nœuds sur l’Océan Indien…/ Le
soL’éditeur Martin de Halleux a eu quis d’Espouy de Saint-Paul et niçois de Frédéric Vitoux, qui pré- leil se couche en des confitures de
la juste intuition de confier ces démantelé en 1944. Pour chaque face l’édition illustrée en grand crime/Dans cette mer plate comme
créatures d’encre et de papier à planche, il a travaillé au crayon, format des Cartes postales. Le poè- avec la main. »
l’illustrateur Jacques de Loustal puis à l’encre de Chine, avant de te diplomate est une vieille Cent vingt années plus tard, l’on
afin qu’il leur donne des traits, des mettre son dessin en couleur à connaissance de l’académicien, qui reste ensorcelé par ces vers surgis
couleurs et les replace dans des l’aquarelle et de le reprendre au fu- a publié L’Express de Bénarès. À la de nulle part. ■
paysages qu’il affectionne. Loustal sain et à l’encre pour lui donner sa recherche d’Henry J.-M. Levet (1) Aux antipodes,
s’est senti en pays de connaissance touche finale - une technique qu’il (Fayard, 2018) pour éclairer la fas- de Jacques Loustal,
dans l’œuvre du poète aux gilets affectionne. cination qu’exerce toujours sur lui La Table ronde, 184 p., 32 €.
A