Figaro Littéraire du 18-06-2020

Figaro Littéraire du 18-06-2020

-

Français
8 pages
Lire
YouScribe est heureux de vous offrir cette publication

Informations

Publié par
Date de parution 18 juin 2020
Langue Français
Poids de l'ouvrage 23 Mo
Signaler un problème

jeudi 18 juin 2020 LE FIGARO - N° 23588 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
CÉDRIC GRAS DOCUMENT
L’HISTOIRE DE DEUX LA JEUNE « MAIRE COURAGE »
ALPINISTES DE LÉGENDE DE RAQQA RACONTE L’AVANT
BRISÉS PAR STALINE PAGE 4 ET L’APRÈS-DAECH PAGE 6
Juin 40 : l’effondrement
La déroute de l’armée française était-elle prévisible ? Pourquoi Pétain et de Gaulle, autrefois si proches, sont-ils
devenus ennemis intimes ? Plusieurs ouvrages évoquent ces jours décisifs de l’histoire de France. PAGES 2 ET 3
Richard, Nicole, Édouard et les autres
es amis des bandes immortali- Il a eu son heure, hélas il est en passe de jouent leur partition, en retrait, avec plus
sées par Claude Sautet et Jean- tomber dans l’oubli : la critique le néglige de délicatesse.
Loup Dabadie, Vincent, Fran- et son éditeur a même refusé son dernier Un jour, un jeune couple achète la maison
çois, etc., ont vieilli. Mais, manuscrit. Sic transit… Mais il se ferait de Robert et Nicole : autre âge, autresLhommes et femmes, ils ont ce égorger plutôt que de le dire, même à sa mœurs. Apparemment, à cette
généraqu’Olivier Chantraine appelle « de beaux femme, Myriam. Par contraste, le reten- tion, les riches sont plus riches, les jolies
restes ». tissement de la mort de Bob et les tombe- filles encore plus jolies et fragiles. Les
maEux s’appellent Richard, Édouard, Michel, reaux d’hommages qui ont recouvert son chos carrément violents.
Jean. Ils approchent maintenant des cercueil lui ont déchiré le cœur. Et l’idée Devant le spectacle offert par les nouveaux
soixante-dix printemps. À l’abri du be- de Myriam d’accueillir Nicole à la maison voisins, la bande insouciante, sidérée, se
soin, ils sont mariés, ou remariés, et pas- le met encore plus à vif. Cette amitié est mue en pieds nickelés. Attention, les
bonsent l’essentiel de leur temps dans une île décidément ambiguë. nes intentions peuvent conduire en enfer…
où ils habitent plusieurs maisons voisines. On s’épuiserait à raconter par le menu ce
Leur amitié a pris avec les années la cou- roman plein d’entrain, saupoudré de notes
leur chaude des fins d’été. Ils sont écono- de gravité. On tourne les pages, laissant
LA CHRONIQUEmes de leurs efforts mais pas encore de Chantraine célébrer à sa manière le vieux
leurs plaisirs, bien qu’ils en jouissent avec d’Étienne monde : c’est lui qui a « de beaux restes ».
une modération grandissante. Apéritifs, Au diable les oukases contemporains, onde Montety
éclats de voix, bouderies conjugales, fous profite de la vie et de ses vraies richesses.
rires se succèdent. Les seniors n’abdiquent pas. Leurs cadets
Hélas, le temps qui passe n’oublie person- On aura compris le caractère de Richard, leur reprochent de ne pas faire les
compne. Robert vient de mourir. C’est entendu, marqué par ses relations orageuses avec tes. Bah ! Le roman est traversé par la
bonRobert Walker était un metteur en scène tout le monde, est un des moteurs du ne humeur puisqu’il y est question
d’amidoué, reconnu, marié à Nicole, la plus belle roman. tié. On sent bien que, malgré la mort et la
femme de la bande. Tout lui souriait. De beaux restes est une comédie joyeuse maladie qui rôdent, il ne pourra rien
arriD’ailleurs tout le monde l’aimait, Bob. qui célèbre l’amitié, le temps qui passe et ver de tragique. La
Des secrets circulent entre les amis comme qui altère mais ne détruit pas forcément. nostalgie n’a pas de
un virus : quel lien y a-t-il eu jadis entre Outre Richard et ses affres, Myriam et ses prise sur les vivants :
Richard et Nicole ? Et ce lien, qu’est-il de- états d’âme, Nicole et le fantôme de Ro- carpe diem. ■
venu au fil du temps ? Richard était le plus bert, il y a encore Édouard dans ce roman
vieil ami de Bob, son presque frère, et par choral, l’ancien homme d’affaires qui a
« DE BEAUX RESTES »conséquent leur relation était faite de fidé- des fourmis dans les jambes : il ne s’est pas
D’Olivier Chantraine,lité mais aussi de jalousies tapies. Bob était vu vieillir ; sa jeune femme Nathalie est
Gallimard, 211 p., 18 €.choyé par les médias, Richard est écrivain. pendue à son portable. Michel et Jean, eux,
CI-CONTRE : COLL. O. CALONGE / ADOC-PHOTOS/AW ; EN HAUT : PHILIPPE MATSAS/OPALE/LEEMAGE ; JEAN-MATTHIEU GAUTIER/STOCK ; EN BAS : GALLIMARD
Ajeudi 18 juin 2020 LE FIGARO
2 Le général de Gaulle,LE CONTEXTE
à Londres, en juin 1940.
Le 18 juin 1940, le général de Gaulle l’affirmait haut et fort : ROGER VIOLLET
« La flamme de la résistance française ne doit pas
s’éteindre. » La veille, le maréchal Pétain demandait
l’armistice à l’Allemagne, dont l’armée nous avait défaits
dans une « guerre éclair » qui succédait
à une « drôle de guerre ». De cet effondrement
de la France à l’espérance incarnée par un officier réfugié L'ÉVÉNEMENT
en Angleterre, plusieurs ouvrages paraissent.Littéraire
De Gaulle-
Pétain, un duel
pour la France
DOSSIER Les deux hommes
étaient liés depuis 1910. La connivence
En 1910, le colonel et l’admiration firent place ensuite
Pétain devient
à l’hostilité mais toujours le supérieur
bienveillant mêlée de respect. de son subordonné, qu’il admire (et dont il exalte publi- a été Nivelle, il défendra son ancien
quement le rôle lors du cinquante- colonel. Cela ne l’empêche pas d’être dont il admire
se heurte à son tour en raison de son naire de la bataille en 1966), et lucide sur le personnage, son
pessil’intelligencePAR ÉRIC ROUSSEL refus des schémas à ses yeux dépas- l’homme de Montoire, qui n’a pas misme profond, sa vanité aussi,
dede l’InstitutDE GAULLE sés. Puis, soudain, une obscure que- hésité à serrer la main de Hitler. venue éclatante avec l’âge.
ET PÉTAIN relle littéraire les sépare, et, à partir Dans les années 1960, Jean-Ray- Ce qui distingue les deux
personDe Pierre Servent, N CHERCHE dans l’his- de là, l’amitié fait place à une hostili- mond Tournoux a évoqué dans un li- nages de manière décisive, c’est leur
Perrin, toire pareille relation et té réciproque et continue. Jusqu’à ce vre à succès prodigieusement docu- rapport à l’histoire, et l’auteur le
220 p., 18 €. on ne trouve pas. Le que, à partir de juin 1940, l’aîné se menté (Pétain et de Gaulle, Plon, montre bien. Pétain est un terrien,
maréchal Pétain et le retrouve à la tête d’une France vain- 1964, une réédition serait bienvenue) très traditionaliste et attaché à l’or-O général de Gaulle furent cue, soumise à la loi de Hitler, tandis ce duel à nul autre pareil. À son tour, dre. De Gaulle est, lui aussi, pétri
d’abord très proches. À peine sorti de que son cadet, à Londres, entretient le journaliste Pierre Servent rouvre d’histoire, respectueux des usages,
Saint-Cyr, le jeune Charles de Gaulle la lutte et l’espérance. Dès lors, ils le dossier. Moins pour apporter des mais, lorsque les valeurs auxquelles il
eintègre, en 1910, le 33 régiment s’affrontent furieusement. Pétain fait éléments d’information inédits que croit se trouvent à ses yeux
menad’infanterie à Arras, dont le colonel condamner de Gaulle à mort. En pour mettre en scène – et en pers- cées, il sait rompre les amarres : un
est un certain Philippe Pétain, alors 1945, devant la Haute Cour, le vieux pective – ce qu’il appelle un « drame rebelle par nécessité. Si patriote qu’il
totalement inconnu, ostracisé même maréchal se verra à son tour infliger shakespearien ». soit, le Général connaît l’évolution du
au sein de l’armée en raison de son la peine capitale. Servent insiste sur le début de monde. En 1940, il comprend que le
non-conformisme. À l’évidence, les l’histoire, assez mal connu aujour- conflit en cours sera mondial et
pré« Drame shakespearien »deux hommes sont faits pour se d’hui, il est vrai. Pétain semble avoir voit l’entrée en guerre, inéluctable
comprendre. Pétain devient ainsi le Cela ne les empêchera pas d’entrete- eu un vrai coup de foudre intellectuel selon lui, des États-Unis. Pétain, lui,
supérieur bienveillant de son subor- nir une très curieuse connivence. pour celui qui était alors sous ses or- ne regarde pas au-delà du pré carré.
donné, dont il admire l’intelligence. Prisonnier dans l’île d’Yeu, l’ancien dres. Il le défend, prend soin de son Jusqu’au bout, il croit à la nécessité
Après la Grande Guerre, à l’issue chef de l’État français confie à ses avancement. Plus tard, il viendra de la «révolution nationale», sans
de laquelle Pétain se métamorphose gardiens son estime pour l’intelli- présider en personne ses conférences saisir qu’il se déshonore en réglant
en gloire nationale, les liens perdu- gence de l’homme du 18 juin et l’es- à l’École de guerre. De Gaulle, pour sa des comptes sous le regard de
l’ennerent. Plusieurs fois, de Gaulle s’ap- poir d’une aide de sa part en vue de part, paraît plus réservé. Jusqu’à la mi. « Un naufrage », commentera
puie sur le prestigieux soldat pour sa libération. De Gaulle, quant à lui, fin de sa vie, contre ceux qui préten- celui qui, sans doute, le connaissait le
vaincre les résistances auxquelles il distingue le vainqueur de Verdun, dent que le vrai vainqueur de Verdun mieux. ■
DE GAULLE Des officiers face à la catastrophe annoncée
SOUS LE CASQUE
D’Henri de Wailly,
FRÉDÉRIC DE MONICAULT le et Beaufre, deux militaires en prise « drôle de guerre » -, Beaufre présen- Au-delà des stratégies et des ba- oublier Churchill, « très dynamique Perrin, fdemonicault@lefigaro.fr directe avec l’échec retentissant de te l’armée française comme « un vaste tailles, ces deux ouvrages sont aussi comme à son habitude » et qui siffle 380 p., 25 €.
l’armée française et qui ont l’immense outil inefficace (…) absolument inapte à des histoires d’hommes. Sous le cas- une bouteille de cognac dans la nuit
UN est entré dans les mérite de l’expliquer sans fard. l’offensive ». Dans les chapitres pré- que, on ne sait pas si de Gaulle a déjà suivant le dernier Conseil suprême
livres d’histoire, Pour un peu, on dirait que le cédents, il a pointé « les conséquences conscience de sa grandeur et de son franco-britannique, organisé au
châl’autre est connu constat est implacable : « Notre pre- destin mais Wailly multiplie les té- teau du Muguet (Loiret).
