Figaro Littéraire du 14-01-2021
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Date de parution 14 janvier 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 24 Mo

Exrait

jeudi 14 janvier 2021 LE FIGARO - N° 23763 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
SÉBASTIEN HISTOIRE
1870, UNE RECONSTITUTIONLAPAQUE
DRAMATIQUE LE GRAND ROMAN DU SIÈGE DE PARIS PAGE 6D’UNE CONVERSION PAGE 4
Madeleine Meteyer, auteur
de La Première Faute,
qui paraît chez JC Lattès.
Le beau pari
des premiers romans
DOSSIER Souvent sombres, toujours talentueux : huit nouveaux auteurs
à découvrir en ce début d’année. PAGES 2 ET 3
Les Popper, quelle famille !
ES AMATEURS de Yasmina Reza Popper défile et explose. On y ausculte la à-l’âne, qui est celui de la conversation en
le savent, Serge est le « Rose- place des enfants dans la fratrie, Serge, famille. Le vocabulaire est attrapé dans l’air
bud » de son œuvre. Pas une piè- Jean, Nana, le cas Ramos Ochoa, le mari de du temps comme des papillons et
immédiace d’elle où il n’apparaît, même Nana, un goy ; le cas Victor, apprenti cuisi- tement piqué sur le papier. Impeccable. LaLfugitivement, parfois à la seule nier que Serge pourrait aider à entrer dans restitution de propos glissés dans des
phrafaveur d’une phrase, pas davantage. Il fal- un palace. Le cas Joséphine, qui fréquente ses permet de faire du livre une
conversalait bien qu’un jour Serge s’enhardisse et Ilan Galoula, un Juif tunisien. Pensez… tion ininterrompue entre les Popper.
s’invite franchement. C’est chose faite avec L’esprit de l’auteur éclate à chaque page
ce roman qui porte carrément son prénom. dans cette satire de la classe moyenne
occiSoit la vie de Serge, fils de Marta et Edgar dentale traversée par une ironie incessante,
LA CHRONIQUEPopper et frère du narrateur. De quoi raillant la modernité et sa vacuité cachée
est-elle faite ? Comme celle de ses contem- d’Étienne dans les mots – Joséphine est maquilleuse ?
porains, d’un léger surpoids, de tracas « Aujourd’hui, elle se définit comme make upde Montety
conjugaux qui peuvent occasionner un pas- artist et gagne sa vie comme intermittente à la
sage à vide. Et d’une famille. Dire une fa- télé. » On va jusqu’au grinçant : «
Souviensmille juive serait plus exact. Les Popper, Chacun raconte et se trahit dans le confort toi. Mais pourquoi ? Pour ne pas le refaire ?
« des Juifs viennois de classe moyenne qui de ses petits bonheurs et leur corollaire, les Mais tu le referas. Un savoir qui n’est pas
intiavaient un demi-pied dans les milieux avant- petites humiliations. Rien n’est très assuré, mement lié à soi est vain. Il n’y a rien à
attengardistes et un autre (également demi) dans la chez Serge. Depuis la mort de Marta, la dre de la mémoire. Ce fétichisme de la
mémoisynagogue ». Serge, donc, son frère Jean qui mère, lui et Jean sont des fétus, à la merci re est un simulacre. »
raconte la partie, sa sœur Nana, sans parler d’un coup de vent. Heureusement pour Qu’est-ce qui nous retient chez les Popper ?
des conjoints, des cousins et des neveux. eux, pas de tempête en vue, seulement Rien, vraiment, n’était le rire, et la
virtuoC’est de cette tribu que Yasmina Reza fait la quelques risées qui les bousculent. Ce ne sité de Yasmina Reza : elle parvient à faire
chronique : on navigue entre Mangeclous et sont que des hommes, maintenus debout à de leur existence un concentré irrésistible
Woody Allen, dans une savoureuse succes- coups de Xénotran. On le sait : « Qui est le de notre pauvre
condision de choses vues ou entendues. Sur pilier de la maison dans une famille juive, tion humaine. ■
l’éducation des enfants, l’État d’Israël, etc. Marta ? La femme. C’est la femme qui allume
Joséphine, la fille de Serge, a décidé de faire les bougies ! » Bien vu.
un pèlerinage familial à Auschwitz - L’œil de Yasmina Reza ne rate rien. Son
SERGE« Oswiecim, si on veut être gentil ». Entre oreille non plus. La dramaturge mène son
De Yasmina Reza, démarche mémorielle et voyage des Fe- roman principalement à la voix. C’est elle
Flammarion, nouillard. Sur fond de décor de tragédie qui commande, par les dialogues, bien sûr,
235 p., 20 €.transformé en site touristique, la vie des justes, souvent bâtis sur le principe du
coqSEBASTIEN SORIANO/LE FIGARO
THIERRY MICHON
JOSSE/LEEMAGE VIA AFP
A
1jeudi 14 janvier 2021 LE FIGARO
2 LE CONTEXTE
Pour la deuxième année consécutive, le nombre de premiers romans
(voir ci-contre) est en baisse : on en comptait 71 en janvier 2020
et 77 en janvier 2019. Catégorie sacrifiée par le premier confinement
(mars-mai 2020), elle est aujourd’hui en première ligne chez les grands
éditeurs. Les éditions Calmann-Lévy, Grasset et Le Seuil en publient
chacune trois et Gallimard pas moins de cinq ! Livres-Hebdo note
que 59 % des premiers romans annoncés sont écrits par des femmes. L'ÉVÉNEMENT
On ne s’étonnera donc pas que notre sélection reflète cette tendance
avec cinq romancières pour trois romanciers. Littéraire
Enfants d’un siècle L’avocat était
déboussolé une femme
THIERRY CLERMONT ISABELLE SPAAKtclermont@lefigaro.fr
OTRE relation est celle de deux ados VE Willaert, une jeune fille de la banlieue
paripétrifiés par l’incertitude de leurs sen- sienne partie s’installer dans un petit village des
LA PREMIÈRE « timents. » Cet aveu de Valentine, Pyrénées-Orientales pour « voir du pays », a été
FAUTEfemme instable, « déstructurée », violée et assassinée par un copain de son âge dans
De Madeleine Ncompagne de François depuis de lon- Èla maison qu’elle habitait près d’un étang. CeMeteyer,
gues années, donne le ton du premier opus de Ma- pourrait être le début d’un polar. Remonter les pistes, tra-JC Lattès,
deleine Meteyer, benjamine de cette rentrée d’hi- quer l’assassin, se cogner aux portes et aux non-dits dans329 p., 19,90 €.
ver. Un peu plus loin, la protagoniste déclare : « On cette bourgade située près d’une station thermale.
fait partie de cette époque, on ne croit en rien, on Dans ce « trou perdu » comme l’avait qualifié Claire, la
jouit, on mourra oubliés, complices d’avoir éradiqué cadette d’Ève, la citadine s’était intégrée à sa façon. Elle
tout ce qui distinguait l’homme de l’animal. » En travaillait pour une décoratrice d’intérieur, vivait en
coquelque 300 pages, la jeune romancière a brossé location, était joyeuse, sortait le soir et était tombée
amouavec brio le portrait d’une génération et d’un cou- reuse d’Émilie, sosie de Scarlett Johansson selon les
villaple à la dérive ; elle aux idées conservatrices, lui geois.
progressiste. Ils se sont connus à la fac, et ne se Est-ce cette relation entre deux filles qui lui a valu d’être
quitteront plus, malgré le délitement programmé sauvagement tuée ? Avocate pénaliste au barreau de Paris
de leur relation. depuis 1999 et auteur de Porter leur voix (Fayard 2014),
On a là des petits-enfants de Truffaut qui Laure Heinich n’a de cesse qu’elle ne fasse la lumière sur le
auraient mal grandi et mal tourné pour se retrou- métier qu’elle exerce et les personnalités qu’elle
représenver dans un mauvais film de Mathieu Amalric. En te face à la justice. Mais par le biais de Corps défendus, elle
un siècle, on est passé de la glorieuse « génération embrasse le mode romanesque pour la première
perdue » à cette génération disparue, creuse et in- fois.
signifiante. Des jeunes gens qui élèvent tant bien que mal trois en- CORPS DÉFENDUS Bien sûr, que ce soit au cinéma, à la télévision
fants, ballottés qu’ils sont entre la Manif pour tous et « l’élite bo- De Laure Heinich, et maintenant en littérature, les avocats
appaFlammarion, boïste », dans une société qui a perdu ses repères et où règne raissent désormais au premier plan dans les
af220 p., 18 €.l’inversion de l’échelle des valeurs morales. Un univers aupara- faires criminelles. La robe a le vent en poupe.
vant exploré par Solange Bied-Charreton dans Nous sommes jeunes Celle de Laure Heinich est particulièrement
et fiers. C’est aussi l’occasion pour Madeleine Meteyer, qui n’a pas émouvante. Car il ne s’agit pas ici d’user des
fifroid aux yeux, et on s’en félicite, de critiquer la novlangue, la di- celles du polar pour raconter le crime ou sa
réversité brandie comme un étendard, le communautarisme et l’isla- solution, puisque l’assassin a avoué. Il s’agit de
misme, et l’imposture du « vivre-ensemble ». faire comprendre au lecteur ce à quoi un avocat
Sans empathie aucune, mais avec cette distance dont on lui sait est confronté quand on le mandate dans ce type
gré, la romancière (née en 1993), issue de cette génération Harry d’affaire.
