Figaro Littéraire du 18-03-2021
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Date de parution 18 mars 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 16 Mo

Exrait

jeudi 18 mars 2021 LE FIGARO - N° 23817 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
JOYCE CAROL OATES HISTOIRE
ENTRETIEN EXCLUSIF LE DESTIN TRAGIQUE
AVEC L’AUTEUR DES QUATRE SERGENTS
DE « BLONDE » PAGE 8 DE LA ROCHELLE PAGE 6
Les éternels
piétons
de Paris
DOSSIER La Ville Lumière a aussi ses lieux d’ombre où le passé se mêle au présent.
Les écrivains ne se lassent pas de l’explorer, loin des sentiers touristiques. PAGES 2 ET 3
GallimardHistoire d’un amour
présente
meEST un sonnet, le plus sen- que M Chandernagor consacre à leur pas- tution intelligente d’une époque supporte
suel qui soit : « Tournant sa sion, n’étaient les hantises de Séléné re- très bien la modernité. Sous sa plume alerte
tête pâle entre ses cheveux montant à son enfance à Rome. La jeune et incarnée, l’empereur est un « Corleone
sierbruns/ Vers celui qu’eni- princesse craignait d’être livrée à un satrape cilien » et Juba I , remarquable par sa coif-C’vraient d’invincibles par- grossier. Juba se révèle un homme savant fure « afro ». Telle princesse sera « sexy » et
fums/ Elle tendit sa bouche et ses prunelles avant d’être guerrier, plus enclin à écrire Séléné, dotée d’une adorable « frimousse ».
claires ». De la passion de Cléopâtre et de des traités qu’à festoyer. Ce roman constitue bien sûr une promenade
Marc Antoine décrite par Heredia est née autour du bassin méditerranéen, aussi
séSéléné, petite princesse romaine nostalgi- rieuse qu’agréable ; il raconte bien sûr la
que de la grandeur d’Alexandrie. belle histoire d’un amour.
LA CHRONIQUENous sommes aux derniers temps avant Mais le propos est aussi de nous enseigner
Jésus-Christ, l’Empire est à son apogée. À sa d’Étienne sur nous-mêmes : n’hésitant jamais à
appatête, le terrible Octave Auguste. Il s’étend de raître comme la narratrice, au milieu de sonde Montety
meJudée jusqu’aux côtes du Maroc : « Toute une récit, M Chandernagor pointe « le culte de
mer immense où fuyaient des galères »… Sur l’éphémère et le goût du divertissement » qui BENOÎT
ce territoire qui se nomme alors la Mauréta- abrutissent déjà le peuple. Plus loin, elle
dénie règne un roi : Juba. C’est lui, l’homme de Romancière chevronnée et historienne busque ces « révolutionnaires patentés (se
Césarée, mais le roman de Françoise Chan- scrupuleuse, l’auteur évolue avec aisance ralliant) brusquement à l’économie de marché DUTEURTRE
dernagor aurait pu s’intituler « La Reine de dans les généalogies complexes de ce temps. (pour) devenir ministres ou PDG ».
SommesMa vieextraordinaireCésarée », si le titre n’avait été porté par Bé- Elle invente peu, mais relate avec bonheur nous en l’an – 20, ou en 2021 ?
ROMANrénice. Car l’héroïne du livre, c’est Séléné, l’art de vivre à la romaine. Soit un mélange Volonté de puissance, appétit de savoir et
mariée à Juba et s’imposant par son charme de raffinement et de dureté antéchrétienne : d’aimer, jalousie, cruauté, le talent de
Cinquante ans après, lesclésdudans sa province d’adoption, et notamment les dames de Rome sont volontiers frivoles l’écrivain est de souligner avec justesse
bonheurrestentlesmêmes.Ilmesuffitsa capitale : l’actuelle Cherchell. et les hommes affligés de lourdeur, jusqu’à l’éternelle ambivalence
d’entendre le ruisseau couler pour queJuba le Numide et Séléné l’Égyptienne ont l’odieux. Sous l’Empire, le père a droit de de la nature humaine. ■
se raniment lessources de monun point commun : tous les deux victimes de vie ou de mort sur le nouveau-né. Auguste
la puissance de Rome qui a détruit leur li- fait et défait les couples de sa parentèle. À enfance. Le paradis estlà...
gnée, ils sont aussi les héritiers de sa civili- l’agenda de ces familles princières, des no- L’HOMME DE CÉSARÉE
sation. Mais si lui est épris de romanité, elle ces, des banquets et des spectacles d’ani- De Françoise
rumine sa revanche. Contre toute attente maux ou de gladiateurs. Chandernagor,
ces deux êtres dissemblables s’aimeront, Cependant, qu’on n’imagine pas qu’elle Albin Michel,
gallimard.fr facebook.com/gallimardIcomme en témoignent les pages brûlantes pratique le style néo-antique. Sa reconsti- 427 p., 22,90 €.
ALAIN JOCARD/AFP ; FRANCOIS DURAND/GETTY IMAGES VIA AFP ; TALLANDIER/BRIDGEMAN IMAGES
PhotoF.Mantovani©Gallimard
Ajeudi 18 mars 2021 LE FIGARO
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L'ÉVÉNEMENT
Littéraire
Les fantômes
de la rue Férou
PAR ALICE FERNEY Lavoisier s’y cacha pendant la
révolution. Huysmans ou Hugo y firent
ES LIEUX par lesquels résider leurs personnages.
Talleynous passons s’inscrivent rand, Renan, Proust… Lydia Flem
en nous alors que nous n’y éparpille les grands noms sur ce
milaissons pas de trace. La nuscule quartier du Luxembourg.Lmélancolie de ce constat Des mondes surgissent, des
pratipourrait-elle être consolée ? Peut- ques perdues, des métiers anciens.
être suffirait-il de consigner « qui a La forme d’une ville ne cesse de
vécu, aimé, pensé » entre ces murs changer. Les murs sont
acrestés debout plus longtemps que cueillants. Au 5, un glacier corse
leurs occupants ? succède à un libraire slave. Au 8,
Dans son nouveau livre, Paris les Éditions Belin demeurent
fantasme, Lydia Flem poursuit cet de 1875 à 2017. Lydia Flem a le goût
espoir. Son enfance parisienne, ses des listes, elle a retenu la leçon du
lectures, les clichés d’Eugène Atget photographe de Paris - « il n’y a
qu’elle découvre, tout l’amène à rien d’insignifiant, jamais » - et se
une rue, quasi piétonne, presque soumet à la loi de la mémoire : « Se
provinciale, qui « marie la place souvenir des morts pour ne pas
Saint-Sulpice au jardin du Luxem- oublier de vivre. »
bourg » : la rue Férou. Le 3 mars 2016, elle loue un
stuPerec l’a décrite dans sa Tentative dio rue Férou. Ce n’est pas sa mai- Paris, derrière la façaded’épuisement d’un lieu parisien, Ly- son, elle ausculte la rencontre.
dia Flem en arpentera l’espace et le Qu’est-ce qui donne le sentiment
temps pour en faire le portrait. d’être chez soi quelque part ?
Habi« Une rue, dix maisons, cent ro- ter, déménager, se sentir à l’abri ou DOSSIER Plongées littéraires dans les souterrains du métro, l’histoire des rues ou des boulevards.
mans », écrit-elle. au contraire étranger… L’écrivain
psychanalyste déploie ses
quesLa loi de la mémoire tionnements, ses hypothèses, ses
La rue Férou compte dix-sept nu- explorations. Les ruptures d’objet
méros et quelques hôtels particuliers et de ton sont sa marque de
fabrimythiques dont l’histoire nous ra- que, l’expression d’une fantaisie PARIS FANTASME
e De Lydia Flem,mène au XVII siècle. Qu’à cela ne qu’elle a reçue en héritage, une
Seuil, tienne, Lydia fréquente les archives puissance de vie. « La page est mon
526 p., 24 €.et remonte jusqu’en 1635. Les actes terrain de jeu, là je suis seule
maînotariés - ventes, héritages, inven- tresse à bord », dit celle qui
entretaires après décès - ressuscitent des mêle et relie, promettant toujours
vies et des généalogies. une surprise à celui qui la lit.
Le parlementaire Étienne Férou Pourquoi à ce point sonder le
donna son nom à la rue. Man Ray, passé d’un lieu ? Pourquoi cette
exilé volontaire, habita au 2 bis. Le passion des maisons ? « Est-ce
l’imlecteur saura ce qu’il mange au petit possibilité de faire retour sur les lieux
déjeuner et tout ce qu’il doit à son de mes ancêtres ? », se demande
ami Marcel Duchamp. l’auteur, qui « traverse
douloureuAthos, le mousquetaire de Dumas, sement l’espace ».
lleSainte-Beuve, M de Luzy, comé- L’inquiétude du déraciné habite
medienne au Français, M de La ce livre exigeant et profond, Paris
Fayette, Prévert et ses parents à la fantasme est une grande confidence
fois fauchés et généreux y logèrent. détournée. ■
Sous les pavés, la ligne 11
BRUNO CORTY 25 000 par an (…). Ce n’est pas rien.
bcorty@lefigaro.fr Ça remet les choses en perspective. »
À la suite d’une électrocution,
A TRAVERSÉE de Paris notre homme a découvert qu’il
s’effectue aussi sous pouvait entrer dans la tête de tous
terre, avec ses kilomè- les passagers qu’il transporte.
tres de tunnels, de cou- « Mon esprit flotte parmi celui des Chambaz, l’enfant des maréchauxLloirs, comme une vaste autres : j’entends leur flux mental
toile d’araignée électrifiée sous le sans avoir à l’écouter, si bien que je
macadam. peux continuer de faire mon travail THIERRY CLERMONT (…) et l’ouïe accoutumée au bruit. réchaux), Nicolas Bouvier et Julien
tclermont@lefigaro.frLe diplomate Sébastien Ortiz, sans en être réellement distrait, com- Dans la cour, les arbres végé- Gracq, qui « nous a appris que pour
découvert en 2002 avec Tâleb, puis me un automobiliste qui roulerait taient. » Et plus loin : « Vers le péri- faire un bon livre, il faut de
l’histoien 2005 avec Mademoiselle Cœur avec l’autoradio allumé. » Doté de ce URAT, Lannes, phérique, le stade n’a pas bougé. re, de la géographie, et une langue à
Solitaire, nous offre avec ce Châte- pouvoir, et d’antennes qui lui per- Berthier, Suchet… J’avais oublié qu’on lui avait donné soi ». Chambaz sait nourrir ses
adlet-Lilas, un voyage surprenant au mettent de dire avec précision Ils sont une petite le nom de Rigoulot, l’homme le plus mirations. Son dernier recueil de
cœur de la ligne 11 du métro pari- quelle rue correspond à quelle sta- vingtaine à hono- fort du monde, comme le résume à poèmes, l’imposant Etc.