presque exclusive- mière défaite provient de l’application moignages à l’endroit de celui qui fut Et de Gaulle, comment apparaît-ilL’ment des spécialistes. par l’ennemi des conceptions qui sont Notre première nommé le 5 juin 1940 sous-secrétaire sous la plume de Beaufre ? Ce dernier
Il n’empêche, parce qu’ils l’ont vécue les miennes », écrit de Gaulle à Paul d’État à la Guerre. C’est d’autant plus ne nie pas que le refus de la déroute lui“défaite provient
et animée, tous deux portent un re- Reynaud, le 3 juin 1940, exhortant le utile qu’ils sont passionnants : l’abbé a permis de bâtir sa gloire mais note de l’application gard pénétrant sur la campagne de chef du gouvernement à sortir « du Bourgeon, l’aumônier de sa division, aussitôt que l’attitude du général ne
par l’ennemi 1940. Le premier, le général de Gaulle, conformisme, des situations “acqui- parle d’une « volonté tout entière prend sens qu’une fois adossée à la
est d’abord un officier de char, com- ses”, des influences d’académie. Soyez orientée comme une flèche ». Le Géné- volonté de résistance britannique. des conceptions qui
me le rappelle Henri de Wailly dont le Carnot où nous périrons ». Depuis le ral, qui a le mépris respectueux pour Pendant l’invasion allemande, le sont les miennesDe Gaulle scrute au plus près une série début, de Gaulle milite pour plusieurs supérieurs, donne le senti- même Beaufre se voit tancé par de
CHARLES DE GAULLEd’engagements sous le feu ennemi ; le manœuvrer les unités cuirassées, une ment de ne jamais ciller. Gaulle sous prétexte qu’il lui apporte ”
second, le général André Beaufre, est guerre de blindés, quand Weygand Pour sa part, Beaufre utilise peu trop régulièrement de mauvaises
membre de l’état-major ; la réédition opte pour une ligne de défense conti- logiques de vingt d’années d’erreur de d’épithètes mais ils sont radicaux nouvelles. Les deux hommes
soufde ses « souvenirs » (1) offre un nue. Autant dire deux positions irré- doctrine », menant tout droit à « une pour dépeindre les uns et les autres : frants « mort et passion » devant la
contrepoint instructif aux réalités du conciliables. machine vieille, rouillée et poussive ». ainsi Reynaud est-il « à bout de nerfs catastrophe qui se rapproche. ■
terrain, en provenance des hautes Pour analyser ces quelques jours où Bref, un monde que l’on croyait solide et agité de tics », Pétain « olympien », (1) « Le Drame de 1940 »,
sphères du commandement. De Gaul- tout bascule - après neuf mois de s’écroule. Darlan « solide et madré ». Sans Perrin, 358 p., 19 €.
La colère d’un gaulliste de la première heure DE GAULLE
DICTATEUR
ÉDOUARD DE MARESCHALD’Henri de Kerillis, viscéralement antigaulliste en 1945. entier et imprévisible que Kérillis », Au-delà de quelques outrances, ralysé à New York par une lutte
fraedemareschal@lefigaro.frPerrin, Il avait pourtant rejoint Londres dès explique l’historien Claude Quétel les attaques de Kérillis méritent un tricide entre gaullistes et partisans
387 p., 22 €. le 15 juin, soit deux jours avant de dans sa présentation de la réédition examen attentif en ce qu’elles souli- du général Giraud, qui révolte
KéORSQUE De Gaulle dicta- Gaulle. Henri de Kérillis fut ainsi de l’ouvrage. Voilà peut-être la clé gnent combien la France libre non rillis et provoque sa rupture
définiteur paraît, en octobre l’un des rares à entendre l’appel du de lecture de cette diatribe anti- communiste était loin d’être unani- tive avec le gaullisme.
1945, un tel titre accusa- Général le jour de sa diffusion à la gaulliste : les saillies de Kérillis sont mement rangée derrière le général Depuis New York, où il s’est établi,
toire semble bien hors de BBC. Il se présenta dès le lende- celles d’un homme amer et blessé. de Gaulle, qui a méthodiquement il dénonce leur antiaméricanisme Lpropos. Le général de main, sanglé dans son uniforme Rejeté par l’aventure gaulliste, il la écarté ses potentiels concurrents. primaire, leurs calculs politiques
Gaulle, l’homme du 18 Juin, le chef d’aviation de capitaine de la Grande rejette à son tour. « L’usurpation Lorsque Kérillis adresse une lettre qui passent avant l’intérêt de la
de la France libre qui lave l’affront Guerre, comme volontaire pour Pétain fut remplacée par l’usurpation au Général dans laquelle il évoque France. Il rompt avec Londres, qu’il
de Vichy, traité de vulgaire despote ? poursuivre le combat de la France de Gaulle », lance-t-il dans un cha- l’importance de libérer Daladier, considère comme un « centre de
L’attaque est signée Henri de libre. pitre entier consacré au « viol de la Blum ou le général Gamelin, il ne parvenus de la défaite ». Et c’est sans
Kérillis, héros de la Grande Guerre, légitimité ». Kérillis voit dans de reçoit en retour qu’un silence poli. doute le reproche le plus injuste fait
Un homme amer et blessépatron de presse et seul député de Gaulle un militaire qui a trahi son Quant au général Giraud, comman- à de Gaulle. Car pour installer la
droite qui a refusé de voter les ac- Mais très vite vint la désillusion. « Il uniforme pour endosser le costume dant des forces françaises en Afri- France à la table des vainqueurs,
cords de Munich. En franc-tireur, s’attendait certainement à jouer un de politique. Il rejoint en cela l’opi- que du Nord, appuyé par les Améri- pour arracher une place de membre
Kérillis n’a cessé de pointer la me- rôle de premier plan à la droite de nion de Churchill mais surtout de cains, de Gaulle va le marginaliser permanent au Conseil de sécurité, il
nace allemande dans le pacifisme l’homme du 18 Juin, mais celui-ci ne Roosevelt, qui a toujours considéré avant de lui retirer tout pouvoir. fallut bien que de Gaulle ne restât
ambiant des années 1930. Antipé- veut ni de droite ni de gauche, et ce général français comme un ap- Mais c’est l’épisode du Richelieu, ce pas à la place qu’on voulait lui
tainiste en 1940, il termine la guerre moins encore d’un personnage aussi prenti dictateur. cuirassier de l’armée d’Afrique pa- assigner. ■
ALE FIGARO jeudi 18 juin 2020
3Le maréchal Pétain,
à Vichy, en octobre 1940. À LIRE AUSSI
TALLANDIER/BRIDGEMAN IMAGES
Auteur d’une biographie en quatre tomes de Charles de Gaulle
(Robert Laffont, 1998), Max Gallo a également publié chez XO,
entre 2010 et 2012, une Histoire de la Deuxième Guerre mondiale
en cinq volets. C’est le premier, 1940. De l’abîme à l’espérance,
(398 p., 19,90 €), qui reparaît ces jours-ci avec une préface de
l’auteur réalisée à partir d’un entretien accordé à son éditeur en L'ÉVÉNEMENT
2010. De la « drôle de guerre » à la « guerre éclair » et à la défaite,
l’historien raconte avec force cette page sombre de notre histoire. Littéraire
Juin 1940 : le début
de la « guerre civile » ?
l’imagine entre « gaullistes » et C’est aussi le cas de Vichy, quiJACQUES DE SAINT VICTOR
« collabos ». La division passe par- tente de se légitimer auprès des
fois par des voies plus étonnantes. Français comme étant un régime
NTRE le 17 et le 18 juin Beaucoup d’occupants étaient bien préservant le peuple de la guerre :
1940, alors que le maré- différents de l’image d’Épinal du « La planète est en flammes mais la
chal Pétain appelle, de- barbare nazi et ceux qui eurent, tout France reste en dehors du conflit »,
puis Bordeaux, à « cesser au moins jusqu’à l’été 1941, à les cô- déclare encore fièrement Pétain le
erEle combat » et que le gé- toyer ont pu avoir des attitudes bi- 1 janvier 1942. Mais, dès l’invasion
néral de Gaulle conjure depuis Lon- zarres. Alya Aglan rappelle deux de l’URSS, en juin 1941, une spirale
dres de le poursuivre, une phase œuvres magistrales qui évoquent infernale se met en place et le conflit
nouvelle s’ouvre dans l’histoire de cette ambiguïté, Le Silence de la de légitimité ne cessera de
s’accennotre pays. L’historienne Alya mer, de Vercors, et, découvert tar- tuer jusqu’à sa phase extrême.
CerAglan, grande spécialiste de la Ré- divement, le deuxième volume de tes, dès l’origine, Vichy a mis fin à la
sistance, propose de l’étudier sous Suite française, Dolce, d’Irène Ne- République, tranchant avec un siècle
l’angle de la « guerre civile ». Dans mirovsky. Les deux et demi de tradition
une synthèse fort intéressante sur évoquent cette forme révolutionnaire, mais
Vichy, elle puise aux meilleures de rapprochement LA FRANCE le nouveau régime peut
À L’ENVERS. sources et fait le point sur l’histo- singulier et indicible, encore se réclamer
LA GUERRE riographie la plus récente, four- voire incompréhensi- d’une légitimité plus
DE VICHY. millant de nombreux détails (on y ble aujourd’hui. ancienne, Pétain faisant
1940-1945apprend que le premier appel à une sorte de synthèse
D’Alya Aglan.Manichéismecontinuer le combat fut prononcé le maladroite entre
l’AnFolio Histoire,
16 juin 1940 à la radio par le colonel Pour défendre Ver- cien Régime, le césaris-752 p., 11,50 €.
de La Roque, le fondateur du PSF, et cors, accusé à tort par me et le techno-Autopsie d’une débâcle
dans un éditorial intitulé « Résis- certains critiques cratisme. Puis, avec le
tance »). Mais elle revient surtout à d’avoir écrit une nou- statut des Juifs,
l’invaPAUL FRANÇOIS PAOLI chill stigmatisera cette attitude en une analyse qui avait depuis long- velle « collabo », sion de la zone libre, la
évoquant la « sous-humanité » des temps été abandonnée en souli- Jean-Paul Sartre eut création de la Mili-1940. VÉRITÉS
A DÉFAITE de juin 1940 a traîtres staliniens. ET LÉGENDES gnant que ces quatre années tragi- dans Qu’est-ce que la ce, etc., Vichy
s’enfonDe Rémy Porte, suscité tant de livres à En réalité, la principale explica- ques doivent être étudiées comme littérature ? une expli- ce de plus en plus dans
Perrin, thèses ! En lisant l’essai tion du désastre est la sclérose stra- une stratégie de « division nationa- cation très juste : une illégitimité qui
284 p., 13 €.de Rémy Porte 1940. Vé- tégique et bureaucratique d’une ar- le » recherchée par l’occupant, par- « Toute guerre est ma- conduira jusqu’à Sig-L rités et légendes, nous mée française inadaptée à la tactique tout où il a créé des gouvernements nichéisme. Il est donc maringen, tandis que
voilà rassuré. L’auteur ne nous as- de la Wehrmacht, qui laisse ses offi- satellites, comme les Oustachis en compréhensible que les les gaullistes
s’empasène aucune généralité du genre : ciers maîtres de leurs initiatives sur Croatie, l’État grec ou l’État slova- journaux d’Angleterre rent de la « conscience
grc’est la faute aux politiques, ou c’est le terrain. Affaiblis psychologique- que de M Tiso. Même dans certains ne perdissent pas leur républicaine », ironie
la faute aux militaires, la faute à la ment par l’inactivité de la « drôle de territoires gérés directement, les temps à distinguer le du sort quand on
gauche, à la droite, etc. Car, ce qui guerre », les Français se sont trouvés Allemands ont tenté de jouer la bon grain de l’ivraie connaît en 1940, sinon
est incroyable dans cet effondre- confrontés à des hommes surentraî- scission communautaire, comme en dans l’armée allemande. Mais, in- les idées du Général, du moins celles
ment, c’est justement son caractère nés, ni plus nombreux ni beaucoup Belgique, où ils ont alimenté la di- versement, les populations vaincues de nombre de ses proches.