Potter, observe ses deux personnages ordinaires, journalistes de Depuis le premier coup de téléphone avec le
profession, pris au piège de leurs propres vies, et leurs amis Samuel père de la victime en passant par le chagrin des
et Salomé ; elle les manipule, les fixe dans des scènes marquées par parents, leur vécu, la lecture du dossier, la
viola monotonie acceptée du quotidien (les repas, les devoirs des en- lence des résultats d’une autopsie, la
reconstifants, les emplettes). On se souvient du mot de Jacques Chardon- tution, les plaidoiries, les confrontations avec
ne : « Le couple, c’est autrui à bout portant. » Les enfants grandis- l’assassin et le procès qu’elle décrit « comme un
sent, la vie passe, Valentine parvient, mais à quel prix, à sauver son match, avec ses cinq sets, ses rebondissements,
mariage, abandonnant ses idéaux juvéniles. « Elle aimerait qu’une ses temps de repos, son travail acharné, ses courses
effréguerre se déclare. Pour qu’ils aient, avec François, un combat, même nées et sa peur de perdre. Comme un match sans victoire et
seulement moral, à mener, de quoi se détourner de la mesquinerie du sans trophée », la narratrice nous plonge dans son
quotiquotidien. » Cette guerre, elle se fera sans eux. Mais en compagnie dien professionnel, le cheminement de la justice, le rôle de
de Madeleine Meteyer, dont on a déjà retenu le nom. ■ ses représentants. Mais aussi les répercussions sur leur vie
privée. ■
La ronde Chant sacré
pour cœurs en peine des souvenirs
ASTRID DE LARMINAT ALICE DEVELEY
adelarminat@lefigaro.fr adeveley@lefigaro.fr
EST une histoire de famille qui ANS L’Étranger de Camus, Meursault accusait le
sos’achève en drame cosmique. leil de l’avoir poussé au crime. Chez Alexandra
MatiSI LES DIEUX Une famille de la grande bour- ne, l’astre n’a plus besoin de mains pour être un
asINCENDIAIENT geoisie cultivée qui vit depuis sassin. Sa lumière projette une vérité meurtrière. La
LE MONDEC’des générations dans une de- D victime, Esther, la connaît pourtant. Elle sait que saD’Emmanuelle
meure transmise par les femmes. Une histoire famille est son « œuvre inachevable » et qu’elle ne pourra pas la Dourson,
tissée de passions feutrées où mères et filles sont réunir sans la détruire. Ses filles comme ses garçons ne peuvent Grasset,
fusionnelles et rivales - sous le regard d’un pater pas se voir en peinture. Son mari ne souhaite pas les retrouver. 250 p., 20 €.
familias plus impliqué qu’il ne semble dans les Mais elle veut croire que le temps d’un déjeuner, elle parviendra
désordres affectifs de son gynécée. Les cinq pre- à tous les rassembler. Est-ce absurde ?
miers chapitres sont centrés successivement sur Dès les premières lignes, Matine place son livre sous son signe.
l’un des personnages principaux : il y a Jean, le « Aujourd’hui, Esther va mourir. Ou demain. Ou dans quelques
père ; Clélia, la fille aînée ; Yvan, son mari ; Katia, jours. On ne sait pas. » La mort de la mère de 70 ans est en
susl’aînée de leurs quatre filles ; et enfin, Albane, pens. Dans le coin de la chambre d’hôpital, « il y a une valise de
musicienne prodige, sœur de Clélia et fille de vêtements pour quand Esther sortira. Personne ne l’a ouverte ». Et
Jean, qui claqua la porte de la maison lorsqu’elle c’est durant ce sursis, cet instant qui confine à l’infime, que la
avait une vingtaine d’années en maudissant les primoromancière s’infiltre et remonte le temps.
siens. Quinze ans ont passé, ils n’ont jamais revu Nous voici donc à ce fameux jour du déjeuner. Esther attend
la fière jeune fille, mais les cicatrices du drame ses enfants. Rien de neuf sous le soleil. « Elle a rejoué mille fois
amoureux qui provoqua la rupture restent vives. dans sa tête le jour où, à nouveau, la famille serait réunie. » Elle a si
Ils savent seulement qu’après avoir vécu dans la hâte. « Ça fait des années qu’ils n’ont pas été
rassemrue et joué du piano dans les gares où elle a été repérée, elle est blés » mais aujourd’hui, elle le sent, elle va y arriver.
devenue une pianiste renommée exilée à New York. Les minutes passent ainsi au rythme des légumesLES GRANDES
Si les dieux incendiaient le monde, magnifiquement écrit et très qu’elle lave et cuit. Esther rêvasse tandis que leOCCASIONS
maîtrisé, est une sorte de roman choral dont les voix sont mêlées temps se dilate sous la chaleur.D’Alexandra Matine,
les unes aux autres comme si elles ne parvenaient pas à s’extraire Les Avrils, Elle se revoit infirmière courant les rues de Paris,
de la gangue familiale pour trouver leur ton propre. D’ailleurs, 256 p., 19 €. puis tombant enceinte, aux crochets de Reza, son
les pensées de chaque personnage sont rapportées par une voix mari, un médecin iranien, carriériste et suffisant.
d’outre-tombe qui surplombe les autres, celle de la mère défunte Elle se souvient des appartements, de ses enfants :
de Clélia et d’Albane, âme en peine qui se sent coupable. Carole, la future doctoresse, Alexandre, le seul fils
Le roman d’Emmanuelle Dourson se déploie sur une dizaine dont s’est occupé son époux, Bruno, le garçon
made jours dans une intensité croissante, comme s’il courait vers le lingre, et Vanessa, la petite dernière, qu’elle a aimée
sixième et dernier chapitre qui se déroule pendant un récital que d’un amour punitif. Les scènes enflent. Elle repense à
donne Albane à Barcelone. Le récit est tendu entre un extrême leur départ, à la fin de son monde, à tout ce à quoi elle
raffinement et des forces archaïques. Les personnages, hantés a renoncé.
par l’entropie à l’œuvre en eux et dans l’univers, cherchent un Alexandra Matine écrit par détours. Un souvenir en
salut dans la musique et la peinture, Le Songe de Jacob de Ribeira engendre un autre. Tout déborde sur le présent. Les
notamment. Comme de vieux enfants, ils rêvent de revenir au paroles sont sous contention. On s’empêche de dire
noyau originel et fusionnel dont ils se croient issus. L’ultime scè- pour éviter les conflits, les regrets et, sûrement, la
véne, wagnérienne, où la salle de concert plongée dans le noir par rité. « Entre les enfants, il y a le silence, et la violence de8un orage se métamorphose en temple, voit la pianiste, jouant la ce silence. » L’auteur fait entendre toutes les nuances
Sonate en ut mineur opus 111 de Beethoven, tenter de conduire le de cette langue muette. Elle réfléchit aux multiples sens du mot
public vers une rédemption. Un roman traversé d’une belle mère, à son rôle et sa place pivot. C’est déchirant. Les Grandes
Ocardeur sacrée. ■ casions est un bel enfant de Jean-Luc Lagarce et de Camus. ■
A
Huit auteurs à découvrirLE FIGARO jeudi 14 janvier 2021
363 « Si vous voulez devenirLe nombre écrivain, il y a deux
de premiers romans
choses que vous devez à paraître en janvier
et en février selon faire : lire beaucoup
« Livres Hebdo ». et beaucoup écrire » L'ÉVÉNEMENTIls étaient 71
STEPHEN KING en janvier 2020.
FRANÇOIS BOUCHON/LE FIGARO Littéraire
Les raisons Des âmes DOSSIER
Deux fois de la colère inguérissables
par an, mi-août BRUNO CORTY CHRISTIAN AUTHIER
bcorty@lefigaro.fr
et en janvier, E NARRATEUR d’Entre la source et l’estuaire
UELQUES semaines après Franck Bou- convoie des vieux bateaux et des péniches de la
les éditeurs ysse, un petit nouveau, Julien Guerville, Hollande vers la France, en compagnie de son
AMANITAtrentenaire, nous offre un récit sombre père, pour les revendre. Le jeune homme,
De Julien Guerville,mais emballant. Comme Bouysse, Guer- L « étranger à tout impératif du monde moderne »,donnent Calmann-Lévy, Qville situe son histoire dans une géogra- n’envisage rien d’autre que de naviguer sur les cours253 p., 17,90 €.
phie imaginaire. Pour Bouysse, la vallée d’eau. Voici le Rhin, le Doubs, des paysages hexagonauxleur chance à
était le Gour noir. Pour Guerville, l’usine pétrochimi- qui donnent cependant « la sensation de remonter
l’Amaque au cœur de l’histoire est située à Poghorn. zone ou l’Orénoque ». Lors d’une escale dans un village dude nouveaux Autour de cet endroit infernal, imprégné de Jura « sentant l’absence et la mélancolie », il croise un
« l’odeur acide et piquante des polymères », se trouvent homme mystérieux au visage terrifiant, marqué de cica-talents. des montagnes où le personnage principal, Calvin, va trices et de balafres, duquel s’échappent des yeux bleus et
se ressourcer avec son chien Job. Calvin est technicien perçants. Au bar ou à l’épicerie, on n’évoque qu’à
demiVoici notre qualifié à l’usine. En plus de son travail, il fabrique à mot le drame du quinquagénaire à l’allure de clochard
partir d’amanites tue-mouches une drogue, la Mô, qui surnommé Lazare. Ce dernier va toutefois se confier au
lui rapporte pas mal. Cette substance hallucinogène nouveau venu et remuer la vase de vieux souvenirs.sélection
permet à toutes sortes d’individus - dont lui - de sup- Une quinzaine d’années plus tôt, Lazare, charpentier,
porter leur condition. La vie de Calvin se limite à son marié et père d’une petite fille, fit la connaissance d’unde premiers
travail, à ses régulières visites à sa mère qui perd la tête étrange couple venu s’installer dans le bourg : Endrik
et à Nina, une jolie prostituée. Il retrouve aussi ses col- Fornblung et Ouliana. Lui est allemand, ancien pilote deromans lègues et leurs femmes pour des barbecues arrosés. ligne ayant fait fortune dans l’immobilier. Son épouse, de
L’hiver arrive. L’usine est menacée par la crise économique. On trente ans sa cadette, est une Russe origi-d’hiver. essaie de rassurer les hommes. Les enjeux sont plus grands que naire du Kazakhstan. Lazare devient
leurs pauvres vies. Calvin comprend les choses. Son statut de l’amant de la jeune femme avec l’assenti-ENTRE LA SOURCE
technicien lui vaut d’être choisi comme porte-parole. Il accepte à ment du mari. ET L’ESTUAIRE
reculons. Un problème plus urgent lui est tombé dessus : sa bel- De Grégoire Le premier roman de Grégoire
DomeDomenach,le-sœur, Kimi, a débarqué un matin le visage contusionné. Elle ne nach débute comme une chronique de
Le Dilettante, veut plus voir le frère de Calvin, écrivain célèbre qui passe sur elle mœurs avant de basculer dans une tragédie
192 p., 17 €.ses colères. Calvin veut protéger Kimi sans succomber à son char- aux accents simenoniens. Jalousies,
me. Elle aussi écrit, des poèmes, qu’elle lui récite. Avec elle, il évo- quiproquos, rumeurs, haines recuites
faque les livres de Larry Brown, Denis Lehane, Donald Ray Pollock, çonnent les destins de personnages «
coinPhilippe Djian, références réelles dans un monde imaginaire. La cés dans l’histoire et la douleur d’un lieu
musique aussi nous parle : Bashung, Tom Waits, Nick Cave. donné ».
