Figaro Littéraire du 15-04-2021
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Date de parution 15 avril 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 13 Mo

Exrait

jeudi 15 avril 2021 LE FIGARO - N° 23841 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
DON DELILLO ALIX DE SAINT-ANDRÉ
LE MAÎTRE AMÉRICAIN PLONGÉE DANS UNE DRÔLE
IMAGINE UN MONDE SOUDAIN DE PENSION DE FAMILLE
PAGE 5PRIVÉ DE CONNEXIONS PAGE 4
Dante,
ce célèbre
inconnu
DOSSIER Il est mort il y a 700 ans.
Plusieurs biographies ressuscitent l’auteur
de « La Divine Comédie ». PAGES 2 ET 3
GallimardUne promenade dans l’histoire
présente
UI ne se souvient de Nerval : beau ni le plus charmant de la capitale. Un « Luco » ? Et comme si les ombres de Marie
« Elle a passé, la jeune fille,/ peu trop classique, un peu trop officiel, et de Médicis, du maréchal Ney, de Decazes,
Vive et preste comme un pourtant Elvire de Brissac, si elle le parcourt d’Hugo ne suffisaient pas à sa rêverie, Elvire
oiseau… » La scène se passe à pied, écrit à la vitesse d’un cheval au trot de Brissac ajoute des statues à son Luxem-Qdans « une allée du Luxem- enlevé : à sa suite, on court d’une époque à bourg enchanté. Honneur aux dames : voici
bourg ». Le poète l’ignore mais une autre, de la Grande Mademoiselle à Jo- « Velleda contemplant la demeure
d’Eudola jeune fille n’a pas passé, elle est restée et a séphine. Saint-Simon, le cardinal de Retz, re », mais aussi sainte Geneviève, Laure de
pris des notes sur place. Elle s’appelle Elvire plus tard Fabre d’Églantine, lui font une sui- Noves (qu’aima Pétrarque) et une série de
de Brissac, écrivain inclassable qui poursuit reines mères, de Berthe « au pied d’oie » à
depuis un demi-siècle une œuvre loin des Marguerite d’Anjou. Et ici c’est Verlaine,
sentiers battus. L’attendiez-vous sur les c’est Baudelaire (dont le père fut au palaisLA CHRONIQUE
Champs-Élysées, elle vous donne rendez- chef des bureaux de la préture) et dont led’Étienne
vous à l’ombre des arbres du Luxembourg. buste fut déplacé en 1966, suscitant la lettre
de MontetyPas de préambule, d’avant-propos où furieuse d’une admiratrice aux autorités : DOMINIQUE
l’auteur expliquerait son projet. On plonge « Baudelaire n’est pas un monsieur qu’on
edirectement au début du XVII siècle. Elle escamote. »
résume l’histoire, qui part de Marie de Mé- te courtoise. Sa promenade lui inspire des Indifférent aux millions de visiteurs qui se BONA
dicis et court jusqu’à Gaston Monnerville, formules drôles et heureuses qui fouettent le pressent d’ordinaire dans ce qui demeure de l’Académie française
en une phrase si heureuse qu’elle pourrait, à lecteur comme l’air printanier. De l’horrible l’un des plus anciens musées du monde, un
elle seule, tenir lieu de livre : « Cette petite Barras, elle écrit : « Le voici directeur habillé peuple de marbre et de bronze surgit des al- Divine Jacqueline
princesse florentine transform(a) son mal du de pied en cap dans un costume dessiné par lées. Ces sculptures sont plus ou moins
réus« Un livre passionnant, un scrapbook plein
pays en un palais qui deviendrait la demeure David. Et quel pied, et quel cap ! » Les déboi- sies mais toutes riches de ce que l’auteur ap- d’images et d’anecdotes sur le gotha de l’art
medes sénateurs français. » res politiques du Général en 1969 tiennent pelle une « langue muette ». M de Brissac et des lettres, ce qu’on trouva de plus chic
L’auteur est à l’aise avec les dynasties, les en une phrase : « Devant cet archet qui mord est l’interprète inspirée et de plus doué ce dernier demi-siècle.
Orléans, les Bourbons, les Condé, car bon sans cesse sur le violon du pouvoir, tenu à dis- de ces fantômes de notre Un livre simplement indispensable. »
sang ne saurait mentir : « Mon père qui ma- tance par le général de Gaulle, le Luxembourg grandeur. ■ Etienne de Montety, Le Figaro littéraire
niait les rois à sa guise », lâche-t-elle au dé- va lui tendre sans le vouloir la plus imprévisible
tour d’une phrase. La vie de château prédis- des embûches. » Faire plus long,
démonstraLE LONG pose-t-elle aux palais ? Rien n’est moins sûr tif, serait tenu pour une impolitesse.
DU LUXEMBOURG
et pourtant voici Madame de Brissac à l’as- Qui ne rêverait d’un manuel d’histoire sous
saut de celui du Luxembourg, sis en plein la forme d’une promenade dans ce que les D’Elvire de Brissac,
gallimard.fr facebook.com/gallimardIcœur de Paris. Ce n’est pas l’endroit le plus étudiants d’hier et de toujours nomment le Grasset, 193 p., 18, 50 €.
ŠELECTA/LEEMAGE ; RENAUD MONFOURNY/ACTES SUD ; HELENE BAMBERGER/OPALE/LEEMAGE
PhotoF.Mantovani©Gallimard
Ajeudi 15 avril 2021 LE FIGARO
2 Dante en exil,
(1860-1865)
peinture
de Domenico
Peterlini.
SELECTA/LEEMAGE
L'ÉVÉNEMENT
Littéraire
PROPOS RECUEILLIS PAR
JACQUES DE SAINT VICTOR
Historien, spécialiste de l’histoire Dante,
médiévale et de l’histoire militaire,
Alessandro Barbero est l’auteur
d’Histoires de croisades et de La
Bataille des trois empires. le poète LE FIGARO. - À l’occasion
edu 700 anniversaire de la mort
de Dante, le président
de la République italienne
et même le pape ont célébré l’auteur
de La Divine Comédie. voyant
Que représente aujourd’hui
encore Dante pour les Italiens ?
Alessandro BARBERO. - Les Italiens
savent qu’ils ont la chance d’avoir DOSSIER C’est en exil que le
en Dante un des plus grands
écrivains de l’histoire de l’humanité, Florentin écrivit son chef-d’œuvre, comme les Espagnols ont Cervantès,
les Anglais Shakespeare ou les Alle- livre inépuisable qu’il faut lire mands Goethe.
Et les Français ? d’abord comme un roman.
C’est vrai qu’il est plus difficile de
trouver un écrivain français qui
dépasse visiblement tous les autres.
Récemment, un ami français me
suggérait Victor Hugo. Mais ce grand Alessandro Barbero : « C’est le père de la langue italienne »
poète est tout de même étroitement
lié à l’histoire de France plus qu’à
l’histoire universelle. Il y a en France médiévale. On le cite avec respect étudié pendant les trois dernières tentation de la corruption, peut-être se repentir de l’avoir chassé, en
raibeaucoup de grands écrivains, mais dans Les Contes de Canterbury. En années du lycée classique, chaque même un peu plus. son de sa gloire.
qui n’ont pas la dimension d’un France, Christine de Pisan inter- année étant réservée à un des trois
Dante ou d’un Shakespeare. vient dans le débat sur Le Roman de livres de La Divine Comédie, L’Enfer, C’est en exil qu’il élabore Certains pensent
la rose en invitant les Français à lire puis Le Purgatoire, et enfin La Divine Comédie. qu’il a aussi été à Paris ? DANTE
On dit pourtant que Dante plutôt Dante. Toujours est-il que la Le Paradis. Ce sera au fond l’expérience C’est tout à fait possible. Certes, de-D’Alessandro
est aussi un écrivain national, très grande réputation de Dante dès la plus triste et la plus féconde puis que le pape Boniface VIII, sou-Barbero,
eétroitement lié à la formation le XIV siècle a fait que le dialecte Revenons à l’homme. de sa vie. Le pape François tenu par la France, a choisi à Flo-traduit de l’italien
de l’Italie. florentin va être incontournable et En dehors de son amour en fait pour cette raison rence les guelfes noirs contre lespar Sophie Royère,
C’est une vision poétique qu’a tenté Flammarion, deviendra l’« italien » bien avant célèbre pour Béatrice, il a fait un « prophète d’espérance ». guelfes blancs, Dante est remonté
480 p., 28 €.de diffuser le Risorgimento en cher- l’unification du pays. Ce sera la de la politique et cela Oui, l’exil le conduit à passer dans contre le pape et les Français. Mais
chant à faire de Dante le « père de la « langue de Dante ». s’est retourné contre lui. de nombreuses cours princières ita- Paris était alors la capitale de la
patrie ». Après l’unification italien- Il est condamné à l’exil perpétuel liennes. On a du mal à imaginer nouvelle philosophie, le lieu où
ne, en 1861, on dressera partout des Les Italiens continuent-ils et ne reverra jamais Florence. comment fonctionnait précisément saint Thomas avait entrepris la
restatues de Dante, mais ce mythe ne à le lire dans le texte ? A-t-il été un politicien maladroit ? la « société littéraire » de cette épo- lecture d’Aristote, et Dante a
cersurvit aujourd’hui que par inertie. Oui. Il faut dire que la langue italien- Sa carrière politique n’est pas exem- que, mais il est hors de doute qu’elle tainement dû vouloir aller à Paris.