Finaleimprévisible qui a stupéfié les Alle- mieux armés, mais mieux dirigés. vision entre Flamands et Wallons, et occupées, mélangées à leurs vain- ment, comme le souligne Alya
Armands eux-mêmes, qui s’atten- libérant très vite les prisonniers fla- queurs, réapprennent (…) à les gan, « aucun individu ne peut se
sousUn peuple divisédaient à une résistance opiniâtre ! mands, tandis qu’ils maintenaient considérer comme des hommes (…). traire à son destin communautaire
Porte commence par tordre le cou à Si on ajoute à cela le climat pacifiste en captivité les Wallons. Une œuvre qui leur eût présenté les quand les communautés s’affrontent
un cliché : les Français se seraient qui sévissait dans l’opinion, on a le Dans ce contexte, le gouverne- soldats allemands en 41 comme des en un conflit mortel ». Un constat qui
dans l’ensemble mal battus. Faux ! cocktail du désastre. En 1914, c’est ment de Vichy répondait parfaite- ogres eût fait rire et manqué son résume bien cette « guerre de Vichy »
N’en déplaise à Céline (« neuf mois tout un peuple qui soutient son ar- ment aux intérêts des Allemands : but. » Mais Sartre de conclure : « Il mais qu’on peut aussi lire comme un
de belote et six semaines de course à mée, pas en 1940. Gilles Ragache diviser pour mieux régner. Très faut lutter contre un régime et une avertissement pour l’avenir. Les
lopied »), « le soldat français s’est rappelle dans un Juin 1940 four- JUIN 1940 vite, en effet, l’Occupation partage idéologie néfastes même si les hom- giques communautaires conduisent
De Gilles Ragache, comporté honorablement », écrit-il, millant d’anecdotes plus ou moins les Français, mais pas toujours de la mes qui nous les apportent ne nous le plus souvent à ce genre de « conflit
Perrin, malgré de terribles défaillances tragiques ce mot de Giono, qui avait façon grandiloquente dont on paraissent pas mauvais. » mortel » : la guerre civile. ■
384 p., 23 €.dont témoignera sur le terrain connu l’horreur de 1914 : « Aucune
Pierre Brossolette, souvent liées à terre ne vaut la peine qu’on meure
un mauvais commandement, mais pour elle. » Il rappelle aussi que les
aussi à la panique et à un esprit dé- civils se sont comportés si
différemfaitiste. Une attitude que reconnaî- ment qu’il est impossible de
génératront Guderian et Rommel, qui liser. Quand, le jour de l’entrée de la
évoqueront la bravoure de moult Wehrmacht dans Paris, Paul
Léausoldats français. taud se plaint que les boulangeries
rAlors, pourquoi une telle débâ- soient fermées, le D Thierry
cle ? Selon Porte, on ne peut que de Martel écrit, avant de se suicider : Le coup de cœur
donner un faisceau d’explications à « Rester vivant à Paris serait comme
la fois techniques et stratégiques, donner un chèque encaissable aux
mais aussi morales et idéologiques. Allemands. Si je reste ici mort, c’est des librairesconfinés!
Il balaie d’abord l’argument sim- un chèque sans provision. Adieu. »
pliste qui accable le Front populai- En réalité, ce que font ressortir
re, lequel a fortifié l’effort militaire. ces deux livres, c’est que les
FranIl balaie aussi l’idée d’un coup de çais se haïssaient trop entre eux
poignard antirépublicain qui aurait pour opposer un front uni. La
dépropulsé Pétain au pouvoir en anti- faite de 1940 trouvera une de ses
cipant la défaite. Et rappelle que causes dans la discorde qui
trac’est un secrétaire d’État du Front vaillait ce pays, quand la
Wehrpopulaire, Philippe Serre, qui, en macht est soutenue par un peuple «Unbeau portraitde femme
1938, fait campagne sur le thème : que les victoires en Pologne ont
etson combat pour rester« C’est Pétain qu’il nous faut. » Par galvanisé. Car les Allemands non
contre, il accable le PCF de Thorez, plus, rappelle Gilles Ragache, indépendante .»
qui s’enfuit à Moscou en 1939. « Il n’étaient pas chauds pour attaquer
est particulièrement réconfortant en la France avant 1939. Hitler aurait SéverineCaulier,
eces temps de malheur de voir de pu perdre son pari si la III
RépuLibrairieNouvelleOrléansnombreux Parisiens s’entretenir blique n’avait pas été si veule en
avec les soldats allemands dans la 1936 et avait empêché la
WehrUn convoi rue ou au bistro du coin. (Sic !) Bra- macht d’occuper la Ruhr ! Deux
de prisonniers français, vo, camarades, continuez, même si bons livres qui rappellent la com- «Unroman ma gnifiquement écrit
cela ne plaît pas à certains bourgeois plexité d’une histoire irréductible en 1940. etun personna ge inoubliable!»
COLL. O. CALONGE/ aussi stupides que malfaisants », à un seul angle, surtout s’il est
ADOC-PHOTOS/AWécrit L’Humanité du 4 juillet. Chur- idéologique. ■ Alexandre Cavalli n,
LibrairiePort-Maria
«D’une beauté etd’une vérité
àvouscouper lesouffle.»
Sandrine Dantard,
Fnac Grenoble
Ajeudi 18 juin 2020 LE FIGARO
4 La jeunesse vue « découvre l’esprit contestataire et Viviane Forrester. La Vie de la Seine, entre Melun et
Manpar Véronique Olmi des jeunes et des femmes ». comme un livre, sous-titré Mé- tes, en passant par Corbeil, Ivry,
Le 19 août, Véronique Olmi pu- moires d’un éditeur engagé, pa- Épinay et Conflans, « au cœur deVivement
e Les mémoires d’Olivier bliera son 14 roman, Les Éva- raîtra chez Philippe Rey, le banlieues bousculées,
parcouBétournésions particulières, chez Albin Mi- 3 septembre rant des espaces fracassés, desRentréeLA chel. L’histoire de la petite Hélène À 69 ans, Olivier Bétourné re- friches et des zones
industrielLa Seine selon Jean Rolinet de ses deux sœurs, entre Aix- vient sur plus de quarante ans les ». Le roman discret, nous
en-Provence et Neuilly-sur-Sei- d’édition, après avoir présidé aux Un an après Crac, Jean Rolin pu- précise l’éditeur, « d’un monde
ne, au début des années 1970, au destinées de Fayard et du Seuil bliera Le Pont de Bezons le bouleversant de solitude, CRITIQUE moment où cette préadolescen- et fréquenté de nombreux écri- 20 août chez P.O.L. Le récit d’une d’oublis, de ruines et de
te née dans un milieu bourgeois vains, parmi lesquels Julien Green déambulation le long des boucles décomposition. » Littéraire
L’ascension et la chute des frères Abalakov
CÉDRIC GRAS Les deux alpinistes ont porté Staline au sommet avant de subir les purges dictatoriales. Un récit vertigineux.
ne se ressemblaient pas et écrit bien sûr, et l’époque sidérante du ouvrières, collectives, féminines, dans des conditions suspectes. OnMOHAMMED AÏSSAOUI
maissaoui@lefigaro.fr l’histoire politique de ce qui pou- communisme triomphant, la géo- militaires… On connaît les retour- a souvent loué, et à juste titre, le
vait représenter l’héroïsme et politique qui se niche jusque dans nements de situation propres à ces remarquable travail d’enquête, de
ALPINISTES E PREMIER chapitre est l’idéal communiste d’une époque, l’intime… Les frères ont beaucoup dictatures. Les frères Abalakov n’y fouille et de transmission de Cédric
DE STALINE
titré « Abalakov », tout et ses mensonges. C’est fascinant, donné pour participer au menson- échapperont pas – après les hon- Gras, mais peut-être n’avons-De Cédric Gras,
simplement. Pour la car le sujet aurait pu être traité de ge d’État avant de se faire broyer neurs, ils seront accusés de terro- nous pas assez souligné que sesStock,
plupart d’entre nous, ce manière ardue, idéologique et par la machine qu’ils avaient servie textes sont portés par un style à la324 p., 20,50 €Lnom ne dit pas grand- technique. L’auteur a évité cet et qui les avait faits rois. fois épuré et touchant. Parce que
chose, mais pour l’auteur, Cédric écueil, il en a fait un récit passion- Plus qu’un symbole, Alpinistes l’homme ne fait pas que narrer une Cette affaire
Gras, c’est une obsession qui re- nant, romanesque. de Staline est un décryptage hallu- histoire, si fascinante soit-elle, il« m’est devenue
monte à loin. « Longtemps j’ai fait Vitali Abalakov est né en 1906 ; cinant d’une période forte de l’his- l’embrasse comme s’il était le seul une obsessionde la résistance », ainsi attaque-t-il son frère, Evgueni, une année plus toire. Les pics ont pour noms Stali- à pouvoir le faire : « Cette affaire
le récit de l’ascension et de la chute tard. Ils sont orphelins. On les ap- ne (première ascension), mais CÉDRIC GRAS m’est devenue une obsession parce
des frères Abalakov, deux grandes pellera souvent « les frères Aba- aussi pic Lénine, pic Karl Marx, et, qu’elle fait appel à chacune de mes
figures de l’alpinisme russe qui ont lakov ». Même si de nombreux un peu plus neutre, le pic de la Vic- passions. Toutes ces années à l’Est,
gravi dans les années 1930 de ver- points les distinguent, la montagne toire. La montagne, à plus de risme, d’espionnage, d’élitisme, et ces montagnes qui ont hanté mon
tigineux pics pour la gloire d’un les réunira pour la postérité. Il nous 7 000 mètres d’altitude et avec peu torturés… L’auteur a retrouvé les adolescence, mes voyages en Asie
dictateur. Ils ont ensuite été victi- faut, ici, renoncer à résumer une de moyens, tue, ampute, rend fou, archives de l’ex-KGB qui relatent centrale. C’est venu comme une
cames des purges staliniennes. Cé- histoire tellement riche, tellement mais elle sera toujours au service ces procès staliniens. Elles sont tharsis et une évidence. » Les plus
dric Gras brosse à la fois un magni- complexe, qui embrasse autant de de la propagande soviétique – édifiantes. En 1948, comme dans beaux récits ne naissent-ils pas
fique portrait de ces deux frères qui sujets et de passions : l’alpinisme, avec, par moments, des ascensions un James Bond, Evgueni meurt d’une obsession ? ■
La mer
pour seul
horizon
FRANCK MAUBERT
De Dunkerque à Hendaye
en passant par la Bretagne,
une superbe balade littorale.
