Figaro Littéraire du 13-01-2022
8 pages
Français

Figaro Littéraire du 13-01-2022 , magazine presse

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Date de parution 13 janvier 2022
Langue Français
Poids de l'ouvrage 16 Mo

Exrait

a
jeudi 13 janvier 2022 le figaro - N° 24072 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
histoire dersou ouzala
eCommeNt la ii république le Chef-d’œuvre
a fait le lit de l’empire d’arse Niev ressus Cité
Page 6 Page 8
La galaxie Proust
Le Temps retrouvé,
film de Raoul Ruiz (1999).
doss ier L’année 2022 marque le centenaire de la mort de Proust. Un précieux essai consacré à ses
personnages et plusieurs biographies de ses proches nous invitent à replonger dans la « Recherche ». Pge S 2 eT 3
La paix des cimes
Gallimard
A MONTAGNE est à la mode Dans un récit mené au pas d’homme, il gné qu’il se flatte d’avoir connu lors de présente
chez les écrivains. Versant égrène anecdotes d’alpinistes, réflexions, séjours en Inde où, nous apprend-il, des
français, Sylvain Tesson, Jean- souvenirs de lectures : ses sages de réfé- hospices leur sont réservés. Et le loup,
Christophe Rufin, Philippe rence se nomment Spinoza, Bachelard, nouveau colocataire des montagnards, L Claudel, et, versant italien, Ri- Gandhi. On découvre que sa pratique de est-il le résultat de ce miracle du
goni Stern et Erri De Luca ont confessé la la montagne, entre crampons et cordes, repeuplement chanté par les écologistes JEAN-NOËL PANCRAZI
passion qu’ils nourrissent pour elle. comprend aussi une jolie bibliothèque ou le retour de la menace pour les
berLESANNÉESNombre de leurs ouvrages nous parlent portative et cette heureuse alliance de gers ? Bruckner voit bien que sa chère
MANQUANTES
sommets, escalades, contemplation, ani- montagne n’échappe pas à la modernité
maux mythiques. Lecteur resté dans la et à ses contradictions.
vallée, nous regardons humblement ces Parmi les animaux qu’il croise lors de ses
LA CHRONIQUEhommes dont le piolet est un stylo, à courses, le moins pittoresque d’entre eux
l’assaut de cimes enneigées. Admiration. d’étienne n’est pas l’homme : les refuges en
fourAvec Dans l’amitié d’une montagne, nissent visiblement des échantillons de montety
GALLIMARD
Pascal Bruckner paie à son tour un tribut représentatifs. De l’amateur d’extrême à
à Son Eminence. On le découvre, l’es- la réincarnation de Tartarin. Étude des
sayiste du Nouveau Désordre amoureux et l’alpage et des pages comble et rassure le caractères : là-haut, on est facilement à
d’Un coupable presque parfait, deux de ses sédentaire qui est en nous. Ses grands nu, on révèle ce qu’on a de courage,
essais parmi les plus incisifs, entretient livres : Messner, MacFarlane, Terray, d’agilité, mais aussi de narcissisme. Tout JEAN-NOËL
avec les hauteurs un commerce ancien. Bodet. D’Erri De Luca, il dit que « c’est un est visible sur l’écran blanc, miroir de
Il semble y avoir trouvé la paix que son franciscain des cimes ». Lui serait plutôt nos mœurs.
enfance ne lui a pas procurée. du clergé séculier. On l’a compris, si Bruckner est comme PANCRAZICe qui frappe, à la lecture de son récit, Parler d’amitié avec la montagne, et non Giono dans l’amitié d’une montagne, ce
c’est que son propos n’est pas un éloge de passion, c’est professer un épicurisme n’est pas parce qu’il en a fait la conquête, Lesannées
du dépassement ou de l’exploit : l’auteur de bon aloi, un caractère tranquille : in c’est exactement l’inverse. ■
n’est pas un « matamore de la verticale ». medio virtu. La montagne de Bruckner, ce manquantes
De sa relation avec la montagne, il ne tire ne sont pas seulement des pics désolés ni
rien d’autre qu’une petite philosophie de des blocs neigeux dégageant un éclat
l’homme et de la nature. Entreprendre d’acier blanc, c’est un monde très
huDans l’amitié l’ascension d’un sommet, à l’en croire, main avec un environnement varié, des
D’une montagnec’est gravir le plus difficile des chemins saisons et des animaux. En moyenne
altiDe Pascal Bruckner,de crête, celui de la connaissance de soi. tude, l’auteur savoure la compagnie des
Grasset, Et Bruckner de reconnaître qu’il n’est vaches : l’occasion pour lui d’un éloge
gallimard.fr facebook.com/gallimardI192 p., 18 €.que limite et peur face à la roche abrupte. affectueux de ce mammifère tant
dédaiEric caro/Photo12, Joss E/LEEmagE, mosfiLm/ coLLEctioN christoPhEL
PhotoF.Mantovani©Gallimard
Ajeudi 13 janvier 2022 le figaro
Proust Par Gramont2
Élisabeth de Gramont (notre photo), cette « magnifique affabulation », en
traductrice de Keats, avait bien connu 1948. Bartillat va exhumer ce petit bijou,
Proust, dès 1903. L’écrivain s’était en où les analyses se mêlent aux souvenirs
partie inspiré d’elle pour créer Oriane personnels, offrant une porte d’entrée
de Guermantes. Célèbre pour ses didactique et pertinente au monde de
superbes Mémoires, elle avait publié Proust. T. C.
dès 1925 Robert de Montesquiou et « Marcel Proust », d’Élisabeth L'événement Marcel Proust, suivi de la première de Gramont, Bartillat, 264 p., 22 €.
étude sérieuse à propos de la Recherche, Parution le 20 janvier.Littéraire
Swann, Odette,
Charlus, Oriane…
Ceux de la « Recherche » Proust
Étienne de montety oubliés, des négligés, comme
edemontety@figaro.fr l’ambassadrice de Turquie ou
Saniette, le souffre-douleur des
réRAND lecteur de La ceptions Verdurin. Ou encore
MaComédie humaine, Féli- dame Sazerat, qui, raconte-t-elle, ses créatures &
cien Marceau avait ja- valut à Proust l’éreintement de la
dis effectué une étude critique : tant de noms, tant de dé-Gde celle-ci par le biais tails, de grâce ! Cette Madame
Sade ses personnages. Ce fut Le Mon- zerat est-elle indispensable ? dossier Fictifs ou réels,
de de Balzac, indispensable guide (Henri Ghéon s’était à peu près
exde lecture pour tous les amateurs. primé ainsi dans La NRF). Et Ma- ses innombrables personnages
C’est une entreprise comparable thilde Brézet de nous expliquer
à laquelle s’est attelée Mathilde pourquoi elle l’est. constituent un monde qui Brézet : cette jeune essayiste, nou- Un lecteur intimidé de la
Rechervelle venue dans une corporation che (pourquoi le nier ? Nous le rappelle par son ampleur qui compte, entre Compagnon, sommes toujours un peu) ne peut
Tadié, Fraisse et Erman, tant pas ne pas être épaté par les allées
d’éminents lecteurs, publie un et venues qu’elle effectue dans « La Comédie humaine »
Grand Monde de Proust. Notons l’œuvre et son immensité ; elle s’y
l’expression « grand monde », ébat, s’y promène à son aise, fami- de Balzac.
heureuse allusion à l’immensité de lière des personnages, de leur
oril’entreprise proustienne, mais gine, de leur parentèle. Il y a de
aussi à l’obsession du narrateur l’amitié dans son entreprise.
d’en être. On le sait, un chef- Cette jeune agrégée de lettres,
d’œuvre est né de la seule envie du qui est la fille du directeur des
réjeune Marcel d’être invité dans le dactions du Figaro, évolue dans
faubourg Saint-Germain. l’arbre des familles proustiennes,
C’est très simple : Mathilde Bré- leur histoire, leurs alliances, avec
zet lit et commente À la recherche l’aisance d’un généalogiste
du temps perdu à travers ses in- chenu : que sont les
Marnombrables figures. Sur les deux santes aux Guermantes ?.
mille cinq cents personnes qui tra- Quand elle ne va pas
versent le roman, elle en a retenu chercher chez les
une centaine, dont quelques-unes personnages de
sont dans toutes les mémoires : Balzac des
analoSwann, Vinteuil, Madame Verdu- gies de
caractèrin. C’est rendre au lecteur un im- res (aviez-vous
mense service, dans cet océan relevé que
qu’est la Recherche, les personna- Proust fait
parges avec leur histoire et leurs ler la princesse
caractères sont des îlots sur quoi Sherbatoff
reposer son esprit : les lieux com- comme Balzac,
muns de Norpois, les anglicismes Nucingen ?), et
d’Odette, etc., quoi de plus rassu- chez La Fontaine
rant. Avec leurs ambiguïtés, leur ou Saint-Simon
drôlerie, ils sont une excellente l’origine d’une
noporte d’entrée de cette cathédrale tation du génial
de papier. Marcel : d’un monde à
Mais le livre de Mathilde Brézet l’autre. 2 500n’est pas précisément un
dictionLa courtoisie naire, un bottin proustien existe
de ne pas surplomberdéjà, précieux d’ailleurs. Elle se Nombre de personnages
Laure Hayman, sert de chaque personnage moins Elle cerne surtout avec justesse fictifs ou réels, environ,
qui inspirapour en faire le portrait - au sens l’art du personnage : Bloch est dé- qui figurent
le personnage figé du terme - que pour en racon- crit par son verbe et son vocabu- dans « À la recherche
ter la genèse, la situer dans laire. Et Bergotte, présenté comme d’Odette
du temps perdu ».de Crécy l’œuvre de Proust, en décrire un écrivain à la tête d’une œuvre
(Mme Swann). l’évolution, et même les contra- dont on ne peut citer un titre, ni
COLL.JAIME ABECASIS/dictions. Ce passage en revue des une phrase ; et pourtant, nous
exuns et des autres est l’occasion plique-t-elle, il est « l’Écrivain », LEEMAgE v IA AFP, LEEMAgE
vIA AFP/LEEMAgE v IA AFP, pour elle de faire de la Recherche celui que Proust a cherché à être
Ar ChIvES d E L’hôt EL Sw Ann, une lecture subtile et pénétrante : en créant une prose à la poésie
inCOLLECtIOn Chr IStOPhEL avec Gilberte, Elstir visible et partout
ou Jupien, on pour- présente : « ces efflu- vIA AFP, ALAMy/ABACA,
LEEMAgE/©Br IdgEMAn I MAgESrait se croire en pré- ves ». Prodige du
résence d’individus cit proustien.le grand monde
définis, comme dans de P U Au fil des pages, une
une foule on recon- De Mathilde Brézet, lecture se dessine,
Grasset, naîtrait des visages personnelle, fine et
604 p., 26 €.connus. Or ce sont vivante. L’auteur voit, Derrière Albertine, Alfred, chauffeur-secrétaire des êtres mobiles que éclaire, juge, et son
nous montre Mathil- jugement nous est
de Brézet, changeant précieux. Elle met nommé la « nonne de la vitesse ». les indices dans la correspondance thierry clermont
tclermont@lefigaro.frau fil du récit et des sans cesse en valeur L’article sera repris et transposé et les paperolles de l’écrivain. Cela
Un amo Ur innombrables réé- son sujet, relève dans la célèbre scène des clochers donne un récit passionnant, écrit à
de Pro Ucritures de Proust : l’acuité d’un propos N LE SAIT, le chauf- de Martinville, dans Du côté de la première personne, fait
d’inciDe Jean-Marc celui-ci n’eut de ces- ou sa drôlerie, sans feur-mécanicien Al- chez Swann. Proust venait de faire ses, d’échos plus ou moins
proQuaranta,
se jusqu’à son der- renoncer à sa propre fred Agostinelli fut la connaissance de cet Agostinelli, ches, et où, dans sa quête, Qua-Éditions Bouquins,
nier souffle qu’il ne alacrité. un des inspirateurs, alors âgé de 19 ans, à Cabourg, au ranta avoue ses lacunes, ses 448 p., 21 €.