(Flammasien. Cette discrète est l’une des tion, le conducteur se raconte et ra- Mrer de leur nom l’essentiel le souvenir rion) le confirme, où
benjamines. Sa mise en service re- conte les autres. Si sa vie, à l’excep- depuis les années 1860 les boule- laconique 149 de Pe- se croisent Kerouac,
monte à 1935. Elle est la plus courte : tion de cette déesse rwandaise qui CHÂTELET-LILAS vards de ceinture de Paris, dits des rec. » Ailleurs, c’est le Nerval, Ezra Pound ouZONER
6,3 km pour treize stations et c’est tient le guichet à Mairie des Lilas et De Sébastien Ortiz, Maréchaux, déroulant leur cercle centre sportif Alain- le regretté MathieuDe Bernard Chambaz,
Gallimard, l’une des moins fréquentées. Le ro- le fait rêver, est lisse, celle de ses sur quelque 33 kilomètres, dou- Mimoun, entre le bou- Bénézet.Flammarion,
202 p., 18 €.mancier s’en est emparé avant son passagers est pleine de souffrances blant le périphérique, construit en levard Soult et le péri- 224 p., 19 €.
Forme d’escargotprolongement vers l’est et Rosny- et de rêves brisés, d’attentes et de grande partie sur l’ancienne zone, ph, qui s’appelait
Bois-Perrier (2023). résignation, de désirs. qui avait inspiré à Fréhel ses plus auparavant stade Paul- « Il y a longtemps que je
Son personnage principal est un belles chansons. C’est ce pourtour, Valéry. C’est que voulais écrire sur cette
Naufragé conducteur de rame anonyme. Un peu enclin à la poésie urbaine, Chambaz fait quelques bordure, entre la
capientre deux mondesgarçon né dans la banlieue de Tour- qu’a décidé d’explorer Bernard pas de côté, emprun- tale et la banlieue. Cette
coing. Après une scolarité médiocre, Dans les tunnels, il croise des sans- Chambaz. De la porte d’Italie, son tant des chemins de double bande circulaire,
il a travaillé sans conviction dans la abri, des cultivateurs de cannabis, point de départ, à la Cité universi- traverse, en bon cy- en y incluant l’ancien
brasserie de son oncle à Montpar- des silhouettes du passé, fantômes de taire, toujours au sud, en passant cliste qu’il est, bague- chemin de fer de
ceintunasse. Il a gagné de l’argent comme Juifs traqués, de collabos. Si son mé- par les portes de la Muette, de naudant dans les para- re, s’est
considérabletesteur de médicaments pour les la- tier exige une extrême attention, un Champerret, de Clignancourt, et ges des boulevards ment transformée en
bos avant de s’épanouir, six ans du- respect des protocoles de sécurité, il des Lilas, l’auteur d’Un autre Eden, monotones. cinquante ans, avec
rant, dans l’antre d’un vieux libraire lui apporte beaucoup : « J’ai déjà carnet en main, souvenirs en tête, Il nous parle de tout suppression de la zone
edu 19 arrondissement. Lequel lui sillonné plus de pays qu’il n’en existe l’érudition vagabonde, observe, cela chez lui, dans le proprement dite pour y
edonna le goût des livres et lui trans- dans le monde, j’ai vécu plus d’histoi- note, évoque en remontant dans le 5 , revenant sur ses ro- mettre des immeubles
mit sa passion pour la mythologie. res que l’imagination n’en recèle, j’ai temps et dans les livres d’histoire, mans familiaux, Kinopanorama, HLM et des stades. Mais il subsiste
À 28 ans, le hasard le poussa à traversé une vie plus réelle que celle dont il fut longtemps professeur, à paru en 2005, et Yankee, où les parmi la grisaille uniforme des
enrépondre à une annonce pour un qui feint de s’agiter en surface. » Louis-le-Grand. rues de Paris jouent un rôle cen- sembles plaisants, du côté de la porte
poste de conducteur de métro. De- Avec l’histoire de ce « naufragé Ce Paris-là, il le connaît bien. Né tral. Parmi ses guides, il cite Jac- de Saint-Ouen, de Champerret ou de
puis, sa vie, dans l’ombre, est ré- entre deux mondes (…), funambule en 1949 à Boulogne-Billancourt, ce ques Réda et ses Ruines de Paris, Vitry, par exemple. »
eglée comme du papier à musique : des heures perdues, capitaine d’un fils de député communiste du 11 a les baguenaudes des Fargue, Calet, Ses voyages au long cours (les
« J’ai calculé qu’à raison de 6,3 kilo- bateau fantôme qui glisse sous les grandi quai de Grenelle, avant de Mac Orlan… Sans oublier Michel États-Unis sillonnés à vélo,
repormètres par tour, et en arrondissant à pampres d’or du tunnel », Sébastien suivre, à 14 ans, la famille, porte Deguy, qui lui a mis le pied à tages en Iran, long séjour au Canada
dix-huit tours de vingt et une minu- Ortiz colore la grisaille du monde Brancion, dans une barre HLM. En l’étrier des lettres, et Aragon, sur les traces de Jack London,
trates dans chaque journée de six heu- souterrain, humanise ces créatures revenant sur ces lieux, il écrit dans réapparu dans son récent Hourra versée en famille du Sahara,
res et demie (…) j’enfilais 113 kilo- que l’on croise sans un mot chaque Zoner : « Du sixième étage, nous l’Oural encore. On ajoutera Robert l’Ukraine au moment de l’Euro de
mètres par jour, soit 565 par jour, donne à voir un autre visage avions une vue imbattable sur les Desnos et son Couplet de la rue de foot, périple en Asie centrale…)
semaine, 2 260 par mois, quelque de Paris. ■ trains qui allaient jusqu’à l’océan Bagnolet (qui débouche sur les Ma- auront-ils entamé sa passion pour
ALE FIGARO jeudi 18 mars 2021
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L'ÉVÉNEMENT
Littéraire
ET AUSSI
Cioran, flâneur Les secrets
du Luxembourg de Lenotre
C’est à 26 ans, en 1937, qu’Emil Cioran Injustement oublié, l’académicien
découvre Paris, qu’il ne quittera plus, G. Lenotre (1855-1935) était
et qui lui fera épouser la langue française un historien curieux de tout
dans laquelle il écrira ses bréviaires le passé de Paris, avec un goût
de noirceur, notamment Syllogismes bien affirmé pour l’anecdote,
de l’amertume, en 1952, où l’on peut lire : l’embellissement des faits
« Paris, point le plus éloigné du Paradis, rapportés et le génie du lieu,
n’en demeure pas moins le seul endroit aussi bien rive droite que rive
où il fasse bon désespérer. » gauche. En témoignent Paris
Aujourd’hui, Rivages nous fait découvrir sous la Révolution, Paris qui
un ensemble d’inédits du penseur disparaît ou encore Nos Parisiens.
crépusculaire. Quatre-vingts À travers une petite trentaine
aphorismes, propos lapidaires placés de textes bien enlevés, très
dans une série de comic strips nous vivants, ce fouineur atteint
montrant le Roumain en situation de la « mélancolie des amoureux
Cases extraites dans Paris, et plus particulièrement du passé », ancien collaborateur
d’On ne peut vivre dans le Quartier latin, de la rue Racine du Figaro, nous emmène
qu’à Paris, d’Emil Cioran, à sa soupente au 21 de la rue de l’Odéon, avec ses Secrets de Paris
illustré par Patrice Reytier. avec pour centre de ses flâneries aux Tuileries, au Louvre,
CIORAN/REYTIER/BIBLIOTHÈQUE et errances, son cher jardin non pas au Musée mais
RIVAGES du Luxembourg. On retrouve ainsi dans la garde-robe d’Henri IV,
ce « chevalier de la langue parisienne » à l’hôtel de Rambouillet, Paris, derrière la façade comme il se qualifiait, invariablement rue Saint-Florentin
cravaté, mèche au vent, assis chez Talleyrand, nous raconte
sur un banc ou battant le pavé, la vie de personnages hauts
sur les quais de la Seine, dans les allées en couleur, dont ce Mareux-DOSSIER Plongées littéraires dans les souterrains du métro, l’histoire des rues ou des boulevards.
du cimetière du Montparnasse, Grosse-Culotte, miroitier
aux Tuileries, sur le pont Louis-Philippe, du faubourg Saint-Antoine ou
lleplace Saint-Sulpice, lâchant encore l’étrange M Pichegru.
ses maximes et ses préceptes. Parmi les pages les plus
Ainsi : « La pureté des premières heures. passionnantes, retenons celles
Dès qu’on avance dans la journée, consacrées à la rue de Tournon,
la lumière se prostitue. » près du jardin du Luxembourg,
Ou encore : « Déchu. Mille fois déchu. si chère à Rilke et Joseph Roth,
Il y a en moi un hosanna foudroyé, où œuvrait une certaine
lledes hymnes réduits en poudre, M Lenormand, la « Madame
une explosion de regrets. » Soleil » du siècle des Lumières,
Et pour finir : « La pitié, ce vice voyante qui fit profiter de ses
de la bonté. » Du Cioran tout craché. dons Joséphine de Beauharnais,
T. C. Danton et Marat. T. C.
MES SECRETSON NE PEUT VIVRE
DE PARISQU’À PARIS
De G. Lenotre,D’Emil Cioran, illustrations
Libretto, de Patrice Reytier, Rivages,
206 p., 8,90 €.96 p., 13,90 €.