Franck Maubert
a jeté son dévolu Dunkerque jusqu’à Hendaye, enTHIERRY CLERMONT
passant par Le Crotoy, le Cotentin, sur les côtes françaises
tournées vers l’Ouest.N REFERMANT ce récit la Côte d’Émeraude, Plougastel, le
de périples, ces pages Cap-Ferret, le Médoc, avec
queltournées au gré de l’hu- ques détours par les terres
recumeur et du temps, ex- lées, quelques crochets par les îles évoqués : une jeune écailleuse, un célébration de chemins de traverse bistrots tristes, des petites bouti-Eposées et vagabondes du Ponant. Le tout sous forme sosie de Jean-Pierre Marielle, un qui le mènent Dieu sait où, ou ques, des cargos et des tankers au
LE BRUIT sous des horizons changeants, on d’adresse à son ami l’illustrateur résinier à la retraite, une veuve de d’hymne à l’insularité. Voir ainsi loin, et qui ne font plus rêver.
DE LA MER
pense à ce mot de la grande dia- Pierre Le-Tan, alors affaibli par la marin, un ornithologue amateur, ses paragraphes sur l’île d’Yeu, Et puis d’autres personnagesDe Franck Maubert,
riste portugaise Maria Gabriela maladie. un petit-fils de sardinier… Donc, Saint-Briac, où il déjeune avec surgissent : à Sainte-Marine, fau-Flammarion,
Llansol : « Je devrais voyager plus L’œil aux aguets, dans une non- des paysages, des personnages, des Reine-Marie Paris, petite-fille de bourg de Combrit, dans le Finistè-256 p., 20 €.
souvent, franchir des portions de chalance vigilante, Maubert nous histoires, des anecdotes et des lé- Paul Claudel, les îles de Chausey, re, il rencontre le navigateur
Phiterritoires, et, surtout, sentir la bri- livre une sarabande de dunes de gendes, déroulés en une suite de Plogoff (« Un spectacle pour âmes lippe Poupon et sa femme, de
se du mouvement ; les voyages sont sable, de falaises crayeuses, d’em- vignettes, de croquis, dans un dé- fortes. L’océan dissèque, affûte, retour d’un tour du monde
rocamdes mouvements ouverts à toutes bouchures, d’estuaires, de che- filé d’ébauches ; la plupart du aiguise les écueils. Il a du ressort. La bolesque. Aux Roches-Noires,
sortes d’états affectifs qui, en union naux, d’installations portuaires temps, Maubert ne s’attarde pas, il côte, éprouvée par la rudesse des Proust et Duras ne sont pas loin.
avec l’intelligence, portent loin la aux mécaniques compliquées, de passe, il survole, il s’enfuit, tou- flux de la haute mer, subit les atta- Tout comme l’heure du retour, qui
structure d’un livre. » corniches escarpées, de landes jours plus au sud. Parfois, il dépose ques. Elle ne désarme pas. Elle ré- a sonné. Supervielle nous avait
À 65 ans, Franck Maubert, dont hirsutes, de chantiers navals, de ses valises pour quelques jours, le siste. »). Sans omettre Noirmou- prévenus : « Voyageur, voyageur,
le récent portrait de Francis Bacon baies, de pinèdes. Sarabande dou- temps de souffler, de contempler tier, « coquette, harmonieuse, hors accepte le retour,/ Il n’est plus place
a séduit de nombreux lecteurs, a blée d’une ronde des fantômes, et de céder à la magie d’un lieu. du temps », l’île chère à Agnès en toi pour de nouveaux visages… »
jeté son dévolu sur les côtes fran- ceux de Françoise Sagan à Éque- Ainsi d’Arcachon, où « le nom des Varda. À placer aux côtés de Remonter la
çaises tournées vers l’Ouest. Une mauville, de Gide à Cuverville, de villas a la douceur des fantômes ». Le Bruit de la mer, c’est aussi la Marne de Jean-Paul Kauffmann,
balade littorale de quelques mil- Toulet à Guéthary, de Gauguin à Là où, à n’en pas douter, il ex- France des campings, des routes de La France fugitive de Michel
liers de kilomètres, un « cabotage Pont-Aven. Autant de spectres ac- celle, c’est dans l’évocation de départementales et de l’ennui vi- Chaillou et de La Longue Route de
terrestre » depuis Bray-Dunes et compagnés d’anonymes croisés ou lieux perdus ou oubliés, ou dans la cinal, des hôtels sans charme, des sable de Pasolini. ■
Cheikh Zayed a fait un rêve…
GILBERT SINOUÉ L’auteur retrace le destin romanesque de l’émir d’Abu Dhabi. Un voyage onirique.
LE FAUCON
De Gilbert Sinoué, ce. » Mais c’est aussi la beauté d’un acier et en or noir. « Je me souviens sage, sinon un messie. Car Le Fau- tique n’est jamais loin de la poéti-ALICE DEVELEY
Gallimard, adeveley@lefigaro.fr pays surnommé « le Père de la ga- de tout », dit-il. De son combat con, s’il est un roman et non une que. C’est ainsi que, sur un fond de
288 p., 20 €. zelle », qui, en l’espace de la vie contre le fanatisme et l’intoléran- hagiographie, se parcourt comme conquête du pétrole, l’on croise la
AVANTAGE, avec ce d’un homme, a su conjuguer ce, pour faire évoluer les mœurs un recueil de proverbes. « On ne reine d’Angleterre, le ministre des
genre de roman, c’est authenticité et modernité. Ce récit, millénaires de son pays jusqu’à triomphe de la nature qu’en lui Affaires étrangères Robert
Schuqu’on en ressort plus c’est celui de Cheikh Zayed. « accomplir l’impossible » en fon- obéissant », « la politique ne devient man, le commandant Cousteau et
grand. On ne se Dans un roman onirique, alliant dant les Émirats arabes unis, Gil- grande que lorsqu’elle écoute les pe- bien d’autres têtes. Connues ouL’ contente pas de lire la petite à la grande histoire, Gil- bert Sinoué n’omet rien. tits »… Chaque épreuve est une le- oubliées.
une histoire, on l’apprend. Les bert Sinoué retrace le destin édi- çon de ténacité et d’amitié. Car Cheikh Zayed n’a jamais été
Toujours philosophephrases y sont comme des vers. De fiant de Zayed Ben Sultan al-Na- Jamais en colère, toujours philo- seul. Et l’auteur n’oublie pas de
rela poésie qui résonne dans la tête hyan, petit-fils de Zayed le Grand. À travers les pensées de l’homme sophe, Cheikh Zayed apparaît ici donner un nom à celles et ceux qui
comme des battements de tam- L’homme qui nous parle est au et les portraits de ceux qui l’ont comme le meilleur des hommes sur ont contribué à sa mission. Citons la
rbours. Sous les lignes, c’est le dé- couchant de sa vie. En 2004, il a connu se dessine en filigrane une terre. Ce qui fascine, c’est sa pé- D Zulekha Daud, première femme
sert qui court. « Les rafales de vent 86 ans et « mille ans de souvenirs ». légende. « Dira-t-on de moi que rennité dans la sérénité. On suit un médecin indienne ayant exercé à
rsi desséchantes que vos lèvres re- Devant lui, à al-Aïn, s’étendent j’étais un patriote, un nationaliste, homme simple, fidèle de l’islam, al-Aïd, et le D Frauke Heard-Bey,
croquevillées gercent et que vos cils des villes tentaculaires. Des pal- un défenseur de l’islam, un huma- aimant la chasse au faucon, jouant qui a donné naissance aux Archives
envahis par des grains impalpables miers, des hôpitaux, des universi- niste ? » Sûrement un peu tout cela au volley-ball, plaidant pour nationales des Émirats. Cheikh
semblent se retirer et mettre à nu tés et des avenues. En trois décen- à la fois, mais peut-être que le lec- l’éducation des filles et participant Zayed a fait un rêve. Gilbert Sinoué
vos yeux contractés par la souffran- nies, l’homme a changé le sable en teur penchera davantage pour un aux affaires du monde. La géopoli- le met en mots dans Le Faucon. ■
A
PIERRE - STOCK.ADOBE.COM LE FIGARO jeudi 18 juin 2020
5Jerome Charyn Christian Signolgrand froid sortira chez Rivages Leur rencontre remonte aux
à la Maison-Blanche le 9 septembre. années 1970 quand Malet était un avant et après l’été
La douzième aventure de l’ex- auteur de 63 ans un peu oublié et En attendant son nouveau roman,Vivement
Correspondancecommissaire Isaac Sidel, ex-ins- Guérif un éditeur en devenir à la Sur la terre comme au ciel, qui
paentre Léo Malet pecteur à la Crime de New York recherche d’incunables publiés raîtra en octobre, les éditions AlbinRentréeLA devenu commissaire puis maire et François Guérif sous pseudonyme. Une amitié Michel publient en juin Les Vrais
de la ville, le propulse à la Maison- C’est une excellente idée qu’ont forte, cocasse, éruptive allait s’en Bonheurs, un volume qui réunit
Blanche. eue les éditions de La Grange suivre jusqu’à la mort de Malet en trois des romans les plus
perUn président hors norme qui Batelière de réunir les lettres du 1996. Mon vieux Guérif paraîtra le sonnels de Signol : Les Vrais CRITIQUEsort toujours armé, pour un pays père de Nestor Burma à François 20 août aux éditions La Grange Bonheurs, Bonheurs d’enfance et
qui l’est tout autant. Avis de Guérif. Batelière. La Grande Île. Littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESLe chant de la terre
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
MARIA
Maria Sanchez, une jeuneSANCHEZ vétérinaire rurale, est l’auteur
d’un singulier ouvrage. Les vestigesVétérinaire JOSE GONZÁLEZ
rurale, native des joursde Cordoue, elle
défend dans ses
UMÔNIER », c’est fourrure. Frances se méprendlivres un monde
cela : elle cher- sur les sentiments des autres.« chait le mot depuis La frustration lui monte à laen danger.
des jours. Dans son gorge. À son chevet, le vicaireAlit d’agonie, Fran- lui pose des questions. Frances
ces se confie à un homme était enrobée, à l’époque. C’est
THIERRY CLERMONT d’Église. Son esprit dérive, re- fini, tout cela. « Désormaistclermont@lefigaro.fr
vient sans cesse à cet été 1969. la chair a fondu mais la peau
La narratrice avait presque la demeure et je gis dans une
flaEST à peine un villa- quarantaine, son horrible mère que de moi-même. » Cara jette
ge, un hameau tout était morte. Sa mission consis- son alliance dans le lac, évoque
au plus. Nous som- tait cette année-là à réperto- un naufrage, une grossesse.
mes à Villaviciosa, à rier pour un riche Le surnaturel n’estC’ une cinquantaine de Américain le jardin jamais loin, tendance
kilomètres de Cordoue et de sa d’une demeure à Le Tour d’écrou.