En revanche, Dante est, il est vrai, le ne a bien moins changé que la langue plaire et il ne s’en cache pas vrai- existait et qu’elle a assuré la réputa- On garde son souvenir dans
l’anpère de la langue italienne. Il n’était française et qu’il est bien plus facile ment. Lorsqu’il arrive dans le hui- tion de Dante. Partout où il passe, cienne rue du Fouarre.
pas inscrit que le dialecte de Floren- pour un Italien de lire Dante que tième cercle de l’Enfer, celui réservé les lettrés avaient entendu parler de
ce devienne la langue officielle de pour un Français de lire La Chanson aux corrompus, ceux qu’il accuse de lui. On sait qu’il a été un des chefs Ce qui est frappant,
l’Italie. Il y avait au Moyen Âge de de Roland, par exemple. En lisant « baratteria » (le terme n’existe plus des guelfes blancs de Florence, mais en vous lisant, c’est la grande liberté
très beaux poètes en Sicile, par Dante, un Italien a le sentiment qu’il en italien, mais il désigne alors la on le connaît aussi parce qu’il a fait de ton de la discussion intellectuelle
exemple, qui écrivaient évidem- parle encore la même langue, et corruption), il avoue craindre d’être des sonnets - et bientôt on saura à cette époque. Beaucoup n’hésitent
ment dans le dialecte de l’île. Mais la beaucoup, même dans les milieux entraîné dans une de ces bolges, une qu’il est en train d’écrire un grand pas à discuter des dogmes,
réputation de Dante les dépassait modestes, connaissent par cœur ses fosse où les corrompus sont ouvrage « où l’on dit de belles choses y compris les mieux établis.
bien avant sa mort, et surtout après. vers les plus célèbres et sont capa- condamnés à nager dans la poix sur l’Enfer ». Et il est bien vrai qu’il L’époque de Dante est une époque de
Il était connu dans toute l’Europe bles de les réciter. Enfin, Dante est bouillante. C’est qu’il avait connu la espérait que ses concitoyens allaient disputatio, de discussions encore très
libres. Il y a bien sûr des risques à
contester certaines vérités, mais il
n’existe pas encore de conformisme
intellectuel. Celui-ci interviendraLa longue errance d’un proscrit bien plus tard, avec la Réforme et la
Contre-Réforme, où nos ancêtres
EXIL qui marqua versaires de Dante, qui appartient exprime sa nostalgie d’un pouvoir cède le pas au contrôle des villes apprendront, comme par un réflexe
au fer rouge la vie à la faction des guelfes blancs. Ces impérial unifié qui lui rappelle par des seigneuries urbaines de automatique, à se taire. Certes,
de Dante en fait un derniers se trouvent marginalisés l’époque de la Rome antique. Il est plus en plus despotiques, comme même à la Renaissance, il existera
compagnon pour par le triomphe des guelfes noirs, d’usage pour cette raison de voir les Sforza à Milan, les Della Scalla à encore quelques esprits libres, com-L’tous ceux qui tra- soutenus par le pape Boniface VIII. en lui un des pères de l’« esprit Vérone et bientôt les Médicis à me Giordano Bruno, mais ceux-ci
versent les « nombreuses forêts Les noirs se montrent impitoya- laïque », comme l’a dit Georges de Florence, tous fossoyeurs de la li- deviendront des exceptions. Au
obscures de notre terre », comme a bles, tuant, torturant leurs adver- Lagarde. Il s’agit alors simplement berté ancienne. Moyen Âge, pour les clercs, la joute
edit le pape François dans une lettre saires, pillant leurs domaines. Sans en ce début de XIV siècle de L’historien sait paradoxalement académique est un exercice
habiapostolique publiée à l’occasion du parvenir à capturer Dante, ils lui refuser la doctrine théologico- peu de choses sur les vingt derniè- tuel, le pendant pour les nobles de la
lancement en Italie des festivités interdisent de revenir dans sa chè- politique et la théocratie que les res années de sa vie, sinon que cet- joute chevaleresque, le tournoi. On
epour célébrer le 700 anniversaire re Florence, où il s’est fait trop papes avaient cherché en vain à te époque d’exil est la plus impor- ne suffoque pas encore sous la
cende la mort de l’auteur de La Divine d’ennemis, ayant eu le malheur de imposer, de Grégoire le Grand à tante, puisque Dante se lancera sure.
Comédie. Ce soutien pontifical se mêler à la politique locale com- Innocent III. dans la rédaction en langue
vulgaipourrait, ironiquement, s’inter- me prieur, s’attirant en particulier re de son chef-d’œuvre, la Come- De ce point de vue, DANTENostalgie florentinepréter comme un rachat puisque les foudres du pape, qui l’a en per- dia, dans laquelle il se met en scène que vous inspire la décisionD’Elisa Brilli
tous les malheurs de Dante sont sonne placé sur sa liste noire. En errant dans toute l’Italie, Dante en compagnie de Virgile, s’inspi- d’une maison d’édition néerlandaise et Giuliano Milani,
provoqués au départ par la cour de Pour mieux se repérer dans les va fréquenter de nombreuses peti- rant de L’Énéide du même Virgile, de supprimer Fayard,
Rome, comme le rappellent deux raisons obscures qui expliquent tes cours princières des Apennins, où Énée voyage aux enfers. Mais 395 p., 24 €. dans une récente traduction
nouvelles biographies de qualité cette étrange animosité pontificale comme celles des marquis Mala- Dante ira plus loin et il entrepren- de La Divine Comédie
qui reviennent sur une vie se per- à l’encontre de Dante, on lira la testa, ou se réfugier dans de riches dra un long voyage qui le mènera, le nom de Mahomet du huitième
dant dans les méandres d’un biographie d’Alessandro Barbero cités du Nord, à Ravenne ou à Vé- en trois livres célèbres, de l’Enfer cercle de l’Enfer pour ne pas
Moyen Âge italien peu familier à la (lire ci-dessus), universitaire célè- rone, mais il restera toute sa vie at- au Purgatoire, accédant ensuite au « blesser » ?
plupart des lecteurs français. bre outre-Alpes, sachant allier taché à sa cité native. Il exprimera Paradis, où il retrouvera la fameu- Il faut hélas prévoir la possibilité que
Pourtant, mieux connaître la vie l’exigence du chercheur à l’agré- avec force cette nostalgie pour sa se Béatrice, cette image de l’amour quelques radicaux en viennent à
de Dante participe à la compré- ment du conteur, ce qui est devenu patrie florentine, se lamentant brièvement croisée à 9 ans et à considérer la publication de La
Dihension même de son œuvre : rare. Il simplifie ces rixes fameuses dans des vers célèbres du Paradis 18 ans et qu’il avait déjà évoquée vine Comédie comme offensante, en
La Divine Comédie est le plus grand et incompréhensibles entre guelfes sur le goût du pain salé à Ravenne dans la Vita nuova. Boccace, le raison du rôle négatif que Dante
at« récit de soi » de toute la littératu- et gibelins, les premiers partisans (« Tu proverai si come sa di sale lo premier biographe de Dante, a tribue au Prophète. Il faudra bien se
re médiévale. Elle inspira du reste du pape, les seconds de l’empereur pane altrui »). Presque tous les Ita- comparé ce dernier à un animal demander comment réagir dans ce
par son titre et son ambition de germanique. Les deux puissances liens connaissent ces vers, car typique du bestiaire médiéval, le cas, et ce n’est pas évident.
nombreux écrivains, à commencer rivalisaient pour la domination de beaucoup s’y retrouvent, ayant été paon. Le plumage de cet animal
par Balzac et sa célèbre Comédie la Respublica christiana, c’est-à- souvent obligés depuis la fin du aux cent yeux s’apparente à la Mais on ne peut pas toujours
ehumaine. dire l’Europe chrétienne. À Flo- XIX siècle de quitter leur terre beauté de l’œuvre dantesque, ses céder au chantage à la blessure
Comme le rappellent Elisa Brilli rence, les gibelins, c’est-à-dire les magnifique pour trouver à l’étran- pattes souillées font songer à la et à la menace ?
et Giuliano Milani, Dante, né en défenseurs de l’empereur germa- ger un futur meilleur. langue vulgaire que Dante a utili- Non, bien entendu. On ne peut
sur1265, est issu d’une honnête fa- nique, ne comptaient plus, mais À travers son errance, en « com- sée, le cri affreux de cette bête tout pas censurer un texte qui a plus
mille florentine sans grand relief. cela n’empêchait pas la cité de se pagnie mauvaise et stupide », com- s’apparente aux messages terribles de 700 ans. J’avoue que, pour le
moL’expérience fondatrice arrive en diviser en deux factions, défendant me il décrit ses compagnons d’in- de son œuvre et la chair parfumée ment, le problème peut apparaître
1301 lorsqu’il est contraint, peu chacune des intérêts spécifiques. fortune dans Le Paradis, Dante et incorruptible de l’animal sym- moins pressant en Italie qu’en
après le « milieu de (sa) vie », c’est- En exil, Dante va, sans le dire, mène le lecteur dans une époque bolise la nature profonde des véri- d’autres pays européens. Nous
à-dire vers 35 ans, à l’exil par l’ar- rallier le parti impérial, écrivant de transition où la vivacité de la vie tés métaphysiques et morales n’avons pas des millions de citoyens
rivée à Florence des troupes de une œuvre fameuse, le De monar- communale « républicaine », qui contenues dans ce poème, qui res- musulmans, et les immigrés récents,
Charles de Valois, frère du roi de chia, composé à la mort de l’empe- est à l’origine d’une renaissance de te un des plus célèbres jamais pro- à quelques exceptions près, ne sont
France. Ce dernier soutient les ad- reur Henri VII, dans lequel il la liberté en Europe (Sismondi), duits par l’esprit humain. ■ J. S. V. pas radicalisés. ■
ALE FIGARO jeudi 15 avril 2021
3
La chair des mortels est si faible 1921
que, sur la Terre, bon commencementPour célébrer
ne dure pas plus de temps le sixième centenaire de la mort
de Dante, le pape Benoît XV qu’il n’en faut à un chêne qui vient
lui a consacré de naître pour porter des glands »
sa onzième encyclique, L'ÉVÉNEMENT
DANTE, LA DIVINE COMÉDIE, LE PARADIS, XXII.In Praeclara Summorum.
SANDRO BOTTICELLI/LICENCE CC Littéraire
« La Divine Comédie » : comme un voyage au bout de la nuit
ractères dans sa Comédie « humai- intitulée Les Proscrits. L’intrigue se « conseillers perfides » sont enve- heur du deuil et par l’amertume deSÉBASTIEN LAPAQUE
slapaque@lefigaro.fr ne » - une histoire des mœurs et déroule à Paris, quelques années loppés de flammes. « Il semblait se la trahison, le Tourangeau
revendes idées modernes dont le titre plus tard, sous le règne de Philippe mouvoir dans une sphère à lui, d’où diquait ainsi le Toscan comme un
U MILIEU des amer- général renvoie à celle de l’histoire le Bel, le roi de France ennemi des il planait au-dessus de l’humanité », frère en désolante lucidité.
tumes inévitables et universelle de l’humanité du Tos- Templiers et du pape Boniface VIII, écrit Balzac de Dante, dont il fait un D’un siècle à l’autre, c’est en
des déceptions sans can. Parmi eux, Dante lui-même, le « prince des nouveaux Phari- visionnaire et même un « voyant », Argentine qu’un autre écrivain a
nombre, lire La Divine chassé de Florence par le parti siens » (Enf. XXVII) évoqué au hui- au sens que Rimbaud donnera à ce ressenti une fraternité d’âme avecAComédie, c’est boire à guelfe en 1302, dans une nouvelle tième cercle de l’Enfer, où les mot. Lui aussi marqué par le mal- l’auteur de La Divine Comédie.
la source sacrée d’une civilisation Sensible par ailleurs aux
interpréchevaleresque de la poésie, de tations initiatiques du poème sacré
l’amour et de la foi dont on se dé- proposées par René Guénon dans
sole souvent du caractère irrécu- L’Ésotérisme de Dante, Jorge Luis
pérable, voire presque entière- Borges recommande de
commenment détruit. Il ne faut pas être cer par plonger dans cette forêt de
intimidé par ce monument de mots sans se poser de questions.