À gauche : mur
ede la rue Férou (Paris 6 )
où, un peu loin, Chambaz, l’enfant des maréchaux
la fondation Tegen-Beeld
a fait apposer
le poème de Rimbaud Paris ? Pas le moins du monde : avec la joie. La moitié de notre être
Le Bateau ivre. « Cette ville, avec sa forme d’escar- est calcinée, l’autre moitié est
got, je l’aime plus que tout. Pour moi, ouverte à la joie. » Depuis, l’œuvre Ci-dessus : Sébastien
Ortiz propose, ces lieux, c’est une tranche supplé- de Chambaz, y compris poétique,
avec Châtelet-Lilas, mentaire de l’enfance, là où l’âme est marquée par ce drame, qui lui
un voyage surprenant s’est éveillée. C’est là que j’ai vu mes est comme une espèce de diapason
premiers nuages au-dessus de la vil- intérieur, de marqueur, de balise, au cœur de la ligne 11
du métro parisien.le. Ça vous marque à jamais. » Une dont jamais il ne s’éloigne. « Tous
FARRIN/ROBERTHARDING/AFP, autre Grande Boucle, en quelque mes livres partent de ce moment-là,
S. SORIANO/LE FIGAROsorte, pour celui qui a participé au de ce pli-là, formé il y a bientôt
trenTour de France à l’occasion du cen- te ans. Et comment pourrait-il en NEUHOFF
tenaire de l’épreuve reine, en 2003, être autrement ? Ils forment comme
loin du peloton, avalant ses un thrène. » Thrène, kaddish,
re3 300 kilomètres en vingt étapes. Il quiem… Autant de mots pour dire Anna Cabana, Le JDDavait alors 54 ans et préparait un la familiarité qu’entretient
Chamrecueil qui obtiendra le prix Apolli- baz pour les destins violemment
naire (Été, Flammarion). Trois ans, brisés, comme celui du pilote
Ayrplus tard, celui qui se revendique ton Senna ou du portier allemand
citoyen du monde enfourche à Robert Enke (Plonger). Et il le dit
nouveau sa petite reine pour refaire sans ambages : « Je suis pour le
à l’identique le Giro de 1949, le mil- tombeau ouvert, dans tous les sens
lésime de sa venue au monde, dans du terme. » Paroles qui ne sont pas
la roue de Fausto Coppi. Il en tirera restées en l’air.
un livre : Evviva l’Italia. Montaigne L’été dernier, une chute de vélo
le disait, qu’il aime citer : « Mon es- l’a immobilisé de longues semaines,
prit ne va, si les jambes ne s’agi- avec quadruple fracture du bassin.
tent. » Depuis, il a repris l’entraînement et
C’est loin de Paris et de l’Italie envisage de repasser de l’autre côté
qu’a eu lieu son drame personnel. du périph pour rejoindre ses
comAu cours de l’été 1992, son fils pagnons de route et traverser dans
Martin meurt dans un accident sur quelques semaines les Dolomites,
une route du pays de Galles, à en attendant un périple en
Mongo16 ans. « Il n’y a pas de pire peine, lie.
écrivait-il alors. Il n’y a pas pire. Et, pour finir en poésie, son
proMais il y a les facettes infinies du chain recueil, déjà bouclé, a pour
pire. » De ce chagrin, il composera thème Ivry-sur-Seine, à quelques
Martin cet été, paru en 1994, et encablures du boulevard Masséna,
Dernières Nouvelles du martin-pê- où il a vécu, et où repose son fils,
cheur. Plus tard, il dira : « Au bout « sur le modèle du Paterson de
d’un temps, le deuil est compatible William Carlos Williams ». ■
Photo auteur © Samuel Kirszenbaum
Ajeudi 18 mars 2021 LE FIGARO
4 EN TOUTES Beaux et maudits, ce deuxième roman de La Patagonie de Faye et Garcin
l’Américain nous conte l’histoire d’An- Le 14 avril, Stock publiera un nouveau livre à qua-confidences
thony Patch, un jeune homme bien né, tre mains d’Éric Faye et Christian Garcin. Après la
et de sa relation houleuse avec Gloria Russie extrême et l’Asie de David-Néel, le duo a
Les habits neufs de Fitzgerald Gilbert. Un récit d’inspiration autobio- poussé sa curiosité au sud de l’Amérique latine.
Dix ans après sa traduction de The Great graphique qui a pour décor le New Résultat ? Patagonie, dernier refuge. « Les
péréGatsby, la romancière Julie Wolkenstein (Col- York du Jazz Age, des prémices de la grinations géographiques, selon l’éditeur, y
loque sentimental, Et toujours en été…) s’est prohibition et le monde plein de gla- convoquent les destins romanesques, des
dercette fois-ci attaquée à The Beautiful and Dam- mour de la Café Society, cette jet-set niers Indiens aux rois autoproclamés, des derniers CRITIQUE ned, de Francis Scott Fitzgerald, paru en 1922, avant l’heure. À paraître le 6 mai aux grands glaciers aux aventuriers, fugitifs, proscrits,
deux ans après L’Envers du paradis. Traduit par Éditions P.O.L. rêveurs et fous qui y ont trouvé refuge. »Littéraire
Père malgré lui
PIERRIC BAILLY Un roman poignant sur les liens
du sang et de la paternité.
CHRISTIAN AUTHIER Christophe s’installe peu à peu « France périphérique » dont
dans la vie du couple, commence à l’écrivain s’est fait depuis ses
YMERIC, le narrateur, s’intéresser à son fils, qui trouve débuts, en 2008, avec Polichinelle,
n’avait plus revu Flo- étrange la présence de cet ami de la l’un des peintres les plus justes. Il y
rence depuis sept ans. famille. Aymeric lui dit la vérité. a de la débrouille, des CDD, de LE ROMAN DE JIM
Étudiant, il avait alors Avec Florence, ils décident de se sé- l’intérim, des petits trafics, des De Pierric Bailly,Aun job d’été dans un parer : « Ce n’était même pas unique- existences qui chancellent, mais P.O.L,
petit supermarché de Saint- ment à cause de Christophe. C’était l’inspiration du romancier, le sens 256 p., 19 €.
Claude, dans le Haut Jura. Cette une rupture aussi bizarre que l’avait du détail et de l’ellipse, le style
caissière trentenaire au look été notre histoire, finalement. » mêlant oralité et apparente
simrock’n’roll impressionnait le jeune plicité – qui n’est pas sans rappeler
homme. Sept ans plus tard, donc, Nicolas Fargues, autre auteur de
On ne comprend pasils se retrouvent lors d’un concert. talent de la maison P.O.L – trans-“Florence a 40 ans, est enceinte de cendent la dimension sociolo-toujours la vie
six mois, mais vit seule, toujours à gique.des autres.
Saint-Claude, où elle est infirmiè- Bailly campe des personnages
On commente, on juge re. « Il n’y a pas de père », annon- ordinaires aux destins
extraorce-t-elle laconiquement. dinaires. Il n’y a pas de coupablesà l’emporte-pièce,
Malgré cet enfant à venir et les dans Le Roman de Jim, tout au pluson se dit qu’on ne ferait
quinze ans d’écart entre eux, des victimes emportées par des
pas la même chose si Aymeric et Florence se mettent à mensonges que l’on croit
nécesvivre ensemble. L’enfant naît, elle on était à leur place saires et dont on devient
prisonl’appelle Jim, et Aymeric va aimer nier : « On ne comprend pas tou-”comme son propre fils ce gamin On ne dévoilera pas plus l’intri- jours la vie des autres. On
comqui le bouleverse. Les années pas- gue du Roman de Jim, qui se dérou- mente, on juge à l’emporte-pièce,
sent, heureuses et simples. le sur une vingtaine d’années. on se dit qu’on ne ferait pas la même
Jusqu’au jour où le père biolo- Après L’Homme des bois, ma- chose si on était à leur place, mais
gique de Jim refait surface. Six gnifique hommage à un père dis- ça ne sert à rien, puisque justement
mois plus tôt, Christophe a perdu paru, et Les Enfants des autres, on n’est pas à leur place. » Ce
rosa femme et leurs deux enfants Pierric Bailly se penche à nouveau man sur l’absence, le temps qui
Un mélodrame familial dans un accident de voiture. sur la paternité avec ce mélodrame passe, les regrets, les aveux
reteComment tourner le dos à cet familial aussi captivant qu’une nus, serre le cœur. Jusqu’aux der- aussi captivant qu’une
enquête policière.homme détruit, au bord du enquête policière. nières pages, bouleversantes et
KOSTIA/STOCK.ADOBE.COMgouffre ? On retrouve également cette apaisées. ■
Saïgon mon amourEM
De Kim Thuy,
Liana Levi, KIM THUY L’extraordinaire destin des enfants métis nés pendant la guerre du Vietnam.