les complète, ne les Car il faut ajouter Oun des modèles du cours de l’été. obstacles, ses enthousiasmes, ses
complexifie, jus- aux nombreux méri- personnage d’Albertine, la plus Curieusement, sa vie n’a que découvertes, malgré les «
distorqu’au paradoxe. tes de cet essai, celui troublante des quatre jeunes filles peu piqué la curiosité des spécia- sions des témoignages ». Parmi les
Ne donne-t-il pas qui n’en est pas le en fleurs de Balbec. Agostinelli, listes et des proustolâtres, davan- découvertes de Quaranta, le cliché
au baron de Charlus moindre : il est écrit également éphémère secrétaire- tage préoccupés par la génétique du père d’Agostinelli, Eugène, pris
une autre facette que celle du mon- d’une plume qui tourne le dos au dactylographe de Proust mort tra- toponymique de Balbec, les ver - par Nadar.
dain déconcertant des premiers maniérisme ou au pédantisme, giquement à 26 ans dans un acci- tèbres de tante Léonie ou l’origi- De ces 400 pages bien fournies et
volumes et à Saint-Loup, pourtant manies de certains spécialistes. Le dent d’avion. Ce que l’on sait ne controversée de la sonate de détaillées, on retiendra cet été 1907
doté d’un visage plus aimable lui style est clair : Mathilde Brézet dis- moins, c’est que ce fils d’un co- Vinteuil. au cours duquel Proust, qui est
enaussi une autre identité, pour le simule sa science derrière un pro- cher toscan et d’une couturière core cet « homme inachevé qui a
sur« Sur le seuil de sa vie »moins inattendue ? pos naturel qui a la courtoisie de ne niçoise fit sa première apparition monté la perte de ses parents et se
Mathilde Brézet explique ces pas surplomber. en novembre 1907, en une du Fi- L’universitaire Jean-Marc Qua- tient sur le seuil de sa vie » et n’a pas
eévolutions, en trouve l’explication Son essai invite simplement à la garo, alors que la 10 édition du ranta, qui vient d’exhumer le ma- encore entrepris son grand œuvre,
dans la correspondance de son découverte de l’œuvre de Proust Salon de l’automobile battait son nuscrit du Temps perdu (Bouquins) s’éprend de ce jeune homme docile
auteur ou dans ses brouillons. sous un autre jour. Le résultat est plein au Grand Palais. Le billet, refusé en 1912, l’auteur du Génie de et serviable qui conduit l’écrivain au
Elle sait très bien mettre en exer- là : comme à la lecture des essais de « Impressions de route en auto- Proust et de Houellebecq aux four- gré de ses caprices et de ses désirs,
gue ce en quoi Proust est précieux Bernard de Fallois, ou de cet autre mobile », est signé de Marcel neaux, a pris son bâton de pèlerin au volant de son Unic, sortie des
pour enrichir notre connaissance grand érudit que fut Christian Pé- Proust. Ce « fervent de l’automobi- pour mener l’enquête, plongeant usines de Puteaux, vitesse de pointe :
de l’âme humaine : définition du chenard, on plonge, et on s’enhar- lisme » y relate depuis la côte nor- dans les archives, les registres 50 km/heure. Une relation ambiguë
chef-d’œuvre, précisément. dit, envahi par un sentiment qui ne mande une excursion motorisée à d’état civil, dépouillant la presse, est née, intermittente, compliquée.
Grâce à notre guide, on se fami- va pas toujours de soi dans les étu- travers le bocage et les coteaux du arpentant les lieux, sondant la À la mort d’Agostinelli, le 30 mai
liarise avec des inconnus, des des savantes : le plaisir. ■ Calvados. Agostinelli y est sur- mémoire de la famille et traquant 1914, en Méditerranée, Proust écrira
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st roa
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le figaro jeudi 13 janvier 2022
3
Les créatures
qui ont joué un grand rôle
dans notre vie, il est rare
qu’elles en sortent
tout d’un coup
d’une façon définitive » L'événement
Cel proust Littéraire
Céleste Albaret,
la deuxième mère de Marcel
tit village d’Auxillac, aux confins rire, elle le fait vivre, elle le fait ali Ce develey
adeveley@lefigaro.fr de la Lozère, la terre est avare et écrire. Hillerin le relève bien,
Céla mort, gourmande. Deux des leste inspire Proust. Comment ne
ONSIEUR Proust huit enfants Gineste meurent en pas voir dans Albertine Simonet,
va continuer sa bas âge. Et pourtant, dans ce le quasi-anagramme de Célestine « vie terrestre grâ- monde intraitable, l’enfant est Albaret ? Avec elle, Françoise, la
ce à vous », « on élevée comme une demoiselle. servante de la Recherche change Mne meurt pas Elle attend. Quoi donc ? Le destin, aussi et se pare d’une autre
lanmequand on est dans votre memoire », voyons. Un ange passe et là voilà gue, celle de M de Sévigné, de
« elle etait sa plus vraie amie », à 22 ans au bras du bon Odilon Al- La Bruyère.
« la belle ambassadrice au noble baret, chauffeur de Proust. La lé- Et puis à la moitié du livre, la
sélangage »… D’après ceux qui gende voudrait que le couple re- paration est symbolique, Proust
l’ont connue, Céleste Alba- çût un télégramme de l’auteur le meurt. « Quand la vie s’est arrêtee
ret était une sainte pour le jour du mariage, quand il arriva pour lui, elle s’est arrêtee pour
dieu Marcel. Et il faut en vérité quatre jours après. moi. » Céleste a 31 ans, il lui en
dire qu’avec un nom Aucun détail n’échappe à Laure reste encore 61 à vivre, mais déjà
pareil, elle était desti- Hillerin. elle le sait, elle ne pourra plus être
née à mener une vie comme tout le monde, dans le
hors du commun. monde. Il faut vivre pourtant et
Quand la vie Pendant huit ans, Céleste donne naissance à une “de 1914 à la mort de fille, Odile Marcelle, « nee de la s’est arrêtée pour lui,
Proust, en 1922, mort de Proust ». Le temps passe. elle s’est arrêtée
celle qui fut sa Proust est dénigré, ringardisé,
pour moigouvernante et rejeté aux oubliettes de la littéra-
confidente parta- Céleste albaret ture. Céleste sombre dans l’oubli, ”
gea l’antichambre mais l’auteur l’avait prédit. Au
déd’un monde prous- Sous sa plume, c’est un monde but, ses amis viendraient la voir,
tien, parmi les nua- oublié qui renaît. La spécialiste de puis ils s’en iraient. « À partir
ges de ses fumiga- la Belle Époque restaure un autre de 1930, c’est comme si Proust
tions, à l’ombre de temps fait de parapluies, d’om- n’existait plus », a écrit Philippe
ses longs rideaux brelles et de bruits. Paris est une Sollers. Malgré tout, Céleste garde
bleus. fête, mais pas pour Céleste qui les yeux vers le ciel. Elle croit
touCéleste « souriait au s’éplore. Odilon a l’idée de lui jours à son retour.
soleil », écrivait Proust, présenter Proust, l’auteur du té- Et elle a eu raison. Au
lendeparce qu’elle vivait sous légramme. Et c’est ainsi que, main de la Seconde Guerre,
son ciel. Au-delà de cette comme dans les romans, le destin Proust renaît. Christian
Pécheimage dorée de Joconde s’accomplit. Agostinelli enfui, les nard, auteur de l’excellent Proust
pourtant, il y avait parfois de domestiques congédiés ou appelés et les autres (La Table Ronde),
l’orage au paradis. L’écrivain sous les drapeaux en 1914, Céleste analyse : « Ce n’etait pas un
purétait capricieux, impatient, im- devient l’ombre de Proust. Mais gatoire, mais un deuil. » Au terme
possible. S’il n’avait pas son café alors, s’interroge Hillerin, que d’une fouille minutieuse, Hillerin
chaud et une vingtaine de ser- trouvait-elle à cet impétueux retrace cette anabase semée de
viettes rien que pour sa toilette, auteur, à cette vie monacale faite publications (Jean Santeuil, en
l’écrivain devenait un « tyran ». d’attentes interminables ? Et lui, à 1952, l’entrée de la Recherche
De haut en bas : Céleste était « extenuee » et celle qui « se mêlait de tout, voulait dans la Pléiade, Proust et les
siCéleste Albaret, Proust se plaignait, mais il tout regenter » ? Elle était simple- gnes de Deleuze en 1964),
d’expoqui apparaît sous son l’aimait. « Sans vous, je ne pour- ment « charmee », lui aussi. « Il y sitions et de reportages tandis que
nom dans « Sodome rais plus ecrire », lui avait-il dé- a eu entre nous cette entente mer- Céleste devient la —«
temoignanet Gomorrhe » ; claré. Elle fut ses mains quand il veilleuse. » Et le fabuleux destin te ». Encore une fois, Proust
Robert de n’était que voix. C’est à elle de Céleste Albaret se poursuivit. l’avait prédit : « Ma petite Celeste,
Montesquiou, qu’on doit les « becquets », fa- Après Cabourg, où Proust laisse Stendhal a dû attendre cent ans.