14 233 vers répartis en 100 canti- « On n’a pas le droit de se priver du
ques. Il faut passer le seuil et bonheur de lire La Divine Comédie,Les libraires des Espaces Culturels E.Leclerc ont décerné lese laisser ensorceler par le rythme de la lire de façon naïve. Ensuite
ternaire de l’immense poème du viendront les commentaires, le désir
Moyen Âge chrétien. « Au milieu de savoir ce que signifie chaque
aldu chemin de notre vie / Je me re- lusion mythologique, de voir
comtrouvai par une forêt obscure / Car ment Dante a pris un vers célèbre de
la voie droite était perdue. » (Enf. I.) Virgile et l’a peut-être amélioré en
Dans La Divine Comédie, tout est le traduisant. On doit d’abord lire le
trois, tierce ou trinitaire. Trois rè- livre avec une foi d’enfant et
gnes de l’Au-delà : l’Enfer, le Pur- s’abandonner à lui ; après il nous
gatoire, le Paradis ; trois bêtes au accompagnera jusqu’à la fin.
Deseuil de l’outre-tombe : une pan- puis tant d’années que ce livre
thère, un lion et une louve ; trois m’accompagne, je sais que, si je
traîtres suprêmes au fond du puits l’ouvre demain, j’y trouverai encore
de l’Enfer : Judas, Brutus, Cassius ; des choses qui m’avaient échappé. »
trois femmes pour aider le poète à La beauté sublime de cette
monaccéder au très haut désir : Béatri- tée ne doit pas faire oublier sa
dice, Lucie et Marie ; trois hommes mension prosaïque. Le Moyen Âge
pour le conduire : Virgile, Thomas chrétien n’était pas ennemi du
d’Aquin et Bernard de Clairvaux. « bas corporel » : Dante possède
Trois fois trois cercles de l’Enfer l’art de faire rire les gens du peuple
qui se déroulent en spirale jus- avec des trivialités, des grosses
qu’au fond de la Terre, peuplés farces et quelques grivoiseries. Son
d’hommes et de femmes damnés réalisme grotesque annonce celui
par la triple défaillance des sens, de Rabelais, vrai chrétien et vrai
de la mémoire et de la raison ; trois écrivain lui aussi. Dans une lettre
fois trois niveaux sur les flancs de au condottiere véronais
Cangranla montagne du Purgatoire ; trois de della Scala, essentielle pour
fois trois ciels au Paradis ; trois fois l’intelligence du poème « où le ciel
trois chœurs angéliques : Anges, et la terre ont mis la main » (Par.
Archanges et Principautés ; Puis- XXV), Dante insiste sur cette
disances, Vertus et Dominations ; mension populaire : « Pour bien
Trônes, Chérubins et Séraphins. La entendre, il faut savoir que comédie
beauté du poème écrit en est dit d’après comos, maison des
4 744 tercets de trente-trois champs, et oda, c’est-à-dire
syllabes, auxquels s’ajoute un vers champ ; d’où : comédie, comme qui
terminal - « L’amour qui meut le dirait chant villageois. »
soleil et les autres étoiles » (Par.
Un poème de pardonXXXIII) -, n’est pas produite
uniet de salutquement par les règles de la
rhétorique et de la musique, mais aussi Il faut plonger. Lire la Comedia au
par celles de l’algèbre, qui le pla- hasard et souvent, autrement et
cent sous le signe du chiffre 3. encore. On y trouve à la fois une
théorie du langage, une vivante
Une ascension encyclopédie du Moyen Âge, un
de l’immonde à la joie poème de pardon et de salut.
AnUn règne pour la vie de volupté, un née après année, on y découvre
règne pour la vie active, un règne des détails bouleversants, comme
pour la vie contemplative ; trois ces âmes du Purgatoire qui
modes de penser, trois modes de s’écrient : « Vite, vite, ne perdons
contemplation, trois fois trois béa- pas de temps / Par manque
titudes ; et, au centre de la vision d’amour ». (Purg. XVIII.) Cette
ultime, le mystère de la Trinité, singulière « recherche du temps
chanté « trois fois » par la ronde perdu » dont le narrateur finit parLA RÉPUBLIQUE
des anges et des élus - comme vaincre et la mort et le Temps est
DES FAIBLESdans le fameux tableau Le Juge- un théâtre aux figurants sans
ment dernier, inspiré un siècle nombre.de Gwenaël Bulteau
après la mort de Dante au peintre Au lecteur intimidé qui aurait(La Manufacture de livres)
dominicain Fra Angelico par une besoin d’un maître-nageur avant
scrupuleuse lecture de la Comedia. de plonger, suggérons le
philolo« Ce un et deux et trois qui vit tou- gue, historien de la littérature et
jours / Et règne toujours en trois et critique littéraire italien Carlo
Osdeux et un, / Non circonscrit, et qui sola, titulaire pendant vingt ans de
circonscrit tout. » (Par. XIV.) la chaire « littératures modernes
On n’est cependant pas obligé de de l’Europe néolatine » au Collège
lire La Divine Comédie calculette en de France. Carlo Ossola a publié
main. Certains la dévorent comme une Introduction à La Divine
Coméun roman, comme l’histoire d’une die (Éditions du Félin), où le poème
Créés il y a 12 ans, les Prix Landerneau des Espac es Culturels E.Leclercascension de l’immonde à la joie. s’élucide encore une fois sur un
Ce voyage au bout de la nuit écrit rythme ternaire : celui de l’hommeaccompagnent l’actualité littéraire tout au long de l’année. Pour le Prix Polar 2021,
« au nord du futur » est très narra- prudent exerçant sa qualificationle jury des Espaces Culturels E.Leclerc, présidé par Michel Bussi, aux côtés de
tif. Sa chronologie est aussi précise morale, celui du philosophe actua-Michel-Édouard Leclerc, a récompensé « La République des faibles » de Gwenaël Bulteau.
que sa géographie. Il commence lisant ses vertus intellectuelles et
dans la nuit du jeudi au vendredi celui du chrétien trouvant la joie
saint 1300, le 7 avril, et s’achève parfaite dans la vision béatifique
une semaine plus tard, dans la nuit des bienheureux au ciel. ■
du jeudi de Pâques, le 14 avril,
quand le narrateur s’envole dans
l’Empyrée, où saint Bernard, «
celui qui s’embellissait de Marie / Un choix de traductions en attendant la « Pléiade »
Comme du soleil l’étoile du matin »
(Par. XXXII), relève Béatrice.
Un roman qui est tout sauf un En attendant le volume bilingue référence (Flammarion), celle de Catulle et des poèmes italiens. À travers son travail
roman de l’homme seul. On a dé- de La Divine Comédie dans de Danièle Robert, qui impose de Paul Auster, Danièle Robert entrepris en 2016 qui s’achève
nombré plus de 500 personnages la « Pléiade » éditée par Carlo une nouvelle proposition majeure s’est attachée à faire entendre les cette année, l’on découvre
dans la Comedia. C’est considéra- Ossola, annoncée en septembre, (Actes Sud), et celle, abrégée et innombrables inventions verbales ou l’on redécouvre que la Comedia
ble, pour une œuvre du Moyen paraissent ou reparaissent trois personnelle, du poète belge William de Dante et le métissage du toscan est une œuvre polyglotte,
Âge. En mettant en scène traductions : celle de Jacqueline Cliff (La Table Ronde, « La petite du poète avec le latin, le provençal encyclopédique, mobilisant des
5 000 personnages, Balzac s’est Risset qui fait habituellement vermillon »). Traductrice d’Ovide, et divers dialectes régionaux horizons culturels très divers. S. L.
souvenu de cette profusion de
caGALEC – 26 Quai Marcel Boyer – 94200 Ivry-sur-Seine, 642 007 991 RCS Créteil. © Ph. Matsas.
Ajeudi 15 avril 2021 LE FIGARO
4 EN TOUTES présentent-elles l’ouvrage inédit de l’auteur Les aventures de Jules Verne
de Quand l’Europe parlait français, mort Le 20 mai, les Éditions Bouquins réuniront unconfidences
en juin 2020. Un volume de près de ensemble de romans d’aventures de Jules
500 pages où Marc Fumaroli retrace Verne sous le titre Voyages dans les mondes
La bibliothèque de Marc Fumaroli l’évolution du goût au cours du connus et inconnus. Une somme où l’on
trouvee« Marc Fumaroli déballe sa bibliothèque et XVIII siècle, en mettant en scène des ra entre autres Cinq semaines en ballon (publié
dresse l’histoire culturelle d’un siècle des Lu- personnalités telles que Watteau, en 1863), Le Village aérien, le jeune Dick Sand
mières entre guerre et paix. Homère, Vassili Boucher ou le néoclassique David. dans Un capitaine de quinze ans (qui sera porté
Grossman et Tolstoï sont les compagnons de « Une promenade riche de surprises, à l’écran en 1974 par le cinéaste espagnol JésusCRITIQUE route de son échappée politique et littéraire. » pleine de variété, sous la houlette d’un Franco) et le moins connu L’Étoile du Sud,
pluAinsi Les Belles Lettres, en coédition avec de Fallois, guide d’exception. » Parution le 6 mai. sieurs fois remanié.Littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
La complainte
de Jim le solitaire
VEC lui, on ne sait sager qui n’avait jamais entendu
jamais. À son mé- parler des Who ou de Grateful
decin, il dit qu’il Dead. »
est comptable. Autour de lui, la société se dé-AUne autre fois, grade. Il essaie de sauver ce qui
c’est architecte. Ou contrôleur peut l’être, de protéger Dylan
du trafic aérien. Sinon, Jim et Corina, qui a encore besoin
n’adresse la parole à personne. de 1 000 dollars. Les gens n’ont
En réalité, ce sexagénaire tra- plus d’illusions, pas davantage
vaille comme chauf- d’espoir. « De nos
feur pour Uber à jours, personne ne
Philadelphie. reste attentif assez
Jim a d’autres se- longtemps pour que
crets. Sa nouvelle quelqu’un devienne
voisine, Corina, le un héros. »
salue. C’est le début Iain Levison (Un
pedes ennuis. Elle a tit boulot, Pour
serviun garçon (« Il s’ap- ces rendus) restitue
Avec Le Silence, pelle Dylan »). Il lui l’usure du quotidien,
Don DeLillo nourrit dit qu’il est serru- ces packs de bière
sa réflexion sur rier. Il pense qu’elle qui se vident en trois
l’effondrement est mexicaine. C’est minutes, cette télé-Le monde du silence d’une civilisation une Portoricaine. vision qui est sans
à bout de souffle Lemari de la dame La pire cesse allumée, ces« et en perte de repères. est en Afghanistan. scènes de ménageDON DELILLO À New York, cinq individus sont confrontés des choses
FLORIAN/ Grolsch appartient dont tout le monde
quand on STOCK.ADOBE.COM aux forces spéciales. profite. à une panne électrique et numérique majeure.
