Figaro Littéraire du 17-06-2021
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Date de parution 17 juin 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 12 Mo

Exrait

jeudi 17 juin 2021 le figaro - N° 23894 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
BD histoire
L’a Lgérie après uNe eNquête foui LLée sur
L’iNDépe NDa NCe vue Les a NNées De for Matio N
par ja Cques ferra NDez D’a Do Lf hit Ler
Page 7 Page 6
Flamboyante
Argentine
doss ier Plusieurs auteurs argentins
perpétuent la grande tradition
de totale liberté et d’impertinence
portée par Borges et Cortazar.
Page 2
Dernière leçon Gallimard
présente
CRIVANT ce livre pour ne pas jaillissement spontané, conception moder- mon et de Fénelon, le voici qui passe au
sièperdre pied dans la traversée d’un ne, il est préparé par une époque, une politi- cle suivant : la guerre a évolué, elle est deve- LESAVENTURESDEDEUXFRÈRESpérilleux gué de santé… » Par cet que, une esthétique. Il en est l’émanation et nue totale. De l’affaire d’un roi, elle est de-«
étonnant aveu, Marc Fumaroli, l’illustration. venue celle d’un peuple. Ce n’est pas sans AUCŒURDELARENAISSANCEÉdisparu en 2020, donne le ton. Si conséquences sur l’art. À l’appui de son
son livre a comme d’habitude l’éclat de son propos, il cite Clausewitz, le théoricien sur
éblouissante culture, il porte une marque qui travailla Raymond Aron, un de ses
maîinédite : un mal le gagne, donnant à son pro- tres et ami. Il y a encore Tolstoï et au LA CHRONIQUE
epos un reflet crépusculaire inconnu. XX siècle, Vassili Grossman, tous deux té-d’étienne
Faisant élégamment fi de cette contrariété, moins et interprètes des guerres de leur de Montetyl’historien poursuit son étude de ce qu’il a temps, napoléoniennes pour l’un et
modernommé la République des lettres, cette nes pour l’autre.
esociété informelle qui voit dès le XVII siè- Et comme il ose placer son essai sous le signe
cle, et sans intervention d’aucune institu- On n’étonnera personne en s’émerveillant d’un inéluctable compagnonnage avec la
tion supranationale, fleurir en Europe des une dernière fois devant l’aisance de l’au- maladie, il lève aussi le voile sur un sujet
inesprits supérieurs pensant, dialoguant, cor- teur face à ces sujets touchant à l’histoire, la connu de ses lecteurs : lui-même. Soit un
enrespondant : ils s’appellent Érasme, Peiresc, littérature, la peinture. Modestement, il a fant de Fez, élevé au lait d’Homère et, Virgile,
Dupuy, et plus tard Voltaire. Ils représen- titré son livre Dans ma bibliothèque, mais son auteurs que sa mère avait emportés au Maroc
tent un moment et peut-être l’acmé de la savoir l’excède de beaucoup. Qui a jamais pour oublier la Grande Guerre qui venait de
civilisation européenne. L’auteur observe pensé au comte de Caylus, esprit antiquisant lui ravir un frère. Ce sont eux qui ont instruit
que ce temps béni est celui de la paix de et grand mécène, pour illustrer le siècle des Marc, et l’ont accompagné au soir de sa vie.
Westphalie (1648) et ce qui s’ensuivit. Après arts sous Louis XV ? Qui pour en trouver la La culture pour éclairer la vie, les livres
comle roi guerrier Louis XIV, la France connaît trace dans la Recherche (Charlus compte me des viatiques dans le dernier combat, telle
une accalmie dont l’écho se trouve notam- Caylus ou Quélus, parmi ses ancêtres) ? Qui est la leçon, poignante et superbe, du
profesment dans le Télémaque de Fénelon, livre de connaît l’abbé du Bos (on en rougit, on s’en seur Fumaroli… ■
conseils à un jeune prince, parmi lesquels tenait à Charles du Bos, critique du début du
el’amour de la paix. Des peintres en sont, en XX siècle) ? Et La Font de Saint-Yenne et
seront l’illustration, Watteau, Boucher, Bernard de Montfaucon ? Ce sont là quel- Dans ma bibliothèque,
l a guerre et la paix David. Quelle corrélation entre les temps ques-unes des grandes figures du monde de
agités ou paisibles et l’art ? Des intuitions Fumaroli. De Marc Fumaroli, Une fresque historiqueLes Belles Lettres/permettent à Fumaroli de nombreuses Et qu’on n’imagine pas notre Pic de La Mi-
correspondances, toujours heureuses. Sa le- randole bloqué à l’Ancien Régime. Tandis De Fallois, captivante468 p., 23, 50 €.çon n’a jamais varié : l’art n’est pas un que l’objection pointe, à force de
Saint-SiComugnero Silvana - StoCk.adobe. Com ; dPa dena/d Pa Pi Cture- allianCe via aFP ; Ca Sterman
Ajeudi 17 juin 2021 le figaro
2
Les héritiers
L'événement de BorgesLittéraire
doss ier
César Aira : Quatre auteurs
l’imaginaire nous font
entendredans toute
la mélodiesa grâce
de l’Argentine,
étrange sa folle
Thierry Clermon T mélancolie.
tclermont@lefigaro.fr
RÔLE d’oiseau que
César Aira qui, après la
disparition du grand
Ricardo Piglia, fait fi-Dgure de nouveau
patriarche des lettres argentines.
Écrivain particulièrement
prolifique et foisonnant dans sa diversité
Dans un restaurantet sa singularité, amateur exclusif même la préface de son roman de Paru en 2003, Le Tilleul (El tilo) Sa mère éclate en sanglots en
du quartier de La Boca, de la forme brève, il a atteint en 2010, Divorce, qui vient tout juste est une chronique autobiographi- écoutant la retransmission à la radio le tilleul
à Buenos Aires,2018 la centaine d’ouvrages publiés d’être traduit aux États-Unis. que centrée sur l’enfance et la jeu- du drame rural de Federico Garcia De César Aira,
à son catalogue (y compris les essais Son credo, qu’il rappelle à nesse d’Aira, à Coronel Pringles, en 2018. Lorca, Yerma. Le père lâche alors : traduit de l’espagnol
ludovic marin/ aFPet les recueils d’articles de presse), l’envi : « Je ne fais pas de romans, située à 400 kilomètres au sud- « L’écrivain a besoin de vivre la vie à (Argentine) par
inauguré en 1975 avec son roman mais des jeux littéraires pour adul- ouest de Buenos Aires. Un narra- l’envers. » La vocation de César Aira Christilla Vasserot,
Moreira. tes. » Son style, il l’a qualifié de teur, fils d’un modeste électricien, est née. Il apprendra plus tard que le Christian Bourgois
Dernièrement, on a découvert « fuite en avant vers le futur », c’est- que l’on suit dans les années 1950 et poète andalou avait vécu plusieurs éditeur,
118 p., 15 €.Le Testament du Magicien Ténor, à-dire qu’il ne se relit jamais avant 1960, après la chute du péronisme, mois en Argentine.
narrant les tribulations d’un avocat, publication. et qui déclare : « Toute ma vie s’est
Singulier et vagabondparti en Inde sur les traces d’un teintée de la couleur irréelle de la
fic« La vie à l’envers »Bouddha dépositaire du dernier se- tion. » (« Toda mi vida se tiño de ese Aira poursuit de façon
désorcret d’un magicien suisse. Toute la Parmi ses influences et ses réfé- color irreal de fábula »). Le jeune donnée son exploration des jours
grâce onirique du romancier s’y dé- rences : Stevenson, Jules Verne, héros du Baron perché d’Italo Calvi- passés, y convie d’autres saynètes,
ployait avec maestria. Suivra Prins, Pessoa, Roussel, le maître Borges, no, Cosimo, n’est pas très loin. d’autres personnages hauts en
traduit toujours chez Bourgois en les surréalistes et autres brillants La mémoire remonte, les souve- couleur, dont un professeur de mu-
2019, roman truculent sous forme fantaisistes de l’imaginaire. De cette nirs l’assaillent. Défilent les amis, sique, un joueur de canasta,
varianD’Andrés Neuman,
de portrait d’un écrivain à succès masse littéraire aussi insaisissable les voisins de ce quartier déshérité te latino-américaine du rami, et traduit de l’espagnol
qui abandonne tout, littérature, la- que vertigineuse se détachent Va- et délaissé où ils vivotent, riverains une collectionneuse obstinée de (Argentine)
beur et gloire, pour se consacrer à sa ramo, paru il y a une petite vingtai- touchants, marqués par « l’orgueil timbres. « Chaque fois que je tirais par Alexandra
nouvelle passion : l’opium. La criti- ne d’années, et Le Tilleul, qui vient qui fait la dignité des pauvres ». Le un fil, il en sortait un nouveau, c’est Carrasco-Rahal,
que américaine s’intéresse égale- enfin d’être traduit, avec en com- protagoniste découvre la magie des ce qu’il y a de bien avec la mémoire », Buchet/Chastel,
ment à lui, ce qui est assez rare pour plément Esquisses musicales (Pince- dictionnaires puis le refuge dans 522 p., 25 €. déclare-t-il, avant de confier, dans
être souligné, Patti Smith, signant ladas musicales). l’alcool à outrance. un superbe point d’orgue, avoir
tenté au fil des phrases de «
récupérer ce vieux moi », égaré dans les
esquisses limbes des souvenirs recomposés.
Sans doute, le passé a-t-il
touDe César Aira, Andrés Neuman, mémoires de l’exil jours quelque chose de fallacieux.
traduit de l’espagnol
Tout comme l’oubli. C’est ce qui (Argentine) par
EMARQUÉ dès son pre- par New York, Buenos Aires et Ma- de Tchernobyl, les attentats islamis- ressort des Esquisses musicales, ré- Christilla Vasserot,
mier ouvrage, Bariloche, drid. Un homme sans grand relief, tes de Madrid en 2004, Neuman cit inclassable, où un peintre pro- Christian Bourgois
Andrés Neuman (né en marqué par un sentiment de culpa- nous livre ses réflexions sur le lan- crastinateur, au lendemain du coup éditeur, 118 p., 15 €.
1977), qui vit aujour- bilité et de honte, qui donne l’im- gage, les idiomes étrangers, la mé- d’État de 1955, alors que l’Argentine Rd’hui à Madrid, après pression d’être toujours ailleurs, moire, intime ou collective, le connaît une « pénurie de réalité et
avoir passé son adolescence et sa tourmenté par la mémoire de la vieillissement, le fardeau des noirs d’imagination », se voit confier la
jeunesse en Andalousie, poursuit guerre et de sa famille décimée par souvenirs. Watanabe, nouvel réalisation d’une peinture murale
son œuvre protéiforme avec un sur- le feu nucléaire, collectionneur de « homme sans qualités », désormais pour l’hôtel de ville de Coronel
prenant sixième roman choral, banjos, passionné par Tchekhov, à la retraite, revenu au pays natal, Pringles.