156 p., 15€.
sion de s’infiltrer dans la plantation a fui le Vietnam et s’est installée au destinée de Tâm, qui s’achèvera tourne la caméra de ses personna-ASTRID DE LARMINAT
adelarminat@lefigaro.fr afin de saboter la récolte, et elle ne Québec, écrit qu’elle va nous ra- des années après aux États-Unis. ges, prend du champ ou focalise
rêve que de venger son peuple en conter des histoires vraies, avec En même temps, elle suit les re- sur un aspect de leur vie qui
reANS toute zone de tuant son patron. Mais le jour où il leur lot inimaginable d’horreurs bondissements de la vie de Louis, joint la grande histoire, la culture
conflit, le bien se la traîne dans sa chambre, lui, plein mais aussi de bravoure et d’amour. bébé à la peau noire déposé sur un des hévéas, l’évacuation de
faufile et trouve de rage, elle, de haine, un coup de Des histoires aussi vraies que pos- trottoir de Saïgon, élevé par des Saïgon, le développement de l’in-« une place jusque foudre les terrasse et les désarme. sible, précise-t-elle, car peut-on mendiantes, avant de devenir un dustrie du vernis à ongles à la-Ddans les fissures Une fille naîtra de leur amour, Tâm. restituer exactement la couleur du petit Robin des Bois du peuple des quelle les Vietnamiennes prirent
du mal. » Dans le Sud Vietnam, à la Celle-ci survivra à l’incendie de la ciel au moment où un jeune mari- rues. C’est lui qui trouva par terre une part majeure et qui génère
fin des années 1950, Alexandre di- plantation et à l’assassinat de ses ne américain lisait une lettre de em Hông, nourrisson fille à la peau aujourd’hui 10 milliards de dollars
rige une plantation d’hévéas où parents grâce à sa nourrice, qui son amoureuse tandis qu’en même claire, dont il prit soin avant par an, ou les effets secondaires à
travaillent 6 000 coolies. La l’emmènera dans son village natal, temps un rebelle vietnamien écri- qu’elle ne soit recueillie dans l’or- long terme des armes chimiques
concurrence du caoutchouc syn- My Lai. Un village de sinistre mé- vait à la sienne ? phelinat crée par la Canadienne sur les descendants des boat
peothétique, la menace d’être égorgé moire où, dix ans plus tard, des sol- Naomi, comme des centaines ple. En retraçant les « lignes de
Sensibilité contenuedans son sommeil par le Viêt-cong, dats américains massacreront plu- d’autres bébés semés par des sol- vie » de personnages funambules
les pluies d’agents chimiques épan- sieurs centaines de civils, hommes, Avec un art de miniaturiste et de dats américains dans le ventre des et sans attache, Tâm, Louis,
dues par l’armée américaine sur les femmes, enfants, nourrissons. Tâm coloriste remarquable, un ton fré- Vietnamiennes – des enfants qui em Hông, qui finiront par se
croiforêts où se cachent les rebelles : le sera sauvée in extremis par un pilo- missant de dignité et de sensibilité seront évacués en avril 1975, lors ser et s’entrelacer, Kim Thuy
Français est à bout. Il se défoule sur te d’hélicoptère. contenue, à travers une soixantai- de l’opération Babylift, pour être brosse un portrait déchirant de
ses jeunes employées - le droit de En préambule de son nouveau ne de chapitres qui font rarement adoptés aux États-Unis. cette belle terre écorchée vive
cuissage est de tous les temps. roman, Kim Thuy, née en 1968 à plus de deux pages et parfois quel- Entre deux scènes décrites à qu’est le Vietnam et de ses enfants
L’une d’elles, Mai, a reçu pour mis- Saïgon dans une famille lettrée qui ques lignes, l’auteur reconstitue la hauteur d’homme, Kim Thuy dé- dispersés sur la surface du globe. ■
L’inconnue de Berck-sur-Mer
ALEXIA STRESI Dix ans après la disparition volontaire d’une mère, un fait divers réveille les blessures de sa fille.
BATAILLES
D’Alexia Stresi,
Stock, est allé faire une course… » Au mo- elle décide d’aller lui rendre visite, part. On découvre que Brigitte estMOHAMMED AÏSSAOUI
286 p., 19,50 € maissaoui@lefigaro.fr ment fatidique, elle n’a pas eu un elle découvre ce mot : « Rose chérie, l’un de ces « enfants de la Creuse »,
regard vers son enfant. « Quelle si tu m’aimes autant que je t’aime, arrachés de l’île de La Réunion
ES FAITS DIVERS de- mère digne de ce nom supporterait de NE ME CHERCHE PAS. Je reviendrai pour repeupler le département
démeurent une source iné- voir ça ? », a-t-elle expliqué. bientôt. Guérie de tout, j’espère. Ma- serté. Elle était arrivée fin 1963, de
puisable d’inspiration. Le plus sidérant est à venir : la man. » Dix années après, elle n’est Saint-Denis de La Réunion, pour
En ce moment, Florence fillette n’avait pas d’existence léga- toujours pas revenue. vivre à Guéret, après un longLAubenas fascine avec le. Pas de déclaration à l’état civil, voyage, sans acte de naissance ni
Question de survieL’Inconnu de la poste (L’Olivier). pas de dossier de maternité, pas une trace de parents. « Son âge et son
Alexia Stresi aurait pu titrer son ro- ordonnance de pédiatre, ni a fortio- À partir de cette intrigue, Alexia histoire perdus en route. »
man « L’Inconnue de Berck-sur- ri un carnet de santé… « Pour l’ad- Stresi bâtit un roman bouleversant Alexia Stresi a titré son roman
Mer ». Elle s’appuie, entre autres, ministration, cette femme n’a pas sur la quête des origines. Car les Batailles. Le pluriel s’impose, car
sur une histoire qui a sidéré la Fran- accouché. Pire, son enfant n’existe deux histoires, celle de la fillette c’est un combat tous azimuts que
ce. En novembre 2013, une femme pas », écrit la romancière, qui relate sans nom – on l’a aussi appelée « le mène chacun des personnages,
de 36 ans abandonne sur la plage de ce fait divers dans les moindres dé- fantôme de Berck-sur-Mer » – et Rose en tête. Sans compter un
reBerck sa fillette de 15 mois. La mère tails. Quant au père du bébé noyé, il celle de Brigitte, vont résonner en- bondissement digne des meilleurs
s’était renseignée sur les horaires a été aussi dérouté qu’absent. semble. Comme un écho, le drame thrillers avec une certaine
mede marée et savait que l’enfant se- Alexia Stresi a fait de cette histoi- de Berck réveille les blessures que M Bataille. En 2017, Alexia Stresi
rait engloutie en fin de journée. re la trame de son roman. C’est à l’on croyait oubliées. Rose se rend avait fait une entrée fracassante
Puis, elle est rentrée dormir dans sa travers le personnage de Rose que sur la Côte d’Opale. La quête de- avec un Looping très réussi (grand
chambre d’hôtel en attendant le l’on entre dans le récit. Cette fem- vient une question de survie. En prix de l’héroïne Madame Figaro).
Alexia Stresi signe un roman boule-train du lendemain. Lors du procès, me de 27 ans a des jumelles. Sa mère partant à la recherche de sa mère Avec Batailles, elle confirme son
elle a raconté : « Quand je rentre à s’appelle Brigitte. Cela fait un mois – est-elle morte ? en vie ? –, c’est à beau et singulier talent d’écri- versant sur la quête des origines.
ASTRID DI CROLLALANZAParis, j’ai l’attitude de quelqu’un qui qu’elles ne se sont pas vues. Quand la recherche d’elle-même qu’elle vain. ■
A
©PVDE/BRIDGEMAN IMAGESLE FIGARO jeudi 18 mars 2021
5La confidente de Mahler Pensées Les errances de Stasiukne le fameux cinéaste américain
alors qu’il s’apprête à tourner Dans L’Âme sœur (Stock), pour Natalie Barney L’écrivain-voyageur polonaisÇÀ son avant-dernier film, Fedora. Évelyne Bloch-Dano part à la Publiées une première fois en Andrzej Stasiuk publiera le
Une jeune fille qui a quitté sa découverte de Natalie Bauer- 1939, les Nouvelles pensées de 4 avril chez Actes Sud, un
Grèce natale le rencontre à Los Lechner, une inconnue qui l’Amazone de l’extravagante nouveau récit vagabond et&LÀ
Angeles et devient son interprè- compta beaucoup pour Gustav Natalie Clifford Barney, qui extravagant, Mon bourricot.
Le crépuscule te sur l’île grecque où il tourne Mahler qu’elle connut à Vienne aimait à dire « Je ne m’explique Cette fois-ci, après Mon
Allede Billy Wilder son film. Le vieux réalisateur va alors qu’il n’avait que 16 ans. pas, je m’obéis » font leur re- magne et L’Est, il nous
emmèLe romancier Jonathan Coe re- lui raconter les épisodes saisis- Jusqu’à son mariage avec Alma, tour, en format poche. Parution ne de l’Ukraine à la Mongolie, en CRITIQUEvient avec Billy Wilder et moi, sants et les plus sombres de son elle sera sa confidente, sa le 8 avril, dans la collection passant par la Russie et le
roman dans lequel il met en scè- passé. Chez Gallimard le 8 avril. muse et son amie. « L’Imaginaire ». Kazakhstan. Littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESDans l’ombre des « ragazzi »
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
AURELIO PICCA Kureishi,
Dans les
de Karachi à Kafka bas-fonds de
Rome, sur les EST la vie. Il y tiste (« L’artiste, c’est celui qui
a des hauts et s’intéresse aux autres sans
traces de Pasolini. des bas. C’est avoir à coucher avec »). Des
aussi l’im- bouffées de sa jeunesse lui sau-C’pression que tent au visage. C’était l’époque
donne ce recueil d’essais et de où le leader d’extrême droite
nouvelles. Hanif Kureishi a Enoch Powell avait le vent enCHRISTOPHE MERCIER
parfois des baisses de tension. poupe, à son immense effroi
Il veut écrire comme personne, (« Le racisme est la forme de% DES
apparmais quand il parle des mi- snobisme la plus basse quitements du
grants, il pense comme tout le soit »). La drogue circulait. La« Viale Rossini,
monde. Il est plus à révolte était à lajusqu’à la
l’aise lorsqu’il se mode. Le futur90Piazza
Unghemet à disséquer La auteur du Bouddharia, ont été massacrés. Par ce terme,
Métamorphose com- de banlieue était ti-j’entends : triturés, mastiqués et
recrame une carapace mide. Il avait 20 anschés, comme si les meubles, la
décorad’insecte, relit Kaf- et l’avenir devanttion, le linge de maison, les chiens, les
ka avec un regard lui. Il en ferait bonchats et les canaris avaient fini dans un
neuf. usage. gros camion de ramassage des
orduOn l’applaudit dès L’humour n’est pasres. (…) Dans la Via Giacomo
Carissiqu’il imagine ce qui son fort. On sentmi, la belle maison et sa loggia
d’inspise passe à l’intérieur qu’il a accumulé lesration Renaissance avaient été
d’un avion empêché divorces, les décep-littéralement mises en pièces. Un esprit
d’atterrir. La civili- tions, les années. Ilmalade avait saisi le propriétaire et
sation ne résiste pas considère sa collec-l’avait suspendu à la verticale - tel un
à un retard sur l’ho- tion de stylos Mont-drapeau congelé - aux deux seuls murs Il avait raire. L’ambiance blanc, répète ce qu’il«du bâtiment encore debout. »
évoque celle du film commis va dire à ses étu-Ces deux paragraphes - le
preargentin Les Nou- diants, cite Johnune erreur mier et le troisième - de la brève
ulveaux Sauvages. Cheever. On avaittime séquence du livre d’Aurelio toute bête, oublié qu’il avait col-Un de ses thèmes fa-Picca en sont comme un condensé,
voris semble être les qu’il ne laboré au scénarioun précipité de la violence qui habite
relations entre pa- d’Un week-end àreferait tout son livre. Un précipité qui
raprents et enfants. Il Paris, ville étrangèrepelle les excès - excès qui en font la pas, il qui l’inspire, le sé-rappelle souventforce et la beauté malsaine - du
derqu’à Karachi, son se l’était duit, qui est le décornier film de Pasolini, Salo ou les
père était un excel- de La Femme éva-promis : 120 journées de Sodome.