célèbre mosquée-cathédrale, en Plath, Alejandra Pizarnik et John maternelle, Carmen, qui n’a jamais l’abandon. Les An- L’album Bookends
pleine sierra Morena. C’est un des Berger, qu’elle admire par-dessus su ni lire ni écrire. Elle en avait déjà glais raffolent de ces de Simon et
Garfunlieux de prédilection de Maria San- tout. Ses auteurs de référence, elle fait l’axe cardinal de son premier vagues de chaleur à kel tourne sur
l’élecchez, jeune vétérinaire rurale et leur rend également hommage recueil de poèmes, publié deux ans la campagne. Cela trophone. Les
bouauteur d’un singulier ouvrage qui dans son livre, entre deux considé- plutôt, Carnet de campagne (Cua- arrive si rarement, teilles s’entassent
tient autant du récit que de l’essai LA TERRE rations sur le féminisme rural et derno de campo), et qui mériterait sauf dans des livres dans le salon
décrébiographique, La Terre des femmes DES FEMMES son rôle de « porte-voix de généra- bien une traduction française. Des comme Le Messa- pit. Un corbeau
péDe Maria Sanchez,(Tierra de mujeres). C’est là que se tions de femmes du terroir réduites poèmes brefs et qui chantent juste, ger, auquel celui-ci nètre dans la cham-traduit de l’espagnol trouve un important élevage de au silence». De Garcia Lorca, elle a avec leurs vers tendant vers l’épu- n’est pas étranger. bre. Un renard estpar Aline Valesco, chèvres de race « florida » qu’elle fait siens ses propos, qu’elle cite : re, toujours dans la confession pu- Même ambiance pris au piège dansRivages, suit et soigne. « Depuis mon en- « Toute mon enfance est village. dique. Elle y dit la terre et la boue, étrange, mêmes se- la forêt. Le vieux168 p., 18 €.fance, la chèvre a toujours été mon Bergers, champs, ciel, solitude. les entrailles fumantes des bêtes, crets en cascade, pont couvert de lier- Cara est, animal préféré. J’aime à la fois son Simplicité en somme. » les blessures et la douleur, les dé- «même tragédie fina- re est-il palladien oudisons, esprit rebelle et son sens de la hié- Porte-voix, certes, mais égale- tails anatomiques, des halos de lu- le. À Lyntons, il y a non ?
rarchie grégaire. Les chèvres sont ment critique d’une certaine litté- mière et des ombrages, la présence spéciale. aussi un couple Claire Fuller
dédes animaux extrêmement intelli- rature qui s’est emparée du thème des défunts… Elle y parle aussi, elle chargé d’invento- voile par bribes unElle parle gents et attachants. Et c’est sans paysan, dans l’air du temps des qui est si préoccupée par le dérè- rier l’intérieur de la passé dont la prota-d’un enfant doute ce qui a déterminé ma vocation deux côtés des Pyrénées, pour en glement climatique, de l’écosystè- maison. Frances, qui goniste n’a pas perdu
de vétérinaire. » Elle s’en explique faire des caricatures à coups de cli- me, entre deux passages en prose. perdu, n’a pas connu une miette. La fin
dans ce livre, sorte de confidence chés et de stéréotypes, qu’elle dé- Elle y invite également Arthur Cra- grand-chose, que approche. La véritéraconte sous forme de cri, de plaidoyer nonce. Elle sait de quoi elle parle : van, Primo Levi, Emily Dickinson personne n’a jamais glisse sur les draps,avoir pour un monde rural menacé par la cette jeune femme de 30 ans, fille et et Ovide, qu’elle cite (« Nous som- embrassée, observe disparaît à la façon
dépopulation et l’industrialisation petite-fille de vétérinaire, a par- mes une race dure, exercée au la- assisté à bouche bée Cara et d’une petite voiture
forcée : « Je me demande si mon en- couru des milliers de kilomètres beur», sentence qu’affectionnait Peter. Elle parle ita- de sport verte. Il estun concert fance n’est pas un mirage. J’y re- avec sa fourgonnette, depuis l’An- H. D. Thoreau), tout comme Pline lien, a grandi en Ir- question de solitude,des Beatles pense si fréquemment que j’ai peur dalousie jusqu’au Portugal, au fin l’Ancien, après avoir entamé un lande. Il a un char- de voyeurisme, de
de l’avoir déformée ou idéalisée (…). fond de la Galice et de l’Estrémadu- dialogue avec François d’Assise et à Dublin. me fou, sert des crimes très doux, de
La campagne est le substrat fonda- re, ou à la pointe de la Catalogne, ses oiseaux. rasades de martini. délicieux menson-George mental où ma famille s’est implantée pour soigner, vacciner et chérir des Maria Sanchez, qui se considère Depuis les combles, ges.Harrison de génération en génération : le po- chèvres amoureusement élevées avant tout comme vétérinaire ru- l’héroïne les espion- Dans les
remercietager, les oliviers, le cellier, les ani- par des gens d’exception, au cœur rale, puis comme écrivain, très ac- lui aurait ne grâce à un judas ments de l’auteur
maux, les camarades de travail… » bien accroché, dans cette Espagne tive dans plusieurs associations fé- percé dans le plan- apparaît le nom demême Paru en Espagne en février 2019, exsangue et déshéritée, « Espana ministes liées à la terre, animatrice cher de la salle de Leonard Cohen. Ledonné son le livre a séduit des dizaines de di- vaciada » dans l’original. de clubs de lecture, passionnée de bains. Elle voit Peter roman en possède la
zaines de milliers de lecteurs, après peinture rupestre, vient d’achever manteau se raser, d’autres tristesse, la poésie,Vive et curieusesept réimpressions, et a reçu les un nouveau recueil de poèmes, et choses encore. Ils se l’ambiguïté. Francesde éloges appuyés de la presse ibéri- Autre versant lumineux de La Terre publiera prochainement un ou- disputent beaucoup. nous promène, dansfourrureque. Cette passion revendicatrice des femmes, qui peut aussi se lire vrage buissonnier sur les termes La nuit, des bruits » tous les sens du
terpour le monde rural va de pair avec comme un manifeste, la remontée oubliés ou en voie de disparition du résonnent dans le me. Les vieilles filles
le goût inaltéré de Maria Sanchez dans l’arbre généalogique et son monde rural. couloir. Cara va fai- ont du bon.
Qu’estpour la littérature, découverte avec chant d’amour adressé à ses ancê- Retenons donc le nom de cette re les courses au village. Peter ce qu’on ferait sans elles ?
Federico Garcia Lorca, puis Sylvia tres, notamment sa grand-mère jeune femme vive et curieuse, qui dit à la nouvelle venue de se
peut pendant des heures vous par- méfier d’elle. Cara est, disons,
ler du comportement social et des spéciale. Elle parle d’un enfant L’ÉTÉ DES ORANGES AMÈRES
réflexes maternels des chèvres, de perdu, raconte avoir assisté à De Claire Fuller, MARQUE-PAGES l’écorçage des chênes-lièges, qui a un concert des Beatles à Du- traduit de l’anglais
lieu tous les neuf ans, de la trilogie blin. George Harrison lui aurait par Mathilde Bach,
rurale de John Berger. Le tout, à même donné son manteau de Stock, 414 p., 22,50 €.Un Bangkok de cauchemar deux pas du méandreux
GuadalLe traumatisme du Vietnam n’est pas destinée à effrayer les Vietcongs en quivir, ou dans les recoins pentus
cicatrisé et, près d’un demi-siècle diffusant dans la jungle des bruits de de la sierra Morena. ■
après que la guerre a pris fin, elle est gémissements qu’ils prendront pour
toujours un motif important de ceux d’âmes errantes condamnées
l’imaginaire américain. On ne compte à une éternelle souffrance. La mission
pas le nombre de livres majeurs écrits se révélera une mission-suicide, dont
par certains de ceux qui y ont participé Chapel et Broussard seront les seuls
- Tim O’Brien, Michael Herr, Kent survivants. Broussard ne se remettra
Anderson, Robert Stone. On est jamais de ce traumatisme, Comment vivreaveclenumériquecependant quelque peu étonné de voir ce qui explique sa déchéance
un écrivain à peine né au moment dans un Bangkok nocturne et malsain.
où elle s’est terminée la prendre pour Le roman de T. E. Grau évoque etl’int ellig ence artificielle dans lerespect
sujet de son premier roman et l’évoquer immanquablement Apocalypse Now JE SUIS LE FLEUVE
de manière aussi convaincante. et des images de The Deer Hunter. De T. E. Grau, des règleséthiquesprimordiales
Je suis le fleuve tient à la fois du roman Grau excelle dans les descriptions traduit de l’anglais
de guerre, du roman fantastique et, de la jungle, dans l’évocation (États-Unis) pour notreliberté?
par Nicolas Richard, d’une certaine façon, du roman noir de l’impalpable et insupportable
Sonatine, version espionnage. On est dans malaise qui habite ceux qui se risquent
275 p., 20 €. les années 1980, à Bangkok. Un certain à y pénétrer. Au fur et à mesure
Broussard, métis né dans le sud que le puzzle de la psyché détruite
de l’Amérique, traîne dans les bouges, de Broussard se reconstitue, le lecteur
se drogue, vit de petits trafics. est happé par cette ambiance glauque,
C’est une épave, dont les nuits sont insinuante, malsaine, et vit, à sa façon,
hantées par l’image d’un chien noir la même expérience.
qui le poursuit. Peu à peu, son histoire Il écrit aussi, à sa façon, un roman
se reconstitue : envoyé au Vietnam, d’espionnage et un roman d’horreur,
il a plus ou moins déserté, mais, au lieu dans lequel les créatures imaginaires Disponible uniquem ent
en livrenumériquede croupir en prison, il a été récupéré peuplant un Bangkok de cauchemar
par le mystérieux Augustus Chapel, paraissent sorties d’un rêve
qui appartient à la CIA, sous hypnose.
pour participer à une mission CHRISTOPHE MERCIER
Ajeudi 18 juin 2020 LE FIGARO
6
Albin Michel fait sa rentrée littéraire au « Figaro »ON EN
Picouly, Olmi, Nothomb, rieux de découvrir en avant- nan, Antoine Rault, Ketty Rouf tion de leur livre, respective-parle C’est une première ! Albin Michel première les romanciers de son et Sébastien Spitzer. La roman- ment Les Aérostats, Nickel
présentera les auteurs de sa programme. Ainsi seront pré- cière Amélie Nothomb ainsi que Boys et Ohio, sera diffusée lors
rentrée littéraire au Figaro ce sents dans nos locaux huit de les écrivains Colson Whitehead de ladite émission littéraire. Évi-ALBIN MICHEL PRÉSENTERA
LES AUTEURS DE SA RENTRÉE lundi 22 juin. À partir de 11 heu- ces onze auteurs pour discuter et Stephen Markley, qui ne demment, tous les internautes
AU « FIGARO » LUNDI 22 JUIN res, sur sa page Facebook, la de leurs recueils : Daniel Picouly, pourront répondre à l’invitation seront invités à commenter la
À 11 HEURES. UN RENDEZ-VOUS DOCUMENT maison d’édition permettra aux Véronique Olmi, François Beau- ce jour-là, seront tout de même page de l’événement. À vosÀ SUIVRE SUR LE FACEBOOK
lecteurs, libraires et autres cu-DE LA MAISON D’ÉDITION. ne, Franck Bouysse, Tom Con- au rendez-vous. La présenta- calendriers ! ALICE DEVELEYLittéraire
Une étoile dans la nuit du Proche-Orient
RÉCIT
LA FEMME, LA VIE,
LA LIBERTÉGrand reporter,
De Leïla Mustapha
et Marine de Tilly,Marine de Tilly
Stock,
232 p., 19,50 €.a rencontré Leïla
Mustapha, Kurde
musulmane,
maire de Raqqa,
un temps capitale
Marine de Tillyde l’État islamique
et Leïla Mustapha
se retrouventen Syrie.