Journal. Fracture. Rompant avec ses fictions Henry James et Cassavetes, lecteur rétif à toute empathie, « devenu le On tient là un roman singulier et
Premiers cahiers précédentes, il nous brosse le por- de son exact contemporain, le No- spectateur perplexe de la substance vagabond, où se croisent des
duel1954-1960 trait d’un homme d’affaires japo- bel Kenzaburô Ôé, amateur de jazz. de son corps », un personnage mar- listes au couteau, un « nain des
téD’Alejandra Pizarnik,
nais, Yoshie Watanabe, survivant de quant toutefois, en quête d’un « pré- nèbres » surgi de la forêt où se reti-traduit de l’espagnol « Spectateur perplexe »Hiroshima, à travers les femmes sent insaisissable ». Celui-là même rent de temps à autre le peintre, un (Argentine)
qu’il a aimées tout au long de sa vie À travers ce portrait lézardé, re- qui nous échappe, à nous aussi. clochard qui joue de l’harmonica, par C. Bondu,
d’exilé, du Paris des années 1950 à constitué, qui court sur plus d’un Comme ce personnage qui, dans les un avocat, le maire de la ville, et le Ypsilon éditeur,
aujourd’hui, au moment du drame demi-siècle, traversé par la Shoah, dernières pages, semble échapper à fantôme de la femme du peintre, 367 p., 28 €.
nucléaire de Fukushima, en passant la guerre des Malouines, l’incident son créateur. ■ T. C. qui revient le hanter. ■
Pizarnik : la musique de la douleur Les fantaisies
E ne comprends pas com- zar, Yves Bonnefoy, ou encore échos musicaux du monde, elle de Bioy Casaresment les autres n’ont pas Mandiargues, qu’elle avait fréquen- écoute aussi bien Piaf que Greco, « un terreur affreux (sic) du tés à Paris, depuis sa chambrette de Glenn Miller, Bach, ou encore le
monde. J’ai peur des autres la rue Saint-Sulpice. piano flamboyant d’Isaac Albéniz. ON NOM est indéfectible- voyage, rédigé sous la forme d’un Jet de moi-même (…) Je Dans son œuvre intime juvénile, Les exaltations sont entrecoupées ment attaché à celui de journal, entre Buenos Aires, Paris,
voudrais vivre pour écrire. » Cet elle nous dit à la fois tout son mal- de violentes périodes d’abattement, son ami Jorge Luis Bor- l’Italie et le Brésil, on assiste au
déaveu en français, couché dans son être, ses ambitions littéraires, sa soif et tout cela nous est dit sans fard. À ges. Une longue compli- litement d’un couple au fil de son
Journal, en mai 1959, témoigne de d’inconnu, alors qu’en 1960, elle a la date du 11 novembre 1955, on Scité et une admiration périple. Avec la particularité
suice que fut le destin d’Alejandra Pi- déjà publié trois recueils. L’année peut lire sous la plume de celle qui partagée qui ont donné naissance à vante : la femme change de
prézarnik, morte à Buenos Aires, par précédente, elle note : « La littéra- se disait une « folle mélancolique », plusieurs livres à quatre mains, nom à chaque ville traversée : Car-une P Pée
suicide, en 1972, à 36 ans. La langue ture c’est le temps (…). Et moi je hais malheureuse en amour, aussi bien dont des recueils de contes signés men devient ainsi Celia, puis Pilar,
D’Adolfofrançaise, elle la connaissait bien et le temps et je voudrais l’abolir. » avec les hommes que les femmes : sous le pseudonyme de Bustos et réapparaît sous les traits de
JusBioy Casares, la chérissait, qu’elle perfectionna « Une petite musique tourne et remue Domecq. Ce corpus ne doit toute- tina, entre un récital de Pavarotti
traduit de l’espagnol Une « folle mélancolique »durant ses quatre années passées à ma douleur. » Au printemps sui- fois pas nous faire oublier le ro- et un match de foot ; l’occasion
(Argentine) Paris, au début des années 1960. On la suit ici au fil des travaux et des vant, ce sera : « Je me console main- mancier (L’Invention de Morel), pour Bioy Casares de rendre
hompar Eduardo Jiménez, Découverte de ce côté-ci de l’At- jours, des nuits « aux crocs de tenant avec cet odieux cahier, ce essayiste (sur la pampa et les gau- mage au buteur argentin Carlos
Robert Laffont,
lantique en 2005 avec la parution de loup », hésitante, exacerbée, l’âme Journal m’évoque de l’onanisme lit- chos) et particulièrement le nou- Bianchi, canonnier du Stade de « Pavillons Poche »,
ses poésies complètes (Actes Sud), à fleur de peau, obsédée par le ver- téraire. » velliste inspiré que fut Adolfo Bioy Reims dans les années 1970.178 p., 8 €.
suivies de celle de son passionnant tige des sens. Elle lit plus que de Et quatorze ans avant sa mort lit- Casares (1914-1999). En témoigne On passe ensuite du délirant À
Journal (1959-1971) chez José Corti, raison, allant de Henry Miller, Vir- téraire, elle lâchera : « J’ai médité son chant du cygne de la forme propos d’une odeur au terrible
Pizarnik occupe désormais la place ginia Woolf, Apollinaire, à Proust quant à la possibilité de devenir folle. brève, Une poupée russe, regrou- Margarita ou le pouvoir de la
pharqu’elle mérite dans le panthéon ou Kafka, en passant par ses com- Cela arrivera quand j’arrêterai pant neuf textes, marqués par l’in- macopée, qui s’achève dans un
latino-américain. Aujourd’hui, les patriotes Bioy Casares et Alfonsina d’écrire. Quand la littérature ne congru, le fantastique et l’ironie bain de sang. Dans Sous l’eau, une
Éditions Ypsilon, qui ont publié tous Storni, sans omettre Julien Green, m’intéressera plus. De toute façon, mordante. espèce de Docteur Folamour pense
ses recueils de poèmes, nous propo- les Journaux de Katherine Mansfield cela m’est devenu indifférent de de- avoir découvert le secret de
l’éterAffres de l’amourse de découvrir son Journal de et Beauvoir avec qui elle se liera à venir folle ou pas, de mourir ou pas. » nelle jeunesse dans les glandes des
jeunesse. Paris. Le 25 septembre 1972, Alejandra On retrouve là les thèmes chers à saumons.
Une œuvre singulière, saluée Elle cite César Vallejo, Max Jacob, Pizarnik est passée de l’autre côté Bioy Casares : les affres de l’amour, Joyau de cet écrin, la longue
aussi bien par son aîné César Aira Rilke, Garcia Lorca, Mishima, du miroir. Découvrons-là, cette l’obsession de l’immortalité, la nouvelle qui donne son nom au
reque par Mariana Enriquez et qui en Baudelaire, La Nuit obscure de saint voix si touchante et particulière- jalousie, la maladie, et même l’in- cueil, chef-d’œuvre de grotesque
son temps avait fasciné Julio Corta- Jean de la Croix. Attentive aux ment singulière. ■ T. C. somnie chronique. Dans Notre et de fantaisie. ■ T. C.
A
russe
ou
musicales
fracturele figaro jeudi 17 juin 2021
3En toutes Publié en Espagne en 2019, Temps sauvages Mussolini par Maurizio Serra
(Tiempos recios), qui sortira dans sa ver- « Ce livre n’est ni une biographie au sens strict de confidences
sion française le 9 septembre (Gallimard), Mussolini ni une histoire du fascisme italien, mais
démonte, en pleine guerre froide, les mé- la première tentative (…) d’essayer de dévoiler le
Vargas Llosa au Guatemala canismes du putsch, fomenté et soutenu “mystère” d’un personnage qui ne ressemble
véEn 2000, Mario Vargas Llosa avait brossé dans par la CIA, les propriétaires terriens et la ritablement à aucun des dictateurs, de droite ou
eLa Fête au Bouc le portrait sans concession du toute-puissante United Fruit Company. de gauche, au XX siècle. » Ainsi Maurizio Serra,
dictateur dominicain Rafael Trujillo. Cette fois-ci, il Un événement clé dans l’histoire récente biographe de D’Annunzio, Svevo et Malaparte,
revient sur le coup d’État militaire au Guatemala en de l’Amérique latine, qui entraînera notam- élu à l’Académie française en janvier 2020, pré- Critique1954, survenu huit ans après la parution de Monsieur ment la radicalisation des jeunes barbudos sente-t-il son Mystère Mussolini, à paraître le
le Président, du Guatémaltèque Miguel Angel Asturias. des frères Castro, selon le Prix Nobel 2010. 2 septembre aux Éditions Perrin. Littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESDe guerre lasse
par Éric neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
philip caputo Du Vietnam à l’Irak, une histoire d’hommes frappés
par la répétition du malheur américain. Un très grand livre. Le Dernier
Tango christophe mercier ges dans lesquelles, en allant chas- Pierre-Yves Pétillon, le pape des
ser, on peut retrouver l’amérique études sur la littérature américaine,
La Lune rOis quadragénaires de Thoreau et de Walden, une cer- qualifie de « mémoire le plus
du chasseur à Amsterdam« arrivés », amis d’en- taine pureté. r emonter aux sources. poignant qu’on ait sur la guerre du De Philip Caputo,
fance, vont chasser dans Vietnam ». traduit de l’anglais Vision panoramiquela solitude des forêts de La Lune du chasseur est un des très (États-Unis) Tla péninsule supérieure Philip caputo fait partie des écri- grands livres traduits en cette pre- uelle santé ! il n’ar- teilles de chianti volantes ». ils par Fabrice Pointeau,
du Michigan. L’un d’eux, Bill, le vains américains majeurs qui, mys- mière moitié de l’année. L’éditeur, rête pas. On se de- sont rares les livres où les scè-Cherche Midi,
plus riche, a des problèmes d’al- térieusement, ont été oubliés en un peu racoleur, évoque, en qua- 335 p., 22 €. mande à quel mo- nes érotiques ne sombrent pas
ment Jan Wolkers dans le ridicule. Les Délices de cool, sans doute liés à ses souvenirs France, où souvent l’on préfère édi- trième de couverture, Jim Harrison. Qde la guerre du Golfe, lors de la- ter de jeunes auteurs incolores dont Pourquoi pas ? La peinture de la na- réussissait à tenir Turquie, que Paul verhoeven
quelle il s’est conduit en héros. le seul passé consiste à avoir fré- ture indomptée, l’amitié virile et les un stylo. D’autres adapta en 1973, est de ceux-là.
c ela défile. L’auteur n’évite pas Paul et Tom tentent de le protéger quenté des écoles d’écriture. capu- pudeurs masculines sont bien là. occupations l’absorbent, plus
horizontales. les détails physiologiques. il y a de ses démons. Mais lorsqu’ils le to, lui, s’est engagé dans les marines Mais il y a dans l’écriture de c aputo
trouvent mort dans la forêt, ils ne et il a « fait le vietnam ». il en a une discrétion qui n’est pas chez avec Olga, rousse un appétit immense
sauront jamais s’il s’agit d’un acci- rapporté un livre, A Rumor of War, Harrison (hormis dans Légendes incendiaire, ils font pour le corps des
femmes. cela ne se dent ou d’un suicide. en route qui a obtenu le prix Pulitzer en 1977, d’automne), et une vision histori- l’amour à temps
plein. Malheureuse- fait pas. c ela ne se dit pour leur excursion, ils se sont ar- été traduit en français (Le Bruit de la que, intime et panoramique de
rêtés dans le bar-brasserie de Will guerre) dans une petite maison l’âme américaine, qui en fait un ment, les journées plus. ces pages
auTreadwell, un ancien du vietnam, d’édition disparue depuis, et que écrivain immense. ■ n’ont que vingt- raient du mal à passer
aujourd’hui, surtout qu’on retrouvera dans la troisième quatre heures. il
faisait de l’auto-stop. un quasi-viol durant nouvelle de ce « roman en
nouvelles », comme l’était déjà le Go elle conduisait une le sommeil d’Olga.