Julien Guerville a bon goût et son histoire prend aux tripes. Chez De Lazare, son confesseur retiendra une
lui, les hommes et les femmes sont rudes et durs au mal. Victimes morale simple : « Des âmes inguérissables,
de la crise et du cynisme de quelques puissants, ils survivent. As- voilà ce qu’on est. Mais ce que j’ai appris,
souvissent leurs pulsions de manière presque animale. Comment c’est qu’il faut tâcher d’aimer sa propre vie,
les blâmer ? Où est l’espoir ? Michelle, la mère du héros, se fait un peu tout du moins. » Malgré la douleur et
belle. Elle attend Paul McCartney qui a écrit sa célèbre chanson en la tristesse, Entre la source et l’estuaire
baipensant à elle. Elle y croit. Enfermée dans son monde sans repères, gne au final dans la lumière d’une amitié
flottant, elle est peut-être la plus heureuse de tous. Le roman inexpugnable, le souvenir d’un amour
commence par : « Je me suis levé relativement tôt » et s’achève éternel, la beauté d’aveux chuchotés :
ainsi : « Je me suis couché de bonne heure. » Entre les deux, 253 pa- « Ce que les vivants peuvent encore dire
ges de bonne littérature, efficace, tranchante et belle à la fois. Ju- aux morts, et ce que le silence des morts peut dire aux
lien Guerville ? Une voix à suivre, sans le moindre doute. ■ vivants. » ■
Été brûlant Des princes pas
sur terre battue toujours charmants
ALEXANDRE FILLON MOHAMMED AÏSSAOUI
maissaoui@lefigaro.fr
N ÉTÉ dans le sud de la France. Avec
des moustiques qui piquent partout, N GARÇON lui avait dit qu’ailleurs, très loin, il y avait
L’AVANTAGEune chaleur accablante, un soleil qui des sables doux comme du velours et blancs comme
De Thomas André,brûle la peau. Heureusement, la villa « des nuages, et il avait parlé des coquillages et de
Tristram, Uest équipée d’une piscine. Marius, le l’odeur du sel, et d’une musique du bruit des vagues ;
163 p., 17 €.
jeune héros du coup d’essai de Thomas André, Uelle ne l’avait pas cru. » Cette phrase, qui ouvre le
roséjourne là chez les parents de ses amis, Cédric et man d’Abigail Assor, reviendra vers la fin. Entre-temps, on aura
sa sœur, Alice. assisté à un tourbillon de vies, d’espoirs, de galères, de petits
moMarius vient de Lens où il habite avec un père ments de joie, de grandes désillusions, de rires francs et de colères
avec lequel il ne parle pas beaucoup. Comme Cé- rentrées, de paroles de paumés qui valent les meilleurs
aphorisdric, il participe à un tournoi de tennis sur terre mes sur l’existence. On aura vu se débattre une sacrée galerie de
battue. En essayant de ne rien lâcher, de maîtri- personnages que seul un texte, incarné et maîtrisé de bout en
ser chaque balle et chaque adversaire. Hormis les bout, peut créer. On aura compris, mieux que dans un manuel, ce
matchs de l’après-midi, il y a les balades, les bai- qu’est une société étouffée et étouffante, surtout pour les femmes
gnades dans les criques. Alice travaille molle- et la jeunesse - le Maroc des années 1990.
ment à son mémoire sous son grand chapeau de La jeune Sarah n’a qu’une obsession : épouser Driss. Pas une
paille, trouve que « les balles de tennis sont des mince affaire, car Driss est aussi riche que le roi. Expression qui
reétoiles tombées du ciel ». Les garçons profitent de viendra une bonne douzaine de fois. Driss aime les
la vie et de la saison. Marius essaye de lire un ro- motos et les voitures, il est du genre silencieux, et
man : « L’histoire d’un type, une espèce de cow- pas franchement beau. Mais Driss est fassi, issu de
AUSSI RICHE boy moderne, qui avait pour mission de faire sauter cette lignée de familles gouvernantes. Sarah, c’est
QUE LE ROI
un pont en Espagne. » la petite Française de Casa, elle use de tous lesD’Abigail Assor,
Le dîner – poulet froid, salade, rosé servi généreuse- subterfuges pour cacher qu’elle vit avec sa mèreGallimard,
ment – terminé, les soirées sont consacrées à la fête. L’al- dans le quartier des démunis. Elle est au lycée,208 p., 18 €.
cool coule à flots, Cédric offre tournée sur tournée. On le n’est plus vierge – une virginité échangée contre
sent nettement plus fougueux que Marius, et pas seule- des fruits, des barres chocolatées ou des jus mixés
ment sur le court. Il en veut toujours plus, refuse l’échec, orange-banane-dattes-avocat ! Elle a des atouts,
roule à tombeau ouvert. Marius, lui, reste en retrait. Il ob- Sarah : son sens de la débrouille issu d’une
enfanserve, se force à boire ce qu’on lui sert et tient nettement ce et d’une famille déglinguées – sans père – ; et
moins la marée que son camarade. son joli minois de belle brune. Elle le sait.
Le lendemain, il faut retourner à l’entraînement, Abigail Assor l’écrit de manière saisissante :
s’échauffer les muscles. Gagner, au fond, il s’en moque. « Elle projeta, avec ses yeux, tout le charme dont
Décevoir, même, ne lui déplairait pas. Non parfois sans elle était capable, et la candeur, et le mystère, et la
mal, il parvient à franchir les étapes, à remporter la par- beauté, tout ce qui, toute sa vie, lui avait permis
tie. Il flotte pourtant, Marius, qui n’a pas encore réussi à d’obtenir ce que le monde avait à offrir aux autres,
trouver son équilibre intérieur… les paninis, les jus, les places de cinéma, les flacons
L’Avantage est parfaitement dosé, maîtrisé. Aussi dense de parfum. » Aussi riche que le roi est un texte
suqu’intense. Pas encore trentenaire, Thomas André est né perbe parce qu’à chaque page il surprend, fait
dans le nord de la France et a pratiqué le tennis en com- rire ou grincer des dents. Abigail Assor réussit à changer de ton,
pétition. Il joue vite et bien, produisant à chaque page un elle passe de l’humour à l’émotion. Le livre change de couleur au
style tendu et précis. Le talentueux débutant ne commet fil des chapitres mais garde toujours sa puissance. Page 94, on 8 aucune faute. Et se qualifie pour le deuxième tour sans comprend vite que c’en est fini de rire. « Toute leur histoire à
veperdre un jeu. ■ nir, sa violence, son absurdité, était contenue en cet instant,
l’instant où Driss avait choisi d’aller ouvrir la porte lui-même. » Un
grand premier roman. Un beau conte défait. ■
FRANCESCA MANTOVANI, PASCAL ITO/FLAMMARION, LAURE GEERTS, CHLOÉ VOLLMER LO, PHILIPPE MATSAS/TRISTRAM, ANDREA MANTOVANI/HANS LUCAS, FRANCESCA MANTOVANI/GALLIMARD , JC LATTÈS, GRASSET, FLAMMARION, LES AVRILS, CALMANN-LÉVY, LE DILETTANTE, TRISTRAM, GALLIMARD
Ajeudi 14 janvier 2021 LE FIGARO
4 EN TOUTES d’une carrière et celui d’un destin, ébranlé Hervé Le Corre enquête à Bordeaux
depuis la parution de La Première Gorgée Depuis La Douleur des morts (« Série noire »,confidences
de bière et autres plaisirs minuscules, 1990), Hervé Le Corre a construit une œuvre
en 1997. policière de grande qualité. En 2009, il a rejoint la
Les instantanés de Philippe Delerm Cette fois-ci, il revient sur « ce sen- collection « Rivages/Noir », où il a publié
quel« Je ne suis pas de mon temps. Je suis de tout timent qu’on a parfois de vivre un ins- ques-uns de ses meilleurs romans. Le natif de
mon temps. » C’est ainsi que Philippe Delerm, tant qui convoque tous les âges de Bordeaux a choisi sa ville pour cadre de son
treiqui vient de franchir le cap des 70 ans, présente notre existence - l’enfant, l’adulte et la zième livre, Traverser la nuit. Une femme seule
son nouveau recueil de textes brefs, La Vie en personne d’âge mûr que nous sommes, avec son fils, un commandant de police en colèreCRITIQUE relief, à paraître le 4 février aux Éditions du Seuil. tous rassemblés en quelques minutes enquêtant sur des meurtres de femmes et un
Un livre présenté comme un aboutissement : celui d’une intensité inégalée ». tueur enragé. Trois destins à suivre le 20 janvier.Littéraire
Le mâle et le bienUN GARÇON
COMME VOUS
ET MOI IVAN JABLONKA Une autobiographie hirsute qui parle à chacun de nous.D’Ivan Jablonka,
Le Seuil,
321 p., 20 €. journal intime sur l’identité de la page 9, on avait pigé plus ou résultat est que, en anxiété, je bats envie d’être remarquable pour seule-ANTHONY PALOU
apalou@lefigaro.fr l’auteur : « Né le 23 octobre à 17 h 35 moins l’affaire : « Cet auto-examen, tout le monde. C’est le seul domaine ment qu’elle me remarque. Cloé
augà la clinique des Métallurgistes, rue qui pourrait passer pour sympathi- où j’excelle. » mentait mon existence. » Et se
souE BOUQUIN d’Ivan Ja- des Bluets, en présence de son père et que, ne doit pas cacher les privilèges Mais nageons plus loin dans le vient de sa rencontre avec Patrick.
blonka ne ressemble de la sage-femme M.C.G. Poids : 4 kg que je détiens en tant qu’homme texte. Le narrateur nous raconte ses On lui avait diagnostiqué une
sclévraiment à rien, il est tout 100. Taille : 53 cm. » Son père ne lui blanc, hétérosexuel, diplômé, solva- vacances au camping naturiste de la rose en plaques, et on lui a déclaré
hirsute. Est-ce un récit, avait-il pas dit que « les enfants ble en tout point du globe. » Bédoule, son « éducation bien- « L’alcoolisme est une contre-indica-Lest-ce un essai ? Laissez étaient supérieurs aux adultes. Les Nous avons même droit à son car- veillante » sur la côte Ouest des tion, l’alcool attaque le système
nertout ça de côté, c’est un livre qui dé- parents n’existaient pas pour proté- net de santé. Très beau passage sur États-Unis, à Palo Alto. veux central. » Il avait 33 ans. Sur
pigage une certaine magie, une cer- ger ou éduquer leurs enfants, mais l’angoisse : « Elle a été ma nourriture, Et tout ça est fort amusant, tout ça lotis.
taine énergie. Laquelle ? Difficile à pour les rendre heureux. » Ses pa- je l’ai bue au sein de ma mère. est parsemé de photos, de référen- Ivan Jablonka (né en 1973) a un
dire, à vous de juger mais un conseil, rents l’adoraient. Aujourd’hui, c’est un sujet de rigolade ces. Se raconte avec dérision. Après côté Georges Perec. Son livre animé
osez l’ouvrir. De quoi ça parle ? avec mes filles lorsqu’elles rentrent avoir cité Rousseau, il nous parle de est un drôle de machin et son titre
Un côté Georges PerecEh bien, de la vie d’Ivan, c’est-à- d’un séjour chez leurs grands-pa- la figure de Cloé, « La première fille n’est pas usurpé. Un garçon comme
dire de la nôtre et, dès la page 35, Et tout a commencé comme ça. rents : ‘‘Mamie ne veut pas qu’on rie dont j’ai été amoureux (…) Quand elle vous et moi. On s’y retrouve. Il est
nous sommes un peu renseignés L’auteur, normalien, compile sa vie, à table, elle a peur qu’on s’étouffe.’’ était à proximité, je ressentais le be- dans le temps, il est dans l’espace. Et
grâce à son père qui écrivait un il est son propre objet d’étude et, dès Mais pour moi, c’était ma mère. Le soin d’être drôle et brillant, j’avais c’est sacrément bien. ■
Hymne
à la grâce
SÉBASTIEN LAPAQUE
Histoire de la conversion
d’un homme désespéré
par la noirceur
du monde.