dans le goût
de la libertéUne leçon de vie
et la foi en la vie.
et d’action.
pour les Occidentaux. C’était femmes, multi-ethnisme, pluri- Son titre le dit, ce livre est aussi emprunté ». Mais quand tout de-ARNAUD DE LA GRANGE
adelagrange@lefigaro.fr avant que ces derniers ne les confessionnalisme. « Elle croit à la une formidable histoire de liberté vrait la décourager, rien ne la
lâchent comme de vulgaires sup- démocratie comme elle croit à la et de courage féminin. Et d’ami- désespère. Il faut l’imaginer,
seuN HOMME qui s’y en- plétifs, en une lamentable trahi- vie », dit joliment Marine de Tilly. tié, avec la rencontre entre deux le femme parmi les cent trente
tendait en heures diffici- son. Leïla le dit avec tristesse, on femmes aux origines et cultures si membres du « conseil civil » de
La foi et la volontéles, Churchill disait : « Ce les a « aidés à faire la guerre, mais différentes. L’une est kurde, mu- la ville, bousculant les vieux
n’est que quand il fait nuit pas à faire la paix ». Dans le Nord-Est syrien, une ingé- sulmane, célibataire, et vit dans chefs tribaux et les notables auxE que les étoiles brillent. » Toute la richesse de ce livre est nieur agronome de 30 ans défie un pays en guerre. L’autre est souples allégeances. Il faut la
Dans la nuit du Proche-Orient, cel- d’avoir deux versants. C’est donc tous les oracles. Personne ne française, catholique, mère de voir, arpentant la cité meurtrie
le des hommes en noir de Daech et d’abord un témoignage pour l’his- donnait cher de cette expérience quatre enfants qui grandissent du haut de sa jeunesse, traitant
des sombres autocrates, luisent toire sur un grand jeu tragique où d’auto-administration, sans aide dans une nation en paix. Elles se chaque habitant comme une mère
quelques astres. Leïla Mustapha est tant se joue, l’avenir du Levant internationale ou presque, sans nul retrouvent dans le goût de la ou un frère.
l’une de ces lumières qui tentent comme la résurgence terroriste. autre secours que la foi et la volon- liberté et la foi en la vie. La per- Ce récit du Levant peut se lire en
d’éclairer des terres en apparence Tout n’est pas si gris, tant s’en té. D’autant qu’autour les dangers sonnalité solaire de Leïla a fasciné miroir de nos errements
d’Occivouées au chaos éternel. faut. Même s’il ne cache pas les rôdent. Il y a le poison intérieur, Marine de Tilly. Sa douceur fait sa dent. Quand la résignation sociale
Leïla est femme, jeune, kurde, ombres, c’est un récit de renais- celui des « cellules dormantes » force, ses rêves fondent son réa- et la lâcheté politique minent nos
autant de qualités guère faciles à sance. Les stigmates des combats djihadistes, mot étrange quand le lisme. La jeune édile n’est pas sociétés, l’énergie de Leïla claque
porter dans la Syrie en guerre. De- sont omniprésents mais la vie re- Mal semble jamais ne prendre de naïve, elle sait « que le chemin de comme un étendard. Ces pages
puis trois ans, elle est pourtant pousse dans les fissures. La maire- repos. Il y a aussi les menaces la confiance est à trouver, chaque sont avant tout une leçon de vie et
maire de Raqqa, cette ville qui fut courage de Raqqa - qu’elle codiri- extérieures, le retrait de la coali- jour, car personne ne l’a jamais d’action. ■
le symbole de la lutte contre les ge avec un Arabe - veut relever tion ayant ouvert les portes aux
tueurs de l’État islamique, qui en l’espoir en même temps que les soldats du sultan. À l’automne
avaient fait leur capitale syrienne. ruines. Elle emploie des mots dernier, les troupes d’Erdogan ne
C’était aux temps où les combat- étranges, réconciliation, coexis- se sont arrêtées qu’à cinquante
tants kurdes jouaient les fantassins tence, mixité, égalité hommes- kilomètres de Raqqa. Notre-Dame célébrée
ANTHOLOGIE De Rabelais à Pierre Michon, de Victor Hugo
à Sylvain Tesson, écrivains et poètes chantent la cathédrale.
ment dernier, son chevet orienté à THIERRY CLERMONT
l’est. Bref, ce qu’Hugo appelait
N L’A à nouveau l’« ouvrage des siècles ».Rester vivants
frappé, le gros bour- Plus loin, on découvre la
profesdon « Emmanuel », sion de foi de Viollet-le-Duc qui
dé13 tonnes de bronze clarait vouloir « rendre à notre belle
Eugénie Bastié Oaccrochées dans le cathédrale toute sa splendeur, lui
beffroi sud de Notre-Dame. C’était restituer toutes les richesses dont elle François-Xavier Bellamy
le 15 avril à 20 heures, un an jour a été dépouillée, telle est la tâche que
Mathieu Bock-Côté pour jour après le terrible incendie nous nous sommes imposée ». Et ce
qui a ravagé sa charpente et mis à long poème de Théophile Gautier, Pascal Bruckner
bas sa flèche. Toujours ce même fa qui déclame : « Car les anges du ciel,
Hélène Carrère d’Encausse dièse lancinant et venu du ciel, glas du reflet de leurs ailes, / Dorent de tes
de l’Académie française
qui a traversé les siècles tout com- murs noirs tes ombres solennelles, /
François Cheng me sa maison mère a traversé les Et le Seigneur habite en toi. / Monde
de l’Académie française pages de la littérature depuis de poésie, en ce monde de prose. »
ele XIII siècle. Ce même tintement Chantal Delsol
Des pages inattendueslourd qui avait fait trembler le cœur
Alain Finkielkraut de François Villon, tel qu’il l’a rap- L’autre plaisir distillé par ce NOTRE-DAME de l’Académie française
DES ÉCRIVAINS porté dans son fameux Testament. florilège érudit est la découverte de
Julia de Funès Ouvrage collectif, Dans un fort volume destiné à pages inattendues, signées par
Folio, parcourir « toute une géométrie Michel Tournier, Henry James, David Goodhart
560 p., 9,10 €. d’émotions », comme l’indique Anaïs Nin, Franz Liszt (qui écrivait
Henri Guaino Michel Crépu dans la présentation directement en français), Freud ou
Fabrice Hadjadj de cette anthologie thématique, encore Mark Twain. Sans oublier
Notre-Dame de Paris est présentée le jeune Ossip Mandelstam qui, Jacques Julliard
sous toutes ses coutures, à travers après avoir séjourné et étudié à
Jean-Pierre Le Goff des extraits de proses et de poèmes Paris, écrivait en 1913 : « Forêt
avec, pour pivot central, le chef- d’énigmes, labyrinthe naturel, / abî-François Lenglet
d’œuvre de Victor Hugo. On y me médité de l’âme gothique, /
puisBérénice Levet retrouve des classiques et des mo- sance égyptienne et modestie
chrédernes, allant de Rabelais à Sylvain tienne, / chêne et roseau voisinent, Laure Mandeville
Tesson et Pierre Michon (Rimbaud l’aplomb est roi. »
Pierre Manent le fils), en passant par Balzac, Ner- On passera sur les auteurs
volonJoshua Mitchell val, Péguy, Paul Claudel (le jour de tairement écartés du volume,
noNoël 1886 avec sa révélation née du tamment Léon-Paul Fargue et An-Michel Onfray
« sentiment déchirant de l’innocen- dré Suarès, chantre de l’île de la
Olivier Rey ce ») et Aragon. Ce sont des centai- Cité, qui notait dans une envolée
lynes de textes qui ici défilent, chan- rique de 1933 : « C’est pourquoi No-Laetitia Strauch-Bonart
tant ou évoquant cette « arche tre-Dame est toujours en extase,
SylvainTesson d’alliance du romantisme », comme toujours en volonté et toujours en
l’a joliment dit Rodenbach, le père prière. Le symbole de toutes les égli-VincentTrémolet deVillers
de Bruges-la-Morte. Avec ses gar- ses, qui les oriente toutes en
OcciHubertVédrine
gouilles immortalisées par Brassaï dent, le dos à Sion et la face à la mer
PierreVermeren et ses arcs-boutants, ses vitraux occidentale, nulle part n’a l’éclat
sudiaphanes et ses rosaces bigarrées, blime et grave de Notre-Dame.
ses chapelles latérales, ses pinacles L’instinct a reçu sa loi. L’énergie a
et clochetons, son portail du Juge- subi l’ordre. Notre-Dame sait. » ■
A
JEAN-MATTHIEU GAUTIER/STOCKLE FIGARO jeudi 18 juin 2020
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINEUn romancier
Retrouvez sur internet est un outsider. la chronique
« Langue française »C’est la meilleure place 854qui soit pour regarder SUR Le nombre de pagesWWW.LEFIGARO.FR/une société LANGUE-FRANCAISE du nouveau roman de Ken Follett,
L’ÉCRIVAIN RICHARD POWERS Le Crépuscule et l’Aube, @ DU CÔTÉ DU DANS LE DERNIER NUMÉRO D’« AMERICA » préquelle des Piliers de la Terre,
HANNAH ASSOULINE/OPALE/LEEMAGE qui sortira chez Robert Laffont le 17 septembre grand public
Le garçon qui parlait aux nuages
STEPHEN CHBOSKY Un gamin face aux forces du mal. Un roman hommage au maître Stephen King.
BRUNO CORTY
bcorty@lefigaro.fr
U TOM Sawyer
de Mark Twain« au Jack Sawyer
de Stephen KingDet Peter Straub
(Le Talisman), le personnage de
l’enfant incarne, dans la littérature
populaire américaine, le courage,
la liberté, la résilience. Le
Christopher de Stephen Chbosky, auteur
L’AMI IMAGINAIRE il y a vingt ans d’un premier
De Stephen Chbosky, roman autobiographique, Le
Montraduit de l’anglais de de Charlie, réalisateur du film
(États-Unis) Wonder (sur un gamin atteint
par Jean Esch, d’une maladie), se situe dans cette
Calmann-Lévy, lignée.
749 p., 23,90 €.
Avec L’Ami imaginaire (qui n’a
rien à voir avec son pendant
féminin napolitain signé Elena
Ferrante), Chbosky, comme Maxime
Chattam avec Le Signal, en 2018,
rend hommage à l’auteur de Carrie
et de Shining, au maître moderne
du fantastique et de l’horreur.