qui inspira le baron meux papiers qu’elle collait à ses tomber le « Madame » pour Céles- J’attendrai vingt ans ; alors on me
de Charlus ; cahiers. Elle fut sa voix quand il te, à Paris, et malgré la guerre, la lira dans le metro. » Mais une fois
Alfred Agostinelli, n’était que souffle. Hasard ou vie devient un conte des mille tout de même l’élève a donné tort
modèle d’Albertine providence, c’est l’histoire d’une et une nuits à l’envers. « Le sultan au maître ! Il avait dit qu’elle
Simonet, et vie, d’une rencontre que raconte tenait Sheherazade eveillee » alors n’écrirait jamais de livre ; elle
pula comtesse de Laure Hillerin dans son enquête qu’il lui racontait ses soirées. blia Monsieur Proust, le récit de
Greffulhe, inspiration passionnante, riche d’archives, « Il avait besoin de recapituler ; il ses souvenirs, corédigé avec
pour Oriane, de photos et de correspondances. faisait le tri de ce qu’il pensait ou de l’éditeur Georges Belmont,
duchesse Quand Augustine Célestine Gi- ce qu’il avait rapporte. Je suis sûre en 1973. Ainsi Céleste retrouva
de Guermantes. neste vient au monde, en 1891, qu’il essayait sur moi, pour mieux son ciel proustien. Il n’y a jamais
Proust a déjà 20 ans. Dans son pe- voir ce qu’il ecrirait… » Elle le fait eu de soleil sans ombre. ■
À la recherche
de éleste
De Laure Hillerin, Clans, tribus, cercles et cénacles,
Flammarion,
496 p., 23,90 €
une comédie humaine
OILÀ plus d’un de- Proust sur ce monde exterieur son œuvre. Notamment les gens
mi-siècle que Jean- changeant que nous avons voulu de maison, à une époque où la Derrière Albertine, Alfred, chauffeur-secrétaire Yves Tadié nous a fa- analyser ici (…). Il y a aussi dans France comptait 1 million de
domiliarisés avec son œuvre une sociologie, une geo- mestiques : Eulalie et Françoise,
à Gide, quelques mois après le mea lui acheter un appareil. Il prend des Vl’œuvre de l’auteurgraphie et une histoire (…). Il qui excelle dans le bœuf en gelée
culpa de ce dernieraprès le refus de cours de pilotage dans les Yvelines de Jean Santeuil, précisément de- s’agissait pour lui de reconstituer (« cette vieille bonne fidèle et ayant
son manuscrit : « La mesure a ete sur le terrain aménagé par Louis puis Proust et le roman et Lectures sa vision de l’univers dans un ro- son franc-parler ») à Combray, le
comblee par la mort d’un jeune hom- Blériot, sous le regard de l’écrivain. de Proust, parus en 1971, l’année man. » Ajoutant : « L’imaginaire chauffeur d’Albertine, le cocher
me que j’aimais probablement plus Quaranta nous l’apprend : le jeune du premier centenaire, celui de la rend les idees sensibles. » Lorédan, les jardiniers de
Comque tous mes amis puisqu’elle me rend apprenti pilote s’est inscrit sous le naissance de l’écrivain. Maître bray, les valets sadiques de la
L’univers si malheureux. Bien que de la plus nom de… Marcel Swann. d’œuvre de la nouvelle édition de maison de passe du giletier Jupien
des gens de maisonhumble “condition” et n’ayant aucu- En décembre 1913, le couple la Recherche en Pléiade, parue à la dans Le Temps retrouve, sans
ne culture, j’ai de lui des lettres qui Agostinelli fuit précipitamment fin des années 1980, biographe de Il s’agit donc, en marge de la oublier le directeur du Grand
Hôsont d’un grand ecrivain. C’etait un Paris et Proust, dont la jalousie de- référence de Proust depuis 1996, « cathedrale du temps », de met- tel, « sorte de poussah à la figure et
garçon d’une intelligence delicieuse ; vient grandissante, allant même auteur du Lac inconnu, Tadié nous tre ici l’accent sur l’œil du ro- à la voix pleines de cicatrices », et
et ce n’est pas du reste du tout pour jusqu’à faire prendre en filature le livre aujourd’hui son nouvel mancier porté sur le monde exté- selon lequel, ce qui manquait à proust
cela que je l’aimais. » Agostinelli jeune homme. Que s’est-il passé ? opus, Proust et la societe. 250 pa- rieur, qu’il soit littéraire, Cabourg, « ce sont les moyens de et la société
avait disparu à jamais, tout comme Quaranta avance plusieurs hypo- De Jean-Yves Tadié, ges articulées en quatorze chapi- artistique, social, domestique, commotion ». Et c’est sans doute
Gallimard, Albertine un peu plus tard. thèses, toutes plausibles, sans par- tres, allant de « Le Peuple » à « Le politique ou historique. Avec, là le chapitre le plus original par
256 p., 18 €.venir à les prouver, remontant au Temps vécu » en passant par pour cadre, les chambres et les son approche, de ce Proust et la
Un certain Marcel Swann curieux épisode réduit à quelques « Domestiques », « Figures de la halls d’hôtels, les auberges, les société, et qu’on aurait aimé
daCette intermittence de la relation jours, au cours de l’été 1913, passé modernité » et « Scènes de la vie salons et les villas, les églises, les vantage développé.
fera place à une consolidation ora- par les deux hommes sur la côte de province ». officines d’agents de change, le Et comme Tadié le souligne :
geuse à partir du printemps 1913. normande. Un an après la dispari- Dès la première page, Jean- 9, boulevard Malesherbes, le « Contrairement à Balzac, Proust
Proust reprend Agostinelli (et sa tion d’Agostinelli, alors que le Yves Tadié note : « Sa vie a coïnci- 102, boulevard Haussmann puis prefère montrer des ascensions
femme Anna) à son service, en personnage d’Albertine prenait de avec la meilleure epoque de la le 44, rue Hamelin. plutôt que des decheances, à
l’exel’hébergeant à son domicile. Il de- forme, Proust avait écrit à la sœur III Republique et avec les sources Les personnages de cette nou- ception de celle de Saniette* et, de
e mevient son secrétaire-dactylogra- du faucheur de marguerites évo- du XX siècle, y compris les guerres velle Comedie humaine (en y ajou- celles, notables, de M de
Villepaphe, et donc un des premiers lec- quant « le souvenir si triste et si et ses consequences (…). Il a obser- tant les personnes réelles) sont risis (…) et du baron de
Charteurs de La Recherche. Dans le tendre que je garde d’Alfred. Je ve le remplacement d’une societe dans leur grande majorité inté- lus. » ■ T. C.
même temps, Agostinelli s’est pris pense constamment à lui, mon ami- de cour par une societe des elites, grés à des clans, des tribus, des *Ancien archiviste, personnage
de passion pour l’aviation, encou- tie et mon regret ne font que devenir et la permanence d’un peuple char- cercles et des cénacles, dont ce falot moqué par les Verdurin,
ragé par Proust, qui lui propose de de plus en plus profonds ». ■ ge d’histoire. C’est le regard de « prodigieux observateur » tirera dans « Sodome et Gomorrhe ».
A
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jeudi 13 janvier 2022 le figaro
4 En toutes Porntoy, Le Sein et Ma vie d’homme. Tou- Claudio Magris
jours sous la direction de Philippe L’Italien Claudio Magris, qui fêtera cette année confidences
Jaworski, ce nouveau tome nous offri- ses 83 ans, publiera le 17 février à L’Arpenteur
ra la suite du cycle « Nathan Zucker- Temps courbe à Krems. Sortie en 2019 en Italie,
Un nouveau volume Roth man », à savoir L’Écrivain fantôme cette histoire réunit cinq personnages faisant
en « Pléiade » (1979), Zuckerman délivré, La Leçon à tour de rôle le bilan de leur vie écoulée.
Pard’anatomie, La Leçon de Prague et La mi eux, un riche industriel à la retraite, un Le 24 février, la « Pléiade » présentera le
deuxième volume de l’œuvre romanesque de Contrevie (1989). En complément : Les vieil écrivain et un voyageur échoué en
BasseFaits. Autobiographie d’un romancier Autriche, dans la bourgade de Krems. Tous Philip Roth (disparu en 2018), après son entrée Critique (1988), Tromperie et Patrimoine, consa- s’interrogent sur la relation qu’ils entretiennent dans la prestigieuse collection en 2017 avec, sur
cré à son père, Herman. avec le temps et le passé.papier Bible, Goodbye, Columbus, La Plainte de Littéraire
Adèle et Rachel, amies et rivalesLa Fi LLe par Faite
De Nathalie Azoulai,
P.O.L, Nathalie azoulai Tragédie contemporaine dans un milieu où l’intelligence est la valeur ultime.320 p., 20 €.
dité du ton de la narratrice. Au cime- Adèle et Rachel, filles de deux tri- haine pour son amie. Rachel, prison- posée sur un nœud d’émotions ar-strid de
adelarminat@lefigaro.fr tière, elle pense : « J’étais triste mais bus rivales, comme les Guermantes et nière de son désir mimétique et de la chaïques que sa raison ne démêle
j’étais délestée, je l’aimais mais j’étais les Verdurin de la Recherche : la fa- rivalité qui en découle : quand elle se qu’en partie et ne dénoue pas. Il lui
AR un beau matin de juin, débarrassée. » Cette scène de cime- mille des littéraires, grande bourgeoi- compare, elle sombre. Mais elle est manque une sorte de clé, qui ouvrirait
Adèle, 46 ans, mathéma- tière structure en arrière-plan le récit sie lettrée, qui ne prise que le style et exaltée par la lumière dont elle auréo- l’âme de ce petit monde en deux
diticienne d’envergure in- qui, de là, retourne dans le passé et la conversation, où il faut tenir son le Adèle – lumière qui l’aveugle puis- mensions.
ternationale, a coupé ses remonte le temps pour tenter d’éluci- rang ; la famille des matheux, d’origi- qu’elle l’empêchera de déceler son Au terme de son récit, Rachel, bien Plongs cheveux et s’est der deux énigmes. ne modeste, arc-boutée sur une vo- extrême fragilité. Quand Adèle faisait qu’agrégée de lettres et romancière
pendue, pendant que son mari et Pourquoi la brillante Adèle, cou- lonté de fer pour aller toujours plus des exercices de logique avec son entourée d’honneurs, est encore
torleur fils de 10 ans étaient partis en verte de médailles, époux protec- haut. Adèle et Rachel, deux filles en père, Rachel rêvait d’être initiée à ces turée par la vision des neurones
infivoyage, entre hommes. La gardien- teur, fils plein de promesses, s’est- miroir qui voulaient tout, un cerveau « mystères », de toucher avec eux « le niment agiles d’Adèle. Un idéal,
expline de l’immeuble découvre son elle tuée à 46 ans ? Et pourquoi la d’homme, un corps de femme, le ciel pur des idées », comme s’il s’agis- que-t-elle, « une façon de placer
corps et prévient la police qui appelle narratrice est-elle soulagée de la pouvoir et la connaissance, dominer sait d’une connaissance ésotérique ré- l’intelligence au centre ou au sommet,
son amie d’enfance, Rachel, la nar- mort de son amie ? Ces deux enquê- les chiffres aussi bien que les lettres. servée à des élus dont elle était exclue. comme d’autres y placent l’art ou
l’arratrice. Celle-ci se rend sur les lieux tes convergent dans une même ex- Nathalie Azoulai, lauréate du prix gent ». Idéal ou idolâtrie ? C’est l’un
Une extrême fragilitépuis chez le père d’Adèle à qui elle ploration fascinée, comme une Médicis en 2015 pour Titus n’aimait des sujets passionnants de ce roman.
annonce la mort de sa fille unique, sa autopsie rétrospective, avec des Adèle et Rachel, c’est aussi une amitié pas Bérénice, aime la littérature Adèle ne serait-elle pas morte en effet
fille adorée, qui avait accompli tou- moyens littéraires, de l’étrange Adè- asymétrique. D’un côté, une matheu- d’analyse et y excelle. La tension in- d’avoir été adulée plutôt qu’aimée
tes ses espérances, ou presque. le, et surtout de son cerveau d’une se surdouée, un peu inaccessible ; terne du personnage de la narratrice - sauf par sa mère, qu’elle négligeait,
Dès les premières pages, le lecteur vélocité exceptionnelle, dressé à de l’autre, une littéraire éperdue est remarquablement rendue, sa voix femme simple morte elle aussi à 46 ans
est pris à la gorge par l’extrême placi- l’excellence par son père. d’admiration, d’envie, d’amour et de sobre se veut adulte mais elle est pendant que sa fille était en voyage ? ■
Les fantômes du pays abandonné
jean-noël pancrazi
Les souvenirs familiaux
d’un écrivain au sommet
de son art.