PAR ALICE FERNEY
QUI vont vos
admirations ? » avait deman-« dé Jacques Chancel à
Marguerite Yource-Ànar. D’abord aux
saints, avait-elle répondu. Ga-CE MONDE EST
geons que peu d’auteurs feraientTELLEMENT BEAU
aujourd’hui cette réponse, sinon Dans sa quête d’harmonie, un professeur d’histoire-géographie connaîtra une renaissance. SEBASTIEN SORIANO/LE FIGARODe Sébastien
Lapaque, peut-être le Sébastien Lapaque qui
Actes Sud, publie dans cette rentrée d’hiver d’abord un miroir pour regarder prière au sens large. Sa vie s’em- douceur de l’Évangile, la joie diens, débats de société, chagrins
328 p., 21,80 €. un roman plein d’aspirations, qui avec nous la modernité. Mais notre plit au-delà de tout ce qu’il avait chrétienne ». d’amour, deuils brutaux,
hypos’élève des grandeurs mesurables à monde-marchandise n’est pas imaginé. « Nous vivons dans une L’érudition et la curiosité de thèses, thèses et décisions, avec
celles plus subtiles, invisibles et « le » monde, qui à l’inverse est sale époque », mais Lazare se relè- Sébastien Lapaque ne s’interdisent une légèreté qui vient de la
hauintérieures. chair, splendeur, gaieté, lumière, ve et s’élève. Dans cette progres- aucun sujet. Le couple, la procréa- teur de vue et de la jouissance de
Pas de hasard, son héros, pro- et qui peut être sauvé. Par notre sion lente, il sera aidé par le char- tion à l’ère technologique, les défis l’écriture.
fesseur d’histoire-géographie, regard et notre conscience, capa- me d’une femme, les mains de et les errements de la pédagogie, le Le livre est construit selon les
connaîtra une renaissance et s’ap- bles de tenir en respect les forces diable, la vie des forêts et celle des règles de la dialectique, le
troisièpelle Lazare. Un dimanche de fé- négatives à l’œuvre. oiseaux, le rugby, la course des me développement dépasse
l’opvrier, alors qu’il est en vacances et Auprès de ses amis et collègues nuages (le ciel, présent au propre position des deux premiers. L’art,L’écrivain met
que sa femme est absente, il a la Walter Kildéa et Jean Saint-Roy, comme au figuré), tout l’intéresse l’amour et la foi, ces trois voiesles “ professeurs
révélation de l’Immonde. Ainsi Lazare popularise son concept et et nous passionne dans ce grand vers le souverain bien, que les
phià l’honneur et avec eux nomme-t-il ce que notre société, converse. L’écrivain met les texte dédié « aux choses vives, aux losophes ont décrites, se
rejoila « sobre ivresse de avec ses représentations et ses ma- professeurs à l’honneur et avec choses vertes ». gnent dans le chœur élargi du
ménipulations, a fait du monde véri- eux la « sobre ivresse de l’Esprit », l’Esprit », plus haute Profondément romancier, La- lancolique qui chante sa joie.
table. L’Immonde a sa langue et ses plus haute que l’enchaînement à paque a un art naturel du portrait, Quête de l’harmonie possible,que l’enchaînement
slogans, ses obsessions et ses vain- l’espace marchand. « L’envie une fantaisie grave, des avis éclai- Ce monde est tellement beau sembleà l’espace marchand
queurs, ses défenseurs et ses re- d’être heureux ne suffit pas à don- rés, une culture nourrie des nous demander : « Qu’attendez-”mèdes, et son symbole : la bagnole ner une direction. » Au divertisse- l’amitié, l’admiration des chefs- grands. Une fluidité narrative et vous de la vie ? » Et il nous rappelle
(le fric, la vitesse, la pollution). ment, Lazare oppose le recueille- d’œuvre, la beauté de la terre et stylistique, qui est la marque de la que « pour vivre heureux, il faut
Observateur, rêveur, Lazare s’en ment, aux coachs en bien-être les de ceux qui la servent, et, peu à maîtrise, emmêle, l’air de rien, vivre » ! Raison bien suffisante
fait le sociologue et nous tend arts de la mémoire et ceux de la peu, « la force des psaumes, la concepts, dialogues, gestes quoti- pour lire cet hymne. ■
Comme le temps passeLES ROMANS
D’AVANT
D’Éric Neuhoff ÉRIC NEUHOFF Trois romans en un volume pour retrouver l’univers d’un écrivain, amoureux des livres, Albin Michel,
480 p., 25 €. du cinéma et de la nostalgie.
CHRISTIAN AUTHIER Lui et ses amis tournent autour de tombe sous le charme de Bébé, les années quatre-vingt-dix. Bien- plein de fausse désinvolture, de
Laetitia Hèze car « être amoureux jeune femme irrésistible et insup- venue à bord. L’argent changeait de noirceur et de drôlerie.
I LES lecteurs du Figaro d’elle est un sport assez répandu » portable que l’on imagine sous les main. On ne savait plus l’odeur qu’il Chez Neuhoff, on sait que l’on ne
connaissent l’art et la dans cette ville de province un peu traits d’Audrey Hepburn. Là aussi, avait. » Les CD remplaçaient les rattrapera pas les moments de
manière du Neuhoff cri- étroite que l’on rêve de quitter la légèreté cède le pas à la tragédie. vinyles, les publicités coupaient les grâce, mais que rien n’interdit de
tique littéraire et ciné- pour conquérir Paris. En atten- Par la suite, on revisite les lieux de films à la télévision, on s’habituait s’en souvenir. Les romans de ceSmatographique ou chro- dant, les salles de cinéma et les son passé comme pour trouver une à la laideur, de plus en plus de fan de Truffaut, qui voue un culte
niqueur de l’air du temps, on peut bars servent de refuges. Les soirées confirmation, des preuves d’une femmes se voilaient, les gens voci- au Mépris de Godard, évoquent
retrouver le talent de l’écrivain alcoolisées se succèdent, les fem- insouciance et d’un bonheur an- féraient sur les trottoirs en tenant plutôt les films de Claude Sautet ou
dans un volume rassemblant trois mes restent un continent mysté- ciens. un téléphone à l’oreille. de Pascal Thomas. Il y a des rires,
« romans d’avant », à savoir Les rieux. Antoine a cependant une Un bien fou se présente comme des femmes impossibles, de la tôle
Fausse désinvoltureHanches de Laetitia (1989), La Peti- aventure avec la mère de l’une de une lettre adressée à un grand froissée, des larmes étouffées, des
te Française (1997) et Un bien fou ses copines. Une garde à vue, une écrivain américain, ressemblant à L’univers de Neuhoff regorge de amis presque immortels, des
dé(2001). virée à Cadaquès, un suicide et un J. D. Salinger. Voici l’histoire d’une mots de passe, de codes, de clins jeuners de soleil, des petits matins
Le premier se déroule à Toulou- mariage ponctuent ce roman d’ap- trahison, d’une gueule de bois et d’œil réveillant en chacun des ré- bleus comme la nuit. Une nostalgie
se au milieu des années 1970. Le prentissage au charme indémoda- d’une vengeance que l’on déguste miniscences inattendues. « Il parle roborative court entre les lignes et
narrateur, Antoine, s’est inscrit en ble. avec ravissement. Mieux qu’un so- sans doute d’un pays qui n’existe serre le cœur. En relisant ces
pakhâgne à cause de la lecture de Dans La Petite Française, un ciologue, Neuhoff saisit l’esprit et plus, d’un temps dont on n’a pas ges, il nous revient que nous avons
Notre avant-guerre de Brasillach. journaliste et écrivain parisien le climat d’une époque : « C’était idée », écrit-il à propos de ce pavé un peu vieilli ensemble. ■
A
JEAN-MICHEL TURPIN/LE FIGARO MAGAZINELE FIGARO jeudi 14 janvier 2021
5Portrait d’Andy Warholavec un quatrième roman, Le slovaques devenu une figure ses poèmes, à paraître le 4
féeCœur en laisse, qui succède aux Jean-Noël Liaut, biographe de majeure de l’art du XX siècle. vrier aux Éditions Vagabonde,ÇÀ Os des filles, paru en 2019. Elle y Karen Blixen, des sœurs Brik et sous le titre sobre de Poèmes
Enzensberger conte l’histoire d’un auteur qua- de Nancy Mitford, revient le (1980-2014).
dans les nuagesdragénaire de best-sellers en 4 février avec une enquête au&LÀ
mal d’inspiration et dont le destin long cours sur Andy Warhol (Al- Toujours vaillant à plus de Relire « Le Messager »
L’atout cœur va se trouver bousculé après sa lary). Sous-titrée Le Renard 90 ans, l’écrivain allemand Hans Réédité en 2019 chez Belfond, le
de Line Papin rencontre fulgurante avec une blanc, cette biographie se veut Magnus Enzensberger, auteur roman culte de L.P. Hartley,
porDélaissant la rubrique des maga- femme mondaine, ex-top-mo- une déconstruction du mythe de Hammerstein et de Tumulte, té à l’écran par Joseph Losey qui CRITIQUEzines people, la jeune Line Papin dèle. À paraître le 3 mars, chez warholien et un portrait tout en se verra honorer par la publica- obtint la palme d’or à Cannes en
(25 ans) revient à la littérature Stock. nuances de ce fils d’immigrés tion d’une anthologie bilingue de 1971 vient de paraître en 10/18. Littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESL’enfant et les sortilèges
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
MIRCEA
CARTARESCU Deux étranges
L’auteur roumain adolescentes
nous plonge
dans un univers IX MOIS de diffé- Sheela a été mariée à un
cerrence. Ça n’est pas tain Peter qui les a
abandononirique. énorme. Elles ont nées, puis qui est mort. «
Pedécidé que leur ter, comme des tessons deDanniversaire tom- bouteille dans son enfant. »
berait le même jour. Septem- Une menace rôde dans la
baTHIERRY CLERMONT bre et Juillet ne sont pas ju- raque à moitié en ruine.