L’histoire ? Une mère et son fils de
7 ans, Christopher, fuient un
homme violent et trouvent refuge dans
une petite bourgade de
Pennsylvanie. Jusqu’ici, tout est à peu près
normal. Lorsque Christopher, en- Stephen Chbosky mène le lecteur dans un long cauchemar, aux confins de la folie.
fant peu doué pour les études, se
met à voir des visages dans les vieux pensionnaire quasi aveugle Christopher s’est fait des co- ville commence à s’agiter. Surtout doutables et se persuade qu’elle est
nuages et à converser avec eux, ça et ronchon d’une maison de re- pains, les souffre-douleur de la lorsqu’on apprend par l’autopsie enceinte sans avoir connu
d’homse gâte un peu. Lorsqu’il se sent traite, a disparu un soir, cinquante classe. Avec eux, en secret, il va que le gamin a été enterré vivant… me. Une vieille femme ne cesse de
irrésistiblement attiré par la forêt ans plus tôt, alors qu’il en avait la construire une magnifique cabane Comme le Danny de Shining, hurler : « La mort approche ! La
de Mill Grove et ne reparaît que six garde mais préférait batifoler avec dans la forêt. Pas parce qu’il en a Christopher découvre, quelques mort est là ! Nous mourrons le jour
jours plus tard, hébété, après avoir sa petite amie. Le shérif de Mill envie mais par ce qu’il n’a pas le jours après sa disparition en forêt, de Noël ! » On a beau la savoir un
traversé une mine désaffectée, on Grove porte aussi en lui la douleur choix. Celui qu’il surnomme le qu’il est doté de certains pouvoirs. brin dérangée, ces prophéties
perentre dans le dur de cette histoire de n’avoir pu sauver une petite gentil monsieur lui a demandé de Comme celui de lire dans la tête turbent les autres pensionnaires de
qui va nous mener aux confins de fille aux ongles peints. Les remords l’aider à affronter la femme mau- des autres, de deviner leurs pen- la maison de retraite. Ce n’est
la folie. rongent leurs cœurs et les rendent vaise. Les enfants ont de l’imagi- sées. Ce qui n’est pas toujours un pourtant que le début d’un long
La disparition est l’un des fils vulnérables à certaines attaques. nation. Eux seuls voient des choses avantage. cauchemar que Stephen Chbosky
rouges de ce monstre de papier qui Quelqu’un, quelque chose, susurre terrifiantes tandis que les adultes Dans la ville, les êtres fragiles semble vouloir prolonger ad
infiniflirte avec les 750 pages. Le père de aux oreilles des habitants des cho- vaquent à leurs occupations terre à semblent perdre pied. Une jeune tum pour le plus grand plaisir du
Christopher l’a abandonné en se ses qui les font souffrir ou les inci- terre. Lorsque le squelette d’un femme élevée très strictement dans lecteur amateur de sensations
forsuicidant. Le frère d’Ambrose, un tent à se comporter mal. gamin est retrouvé dans la forêt, la la foi est victime de fantasmes re- tes et de nuits blanches ! ■
LE FLAMBEUR
DE LA CASPIENNE Le consul et le piège de BakouDe Jean-Christophe
Rufin,
Flammarion, JEAN-CHRISTOPHE RUFIN Son héros est enfin affecté dans un lieu enchanteur, mais il va vite déchanter.322 p., 19,50 €.
say n’est envoyé d’habitude que blanc. Un, deux, puis trois verres justice. » Voilà Aurel Timescu lan- cier, de ceux qui appellent uneARIANE BAVELIER
abavelier@lefigaro.fr sous des cieux torrides. La DRH d’affilée. Car elles procèdent d’une cé sur son orbite comme le baron construction calculée. Rufin noue
espère bien qu’il y fondra. intuition supérieure et si impé- de Munchhausen sur son canon. l’intrigue avec cette énergie
danEAN-CHRISTOPHE RUFIN Quelle erreur soudaine lui vaut rieuse qu’elles peuvent le conduire Galvanisé par ce personnage tesque qui signe le plaisir de
s’amuse. Il s’affranchit de les délices de cette ville d’Azer- à bondir d’une gondole sans véri- aussi distrait qu’inoxydable, qui l’écrivain.
tout : l’habit d’académicien, baïdjan au bord de la Caspienne ? fier qu’elle est bien à quai. Aurel s’habille comme un épouvantail Il y a des fêtes foraines, des
les grandes causes, le res- Sa première entrevue avec l’am- ruisselle mais ne renonce pas. mais joue du piano divinement, nocturnes sur l’eau « belles com-Jpect de la pompe. Seul sub- bassadeur douche ses espoirs : Rufin déroule des journées hautes me le bassin d’Arcachon », des
Une construction calculéesiste le plaisir du récit. L’objet lit- M. de Carteyron refuse de compter en couleurs. Plongée dans la nuit parties d’échecs, le scintillement
téraire qu’il emploie pour ce pas de parmi ses effectifs un être aussi L’ambassade est en deuil. L’épou- de Bakou, cour insistante d’une des raffineries et des torchères
côté se nomme Aurel Timescu. médiocre. Aucune mission ne lui se de l’ambassadeur vient de impérieuse dondon, rencontre qui brillent, l’immense paresse
C’est un petit consul d’ascendance sera confiée. Son retour à Paris est mourir. Une chute en prenant des avec un groupe de sénateurs en des ambassades sommeillant au
bulgare qui travaille pour la Fran- déjà dans les tuyaux. photos dans un monument en rui- voyage d’observation dont Aurel bout du monde dans leurs fastes
ce. Il a fait ses débuts en Guinée Aurel tient du roc. Il n’a cure de nes. Le portrait de Marie-Virginie s’improvise guide vedette, com- surannés, des méchants sans
(Le Suspendu de Conakry) en 2018, la « carrière ». C’est un de ces de Carteyron hante le petit consul. plicités dans l’ambassade, ren- scrupule, des personnalités
molsuivis des Trois Femmes du consul, fonctionnaires imperméables à la Qui met en doute la thèse de l’ac- contre avec un journaliste politi- les, des dénouements beaux
en 2019. Le voilà à Bakou. Il respi- hiérarchie et aux règles du métier cident. « Une femme sublime, dont que menacé, manœuvres illisibles comme le jugement dernier.
Dére, suspecte une erreur adminis- qui suit sa seule inspiration et re- il n’avait pas oublié le regard dou- de la mafia locale… Le Flambeur de cidément, Aurel a vu juste :
trative. Ce proscrit du Quai d’Or- trempe ses convictions dans le vin loureux, l’appelait et lui demandait la Caspienne est un roman poli- Bakou vaut le voyage. ■
LA BALLADE
DU SERPENT L’Amérique du futur ?
ET DE L’OISEAU
CHANTEUR
De Suzanne Collins, SUZANNE COLLINS Dans ce préquel de « Hunger Games », la romancière retrace la jeunesse du dictateur de la saga.
traduit de l’anglais
par Guillaume
en cinquante-quatre langues et guerre civile qui a déchiré le pays. pour couvrir tous ses frais universi- ront l’intelligence froide de Snow, CLAIRE CONRUYTFournier,
cconruyt@lefigaro.fr dont les volumes se sont écoulés à Les fans le connurent au soir de sa taires. » Le voilà donc responsable les signes avant-coureurs de sa Pocket Jeunesse,
2,4 millions d’exemplaires en Fran- vie. Dans ce préquel, ils le retrou- de l’envoûtante Lucy, l’une des faculté à combler l’appétit d’une 560 p., 19,90 €.
ANS un conte qui op- ce, le méchant s’appelle Coriolanus veront âgé de 18 ans et orphelin vi- vingt-quatre malheureux candi- société moutonnière et hypocrite,
pose le héros au tyran, Snow. Tous craignent le président vant aux côtés de sa sœur et de sa dats, issue du district 12 - le même dominée par un effrayant besoin de
le juste à l’oppresseur, de Panem qui règne férocement sur grand-mère. L’héritier de la mai- que Katniss, l’héroïne des premiers violence. Mais ils découvriront
c’est tout naturelle- les douze districts composant cette son Snow espère redorer le blason romans et figure de la rébellion tant aussi les facettes plus chaleureuses Dment que le lecteur Amérique future. Et qui, chaque de cette famille désargentée en se honnie par Snow. de cet esprit tiraillé, sensible aux
souhaite d’abord découvrir lequel année, organise les « Jeux de la démarquant des autres élèves de la Les amoureux de la série seront valeurs de l’amour et de la loyauté.
des deux triomphera. Une fois la fin faim », une compétition filmée très élitiste Académie. Alors que étonnés d’apprendre qu’il fut un L’intrigue est pleinement
maîtrirévélée, quelle histoire reste-t-il à dans laquelle des adolescents s’af- s’ouvre la dixième édition des Jeux, temps où les « Hunger Games » sée, inévitablement étoffée de
raconter ? Sans doute la plus inté- frontent jusqu’à la mort. Snow se voit attribuer le rôle de étaient ignorés, parfois franche- quelques clins d’œil aux premiers
ressante : celle du méchant. Dans la La romancière pour jeunes adul- mentor. « S’il réussissait dans ment ennuyeux, et que l’arène tomes sans pour autant tomber
trilogie dystopique de Suzanne Col- tes a choisi de retracer le parcours l’exercice, il remporterait un prix n’était autrefois qu’un « vieil am- dans les travers de la « fan
ficlins, publiée il y a dix ans, traduite de Snow, quelques années après la assorti d’une dotation suffisante phithéâtre décrépit ». Ils retrouve- tion ». ■
JAMROOFERPIX - STOCK.ADOBE.COM
Ajeudi 18 juin 2020 LE FIGARO
8 ■ Premières impressions « click and collect » et la livraison de certains, qui m’ont écrit : adoré le roman Arabe, de Hadia
« Quand j’ai appris qu’il fallait à domicile m’ont per- « Continuez de résister ! » Depuis Decharrière (JC Lattès). Un livreParoles
fermer la librairie, c’était comme mis non seulement la réouverture, c’est dan- dense, subtil, plein d’émotion sur
si j’avais pris un coup de massue. de maintenir ce lien, tesque, c’est tous les jours l’identité. Cette auteur mérite libraire Après quelques jours, je me suis mais de le consolider comme en novembre et d’être davantage lue. J’ai envie deDE dit : il faut que je rebondisse, que encore plus forte- en décembre. Il ne faut pas la soutenir. Comme Amélie
Corje me réinvente. Pas question de ment avec des que cela s’essouffle. On va donnier pour son superbe roman
« bousiller » ce lien fort, précieux, clients fidèles et des continuer d’avancer. Un loup quelque part
(FlammaANTOINE BONNET que j’avais noué avec mes nouveaux. J’ai été rion), un texte sur un sujet dur,EN MARGE Librairie Michel lecteurs depuis vingt années. La profondément tou- ■ Coups de cœur traité de manière lumineuse. »
Fontainebleau période a été compliquée, mais le ché par la réaction J’ai deux coups de cœur. J’ai MOHAMMED AÏSSAOUILittéraire
David Le Breton :
« Sur les longs
chemins, le marcheur
prend conscience
de sa vulnérabilité
mais aussi
de sa royauté. »
DAVID
LE BRETON
« Marcher,
c’est résister »
ENTRETIEN En s’appuyant sur des récits d’écrivains voyageurs, le sociologue explique pourquoi la marche
est une expérience fondamentale qui peut transformer une vie.