Il tire sur les talibans devient Il y aura du sang, et
avec son partenaire pas seulement dansvieux,
Kyle qui a le défaut les pays lointains.
ce n’est pas BRUNO CORTY Le Silence est un roman en deux prendre, pour se rassurer, pour ne d’être homosexuel Voici un homme
débcorty@lefigaro.fr parties (la première écrite au pas- pas perdre la tête. L’ex-étudiant et d’avoir épousé de se sabusé qui parcourt
sé, la seconde au présent) situé en soliloque : « Est-ce qu’on vit dans une ancienne cama- les routes de Penn-rapprocher
EPUIS un demi-siècle 2022, au moment de la finale du une réalité improvisée ? Est-ce que rade de lycée. sylvanie au volant de
de la mort, et son premier ro- Super Bowl (football américain). j’ai déjà parlé de ça ? D’un futur qui Dans ces immeubles, sa Chevrolet Malibu
man, Americana Dans un appartement de Manhat- n’est pas censé se matérialiser en- les cloisons sont si c’est de voir et qui essaie de
gar(1971), Don DeLillo tan, cinq personnes doivent se re- core tout de suite ? » Il cite Albert fines qu’on entend der la tête hors desa vie Doffre à ses lecteurs trouver pour dîner et vivre en- Einstein et des théorèmes barba- tout dans l’apparte- l’eau. La tâche n’est
effacée une passionnante radiographie de semble l’événement sportif res. Son discours est décousu, ha- ment d’à côté. Jim pas facile. « La pire
la société américaine. Le roman- majeur aux États-Unis. ché. Devant son écran noir, Max, ne s’en prive pas. Il lentement. des choses, quand on
cier traque les dysfonctionne- lui, se met à commenter des ima- prête mille dollars à devient vieux, ce n’estOn cesse Écran noirments de cette démocratie, ses ges qu’il est le seul à voir avant de Corina. Cette crapu- pas de se rapprocher
LE SILENCE d’abord failles, ses intenses moments dra- Diane Lucas, professeur à la retrai- déclarer : « J’ai atteint ma date de le de Grolsch a vidé de la mort, c’est de
De Don DeLillo,matiques (l’assassinat de JFK, en te, son mari, Max, qui travaille péremption. » Puis il sort dans les leur compte en ban- d’être voir sa vie effacée
traduit de l’anglais 1963, les attentats du 11 septembre dans la construction, et Martin, qui rues plongées dans l’obscurité. que. Tout ça pour lentement. On cesseinsouciant, (États-Unis)
2001). Il s’empare des progrès fut l’étudiant de Diane, attendent Jim, qui s’était endormi, se ré- emmener une gra- d’abord d’être insou-par Sabrina Duncan, ensuite technologiques, scientifiques, et un couple d’amis, Jim et Tessa, en- veille et entend Tessa dire quelque dée à Dubaï. ciant, ensuite d’êtreActes Sud,
des questions qu’ils soulèvent, des core dans un avion en provenance chose « dans une langue qu’il ne Ça lui fait tout drôle, d’être important, et finale-106 p., 11,50 €.
dangers et menaces qu’ils por- d’Europe. reconnaît pas jusqu’à ce qu’il se à Jim, d’avoir des ment on devientimportant, et
tent. À mesure qu’il avance en âge Le vol va tourner au crash et, au rende compte que ce n’est qu’une contacts avec cette invisible. »
finalement (il aura 85 ans le 20 novembre), le même moment, dans l’apparte- contrefaçon, une langue morte, un femme. « La dernière
romancier à la voix sourde, au ment de l’Upper East Side, l’écran dialecte, un idiolecte (peu importe fois qu’il a dîné chez on devient
souffle court, réduit le format de de télévision devant lequel est ce que c’est) ou quelque chose quelqu’un il y avait invisible »ses livres sans pour autant aban- scotché Max, s’éteint d’un seul d’autre, complètement ». un président diffé- UN VOISIN
donner le thème qui hante son coup, avant que les portables et Réduite à quelques lieux rent. » TROP DISCRET
œuvre : la paranoïa. toutes les lumières électriques en (l’avion, l’hôpital, l’appartement), On a le portrait d’un solitaire, De Iain Levison,
eAvec Le Silence, son 17 roman, fassent de même. Quelque chose à quelques personnages, cette his- d’un brave gars dont le cœur traduit de l’anglais
publié en 2020 aux États-Unis et est advenu, inexplicable, angois- toire au langage minimaliste se lit recommence à battre. Il n’est (États-Unis)
écrit avant la pandémie, il com- sant, ouvrant la porte à toutes les comme une pièce de théâtre sur pas si mauvais que ça, dans le par Fanchita
plète une réflexion d’une décen- hypothèses (cyberattaque chinoi- l’absurde de notre condition. Écri- fond. Le temps a filé à une vi- Gonzales Battle,
nie (L’Homme qui tombe, Point se, russe, Troisième Guerre mon- te avant la pandémie, elle préfigu- tesse folle et il ne s’est aperçu Éditions Liana Levi,
oméga, Zero K) sur l’effondre- diale…). Lorsqu’ils se retrouvent re, peut-être, l’étape suivante : un de rien. « Hier il a pris un pas- 224 p., 19 €.
ment d’une civilisation à bout de enfin tous les cinq, il ne leur reste monde déconnecté et des humains
souffle, en perte de repères. que les mots pour essayer de com- réduits au silence. ■
Comme il vous plaira
MAGGIE O’FARRELL La romancière imagine le couple libre que Shakespeare formait avec sa femme
et ressuscite aussi leur petit Hamnet, mort prématurément.
fourré à Londres dans sa garçon- re cherche un adulte qui pourrait lui couvre en allant donner des cours FRANÇOISE DARGENT
fdargent@lefigaro.fr nière, pensant, vivant théâtre alors venir en aide. Sa sœur jumelle, Ju- de latin à ses demi-frères. « Le pré-HAMNET
que sa famille demeure à Stratford. dith, se meurt, frappée par un mal cepteur a ouï dire qu’on la voyait er-De Maggie O’Farrell,
ANS ce livre, il est « le Hamnet annonce le titre de la étrange qui la laisse exsangue. Son rer sur les petits chemins et dans les traduit de l’anglais
fils du gantier », le couverture du huitième roman de père est à Londres, comme d’habi- forêts seule, pour cueillir des plantes (Irlande) par
Sarah Tardy, « précepteur de latin », la talentueuse Maggie O’Farrell. tude, sa mère, Agnes, est partie dont elle tire d’inquiétantes
poBelfond, voire « un » précep- Pourquoi Hamnet et pas Hamlet ? s’occuper de ses ruches dans la cam- tions. » En guise de potion, c’est
368 p., 22,50 €. Dteur tout court. Nul Qui « sont en fait le même prénom pagne environnante. Aucun ne peut l’amour qu’elle instillera dans son
besoin d’attirer la lumière à lui, il parfaitement interchangeables dans se douter du drame qui se joue dans cœur tout en lui apprenant « que
est tellement connu. Cet homme, les registres du Stratford de la fin du la grande maison d’habitude bruis- l’on peut être aimé pour ce que l’on
e ec’est Shakespeare, né à Stratford XVI et du début du XVII », rappelle sante. La peste, à l’inverse, est bien est et pas ce que l’on devrait être ».
dans le Warwickshire, et qui, lors- l’auteur en préambule comme si là, qui rôde et frappe les Anglais. Maggie O’Farrell excelle dans cette
que le cueille Maggie O’Farrell, elle lisait dans nos pensées. Et c’est veine romanesque terriblement
inPhiltre d’amourn’est pas encore le grand drama- bien Hamnet, le garçon de 11 ans carnée. Elle décrit avec sensualité
turge. Sa manière de le qualifier est qui ouvre ce roman, quand Hamlet, À Londres, les théâtres et les lieux l’harmonie de corps et de pensée
juste, à ce moment précis, d’autant pièce iconique le fermera. Deux publics ouvrent et ferment au gré entre ces deux êtres libres, un
couque ceux qui intéressent la roman- noms et deux scènes associés, écri- de la reprise de l’épidémie. Tout ple qui ne se conçoit pas sans
l’accière sont ses proches, Agnes son tes en forme d’uppercut, identiques cela a une singulière résonance avec complissement de chacun. Jusqu’à
Maggie O’Farrell excelle épouse, ses enfants Susanna, Judith par leur puissance et leur rythme. notre époque. Tout comme cette fi- ce que la perte d’un enfant ne
viendans la veine romanesque et Hamnet. Après seulement vient Ainsi, dans les premiers chapitres, gure d’épouse émancipée qu’ima- ne rebattre les cartes, charriant un
Will, jeune dilettante porté sur la Hamnet court de façon effrénée à gine si hardiment Maggie O’Farrell, flot de douleur qu’ils apprendront terriblement incarnée.
MURDO MACLEOD/EDITIONS BELFONDrêverie, puis mari artiste toujours travers la ville. Le fils de Shakespea- cette Agnes Hathaway que Will dé- tous deux à transfigurer. ■
A
SÉBASTIEN SORIANO/LE FIGAROLE FIGARO jeudi 15 avril 2021
5Romain Gary revisitééditeur Guy Goffette présente- 2015). Un de ses meilleurs ro- lecteur dans Une bibliothèque
t-il son anthologie commentée mans, paru en 1967, narrant la idéale, le lauréat du Nobel 1946 C’est au Gary diplomate, à celuiÇÀ de poèmes du « Pauvre Lélian ». passion fulgurante liant l’Améri- Hermann Hesse esquisse celui qui n’a pas encore reçu le
GonParution le 5 mai, chez Buchet cain Philip Dean, séducteur fau- de l’écrivain, dans un ensemble court pour Les Racines du ciel et
Chastel, dans la collection « Les ché, et la jeune Anne-Marie, en- de textes inédits, tirés de sa qui s’installe en 1956 à Los An-&LÀ
Auteurs de ma vie ». tre Paris et la Saône-et-Loire, à correspondance, d’articles et de geles comme consul général de
l’heure où la France découvre la conférences. Le tout est ras- France, que s’attaque Kerwin
Verlaine revu par Goffette Le retour de James Salter révolution sexuelle. semblé dans Le Métier d’écri- Spire dans Monsieur Romain
« Verlaine est entré dans ma vie Le 27 avril, l’Olivier rééditera en vain qui paraîtra le 12 mai, dans Gary (Gallimard). Quatre années CRITIQUEcomme la foudre dans une mai- poche Un sport et un passe- Écrire selon Hermann Hesse la collection « Petite Bibliothè- intenses où l’homme « cherche
son fermée. » Ainsi le poète et temps de James Salter (1925- Après avoir tracé le portrait du que Rivages ». toujours à se réinventer ». Littéraire
C’était la maison du bonheur
ALIX DE SAINT-ANDRÉ Portrait d’une pension de famille bohème et chic que l’auteur a bien connue
dans les années 1970.