Jean-Noël Pancrazichristian authier
(ici, en 2006) décrit
la douleur desL’INSTAR d’un Patrick
Modiano, Jean-Noël rapatriés d’Algérie.
Catherine heLie/Pancrazi n’écrit pas le
Ga LLimard/opa Lemême livre, mais re-Àprend les mêmes
motifs, les revisite, les prolonge, les
réexamine à la faveur d’un
changement d’angle ou de lumière.
D’où la sensation pour le lecteur de
se retrouver, à chaque ouvrage, en
pays de connaissance tout en
ayant le plaisir de l’inédit. Autre
point commun entre les œuvres
des deux écrivains : le temps. Il
prend la forme d’un kaléidoscope
ou d’un tunnel chez Modiano. Il est
Les années fragmenté, découpé, distendu ou
resserré chez Pancrazi. Le titre de
De Jean-Noël
son nouveau récit romanesque, Pancrazi
Les Années manquantes, désigne Gallimard,
parfaitement cette mémoire à la 112 p., 12,50 €.
fois dispersée et précise que l’écri- commune des Pyrénées-Orienta- avoir pour unique horizon l’Algé- prunté » traverse Mai 68. Un ami vant « ce petit groupe de déracinés,
vain s’efforce de reconstituer les par sa grand-mère maternelle. rie qu’ils ont quittée, mais ne peu- évoluant parmi des icônes du gay tendres et cinglés, ces romanichels
comme un enfant le ferait avec les Les parents devront se résoudre à vent s’empêcher de regarder le so- Paris lui fait découvrir le Palace. Le d’un autre temps qui ne jugeaient
japièces d’un puzzle. L’enfance, jus- l’exil, s’installeront à Perpignan où leil et la mer en songeant à Oran ou sida sonne la fin de la récréation. mais, habitués à ne rien attendre, à
tement, est une fois encore au les disputes et les cris deviendront à Sétif. Ils masquent leur accent, Le temps a filé. Et « s’il n’y avait ne rien demander, à ne pas
s’instalcœur de l’entreprise de l’auteur de jusqu’au divorce le quotidien de font profil bas. Cependant, « leurs pas de maison, de terre de retour, de ler, à ne pas se soucier d’être sauvés
Madame Arnoul, de Tout est passé cette famille « cinglée ». mains balancées comme s’ils te- place pour revenir mourir » ? et qui, sans le savoir, m’avaient tout
si vite (grand prix du roman de naient encore des valises » les tra- Sur un quai de gare désert, des donné ». Avec ses longues phrases
Tendres et cinglésl’Académie française en 2003) ou hissent. Devenu jeune homme, le fantômes surgissent : « C’étaient les dans lesquelles on ne se perd
jade La Montagne. Alors que ses pa- Pancrazi décrit la douleur inextin- narrateur est admis à l’hypokhâ- miens ; ils ne m’avaient pas oublié ; mais, mais que l’on relit pour en
sarents espèrent pouvoir rester dans guible du déracinement chez ces gne de Louis-le-Grand. L’occasion ils venaient me dire au revoir, me vourer le rythme, les incises, la
l’Algérie indépendante, le narra- rapatriés descendus de « bateaux d’effacer « le souvenir des crises et rappeler que je n’étais pas aussi seul musicalité, Les Années manquantes
teur débarque en métropole à l’âge pleins de chagrin » et suscitant la peine du pays abandonné ». Le que je le croyais. » Ce bonheur qu’il porte le style de Pancrazi à sa
quinde 13 ans, recueilli dans une petite l’hostilité. Ils voudraient ne pas « petit paysan endimanché et em- ne savait pas lui saute aux yeux de- tessence. ■
Hommage au clochard majestueuxtous tes amis
sont L
D’Alain Dulot, alain dulot Une évocation des derniers jours et des obsèques magnifiques de Paul Verlaine. La Table Ronde,
176 p., 16 €.
laurence caracalla Dulot n’écrit pas une énième bio- à l’hôpital. Seul, il ne l’aurait pas vient, par le poète Paul Fort, et excès et de ses extravagances. Un
graphie, loin de là, il ouvre plutôt un été, tant il est entouré d’amis, chanté par Brassens : « Tous les gro- long trajet flamboyant, littéraire
A NE VA PAS fort en ce album intime, et, en s’adressant di- d’admirateurs, de disciples. Car, gnards, petits, de Verlaine étaient aussi, en compagnie de Mallarmé,
jour de janvier 1896 au 39 rectement à celui qui composa les contrairement aux idées reçues, là. » La foule, en effet, était considé- Coppée, Barrès, Valéry ou
Montesde la rue Descartes. Paul vers les plus illustres, nous fait en- Verlaine a été de son vivant ap- rable. Peut-on imaginer aujour- quiou, les gardiens de sa mémoire,
Verlaine est, une fois en- trer dans son quotidien. plaudi, vénéré, aidé par ceux qui se d’hui tant de monde aux obsèques ses orphelins. Ç core, cloué au lit. L’ennui, désespéraient de voir ce génie d’un poète ? De 3 000 à 10 000 per- Alain Dulot connaît parfaitement
Des anecdotes inattenduesla fatigue, la douleur, et le sombrer dans l’absinthe, devenir sonnes, on ne sait plus vraiment, son sujet mais jamais ne prend un
voilà qui convoque les jours heu- Quelle impression étrange de pé- peu à peu l’ombre de lui-même, mais on se rappelle cette journée ton professoral, encore moins
ponreux, ils furent nombreux, ses dra- nétrer dans cet appartement vé- clochard majestueux mais clo- ensoleillée et glaciale où académi- tifiant. Il choisit de se faufiler parmi
emes et ses passions, ils furent sans tuste du V arrondissement de Pa- chard tout de même. Roublard sans ciens se mêlaient aux va-nu-pieds la foule des fidèles, truffe son récit
fin. Il faut oublier quelques instants ris, de croiser celle qui partagea ses doute mais d’abord fascinant, tous pour lui rendre un dernier homma- d’anecdotes inattendues et parfois
ce vieillard fiévreux, il n’a pourtant derniers mois, Eugénie Krantz, an- tombaient sous le charme de cet ge. Une traversée de Paris, de ce drôles, car oui, on rit en lisant ces
que 51 ans, et se souvenir du jeune cienne danseuse de bal, « haute homme usé jusqu’à la corde, et sa quartier Mouffetard bien-aimé au lignes. Il nous fait surtout
particihomme tempétueux, l’amant émotif comme un chien assis », disaient les mort fut pour ses proches un cha- cimetière des Batignolles, en lon- per, émus, au spectacle de ces
qui tira sur Rimbaud, le fils indigne mauvaises langues. Eugénie, jalou- grin immense. geant l’Académie française où il n’a hommes et de ces femmes pleurant
qui fit tant souffrir sa mère, tout ce se et aigrie, soularde aussi, mais Puis l’auteur ouvre un deuxième jamais été élu, en passant devant les celui qui fut beaucoup plus qu’un
qui constitue Paul Verlaine, élu à choisie par Verlaine pour finir sa album, celui de l’enterrement de brasseries et gargotes dont les murs génial poète, une consolation, un
l’unanimité prince des poètes. Alain vie : tout plutôt que de mourir seul Verlaine, immortalisé, on s’en sou- gardent bien des souvenirs de ses remède à la laideur du monde. ■
A
JIM WATSON/AFP
manquantes
arminatle figaro jeudi 13 janvier 2022
5Attica Locke ment devenu un ouvrage culte. (1929-1998), les Éditions Zoé un grand succès en 1859 avec
Plus d’un demi-siècle plus tard, rééditeront le 3 février son uni- Hugues-le-Loup et d’autres ro- et le Sud profondÇÀ
voici publiés les écrits intimes de que recueil de poèmes (écrits mans dits populaires. Aujourd’hui, Un an après Bluebird, bluebird,
celle qui l’a inspiré, Danièle depuis 1953 au fil de ses voya- leurs livres sont oubliés. Sauf par premier volet d’une trilogie, la &LÀ Rezvani, disparue en 2004. ges), Le Dehors et le Dedans, ini- les belles éditions La Grange romancière américaine Attica
Les Carnets de Lula paraîtra aux tialement paru en 1982. Batelière qui rééditent Madame Locke revient le 3 février chez
Rezvani, le retour de Lula Belles Lettres, le 14 janvier. Thérèse, l’histoire d’une jeune Liana Levi avec un deuxième
Relire Erckmann-ChatrianRoman de l’amour fou publié citoyenne engagée dans les volet intitulé Au paradis, je
deen 1968, Les Années Lula de Nicolas Bouvier poète Écrivain à deux têtes comme Volontaires de 1792. Un roman meure. Une histoire qui nous CritiqueSerge Rezvani, romancier et Poursuivant leur exploration de Boileau-Narcejac, le tandem sur fond de Révolution française plonge dans le Sud profond et
auteur-compositeur, est rapide- l’œuvre de Nicolas Bouvier Erckmann-Chatrian a connu qui faisait pleurer Jules Vallès. l’Amérique raciste de Trump. Littéraire
et aLe borgne Lire Anne Sexton
La poésie américaine est dans le
vent. Après la découverte de Louise
Glück, Prix Nobel 2020, et celle qui voulait être
des poèmes de Laura Kasischke
(les deux chez Gallimard), le présent
ouvrage permet enfin de découvrir
en français quatre recueils d’Anne un surhomme Sexton, parus entre 1960 et 1969,
dont le fameux Live or Die,
récompensé en 1967 par le prix stefan hertmans Portrait d’une famille Pulitzer. Figure majeure de la poésie
américaine, Sexton, née en 1928, dominée par un SS flamand marié à une femme a introduit des thèmes jusque-là
jamais évoqués dans la poésie pieuse et pacifiste. Fascinant. de l’époque : l’inceste, l’avortement,
la psychanalyse. Cette autodidacte
écrit sur les liens familiaux et
bruno corty plus porté sur l’action que sur la ré- ses vers frappés d’une puissante
bcorty@lefigaro.fr flexion, la mère et les enfants ont très mélancolie évoquent souvent l’idée
tôt éprouvé la nécessité de consigner de la mort. Anne Sexton mit fin à ses
A PREMIÈRE ANNÉE les choses bizarres de leur vie. Les jours en 1974, onze ans après Sylvia
du millénaire, j’eus en- écrits des uns, les témoignages des Plath, sœur de ténèbres et de « tre les mains un livre autres, notamment des filles du SS, combats féministes à qui elle
qui me fit comprendre octogénaires, que Hertmans rencon- consacre un poème en 1963. L que j’avais vécu pen- tre, les lieux visités, tout l’inspire. Et En 1987, en épigraphe du Dahlia noir
dant vingt ans dans la maison d’un an- quand il y a des trous dans la tapisse- et en hommage à sa mère une ascension
De Stefan Hertmans, cien SS. » Tout commence en 1979. rie, le romancier laisse parler son assassinée, James Ellroy choisira ses
traduit du néerlandais Cette année-là, le jeune Stefan Hert- imagination. Une technique déjà uti- vers : « Je te range aujourd’hui en tes
(Belgique) mans, 28 ans, n’est pas encore écri- lisée avec brio pour ses deux précé- plis, / mon ivrogne, mon navigateur, /
par Isabelle Rosselin, vain. Il publiera son premier roman, dents romans, Guerre et Térébenthine Mon gardien, premier de mes
Gallimard, Stefan Hertmans signe un roman envoûtant, reconstitution implacable Ruimte (inédit en France) deux ans (2015) et Le Cœur converti (2018). gardiens perdus, /Pour t’aimer ou
476 p., 23 €. d’une époque où l’Europe a sombré. ULF ANDERSEN/AURimAgES vi A AFPplus tard. Dans « une ruelle obscure Point commun aux trois ouvrages : te contempler, le jour venu. » B. C.