Down, Moses (Descends, Moïse) de voiture américaine. cette dernière offre
un magnifique per-Faulkner, qui considérait son livre ensemble, ils ont un
accident. cela crée sonnage, tourmenté, comme un véritable roman, et pas
un recueil de récits. des liens. ils se ma- volcanique,
incomDans une autre « histoire », Will rient. elle le quitte. préhensible et loin-
Ils sont tain. Treadwell se voit obligé de tirer sur Divorce tempétueux. «
Le narrateur, qui est rares les Wolkers (1925-2007) un jeune psychopathe, qui a abattu
deux chasseurs qu’il accompagnait sculpteur, ne s’en met ses tripes - et le livres où
comme guide dans la forêt, et qui remet pas, ressasse reste - sur la table.
les scènes Lorsqu’il est trahi, vient le menacer chez lui. Mais cette ses souvenirs, se
masturbe sur de érotiques l’événement le dé-balle qu’il lui tire dans la jambe fait
remonter en lui des souvenirs du vieilles photos. il vaste. On ne pourra ne
vietnam : le napalm, les villages n’était pas interdit plus écouter la
Marsombrent che de Radetzky sans bombardés, la culpabilité. et si sa d’être obsédé sexuel
dans l’amsterdam pas dans éprouver un trouble victime débile n’était qu’un rêveur,
qui tue des gens parce qu’il est arri- de l’époque. bizarre. le ridicule.
vé trop tard, même pour la guerre verve, franchise, il ne faut pas rater ce
Les Délices Hollandais qui place d’irak, où il aurait peut-être été un crudité, la prose de
Wolkers fouette le de Turquie, un dialogue de héros ?
Plus loin, on retrouve la veuve de sang. Dans cet atelier Vol 714 pour Sydney que Paul
Bill, le mort de la première nouvelle, aux odeurs d’argile, en épigraphe, cite
Verhoeven Mae West et trace au devenue propriétaire d’une auber- le couple multiplie
les galipettes au mi- adapta rouge à lèvres « Allu-ge-gîte rural de la région, où elle
tente de commencer une nouvelle lieu des statues. ils mettes suédoises » sur en 1973, est
vie. et Paul, le narrateur de la pre- adoptent des ani- le ventre d’une
blonde ceux-là. de. signe particulier : mière nouvelle du livre, raconte, maux, dont une
mouette. Un chat Cela « J’aurais probable-ailleurs, une partie de chasse au
cours de laquelle il tente de renouer rapporte une souris ment bandé si j’avais défile. (...)
des liens avec son fils, tandis que dans sa gueule (« Il dû faire la toilette
fuL’auteur a nèbre de Marilyn. » Will Tradwell, dans un autre récit, n’en sortait que la
queue élégamment un appétit au fond, tout cela commence à sentir le poids de l’âge,
et se perd dans la forêt. Le dernier recourbée, de sorte parle d’amour. aux immense
texte, Lignes de départ, montre Will, qu’il avait un air à la Pays-Bas, le roman
pour avait paru en 69. n’y fort de son expérience au vietnam, Salvador Dali »). ils
écoutent du jazz, a rt le corps des voir aucune malice. allant « rassurer » des jeunes gens
traumatisés par leur passage en irak Blakey, Benny Quoique.femmes
ou en a fghanistan. Goodman. La
belleLa Lune du chasseur est une par- mère est une harpie.
Le beau-père obèse raconte des faite réussite, un livre-cercle, qui,
du vietnam à l’irak, montre que histoires qu’il est le seul à trou- les délices de t Urq Uie
el’histoire de l’a mérique au XX siè- ver drôles. Olga est irrésistible. De Jan Wolkers,
cle est une éternelle répétition, elle confectionne ses propres traduit du néerlandais
Une chance de rédemption robes. Les hommes se retour- par Lode Roelandt, comme une malédiction qui
s’impose à chaque génération. Heureuse- s’offre à ceux qui chassent nent sur elle. elle compare les Belfond, « Vintage »,
à travers les étendues sauvages.ment qu’il reste, comme une chance canards sauvages à « des bou- 188 p., 14 €.
de rédemption, les étendues
sauvaVoir Naples et ne pas mourir
alessio forgione La vie d’un trentenaire immature amateur de foot et d’alcool, que l’amour va sauver du désastre.
alexandre fillon personne ne l’appelle autrement Fatigué d’attendre que quelque traîner avec son camarade r usso, qu’amoresano dépose ses textes
que par son nom de famille, a mo- chose arrive enfin, il songe à partir type excentrique épris de modé- au domicile d’un écrivain qu’il vé-Li
es écrivains italiens resano, sa défunte grand-mère, à Londres, tout en voyant ses éco- lisme. La situation ne s’arrange nère. Le bien réel r affaele La ca-mon amour
savent composer et dont il lui arrive de rêver, lui don- nomies chaque jour fondre comme pas après un accident de voiture pria, auteur de son roman préféré, D’Alessio Forgione,
jouer une musique bien nait pourtant du « c hiccu », dimi- malheureux qui l’amène à séjour- Blessé à mort (hélas indisponible traduit de l’italien
à part, à la fois élégante nutif de Giangiacomo. Diplômé en ner à l’hôpital où il réécoute toute actuellement dans les librairies par Lise Caillat, Difficile de ne pas Denoël, L et mélancolique. elle ir- sciences politiques et en sociolo- la discographie de The c ure. françaises malgré sa retraduction
269 p., 20 €. rigue toute l’œuvre d’alberto gie, ce dernier a travaillé six ans s’attacher à un Difficile de ne pas s’attacher à aux éditions L’inventaire en 2007)
Moravia. On l’a entendue plus sur les ferries, à travers la Médi- un antihéros magnifique qui ne et de plusieurs volumes consacrés antihéros magnifique
récemment chez Gianfranco cal- terranée, « à trimer chaque jour mange pas de poisson et ne boit à naples et à son histoire. qui ne mange pas de
ligarich, au fil des pages du mer- non-stop ». pas de vin. Qui regarde la quatriè- On l’a compris, ici tout est
affaipoisson et ne boit pas veilleux Dernier été en ville, enfin À bientôt 30 ans, amoresano me saison de la série The Wire. suit re d’ambiance et de charme, de
traduit en France. habite toujours chez ses parents, une inconnue dans la rue et ose doute et d’harmonie. de vin. Qui regarde
r éservons le meilleur accueil à fonctionnaires tous les deux. il es- l’aborder. La demoiselle prétend Pour ses débuts littéraires, a les-la quatrième saison
leur digne successeur, a lessio For- saye d’écrire des nouvelles. ne se prénommer Lola. elle est étu- sio Forgione se montre aussi habile
de la série The Wiregione. On recommande chaude- supporte pas les discothèques ou diante en philosophie. Belle com- avec les dialogues que les
métament la lecture de son entêtant d’entendre dire du mal de Lorenzo me pas permis. Lectrice de nabo- phores. en prenant le temps de
premier roman, Napoli mon insigne, l’attaquant et capitaine de neige au soleil et en devant comp- kov - Lolita est son roman préféré. soigner ses portraits et ses scènes,
amour. À naples, il fait 2°c quand la societa sportiva calcico naples. ter ses dépenses. il faut dire qu’il ne pas rater la scène où elle l’en- de peindre les arcanes de sa ville
le rideau se lève. Un hiver, avant Le « napoli », le club dont il ne commande moult bières, gins et traîne à une projection d’Hiroshi- natale où ses personnages
déamles fêtes de noël. Le narrateur, rate aucun match. vodkas tonic quand il sort le soir ma mon amour. Où à r ome pour bulent avec tant de grâce. ■
François B oUCHon/Le Figaro
sHoCky/sto Ck.ado Be. Com
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napol
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jeudi 17 juin 2021 le figaro
4 ploration intime de l’histoire ré- na publiera le 19 août chez POL, Cubain Leonardo Padura, Pous- L’Homme à la mer (1990),
cente de l’Italie, « ma douleur, Le Premier Exil. Un roman dans sière dans le vent (Como polvo L’Éternel Garçon (1995) et On ne ÇÀ mon amour, ma patrie », avec lequel il nous livre l’histoire de ses en el viento). Un récit fort de plus m’a pas dit d’aimer le cinéma
son versant plus personnel et origines et de sa famille, depuis de 600 pages, sur la perte et le (2010), Jacques Fieschi arrive
familial. Bellissima paraîtra le l’Ukraine et l’Argentine, en pas- déracinement, et les désillusions chez Fayard le 18 août, avec &LÀ
25 août, chez Stock. sant par l’Uruguay. d’une génération qui avait cru en Souvenirs de ma vie d’hôtel, le
L’Italie intime la Révolution. retour introspectif d’un homme
de Simonetta Greggio L’exil selon Les désillusions sur sa vie. Jeune, il a partagé
l’inAprès Dolce vita, et Les Nou- Santiago H. Amigorena de Leonardo Padura La nostalgie Fieschi timité d’un garçon et d’une fille Critique veaux Monstres en 2014, Simo- Dans la foulée du succès du Ghet- Le 19 août, les Éditions Métailié Scénariste, réalisateur et auteur avant de les perdre de vue.