Septclermont@lefigaro.fr melles, mais c’est tout tembre et Juillet regardent des
comme. Avec leur mère, elles documentaires animaliers à la
N SE demandait ce ont quitté Oxford pour se ré- télévision, se fabriquent des
que Mircea Cartares- fugier dans une fourmiramas,
repeicu (né en 1956) pou- maison délabrée du gnent les murs du
vait nous dire de Yorkshire. La mer salon en violet.Onouveau et d’inté- est à portée de Certaines nuits,
Maressant après la publication de son main. Que s’est-il man ramène des
intorrentueux et délirant Solénoïde, passé avant ? Quel connus dans sa
publié en 2015 à Bucarest (en 2019 est cet accident chambre. Elles font
en France), le roman parfait qui dont parle sans ces- semblant de dormir.
couronnait une œuvre singulière, se la cadette ? L’aînée exerce une
riche et passionnante. Un parcours Au collège, les ado- ferme emprise sur la
entamé en poésie, suivie de Tra- lescentes avaient plus jeune. « Je porte
vesti, d’Orbitor et poursuivi avec des problèmes. On Septembre comme on
Pourquoi nous aimons les femmes les évitait. On chu- porte un manteau. »
en 2004. L’auteur nous offre la ré- chotait sur leur Quand Septembre
ponse avec ce Melancolia de 2019 passage. Elles perd sa virginité un Une «qui est proposé aujourd’hui en étaient capables de soir sur la plage,
menace français, dans une excellente tra- jeter le hamster Juillet a l’impression
rôde dans duction de la fidèle Laure Hinckel. d’un camarade dans que c’est à elle que
Dans cet ensemble uni de prose, les toilettes ou de la chose arrive.la baraque
l’écrivain roumain a repris le ca- dire à un autre que L’ambiance évoque
à moitié nevas qui avait fait toute la force ses parents allaient celle du Tour
en ruine. de Nostalgia (1993), à savoir un divorcer. d’écrou, de L’Autre,
triptyque de longues nouvelles Quel besoin Juillet le film de RobertSeptembre
encadré par deux textes courts a-t-elle eu, aussi, Mulligan. L’enfance
et Juillet faisant office respectivement de d’envoyer par SMS est un pays. Elle a
regardent prologue et d’épilogue. Il y met en une photo d’elle les ses lois. Daisy
Johnscène des enfants et des adoles- seins nus ? son, qui a lu Stephendes
cents pris par les tourments de Sheela est dépressi- King et Rebecca,
documen-Mircea Cartarescu met en scène des enfants et des adolescents enferrés dans des mondes hostiles.cette indéfinissable mélancolie, ve. Elle reste au lit à sème des indices, se
SÉBASTIEN SORIANO/LE FIGARO taires proche parente de la nostalgie et longueur de jour- dirige vers la
révélade sa « flamme intense et intensé- née. « La plupart du tion finale enanimaliers
ment douloureuse », et enferrés monde, irréels comme le monde » et doivent affronter cauchemars vi- temps, elle est là, brouillant les pistes.
à la dans des mondes hostiles ou qu’ils MELANCOLIA qui s’agitent dans un vertige exis- vants et menaces. « Un être unique c’est tout. La plu- Juillet a un cœur de
De Mircea télévision, ne saisissent pas. Un livre en noir tentiel, qui renvoie à la question : irriguant deux corps, chuchotant à part du temps, elle cendres.
Cartarescu, et blanc, crayonné au charbon et « En rêvant, il vécut. Quelle est la deux voix, mais rêvant le même rêve est juste notre mère, Pourquoi, oui, pour-se
traduit du roumain marqué au fusain, avec de rares différence ? » qui n’aurait jamais voulu finir », ce qu’une table est à quoi étaient-elles
fabriquent par Laure Hinckel, rehauts de pastel. écrit-il. Ils vivent dans un monde deux chaises. » allées sur ces courts
Noir sur Blanc, Cauchemars et menaces des C’est aussi un récit – et c’est as- traversé de question telles que : Pourtant, elle écri- de tennis, un jour de
201 p., 19 €.sez rare pour être souligné – qui Si Cartarescu pousse trop loin et « Quel bruit fait la mort ? » vait des livres pour tempête ?
fourmivous colle aux doigts, tant l’at- trop fort le trait dans Les Peaux, la « Pourquoi le lait ne ment pas ? », enfants dont les hé- Ce deuxième roman
ramas, mosphère y est étrangement pe- novella la plus longue de l’ensem- « Que mangent les nuages ? », ou roïnes étaient ses propulse son auteur
repeignent sante, obstinée, portée par des ble, à deux doigts de se caricaturer encore « Comment neige le des- filles. Cela appar- parmi la cohorte de
thèmes et des motifs récurrents, et et de se perdre, il excelle en revan- tin ? », énigme qui fait son retour tient au passé, ceux avec lesquels illes murs
qui ici où là nous renvoient aux che dans Les Ponts. Dans ce récit dans Les Peaux. Particulièrement maintenant. « Elle va falloir compter.
du salon toiles de Magritte ou de Spilliaert. tendu d’onirisme sombre et de réussi, l’épilogue, que n’aurait pas avait imaginé ce li- C’est une bonne
en violetParmi eux : les ciels d’hiver, la fantastique, il met en scène un renié Borges, nous emmène dans vre qu’elle écrirait, nouvelle.»
neige, le crépuscule, les murs garçonnet abandonné par sa mère une prison où un condamné à ces dessins qu’elle
aveugles, les adultes réduits à des (croit-il) dans un « appartement l’isolement déclame ou plutôt crie, ferait d’une femme
ombres prédestinées ou à de sim- vide, immobile dans son énigme » dans ce nouveau cercle de l’enfer, aux cheveux noirs qui voyait sa
ples souvenirs cotonneux, les dé- qui explore la maison puis le mon- après avoir épuisé toutes les équa- peau devenir à la fois dense et SŒURS
tails anatomiques, les bâtiments de extérieur, nuitamment. Même tions et tous les mots : « Je est mon friable, ses jambes se muer en De Daisy Johnson,
aux briques délabrées, les arcs- chose pour le texte suivant (Les nom, personne d’autre ne le porte. » briques et ses bras en chemi- traduit de l’anglais
en-ciel noirs, les secrets que recè- Renards), toujours écrit à hauteur Melancolia, ou Andersen et les nées. » par Laetitia Devaux,
lent les tiroirs de vieilles armoires, d’enfant, plus tendre mais tout frères Grimm enfermés et châtiés Une terreur sourde imprègne Stock,
les menaçantes statues de pierre. aussi poétiquement effrayant, où dans les coulisses d’un théâtre ces pages. Les voix alternent. 214 p., 20 €.
Bref, tous ces « fragments du un frère de 8 ans et sa sœur cadette épouvantable. ■
UN BREF INSTANT
DE SPLENDEUR Confessions d’un garçon égaré
D’Ocean Vuong,
traduit de l’anglais
(États-Unis) par OCEAN VUONG Un premier roman fascinant sur le déracinement, la violence, l’incommunicabilité,
Marguerite Capelle,
Gallimard, écrit par un poète américain né à Hô Chi Minh-Ville en 1988.
290 p., 22 €.
BRUNO CORTY père, l’attrait pour les hommes, son enfance, cette fille d’une pay- ter et poser sur le rebord de sa fe- neck, pas une fiotte, un flingueur,
bcorty@lefigaro.fr ces lignes qui préfigurent son pre- sanne vietnamienne et d’un soldat nêtre. « Tu es mon chasseur de une fine gâchette, pas une tante ou
mier roman : « Un soldat américain américain a maltraité son fils, le fleurs ! » s’écrie-t-elle. une tarlouze » et lui, c’est une
hisE CE garçon né à Hô a baisé une jeune fermière vietna- battant, l’humiliant. Par chance, Il y a ce moment où Little Dog, toire de corps qui se frôlent
longChi Minh-Ville en mienne. D’où le fait que ma mère Little Dog trouvait refuge dans les de retour au Vietnam pour enter- temps avant de s’épouser
mala1988, transféré en existe. D’où le fait que j’existe. D’où bras protecteurs de sa grand-mè- rer Lan, filme pour le vieux Paul, droitement, de regards incertains,
1990 avec sa famille le fait que : pas de bombes = pas de re, Lan, elle aussi malade : une son vrai-faux grand-père, resté de gestes hésitants. La tendresse etDdans un camp de ré- famille = pas de moi. Merde. » schizophrénie attrapée lors de aux États-Unis, les obsèques de la complicité de gamins maltraités
fugiés aux Philippines avant de Trois ans après, Ocean Vuong bombardements américains sur le celle qu’il a tant aimée à Saïgon. par la vie.