lent joueur de cric- nouie dont le
narrail avait teur tombe dans unket. Il se mesure à laZone intermédiaire
course avec son gar- vieilli ascenseur sur la filleDans ce roman qui puise dans les souvenirs de jeunesse, Picca montre l’envers du décors de la Ville Aurelio Picca (né en 1960), connu en »
çon de 13 ans (dans d’une ancienne amie.éternelle, une cité bringuebalante, à la fois lumineuse et sale, peuplée de voyous et de filles faciles.Italie comme romancier et poète,
une des fictions, un couple sur Le texte le plus long concernen’avait encore jamais été traduit en
l’escroc qui lui a volé toutes sesle point de se séparer se mesu-France. Voilà qui est fait, et c’est une trape, « en étirant ses jambes vari- L’héroïne - « Blanche-Neige » - est
re une dernière fois au sprint économies, ce Jeff Chandlerbonne chose. L’Arsenal de Rome dé- queuses et des pieds chaussés de cla- partout, et fait des ravages. Le
terroL’ARSENAL DE autour de son pâté de mai- qui adorait James Bond ettruite est un livre à part : ni roman, ni quettes », joue à être Néron. risme est quotidien, comme les enlè- ROME DÉTRUITE sons), lui prête sa corde à sau- auquel Kureishi ne pouvaitrecueil de nouvelles, ni véritable Le narrateur est tout jeune, il fré- vements. Rome vit dans la peur. Et D’Aurelio Picca, s’empêcher de trouver un taster. autobiographie, il s’agit d’une suite de quente la pègre, il est comme aimanté dans les larmes : le temps d’un chapi- traduit de l’italien Il revient sur la fatigue de d’excuses. Les écrivains aussifragments dans lesquels l’auteur re- par les truands. Mais ses truands tre, on croise Carlos Monzon venu dé- par Vincent Raynaud, l’âge, se penche sur certaines sont des menteurs et des cri-vient sur la Rome qu’il a connue dans manquent de classe : on n’est pas du fier sur ses terres, le 7 novembre 1970, Christian Bourgois,
réalités déplaisantes. Triste minels. Voici de la nostalgie,les années 1970-1980, et sur la vie côté de Delon chez Melville, mais plu- Nino Benvenuti, champion du monde 150 p., 18 €.
du désenchantement. « Il avaitjour, jour béni que celui où l’onqu’il y menait. Il s’agit d’un portrait tôt d’un néoréalisme qui n’échappe des poids moyens. Monzon fut
vaincomprend que les parents non commis une erreur toute bête,de ville, extrêmement visuel, mais la au sordide que grâce à l’ingénuité du queur, et tout Rome pleura. Le match
seulement « ne sont pas les qu’il ne referait pas, il se l’étaitRome de Picca n’est pas celle, mythi- regard, grâce à la précision à la fois est raconté dans le détail, comme si
seules personnes au monde, promis : il avait vieilli. » Misterque, baroque et poétique, de Felli- entomologique et poétique de sa pro- Aurelio Picca, qui avait 10 ans à
l’époKureishi, vous êtes pardonné.mais qu’ils ne sont pas non plusni Roma. C’est celle du Pasolini des se. Les références cinématographi- que, y avait assisté. Ce qui laisse un
ceux qui comptent le plus à nosRagazzi et d’Accattone. ques - Pasolini, évidemment, omni- doute sur l’authenticité du « je » qui
yeux ». Il compare Freud et D’AMOUR ET DE HAINEPicca, à supposer que le « je » du li- présent dans le tissu du livre, moins à tient la plume.
Reich (« Freud avait l’amplitu- De Hanif Kureishi, vre soit celui de l’auteur, parle de la travers son œuvre qu’à travers le my- L’Arsenal de Rome détruite n’est
de intellectuelle d’un écrivain ; traduit de l’anglaisRome des bas-fonds, une zone inter- the engendré par sa vie et sa mort, peut-être pas tant un kaléidoscope de
Reich celle d’un rédacteur de par Florence Cabaret, médiaire mal définie où l’on croise mais aussi Liliana Cavani et Portier de souvenirs de jeunesse qu’une
reconsgros titres de journaux »), es- Christian Bourgois, petits malfrats et prostituées brési- nuit - sont nombreuses, ainsi que les titution de ce que fut, vingt ans après
saie de définir ce qu’est un ar- 251 p. 22 €.liennes serveuses dans un minable références au rock sulfureux d’Iggy la fin de la Seconde Guerre mondiale,
restaurant de poissons où un faux sa- Pop au temps des Stooges. une ville qui n’a cessé de fasciner. ■
La traversée des apparences
ZADIE SMITH La Britannique publie un recueil de nouvelles composites qui brosse un portrait de notre
époque hantée par les questions d’identité.
ALICE DEVELEY d’existence dérivant dans l’immen- essayent de modifier ce qu’ils sont. carlins aux humains ». L’auteur
s’inadeveley@lefigaro.fr se océan du monde moderne. En corsetant leur corps ou leur pen- terroge non sans ironie : « Votre moi GRAND UNION
Qu’est-ce que c’est, « être » ? Za- sée, en appliquant un filtre entre eux se trouve-t-il dans votre tote-bag ? De Zadie Smith,
RAND Union fait penser die Smith décline cette question sous et la réalité, comme ces deux sœurs Dans la fontaine de mauvaise foi ? traduit de l’anglais
à ces immenses collages diverses formes et thématiques : le qui, par l’agencement de la lumière, Dans vos enfants ? Votre salaire ? par Lætitia Devaux,
Gallimard, qui réunissent le genre, l’identité, la couleur de peau, l’utilisation de pétales de roses et de Dans les like ? » Même l’amour est un
282 p., 21 €. concret et l’abstrait, le la sexualité, la rue dans laquelle on cocktails, mettent en scène leur vie pis-aller. Dans Une sacrée semaine, il Gspirituel et le charnel, le habite… Dans Une dialectique, nou- sur les réseaux sociaux. Les person- se brise et dans L’Éducation
sentifragment et l’unité. Si, d’un premier velle qui ouvre le recueil, il y a cette nages changent et se changent, mais mentale, il est vulgaire.
abord, les nouvelles qui le compo- mère qui s’échine à revenir chaque ils sont tous en vérité pareils. Alors ? Zadie Smith donne la parole
sent semblent indépendantes, en année à chaques vacances au même à un Dieu désabusé, sûrement
déChercher des raisons décalant notre regard, comme de- endroit, afin d’être comme tout le pressif, qui nous rappelle que « le
d’existervant une œuvre d’art, elles forment monde. « En ville, elle était seule (…). contrôle n’est qu’une illusion » et que
un même tableau. D’époque, évi- Ici, elle était une mère comme une Ils ont l’orgueil de croire qu’ils sont les mots, qu’on pense maîtriser, nous
demment - nous sommes chez Za- autre qui offrait des barbes à papa à sa quelque chose. Ils auront manqué de échappent. Ainsi en va-t-il du
die Smith. Le multiculturalisme, le famille. » Puis, plus loin, dans le livre, lire Cioran, comme la narratrice d’En « moi », passager, qu’on ne connaît
réalisme social, les technologies… il y a ces Anglais, en proie à un désar- ville ! Alors, tous ces personnages un jamais vraiment. C’est pourquoi,
sont autant de sujets que l’on re- roi métaphysique, qui se baignent peu paumés cherchent des raisons comprend-on, tout essentialisme est
trouve traités sous la plume de la dans une rivière artificielle, pour de- d’exister. Il y a ce meurtrier qui veut voué au fatalisme. « Une grande partie
Dans ce roman à l’écriture sous Britannique. Mais, ici, la toile est venir des bouées et flotter. qu’on se souvienne de son nom ; ces de notre vie n’est pas visible de
l’extétension, Zadie Smith rappelle morcelée. L’écriture est sous ten- « Trop de pression rend impossible étudiants en philosophie qui rem- rieur et ne colle pas avec ce qu’on sait
qu’’une grande partie de notre vie sion. Les histoires, au format et au d’être comme il faut », écrit Zadie boursent un prêt pour vivre dans un de nous », lit-on dans Pour le roi. Aux
nombre de pages disparates, recen- Smith. Ainsi, si certains tentent de appartement avec des stores mina- certitudes, étiquettes et évidences, n’est pas visible de l’extérieur.