ASTRID DE LARMINAT une pension de famille tenue na- l’esprit. L’humour souvent noir, la
adelarminat lefigaro.fr guère par la grand-mère de Pia, re- farce, le rire règnent - sans limite.
prise par sa mère. Un personnage, Pia a un frère et une sœur aînés,
OMME nombre de jeu- cette mère. La première fois qu’elle dangereusement intelligents. Elle
nes filles de bonne fa- est introduite dans les lieux, la jeu- est la jolie et gentille benjamine de57, RUE DE
mille, Alix de Saint-An- ne Alix tombe sous le charme de la fratrie.BABYLONE,
Edré détestait le bleu cette femme gironde qui prépare Si Alix avait vu L’assassin habitePARIS 7Cmarine. La couleur de une quiche en téléphonant et en au 21, de Clouzot, ou lu Le Père Go-D’Alix de Saint-André,
l’uniforme dans les écoles religieu- Gallimard, écoutant France Musique, sans riot, peut-être se serait-elle
mé398 p., 21 €.ses pour filles qu’elle avait fré- cesser de fumer des Pall Mall sans fiée. Car il y avait pléthore de
choquentées, une couleur qui vous tra- filtre. La famille de Pia vit mélan- ses cachées dans les placards de
çait un destin d’épouse soumise. En gée aux pensionnaires, auxquels cette famille, où tout le monde se
1974, quittant les bords de Loire, s’adjoint à l’heure des repas une mêlait de l’intimité des autres.
Saumur et la chère demeure où elle clique d’hôtes variés. Maison du bonheur ou maison de
avait grandi, à l’ombre du Cadre fous ?
L’esprit de Proustnoir, dont son père était grand Quarante ans après, Alix de
eécuyer, elle s’installe à Paris, 7 ar- C’est la bohème chic et cultivée. La Saint-André enquête. Elle
interrorondissement. Elle fera sa termina- mère, France, fait ses courses au ge les survivants et les
descenle au lycée Victor-Duruy, public et marché de Breteuil, cuisine des or- dants, exhume des lettres et des
mixte : une promesse de couleurs tolans en début de mois, du jambon photos, écume les livres écrits par
vives et de liberté. Las, le jour de la blanc à la fin. Le petit déjeuner est l’un ou l’autre des protagonistes,
rentrée, elle découvre horrifiée que assorti de confitures maison. Elle Maître Gibault, Paul Gégauff.
Lorssa classe n’est composée que de est épaulée par sa sœur, Monica, qu’elle conduit elle-même le récit,
filles pomponnées et minaudantes ; qui habite également là avec mari c’est formidable, drôle,
imperticomble de malchance, sa voisine, et enfants, et tient une boutique nent et tendre. Souvent elle se
tout de bleu marine vêtue, semble d’antiquités à côté. contente de reproduire des
entresortie d’un nid d’intégristes ! Il ne Après le dîner, les jeunes filles de tiens ou des échanges de mail : on
faut pas se fier aux apparences. La la maison se retrouvent, torchon à dirait un scrapbook. Parfois, elle se
Alix de Saint-André fameuse Pia devient sa meilleure la main, dans la cuisine, où France disperse - hors sujet. Mais, sous ses
plonge dans amie. C’est à elle que ce livre est et Monica rivalisent de bons mots, airs désinvoltes, elle sait où elle va.
ses souvenirs dédié. empruntés aux personnages de Pas à pas, le portrait de ses
personPia habite à deux pas du lycée, au et tente de percer leur cher Marcel Proust. Le père de nages s’affine, les masques
tomle mystère57, rue de Babylone. Derrière la Pia, lui, ne jure que par Don Qui- bent, ouvrant sur des abîmes. Quel
sous l’apparente porte cochère, une maison Napo- chotte et Moby Dick. Hypermnési- secret ou mal héréditaire pesait sur
légèreté léon III, dont les propriétaires qui que, grand mélomane, il passe ses cette famille si attachante ? Les
habitent le premier étage possè- de personnages journées allongé sur un sofa et pen- souvenirs des uns corrigent ceux
bien réels. dent aussi La Pagode voisine. Dans dant les repas lance des concours des autres. Plus l’auteur creuse,
HELENE BAMBERGER/OPALEles étages supérieurs est installée de culture générale. Il faut avoir de plus le mystère s’épaissit. ■
Éleveur de motsRÉCITS B
De Frédéric Ciriez,
Verticales,
FRÉDÉRIC CIRIEZ Dans son recueil de nouvelles, l’écrivain, avec une bonne dose d’humour et de poésie brute, 242 p., 19 €.
nous dit tout le mal qu’il pense de notre époque.
ne du singulier, elle nous fait passer sauvages ou pas, avec customisa- devine Ciriez familier du couplet pour nous dire toute cette anti-THIERRY CLERMONT
tclermont@lefigaro.fr dans un carrousel étourdissant, de tion, ou sans ». des Doors : « Keep your eyes on the poésie qui défigure l’abord de nos
la Bretagne à l’Algérie en passant Autant de moments où passe road… » et du non moins fameux villes, à travers ronds-points,
bâtiAMBOUR battant » par Dunkerque, Saint-Denis ou en- une foule de personnages, foutra- « next whisky bar ». ments de bricolage, hangars de
et « à rebrousse- core Paris et son métro glauque. ques ou désespérés (un écrivain nippes à prix discounts… Ce qui est
Cocasse et grinçantpoil » : telles sont les Rencontres inattendues, ré- raté, une mystérieuse auto- la moindre des choses au moment«
deux expressions qui flexions sur les ronds-points, re- stoppeuse, un typographe déjanté Le ton est tour à tour cocasse, grin- où la laideur, le sordide, le grotes-Tviennent naturelle- portage sur les déchetteries de et dadaïste avant l’heure…), cer- çant, ironique, critique, avec cette que et la crétinerie, le mépris du
ment à l’esprit en lisant la quinzaine Saint-Brieuc, souvenirs de l’es- tains ayant laissé leur nom dans superbe désinvolture qui parado- sens commun ont été érigés en
vade nouvelles formant le recueil Ré- tuaire du Trieux, soirée gothique l’histoire, tels que Jean-Patrick xalement sait aller au fond des leurs suprêmes, dans un souci de
cits B de Frédéric Ciriez, né en 1971 à dans les Côtes-d’Armor rythment Manchette, Céline, Laurence Ster- choses sans avoir l’air d’y toucher. révisionnisme ayant déclaré la
Paimpol. Récit B comme on disait ces pages débordantes de vie, à ne, Frantz Fanon, Roland Barthes À ce titre, la novella Or comme or- guerre à la beauté et au sublime.
face B à propos d’un 45-tours de ja- mille lieues de toute convenance ou l’excentrique jusqu’à la mort, dure est exemplaire, à travers les Tout ce que l’on peut souhaiter
dis, donc pas en lice pour le hit-pa- ou séduction factice pour flatter le Raymond Roussel. En bande musi- yeux d’un photographe canadien à Ciriez, c’est de continuer à
écrirade ou le Top 50. C’est pourtant à lecteur dans le sens du poil. Ciriez cale (la plupart du temps sortie de débarquant en Bretagne, amateur re, face au vent et à l’île de
Bréune sacrée parade que nous convie a des choses à dire, et il les dit l’autoradio) : The Cure, Kraft- d’anomalies urbaines, ce qu’on ap- hat, et toujours à rebrousse-poil
l’auteur de BettieBook. Menée tam- bien, puisque « la vie est un ballet werk, les Beach Boys et leur Surfin’ pelle les « thomassons » (ponts de son temps. Et, à nouveau, nous
bour battant, justement, et la plu- noir » et que son narrateur avoue USA, Brigitte Fontaine. On n’est inachevés, escaliers menant à un le saluerons. Bien bas, comme il
part du temps à la première person- son faible pour « l’élevage de mots, pas loin du « road-novel » et on mur…). Ciriez n’a pas son pareil se doit. ■
LES ENFANTS L’art de la joie
VÉRITABLES
De Thibault Bérard,
L’Observatoire, THIBAULT BÉRARD L’auteur publie son second roman. Une belle ode à la vie.
288 p., 20 €.
véritables est le petit frère, solaire, le mari de la défunte Sarah. Elle la hauteur. À travers ses yeux, on ALICE DEVELEY
adeveley@lefigaro.fr de ce récit bouleversant. s’apprête à rencontrer ses enfants, sent les remords et le chagrin,
comLa première page s’ouvre et nous Camille et Simon, mais elle a peur. Si me ce jour où elle resta immobile
N l’attendait depuis revoilà happé par la voix innocente peur. Elle ne veut pas remplacer leur alors que ses filles se noyaient sous
un an. En janvier de l’auteur. La petite Cléo demande à maman morte. Comment le leur ex- ses yeux. Et puis, l’auteur donne la
2020, dans un monde son père si elle est son « enfant véri- pliquer ? Ils sont si petits… Camille parole au père, cet homme qui a le
qui ignorait encore table ». En voilà, une drôle de ques- aurait besoin d’être rassurée. Elle ton de Kipling dans son poème Tu Otout d’une vie mas- tion ! Mais, dans cette maison de la trimballe partout des dessins de su- seras un homme, mon fils. Les pages
quée, Thibault Bérard publiait le vallée de l’Ubaye, la famille est per-héros pour surmonter ses pho- se tournent et les mots prennent une
plus beau des premiers romans. Il d’adoption. Elle s’apprivoise. Elle bies. Et Simon est plein de colère. teinte douce et mélancolique.
est juste que les forts soient frappés naît comme cette fillette d’une mère, Malgré elle, Cléo occupe « le rôle de Comment se pardonner ?
Comavait cette sincérité poignante actrice éphémère, qui l’abandonne cette salope de belle-mère ». Où est ment s’aimer ? Bérard a des
phraqu’ont les histoires qu’on se raconte puis revient avec le bébé d’un autre, sa place dans cette famille ? ses qui touchent en plein cœur.
entre amis la nuit. De celles qui nous et elle grandit au fil des années, com- « En déposant ta colère entre mes
Une teinte mélancoliquefont pleurer parce qu’elles sont uni- me César, ce garçon maltraité par un mains, tu m’as offert, à moi, ma
ques et tragiques. Sarah, son per- ivrogne, que le père prend sous son L’auteur alterne les époques et les place de mère », chuchote Cléo à
sonnage principal, mourait en lais- aile. Oui, il n’y a que des enfants vé- points de vue. Au début, c’est la ma- Simon. Les âmes sont fragiles,
sant derrière elle son mari et leurs ritables parce qu’il n’y a que des man qui s’exprime. Cette femme qui mais elles sont fortes. Elles doutent
deux enfants. Depuis son décès, les amours véritables. aurait voulu connaître « une épipha- et osent. À l’instar de son premier
larmes ont séché et la vie a continué Vingt ans passent et Cléo en a 28. nie et se sentir mère », mais qui pré- roman, l’auteur nous initie à l’art Les personnages de Thibault Bérard
cherchent leur place dans la famille. dans un livre admirable. Les Enfants Elle est tombée amoureuse de Théo, féra fuir de peur de ne pas se sentir à de la joie. ■
AUDREY DUFER/EDITIONS DE L’OBSERVATOIRE
Ajeudi 15 avril 2021 LE FIGARO
6
La meilleure façon de raconter des histoiresON EN
L’idée est née de H&O éditions, collection est baptisée sandro Baricco s’amuse avec C’est superbement bien écrit etparle
une petite maison installée à « La compagnie des géants », et Don Juan, Umberto Eco avait bien illustré. Ces titres sont
isSaint-Martin-de-Londres, dans vise les enfants de 8 ans à souhaité, avant sa mort, repren- sus de la « Bibliothèque
d’histoil’Hérault : demander à de grands 12 ans. Le moins que l’on puisse dre l’histoire d’amour des Fian- res extraordinaires » conçue parJONATHAN COE, ALESSANDRO
écrivains contemporains de dire, c’est que les noms des trois cés, de Manzoni. Chaque auteur Baricco, une école de narrationBARICCO ET UMBERTO ECO
REVISITENT POUR LES JEUNES s’adresser aux jeunes lecteurs premiers auteurs donnent le explique pourquoi il a choisi de où l’on enseigne la meilleure
faLECTEURS DES CHEFS-D’ŒUVRE HISTOIRE afin qu’ils s’emparent des chefs- vertige : Jonathan Coe raconte revisiter l’œuvre mythique pour çon de raconter des histoires…
UNIVERSELS.