d’un vieux quartier » de sa ville natale, les déchirements de l’histoire, les
Gand, il découvre « une grande maison déchaînements de violence, les souf- son énergie. Il tombe amoureux d’une Mientje déteste ce qu’il devient, les
bourgeoise à la façade grêlée de trous frances endurées, les lâchetés. Elsa, juive. Comme sa mère, elle ne va gens qu’il reçoit, les saluts hitlériens,
où s’était infiltrée l’humidité au fil des pas tarder à l’abandonner, frappée le buste du Führer sur la cheminée.
Dominé enfant, décennies ». Le notaire qui lui fait visi- par la maladie. Malheureux, Willem Elle est pacifiste et fidèle. Lui a déjà
dominant adulteter les lieux, petit homme un peu rai- ne perd pourtant pas de temps et en une autre femme dans sa vie. Willem
de, n’est autre que le fils de l’avocat Brossant le portrait du vilain Willem, zyeute une autre, hollandaise, Mien- fait du zèle. Dresse des listes de gens à
chargé de la défense de Willem Hertmans montre d’abord le gamin tje. Elle va lâcher sa vie à la campagne déporter. Des Juifs surtout. Le
roVerhulst, le fameux SS, l’ancien oc - fragile, victime très tôt d’une perte pour le suivre, lui donner des enfants, mancier est fasciné par ce
personnacupant de la demeure décrépite, de vue quasi totale d’un œil, les quo- s’installer dans cette demeure inhos- ge que le destin ballotte. Dominé
encondamné à mort à la Libération. libets à l’école. Il note que « la fou- pitalière, froide, un peu lugubre, de fant, dominant adulte, vaincu à la
Le livre cité par Hertmans au dre » le frappe à ses 13 ans lorsque sa Gand. Commis voyageur, Willem Libération, libéré contre toute atten-
début d’Une Ascension, est signé mère meurt dans des conditions « in- multiplie les absences, les rencontres, te. Fasciné par Mientje, femme
couAdriaan Verhulst, universitaire re- certaines ». La Grande Guerre arrive. les mensonges. rage, tolérante, aimante jusqu’au
connu, ancien prof de l’écrivain et Willem est réformé, son frère meurt La victoire des nazis est la sienne. bout. Fasciné par les deux faces de sa
fils dudit SS ! Un beau sujet pour au front. C’est l’occasion de changer de train complexe Belgique. Une Ascension tu vis ou tu meurs
l’auteur qui va alors se livrer à un vé- Le « cyclope flamand » se met à haïr de vie. D’enfiler le costume noir cor- est un roman envoûtant, une enquê- D’Anne Sexton, traduit de l’anglais
ritable travail d’enquêteur, de détec- l’État belge et les « fransquillons », à beau avec les deux S sur le col. te minutieuse et une reconstitution (États-Unis) par Sabine Huynh,
tive. La chance lui sourit : dans la fa- courir les filles . Il est devenu costaud. Willem se prend pour Otto Skorzeny. implacable d’une époque où l’Europe Éditions des femmes/Antoinette
mille Verhulst, en dehors du père, Il impressionne autant qu’il séduit par Il oublie qu’il est borgne et lâche. a sombré. ■ Fouque, 320 p., 24 €.
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Par Éric neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
L’apeurée mène l’enquête
AGDA ? Quelle Magda ? Au labrador et de braque de Weimar. Des intrigues
cours d’une promenade dans les d’Agatha Christie lui reviennent en mémoire.
bois, la narratrice tombe sur ce Dans son monologue intérieur, il est souvent
message sibyllin : « Elle s’appe- question d’« espace mental ». C’est un peu com-Mlait Magda. Personne ne saura me si la Catherine Deneuve de Répulsion avait
jamais qui l’a tuée. Ce n’est pas 70 ans. On songe également au
moi. Voici son cadavre. » Mais il Tour d’écrou pour la construction
n’y a aucun corps, pas la moindre sophistiquée, les phrases qu’on
trace de violence. Alors, Vesta, tire sous les yeux du lecteur
comcette vieille dame accompagnée me un tapis sous les pieds. Le
méde son chien, décide de mener lange de folie et de réalisme
foncl’enquête. Pas question de parler tionne.
de sa découverte à qui que ce soit. Ottessa Moshfegh a un œil d’une
C’est son secret. Le prénom ne lui cruauté inouïe, une prose à la fois
semble pas choisi au hasard. La blanche et hantée. « Elle devait Aimons toujours!
vic time supposée sera donc une avoir la quarantaine, mais elle Aimons encore!
jeune Biélorusse ayant travaillé pouvait être plus jeune. Avec les
e6 éditiondans un fast-food et habité au pauvres, on ne peut jamais dé-
sous-sol chez Blake, l’auteur de la terminer leur âge. » Il y a cette
note mystérieuse. femme éperdue de solitude qui
Les supputations ne s’arrêtent pas échafaude des scénarios
macalà. Vesta, qui vit dans une cabine bres, qui écoute les sermons d’un
au bord du lac, imagine le crime pasteur à la radio en croquant dans
en détail, soupçonne un tas de un bagel mal décongelé. Quand Ottessa
gens, le couple voisin, le gérant de elle débouche une bouteille de «
Moshfegh l’épicerie, le policier qui l’arrête Mouton Rothschild 1990, les
pour excès de vitesse. Les coïnci- choses se gâtent. Soudain, elle se a un œil
dences s’enchaînent. À la biblio- lève, enfile une combinaison de d’une cruauté
thèque, elle emprunte les œuvres camouflage nocturne. Inutile de
#nuitsdelalecture www.nuitdelalecture.frinouïe, complètes de William Blake, nom raconter la suite. Adieu, Magda.
qui lui dit quelque chose. Visible- « On commet des erreurs quand on une prose
ment, cela ne tourne pas rond. Elle confond avoir un avenir et avoir à la fois
se fait des films dans sa tête. Des l’avenir que l’on désire. »
blanche bribes de son passé alternent avec
les nombreuses pistes qu’elle ex- et hantée »plore. On devine qu’elle a eu un
mari violent. Ce Walter était un savant à l’accent la mort entre ses mains
allemand qui lui reprochait sans cesse son com- D’Ottessa Moshfegh, traduit
portement craintif. En effet, elle a peur de tout. de l’anglais par Clément Baude,
Heureusement que Charlie est là, ce bâtard de Fayard, 252 p., 19 €.
CNL/©JérémieFischerpourlesNuitsdelalecture2022/
Design:Iceberg
A
ussif
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l
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f
jeudi 13 janvier 2022 le figaro
6
Grand prix des enquêteurs 2022 on en
Polar (minuit, heure de Paris) à l’adres- Ensemble, ils forment la grande La procédure d’inscription parle
Vous êtes l’auteur d’un premier se : grandprixdesenqueteurs famille des enquêteurs. ainsi que le règlement sont
roman policier, d’un thriller ou @robert-laffont.com Le lauréat se verra récom- consultables sur la page
interd’un roman noir, et vous rêvez Votre roman sera lu par un pensé du grand prix des enquê- net grandprixdesenqueteurs.Les Éditions Robe Rt Laffont
et « Le iga Ro Magazine » d’être publié ? prestigieux jury de douze pro- teurs 2022 et son roman sera lisez.com
co Mptent su R vos ta Lents Plus une minute à perdre, fai- fessionnels qui représentent publié par les Éditions Robert Les candidatures hors
procéd’ É Rivain et vous invitent Histoire tes-nous parvenir votre manus- chacun un maillon essentiel de Laffont – Le Figaro Magazine, dure ne seront pas retenues. à ad Resse R vot Re Manusc Rit
avant Le 31 janvie R. crit au plus tard le 31 janvier 2022 toute investigation judiciaire. en septembre 2022. F. L.Littéraire
1848-1851, la chute des Républicains
e e ss ai L’éphémère II République
institua des principes politiques
toujours en vigueur aujourd’hui.
jacques de saint victor bien de la chance : elle peut tirer sur
le peuple. » L’Assemblée a perdu
N 1962, lors de la dis- pied. Mais c’est plutôt la « peur de
cussion parlementaire l’homme providentiel » que l’échec
esur la réforme consti- de cette II République léguera en
tutionnelle, certains France jusqu’au général de Gaulle. Edéputés de gauche L’élection du 10 décembre 1848
s’opposaient à l’élection du prési- signe l’échec prévisible de cette
dent de la République proposée par expérience. Lorsque les résultats
le général de Gaulle, en brandis- définitifs tombent, le 20
décemsant le danger du « césarisme ». La bre, les Républicains de la veille
référence sur toutes les lèvres était sont consternés. Les Français ont
le coup d’État de 1851 organisé par élu un Bonaparte ! Tocqueville
le seul président de la République s’interroge pour savoir « si ce sont
élu jusqu’alors au suf- les Républicains ou si
frage universel, Louis c’est la République
elleNapoléon Bonaparte. même que le pays ne La peur
Cet événement hantera peut souffrir ». Les du peup Le.
les Républicains de Histoire de cam pagnes ont voté
e1870 à 1962 et permet La Lique, massivement pour
1848-1852de mieux comprendre Louis Napoléon, plus
e De Marie-Hélène Au lendemain les errements de la III encore que les villes.