DOMINIQUE NOBOKOVsent des instants de vie, des bouts devenir ce qu’ils ne sont pas, d’autres bles et ces punks qui « préfèrent les l’auteur préfère la nuance. Osé. ■
MONIQUE - STOCK.ADOBE.COM
Ajeudi 18 mars 2021 LE FIGARO
6
Camus, Ronsard et Marivaux sur TikTokON EN
Comment concilier patrimoine Video France, il a créé et réalisé jeunes de 15 à 25 ans repren- vidéo TikTok) ont été sélection-parle
littéraire et réseaux sociaux ? une série baptisée Cités : à partir nent les citations de ces auteurs nés. Cela donne un petit film
saPas toujours facile. Mais l’écri- d’un lieu emblématique portant en dansant, rappant, jouant une voureux, émouvant lorsqu’on
vain, chanteur et compositeur le nom de grandes figures (cité scène ou simplement en mar- entend ces jeunes citer Camus,L’ÉCRIVAIN ET CHANTEUR
Abd Al Malik a trouvé une belle Ronsard, rues Aragon, Marivaux chant ou en courant. Après avoir Ronsard ou Marivaux. En un peuABD AL MALIK A CRÉÉ SUR LE RÉSEAU
SOCIAL UNE SÉRIE METTANT idée. Avec le réseau TikTok, l’ap- ou Éluard, collège Albert-Camus, lancé l’appel, 45 000 ont joué le plus d’une semaine, la série a
cuEN VALEUR LE PATRIMOINE HISTOIRE plication mobile de partage de square George-Sand, bibliothè- jeu ! Douze épisodes de 60 se- mulé plus de 25 millions de vues.
LITTÉRAIRE FRANÇAIS.
vidéos, et la plateforme Prime que Isabelle-Eberhardt…), des condes (durée maximale d’une MOHAMMED AÏSSAOUILittéraire
Quatre martyrs républicains
ESSAI L’histoire oubliée de quatre condamnés qui avaient fomenté un vaste complot pour abattre la monarchie.
secrètes de vingt personnes (dans le que. Un témoin raconte : « Au pas-JACQUES DE SAINT VICTOR
royaume de Naples, ces « ventes » sage la foule se découvrit ; des hom-LES QUATRE
SERGENTS E FUT ce que Balzac vont être de lointains et indirects mes tombèrent à genoux, d’autres
DE LA ROCHELLE aurait pu appeler une ancêtres des clans mafieux), comp- s’évanouirent (…) Ceux qu’on allait
De Jacques-Olivier « ténébreuse affaire » tant les principales figures du mou- tuer s’embrassèrent avant de
Boudon, qui marqua, voilà deux vement républicain, dont La Fayet- mourir. »
Passés/composés, Csiècles, la monarchie te, Voyer d’Argenson, Manuel ou Les autorités monarchistes ont
22 €. de Louis XVIII. La conspiration Dupont de l’Eure. Et ces conspira- fait une grave erreur en créant des
dite des quatre sergents de La Ro- teurs décident de monter un vaste « martyrs ». Chansons, gravures,
chelle est aujourd’hui totalement complot pour abattre la monarchie. médaillons se multiplieront et
feoubliée. Cette affaire a pourtant été ront pendant près d’un siècle de
e Une grave erreurpendant tout le XIX siècle une des ces quatre sergents des « saints
régrandes références de la martyro- En s’appuyant sur quelques archi- publicains », suscitant de larges
logie républicaine. Elle ne fait gloi- ves éparses, ce qui est le défi que vocations, comme Blanqui, à
re à aucune des parties en cause, rencontre chaque historien dans l’image des décembristes russes de
non seulement la monarchie des ces affaires, car, par principe, « une 1826, dont l’exécution fera naître
Bourbons, qui aurait dû condam- conspiration n’est pas censée laisser une génération de révolutionnaires
ner ceux qui avaient conspiré de traces », l’auteur, l’historien russes (Bakounine). Ils inspireront
contre elle pour ensuite les gracier Jacques-Olivier Boudon, reprend Victor Hugo dans Les Derniers
(comme le dit le futur ministre la trame de ce complot qui n’abou- Jours d’un condamné ou Balzac
Painlevé en 1922, un siècle après les tit qu’au sacrifice de quatre jeunes dans La Rabouilleuse.
efaits) ; mais aussi les chefs républi- gens. Très vite, le secret est mal En 1848, la II République
s’emcains, en particulier La Fayette, qui gardé. Les conjurés s’agitent trop pressa d’abolir la peine de mort en
Jean-François Bories, l’ont couvert mais ont laissé de pour ne pas éveiller les soupçons matière politique, notamment en
l’un des conjurés, simples sous-fifres, ces quatre ser- de la police, qui va notamment ar- leur souvenir. Si célèbres en leur
monte sur l’échafaud, gents, être sacrifiés sans lever le rêter quatre sergents, des anciens temps, ces pauvres sergents ont
peele 21 septembre 1822. petit doigt. membres du 45 régiment de ligne. tit à petit fini par être oubliés, y
Chansons, gravures, Ce qui peut intéresser aujour- Ils se nomment Jean-François compris à gauche, rappelle
Jacmédaillons d’hui le public, pour qui cette épo- Bories, Jean-Joseph Pommier, Ma- ques-Olivier Boudon, notamment
se multiplieront que est souvent peu exaltante, c’est rius-Claude Raoulx et Charles après 1945, « comme si la gauche,
et feront pendant son ambiance conspiratrice. Au dé- Goubin, et ont tous une vingtaine devenue plus volontiers
antimilitarisprès d’un siècle but de l’année 1821, une vague de d’années. Devant la cour d’assises te, peinait à se reconnaître dans la
fide ces quatre complots commence à se répandre de la Seine, ils refusent de dénon- gure de jeunes sous-officiers ». Il ne
sergents en France. Des sociétés secrètes ve- cer les chefs de la Charbonnerie. reste plus aujourd’hui, rappelle
des « saints nues d’Italie, telle la Charbonnerie Héroïque, Bories va jusqu’à s’accu- l’auteur dans ce livre touchant,
républicains ». (Carbonari), apparaissent à partir ser de tous les maux pour sauver qu’une mémoire chancelante,
node mai 1821 et imaginent, après la les trois autres. En vain. Ils sont tamment à travers quelques bars
révolution napolitaine de 1820, tous les quatre condamnés à mort qui, à l’image de celui que l’auteur
pouvoir renverser la monarchie à et guillotinés le 21 septembre 1822, fréquentait dans sa jeunesse,
s’apelpeine restaurée. La Charbonnerie jour anniversaire de la République. lent encore, sans trop savoir
pours’organise en « vente », des loges L’émotion est gigantesque à l’épo- quoi, « Aux quatre sergents ». ■
L’EMPIRE
ASSYRIEN Les mille trésors de l’Empire assyrien
De Josette Elayi,
Perrin, eESSAI La grandeur de cette civilisation fut avérée par des découvertes en Irak au XIX siècle et récemment. 560 p., 23 €.
ÉDOUARD DE MARESCHAL sa mauvaise réputation : violents et la destruction en 612 avant Jésus- mettant de pomper de l’eau), et ses distes de l’État islamique. Une
uniedemareschal@lefigaro.fr incultes, ils sont jugés incapables Christ d’Assur, la capitale de l’em- grands lettrés, comme Assurbani- té spéciale (la Kata’ib Taswiya) a
d’abstraction. Les taureaux ailés de pire, par les troupes babyloniennes pal, l’un des derniers souverains perpétré un véritable génocide
IEN avant les conquêtes Khorsabad n’ont pas le raffinement de Nabopolassar, alliées aux Mèdes. importants, à qui l’on doit les pre- culturel à Mossoul, où des murs
d’Alexandre le Grand, des statues grecques de Phidias, Les recherches récentes ont mières grandes bibliothèques. d’enceinte de l’antique Ninive
fucelles de Tiglath-Phala- note Josette Elayi. Grande spécia- pourtant réhabilité plusieurs réali- rent détruits au bulldozer.
D’inDestructions islamistessar III (744-727 av. J.-C.) liste de la Phénicie, l’historienne de sations assyriennes : ils ont brillam- nombrables statues, dont celleBconstituèrent le premier l’Antiquité fait un pas de côté pour ment développé l’arithmétique et Les sources écrites ne manquent d’un « lamassu » (taureau ailé issu
Empire « universel » à proprement s’atteler aux Assyriens, dont la lé- l’algèbre sumériennes, notamment d’ailleurs pas pour décrire ce que d’une porte du palais
d’Assurnaparler. À son apogée, l’Empire as- gende noire vient pour partie de la la technique de calcul en base 6, qui fut l’Empire assyrien. Jusqu’à sirpal II à Nimrud), furent
défigusyrien s’étendait de la « mer du so- Bible, écrit-elle : « Le roi assyrien y est parvenue jusqu’à nous dans le 1 million de tablettes ou fragments rées. Mais les destructions
islamisleil couchant » à la « mer du soleil est considéré comme l’exécutant de décompte du temps (60 secondes de tablettes en akkadien sont par- tes ont paradoxalement eu un effet
levant », c’est-à-dire de la Médi- Yahvé, qui détruit le royaume d’Is- dans une minute, 60 minutes dans venues jusqu’à nous. Des docu- positif : en dynamitant la mosquée
terranée jusqu’au golfe Persique ou raël pour le punir de sa conduite ido- une heure) ou en géométrie ments « remarquablement conser- bâtie autour du tombeau présumé
Arabique. L’empereur étendait son lâtre depuis le règne de Jéroboam. » (360 degrés dans un cercle). L’As- vés dans le sol aride du désert de Jonas, les djihadistes ont mis au
contrôle sur tout ou partie d’un Ils sont aussi méprisés par les Ba- syrie compte aussi ses grands in- irakien », souligne Josette Elayi. jour l’arsenal de Sennachérib et le
territoire correspondant à l’Irak, la byloniens. Les deux peuples se dé- venteurs, comme Sennachérib, à Mais tout ce legs a aussi fait l’objet palais d’Assarhaddon. Malgré les
Syrie, le Liban et la Turquie. Mais la testent et entrent fréquemment en qui l’on doit la « vis d’archimède » de trafics et de destructions, les pillages, ils recèlent mille trésors
puissance du peuple assyrien égale guerre au cours des siècles, jusqu’à (vis sans fin dans un cylindre per- dernières étant l’œuvre des djiha- qui restent à découvrir. ■
LesPuzzlesFigaro
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A
RUE DES ARCHIVES/MARY EVANS/BRIDGEMAN IMAGES : DAVID DANGERS/PARIS MUSÉESLE FIGARO jeudi 18 mars 2021
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINEUn écrivain timoré
Retrouvez sur internet est comme un torero la chronique
« Langue française »peureux : il s’est trompé 602de métier SUR Nombre de pagesWWW.LEFIGARO.FR/JAVIER CERCAS AU QUOTIDIEN MADRILÈNE
LANGUE-FRANCAISE de Leur âme au diable, le nouveau polar choc « EL MUNDO », À L’OCCASION DE LA SORTIE
sur l’industrie du tabac que publie Marin Ledun EN VUEDE SON NOUVEAU ROMAN, « INDEPENDENCIA » @
dans la collection « Série noire » (Gallimard) Littéraire
ET AUSSI
Des femmes libres
Auraient-elles pu faire partie de
la même famille ? En regroupant
Adèle Hugo, Louise Michel,
Simone Weil, Emily Dickinson,
mais aussi Niki de Saint Phalle et
Amy Winehouse sous
le même toit, un même livre,
le projet littéraire de Laura
El Makki et Pierre Grillet était
on ne peut plus audacieux.