pouvoir gagner les États-Unis, où publiait On Earth We’re Briefly Vietnam. C’est là, dans ce pays à ses yeux Ocean Vuong choisit de
termiil grandira à Hartford, Connecti- Gorgeous, aujourd’hui traduit par Little Dog ne ressemble pas tout désormais étranger, que le garçon ner son histoire à coups de « Je me
cut, nous ne savions rien. Jusqu’à Un bref instant de splendeur. Un à fait à un Vietnamien et pas non assiste à ce spectacle hallucinant souviens » façon Joe Brainard revu
2017 et la traduction de son troi- texte autobiographique sous la plus à un Américain. Il est autre, de drag-queens payées par les voi- par Perec ; seule facilité de ce texte
sième recueil de poèmes, Night Sky forme d’une longue lettre d’un fils différent. Vuong déroule son his- sins pour « retarder la tristesse » à la langue subtile, aux trouvailles
With Exit Wounds (2016), paru à à sa mère, Rose. Laquelle ne pour- toire qui regorge de scènes chocs d’une famille dont un proche vient insolites, étonnantes. Quand ils ne
Québec aux Éditions Mémoire ra en saisir toutes les subtilités tant et d’images d’une incroyable force de passer. construisent pas des murs pour
d’encrier. La révélation du talent son anglais est rudimentaire. Cette poétique. Le voici avec Lan, esca- Et puis Little Dog découvre s’isoler, les Américains savent
de ce déraciné à la sensibilité à femme abrutie par des journées ladant un grillage pour déraciner l’amour, un été, alors qu’il tra- comme personne intégrer les
tafleur de peau. Parmi ces poèmes passées dans le salon de manucure et lui donner une poignée de fleurs vaille dans une fabrique de tabac. lents étrangers et enrichir leur
évoquant la figure de la mère, du où elle travaille est bipolaire. Toute violettes qu’elle va ensuite replan- Entre Trevor « le carnivore, le red- belle littérature. ■
Ajeudi 14 janvier 2021 LE FIGARO
6
Anthologie des héroïnes littérairesON EN
Elles s’appellent Ellénore, Ma- rappelle-on l’histoire de ces voilent au fur et à mesure de la sonnalité de ces destins fémi-parle
rianne, Rebecca de Winter ou femmes ? Dans un petit livre lecture. Se souvient-on de la nins au prisme de résumés
critibien Julie d’Étanges et sont tou- charmant, Laurence Caracalla terrible Paule Rezeau, dite Fol- ques intéressants. Certaines
tes des héroïnes de la littératu- ressuscite ces figures uniques coche, de Bazin ? De l’intrépide inconnues ressortent de l’oubli.« LES 100 HÉROÏNES DE LA
ere. À leur nom sont associés les du XVII siècle à nos jours. Ce Zazie de Queneau ? L’auteur, qui De quoi donner envie de lireLITTÉRATURE », DE LAURENCE
CARACALLA, PRÉFACE D’ÉTIENNE plus grands romanciers français sont des pages d’amours dé- a opéré un choix complexe mais leurs aventures. On peut le crier
DE MONTETY, LE FIGARO, 146 P., HISTOIRE et étrangers : Woolf, Zweig, çues, d’illusions perdues et d’iti- courageux pour ne retenir que haut et fort : la littérature est
9,90 €. WWW. BOUTIQUE.LEFIGARO.FR
Aragon, Eliot, Brontë… Mais se néraires serpenteux qui se dé- 100 visages, redécouvre la per- femme ! ALICE DEVELEYLittéraire
Combat à Villejuif.
Siège de Paris,
19 septembre 1870
(détail), d’ÉdouardLes 135 jours
Detaille.
JOSSE/LEEMAGE VIA AFP
qui ont fait la
République
Une reconstitution du siège de
Paris par les Prussiens, moment
clé de l’histoire de France.
JACQUES DE SAINT VICTOR
OILÀ certainement des
mois parmi les plus
dramatiques et
pourtant parmi les plusVoubliés de l’histoire de
LE SIÈGE DE PARIS France. Ces quelques semaines
séDe Frédéric Mounier, parant la proclamation de la
RépuCerf, blique, après la défaite de Sedan, et préféraient négocier la paix au plus plonger dans un moment excep- Le journaliste qu’est resté Frédé- te de refuser la grand-croix de la
367 p., 24 €. le début de la Commune, à la suite vite. Chacun, de son point de vue, tionnel de l’histoire de Paris et de ric Mounier n’a pas manqué de no- Légion d’honneur. Une différence
de l’armistice négocié de haute lutte n’avait pas tort. Au fond, c’est la l’histoire de France. Son livre se lit ter les clins d’œil entre cette histoire avec aujourd’hui. Le peuple des
faupar le gouvernement de Défense na- préfiguration d’un juin 1940 qui se comme le roman d’une nation en du siège de Paris et la nôtre. L’im- bourgs n’est guère plus
sympathitionale, ont été quasiment effacées joue en cet automne 1870. En mars crise, profondément divisée entre préparation des élites impériales, que, même si le courage des
Paride nos mémoires. Et pourtant la Ré- 1871, les Prussiens défileront sur les réformistes et radicaux, entre mo- mais aussi de la gauche radicale, siens force le respect : s’étant
publique n’existerait pas sans ces Champs-Élysées, comme les Alle- narchistes pacifistes et révolution- toujours à l’affût du pouvoir, mais réveillés mutins en 1793, ils
n’ac135 jours de siège, ni la Commune, mands en 1940. Mais la République naires bellicistes. Le schéma habi- incapable de s’organiser. La nouvel- ceptent toujours pas de se soumettre
ni le mouvement révolutionnaire va sortir bizarrement très renforcée tuel est un peu bouleversé par le bourgeoisie de l’époque se montre aux Prussiens en 1871. Ils se battent à
radical qui s’est nourri de cet épiso- de cette politique pacifiste, après rapport à nos habitudes. en 1870 d’une arrogance à toute Villejuif ou dans certains faubourgs.
de. avoir cédé l’Alsace et la Lorraine, épreuve. « Il ne nous manque pas un Les partisans de la démocratie
reHéritage encombrantCe siège de Paris, envisagé par les grâce à l’habileté d’un esprit redou- bouton de guêtre ! », dira le ministre présentative affrontent les
défenPrussiens avec un cruel raffine- table, « M. Thiers », 1,55 m, mais En 1870, les ancêtres de nos gau- de la Guerre, Lebœuf, qui n’a laissé seurs d’une démocratie directe qui
ment, est le dernier siège « à l’an- tout en astuces et en roueries. Il faut chistes sont des partisans de la son nom dans l’histoire que pour tiennent en partie les rues de Paris.
cienne » d’une capitale européenne. dire que la Commune, par ses excès, poursuite de la guerre à outrance, et cette médiocre rodomontade. Défaitistes, spéculateurs,
proParis a été affamé, les habitants ont fera beaucoup pour laisser apparaî- ils invoquent les mânes des soldats Le gouvernement républicain qui pagateurs de fausses nouvelles,
dû manger des rats et les animaux tre la République conservatrice de l’an II. La Révolution française a succède à l’Empire ne fait pas preu- émeutiers professionnels attisent les
du Jardin des Plantes, la rive gauche comme « le régime qui nous divise le laissé dans l’histoire de la gauche le ve de beaucoup plus d’expérience. feux populaires et les feuilles des
a été ravagée par les obus, mais le moins », selon son mot célèbre. legs d’un patriotisme très attaché à Trochu, qui dirige le gouvernement journaux avec la même hystérie que
peuple ne voulait toujours pas se Frédéric Mounier retrace cette la souveraineté nationale. Depuis, provisoire, est d’une prudence qui sur les réseaux sociaux aujourd’hui.
rendre. Même affamés, les habitants période du siège avec beaucoup de les penseurs de cette sensibilité se confine à la médiocrité. D’où le mot C’est dans ce climat plutôt sombre
des faubourgs entendaient poursui- talent de narration. Il compose débattent avec un héritage encom- de Victor Hugo au sujet de son nom : qu’est née, comme le dira le général
vre la guerre, alors que les élites, soixante-cinq tableaux vivants qui brant. À l’époque, le peuple n’a « Trochu, participe passé du verbe de Gaulle, la République : « pour
réayant compris que tout était perdu, permettront au lecteur de se re- qu’un seul mot : combattre. Trop Choir. » Il a cependant le méri- parer le désastre ». ■
ET AUSSI
Les hommes clés de l’Armée rougeLES MARÉCHAUX Ultragauche bisDE STALINE
De Jean Lopez et ESSAIS Portraits de dix-huit maréchaux de Staline, souvent brutaux mais d’une bravoure Ce livre fouillé, érudit, commence par Lasha Otkhmezuri,
Perrin, un mea culpa. Dans une version sans faille, qui menèrent à la victoire l’Union soviétique.600 p., 25 €. précédente publiée en 2003,
Christophe Bourseiller prophétisait
PAUL FRANÇOIS PAOLI sillé sur ordre de Staline en 1937 au del qui commandent la Wehrmacht n’étaient pas ceux que l’on croyait, la disparition prochaine de ces
moment des purges qui décapitent la en Russie. Leurs conceptions politi- mais ces hommes souvent très bru- groupuscules positionnés à la
PART en ce qui concer- tête de l’armée, pour la plupart, ces ques - ce sont des staliniens de base taux mais d’une bravoure infinie. gauche de l’extrême gauche.
ne Joukov, qui fit hisser hommes peu cultivés viennent du convaincus pour la plupart - sont « Je me trompais », écrit l’historien
« Trahison droitière »le drapeau soviétique monde ouvrier ou paysan. Ils ne font primitives. Mais que les Allemands journaliste. « Nous assistons
à Berlin avant l’arrivée pas le poids, intellectuellement par- ont eu tort de les mépriser ! Les « su- Les pages que les auteurs consacrent actuellement, contre toute attente, À des Américains, qui lant, avec des Manstein ou des Mo- rhommes », entre 1942 et 1945, par exemple à Konstantin Rokosso- au retour de flamme d’un
connaît l’histoire de ces maréchaux vski, « hercule de 1,90 m, à la voix mouvement en pleine
de l’armée russe qui jouèrent un rôle douce, aux yeux d’un bleu de givre », effervescence. » Le « groupe
décisif dans la victoire contre la sont stupéfiantes. Ce noble d’origine de Tarnac », le black bloc mobilisé
Wehrmacht ? Qui, hors de l’ancien- polonaise qui est devenu bolchevi- contre le CPE ou la loi travail,
ne URSS, connaît tant soit peu que par conviction a été torturé des les zadistes de
Notre-Dame-desl’étonnante destinée de Vassilevski, jours durant par le NKVD en 1937 Landes… Depuis les années 2000,
de Bliukher ou de Rokossovski ? pour « trahison droitière » et compli- l’ultragauche multiplie les actions
L’image d’Épinal a tendance à les cité avec Toukhatchevski. Il y per- tant insurrectionnelles que
représenter comme de vieux pachy- dra toutes ses dents et la plupart de « communalistes ». L’auteur dresse
dermes ployant sous leurs médailles, ses galons et sera exclu du Parti. leur généalogie en les liant au
et c’est cette image que Jean Lopez, Mais le voilà qui, revenu en grâce gauchisme « germano-hollandais »
sûrement un des meilleurs experts auprès de Staline quelques années des années 1920, aux situationnistes
de l’histoire militaire soviétique à ce plus tard, s’illustre par ses initiatives ou aux communistes-libertaires
jour, réduit à néant. On se demande brillantes durant la grande bataille des années 1950. Il pointe aussi
parfois comment les Russes ont pu de Koursk, et ce, jusqu’à la victoire. leurs fourvoiements, comme
vaincre la Wehrmacht - sans doute Ses exploits seront tels que Staline leur indifférence pour
la plus extraordinaire machine de lui téléphonera le 29 juin 1944 pour l’antisémitisme présent dans leurs
guerre de tous les temps -, alors le nommer maréchal. «Il avait toutes rangs, qui rappelle étrangement
qu’on nous a si longtemps ressassé les qualités requises pour devenir pri- leurs errements actuels avec
que leurs chefs étaient incompé- mus inter pares. Sa science militaire la gauche racialiste et indigéniste.