netta Greggio poursuit son ex- to intérieur, Santiago H. Amigore- publieront le nouveau roman du de trois livres en vingt ans, Pourquoi ? Comment ?Littéraire
Des âmes et des dieux’homme
qui peignait
les âmes eMetin Arditi Au XI siècle, l’histoire d’un jeune juif converti passionné par les icônes. Moderne et lumineux.De Metin Arditi,
Grasset,
294 p., 20 €. du poisson au monastère, vit dans la féroce, Avner apprend les techni- l’icône toute sa profondeur », dit le démontée sur laquelle la plus grande ohammed
maissaoui@lefigaro.fr modestie. Son grand plaisir est de ques de l’icône. D’Acre jusqu’au narrateur. Avner est l’homme qui intelligence n’est qu’une coque de
déguster une galette grillée recou- monastère de Mar Saba (tout près de peignait les âmes. Sans doute, l’ar- noix. »
EST une histoire qui verte d’une couche de fromage de Jérusalem), on le suit dans ses péré- tiste tire-t-il sa force dans le fait de La place manque pour dire toute
se déroule au chèvre et, au début du printemps, grinations de 1079 à 1095 (et après, ne pas représenter que Dieu et ses la complexité d’un talent qui séduit
eXI siècle, dans un une figue enrobée de sirop que lui mais on ne souhaite rien déflorer). saints mais d’oser peindre les visa- et déroge aux codes, qui ne voit que
pays lointain, avec offre Thomas. Son autre plaisir est On rencontre de beaux personna- ges de gens « ordinaires », telle que la joie et tout ce qui peut unir quand C’des hommes et des de retrouver la nuit les bras de ges, Anastase, Mansour, Petros… Myriam, peut-être sa plus belle d’autres pensent autrement,
comfemmes qui ne nous ressemblent ap- Myriam, sa cousine. œuvre. Ce faisant, il travaille en de- me si la foi et la liberté ne pouvaient
En dehors des canonsparemment pas. Et pourtant, elle Le père d’Avner, tyrannique, lui hors des canons, et c’est le début de que s’opposer. Metin Arditi offre des
nous parle et nous touche profondé- ordonne de se tenir éloigné de l’égli- Après avoir été ébloui, c’est Avner ses malheurs. On le jalouse. Il est ac- pages admirables de force et de
spiment. Elle est moderne. C’est l’his- se. Un jour, Avner transgresse l’or- qui finit par éblouir. Ses icônes sont cusé de blasphème. ritualité, et nous éclaire sur cet art
toire de la liberté, de la beauté et de la dre. Il entre dans l’église. Il est litté- admirées et choisies. L’iconographe Dès le début du récit, Avner avait qu’est l’iconographie : « On ne peint
foi. Son conteur est Metin Arditi, qui ralement ébloui par une icône dans se montre génial. « Peut-être fallait- été prévenu par Mansour qui lui pas une icône. On l’écrit. On n’est pas
aime aller chercher dans les souter- le monastère. La révélation. Sa vie il en chercher l’explication dans son rappelait qu’il n’y a pas que le désert peintre mais écrivain d’icônes. » La
rains du passé des enseignements s’en trouve chamboulée, à tel point travail de pêcheur, le même que celui où l’on risque de se perdre, il y a les grande réussite de cet Homme qui
pour aujourd’hui. qu’il se convertit sans que sa famille des apôtres, un métier difficile qui passions. « Ce sont elles qui guident peignait les âmes est de révéler la
L’an 1078, à Acre, une ville à une le sache. Famille qu’il quitte quand il appelait ces mêmes qualités. Mais il les hommes, pas la raison. Sais-tu part lumineuse de chaque être,
parcentaine de kilomètres de Jérusa- apprend que Myriam sera mariée à n’y avait pas que cela ! Il y avait la foi, ce qu’est une passion ? » Un temps, ce qu’en substance, il dit qu’en
chalem, Avner, adolescent juif qui livre un autre, plus riche. Avec un appétit qui permettait à Avner de donner à puis il explique : « C’est une mer cun il existe une part divine. ■
Le petit
monde
de Manet
marc pautrel Un essai
romanesque sur le peintre
et son peuple de personnages.
par patrick grainville
de l’Académie française
ANET, la merveille
Manet.
D’individualisme, de liberté, de
charme. Un dandy
Olympia, Mrépublicain. L’essai
d’Édouard Manet (1863).romanesque de Marc Pautrel est
coupé en deux. Comme la jambe du
peintre. Une courte partie assez bio- affirmations centrales du livre, cette et d’Olympia. Le mirifique scandale. comme Argenteuil semble vérifier. émeut dans tous ces personnages
graphique, l’autre procédant par célébration de l’idée française. Art, Grand rififi pictural. La vérité nue, Admirablement décrit et commenté. serait un moment de vie saisie, à
jachoix et analyse de tableaux succes- le peuple liberté, joie, plaisir. On en redeman- frontale. Le regard de Victorine La femme immanente baigne dans le mais émouvante et perdue comme
sifs. Manet est marqué par la mort de manet de ! Lumière et volupté. Meurent, la déesse du présent. Cou- bleu d’un éternel été. Mais Un bar dans La Prune, exquise,
bouleverDe Marc Pautrel,dès le début. Il assiste au coup d’État Un chapitre singulier est consacré chée, altière. Regardez-moi dans les aux Folies Bergère suscite l’affirma- sante. Berthe Morisot
incandesGallimard, « L’Infini », de Louis-Napoléon et va examiner à la peinture d’une bataille navale yeux. Sa naturelle liberté tournée tion de la même thèse : « Elle sourit cente ou la famille Monet dans son
164 p., 16,50 €.les 600 cadavres alignés au cimetiè- opposant, au large de Cherbourg, un vers nous dans Le Déjeuner. imperceptiblement et se répète enco- jardin. Mais ce moment justement
re Montmartre, ça vous éclaire. La vaisseau sudiste vaincu par un ba- re : ce que je vois, c’est moi, éternelle est peint, consacré par l’art
maniUtopie enthousiasmantetuerie recommence en 1870, avec teau nordiste. Manet assiste à l’af- et vraie, et la joie d’exister ne veut pas feste et droit de Manet. C’est là
l’assaut des Prussiens, suivi des frontement dans une barque ballot- Dans la deuxième partie, la descrip- la quitter. » L’auteur élude la fameu- pour toujours. L’œuvre traverse le
massacres de la Commune. tée. De son tableau, on peut tion des tableaux et du peuple des se mélancolie du regard de la ser- temps, non pas au sens de durer
Le pouvoir est lié à la mort. Ce qui imaginer l’avenir de l’Amérique personnages de Manet est fouillée. veuse et la prostitution. mais de trouer le temps. Elle passe
n’empêchera pas Manet, artilleur, de yankee qui l’a emporté. Une autre Une thèse habite chaque analyse, Certes, l’œuvre est là, elle trans- au travers. À la différence de
l’ause battre pour l’esprit français, d’être séquence où Gambetta montre à son très redondante, et qu’on peut résu- cende le temps et l’anecdote litté- teur, on pourrait aussi bien
soutel’ami de Clemenceau et de Gambetta ami Manet une collection du Louvre mer ainsi : chaque personnage peint rale. Rarement un dogme quasi nir que ce ne sont pas tant les
peret d’accepter la Légion d’honneur. quasi secrète de dessins des grands par Manet serait radicalement pré- métaphysique fut plus radieuse- sonnages qui persistent dans leur
C’est un esprit indépendant, subtil. maîtres italiens. Il se gorge longue- sent, futur, immortel, entier dans ment campé. Certes, on peut sou- être que Manet. Chaque
personnaLa décoration que Monet a refusée, il ment du trésor. Évidemment, Marc son existence, conscient de son être tenir l’inverse, c’est le propre ge est devenu un Manet inaltérable.
l’accepte, car il se sent reconnu dans Pautrel ne peut contourner les mo- indestructible. Beau pari, utopie en- d’une thèse massive que de produi- Hymne à la création inouïe. Et qui
une euphorie lucide. C’est une des ments phares du Déjeuner sur l’herbe thousiasmante qu’un chef-d’œuvre re sa contradiction exacte. Ce qui justifie une joie éternelle. ■
Lettres d’un vieux poète
Jean-Pierre Lemaire Journal d’une âme inquiète et pudique au fil des saisons et des fêtes liturgiques.
astrid de larminat dialogue depuis ses premiers pas en et s’enfonce. Il doit se rendre à Nord où il a passé sa prime enfan- ordinaires succèdent aux temps
adelarminat@lefigaro.fr poésie, il y a quarante ans, semble l’évidence : une part de lui-même ce. Le ciel et le soleil lui parlent de d’attente et aux jours de fête.
s’être effacé. Sa présence ne se fait est encore fermée aux doux Dieu : « La main qui a creusé un Le narrateur se met à l’écoute de
De Jean-Pierre ES poètes ne font pas plus sentir que par le sentiment rayons de la Sagesse, qu’il a pour- trou dans les nuages/ tend ses l’invisible présent dans les choses
Lemaire, exception à la règle d’absence qu’elle laisse dans son tant quêtée sa vie durant. Nous doigts lumineux, semble solliciter,/ profanes : « Deux fois par jour, le
Gallimard, commune, ils prennent cœur inquiet. Mais ce dépouille- avons en nous des chambres obs- timide et souveraine, les premiers matin et le soir,/ le soleil se met à
130 p., 14 €. de l’âge. Leur pas est ment de l’âge où l’on retrouve une cures qu’il est difficile d’ouvrir à crocus (…)/ Et toi, homme debout notre hauteur/ et parle doucement Lmoins assuré, leur plu- certaine fragilité de l’enfance, en la lumière divine. « Le ciel n’ose depuis tant d’années,/ comment aux arbres, aux maisons,/ aux
me moins affirmée, une certaine marge du monde adulte étourdi pas entrer. Il attend sur le seuil. » vas-tu répondre ? Comment déplier hommes (…)/ Reste un peu plus
ferveur a disparu. Ils ont accom- d’activité, n’a pas que des incon- Le poète se cogne à une sorte de la feuille de ton âme ? » longtemps l’oreille à la hauteur/ de
pagné leurs parents jusqu’au seuil vénients. Il donne « un regard plus blindage intérieur. Son cœur est sa bouche d’or ; écoute son
murmuÀ l’écoute de l’invisiblede la mort, leurs enfants sont de- large » sur les choses, un regard encombré, obstrué. re (…)/ Parle-lui aussi. » Ainsi, au
venus de jeunes parents. L’heure qui « récapitule ». Des inquiétudes passagères Ce recueil, dont le titre, Graduel, fil du temps et du texte, quelque
de la retraite sonne. Dans un premier temps, le poè- pour sa santé lui font comprendre évoque la grande pureté et simpli- chose se libère : « Le clocher a
perDans ce livre composé d’une te constate que le vide de ses que les années qui lui restent sont cité du chant grégorien, ressemble cé la poitrine du ciel pour en faire
centaine de poèmes en beaux vers journées dételées des obligations précieuses : « Puise-la plus pro- à un livre d’Heures, dont les psau- descendre la bénédiction. » Le vieux
irréguliers, journal d’une âme pu- de la vie active éveille en lui une fond, cette vie en sursis. » Mais mes accompagnent le déroule- poète commence à croire aux
prodique, Jean-Pierre Lemaire se fait panique qu’il compare à celle de comment faire ? Il cherche des in- ment des jours, de l’aube à la nuit, messes ultimes du livre de
L’Apol’écho du vertige qui le prend au Pierre l’apôtre, qui, marchant sur dices dans les paysages, ceux de la en suivant le cycle des saisons et calypse, qui lui inspire des stances
soir de sa vie. Le Dieu avec lequel il l’eau, se met à regarder ses pieds Méditerranée où il a vécu, ceux du des fêtes liturgiques. Des temps somptueuses. ■
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le figaro jeudi 17 juin 2021
5e er 8 volume, en Polynésie. L’auteur Sens), Michel Bernard s’est bliera chez Stock le 1 septembre Louxor, qui vient d’être réédité
d’Equatoria et d’Amazonia y suit penché sur l’histoire de la sculp- La Félicité du loup, une nouvelle en poche (L’Olivier), Jakuta Ali-ÇÀ erles traces de Pierre Loti, Melville, ture de Rodin Les Bourgeois de histoire de montagne et de no- kavazovic publiera le 1
sepGauguin, Segalen. Fenua paraîtra Calais, inaugurée en 1895. Les bles sentiments. Ou la rencontre tembre, dans la collection « Ma
le 19 août, au Seuil. Bourgeois de Calais paraîtra le dans une petite station de sport nuit au musée » (Stock), Com-&LÀ
26 août à La Table Ronde. d’hiver du val d’Aoste de Fausto, me un ciel en nous. L’occasion
La Polynésie Michel Bernard 40 ans, et de Silvia, 27 ans. pour elle, alors qu’elle est
selon Patrick Deville et les bourgeois de Calais Cognetti : l’amour, l’amitié, enfermée dans la salle des
Patrick Deville poursuit son cycle la montagne Jakuta Alikavazovic Après Ravel durant la Grande Cariatides, d’évoquer la figure de Documentbaptisé « Abracadabra » en nous Guerre, Claude Monet et Jeanne L’écrivain italien Paolo Cognetti, au musée son père, né au Monténégro
emmenant cette fois-ci, pour son d’Arc (Le Bon Cœur et Le Bon auteur de Huit Montagnes, pu- Auteur remarqué du Londres- dans les années 1950. Littéraire
Gonzague
très Honoré
essai Un parallèle séduisant
et déroutant entre la vie
de Balzac et celle de Saint Bris.
par jean-marie rouart
de l’Académie française
UEL drôle de livre !