PROPOS RECUEILLIS PAR Le marcheur, écrivez-vous, merci des voleurs, des bêtes sau- ou de ses objectifs que peuvent mieux de leur route que ceux qui
retrouve une forme vages, des intempéries. C’est surgir des rencontres, des décou- suivaient la trace de leur GPS. IlASTRID DE LARMINAT
MARCHER LA VIE. adelarminat@lefigaro.fr de disponibilité intérieure. moins le cas de nos jours et pour- vertes, des merveilles inatten- faut une certaine disponibilité
inUN ART Un homme qui part marcher et tant marcher implique toujours de dues : des moments de grâce qui térieure pour que le chemin .
ComTRANQUILLE
David Le Breton a écrit de nom- accepte la lenteur de ce moyen de s’arracher aux sécurités de la vie marquent à jamais sa mémoire. me dit un adage zen, c’est quand leDU BONHEUR
breux livres sur le corps, la dou- locomotion sort de la compétition. contemporaine pour se livrer à Quelle gratitude on ressent alors ! disciple est prêt que le maître arri-De David Le Breton,
leur, le silence, le rire. Il publie En ville, l’autre est souvent consi- l’incertitude. Parmi les écrivains ve. La marche est aussi une expé-Métailié,
son troisième ouvrage sur la mar- déré comme un gêneur. Il faut marcheurs que je cite dans mon li- La marche renouvelle notre rience métaphysique.164 p., 10 €.
che et sa puissance de guérison. faire attention aux voitures, aux vre, certains disent qu’ils ont eu rapport aux autres, écrivez-vous…
trottinettes, aux virus. Il faut se peur. Bernard Ollivier, qui après le Les sentiers sont le royaume de la C’est-à-dire ?
LE FIGARO. - Pourquoi la marche faire une place dans les transports chemin de Compostelle est parti philia, de l’amitié désintéressée. L’immensité de l’espace dans
leest-elle une activité essentielle en commun. On est sur la défensi- sur la route de la Soie, écrivait : Entre marcheurs, les barrières de quel il chemine révèle au marcheur
qui peut changer la vie ve, face au monde. Alors qu’en « Je suis seul absolument seul. Je classes, d’âges et de nationalités l’immensité de son univers
intéd’un homme ? marchant on retrouve le senti- suis trop petit, trop fragile, trop tombent. Cheminer avec un pro- rieur. « Les pas que fait un homme,
David LE BRETON. - Un marcheur, ment d’appartenir au monde, faible pour affronter cette route ti- che, son conjoint ou un enfant, est du jour de sa naissance à celui de sa
c’est un homme qui se remet d’être partie prenante du cosmos tanesque. » Mais il est arrivé au aussi l’occasion de retrouvailles. mort, dessinent dans le temps une
fidebout, qui reprend en main son dans la longue durée de l’histoire. bout des 12 000 kilomètres et ça a La marche est propice à la conver- gure inconcevable. L’intelligence
didestin d’humain. Rappelons-nous Sur les longs chemins, celui de transformé sa vie. sation. On sort du régime de la vine voit cette figure
immédiateque les premiers hommes se sont Compostelle ou de la via Franci- communication. Voyez les romans ment », écrit Borges. En élargissant
détachés des grands singes quand gena, par exemple, le marcheur Le découragement ne guette-il pas de Cormac McCarthy ou de Ri- notre perception du temps et de
leur corps s’est redressé, libérant prend conscience de sa vulnéra- le marcheur au long cours ? chard Ford qui racontent l’histoire l’espace, les longues marches
donleur visage et leurs mains. La tête bilité mais aussi de sa royauté. Lorsque les jours de pluie ou de d’un père qui chemine avec son nent ce genre d’intuition.
haute, droit sur leurs pieds, ils Sorti du cocon protecteur de la vie chaleur accablante se succèdent, fils : c’est un temps de
transmispouvaient marcher et voir loin. moderne, il sent à quel point il quand les ampoules mettent ses sion. Et si on marche seul, les
sou« L’homme commence avec les dépend de son corps, de ses ten- pieds à vif ou qu’il n’a pas mangé venirs remontent. On pense à nos
pieds », disait l’ethnologue André dons, des points d’eau qu’il trouve depuis le matin et craint de ne pas disparus, ou à des amis perdus de Nous nous sentons
Leroi-Gourhan. De nos jours, l’hu- de village en village, de la météo, trouver de gîte, le marcheur peut vue. On est loin de tout mais plus “en résonance manité est assise, ce qui est selon de l’aide de ceux qu’il rencontre. être pris de découragement. Mais relié que jamais.
moi une forme de régression. On Mais il se sent libre. ceux qui osent s’abandonner à l’in- avec un monde
monte dans sa voiture pour se connu et font l’apprentissage de la Ces longues marches restaurent qui nous dépasse
déplacer, on s’assoit devant un patience et de la confiance décou- la confiance en l’autre mais aussi
et redécouvrons écran pour travailler, et le soir on vrent que les chemins réservent en soi, dites-vous…
se pose devant la télévision. Dans des surprises merveilleuses. « Ceux La marche est une épreuve de vé- que nous sommes De nombreux
les années 1950, les Français mar- qui avancent sans se troubler au mi- rité. Sur les chemins de grande“ des créaturesmarcheurs allègent chaient en moyenne 7 km par jour ; lieu des éléments déchaînés et des randonnée, en laissant derrière soiBioleur sac au bout ”aujourd’hui, moins de 300 mètres. tourments sont gratifiés d’un havre son confort, le marcheur découvreEXPRESS
L’écrivain américain William où se reposer », dit l’écrivain voya- quel homme, quelle femme il est « Toute marche commence de quelques jours.
Thoreau avait déjà noté cette évo- geur chinois Wang Yipei. 1953 vraiment. Les marcheurs cher- comme une randonnée Ils renvoient par e lution au milieu du XIX siècle : « Je David Le Breton chent leur place dans le monde et mais se mue peu à peu
la poste des choses confesse être étonné de l’insensi- Le marcheur a-t-il d’autres naît le 26 octobre souvent ils la trouvent. Et la mar- en pèlerinage »,
au Mans.bilité morale de mes voisins qui se ennemis intérieurs ? che guérit. Elle est un remède à la écrivez-vous. Même pour lourdes qui se révèlent
confinent la journée entière dans Certains ne craignent pas les aléas 1987 mélancolie, aux tristesses consé- un non-croyant ?superflues
leurs boutiques et leurs bureaux. » de la route mais redoutent le silence Obtient un doctorat cutives à une séparation, et même Dans des paysages éblouissants de
Dès lors, à quoi sert le corps ? Le qui s’instaure au long des heures de de sociologie à certaines maladies. On parle beauté, nous nous sentons en réso-”
après des études discours transhumaniste a beau jeu Pourquoi ? marche. Ils ont peur de s’ennuyer. beaucoup de résilience. Je préfère nance avec un monde qui nous
d’expliquer qu’il est anachronique. Parce qu’il a laissé chez lui son J’ai envie de faire l’éloge de l’ennui de psychologie. le mot « résistance », plus comba- dépasse et redécouvrons que nous
identité sociale, ses tracas, les que nos modes de vie modernes 1989-2020 tif. Marcher, c’est résister. sommes des créatures. On refait
Marcher sur un tapis roulant conventions vestimentaires, les pourchassent. Maintenant, dès Maître alliance avec le monde. Lorsqu’on
de conférences est-il une solution ? contraintes du quotidien. Dans son qu’on a une minute de flottement, Y a-t-il une bonne et une arrive à certains endroits après des
Selon moi, faire de la marche en sac à dos, il ne porte que l’essentiel on attrape son téléphone. Ce qui puis professeur mauvaise manière de marcher ? heures de marche, on se sent
comsalle est une démarche puritaine. et cela lui suffit. D’ailleurs, de peut être ressenti comme de l’en- de sociologie Non. Chacun marche à son ryth- me attendu par le génie du lieu.
Ça n’a rien à voir avec la marche nombreux marcheurs allègent leur nui au début d’une randonnée est et d’anthropologie me, à sa manière. Cependant, pour C’est comme si on vous ouvrait les
à Strasbourg.au grand air, qui réconcilie le sac au bout de quelques jours. Ils l’occasion de libérer notre imagi- recueillir les bienfaits de la mar- bras. Comme si toute notre vie
mouvement physique et la vie renvoient par la poste des choses nation. La fatigue qui desserre 1990 che, il convient de s’y livrer sans convergeait vers ce moment-là.
contemplative. Pourquoi marcher lourdes qui se révèlent superflues. l’étau de nos ruminations est pro- Anthropologie réserve et de lâcher quelque peu Comme si on renaissait. Alors que
les yeux prostrés devant un écran, Symboliquement, c’est intéressant : pice également à ce que l’esprit du corps et modernité ses sécurités. Si l’attention est ac- quelques mois auparavant on avait
(PUF).dans un lieu aseptisé où l’on se ils se déchargent en même temps batte la campagne et trouve des so- caparée par les soucis matériels de pu se demander à quoi bon vivre,
rend en général en voiture, ce qui de soucis inutiles. La marche est lutions aux éventuelles situations 1990-2019 la route ou si l’on est connecté sans on a soudain le sentiment de la
est un comble, alors qu’il paraît si une expérience de dépouillement d’échec que nous avons laissées Publie une trentaine cesse à son téléphone portable, la nécessité de son existence. Nous
simple d’aller marcher dans un qui remet nos problèmes à leur pla- derrière nous. Enfin seul avec nos de livres marche ne portera pas de fruits. Le sentons qu’il est bon que nous
sur les émotions, parc ? Marcher dans la nature ce, dans une juste hiérarchie. pensées, nous sommes disponibles GPS, d’après moi, est contraire à la soyons là et vivant. Un sentiment
nous relie à notre corps et donc à pour nous émerveiller de ce que le rire, la peau, philosophie de la marche. Il trans- de reconnaissance nous déborde.
nous-mêmes. En marchant, nous Cela paraît merveilleux, nous observons le long de la route. l’adolescence, forme le chemin en parcours. Par le dépouillement qu’elle opère
retrouvons une plénitude senso- presque miraculeux. Mais Marcher nous met en vacances, au le silence, le visage. L’écran réduit le monde à des don- et l’état de disponibilité qu’elle
in2020rielle. Il y a le plaisir de l’odorat les longues marches, avec leur sens étymologique. nées numériques. Il met nos sensa- duit lorsqu’on se laisse faire, la
lorsque vous passez sous des dimension initiatique, comportent Après Éloge tions en suspens en focalisant l’at- marche éveille le sentiment du
ditilleuls en fleurs au printemps, le aussi des épreuves, non ? Vous écrivez que le marcheur doit de la marche (2000), tention sur la destination. Des vin. En marchant, on se pose des
plaisir tactile de plonger la main C’est vrai. Les pèlerins du Moyen accepter de s’égarer. Pourquoi ? Éloge des chemins expériences sur des marcheurs ont questions métaphysiques, comme
et de la lenteur (2012), dans l’eau froide d’une fontaine en Âge risquaient leur vie quand ils Parce que l’égarement délivre de montré que ceux qui utilisaient une un enfant. Et au bout de sa fatigue,
été et, lorsqu’il fait très chaud, d’y partaient de longs mois, mission- l’obsession du but. C’est lorsque le publie Marcher simple carte prenaient un itinérai- lorsqu’on lâche prise, on fait
l’exrafraîchir sa casquette. nés par leur village. Ils étaient à la marcheur est libéré de ses attentes la vie (Métailié). re plus direct et se souvenaient périence du sacré. ■
A
COLLECTION PERSONNELLE/MÉTAILIÉ