Périlleux, même. Mais, alors
que nous tournons les pages
de ce recueil, joliment illustré
de portraits au calame et à
l’encre de Chine dAtiq Rahimi,
émane une sensation
de fraternité, de colère
et d’amour partagés.
Si ces onze femmes ne se sont
jamais rencontrées, elles ont
toutes été habitées par
le même idéal : la liberté.
Elles avaient l’envie : d’écrire,
de créer, d’aimer et d’être telles
qu’elles le voulaient. Souvent,
elles furent inhibées dans ce désir
de vivre. Ainsi en fut-il d’Adèle
Hugo, qui, contre le souhait de
son père, Victor, de se « rendre
mariable », choisit de s’enfuir.
Mais, souvent aussi, la souffrance
Chaque pierre fut le catalyseur de leur
de Galway semble émancipation et de leur
avoir une histoire reconnaissance. Louise Michel,
à raconter, cette « barbare, (qui) aime Du côté de Galway
petite ou grande. le canon, l’odeur de la poudre,
RUBY DOAN/UNSPLASH la mitraille dans l’air », se fit
entendre en 1871 ; Simone Weil,
qui, comme l’écrivait Beauvoir, THIERRY CLERMONT Une déambulation littéraire entre landes,
« avait un cœur capable de battre
à travers l’univers entier », rompitmer et pierres dans une Irlande mythique.
son corps à l’usine et devint le
porte-voix de la cause ouvrière.
BRUNO CORTY de voyager librement, pour la verte viendra Nora Joyce, modèle de comme sa poche, et conduisant, Furent-elles donc vraiment
bcorty@lefigaro.fr Érin. Et plus exactement pour Gal- Gretta Conroy dans Les Gens de non pas un taxi mauve, mais une incomprises ? Peut-être surtout
way, la porte du Connemara. Son Dublin et de Molly Bloom dans Toyota bleu pétrole, Clermont invisibles, elles qui s’effacèrent
L Y A les journalistes littérai- seul souvenir d’Irlande remontait à Ulysse, nous rappelle l’auteur. C’est pousse au-delà de Galway. Les sous leurs idéaux…
res qui voyagent par procu- l’enfance et à un voyage avec ses dans cette même église que Chris- villages défilent avec leurs noms Ce livre, qui propose une histoire
ration, dans les livres, les parents. Et c’est moins le pays dont tophe Colomb s’est recueilli en 1477 tout en voyelles : Mulroog, Oran- par l’anecdote, offre une
films et s’en trouvent bien. Et il se souvenait que l’affreuse tra- « avant de faire cap sur l’archipel more, Kilcolgan, Ballinderreen, intéressante porte d’entrée dans I puis il y a ceux qui ressentent versée en bateau entre la France et des Féroé et l’Islande ». Kinvara… Voici Yeats pêchant à la l’esprit de femmes courageuses
LA BALADEun puissant besoin d’ailleurs. l’Irlande. Beckett, qui ne fit que passer à mouche sur le Coole Lough en et libres. ALICE DEVELEY
DE GALWAYThierry Clermont, dont les lecteurs Galway, en 1932, avait pourtant été compagnie de George Bernard
Des noms de villages De Thierry Clermont,du Figaro littéraire apprécient cha- marqué par l’endroit, qu’il décrit Shaw, de G. W. Russell, de John
Arléa, tout en voyellesque semaine la prose, appartient à comme une « magnifique petite ville M. Synge. Voici la Thoor Ballylee,
91 p., 15 €.cette dernière catégorie. Quand il En moins de 100 pages, Clermont magique et grise pleine de pierres tour carrée bâtie en 1585 et que ce
part, ses valises sont pleines de li- nous invite, sans courir, à profiter délicates et de ponts et d’eau ». même Yeats acheta pour quelques
vres et de carnets de notes. Sa bon- des lieux. À lever la tête, à regarder Au Café Express, chaque matin, livres en 1917. Les Kennedy, Maeve
ne connaissance de Cuba lui a par « un ciel qui bouge, comme l’océan notre auteur se pose. Pour la Brennan, Liam O’Flaherty, les îles
exemple inspiré Barroco bordello en instable, au-dessus du vert tendre et conversation avec la jolie Keelin, Aran sur lesquelles Synge écrivit le
2020 (Seuil) et ses fréquentes in- lumineux des prés à l’herbe courte ». plusieurs fois évoquée dans le récit, « classique » du même nom
cursions vénitiennes San Michele en Il sillonne la ville, ses pubs, ses et pour la vue sur l’Imperial Hotel (aujourd’hui réédité chez Payot), la
2014 (Seuil). On ne serait pas éton- églises nombreuses, et il semble, à où Antonin Artaud, après un long musique des Pogues et des
Dubliné si un récit ou une fiction sur New le lire, que chaque pierre ait une séjour mexicain, sombra dans sa ners, Michel Déon et Seamus
HeaYork paraissait un de ces jours. histoire à raconter, petite ou phase délirante qui lui valut d’être ney : La Balade de Galway donne LES INCOMPRISES
En attendant, le lauréat du prix grande. C’est, par exemple, à expulsé d’Irlande. furieusement envie de voyager De Laura El Makki, et Pierre Grillet,
Hennessy 2018 s’est embarqué, un Saint-Nicolas que fut baptisée une Convoyé par Darren, un trente- même si, aujourd’hui, « it’s a long Michel Lafon,
récent été où il était encore possible certaine Nora Barnacle, qui de- naire tatoué connaissant la région way to Galway ! ■ 188 p., 17,95 €.
Le style des dessins varie
selon l’état intérieur des Une identité meurtrière
personnages et les époques.
FEJZULA/ANKAMA
TONI FEJZULA Un roman graphique magistral
sur les passions politiques qui déchirent peuples et familles.
La richesse graphique de cet
album est époustouflante. Le style des
amie Miren, sa presque sœur, fai- dessins varie selon l’état intérieur
sait-il partie du commando qui lui des personnages et les époques, se PATRIA
arracha son mari ? De Toni Fejzula, renouvelle à chaque page. Le
adapté du roman Patria, vaste roman de Fernando contour des cases n’est pas tracé.
de Fernando Aramburu, 614 pages serrées, fit L’aquarelle, avec ses effets de
transAramburu, sensation en Espagne à sa parution parence et de flou, dilue les formes,
Ankama, en 2016. Il a été adapté en série. Le comme s’il était difficile de faire la
304 p., 26,90€.voilà maintenant transfiguré par part des choses, d’avoir des idées
AU DÉBUT des années 1990, dans Toni Fejzula en un roman graphique nettes. Fejzula aime les très gros
un village basque, un homme, res- magistral. Fejzula vit à Barcelone, plans qui morcellent la réalité, la
pecté et aimé de tous, qui avait tra- mais il est né à Belgrade en 1982, décompose : on dirait qu’il cherche
vaillé dur pour créer une petite en- dans une famille serbo-croate d’un à percer le mystère de ces destins
treprise, fut assassiné par l’ETA. Il côté, kosovare de l’autre, qui s’est démantibulés. Il y a des scènes
presavait décidé d’arrêter de payer exilée lorsque la guerre a éclaté en Fidèle à la structure narrative du baigner pourtant dans un même que cubistes, d’autres
expressionl’impôt révolutionnaire collecté par Yougoslavie. roman original, le récit de Fejzula va songe. Il y a les deux matriarches nistes, des dessins enfantins, des
l’organisation séparatiste. et vient dans le temps, glissant sans acariâtres, Bittori, Miren, et leurs plans hyperréalistes et hallucinés.
Réalité décomposéeLe récit commence vingt ans cesse le passé dans le présent. Les maris. Et puis il y a leurs enfants, Pourtant, la cohérence d’ensemble
après, en 2011, au moment où l’ETA La folie destructrice des passions faits sont racontés par la voix des trois garçons, deux filles, nés à la est intense, sous-tendue par un
annonce qu’elle dépose les armes. identitaires qui dressent les uns huit protagonistes. Monologues et charnière des années 1960 et 1970. questionnement muet et
doulouTout le monde aspire à tourner la contre les autres voisins, amis, pa- dialogues, toujours elliptiques, frag- Joxe est le seul à avoir choisi la lutte reux sur la condition humaine. Un
page, sauf l’épouse de cet homme. rents, il sait ce que c’est. Il pourrait mentés, sont encadrés et disposés armée : il avait envie de se battre et personnage de femme se détache,
Assise sur sa tombe, le dos cassé, contresigner ce que dit un person- sur les plans dessinés comme si ces besoin d’une cause. Les autres sont lumineux, christique. La sœur de
elle l’apostrophe, ressasse sa rancu- nage : « J’ai écrit contre le crime voix venaient d’ailleurs. Le lecteur écartelés entre l’hédonisme indivi- Joxe, douce mère de famille qu’un
ne. Ce jour-là, la vieille Bittori déci- commis au nom de la politique, au est ainsi immergé dans le flux de dualiste de leur époque et la fidélité accident a privé de parole et cloué
de de retourner dans leur village nom d’une patrie où une poignée de conscience des personnages, des à leurs parents, à leur peuple. Pas- sur un fauteuil. C’est elle qui,
disquitté après le drame. Elle veut en personnes armées décidait qui en fai- hommes et des femmes reclus dans sions amoureuses et passions triba- crètement, raccommodera les
avoir le cœur net : Joxe, le fils de son sait partie ou non. » une grande solitude, qui semblent les se heurtent. déchirures. ■ ASTRID DE LARMINAT
La BD
de la semaine
LLUIS GENE/AFP
Ajeudi 18 mars 2021 LE FIGARO
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L’HISTOIRE Une nouvelle maison d’édition chez Editis
de la
bondir ? Si la réponse à la pre- compagnon Adrien Servières, cation de révéler une littératureAprès l’annonce il y a quelquessemaine jours du départ de Marie-Pierre mière reste floue, la question du ex-libraire, d’une maison d’édi- traversée par les enjeux du
monrebond est réglée ! tion de littérature étrangère, « Le de moderne et source de plaisir,Gracedieu de chez Gallimard où
Après quinze années passées Bruit du monde ». capable d’enrichir nos imaginaireselle occupait le poste de directri-L’ANCIENNE RESPONSABLE
DE LA COLLECTION « DU MONDE chez Stock et chez Gallimard, Le tandem sera actionnaire de et d’élargir nos horizons »,ce littéraire de la collection « Du
ENTIER » DE GALLIMARD CRÉE monde entier », deux questions Marie-Pierre Gracedieu a décidé cette structure adossée au grou- explique l’éditrice. Les premières
SA MAISON D’ÉDITION, LE BRUIT EN MARGE de voler de ses propres ailes. Elle pe Editis et installée à Marseille. publications sont prévues ennous taraudaient: qui va la rem-DU MONDE, RATTACHÉE À EDITIS.