d’œuvre universels. La nouvelle Les Voyages de Gulliver, Ales- la mettre à portée des enfants. MOHAMMED AÏSSAOUILittéraire
Rome sans fard
vie, interprète du passé », qui, selon ESSAI À travers des maximes latines,
Cicéron, fait accéder l’histoire à
l’immortalité. Ne soyons pas dupes l’auteur brosse un portrait
non plus de cette grandiloquence,
pas plus que des morceaux de bra-des Romains, loin des légendes
voure d’un Tite-Live. Ce dernier
reste aussi clairvoyant lorsqu’il évo-et des lieux communs.
que au sujet du passé lointain de
Rome les « traditions embellies par HISTOIRE
INCORRECTE des légendes poétiques plutôt que
DE ROMEJEAN-MARC BASTIÈRE qu’il fait plutôt miroiter une multi- fondées sur des documents
authentiDe Giusto Traina,tude de points de vue inattendus, ques ». Ce que confirmera
Plutartraduit de l’italien ême si nous avec des contrepieds surprenants, que, qui souhaitait que la fable
par Éric Vial, l’oublions, nous nous entraînant d’une notation à « épurée par la raison » prenne
Les Belles Lettres, avons tous en nous une autre dans un cabotage de di- « l’aspect de l’Histoire ».
284 p., 19,50 €.
un peu, voire beau- gressions… L’auteur, loin d’être exhaustif,M coup, d’histoire ro- Le treillage dense et resserré des nous fait entrer dans les arcanes de
maine, soutient Giusto Traina, un références est, il faut dire, solide. Là la politique, de la citoyenneté, des
Italien professeur à Sorbonne Uni- où règne souvent la fantaisie, frontières, de l’immigration plus ou
versité, qui vient de sortir aux Belles l’auteur rétablit avec sûreté l’origi- moins sélective, etc., Dans le
paraLettres un ouvrage pétri d’érudition ne de chaque citation. Le dialogue doxe de Rome, également, « capitale
étincelante et d’humour malicieux. avec les grands auteurs contempo- du monde » (Roma caput mundi),
Dans cette apologie rock’n’roll, rains offre aussi de stimulantes mais chaotique, malodorante,
peul’universitaire n’en reste pas à la dé- perspectives. Ainsi Freud trouva-t- plée de « personnages équivoques »…
ploration abstraite, mais met la il, à propos de l’évolution urbanisti- Difficile de faire l’impasse sur la
main à une épaisse pâte historique. que de Rome, une ressemblance guerre. Au cours des siècles, Rome
À un moment où de grands musées avec le « passé psychique » dans la fut presque toujours en conflit.
renoncent en partie aux chiffres ro- pratique psychanalytique. L’ennemi devait être massacré ou
mains par une sorte de facilité bien soumis. La coexistence pacifique est
Capitale du mondedans l’air du temps, cette démarche reconnue en général, mais après une
qui ne cède pas sur l’essentiel a Dans notre désir de nous approprier série de tueries en guise de dialogue.
quelque chose de rassérénant. Cette les Romains, il faut faire attention à Très intéressante est l’attitude des
histoire extraordinaire, qui résonne ne pas laisser croire à une fausse fa- Romains face à la défaite, dont ils
tides échos de la belle langue de Vir- miliarité (merci Astérix) et com- rent la leçon pour se reprendre et se
gile, se présente comme une suite de prendre ce qui nous sépare d’eux, renforcer. Ils ne refoulaient pas le
tableaux titrés par des maximes lati- bref, il convient de respecter leur souvenir de leurs échecs ; au
nes, certaines étant devenues des « altérité », sans toutefois les laisser contraire, ils s’en servaient comme
lieux communs. Notre universitaire s’éloigner jusqu’à les perdre dans un avertissement pour conjurer la
réitalien, qui s’adresse également aux brouillard d’indifférence… L’histoi- pétition de désastres semblables.
Français comme à une latinité bis, re pour eux est le domaine des ora- Ce dialogue avec Rome est sans
n’est pas du genre à asséner son sa- teurs. C’est l’art du rhéteur, « té- Colonne de victoire fin, et sans cesse se renouvelle,
sur le Forum romain. voir de sa hauteur professorale. Il a moin des siècles, flambeau de la puisque notre présent aussi change
BIANCHETTI/LEEMAGEtellement creusé et labouré son sujet vérité, âme du souvenir, école de la toujours. ■
La vie à Dallas-sur-TibreCORRESPONDANCE
De Cicéron,
traduit par CORRESPONDANCE Des lettres passionnantes où l’on découvre un Cicéron très humain, en proie à des déboires L.-A. Constans,
J. Bayet, J. Beaujeu, familiaux et angoissé par la décadence de la République.Les Belles Lettres,
1 178 p., 55 €.
l’Antiquité, recueillie par son se- fameux Atticus, Cicéron évoque quenter les tavernes et s’enca- pour restaurer l’esprit de la vieilleJACQUES DE SAINT VICTOR
crétaire Tiron (mais on ne sait qui ses soucis publics et privés, y nailler avec son cousin Quintus, au res publica, s’avère être un esprit
ans cette Correspon- l’a publiée pour la première fois), compris ses relations conjugales, point que Cicéron décide de l’en- médiocre, peu scrupuleux, qui se
dance, Cicéron, le plus nous plonge au cœur de l’intimité notamment avec sa première fem- voyer étudier en Grèce pour lui vante de sa virilité de façon
puéricélèbre avocat et phi- de Cicéron. Grâce au remarquable me, Terentia, une riche acariâtre changer les idées. le, et fait croire à des certitudes
losophe romain, s’y travail du latiniste Jean-Noël dont il divorce en 46 avant Jésus- Cette lecture passionnante fait qu’il n’a pas. « Il ne sait pas ce qu’ilDrévèle bien différent Robert, qui multiplie les angles de Christ pour épouser une jeune ressurgir tout un monde oublié. veut, écrit Cicéron à Atticus, mais,
de l’image qu’il chercha à donner lecture, on y découvre la vie quo- adolescente, Publilia, dont il se dit C’est Dallas-sur-Tibre. L’image quoi qu’il veuille, il le veut bien. »
à la postérité. L’auteur de sévères tidienne, les difficultés d’un hom- très épris. Malheureusement, la glorieuse que la postérité a laissée Cette époque de décadence
réputraités, comme Les Devoirs (De me de cette époque, la façon dont, jeune épouse déteste Tullia, la fille de la figure marmoréenne de Ci- blicaine parlera, hélas, au lecteur
eOfficiis), où il se déclare honteux depuis le II siècle avant J-C., les de Cicéron, et la cohabitation céron en prend un sacré coup. Au- d’aujourd’hui. Dès le début de sa
de vivre dans le luxe, aime en réa- Romains avaient pris l’habitude de s’avère difficile, au point d’aboutir delà de l’homme privé, les lettres correspondance, en 59, Cicéron
lité les richesses, les œuvres d’art, s’écrire. Il ne faut pas plus d’une à une nouvelle séparation en 45. montrent un politique très angois- avait donné le ton en écrivant à
les villas, le bon vin ; c’est un dizaine de jours pour envoyer une Cicéron semble avoir eu aussi sé, ne sachant pas à qui se vouer son frère : « J’ai le cœur serré, mon
gourmet, voire un gourmand à lettre de Rome à Brindes, à l’ex- bien des déceptions avec ses en- en ce tournant tragique pour la si cher ami, oui j’ai le cœur serré de
s’en rendre parfois malade. trémité de la via Appia. Parmi les fants, Tullia et Marcus. Ce dernier République. Les dictateurs militai- voir qu’il n’y a plus de République ».
Cette correspondance passion- centaines de missives qu’il a est l’archétype du fils de famille res ont pris les rênes du pouvoir. Ne le ressentons-nous pas tous un
nante, l’une des plus riches de échangées, notamment avec le gâté, piètre écolier, préférant fré- Brutus, sur lequel il avait misé peu aujourd’hui ? ■
VOUSRÉVÈLELESDESSOUSDELACULTURE
SICILE ÉTERNELLESICILE ÉTERNELLE
Les Les Grecs, ecs, lesRs Romains, omains, lesAs Ar raabes, bes, les sN Normands, ormands, les sE Espaspagnols gnols l’ont ont conquise. e. Garibaldldi iyay a
débarqué qué pour pour lancer er l’unifiunific cation ion itita allienne.ienne. Des Des plus plus beaux aux temples es de de l’Antiquité Antiquité aux aux mosasaïquesïques
dorées dorées des des cathédrales, es, l’architecture es s’’yy déploie oie avec ec faste, e, transformant ormant églises, es, palais is et et villvillasas
en en scène ène de de théâtre. e. Les Les cinéastes es y yo ont nt trouvé ouvé un un décor or fabuleux eux et et une une inspiration ion ; ;llaam mafiafia a yy
pratique ique le ccrimerime selon nllees s règles es d’unun impénétrable ec coodede d’honneur. .CC’’eest st la ppluslus grande ande îlîle ed de e
la MMédédit iterranée, anée, elle es s’’eest st trouvée ouvée au au carrefour our de de notre eh hististoire e:l: laaS Sicile ee est st unique, unique, fascinantinante.e.
LeLe F Figigararo oH Horors-s-SérieSérie luiconsacre un numéro double, magnifiquement illustré, où revivent son
histhistoiroire, se, sees besbea autés, sutés, soon charme incncharme incomparomparablable.e.
LLee FigFigararo Horo Hors-s-Série, Série, «Sicile éternelle », 172 pages.