Baylac, Perrin, e de son élection, Louis et de la IV Républi- Beaucoup de paysans La folle vie de Flora Tristan
432 p., 24 €.ques. Rien ne saurait illettrés comptaient les Napoléon Bonaparte
arrive à l’Élysée être plus dangereux lettres sur le bulletin Considérée comme une « bâtarde », Philippe Muray dans son livre paul françois paoli
e(gravure de 1848).pour eux que l’élection pour s’y retrouver. S’il elle éprouve le sentiment d’être une Le XIX siècle à travers les âges.
du président de la Ré- n’y en avait pas vingt- LORA TRISTAN n’était paria en une époque où la sujétion Flora Tristan n’est pas qu’une idéo-
publique au suffrage deux, ils le reposaient. pas seulement romanti- des femmes est une réalité. Mariée à logue exaltée, c’est une femme
universel à laquelle le Seules quelques ré- que, c’était en vogue à 17 ans avec un ouvrier graveur, elle d’action qui se sert de sa plume
peuple se montre gions périphériques, son époque, elle était subit les affres de la violence conju- pour convertir à sa cause.
aujourd’hui si attaché. notamment la Breta- F aussi terriblement ro- gale et est en butte à la vindicte du
e « Je ne vivais L’histoire de la II Ré- gne et le Midi méditer- manesque. Son nom évoque le so- père de leurs trois enfants, dont une
que pour admirer »publique offre quelques ranéen (sauf la Corse), cialisme et le féminisme du début fille, Aline, sera la mère de Paul
esujets de réflexion qui ont semblé un peu ré- du XIX siècle. Mais qui connaît en- Gauguin. Mais cette traînée de mi- Publiées en 1840, ses Promenades
pourraient être utiles sister à cet engoue- core la vie de cette femme morte à sère, Flora va la transfigurer en or. dans Londres constituent un
docuen cette année d’élec- ment pour le la veille d’une révolution, celle Une force intérieure l’habite qui ment sur la misère du prolétariat
tion présidentielle. bonapartisme. Le ne- de 1848, qui lui doit une part de son la pousse à aller de l’avant. Elle dé- anglais. Deux ans avant, elle avait
Aussi la lecture que veu de Napoléon a été, inspiration ? couvre l’horreur de la condition décrit dans Pérégrinations d’une
propose l’historienne Marie-Hélè- pour l’anecdote, le président le Dans cette biographie, Brigitte ouvrière et la misère paria le récit de son
péne Baylac de cette seconde expé- mieux élu de toute notre histoire Krulic ne retrace pas seulement un des femmes du peuple riple au Pérou, où,
parrience républicaine tombe-t-elle à républicaine, bien devant le géné- itinéraire que magnifiera André qui subissent la double tie sur les traces de son Lora tristan
pic. Elle offre quelques perspecti- ral de Gaulle (75 % de votants dès Breton, elle fait revivre une époque. peine : l’oppression De Brigitte Krulic. père mythique, elle
traGallimard, 380 p., ves nouvelles sur un sujet longue- le premier tour). Fille de l’aristocrate péruvien Ma- économique et l’inéga- verse la cordillère des
21,50 €.ment étudié. Son livre est titré La riano de Tristan y Moscoso et d’une lité des droits. Elle lit Andes. « Nous gravîmes
Un vote « populiste »Peur du peuple car elle insiste Parisienne qui ont émigré en Espa- Rousseau et Lamartine, la dernière montagne… à
Portrait de beaucoup sur la révolution trahie Comment expliquer ce succès gne pendant la Révolution françai- et se familiarise avec les la vue de ce magnifique
Flora Tristan en 1839 par une Assemblée législative de d’un homme peu connu et loin se, Flora perd son père à l’âge de théoriciens du socialis- spectacle je perdis le
plus en plus conservatrice, se sou- d’avoir le génie de son oncle ? (gravure de 1845). 4 ans sans que celui-ci ait régularisé me français. Charles sentiment de mes
soufŠCosta/Leemagemettant au « parti de l’Ordre » que C’est un vote qu’on pourrait déjà son mariage devant la loi française. Fourier et Pierre- frances ; je ne vivais que
la révolution de février avait voulu qualifier de « populiste ». Le grand Joseph Proudhon, qui pour admirer ou plutôt
combattre. À ses débuts, la Répu- historien de la République, Mauri- réprouve l’engagement ma vie ne suffisait pas à
blique naissante se veut fraternelle ce Agulhon, évoquait un « mouve- politique des femmes, mon admiration. L’infini
(le mot fraternité triomphe en ment d’opinion irrationnel : ni pro- sont parmi les maîtres à frappait tous mes sens de
1848) et elle tranche avec l’esprit gramme défini, ni personnage penser de son temps. La stupeur, mon âme en
de la Terreur. Elle fixe certains des vraiment connu, mais une légende Révolution française était pénétrée et Dieu se
grands principes dont nous nous accrochée à un nom ». Depuis, devient sa religion, manifestait à moi dans
réclamons encore : instauration du c’est un débat permanent entre la mais elle est inachevée puisque les toute sa puissance, dans toute sa
suffrage universel direct masculin, nécessaire souveraineté du peu- femmes ne sont pas devenues splendeur. »
élection du président de la Répu- ple, dont le général de Gaulle se citoyennes. On comprend que Vargas Llosa
blique, abolition de l’esclavage, dira le restaurateur en 1962, et les Sa mission est née : émanciper le ait puisé dans la vie de cette
femdroit au travail. Mais, très vite, dès dangers de manipulation de l’opi- peuple et les femmes dans le même me la matière d’un de ses romans !
les émeutes de juin 1848, le régime nion qu’une telle élection permet. élan. « Flora Tristan partage la vi- « Quelle vie fut jamais plus variée
oblique. Tocqueville, avant Marx, Proudhon avait résumé le problè- sion d’une génération romantique que la mienne ! Aussi, dans ces
dénonce un « combat de classe ». me : « Rien n’est moins démocrate, qui, comme Michelet et Hugo, a quarante années, que de siècles j’ai
La République fait réprimer la ré- au fond, que le peuple. Ses idées le transféré sur le Peuple une sacralité vécus », confie Flora Tristan
quelvolte dans le sang, ce que les der- ramènent toujours à l’autorité d’un recréée par la Révolution », écrit ques semaines avant sa mort !
Déniers rois n’avaient pas osé. Com- seul. » Certaines élections favori- Brigitte Krulic, qui nous replonge claration folle sans doute, mais
me le dira ironiquement Louis- sent plus que d’autres cette ten- dans la religiosité de cette époque que l’on comprend mieux à la
lecPhilippe en exil, « la République a dance très française. ■ qu’a magistralement analysée ture de ce livre. ■
C’est la faute à Voltaire !
Essai Terre ronde ou plate ? Les encyclopédistes contribuèrent à dénigrer les connaissances scientifiques des anciens.
eébastien apaque part des Pères de l’Église en Schiappa le racontait il y a peu en- l’explique le mathématicien, phi- « C’est principalement au XIX
sièslapaque@lefigaro.fr convenaient, suivis en cela par les core sur les ondes d’une radio losophe et romancier Olivier Rey cle que s’est répandue et fortement La terre p L
De Violaine lettrés médiévaux. » Si ce n’était commerciale. dans Réparer l’eau (Stock). À le enracinée l’idée d’une croyance des
Giacomotto-Charra ANS un article consa- pas le cas, on se demande com- lire, on comprend cependant que hommes du Moyen Âge en une Terre
et Sylvie Nony. Rationalisme anticléricalcré au voyage de Ma- ment Magellan et ses compa- celui qui évoque les « quatre coins plate. La légende, cependant, est
Les Belles Lettres, gellan publié dans Le gnons auraient trouvé le courage L’illusion dont ces deux cher- de la Terre », qui se réjouit que « le plus ancienne et apparaît
timide280 p., 17,50 €. eFigaro littéraire du de quitter Séville le 10 août 1519… cheuses en histoire des sciences soleil se lève » ou qui observe que ment au XVII et surtout au
eD8 mai 2008, l’écri- On continue pourtant d’appren- examinent la permanence n’est la mer est « plate comme avec la XVIII siècle, en particulier avec
vain, essayiste et sinologue belge dre aux enfants des écoles qu’il a pas celle de la croyance en la pla- main » (Henry J.-M. Levet) n’est Voltaire », relèvent Violaine
GiaSimon Leys s’est senti obligé, fallu attendre le mathématicien, titude de la Terre, mais celle qu’a pas un flat earther ou un adepte de comotto-Charra et Sylvie Nony.
avant de célébrer les exploits des géomètre, physicien et astrono- construite le rationalisme anticlé- la théorie du complot, mais un Qui le croira ? La « sainte haine »
emarins qui, par des mers encore me italien Galilée, au XVII siècle, rical : le mythe selon lequel la poète osant varier ses métaphores. que vouait l’auteur du Dictionnaire
jamais sillonnées, firent le pre- pour qu’on cesse de croire que la connaissance de la rotondité de la Ces images très anciennes ne philosophique à l’Église lui faisait
mier tour du monde, de rappeler Terre était un disque rond posé Terre s’est perdue au cours du trompaient ni saint Ambroise, ni préférer des schémas librement
que l’on savait depuis la Grèce sur un océan sans fin. Moyen Âge chrétien et a été redé- saint Grégoire de Nysse, ni saint appuyés sur son bon vouloir ou
antique que la Terre était ronde. Dans La Terre plate, l’historien- couverte avec l’avènement de la Augustin, ni Jean Scot Erigène, ni son point de vue subjectif à la «
vé« Un mathématicien classique en ne Violaine Giacomotto-Charra et cosmologie moderne. Une disci- Dante. Quant à Ignace de Loyola, il rité de l’histoire » que réclamait
avait d’ailleurs très exactement la physicienne Sylvie Nony rap- pline édifiée sur la répudiation des jugeait que la Terre était vile mais Thucydide, tirée de l’autopsie
calculé la circonférence. La plu- portent que la brillante Marlène impressions immédiates, ainsi que n’a jamais cru qu’elle était plate. scrupuleuse des textes. ■
A
Šbianchetti/Lee Mage
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le figaro jeudi 13 janvier 2022
Les rencontres LE CHIFFRE de la semaine 7l ’alcool
du Figaronourrit
mes personnages Pascal Bruckner
le lundi 7 février 843
à 20 h, Salle Gaveau. C’est le nombre
PHiLiPPE jAENADA Tarif : 25 €.
de pages du « Parlement infernal », le volume des DANS « LE Mo NDE » r éservations :
nouvelles intégrales de Saki (Hector Hugh Munro, 01 70 37 18 18 ou En vuE
1870-1916) qui paraît aux Éditions Noir sur Blanc.www.lefigaro.fr/
rencontres. Littéraire
et aussiDaniel
Picouly Refroidissez-vous !
Quel temps fait-il au pays des Le romancier,
écrivains ? Plutôt froid à en croire
Fabienne Alice. Dans un charmant ignare
petit livre sobrement intitulé
Le Goût de l’hiver, l’auteur en grands crus,
recense une trentaine de textes,
de poèmes et de contes a été intronisé
d’écrivains que la saison
a inspirés. « La Neige » paraît chevalier
dans Le Figaro le 17 janvier 1867.
Sous la plume de Zola, Paris, la du Tastevin.
« ville noire » revêt une robe
blanche. La voici « toute jeune et Une occasion
toute chaste ». Un siècle plus
tard, dans Paris est une fête de d’écrire ce que
Hemingway, la voilà emmitouflée
dans la chaleur des cheminées, lui inspirent
sous une lumière
« merveilleuse ». Non loin de là, le vin et l’ivresse.
chez Delerm, à Beaumontel,
la poésie résonne dans la rue.