Fantasque,
ébouriffant, séduisant, un
peu fou, empreint de Qmysticisme et de
paGonzague Saint Bris rapsychologie : une
dans le jardin création baroque à l’image de
Gonzague Saint Bris lui-même, qui l’a de la maison
d’Honoré de Balzac, inspirée. Il fallait de la part de
Soà Paris, en 1999. phie Desestoiles, une agrégée de
A. DUCLOS//GAMMA-RAPHOlettres, beaucoup de fantaisie et une
grande fréquentation des mystères
de l’au-delà pour entreprendre un L’auteur de ce livre apporte la preu- Les Vieillards de Brighton. Certes fascinant, l’embonpoint menaçant,
essai en apparence aussi saugrenu : ve vivante de cette fascination à la l’Académie le bouda, mais encore la vie brève, ont eu une jeunesse tris- et a
établir un parallèle entre la vie du fois littéraire et magique. de l’eau au moulin de Sophie Deses- te assez semblable. Mal aimés, ils se
grand Balzac et celle de Gonzague. Gonzague Saint Bris faisait partie toiles qui conforte son dada occul- sont jetés dans de folles passions
La comparaison peut bien sûr cho- de ces écrivains à la réputation con- tiste, elle avait aussi boudé Balzac : amoureuses. Peu doués pour les étu- Marceline
quer les puristes car Balzac n’est trastée : ses excentricités, son dan- ils obtinrent chacun deux voix. des, en butte aux régents de collège, Balzac ou l’hymne à la viesemblable à personne. Si on passe dysme agaçaient. Il aimait les pro- ils avaient des dons incontestables Gonza Gue
l’écueil de l’étonnement provoqué vocations et cherchait d’une pour la vie, l’amitié. Petit détail qui a Elle est morte en septembre De Sophie La comparaison par l’évidente disproportion des manière un peu voyante une célé- son importance l’éditeur Mame, an- 2018, mais sa voix résonne Desestoiles, “personnalités, l’un est un génie brité qui lui fut donnée très tôt. Mais cêtre de Gonzague, a publié Balzac, encore et son rire tonitruant Aigle botté Éditions, peut bien sûr choquer
hors catégorie, l’autre un écrivain « Traversées », si on faisait l’effort de lui pardonner et son épouse n’était pas sans char- aussi. Les mots de Marceline les puristes car Balzac
très original mais contesté, on dé- 246 p., 20 €. un égocentrisme assez banal dans le me. De là à dire que… Le parti pris Loridan-Ivens comptent plus que
n’est semblable couvre un livre passionnant. monde littéraire, on s’apercevait ésotérique de la biographe pourrait tout car elle sait transmettre l’air
Bien sûr, il faut aussi ne pas être a que ce moitrinaire avait la passion faire sourire, surtout dans une épo- de rien. Sa modestie, son attitude à personne
priori allergique à la personne de des autres qu’il ne cessait d’aider. Si que scientiste et positive comme la faussement détachée, sa verve ”Gonzague qui a eu la particularité de déshérité qu’on fût, on ne faisait ja- nôtre. Mais c’est oublier que des sont terriblement efficaces :
susciter autant d’agacement de la mais appel à lui en vain. Un grand Entrons donc dans le jeu (dans les écrivains, non des moindres, Balzac ses phrases marquent. Entre
part des gendelettres que de ferveur cœur généreux battait dans sa per- deux acceptions du terme) de Sophie lui-même fervent lecteur de Swen- décembre 2017 et janvier 2018,
auprès de quelques admirateurs et sonnalité baroque. Un enthousias- Desestoiles : un jeu littéraire qui a denborg, Victor Hugo dans La Bou- Isabelle Wekstein-Steg, avocate
une sorte de culte dans les milieux me pour ce qui est grand, noble et l’avantage de permettre toutes les che d’ombre, Rimbaud, Nerval, ont et réalisatrice de documentaires,
populaires où il est l’objet encore beau qui l’animait prodigieuse- divagations. Celle-ci a beau être plus que flirté avec les forces occultes et David Teboul, cinéaste et
d’une véritable adulation. Les écri- ment. Sa passion pour le romantis- agrégée de lettres, elle croit dur et se sont entichés des élucubrations photographe, ont interviewé la
vains qui vont chaque année, à la fin me était l’expression de sa dilection comme fer à l’intervention des for- des mages et des alchimistes. jeune femme de près de 90 ans.
de l’été, à la Forêt des livres de pour les beaux gestes, les grands ces occultes et même à la métempsy- On l’aura compris : rationalistes et Ses paroles valent de l’or.
Chanceaux-près-Loches en Tourai- sentiments. Cette générosité, la ri- chose. Pourquoi pas ? Les Grecs et esprits positifs s’abstenir ! Le grand Il y a souvent un sourire pas loin
ne, festival dont il fut le créateur et chesse de son imagination faisaient beaucoup d’Indiens y croient aussi. mérite de ce livre aussi séduisant – quand elle dit qu’elle voulait
l’animateur inspiré, peuvent mesu- son charme et expliquent qu’il ait Et Gonzague lui-même, qui, dans les que déroutant, c’est qu’il permet de faire des claquettes ou qu’elle
rer le degré de fervente popularité pu nouer des amitiés fortes avec transes de l’enthousiasme littéraire, replonger dans l’œuvre de Gonza- raconte avoir acheté une robe
dont il jouit encore trois ans après sa Yann Queffélec, Didier Decoin ou se sentait la réincarnation du général gue Saint Bris : ce personnage si ta- sur internet, superbe, mais elle ne
mort. Non seulement on garde en de grands capitaines d’industrie Desaix, son arrière-grand-oncle, ou lentueux et attachant qui a eu l’art rentrait pas dedans ! Et puis il y a
mémoire le conteur charismatique comme Jean-Luc Lagardère ou Da- même de Balzac. Et c’est vrai, les de mettre en scène sa vie pour la force du témoignage nourri de
qu’il fut, mais il y est considéré niel Filipacchi. Quant à son talent deux hommes, outre l’apparence qu’elle ressemble à ses rêves. Et dont sa réflexion et de son expérience.
comme un chaman, un gourou, un d’écrivain, il fut salué par le prix In- physique, le caractère généreux, la le sillage posthume reste pour beau- « À Birkenau, il y a eu des gestes
écrivain aux pouvoirs surnaturels. terallié pour son très beau roman, curiosité encyclopédique, le regard coup étrangement lumineux. ■ de bonté, mais le camp avait fait
de nous des sauvages. » Elle
explique aussi ce que l’on peut
ressentir après l’innommable.
Qui peut comprendre ? « Si j’ai
voulu en finir, c’était parce que le C’était le monde d’avant
monde de l’époque me paraissait
lamentable. Je ne savais pas quoi
Roland Jaccard Un journal intime qui ressuscite les années 1980 et une façon de vivre. faire de ma peau. La sortie du
camp était impossible. À la fin
Grasset et vit avec la jeune « L. », un conseiller fiscal. En 1986, sûrement, je change d’identité : des années 1940, il y avait autre Christian uthier
qui s’apprête à publier un premier Jaccard rencontre un jeune pro- j’étais un intellectuel de gauche, chose. On se sentait toujours
e Monde E monde d’avant ». roman. De la piscine Deligny aux fesseur de philosophie de 27 ans, révolté par toutes les injustices. Je entourés de fils de fer barbelés. »
d’avant. Journal
L’expression sert de salons germanopratins, on ac- « qui promène mélancoliquement deviens un intellectuel de droite, Elle évoque ses combats, intimes 1983-1988
mot de passe à compagne l’auteur et ses amis : avec lui un manuscrit refusé par apprenant à vivre avec elles et à et collectifs, car elle n’a jamais «De Roland Jaccard,
beaucoup afin d’ex- Gabriel Matzneff, François Bott tous les éditeurs parisiens ». leur opposer mon indifférence. » arrêté de se battre. Mais il est Serge Safran éditeur, L primer les façons de (alors directeur du supplément Michel Onfray aura sa revanche. également question de bonheur ! 846 p., 27,90 €.
Le naturel le plus aimablevivre et les bonheurs que notre littéraire du Monde), Bernard- Manière d’hédoniste déguisé en Par leur écoute attentive, Isabelle
époque rogne chaque jour un Henri Lévy, Tahar Ben Jelloun ou nihiliste, Jaccard se raidit en Nulle surprise que cet inlassable Wekstein-Steg et David Teboul
peu plus. Elle a aussi le mérite, son cher Cioran. constatant que la presse et l’édi- cinéphile donne, malgré lui, la ont gagné la confiance de leur
en général, d’éviter les procès Choses vues et anecdotes font tion – et à travers elles la société meilleure définition de son entre- interlocutrice. Sa « tchatche
en sorcellerie que l’usage du le prix des journaux intimes. Ici, dans son entier – sont en train prise littéraire en évoquant un pas possible » est un véritable
« C’était mieux avant » impli- on apprend que Jean Genet avait de muter : « Insensiblement mais film d’Éric Rohmer « qui, à force hymne à la vie. Car Marceline
que. Éternelle querelle entre les de rigueur et de précision, est par- est toujours vivante.