Retrouvez Le FigaroHors-Série€ €Actuellementdisponible Version digitaledisponibleégalement à 6,9912,90 chez votremarchand de journaux et sur www.figarostore.fr/hors-serie sur TwitteretFacebook
NUMÉRO
DOUBLE
172 pages
ALE FIGARO jeudi 15 avril 2021
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINEIl n’y a que la littérature
Retrouvez sur internet qui vous permette la chronique
« Langue française »d’avoir accès de manière 1 648aussi intime à ce que vous SUR C’est le nombreWWW.LEFIGARO.FR/n’êtes pas LANGUE-FRANCAISE de pages du volume « Romans et poèmes »
BRUNO LE MAIRE, de Jean Genet, qui paraît le 29 avril chez Gallimard EN VUE@
DANS « PAGE DES LIBRAIRES »
JEAN-CHRISTOPHE MARMARA/LE FIGARO Littéraire
ET AUSSI
Peau noire, Les justiciers
de Bernard Minier
Un an après La Vallée, et son
entrée dans le classement des masque blanc auteurs les plus vendus en France,
Bernard Minier est de retour avec
La Chasse, neuvième thriller et ALEXANDRA LAPIERRE septième de la série Servaz, du
nom de son policier fétiche. Dans L’incroyable histoire d’une Glacé, Martin Servaz était ce flic
solitaire de 40 ans affrontant un Afro-Américaine qui décida de vivre tueur en série gratiné. Il en a
aujourd’hui 51. Une pédiatre pour comme une Blanche et devint enfants partage sa vie et ils
élèvent le jeune Gustav. Serein la directrice de la Morgan Library. Servaz ? Tout de même pas, mais
mieux dans sa peau. Avec son
équipe, il va être amené à
MOHAMMED AÏSSAOUI une lignée de Noirs qui doivent se enquêter sur la mort d’un gamin
maissaoui@lefigaro.fr déclarer comme tels. Une loi in- renversé par une voiture un soir
sensée quand, comme le rappelle la tard dans une forêt où il n’avait
AS BESOIN d’inventer romancière, durant deux siècles et rien à faire. L’ado était nu et portait
pour écrire un grand ro- demi d’esclavage aux États-Unis, une tête de cerf. Son corps était
man, nous dit Alexandra les maîtres abusèrent couramment marqué et il est très vite évident
Lapierre. À la fin de Belle de leurs esclaves, donnant nais- aux yeux des enquêteurs qu’il était PGreene, elle écrit ceci : sance à des enfants métis. la proie de chasseurs d’un nouveau
« La vie de Belle da Costa Greene Belle Greener prend le risque, genre.
m’a paru à la fois si exceptionnelle et parce qu’elle sait ce qu’est une vie L’histoire se complique lorsqu’on
si romanesque que j’ai ressenti la de femme noire – son père, à la découvre que c’est un jeune
nécessité d’en respecter tous les peau claire, est un grand activiste de banlieue, issu d’une cité
faits en ma connaissance sans en qui lutte contre les discriminations à problèmes. Servaz doit
rien altérer. » Pour donner plus de et un grand intellectuel, premier résoudre l’affaire sans déclencher
contenance à ce propos étudiant noir à Har- des émeutes à Toulouse. Mission
sur la véracité des faits, la vard, premier pro- impossible, bien sûr. En pleine
romancière boucle l’in- BELLE GREENE fesseur noir titulaire pandémie, les policiers sont sur
D’Alexandra Lapierre, croyable histoire de cette d’une chaire de phi- les nerfs, la violence augmente
Flammarion,femme avec une cin- losophie dans une sans cesse, la justice n’arrive pas
544 p., 22,90 €.quantaine de pages d’an- université du Sud. toujours à suivre. Bref, une
nexes, de bibliographie et Mais il est un fantôme nouvelle mission à haut risque
de photographies de son pour ses enfants pour le commandant qui joue plus
héroïne. après la séparation que sa réputation. Affûté comme
Mais qui est Belle da d’avec sa femme. jamais, Bernard Minier montre
Costa Greene ? Nous Lors d’une réunion, un pays au bord de l’implosion,
sommes au début du Belle convainc la fra- des territoires plus contrôlés par
e Belle da Costa Greene XX siècle, une jeune trie de passer à simple de falsifier son identité à la se Morgan Library, avec le soutien les forces de l’ordre, des
Afro-Américaine, de son l’acte : changer en 1911. Elle est alors faveur d’une perte de passeport. Sa du banquier J.P. Morgan, à New extrémistes qui tentent d’en
l’une des femmes vrai nom Belle Marion d’identité pour « de- mère l’avertit, il faudra « changer York. Belle est d’abord la bibliothé- profiter. Efficace et bien huilé, ce
les plus célèbres Greener, célibataire, venir » blanche. La de ville, changer d’habitudes, chan- caire attitrée, puis elle en prend la thriller, comme le précédent,
d’Amérique. pauvre, cultivée, qui dé- discrimination em- ger de façon de parler, changer de direction. Grande collectionneuse, devrait logiquement inspirer les
cida de vivre comme une pêche de trouver de BIBLIOTECA BERENSON, I façon de penser. » Le sentiment de elle en a fait un écrin mondial avec scénaristes !
TATTI - THE HARVARD femme blanche, sa peau bons emplois. Sa trahir ne la quittera jamais. À cha- les manuscrits les plus précieux du BRUNO CORTY
UNIVERSITY CENTER FOR n’est pas noire – elle est mère a beau protes- que instant, Belle doit y penser. monde. Elle est admirée.
ITALIAN RENAISSANCE mate - et elle a les yeux verts ; dans ter : « C’est un abominable péché Elle ne peut pas être mère, car elle Le roman est à la fois le récit de
sa famille, ses deux sœurs sont que de voguer sous de fausses cou- STUDIES, COURTESY OF THE prend le risque d’avoir un enfant cette histoire psychologique d’une
PRESIDENT AND FELLOWS blanches et blondes. Ça n’est pas leurs et de travestir son âme… » noir… Elle aurait été une parfaite profondeur inouïe – comment vi-
OF HARVARD COLLEGErien, à l’époque de l’Amérique sé- Belle lui rétorque : « En tant que illustration du livre de Frantz Fa- vre toute sa vie avec ce que la loi
grégationniste, de masquer ses ori- femme de couleur, je suis obligée de non, Peau noire, masques blancs. considère comme un mensonge et
gines. On risque la pendaison avec me considérer comme une Noire et que les vôtres voient comme une
Entre mensonge cette loi implacable dite de « la rè- d’accepter de ne pas être traitée trahison – et le récit d’une passion
et trahisongle de la goutte unique » - one- comme un être humain… » Elle en- pour les livres rares. Après Moura,
drop rule. Une seule goutte de sang lève le dernier « r » de son nom et Grâce à sa nouvelle identité, mais Fanny Stevenson, Artemisia, Maud
noir dans les veines fait de vous ajoute da Costa pour s’inventer des surtout grâce à son intelligence et à et Nancy Cunard, Alexandra
Laune personne de couleur pour tou- origines aristocratiques portugai- son obstination, Belle connaît un pierre brosse à nouveau le portrait LA CHASSE
tes les générations. Un seul ancêtre ses, voilà comment elle devient destin extraordinaire, jusqu’à être d’une femme d’exception. C’est De Bernard Minier,
africain qui pourrait remonter à la Belle da Costa Greene. C’était une totalement intégrée à l’élite inter- une formidable conteuse d’histoi- XO Éditions,
nuit des temps donne naissance à époque où il était apparemment nationale en bâtissant la prestigieu- res vraies. ■ 472 p., 21,90 €.
Pour composer cette fresque
mélodieuse, l’auteur-dessinateur, Si-L’ange de Borodino
mon Spruyt, belge, 48 ans, s’est
explicitement inspiré de Tolstoï en
imaginant le destin d’un personna-SIMON SPRUYT Le destin d’un jeune tambour
ge, Vincent Bosse, qui apparaît
fugide l’armée napoléonienne. Somptueux. tivement dans Guerre et Paix. Mais
l’atmosphère du récit et le caractère
tambour – un poste moins exposé du héros empruntent au moins
aux tirs. autant à Dostoïevski et à Gogol. La
1812, bataille de Borodino. Rran conduite de la guerre échappe à
rrrran rrrantanplan. Vincent sonne LE TAMBOUR l’Empereur. Les Russes eux-mêmes
la charge dans le sillage de son tam- DE LA MOSKOVA ne semblent plus commandés.
ChaDe Simon Spruyt,bour-major qui sera fauché plus cun tente de survivre ou de faire son
Le Lombard, tard d’un coup de sabre. Mais lui devoir, perdu dans une vaste danse
120 p., 19,99 €.s’en sort. Le voilà bientôt au pied macabre et absurde que le dessin
IL ÉTAIT BEAU comme un ange. Il des murailles du Kremlin que ses auréole de lueurs fantastiques.
avait l’air d’un enfant. On lui don- habitants ont déserté. L’un de ses Personne n’est innocent, pas
nait le bon Dieu sans confession. camarades, ancien grenadier, vété- même le jeune Vincent dont les
Vincent Bosse a pourtant déjà 20 ans ran d’Austerlitz, le prend sous son mains et le visage peints de blanc
en 1810 lorsque les recruteurs de aile. Quand il s’en va piller les mai- semblent pourtant dessiner dans les
l’armée napoléonienne sillonnent sons vides, Vincent lui emboîte le mêlées guerrières une brèche de
les villages de l’Isère. Pour lui per- pas. Il suivra ainsi l’un après l’autre pureté. Mais quelque chose sauve le
mettre d’échapper à la conscrip- tous ceux qui tomberont sous le monde, Spruyt l’a saisi et son
mertion, le curé lui propose d’entrer au charme de son regard désarmé, of- veilleux talent de peintre nous le
séminaire. Vincent acquiesce. Il ac- ficiers français ou russes. Sans se donne à voir. Le bleu gris de la
fuquiescera à toutes les invites du poser de questions, les laissant dé- mée des fusils et des uniformes
destin. Le prêtre célèbre aussi de cider et agir à sa place. Mais lorsque français battus comme des épis sur
faux enterrements afin de faire pas- ses protecteurs sont acculés par les champs de bataille, les bulbes
ser pour mort des jeunes hommes et l’ennemi, il s’esquive. C’est ainsi vert et or des églises de Moscou
inles rayer des listes des conscrits. que, sans avoir jamais tué personne, cendiés par le couchant puis
consuMais l’agent du recrutement trouve il survivra. Et c’est ainsi qu’on le re- més par les flammes, la silhouette
suspects ces décès en rafale. Il in- trouve un demi-siècle plus tard, sombre des cavaliers cosaques sur le
terroge Vincent, considérant qu’il longue barbe et chapka sur la tête, vert tendre des prairies, les
sousne doit pas savoir mentir. En effet. dans une maison de bois au milieu roman sur cette époque. L’homme pour les défendre face à la mort ? La bois de bouleaux qui rougeoient
Le curé est arrêté et Vincent jugé d’un paysage verdoyant. À Boro- l’interroge : n’a-t-il aucun remords guerre achevée, a-t-il trouvé la dans la brume d’automne : la beauté
bon pour le service. Son visage pur dino… Il raconte ses souvenirs à un d’avoir trahi ses compagnons suc- paix ? Vincent se défend. Il n’a rien est plus forte que le mal.
attendrit les officiers. Il est nommé aristocrate russe qui veut écrire un cessifs ? De n’avoir jamais rien tenté fait de mal. ASTRID DE LARMINAT
La BD
de la semaine
SIMON SPRUYT/LE LOMBARD
Ajeudi 15 avril 2021 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Amanda Gorman, star des ventes grâce à Biden
de la
ces mots inoubliables : «The dans une robe jaune qui crevait Winfrey, est, à peine sortie, nu-C’est un club très restreint : celuisemaine land was ours before we were l’écran, la jeune poète Amanda méro un des ventes de livresdes poètes américains invités à
the land’s. » Maya Angelou Gorman, 23 ans, a luThe Hill We pour le New York Times, USAlire une œuvre le jour de
l’investiture d’un président. Ils ne sont (1993) et Miller Williams (1997) Climb pour l’investiture de Joe Today, Publishers Weekly. Du « THE HILL WE CLIMB », LE POÈME
furent choisis par Bill Clinton ; Biden. En attendant son nou- jamais vu pour de la poésie ! OnQU’AMANDA GORMAN A LU LE JOUR que six pour quatre présidents,
DE L’INVESTITURE DE JOE BIDEN EST Elizabeth Alexander (2009) et veau recueil annoncé pour l’été, invite les poètes français à pré-tous démocrates. En 1961, à la
EN TÊTE DES MEILLEURES VENTES EN MARGE Richard Blanco (2013), par Ba- une édition spéciale de 32 pages parer leurs rimes pour 2022. Ondemande de Kennedy, RobertDE LIVRES AUX ÉTATS-UNIS.