« On a toujours le cœur qui bat
Moha MMed quand la neige s’annonce
maissaoui@lefigaro.fr en pétales légers. » Est-elle donc
si douce cette saison ? Pas pour
ELLE-LÀ, il ne l’a pas vu tous, non. Chez Dickens, le vent
venir. Pourtant habitué glacial a « des mugissements
aux imprévus et aux prolongés », son bruit est pareil
contrepieds, devant les- au « tonnerre des avalanches », Cquels il a toujours su faire tandis que chez Maupassant,
« Le vin est plein face avec son flegme légendaire, le le froid est « douloureux comme
d’histoires », remarque romancier Daniel Picouly est désta- une blessure ». Gare donc à ces
bilisé par une « enveloppe bouchon- Daniel Picouly. jolies perles qui tombent du ciel.
née » qu’il reçoit dans sa boîte aux Elles peuvent être cruelles…
lettres : on lui propose d’être intro- mais aussi spirituelles ! Gao
nisé chevalier du Tastevin, au pres- Xingjian voit dans le calme blanc
tigieux domaine du Clos de Vougeot, « un morceau de terre au
en Bourgogne, neuf siècles d’histoi- paradis » et Nietzsche, par la voix Le jour de boire est arrivé
re, des vignes et des caves recon- de Zarathoustra, une parabole
nues mondialement, le temple de christique. « J’attends avec
l’esprit du vin. Larmes du vin, une fiction autobio- jours préféré voir et raconter le verre couly. Certes, il ne gagnera pas la impatience que le ciel lumineux
Autant dire que son flegme en graphique – c’est un peu bizarre de à moitié plein. C’est sa philosophie. victoire d’étape. « Mais Zaaf a se lève, le ciel d’hiver à la barbe
prend un coup. Pour cet enfant de la lier les deux termes, mais c’est sa conquis la gloire. (…). L’histoire grise, le vieillard à la tête
On rit beaucoup, banlieue né à Villemomble, en Sei- marque de fabrique –, un roman qui l’emporte sur la victoire. » blanche. » Un recueil atemporel.
on s’enivre vitene-Saint-Denis, et qui a passé des lui ressemble : drôle et émouvant. L’ouvrage est aussi un petit tour Alice Develey
années à la cité du Million à Orly, Pétillant. Et toujours avec cette fa- Le livre a beau contenir des larmes de France des salons littéraires où le
cette invitation de la Confrérie des çon d’aborder les sujets sérieux dans le titre, il est bourré d’anecdo- vin coule à flots ; certaines
manifeschevaliers du Tastevin est certaine- avec légèreté. Ainsi parle-t-il du tes savoureuses, cocasses ; plein de tations relient même les lettres et les Les Larmes
ment une erreur, pense-t-il. « Moi, sentiment d’imposture qui peut sourires et de bons mots. Il faut dire vignes. Là aussi, on rit beaucoup. On du vin
chevalier du Tastevin ? Le cancre des trouver son origine dans le fait de que, comme il le souligne, « le vin s’enivre vite ! De Daniel Picouly,
cépages, l’analphabète des appella- quitter une catégorie sociale pour est plein d’histoires », quand il n’en Côté émotion, l’homme convo-Albin Michel,
tions, l’ignare des vignobles, l’in- 318 p., 19,90 €. un monde empli de codes mys - provoque pas. Il raconte celle d’Ab- que tout le long, avec tendresse, le
croyant des grands crus ? Moi, le pro- térieux. delkader Zaaf, coureur du Tour de fantôme de sa sœur, Martine. « Je
duit naturel d’une famille nombreuse Le romancier est aussi invité à fai- France en 1950, membre de l’équipe m’inquiète soudain pour elle. Il me
titrée à 13°, où le vin est de table, la re un discours sur le vin lors de la cé- d’Afrique du Nord, à quelques mè- vient une question : dans l’autre
patable à rallonge, et les grands crus les rémonie d’intronisation. L’écrivain tres de l’arrivée avec seize minutes radis, le paradis promis, le paradis
vins du Postillon ou des Rochers ? » s’interroge alors sur la place de l’al- d’avance sur le peloton, qui va ga- espéré, le paradis en ciel de lit, est-ce
13° fait référence au nombre d’en- cool dans la vie et dans sa vie. Sou- gner l’étape et entrer dans la légen- qu’il y a du vin ? », s’interroge-t-il.
fants qu’ils étaient. vent, l’auteur de L’Enfant Léopard, de de la Grande Boucle. Assoiffé, il Le livre lui est dédié, elle qui
l’appePicouly décide de relever le défi, prix Renaudot, replonge en enfance prend le bidon d’un spectateur : il lait « Pycoul’ ». Celui qui a animé
car c’en est un, et pas des moindres. pour mieux comprendre. Finale- contient du vin ! Le coureur, peu « Café Picouly » était finalement le goût De l’hiver
N’oublions pas que l’écrivain fait ment, cette invitation est une formi- habitué au breuvage, est ivre, re- prédestiné pour écrire sur cette Textes choisis par Fabienne Alice,
feu de tout bois. À partir de cette dable occasion d’explorer l’itinéraire part dans le sens inverse, et perd. boisson. Les Larmes du vin est un Mercure de France,
128 p., 8,50 €.invi tation, il bâtit ce roman, Les d’un enfant pas gâté mais qui a tou- C’est un héros comme les aime Pi- excellent cru. ■
vrai polar : les rouages de l’intrigue
sont vissés avec une précision horlo-Un détective flegmatique
gère. Le lecteur ne doit pas relâcher
son attention un instant, il y a des in-e
dices dans chaque planche. et ironique sous le III Reich
Même si les couleurs manquent de
profondeur, la ligne claire du dessin
Kerr-Boisserie-Warzala Une adaptation très réussie est de belle facture. Mais ce qui fait de
sel et le charme de cette histoire, c’est du grand polar historique de Philip Kerr. la voix de Bernie, narrateur de sa
propre histoire, sa causticité sans
nément par ceux qui ont du pouvoir, aigreur, sa façon de manier toutes les
l’irrite. Son flegme en est atteint. Il a La Tri Logie figures de style de l’ironie, son goût
d’ailleurs quitté la police après les Linoise. des métaphores burlesques, les failles
L’é Té de Cris T L, purges que certains de ses collègues que l’on devine derrière son
assuranTome 1ont payées de leur vie. ce. Il est séduisant parce qu’il n’est
De Pierre Boisserie En attendant, il est engagé, pour pas un rebelle gesticulant, mais, bien
et François Warzala une somme qui ne se refuse pas, par plus profondément, un insoumis.
d’après l’œuvre un richissime magnat de la Ruhr dont Ce qui l’a insupporté au premier astrid de lar Minat de Philipp Kerr, adelarminat@lefigaro.fr ela fille et le gendre ont été tués par bal- chef dans le III Reich, c’est l’emprise Les Arènes,
le puis brûlés dans leur sommeil tandis qu’il a instaurée sur le peuple alle-150 p., 20 €.
ERLIN, 1936. Les Jeux que leur coffre-fort était dévalisé. mand infantilisé. Bernie déteste qu’on
olympiques vont com- prenne les gens pour des idiots, qu’on
Un insoumismencer. Le régime hitlé- se paie sa tête à lui, et qu’on prétende
rien veut faire bonne figu- Bernie Gunther doit retrouver les l’instrumentaliser. Il ne se prive pas Bre et efface des rues de la colliers de diamants qui s’y trou- pour le dire d’ailleurs, au mépris
parcapitale ce qui pourrait ternir son vaient. Il semblerait que des docu- fois de la prudence. Le plus fascinant,
image internationale. Une masca - ments aient été également dérobés, c’est que ce culot mêlé d’intelligence
rade qui aiguise les sarcasmes du mais le millionnaire ne semble pas lui vaut le respect de ses adversaires
détective privé Bernie Gunther, per- s’en préoccuper. Bien qu’il ait prié les plus dangereux, que ce soit le crime
sonnage central de la célèbre Trilogie Bernie de ne pas mettre son nez dans De fil en aiguille, cette affaire qui ses factions, directeur de prison, mal- organisé ou les chefs nazis. Son
entreberlinoise de Philip Kerr, ici remar- ses histoires de famille, l’enquêteur s’avérera plus complexe que prévu, frats, promènent le lecteur dans tout vue avec Göring et son interrogatoire
quablement adaptée en BD. commence par là. Il ne tarde pas à entraîne Bernie dans les hautes sphè- Berlin, reconstitué avec minutie. par Heydrich sont anthologiques. Ils
Cet ancien policier est loin d’être découvrir que le couple ne s’enten- res et les bas-fonds de Berlin, deux Comme tout bon roman noir, cet ne savent si son franc-parler relève du
un chevalier blanc mais il exècre les dait pas et que le gendre, membre de mondes pas totalement étanches. En- album met à mal les visions naïves courage ou de l’inconscience, mais
faux-semblants. Dandy viril en im- la Gestapo, chargé par Himmler tre-temps, ses informateurs et des ou manichéennes : ici, les ténèbres son sens de l’humour plein de
sangperméable et chapeau feutre, ce n’est d’enquêter sur la corruption dans rencontres plus ou moins indésirables, s’infiltrent partout, et pourtant, tout froid désarme leur instinct de
domipas un justicier dans l’âme, mais l’in- les milieux écono miques, était en starlette du cinéma, bijoutier, médecin n’est pas pourri, une certaine inno- nation. On attend impatiemment le
justice, lorsqu’elle est commise impu- conflit avec son beau-père. légiste, journalistes, policiers de diver- cence subsiste. C’est également un deuxième tome. ■
La BD
de la semaine
JOEL SAGET/AFP
PiErr E BOiSSEri E ET Fr Anç OiS WAr ZALA/LES Arèn ES JEFF PACHOUD/AFP
A
ber
ïssaouijeudi 13 janvier 2022 le figaro
8
L’histoire Chalamov toujours vivant
de la
d’œuvre restituant à hauteur écrits dans les années 1960 et de poids pour un intellectuel »… Il y a quarante ans, le 17 janvier semaine 1982, s’éteignait dans un hôpital d’homme l’effroyable expérien- 1970. « J’ai compris la différence Complément idéal à cette
lectuce des camps. Le 10 février, entre la prison, qui renforce le re, Le Semeur d’yeux, l’essai que psychiatrique de Moscou, dans
dans leur collection « Slovo », caractère, et le camp, qui dépra- consacre Luba Jurgenson à la vie la plus grande misère, Varlam en 1982 disparaissait varlam
chalamov. ses « souvenirs les Éditions Verdier salueront sa ve l’âme humaine » ; « J’ai com- et à l’écriture de Chalamov. Chalamov. L’écrivain, victime du
de la kolyma » et un essai signé totalitarisme soviétique, était mémoire avec deux publications. pris que la rage peut vous faire Quinze années de travail pour un
luba jurgenson paraîtront En margE Ses Souvenirs de la Kolyma, vo- vivre » ; « J’ai vu qu’une simple « entretien infini » avec un l’auteur d’un livre majeur, Les chez verdier en février.
lume qui regroupe des textes gifle pouvait être un argument auteur capital. bruno cortyrécits de la Kolyma, chef-Littéraire
Le dernier des Mohicans sibériens
Rééd iti o n Histoire de l’amitié
entre un officier du tsar et un homme
des bois, « Dersou Ouzala »,
de Vladimir Arseniev, a inspiré
un chef-d’œuvre à Kurosawa.