annonce la création, avec son « Le Bruit du monde a pour vo- mars 2022. BRUNO CORTYplacer et comment va-t-elle re-Littéraire
Joyce Carol Oates : « En temps de crise,
nous avons besoin d’histoires fortes »
EXCLUSIF La violence, le deuil,
le salut par la littérature : la romancière
américaine poursuit son exploration
des maux de son pays. Entretien.
PROPOS RECUEILLIS PAR fortes émotionnellement pour
qu’elles puissent entrer en réso-ISABELLE SPAAK
nance avec nos propres «
histoires » et nous y connecter. Je suis
LE FIGARO. - Écrit à la mort souvent attirée par la poésie pour
de votre mari, J’ai réussi à rester son dépouillement magnifique et
en vie est un journal de deuil par les Mémoires pour leur
honet de résurrection. Mais aussi nêteté et leur franchise. Tout
une réflexion sur la culpabilité comme les romans qui nous
permettent de déambuler à travers leinhérente à la perte d’un être cher.
Ce sentiment est aussi omniprésent temps et l’espace avec d’autres
dans votre roman Poursuite… comme si nous étions, presque, de
Joyce Carol OATES. - Il est vrai que leur famille.
la culpabilité accompagne perte et
pleurs. Nous ressentons un profond Après beaucoup de réticences, vous
sentiment d’incompétence – notre vous êtes plongée dans le manuscrit
amour n’a pas été suffisant pour de jeunesse de votre mari resté
sauver la vie des êtres chers. Dans inachevé. Les lettres et
Poursuite, Abby, mon personnage, les documents laissés derrière eux
s’est conformée – bien involontai- par les disparus sont-ils importants
rement – aux soupçons de son père, pour les survivants ?
en disant que ,oui, sa mère fréquen- Oui, je suis en communication
Joyce Carol Oates tait un autre homme, après la disso- permanente, si je puis dire, avec lement. L’identité assumée d’Abby caine, sourire vissé aux lèvres, et ver le monde, à travers une
dans sa maison lution de leur mariage. Le lecteur mes défunts maris. Photogra- – Abby est dérivé de l’expression immensément aguichante pour les concentration extrême ; ce fut
paprès de Princeton. sait que ce n’est pas vrai, mais l’ex- phies, publications, possessions, « être capable » (being able) – est un hommes. reil pour moi et peut-être pour
mari avec ses intentions meurtriè- tout est précieux. masque parfait pour dissimuler aux PONTUS HOOK/TT NEWS beaucoup d’autres. Une
concenAGENCY VIA AFPres se saisit de cette (dés)informa- yeux du monde la part meurtrie Poursuite met en lumière le manque tration respectueuse envers les
tion. Abby va vivre avec les Vos personnages ont souvent d’elle-même. Comme dans La Fille de soutien du gouvernement choses agit comme un révélateur.
conséquences et pense ne pas avoir plusieurs noms ou surnoms du fossoyeur (2008), où, dans américain envers les vétérans Rien n’est aussi intense que la
droit au bonheur dans son propre qui correspondent à leurs identités l’émulation glamour des petites vil- de la guerre d’Irak… concentration d’un écrivain
esmariage, bien qu’elle aime profon- multiples… les hollywoodiennes, la protagonis- C’est une tragédie récurrente que sayant de se remémorer le passé
dément son mari. Les « identités » agissent comme te, issue d’une famille juive ayant les gouvernements américains pour le ramener à la vie en le
transdes masques. L’individu endeuillé fui l’Europe dans les années 1930, se échouent à assurer le retour des an- crivant sur une page.
La littérature peut-elle servir et souffrant peut tout aussi bien façonne un personnage optimiste, ciens combattants même lorsqu’ils
de réconfort ? trouver sa place parmi des êtres joyeux et séduisant. Elle n’est plus la ont été blessés au combat. Durant la Durant cette période de pandémie,
En temps de crise, nous avons be- suroccupés et compétents - au sein jeune fille juive hantée par des sou- terrible pandémie de l’année der- quel livre recommanderiez-vous ?
soin d’histoires particulièrement d’une communauté, non dans l’iso- venirs effrayants mais une Améri- nière, suivie des désastres dus à une Un seul livre ou une seule œuvre
météo extrême, l’indifférence fédé- pleine d’espoir et de courage qui soit
rale a provoqué de nombreux décès. à la fois une œuvre d’art
époustouJ’AI RÉUSSI Quand un gouvernement conserva- flante ? Je dirais Leaves of Grass
À RESTER EN VIE teur est au pouvoir, l’indifférence (Feuilles d’herbes) de Walt Whitman,
De Joyce Carol Oates, envers les Américains pauvres et en particulier le fascinant Song of
traduit de l’anglais privés de leurs droits est catastro- myself (Chanson de moi-même). ■
(États-Unis) phique. Le père d’Abby, Lew l’aigri,¸ par Claude Seban, fait partie de ces victimes.
Éditions Philippe Rey, L autoportrait 475 p., 12,50 €. â NOTRE AVISAprès l’assaut sur le Capitole,
qui a mis en péril la démocratie Poumon perforé, clavicule et cinq inattendu américaine, quel changement côtes cassées, crâne fêlé à une dou-¸ espérez-vous pour votre pays ? zaine d’endroits. Au lendemain de
Une réforme des droits électoraux son mariage, un accident a failli d un amoureuxfou
pour que la population tout entiè- coûter la vie à Abby. Accident ou
re puisse voter. En l’état actuel, acte volontaire ? S’est-elle précipi-de lalittérature. les restrictions de vote dans les tée de son plein gré sous les roues du
États gouvernés par des républi- bus ? C’est ce que cherche à savoir
cains permettent à une majorité Willem. Son jeune époux est bien
«Onleretrouve tel quil était, d’être contrôlée par une minorité. décidé à la sauver. Mais, pour cela,
àlafois léger et profond, Nous avons, dans les faits, une il faut qu’elle lui parle. Qu’elle ose
forme d’apartheid dans les États lui raconter pourquoi chaque nuit affectueuxetplein dhumour. »
républicains. L’espoir est qu’il un cauchemar récurrent vient la
Jean-Marie Rouart peut être renversé. hanter. Pourquoi ces visions de
crânes et de squelettes ?
Vous évoquez l’espoir. Comment Fidèle à elle-même, Joyce Carol
traversez-vous cette période Oates explore un aspect très POURSUITE
d’isolement forcé induit par contemporain de la société améri-De Joyce Carol Oates,
le Covid-19 ? Écrivez-vous ? caine par le biais de la fiction. Il traduit de l’anglais
(États-Unis) Continuez-vous d’enseigner ? s’agit cette fois de l’abandon des
par Christine Auché, Les disparitions des compagnons de vétérans à leur retour de la guerre
Éditions Philippe Rey, ma vie sont ma plus grande perte. d’Irak. Une négligence coupable de
220 p., 20 €. J’ai un petit cercle d’amis très soli- l’État. Comme bien souvent aussi,
daires que j’ai continué à voir du- l’écrivain accorde beaucoup
d’imrant toute la pandémie. Et je pour- portance aux violences morales et
suis mes cours à l’université par physiques faites aux femmes.
Zoom. Je vis seule dans une grande Construit en trois parties, le passé
maison à 4 miles (6,4 km) de la ville effrayant d’Abby enserré au cœur
la plus proche (Princeton), donc j’ai du présent, Poursuite s’apparente
accès à des petites routes secondai- au thriller dont il respecte la tension
res pour marcher ou courir. Si dramatique. Le détail de certaines
j’avais vécu dans un environne- scènes poussé jusqu’à la nausée,
diment urbain, cela aurait été bien gnes des visions d’horreur qui
moins agréable. Bien évidemment, nourrissaient Mudwoman (2013).
ma « solitude forcée » s’est accom- Mais si Poursuite est un roman du
pagnée de quelques avantages. Ne temps présent et de ses tragédies, il
pas avoir dû voyager, par exemple. s’illumine également d’une ode INÉDIT universelle à l’amour bienveillant.
Vous citez un vers du poète Une ode à ces liens du mariage que
américain Howard Nemerov (1920- Joyce Carol Oates explore dans le
1991) : « Hirondelles, hirondelles, bouleversant J’ai réussi à rester en
les poèmes ne sont pas/ Le but. vie, « journal de veuvage » écrit à la
Retrouver le monde, voilà le but. » mort de son premier mari,
RayLa poésie a aidé Nemerov à retrou- mond Smith, en 2008. I. S.
A
©Estate of Jeanloup Sieff