Frost lut The Gift Outright, avec rack Obama. Le 20 janvier 2021, du poème, préfacée par Oprah ne sait jamais ! BRUNO CORTYLittéraire
Des romanciers sur le terrain
JEAN-PIERRE PERRIN-ALFRED DE MONTESQUIOU Grands reporters au Proche-Orient, ils en ont rapporté
la matière pour deux excellentes fictions.
Journalistes ARNAUD DE LA GRANGE tants où les hommes sont conduits Daniel courent avant tout derrière
adelagrange@lefigaro.fr à faire un choix critique. Ces mo- leur âme. Plus le récit progresse, à la frontière Les causes perdues
turco-syrienne, ments où l’on peut tromper le des- plus cette dimension initiatique
lors des combats qui OUR dire le monde et ses tin ou le sceller. prend le pas sur l’intrigue. Et, face
opposent les troupes vertiges, Joseph Conrad Pour tenir une promesse faite à aux ténèbres, à la folie des hom- CHRISTIAN AUTHIER leurs propres objectifs. La rébellion
préférait la fiction au ré- un mort, cet homme d’ambassades mes, la littérature est le refuge. kurdes aux forces est rapidement phagocytée par les
de l’état islamique, cit ou à l’essai. Il croyait va franchir une frontière plus cru- Si Alexandre est inspiré par HOTOGRAPHE français, islamistes et les djihadistes qui
en septembre 2014. Pau pouvoir de la création ciale que celle qui sépare la Syrie du l’idéal de vérité d’Orwell, Joan- Olivier est au Liban afin peuvent à l’occasion procéder à des
ANADOLU AGENCY VIA AFPromanesque pour toucher au plus Liban, celle qui lui fait quitter sa vie Manuel a pour modèle Heming- de réaliser un reportage trafics avec les hommes d’Assad.
juste les réalités humaines et socia- de devoir pour lui révéler une part way. Il ambitionne d’être le grand sur les orphelinats qui est Au cœur de ce chaos, Olivier,
les. « La fiction est histoire, histoire inconnue de lui-même. L’envoyé romancier de la guerre, en étant au Pd’abord un prétexte pour Axel, Farid et Nejma tentent de ne
humaine, ou elle n’est rien », disait de la République trahit sa mission plus près, en y plongeant à corps éclaircir le mystère de ses origines, pas sacrifier leurs aspirations
perl’écrivain. À sa manière, Jean- pour tenter de sauver une jeune perdu au risque de s’y perdre. Le lui qui fut l’un de ces enfants « libres sonnelles à l’exigence première qui
Pierre Perrin démontre magistra- femme tombée aux mains des dji- jeune Espagnol est persuadé que pour l’adoption ». Son enquête le est de survivre. L’expérience de
relement la justesse de cette foi. hadistes. Daniel, l’une de ces figu- l’on ne peut rien écrire de grand conduit à Homs, de l’autre côté de porter de guerre de l’auteur confère
Mieux que bien des documentaires res mi-barbouze mi-mercenaire avec le cœur sec, « sans mettre en la frontière, mais comment passer évidemment à son roman une
denou de doctes analyses, son livre comme l’on en croise sur les théâ- danger quelque chose, sans se mettre dans cette Syrie embrasée par la sité rare. Il faut affronter le froid, la
nous fait vivre et comprendre les tres de conflit, lui a fait promettre soi-même en jeu, sans descendre guerre civile ? La ren- chaleur, la faim, la pous-UNE GUERRE
terribles guerres du Levant, quand en mourant de retrouver cette dans sa propre obscurité ». Il lui faut contre avec un compa- sière, l’attente, le fracasSANS FIN
l’histoire s’écrit en lettres sanglan- femme dont il fut éperdument « embrasser la mort sur les lèvres ». triote, Axel, grand re- des bombardements, lesDe Jean-Pierre Perrin L’ÉTOILE
tes sur le sable. amoureux. Le carcan diplomatique, On sent bien que Perrin, comme Rivages/Noir, porter ayant parcouru DES FRONTIÈRES tirs des snipers, les flashs
Au-delà de son talent de Joan-Manuel, n’aime guère les glo- 302 p., 20,90 €. les zones de guerre de D’Alfred roses des obus de char.
de Montesquiouconteur, l’auteur sait de quoi il par- seurs de canapé. Il faut toujours la planète, lui offre une Le danger se mesure en
Stock, Comme Conrad, le. Il n’est pas dans le fantasme, le « aller voir », comme le disait Ella solution. Ensemble, ils poignées de mètres à
336 p., 20,90 €.“cliché, son histoire se nourrit de Maillart. Ces pages sont justes car vont parvenir sur le parcourir. On apprend àPerrin aime ces
tant d’autres qu’il a observées, vé- inspirées de ce qu’il a vécu. théâtre des opérations interpréter les signes ap-instants où les
cues, racontées. Son expérience de L’auteur s’y est même glissé, un par l’entremise d’une paremment anodins
hommes sont conduits reporter de guerre pour Libération certain Perrin étant du périlleux pseudo-ONG humani- comme la couleur des
fuet de fin connaisseur du Proche- reportage à Homs… taire. Dans leur périple, mées révélant l’objet enà faire un choix
Orient est cette fois mise au service Joan-Manuel ira trop près et ils font la connaissance train de brûler.critique
du romanesque. La réalité se mêle à paiera le prix. Kidnappé, il est otage de Farid, un Français
Un sens du récit l’imaginaire dans une fusion si ” de Daech pendant plus d’un an. Les converti à l’islam, venu
et du suspenseréussie que l’on est parfois en peine les courbettes, la novlangue offi- passages sur cette captivité sont de Toulouse avec sa
de faire la part des deux registres. cielle, le mantra « Ne pas faire de aussi durs que beaux. Il y a ces compagne Nejma pour L’Étoile des frontières
Les personnages inventés croisent vagues » et l’hypocrisie, Alexandre chevaux sauvages qu’avec Jon, épauler la rébellion an- parle aussi des ambiguïtés
des figures connues, dignitaires sy- laisse tout derrière lui. C’est sur l’île compagnon de cellule condamné ti-Assad. À Homs, cet et de la noblesse d’un
riens ou journalistes, comme de Jura, sur les traces de la dernière parce que Américain, ils font vivre étrange quatuor se re- métier. Que vont
cherl’Américaine Marie Colvin ou le demeure d’Orwell, qu’il prend dans leur imagination. L’évocation trouve pris en tenailles cher ces photographes et
photographe français Rémi Ochlik, conscience de sa transformation. de leur libre cavalcade pour ne pas entre les rebelles et les ces journalistes en se
tous deux morts à Homs. Un homme nouveau qui, selon les sombrer dans le désespoir. Libéré forces gouvernementales. plongeant dans les ténèbres de
guerLes trois personnages principaux mots de Nietzsche, aspire à « tu- par ses bourreaux islamistes, l’Es- C’est sous le prisme de la fiction res sans pitié ? Une vie plus exaltante
tentent tous de semer leurs dé- toyer le vide en marchant ». pagnol cherchera à trouver des ré- qu’Alfred de Montesquiou – grand que les existences ordinaires ? La
mons. Comme Alexandre, ce Thriller géopolitique, Une guerre ponses en Galice dans les vers de reporter, prix Albert-Londres 2012 gloire ? Pour combien de temps
endiplomate dont la famille a été sans fin est aussi un roman de quê- Garcia Lorca, poète broyé par une pour sa couverture de la guerre ci- core alors que les argentiers de la
autre guerre civile. tragiquement déportée par Alois tes existentielles. Le monde du ren- vile libyenne, auteur de plusieurs presse rêvent de « journalisme sans
Brunner. Le criminel de guerre a seignement, celui des filières offi- Au-delà d’une fresque syrienne, livres et de documentaires – ap- journalistes », que l’on rogne sur les
trouvé refuge en Syrie et parle à cielles et des réseaux occultes, ces et c’est déjà beaucoup, ce livre est préhende le conflit syrien avec son coûts et les notes de frais pendant
l’oreille du dictateur Hafez el-As- situations de guerre où l’on ren- l’histoire d’hommes presque premier roman. L’une des réussites que des reporters risquent chaque
ordinaires qui, un jour, décident de sad. Il a hanté l’enfance d’Alexan- contre le pire souvent et parfois le de L’Étoile des frontières consiste à jour leur vie ? Entre romantisme et
dre. Pour tenter d’en retrouver la meilleur de l’espèce humaine, tout « mettre le cap sur ce qui est hors articuler sans didactisme éléments désenchantement, avec un vrai sens
piste, celui-ci accepte une mission cela est décrit au plus vrai. Mais on d’atteinte ». Loin d’être des héros géopolitiques et souffle romanes- du récit et du suspense, le roman
de renseignement dans Homs as- y tente surtout de percer « le mys- sans failles, ils ont leurs blessures, que. On croise des anciens d’Alfred de Montesquiou n’est pas
leurs fragilités. Tous cherchent dans siégée. L’aventure va bouleverser tère du mal à l’œuvre sous nos d’Afghanistan continuant le dji- sans évoquer Les Causes perdues de
sa vie, le révéler à lui-même. Com- yeux ». En pourchassant des hom- l’épreuve la rédemption. À s’élever had, des « conseillers » russes, des Jean-Christophe Rufin. On lui
soume Conrad, Perrin aime ces ins- mes, Alexandre, Joan-Manuel ou au-dessus d’eux-mêmes. ■ combattants kurdes poursuivant haite le même succès. ■
A

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