anciens et les modernes que venu au naturel le plus aimable. Moha MMed aÏSSaoUI
Philippe Muray trancha d’un Voir ses films, c’est s’installer à la
définitif « C’était mieux tou- terrasse d’un café et demeurer
jours ». Avec le titre de son nou- captifs de ces mille riens qui
donveau volume de journal intime, nent à la réalité sa saveur et aux
Roland Jaccard, né à Lausanne êtres leur séduction. Ce n’est plus
en 1941, désigne autant le par- nous qui allons au cinéma, c’est le
cours d’un enfant de la civilisa- cinéma qui vient à nous. Rohmer,
tion de l’écrit (il est entré au avec une nonchalance perverse,
Monde à l’âge de 26 ans pour y abolit toute distance : les amis de
tenir la rubrique psychanalyti- ses amis sont nos amis, nous les
que) que la nostalgie plus vaste avons croisés sur la Grand-Place
d’un monde englouti. de Cergy-Pontoise, nous les avons
Retour donc aux années 1983- accompagnés à la piscine et leurs
1988. En ce premier septennat de marivaudages ont égayé nos
soiC’éta It gén Ial de v IvreFrançois Mitterrand, la presse rées. » Sur plus de 800 pages,
De Marceline Loridan-Ivens, écrite va déjà mal, on parle de Le Monde d’avant reste fidèle à
avec David Teboul « nouveaux pauvres », mais pour cette force intérieure « qui nous
et Isabelle Wekstein-Steg, Jaccard l’essentiel est ailleurs. Il a Roland Jaccard, enfant de la civilisation de l’écrit nostalgique incite à ne pas nous tenir à distance
Les Arènes, 164 p., 15 €. d’un monde englouti.débuté son œuvre de diariste chez de notre imaginaire ». ■
Séba Stien SOR ianO/Le Figa RO
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David Diop sur tous les frontson en
David Diop vient d’être couron- du salon Le château se livre, français. La semaine suivante, sénégalais et envoyé dans les parle
né par le prestigieux prix inter- à La Roche-Guyon, les 3 et samedi 10 juillet, au Festival tranchées de la Grande Guerre
national Man Booker pour son 4 juillet 2021. Ce festival se tient d’Avignon, Frère d’âme connaî- (adaptation et mise en scène
roman Frère d’âme (Seuil), Gon- dans le château associé aux tra encore un moment excep- Catherine Schaub). Enfin, le un prix international,
une lecture publique, un roman court des lycéens 2018. C’est le Lumières, ce qui parle à l’écri- tionnel : le comédien Omar Sy 19 août, David Diop défendra
dans la rentrée littéraire… premier auteur français à rece- vain, enseignant-chercheur de donnera vie et voix au destin son nouveau roman, La Porte du
david diop, l’auteur Histoire voir cette distinction. Autre pre- l’université de Pau, spécialiste tragique d’Alfa, jeune paysan voyage sans retour (Seuil). de « Frère d’âme »
eest l’auteur dont on parle ! mière : l’écrivain sera le parrain de la littérature du XVIII siècle d’Afrique enrôlé comme tirailleur Moha MMed aÏssaouiLittéraire
Adolf Hitler
devant la forteresse
de Landsberg
à sa sortie de prison,
le 20 décembre 1924.
Hitler
avant Hitler
e ss ai Une enquête fouillée
sur la période 1918-1923, durant
laquelle se sont construites
la pensée, l’image et l’habileté
politique du futur dictateur.
me gauche. par la suite, le soldat écrit Weber, qui a récemment pu- socialiste mais c’est quand même du mouvement national-socialiste, paul françois paoli
Hitler reste loyal au régime proche blié un livre sur la vie de Hitler au assez surprenant. Goebbels et surtout alfred
Rosena-t- IL un chaînon des communistes qui prône un rap- Devenir Hitler. régiment List pendant la guerre (1) Selon Weber, sa radicalisation berg, l’idéologue que « Hitler
écoumanquant dans la vie prochement avec le régime soviéti- a fabrique où il montre que celui-ci était rela- idéologique date de juillet 1919 et du tait et considérait comme un grand
D’un nazide Hitler ? Celui-ci que de Lénine, et ce jusqu’à ce que tivement méprisé par ses camara- traité de Versailles. « Ce 9 juillet, esprit », prônaient une alliance avec
De Thomas Weber, a-t-il toujours pensé la social-démocratie reprenne la des car il n’était pas en première li- avec la ratification du traité de paix, la Russie contre l’Occident. Il
rapArmand Colin, Y plus ou moins ce qu’il a main. en fait, à aucun moment Hit- gne. Si mensonge il y a, au juste, tout bascule pour Hitler. C’est alors pelle aussi le rôle d’ernst niekisch,
477 p., 24,90 €.écrit dans Mein Kampf, et ce depuis ler ne songe à quitter l’armée ou à quel est-il ? et alors seulement qu’il réalise plei- le chef de la mouvance «
nationalsa jeunesse viennoise qui lui aurait démissionner. en plein chaos et Weber répond ici précisément : nement la défaite allemande. C’est bolchevique », qui occupera
quel« révélé » sa mission de sauveur de alors que communistes, sociaux- Hitler a recréé son passé de soldat son chemin de Damas, l’instant de sa que temps le pouvoir en Bavière.
l’allemagne ? À la première ques- démocrates et nationalistes s’af- après l’armistice pour que cette brusque conversion politique. Celle- « Même si l’antisémitisme de Hitler
tion, l’historien t homas Weber ré- frontent dans les rues de Munich, il transition colle avec son rôle de ci n’a pas eu lieu à Vienne ni pendant est antibolchevik en ce sens qu’il
aspond oui. et non à la seconde. ne rejoint pas les Corps francs, mili- chef messianique. entre l’armistice la guerre ou durant la période révo- simile le judaïsme au bolchevisme,
a vec Devenir Hitler. La fabrique ce préfasciste qui combat les Rou- de novembre 1918, moment qu’il a lutionnaire mais dans la Munich pos- dans sa hiérarchie antisémite,
l’antid’un nazi, thomas Weber a écrit ges en poméranie et dont on a pu prétendu fondamental dans sa ma- trévolutionnaire. » bolchevisme est secondaire par
rapune enquête très fouillée et capti- dire qu’ils étaient une pépinière de turation idéologique, et le mois de port à l’anticapitalisme », écrit
WeAnticapitalisme viscéralvante qui retrace, semaine après futurs nazis. septembre 1919, où il adhère au ber, qui montre que le
nationalsemaine, ce laps de temps où Hitler, Hitler, en somme, n’a pas du parti ouvrier allemand d’anton Voilà qui, selon Weber, change bien socialisme originel est bel est bien
de retour du front en novembre tout le profil de ces Réprouvés que Drexler, Hitler a en réalité oscillé des choses. À ses yeux, Hitler n’est fondé sur une tentative de synthèse
1918, ne sait pas au juste qui devenir Von Salomon met en scène dans aussi bien dans ses idées que dans pas encore un adepte convaincu du entre nationalisme de droite et
rhéni quoi faire. La thèse est décoiffan- son grand roman. Sa vie de soldat ses comportements, à la fois par racisme biologique antijuifs et sla- torique d’extrême gauche.
Contraite. Weber établit que Hitler, qui est ne correspond pas à l’image du ré- opportunisme et par instinct de vophobe dont il fera sa marque dans rement à une idée relayée par un
resté dans l’armée, allait servir volutionnaire prédestiné qu’il survie. Car, de fait, tout son entou- Mein Kampf. Ses idées sont encore antifascisme sommaire, le leitmotiv
loyalement la République de Kurt donnera de lui dans Mein Kampf. rage à l’armée est socialiste et de relativement informes et compara- anticapitaliste n’était pas un simple
eisner, le social-démocrate juif « Même si l’on admet que l’art de la gauche et son meilleur ami lui-mê- bles à celles des mouvements natio- attrape-nigaud pour le monde
oucombattu par les nationalistes alle- mise en scène de soi-même est es- me, ernst Schmidt, militera au parti nalistes völkisch. L’ennemi princi- vrier mais une composante
essenmands qui allait diriger la Bavière sentiel en politique, il est ahurissant social-démocrate allemand avant pal n’est pas encore l’URSS mais le tielle de cette idéologie. ■
quelques mois avant d’être assassi- de constater à quel point dans Mein de rejoindre le parti nazi en 1920. monde anglo-saxon et le capitalis- (1) « La Première Guerre d’Hitler »,
né par un révolutionnaire d’extrê- Kampf Hitler ment sur son passé », Cela ne fait certes pas de Hitler un me. Weber rappelle que, à l’origine Perrin, 2012.
Le premier avait rétrocédé au L’incroyable reconversion gouvernement américain ses
propres pourparlers en faveur d’une
paix séparée avec les nazis, aux des dignitaires nazis dépens des Soviétiques, et il avait
offert aux Britanniques les preuves
Kurt Georg Kiesinger Kiesinger. Ils avaient pourtant tous un accumulées des collusions entre jacques de saint victor
trait en commun : ils avaient une res- avec de Gaulle en 1967. Édouard VIII et les nazis. Le second
Ancien membre LS S’appe La Ient Gehlen, ponsabilité non négligeable dans les est à l’origine de l’organisation
sedu parti nazi, Schellenberg, Skorzeny ou crimes de masse perpétrés par leurs crète «Stay Behind », que les
Occiil avait été élupaulus. Ils ont été des dirigeants agents avant 1945. dentaux ont d’abord connu sous le
ou des rouages importants de la néanmoins, ils vont connaître chancelier de la RFA nom de Gladio, car ce sont les
invesl’année précédente. I machine de guerre nazie. et après la guerre de très belles carriè- tigations d’un juge italien qui ont
pourtant, ils se sont retrouvés après la res, certaines bloquées à temps, permis de révéler au public
l’exisguerre recrutés par les a lliés, ceux du comme achenbach, qui a participé tence d’un tel service parallèle dans
monde libre, voire, parfois, comme au pillage de la France occupée, le cadre de l’Otan. Il avait su
mone roman paulus, ceux du monde soviétique. comme adjoint d’Otto abetz, mais nayer avant même la fin des
hostiliDes D
Cette énigme du « recyclage des na- que le gouvernement de Willy tés les immenses informations dont il D’Éric Branca,
zis » après-guerre par la CIa ou les au- Brandt eut la folle audace de propo- de média le « Goebbels de l’étran- grad, dégoûté par la bêtise de Hit- disposait sur le monde soviétique Perrin,
tres services secrets n’est plus aujour- ser comme candidat de l’a llemagne ger »), sans parler de Heusinger, qui ler, servira d’agent d’influence en grâce à ses enquêtes menées pendant 426 p., 24 €.