Ce roman censuré par les Soviétiques
reparaît dans son intégralité.
Orient. Tout les sépare pourtant. par cédric gras*
L’un est le fruit de cette civilisation
qu’achemine un Transsibérien
EST le chef-d’œu - crachant ses premières bouffées
vre du nature wri- noires, l’autre est un
chasseurting russe, ma gis - cueilleur nanaï dont la famille a été
tralement porté à décimée par la variole. Le premier C’l’écran par Akira cartographie les montagnes se
Kurosawa. Le Dernier des Mohicans jetant dans la mer du Japon quand le
version sibérienne. Dersou Ouzala a second voit sa taïga ancestrale pillée
marqué une génération de specta- et son univers s’écrouler. Les
peuteurs et ému des milliers de lec- plades autochtones toungouses y
teurs. On n’en avait pourtant jus- côtoient désormais bandits chinois,
que-là qu’une version tronquée et réfugiés coréens, vieux-croyants
expurgée de passages contrariants orthodoxes et colons slaves. Deux
pour l’idéal soviétique. Une censure expéditions durant, Dersou sert de
dont personne n’était au courant en guide à la poignée de cosaques d’un
Occident sinon Yves Gauthier. Un Arseniev en plein éblouissement.
siècle après la première parution L’histoire est vraie mais le récit
dans la Russie bolchevique, cet romancé. Vladimir Arseniev s’est
éminent russophone vient de res- arrangé avec la chronologie et
quelsusciter le texte intégral de Dersou ques protagonistes pour mieux se
Ouzala. Une somme colossale de concentrer sur son héros. « Il en va
recherches dont l’homme est cou- de l’amitié comme de l’amour, elle
tumier. C’est lui qui avait notam- passe par l’idéalisation de l’autre… »,
ment réuni puis traduit les chroni- écrit un Yves Gauthier toujours
jusDersou Ouzala (1975), ques formant le best-seller Ermites te, dans sa nécessaire introduction. petite troupe de cosaques conçoit bolchevique à laquelle Arseniev s’est sera salie par une presse aux ordres
d’Akira Kurosawa. dans la taïga (Babel). Arseniev passe sur les tares de Der- bientôt un profond attachement résigné. L’ex-colonel de l’armée du tandis que ses proches
expérimenteL’histoire est vraie, Pour Dersou Ouzala, il a fallu sou (tabac, puanteur, opium) pour pour cet homme qui considère les tsar doit désormais pointer chaque ront toute la palette de la répression
remettre la main sur le manuscrit ne mettre en lumière que l’acuité animaux comme « des gens » et mais le récit romancé. mois à la Sûreté d’État. Il refuse pour stalinienne. On les accusera de
come7 Art/D Aiei Stu DioS/original, quelque part à Vladivos- d’un être qui fait corps avec la natu- craint l’esprit d’« Amba », le tigre… autant de fuir vers la Mandchourie plots imaginaires et de prétendue
enMo SfilM/Photo12tok. Yves Gauthier s’est aussi aidé re endémique de cette opulente Rien de subversif a priori ! Les édi- voisine, à travers ces forêts qu’il tente avec l’ennemi japonais. Sa
des carnets de terrain de l’auteur, Sibérie asiatique. Dersou lui ouvre teurs soviétiques ne seront pourtant connaît par cœur. Sa loyauté sera deuxième femme est arrêtée pour
Vladimir Arseniev. Ce dernier, offi- littéralement les yeux sur ces mon- pas du même avis. Ils opéreront sans mal récompensée et son travail ca- contre-révolution, espionnage et
sacier du tsar, noue une profonde tagnes où l’ours à collier côtoie le ti- ménagement des coupes importan- viardé. Dès 1926, à son grand dam, le botage avant d’être fusillée. Sa fille,
amitié avec un homme des bois en gre de l’Amour dans un théâtre tes. Le livre paraît pour la première texte est radicalement abrégé pour elle, prend dix ans de goulag pour un
1906, au fin fond de l’Extrême- grandiose. D’abord moqueuse, la fois en 1921, après une révolution devenir la version que nous avions prétendu « aménagement de maison
jusque-là. close ». Un destin aussi tragique que
Que reproche la censure ? Les ré- celui de Dersou Ouzala, assassiné au
férences aux vieux-croyants ortho- sud de Khabarovsk pour le fusil
doxes, qui voient dans l’homme mo- flambant neuf que lui avait offert
derne l’antéchrist. La mémoire des Arseniev…
officiers de l’Ancien Régime, et tant
pis si l’auteur lui-même en est un ! La L’officier tsariste, nuit de Noël que rapporte Arseniev –
Dersou y qualifie pourtant de « ni- précurseur
gaud » le cosaque qui lui raconte que d’un écologisme qui VOUS RÉVÈLE LES DESSOUS DE LA CULTURE
Marie a enfanté le Sauveur ! – et qui ne disait pas son nom,
est transformée en Nouvel An. Les
est rentré en grâce. considérations animistes ne sont pas
dersou ouzalaMARIE,CELLEQUIADITOUI plus tolérées et la lecture marxiste Justice est rendue De Vladimir Arseniev, reste insensible au « communisme Elle e est est celle e par par qui qui le SSa alulut t arrivarrive. e. Celle e qui qui fut fut choisie traduit du russe à son œuvre
primitif » d’un Dersou partageant le entre e toutes es pour pour une une mission sion unique unique : : permettre e à à Dieu par Yves Gauthier,
produit de sa chasse avec les pre-dede s’incarnerarner en en portant tant sonn Fils. Fils. Parr sonn « « oui oui » » à à l’angee Éditions Transboreal,
miers venus. Elle ne saurait non plus On peut aujourd’hui se recueillir dede l’l’AnnonciAnnonciaattion,ion, lala VVierierggee MMariearie ouvrouvre e une une brèche brèche dansdans 761 p., 24,90 €.
voir « l’usure, l’esclavage, le vol, le sur sa tombe supposée, quelque part l’histl’histoiroiree de de l’humanité, l’humanité, et et permet permet lele rrétablisétablissesementment dede
pillage, l’homicide, la guerre enfin au bord de la route qui mène à Vla-l’l’aallliliancancee entrentre e Dieu Dieu et et leless hommes. hommes. Après Après sesess numérnumérosos
avec la révolution et leur cortège divostok. Là-bas, la maison d’Arse-sursur Le roman de la Bible et Jésus-Christ, cet inconnu,
d’horreurs » que décrit un Arseniev niev a été transformée en musée Le FFiiggaar roo Hors-série se penche sur la figure de celle que
l’Eglisee catholiquetholique reconnaîtnnaît commemme la MMè èr ree de de Dieu. dénonçant par ailleurs l’exploitation alors que la Russie contemporaine
EnEn partenariat aavvecec l’Ecole e biblique biblique et et archéologique mercantile des forêts. « La civilisation tente la délicate synthèse entre
héfabrique des criminels », renchérit-il. ritage impérial et passé soviétique. françaisee de de Jérusalem,em, ce nnu umérméroo exceptionnelionnel réunit
biblistes,es, archéologues, ogues, historiens oriens et et théologiens ogiens pour Ce ne sont pas moins de 370 restau- L’officier tsariste, précurseur d’un
passerr le cca as s de de Marie Marie au au crible e de de l’histoire. e. Quelle e fut rations, allant du chapitre entier à de écologisme qui ne disait pas son
sa vvéritabléritablee mission sion dans dans le ppllaann divin divin et et quel quel rôle e joua- prosaïques remarques, qu’il a fallu nom, est rentré en grâce. Justice est
t-elle e dans dans la vvieie du du Christ Christ ? ? Comment mment se ddéréroula a sa vviie e ? opérer pour retrouver la véritable aussi rendue à son œuvre et Yves
Que Que penspenser er des des apparitions apparitions marialeses ? ? Commentmment lala plume de Vladimir Arseniev. Gauthier ajoute à sa bibliographie
fi figurgure e de de Marie Marie a-t-ella-t-elle e inspiré inspiré leles s arartisttistes es ? ? QuellQuelle e estest Traduite en plusieurs langues, la déjà fournie une traduction
majeul’histl’histoiroire e du du Je vous salue Marie, du Magnificat, du version « digest » a malgré tout connu re. Lui qui a passé vingt-cinq
anSalSalveve R Re eginagina ? Tout ce que vous avez toujours voulu un retentissement certain et consacré nées en ex-URSS est aujourd’hui
sasasavvvoooirir ir sur sur sur Marie, Marie, Marie, dans dans dans un un un numérnumérnuméro o o mamamagnifignifignifiquement q quement uement illustréillustréillustré l’œuvre de Vladimir Arseniev. Le li- l’un des passeurs de ce nature
wriparpar leless plus plus grgrands ands peintrpeintres, es, scsculpulpteteururss ou ou maîtrmaîtres es vveerrierrriers.s. vre aurait-il été aussi lu s’il avait été ting russe, plus discret et démuni
plus épais, chargé de mille observa- que son alter ego américain, mais ô
Le FigFigaroo HorHors-Série,Série, Marie, cMarie, ceellllee qui a dit oui,qui a dit oui, 164 pages.
tions savantes ? Dersou Ouzala devait combien puissant ! Une littérature
survivre à son auteur et passer à la dont Dersou Ouzala est en quelque
postérité. Dans sa remarquable intro- sorte le fondement.
duction, Yves Gauthier rend homma- Au-delà des coupes de tout ordre,
ge au destin tragique de cet officier Yves Gauthier a aussi rétabli le sabir
impérial qui voyait le bonheur dans dans lequel s’exprimait Dersou et qui
« l’intimité avec la nature ». Las, la fait la magie du film d’Akira
Guépéou le convoque en 1926 sur dé- Kurosawa. La traduction des années
nonciation d’un étudiant qui l’accuse 1930 s’était crue obligée de faire
de « propagande hostile » au pouvoir. parler l’autochtone toungouse
€ AcAcActueltueltuellelelement disponiblment disponiblment disponibleee Peut-être à cause de sa popularité, comme un Pétersbourgeois. Une 12,90 chezchezchez v vvootrotrtre mare mare marchand de journauxchand de journauxchand de journaux et sur et sur et sur wwwwwwww w...fififi g gga arar roosos stttooorerere.fr.fr.fr/hors-s/hors-s/hors-serieerieerie l’explorateur est finalement relâché. aberration. Yves Gauthier lui a
reIl s’éteindra en 1930 à Vladivostok, où donné son âme : « Mon peuple pense €Version digitale dispodispon niblible ége également à ement à 6,, 99 des milliers de gens afflueront pour voilà quoi : terre, montagne, forêt, tous
ses obsèques. Juste avant, il a confessé des gens ! » ■
Retrouvez Le Figaro Hors-Série sursur T Twwit itter et Fr et Faacceebookbook ne plus reconnaître cette contrée vir- * Écrivain voyageur, auteur
ginale qu’il parcourait naguère. Que de « Alpinistes de Staline », Stock,
dirait-il aujourd’hui ! Sa mémoire prix Albert-Londres 2020.
A

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