tents. Jean Lopez et Lasha Otkh- ne le cédait en rien à celle de son rival ÉDOUARD DE MARESCHAL
mezuri ne minimisent en rien le dé- Joukov. Sur Joukov il avait l’avantage
sastre qu’a représenté l’offensive d’arracher l’adhésion et de respecter
allemande de juin 1941 pour une ar- ses subordonnés. (…) Son calme
immée pulvérisée par les panzers et perturbable, sa capacité à analyser
clouée au sol par la Luftwaffe. Mais froidement et à se remettre en
quesce désastre ne fait que renforcer tion constituaient d’autres atouts »,
l’extraordinaire exploit que consti- écrivent Lopez et Otkhmezuri.
tue la remise sur pied d’une armée Joukov ou Koviev étaient des brutes
semi-détruite. Cette résilience en plus d’être de grands soldats.
n’aurait pas existé sans le talent des Mais tous les chefs russes n’étaient
chefs russes et leur extraordinaire pas de cet acabit. Si l’Armée rouge a
énergie au combat. Chacun d’entre gagné la guerre, ce n’est pas
seuleNOUVELLE HISTOIRE eux a droit à un chapitre qui retrace ment parce que ses soldats étaient
DE L’ULTRAGAUCHEson ascension depuis la guerre civile. insubmersibles, c’est aussi parce
À part le stratège prodige Toukhat- Le maréchal Konstantin Rokossovski, par Vasili Nikolayevich Yakovlev, qu’ils avaient à leur tête des hommes Christophe Bourseiller,
en 1944. FINEARTIMAGES/LEEMAGE Cerf, 416 p, 22 € chevski, aristocrate bolchevique fu- intelligents. ■
ALE FIGARO jeudi 14 janvier 2021
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINEJ’ai un lien ombilical,
Retrouvez sur internet vital avec le Cantal, la chronique
« Langue française »les paysages (...), 752les arbres nus, le vent, SUR C’est le nombreWWW.LEFIGARO.FR/la nuit, les rivières LANGUE-FRANCAISE de pages du « Roman de Londres »
MARIE-HÉLÈNE LAFON SUR FRANCE3-RÉGIONS de l’auteur serbe Milos Tsernianski (1883-1977), EN VUE@
ULF ANDERSEN/AURIMAGES VIA AFP qui paraît aujourd’hui aux Éditions Noir sur Blanc
dans une traduction revue et corrigée Littéraire
ET AUSSILa moisson noire
Vendetta verte
Et si la nature s’incarnait, que DASHIELL HAMMETT Neuf auteurs célèbrent le maître du roman noir en le mettant
ferait-elle en voyant les hommes
en scène dans des nouvelles restituant sa jeunesse aventureuse. la détruire ? Elle se vengerait.
Dans un livre écrit par six auteurs
de talent, Dame Nature reprend
SÉBASTIEN LAPAQUE une nouvelle au cours de laquelle le ses droits. Elle a plusieurs noms
slapaque@lefigaro.frHAMMETT futur écrivain découvre que les et diverses formes : des singes
DÉTECTIVE heureux du monde n’ont pas les qui chassent les humains, des
Ouvrage collectif, OUR saluer Dashiell mêmes comptes à rendre à la justi- typhons meurtriers, des insectes
préface Hammett (1894-1961), ce que les damnés de la terre. mangeurs de cellulose
de François Guérif, Nathalie Beunat, à qui Par là, on aura deviné les raisons et de papier, source principale de
Points, l’on doit une première pour lesquelles le père de Sam la littérature… Les textes courts
216 p., 6,60 €. Pédition française enfin Spade, immortalisé au cinéma par se répondent comme pour un
scrupuleuse de ses romans (nou- Humphrey Bogart dans Le Faucon cadavre exquis. Ainsi, le lecteur
velle traduction intégrale avec maltais de John Huston, s’est en- navigue d’une nouvelle à une
Pierre Bondil, Gallimard, « Quar- gagé politiquement, contre la sé- autre en territoire fantastique
to », 2009), a suggéré à neuf grégation raciale, aux côtés des ré- et tragique. On accoste en terre
auteurs de polars, thrillers et ro- publicains espagnols d’abord, puis poétique, à travers des mots
mans noirs de saluer l’auteur du au sein du Parti communiste amé- critiques qui rappellent ceux
Faucon maltais avec une nouvelle ricain (PCUS), sans que les agents d’un Verhaeren dans ses Villes
le mettant en scène du temps de paranoïaques de la Commission tentaculaires, puis l’on amarre en
sa jeunesse. Le résultat est des activités antiaméricaines dystopie, à la frontière d’un Pierre
somptueux. (HCUA) qui l’ont interrogé à plu- Boulle et d’une Suzanne Collins.
Né dans une ferme du Maryland, sieurs reprises au lendemain de la Au fil de cette lecture, les
devenu tour à tour vendeur de Seconde Guerre mondiale aient questions affluent : pourquoi
journaux, employé dans une agen- jamais réussi à savoir si le père de n’y a-t-il plus d’insectes à la
ce maritime, manœuvre sur les la littérature hard-boiled était un campagne ? Pourquoi
acceptevoies ferrées et garçon de courses adhérent convaincu ou un simple t-on de détruire la flore pour
avant d’être embauché par la fa- compagnon de route. du Nutella ? Combien de morts
meuse agence de détectives Pin- Il y avait probablement une encore avant que les autorités ne
kerton à l’âge de 21 ans, Dashiell bonne dose de dandysme dans le réagissent ? Ni donneur de leçon,
Hammett a connu des apprentissa- « léninisme » de Dashiell Ham- ni misérabiliste, cet ouvrage
ges qui mettent fatalement toutes mett, comme dans celui de Jérôme inventif est une bouteille d’espoir
les imaginations en ébullition. Leroy, hussard antifasciste - si cet jetée à la mer. ALICE DEVELEY
oxymore est permis - qui lui rend
Initiation à la violence hommage en se souvenant de sa
Le romancier anglais Tim Willocks comparution devant l’US District
raconte son initiation à la violence Court de New York, en juillet 1951,
Humphrey Bogartsociale parmi les briseurs de grève à et de sa condamnation à six mois
dans Le Faucon maltais.Butte, Montana, une ville célèbre de prison au pénitencier fédéral
pour ses mines qui firent de l’Ana- RDA/BRIDGEMAN IMAGES d’Ashland, dans le Kentucky.
conda Copper le premier produc- « Dashiell lisait Crime et châtiment
teur mondial de cuivre au début du dans sa cellule. Finalement, il avait
eXX siècle. « De nos jours, peu de chargée de faire respecter la loi au tion du jeune Hammett. « Déjà, à été condamné par le tribunal de
gens connaissent la Pinkerton Natio- niveau fédéral. Elle travaillait com- l’époque, je n’aimais pas quand les New York, mais au moins il n’avait
nal Detective Agency mais, avant la me police privée au service exclusif riches vous montraient de manière dénoncé personne parmi ses
camacréation du FBI - qui, franchement, des grandes entreprises. » Ce rôle trop appuyée qu’ils étaient riches », rades communistes. » Une suite de ELLE EST LE VENT FURIEUX
s’est comporté de façon bien pire -, de porte-flingue au service des mi- lui fait dire la romancière franco- textes qui fêtent de manière im- Collectif, Flammarion Jeunesse,
el’agence était la seule organisation lices patronales n’était pas la voca- britannique Stéphanie Benson dans peccable le 60 anniversaire de la 304 p., 15 €.
mort de l’écrivain américain. ■
Barnabooth, le milliardaire enfant gâté
REDÉCOUVERTE Auteur d’un conte et d’un journal intime, le double de Larbaud fut aussi poète à ses heures.
LES POÉSIES DE
A. O. BARNABOOTH
OINCÉ par le confine- me des symbolistes, le nouvel- avait découvert le vers libre, Dans un poème intitulé Envoi De mettre un point./ ApprenezDe Valery Larbaud,
ment, l’on ne peut pas liste d’Amants, heureux amants l’heureuse trouvaille qui en- à tous les hommes de lettres et que je paie pour me faire éditer,/Poésie/Gallimard,
imaginer poésie plus et d’Enfantines affectionnait la chantait Mallarmé. artistes, le poète milliardaire Et que du Public je me fous,/ Car124 p., 6,50 €.
consolatrice que celle « grande poésie des choses ba- Archibald-Olson Barnabooth, le l’Amateur je suis,/ Aimé de la
DilettanteC de l’écrivain et tra- nales » : « (…) faits divers ; double qu’il s’était inventé et Postérité
porteuse-de-couronducteur cosmopolite Valery Lar- voyages ;/ (…) Hauts et bas du Fils d’un pharmacien de Vichy auquel il a prêté un conte, des nes-à-domicile. »
baud (1881-1957). « …nostalgie/ temps et du tempérament ;/ propriétaire de la source Saint- poésies et un journal intime, re- Ici comme ailleurs, Valery
Des antipodes, de la grande avenue Instants reparus d’une autre vie ; Yorre, Valery Larbaud a vendique ce statut de dilettante. Larbaud assume pleinement la
des volcans immenses ;/ (…) je suis souvenirs, prophéties/ Ô splen- employé la fortune que lui avait « Apprenez donc, tristes gueux, joie enfantine de la
provocales orangers,/ Et je suis cet instant deurs de la vie commune et du léguée son père à lire, écrire et que je ne suis pas votre confrère,/ tion. Et se dissimule pour mieux
qui passe et le soir africain ;/ Mon train-train ordinaire. » (Alma voyager. De sorte qu’il n’a Car je suis un homme Riche et se dévoiler. « J’écris toujours
âme et les voix unies des mandoli- Perdida). jamais travaillé un seul jour de Vertueux, et j’écris ce que je veux avec un masque sur le visage »,
nes. » (Mers-el-Kébir). C’est chez le poète américain sa vie, au sens où l’entend le écrire/ Je ne consulte que mon avoue-t-il. Heureusement pour
Fuyant le sentimentalisme Walt Whitman que l’auteur des commun des mortels — et même goût,/ Et quand ça me dégoûte,/ lui, il ne s’agissait pas d’un
des romantiques et l’hermétis- Poésies de A. O. Barnabooth celui des écrivains. Je ne prends même pas la peine/ masque FFP2 ! ■ S. L.