d’hui un secret. elle reste néanmoins à la Commission de Bruxelles. peut- sera un des patrons de l’Otan, ou faveur de la propagande soviétique. l’opération Barbarossa. Il put ainsi
peu connue et on en mesure souvent être se disait-on que cet ancien Gehlen, qui deviendra chef des ser- devenir un des principaux agents de
Maîtres espions mal la portée. L’historien et journalis- homme d’affaires, partisan d’une vices secrets ouest-allemands. renseignement sur ce qui se passait
te Éric Branca, dans Le Roman des « europe nouvelle » sous le joug de la D’autres connaîtront des existences Évidemment, leur destin est sou- de l’autre côté du rideau de fer. Le
damnés, a eu la bonne idée d’évoquer botte nazie, saurait se mobiliser pour moins brillantes, mais toujours in- vent fonction de leurs précédentes grand mérite de cette galerie de
porles multiples personnalités de l’appa- une europe unie en 1970 ? fluentes, comme Skorzeny, qui res- fonctions. C’est ce qui explique traits fort bien troussés par Éric
ereil du III Reich qui ont connu après D’autres réussirent, comme Kurt tera suspect d’organiser des réseaux pourquoi ils ont pu intéresser les Branca est de rentrer dans le détail
1945 une « seconde carrière », loin de Georg Kiesinger, puisqu’il accédera nazis en espagne, mais n’en sera alliés après 1945. ainsi Schellen- de la vie et de la carrière souvent
torceux qui ont été condamnés à mort à à la Chancellerie fédérale, mais sera pas moins un mercenaire engagé berg et Gehlen, maîtres espions de tueuse, sans parler des soutiens
binuremberg. À l’exception d’albert l’objet d’un affront sans précédent par différents services occidentaux, la SS, qui furent à l’origine de plus zarres, de tous ces « damnés » qui
Speer et d’Otto Skorzeny ou le maré- en 1968, giflé publiquement par comme la CIa, puis le Mossad (!), de 3 millions de morts à l’est, réus- ont su si bien se reconvertir dans le
chal paulus, beaucoup sont des noms Beate Klarsfeld pour son passé nazi tandis que le maréchal paulus, de- sirent très bien à s’en sortir après- camp du « bien ». Ce qui relativise
oubliés, Gehlen ou achenbach, voire (on surnommait cet ancien homme puis la terrible défaite de Stalin- guerre grâce à leurs informations. pas mal certains grands principes. ■
A
stF/dpa picture- alliance via aFp
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amnést
le figaro jeudi 17 juin 2021
7LE CHIFFRE dE la s Emain EEn France,
Retrouvez sur internet la complaisance la chronique
« Langue française »dans le masochisme 1 039a de quoi surprendre
www. Lefigaro.fr/ Le nombre de pagesMICHEL HOUELLEBECq
Langue-francaise
Dan S LE Ma Ga ZInE nUMéRIq UE du roman d’Alain Guiraudie,
« Rabalaïre », à paraître En vuEBRITann Iq UE « UnH ERD » @
EFE/SIPA le 19 août aux Éditions P.O.L Littéraire
Et aussiL’insoutenable
Par Zeus !
Et si l’on racontait les amours de Zeus
comme on discute entre amis, légèreté qu’est-ce que cela donnerait ? Soledad
Bravi a imaginé ce récit dans un joli
livre à la couverture bleu ciel. Comme
toujours chez l’auteur, le crayon est
joyeux, l’histoire facétieuse. On entre de l’Inde
en terre céleste avec ce sourire
aux lèvres, porté par un souffle épique
et mythologique. Voilà donc Cronos, Lætitia Colombani père de Zeus, métamorphosé en
vieillard à la chevelure moutonneuse, Dans ce troisième roman, l’auteur qui se bat contre Ouranos, puis son
fils, transformé en lilliputien rageux, propose un récit sur l’émancipation qui le détrône et devient le « dieu
du ciel » sur un Olympe en forme des femmes grâce à l’éducation. de tipi. On le sait, Zeus a quelques
problèmes avec ses parents.
d’anglais. Cela fait vingt ans Sa relation avec sa mère, Rhéa, est ALice deveLey
adeveley@lefigaro.fr qu’elle enseigne, mais aujour- d’ailleurs si conflictuelle qu’elle aboutit
d’hui, elle ne sait pas si elle va y à un viol. Mais Soledad Bravi
E JAUNE est sa couleur. arriver. « Ses fantômes sont reve- ne gomme pas cette violence, puisque
Depuis que Lætitia nus la hanter. » l’inceste, l’infanticide, le meurtre,
Colombani publie, ses Ainsi s’ouvre Le Cerf-volant, sur les crimes et les châtiments font
livres sont auréolés de cet étrange fil qui peut d’un coup intimement partie de leur destin. Cela L succès. La Tresse, son faire basculer le roman vers le étant, elle l’adoucit à travers des strips
premier roman, s’est écoulé à beau ou le laid. L’équilibre est simples et un ton très familier. « Mais
2 millions d’exemplaires et a été fragile, la plume légère, mais at- t’es un grand malade ! », répond Héra
traduit dans 40 pays, et son deu- tendons la suite. Colombani rem- à son frère Zeus, alors qu’il la drague.
xième, Les Victorieuses, est lui bobine son histoire. Nous voilà Il y a une certaine drôlerie à revivre
aussi un phénomène. Une réussi- deux ans en arrière. Léna débarque certaines scènes entre les dieux
te qui se lit en lettres sur le tarmac de l’aé- et les déesses de l’Olympe. On ressent
d’or sur les étals des roport de Chennai. aussi une accointance psychologique
librairies. Outre que ce L’Inde lui saute à la avec ceux qui ont décidément des le cerf-volant
marketing aux UV at- gorge avec sa foule, ses sentiments bien humains. Zeus n’est-il De Lætitia Colombani,
tire l’œil, la lumière klaxons, ses odeurs. La pas très jaloux et colérique ? L’auteur Grasset,
est en effet un élément carte postale est terri- ravive tous ces aspects qui parlent 208 p., 18,50 €.
central chez l’auteur. ble. A-t-elle eu raison encore et toujours à notre époque.
Elle offre des pages de partir ? L’ensei- Elle revient sur les nombreuses
emplies d’espérance, gnante a abandonné conquêtes (Léto, Sémélé, Léda…)
fortes de femmes au son poste et quitté la du dieu, sur ses enfants et
destin flamboyant et France. Pourquoi ? Un les incontournables Thésée, Héraclès
tragique. nom revient souvent : et Œdipe. Un vrai régal. La mythologie
À Mahabalipuram, François. Que lui est-il n’a jamais été aussi drôle à lire ! A. D.
entre Chennai et Pondi- arrivé ? On ne sait pas,
chéry, en Inde, l’azur se sinon qu’un jour
déploie sans un nuage. de juillet « tout s’est
Il fait chaud, terrible- arrêté ».
ment chaud. Presque Léna se saoule de
40° C. Dans la pièce, un bruits. Elle boit de la
Voici un roman simple ventilateur. Une odeur féti- tisane, va se baigner à la plage, gardien. Cet enfant sans voix, qui femmes dans un pays où « le viol
généreux et courageux de de poisson séché se répand tout mais rien n’y fait, elle dort mal, ne sait ni lire ni écrire. est un sport national ».
doucement. « Que fait-elle ici, au prend des cachets et zigzague ain- qui lève le voile On s’en doute, Léna va rencon- Colombani offre un roman
génésur des traditions fin fond du sous-continent indien, à si, à côté de sa vie. Un matin, alors trer des difficultés pour mener à reux et courageux sur
l’émancipaséculaires des années-lumière de chez elle ? », qu’elle nage dans l’océan, elle bien son projet. Ainsi, l’homme et tion des femmes grâce à l’éducation.
problématiques s’interroge Léna. Dans quelques manque de se noyer. Est-ce un la femme qui exploitent l’enfant Elle sait nous révolter. Cela étant, les
instants, ses nouveaux élèves vont acte manqué ? Une petite fille qui de l’Inde. refusent qu’elle s’instruise. « Une clichés affluent souvent au fil de
paJayesh/Getty Ima Ges/entrer. Elle qui croyait que les pa- jouait au cerf-volant non loin ap- fille n’a pas besoin d’être éduquée. » ges à la trame ténue et affectée.
Is tockphotorents s’empresseraient d’envoyer pelle à l’aide. Léna ne meurt pas et Mais elle va aussi rencontrer des L’analyse proposée des traditions et Les Amours De Zeus
leurs enfants à l’école a dû ba- se réveille pleine d’envies. Elle se êtres formidables, comme l’impé- problématiques séculaires de l’Inde de Soledad Bravi, avec la complicité
tailler, marchander du riz avec fait le serment de tout faire pour tueuse Preeti qui, avec sa bande, mériterait davantage d’attention. À de son papa, Jean Boutan,
ceux qui viendraient à ses cours rendre heureuse son petit ange lutte contre les violences faites aux lire sous le soleil des vacances. ■ Rue de Sèvres, 208 p., 14 €.
Algérie, l’histoire n’est pas finie
Jacques Ferrandez Le premier volume
d’une série sur ce qui s’est passé en Algérie
depuis l’indépendance. Remarquable.
du régime algérien. Cette foule
pleine d’espoir rappelle à
PaulUn dessin réaliste, Yanis celle qui s’était levée dans
à mille lieues les mêmes rues en 1988 - avant
de la caricature, que l’armée algérienne ne la
réprime, faisant plus de 100 morts. imprégné
d’un humanisme Cette année-là, Paul-Yanis, jeune
à la façon de Camus.journaliste à la télévision
française, s’était porté volontaire pour
L’HISTOIRE de l’Algérie depuis couvrir l’événement. Fils d’un En donnant la parole à des prota- Dans cette nouvelle série, Suites de repartir faire la révolution
l’indépendance est peu connue ou officier français et d’une Algé- gonistes de tous bords à travers des algériennes. 1962-2019, on retrou- ailleurs. Ce fils, Hakim, ralliera au
mal connue, grevée de tabous, de rienne, combattante pour l’indé- personnages des deux rives de la ve des personnages des précé- début des années 1990 les rangs
Suite S
passions partisanes, et il fallait pendance, qui avait échappé de Méditerranée, Jacques Ferrandez dents albums, on découvre leurs de ceux qui, ayant combattu en S.
une bonne dose de courage pour justesse aux purges du FLN, il met en lumière la complexité des descendants et de nouvelles figu- Afghanistan, rêvent d’établir une 1962-2019
entreprendre de la raconter. Jac- avait besoin de connaître le pays situations, avec un souci de nuan- res. Mathilde, par exemple, jeune théocratie en Algérie. Ferrandez De Jacques
ques Ferrandez a relevé le défi. de ses parents. ce, d’exactitude historique et une respecte ses personnages quels Ferrandez,
erAlger, 1 novembre 2019. Jour Trente ans plus tard, il revoit le intelligence humaine exception- qu’ils soient, met au jour leurs cas Casterman, Ferrandez respecte de la Toussaint. Un homme, un beau visage de Nour, une jeune nels, sans porter de jugement. Cela de conscience, leurs déchirements 140 p., 16 €.
Français, Paul-Yanis, cheveux manifestante qu’il avait intervie- fait trente ans que son travail d’au- ses personnages mais aussi leurs contradictions,
grisonnants, mais encore jeune, wée en 1988. Nour qui s’insur- teur de BD tourne autour de l’Algé- avec humour parfois. Son dessin quels qu’ils soient,
se rend au cimetière sur la tombe geait contre le gouvernement al- rie où il séjourne régulièrement. réaliste, à mille lieues de la cari -met au jour leurs cas de sa grand-mère paternelle. gérien corrompu mais aussi Dans Carnets d’Orient (5 volumes), cature, est éminemment
humade conscience, Pied-noir, elle était revenue contre les religieux qui montaient il racontait l’histoire de l’Algérie de niste, un humanisme à la façon de
mourir en 1965 sur la terre où elle en puissance et surveillaient les 1830 à 1954, puis, dans Carnets Camus, dont il a adapté L’Étranger leurs déchirements
erétait née. En ce 1 novembre femmes avec des gourdins pour d’Algérie (5 volumes), les années et Le Premier homme. La douceur
2019, jour anniversaire de l’in- les renvoyer dans leur foyer. Nour terribles de 1954 à 1962. Petit-fils communiste française, « pied- et la clarté miraculeuse de ses
surrection fondatrice du FLN en qu’il avait revue en 1991, avant les de pieds-noirs, il eut à cœur dès le rouge », venue servir la jeune aquarelles projettent sur cette
1954, une foule immense défile élections que le FIS allait gagner. début de ne pas être le porte-voix République algérienne après l’in- histoire déchirante une lumière
dans les rues d’Alger. « Rendez- Il avait alors interviewé un géné- de cette communauté d’ailleurs di- dépendance. Elle aura un fils avec d’espérance. Un album à lire
nous notre indépendance », scan- ral que son père avait croisé dans verse, mais de ne pas occulter non un jeune combattant du FLN, fu- d’urgence. ■
dent les manifestants à l’adresse le maquis en 1960… plus ce qu’ils avaient vécu. tur homme fort du régime, avant Astrid de L Armin A
La BD
de la semaine
Su ItES Algér IEnnES/JAcquES FErrAndEz/ cAS tErmAn
A
algérienne
surjeudi 17 juin 2021 le figaro
8
L’histoire Prévert victime de la « cancel culture » au Canada
de la
titre du poème, ajoute : « Je suis « esclaves » signifiait que l’au- membres du conseil de discipline Une enseignante de littérature semaine française à Toronto, Canada, a allé au marché aux oiseaux », teur était raciste et son poème, pour défendre l’honneur de
l’enpuis, quelques vers plus loin : discriminatoire. Le professeur seignante et celui du poète, au-été sermonnée et menacée de
« Je suis allé au marché aux n’a pas eu le loisir de s’expliquer teur de ces mots : « Le racisme licenciement par l’école qui l’em-une enseignante de toronto
est passée en conseil fleurs », puis : « au marché à la et le poète a été banni des et la haine ne sont pas inscrits ployait. Son crime ? Avoir utilisé
de discipline pour avoir fait un poème de Prévert intitulé ferraille », et enfin : « au marché programmes ! Alertés, la petite- parmi les sept péchés capitaux,
étudier à ses élèves un poème En margE aux esclaves ». Et là, patatras ! fille de Prévert et ses éditeurs ce sont pourtant les pires. » Pour toi mon amour dans lequel de prévert jugé raciste par
une élève. Une élève a jugé que le mot dans la « Pléiade » ont écrit aux Avec la bêtise ? bruno cortyl’homme qui parle, reprenant le Littéraire
L’effrayant
génie de
Pierre Boutang
rééd iti o n On republie
« Le Purgatoire » avec un appareil
critique aidant à déchiffrer
le maître livre du philosophe.
roman-monde de Pierre Boutang sébastien lapaque
slapaque@lefigaro.fr a en effet paru aux Éditions du
Sagittaire, alors animées par Olivier
L Y A un peu plus de quaran- Cohen, Gérard Guégan et Raphaël
te-cinq ans, le vendredi Sorin, une bande de «
sans-culotsaint 16 avril 1976, le poète, tes passablement enjuivés » guère
métaphysicien, romancier et effrayés par les serments répétés Ithéoricien politique Pierre de fidélité au roi de France du
Boutang créait l’événement sur le bretteur plein d’orgueil et de
colèplateau d’Apostrophes où il était re qui venait d’être élu à la chaire
venu présenter Le Purgatoire, in- d’ontologie et de métaphysique à
classable chef-d’œuvre qui a la Sorbonne, ni par l’injuste
accuébloui ses premiers lecteurs. sation d’antisémitisme qui lui était
Dans Le Monde, le compte rendu faite.
Pierre Boutang émerveillé de Bertrand Poirot- « Fils préféré » de Charles Maur- 1950 avec Nimier et Blondin. De nard Besret — qu’il ne nomme pas lieu » après sa mort, mais avant
dans son bureau, Delpech a salué l’écrivain comme ras, Pierre Boutang avait fait du sorte qu’en se rendant à l’émission autrement que « Dom Bernard » — elle. « À toi, afin que soient accrues
en janvier 1992.« un Platon ivre qui réécrirait Dante chemin depuis son exclusion de qui débutait à 21 heures, l’auteur et le sympathique Jean-Claude ensemble la douleur et la gloire, un
avec la syntaxe en dérive d’un Lau- l’Action française en 1954. C’est d’Ontologie du secret était capable Louis Monier/Bridge Man Barreau. À leurs côtés, un psy- autre sort est réservé : sur le lieu et
iMages/L eeMagetréamont ». Invité pour répondre à même le penseur juif Emmanuel de réciter par cœur les cent chants chiatre, auteur d’un livre intitulé dans le temps de tes fautes et de tes
la question « La chrétienté pour Levinas, auquel il avait succédé à de La Divine Comédie, ce qui lui ar- La Névrose chrétienne, en prend lui erreurs, tu dois non pas revivre,
quoi faire ? », le normalien fron- la Sorbonne, qui avait parlé du rivait lorsqu’il avait un peu bu. aussi pour son grade. Quel feu mais revenir ; cette peine t’est
presdeur assis aux côtés de son ancien Purgatoire à Olivier Cohen. Les archives de l’INA (1), qui d’artifice !… Quelle rigolade!… crite de la répétition et réparation,
condisciple Maurice Clavel, qui Le vendredi saint 1976, Boutang conservent la mémoire de ce fabu- Dans Le Purgatoire, Boutang ne en l’être même, autour desquelles
venait de faire paraître Dieu est est arrivé en début de soirée au leux numéro d’Apostrophes, nous parle pas par hasard de « la joie en- tourne et retourne le désir des
poèDieu, nom de Dieu !, fut à la hauteur siège des Éditions du Sagittaire permettent aujourd’hui de revoir fantine de subversion d’un désordre tes, et, en général des ouvriers de la
de sa réputation, citant en désor- mais a refusé d’aller manger une l’amusement de Bernard Pivot, établi ». parole.»
dre Marx, saint Thomas et les Pè- pizza rue des Canettes pour ne pas stupéfait par l’effrayant génie de Ce maître livre lyrique,
souveres de l’Église. rompre le jeûne et l’abstinence. Boutang, quand ce dernier, dai- rain et difficilement déchiffrable
Dans Ascendant Sagittaire, une Avec Guégan et Sorin, ils sont gnant à peine faire la promotion de en son secret, vient d’être réédité
Sur ce point histoire subjective des années donc allés boire un, deux, trois, de son livre, s’est employé à défendre avec un millier de notes rédigées “1970 (Parenthèses, 2001), Gérard nombreux petits punchs à la Rhu- celui de Clavel et à tailler en pièces par Ghislain Chaufour, parfait de vie et de mort,
Guégan a raconté les coulisses merie martiniquaise où Boutang les deux curés défroqués assis en connaisseur de Boutang. Admira- sur l’essentielle
de cette soirée mémorable. Le avait ses habitudes dans les années face de lui, l’insupportable Ber- blement établies, elles permettent
tragédie de l’argent et de distinguer les allusions à la
Bible, à Platon, à Augustin, à Shake- de l’usure, les chrétiens
speare, à Pascal, à Arthur Rim- sont massivement
baud, à l’histoire de France et à Le Purgatoire allés coucher celle de toutes les folies du De Pierre Boutang,
eXX siècle sur lesquels s’est ap- avec Mammonprésenté
par Ghislain Chaufour, puyé le philosophe pour bâtir son ”Les Provinciales, « arche nouvelle », porteuse d’une
430 p., 30 €. espérance judéo-chrétienne de Prince négligent dont l’âme présente
justice, d’amour et de paix. erre dans l’Antipurgatoire, lieu
Elles nous invitent surtout à lire réservé par Dante à ceux qui ont
Le Purgatoire enfin sérieusement trop longtemps différé leur retour
en prêtant notre bras aux ombres à Dieu, Roger Nimier résume d’un
choisies de Karin Pozzi, Kafka, mot d’enfant l’épreuve
doulouLouise Labé, Bernanos, Charles de reuse : « devoir à refaire ».
MonGaulle, Thérèse d’Avila. À celles talte remonte donc le fil de sa vie
aussi du prince Mychkine, de Cor- dans l’ordre des péchés capitaux, Ils nousfontrireou rêver,
delia, du Quichotte ou du Chat classés selon une mesure qui lui ilsnous captivent
botté, qui hantent cette traversée est propre, du plus lourd au plus ou nous attendrissent.
nocturne des sept péchés léger : superbe, luxure, acedia,
capitaux. colère, envie, goulavare. On
Ils nous ont fait grandir,
Dans les pas de Dante, qui a chercherait en vain ce dernier
et continuent de donné à la géographie de l’au-delà terme dans le dictionnaire. C’est
nous accompagner. sa plus haute expression littéraire une forgerie du logocrate
Boueau début du XIV siècle, Le Purga- tang, qui invente sans cesse des
Ce sont nos héros, toire raconte le voyage des âmes mots nouveaux, comme Dante,
ce sont desmythes du type séparées du corps après la mort. Rabelais et Ezra Pound avant lui.
« Le Purgatoire quelle grande cho- Mal des temps modernes, la gou-de ceux qui peuplent
se ! », s’émerveillait la mystique lavare est la fusion du péché de notre imaginaire,
italienne Catherine de Gênes dont gueule et de l’avarice. « Deux
idoparfois depuis longtemps,
Pierre Boutang était un lecteur at- lâtries, jusque-là plus que
sépaet sansdoute pour toujours. tentif. Une grande chose mais aus- rées, ennemies, de l’animal qui
si un étrange pays dont le Moyen s’empiffre et de celui qui s’enivre de
Âge chrétien s’est fait une image la possession des biens. » Les pages
étonnamment précise. qui sont consacrées à « la terre
Merveilleux commentateur de vaste de Goulavare » à la fin du
roLa Divine Comédie, l’écrivain ar- man, où l’écho de Finnegans Wake
gentin Jorge Luis Borgès ne consi- de Joyce se fait de plus en plus
dérait pas par hasard la théologie nettement entendre, sont pro -
comme « une branche de la littéra- digieuses.
ture fantastique ». Contrairement Témoin batailleur de « la
sociéà l’Enfer et au Paradis, où damnés té de pourriture avancée »,
Bouet élus sont saisis pour l’éternité tang n’oublie pas qu’il est
quesdans leur malédiction ou leur gloi- tion du salut éternel quand il
re, le Purgatoire est un lieu d’exil évoque « l’offense au pauvre ».
où les âmes progressent, où il se « Sur ce point de vie et de mort, sur
passe quelque chose de nouveau l’essentielle tragédie de l’argent et
dans le destin d’un être humain de l’usure, les chrétiens sont
masaprès sa mort, « avant la chair re- sivement allés coucher avec
Mamtrouvée et l’homme jugé ». C’est ce mon. »ENVENTEACTUELLEMENT€
que raconte Boutang dans son ro- Mais, à la fin du roman, on lit Cheztouslesmarchandsdejournauxetsurwww.figarostore.fr9,90
man, même si Montalte, son hé- mieux qu’un poème : une prière. ■
ros, ne gravit pas les flancs de la (1) madelen.ina.fr/programme/
sainte montagne du « troisième chretien-pour-quoi-faire
NOUVEAU
A

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