VOUSRÉVÈLELESDESSOUSDELACULTURE
POURPOUR L L’ ’AAMOURMOUR DU S DU STTYLEYLE
Il Il rêvaitait d’être eC Ce ervrvantès, antès, Montaigne aigne etet Voltaire eàlà laaf fois. ois. Son Son œuvre en ne er rees ssesemblerait ait qu’à qu’à
luimêmemême :c: coorrrrosive,e, désenchantée,enchantée, portéetée parpar unun styleqe qui ui transfiguransfi gureraitait tout.F. Fllaauberubertnt n’ ’aapparppartint
àaà aucune ucune école,e, aucuneaucune doctrine,trine, etet conspuanspua sonén époque poque autantautant qu’ilqu’il put.C. Ceeb briseureur d’idoles
n’enen euteut qu’une,une, la llaangue, ngue, qu’ilqu’il servitrvit commemme unun forçatpt pour our «« allerdans l’âme des choses », des
platitudesitudes normandesnormandes auxaux sortilègeses dede la CCararththa aggeea antiquentique etet dudu Parisris dede 1848.1848. Pourur célébrer
le bbicicentenairede de es saan naissance,e, Le FigaroHors-Série consacre un numérospécial au créateur
de MadameMadame Bo Bovavaryry et de L’Education sentimentale.Analyse des ressortsdeson génie, critique
dede sesesœs œuvruvres,es, dicdictionnairtionnairede des es perpersosonnannagegesqs qui ui peuplpeuplentent sesesrs roomans,mans, panorpanoramaama desdes filmsfi lms quiqui
s’s’enen s soont inspirés, prnt inspirés, promenaomenadede sur lsur lees lieux de sslieux de saa vie, bibliogrvie, bibliographieaphie : t :toutout Fl Flauberaubert,t, en 114 paen 114 pageges.s
Le FigFigaroHo Hor ors-Série,Série, «Flaubert, la fureur d’écrire»,114 pages.
Retrouvez Le FigaroHors-Série€ €Actuellementdisponible Version digitaledisponibleégalement à 6,998,90 chez votremarchand de journaux et sur www.figarostore.fr/hors-serie sur TwitteretFacebook
Ajeudi 14 janvier 2021 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Lupin retrouve des couleurs
de la
pin est toujours là grâce à la té- En plus de l’adaptation tirée de la dans un volume qui comprendLongtemps (entre 1971 et 1974)semaine il eut les traits séduisants de lévision, Netflix ayant choisi le série Netflix (Hachette) plusieurs aussi Les Confidences d’Arsène
comédien Omar Sy pour incarner rééditent Arsène Lupin, gentle- Lupin. Le même éditeur publieraGeorges Descrières à la
téléviun homme s’inspirant des mé- man-cambrioleur, le recueil de en mars un volume regroupantsion. Parfaite incarnation duMAURICE LEBLANC EST MORT
IL Y A 80 ANS. NETFLIX DIFFUSE thodes du cambrioleur. nouvelles de ses premières Arsène Lupin contre Herlockgentleman-cambrioleur imaginé
LA SÉRIE « LUPIN » ET ON TROUVERA par Maurice Leblanc en 1905. Il Les éditeurs ne sont pas en aventures paru en 1907. Folio Ju- Sholmès et L’Aiguille creuse,
forEN LIBRAIRIE DE NOMBREUSES EN MARGE ereste en cette année du 80 an- nior le propose à prix modique midables romans publiés en 1908fut aussi chanté par Dutronc enRÉÉDITIONS DE SES AVENTURES.
niversaire de la mort de Leblanc. tandis qu’Archipoche le publie et 1909. BRUNO CORTY1975. Plus d’un siècle après, Lu-Littéraire
« Rester
humain,
un exercice
quotidien »
ENTRETIEN Dans son nouveau
roman, Sylvie Germain met en scène
des personnages
qui se toisent dans un square…
La haine, qui «
était autrefois
intellectuellement et éthiquementPROPOS RECUEILLIS PAR considérée commenon plus. Nous n’avons évolué queASTRID DE LARMINAT
adelarminat@lefigaro.fr une « passion techniquement. Cela dit, ne jetons
pas le bébé avec l’eau du bain, mauvaise »,
ces techniques nous permettent
semble devenir LE FIGARO. – Le premier acte d’avoir accès à une bibliothèque
maintenant un de votre roman met en scène des universelle, par exemple, et c’est
personnages, d’âges et de milieux formidable ; mais la nature hu- impératif moral»sociaux différents, qui s’observent, maine étant ce qu’elle est, certains
SYLVIE GERMAINassis dans un square. Ce qu’ils font un usage funeste de ces
techpensent des autres et du monde niques.
Sylvie Germain :n’est pas très amène. Vous-même, tion de l’autre ? On le cloue au sol, més de la nouvelle bien-pensance.
comme l’un d’eux, êtes-vous Un usage mortel ? ou plutôt au pilori. Maintenant, « On passe son temps Dénoncer les abus avérés, oui ;
deà interpréter les autres« en discorde avec votre temps » ? Oui, la haine, qui était autrefois sur internet, pour un oui ou pour mander justice, absolument. Crier
à l’emporte-pièce, Sylvie GERMAIN. – Je suis assez considérée comme une « passion un non, on lance des menaces de vengeance, non.
et de travers. » « mécontemporaine », oui, pour mauvaise », semble devenir mort ! L’hystérisation des débats
reprendre un terme que Finkiel- maintenant un impératif moral. ne permet pas toujours de distin- TADEUSZ KLUBA En exergue, vous citez Simone
kraut emprunte à Péguy, mais je Elle contamine hélas des causes guer la gravité des délits, qu’il Weil : « Chaque être crie en silence
m’efforce de faire la part des cho- qui sont justes, comme la dénon- s’agisse des violences sexuelles ou pour être lu autrement. »
ses entre des nouveautés qui me ciation des violences sexuelles ou des propos sexistes, homophobes Qu’est-ce que cela signifie ?
déplaisent parce que je suis d’une du racisme. Quand j’ai entendu ou racistes. On piste chez les Dans les lieux publics, on voit
pascertaine génération et ce qui est parler de la « cancel culture » pro- autres la moindre défaillance de ser des gens qu’on ne connaît pas.
vraiment répugnant, par exemple mue aux États-Unis, je me suis langage, il y a des « experts » en On les juge sur leur mine. On pas- elles nous taraudent. On
la haine qui se déverse sur les ré- demandé ce que c’était. « Can- suspicion. Du coup, la liberté se son temps à interpréter les ne sait pas pourquoi, mais on ne
seaux sociaux comme dans des cel », c’est le mot qui s’affiche d’expression régresse. Aujour- autres à l’emporte-pièce, et de peut s’empêcher d’y penser,
comlatrines. Rien de neuf. Nous, hu- dans les aéroports lorsqu’un avion d’hui, des humoristes comme travers. Chacun est différent, plus me Joséphine par la suite.
mains, n’avons guère évolué, est annulé. Est-ce cela que nous Desproges ou Coluche seraient vi- complexe que ce que les autres
surtout pas spirituellement, mais voulons ? Une culture de l’annula- lipendés par les juges autoprocla- voient ; et souvent, aussi, autre Ce jeune étranger sans domicile
que ce qu’il s’imagine être lui- est-il une figure christique ?
même : on se lit soi-même très En commençant à écrire, je ne
samal. On se leurre souvent sur soi, vais pas ce qu’il allait devenir - je
on se trouve des excuses, on est pars sans savoir où je vais… Ce
plus clément avec soi qu’avec les personnage reste à peine esquissé,
autres - ou l’inverse. On reproche et demeure anonyme - il est ainsi
aux autres ce qu’on fait soi-même. le visage des innocents souffrant.
On est prompt à se sentir humilié À la fin, Joséphine, peut-être
parou blessé, mais on ne se rend pas ce qu’elle vient de regarder un
tacompte qu’on humilie souvent les bleau représentant le suaire deBRÈVES
DE SOLITUDE autres. La lucidité sur soi est très Véronique dans un livre d’art, voit
De Sylvie Germain, difficile. La croûte d’humanisation le visage de cet homme
transpaAlbin Michel, est si légère chez nous : un petit raître à la surface de la Lune.
210 p., 18,90 €. vernis. Rester humain est un
exercice quotidien. Il suffit de si peu Dans la seconde partie du roman,
pour faire preuve d’indifférence, chacun des personnages est
de brutalité ou de cruauté. Cer- confiné seul chez lui et s’effondre.
tains s’adonnent à des entraîne- Que s’est-il passé ?
ments sportifs ou artistiques quo- Même si les causes de cette
pandétidiens ; on devrait faire des mie sont complexes, elle fait
exercices quotidiens d’humanité. partie des dérèglements
provoqués par notre hybris : la
démesuL’un de vos personnages, une re, l’orgueil, la cupidité et
l’inconvieille dame qui n’a pas sa langue séquence de l’homme enivré de
dans sa poche, fait une expérience son pouvoir. Mes personnages
étrange. Expliquez-nous. confinés ne peuvent plus
renconJoséphine est veuve, sa mère était trer les autres, ils sont réduits à
espagnole, les parents de son mari eux-mêmes. Plus de
divertisseétaient hongrois, ils se sont assi- ment, plus d’échappatoire.
Chamilés, ont francisé leur nom. Elle cun est confronté à lui seul, à son
veut se convaincre qu’elle n’est propre vide ou à des souvenirs
repas raciste, mais ne peut s’empê- foulés tout au fond de lui et qui
recher de remarquer que toutes les montent à la surface.
nounous qu’elle voit dans le
square sont d’origine africaine, et de le Leur propre « infimité »
déplorer. Elle considère que les leur apparaît, mais l’idée d’infini
immigrés sont trop nombreux si les travaille également, non ?
bien qu’elle les regarde tous avec C’est une question toujours aiguë,
une certaine défiance. Mais, sou- que celle de l’idée d’infini :
comdain, en allant fouiner dans les ment peut-elle venir à l’esprit
buissons, elle voit un homme à d’un être fini ? Comment la notion
terre, un jeune migrant qui crève de liberté nous vient-elle alors que
de faim, de détresse. Prise au dé- nous sommes si peu libres,
déterpourvu, elle ne voit plus la couleur minés à 99,5%. Qu’est-ce que ce
de sa peau. Une brisure s’est faite 0,5% qui nous échappe ?
Queldans ses petites certitudes menta- quefois, on pousse la pensée
jusles ; c’est une sorte d’épiphanie. qu’au point où elle se fêle,
s’effonElle essaie de se ressaisir, mais elle dre… Ainsi Thomas d’Aquin qui à
ne peut plus oublier cet homme, la fin de sa vie, après une vision
son visage mis à nu par le mal- mystique, aurait dit que tout ce
heur. Nous avons parfois des ré- qu’il avait écrit n’était que de lawww.editions-anfortas.com
vélations de cette sorte, mais nous paille au regard de ce qui lui avait
ne les laissons pas toujours s’épa- été révélé. Cela n’ôte pas la beauté
nouir, pour nous préserver. Alors de la paille…
A