Figaro Littéraire du 22-04-2021
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Date de parution 22 avril 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 14 Mo

Exrait

jeudi 22 avril 2021 LE FIGARO - N° 23847 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livreslittéraire
RILKE EDNA O’BRIEN
LETTRES INÉDITES UN PORTRAIT INTIME
DU POÈTE À UNE JEUNE DE JOYCE ET DE SA FEMME
PAGE 5ADMIRATRICE PAGE 6
Des parchemins
à internet
La grande
aventure
du livre
DOSSIER Alors que le numérique
révolutionne les façons d’écrire
et de penser, trois historiens
rappellent le rôle du livre,
des éditeurs et des libraires
dans notre civilisation.
PAGES 2 ET 3
Qui est celui qui dit je ? DONDeLILLO
E ROMAN de Rabee Jaber a pour kyrielle de filles, Julia, Najwa, Marie, Lilia- tant bien que mal. Le récit épouse les méan- LESILENCEtitre Confessions. On imagine déjà ne, et un garçon, Iliya, qui suit les traces pa- dres de sa mémoire, et de sa conversation :
un fort volume, à l’instar de ses ternelles sur la ligne de front. Il les nomme « Je suis en train de raconter quelque chose que
précédents, signés Rousseau ou mère, père, sœurs et frère, car c’est au mi- je vous ai déjà raconté, non ? ». Il raconte unLsaint Augustin. Celui-ci est un li- lieu d’eux qu’il a grandi. quotidien déchiré entre les bombardements
vre mince. Ce n’est pas que son narrateur, Il y a un absent dans la famille : naguère, un et les douceurs de la vie familiale, du
pèleriMaroun, ait la mémoire courte, mais il a le fils a été enlevé et assassiné. Cette tragédie a nage à saint Charbel, le patron du Liban, à la
propos nerveux, lapidaire. Son récit fait ap- rendu fou le père, qui quelque temps plus demande en mariage de Julia. On se laisse
pel à ce que l’évêque d’Hippone décrivait guider par ses allées et venues entre
l’horcomme « un palais » : « Quand je suis dans ce reur et l’ordinaire.
palais, j’appelle les souvenirs pour que se pré- Il nous vient à l’esprit que la vie de MarounLA CHRONIQUE
sentent tous ceux que je désire. Certains pourrait servir d’allégorie à la chronique dud’Étienne
s’avancent à l’instant ; certains se font cher- Liban. C’est une terre également morcelée,
de Montetycher assez longtemps et comme arracher à des fragilisée par son histoire : comment y
visortes d’entrepôts plus secrets. » vre ? Le pays est sorti de la guerre, comme
L’enjeu pour Maroun est de retrouver des Maroun le fut de la voiture, mais, comme
événements dans les entrepôts les plus re- tard a arrêté une voiture et tué ses occu- lui, est-il tiré d’affaire ? Ceux qui s’occupent
culés de son être – s’ils existent. Il voudrait pants. En a réchappé un enfant de 4 ans, de lui ne sont-ils pas en même temps ses
que le récit de sa vie commence ainsi : « On gravement blessé. Il a été recueilli par la fa- bourreaux ? Maroun dit s’être senti pacifié,
m’a tiré dessus sur la ligne de démarcation qui mille du bourreau, qui lui a donné le prénom réconcilié avec lui-même en mangeant un
coupait Beyrouth en deux, en 1976, mon père Maroun, celui du fils assassiné. gâteau dans une pâtisserie, parce que c’est
m’a pris dans ses bras et m’a emmené chez Le temps a passé, mais pas les blessures. une jolie fille qui l’a servi avec grâce. Il suffit
lui ». Perturbé par cette situation proprement d’un sourire pour relever un homme. Mais
“Don DeLillo ofre à ses lecteurs une passionnanteCommence-t-on à relater ses souvenirs par cornélienne, Maroun se raconte en même un pays ? ■
radiographie de la société américaine. Cette histoirele jour où on a servi de cible à des tueurs ? temps qu’il nourrit ses interrogations. Qui
au langage minimaliste se lit comme une pièce de théâtreMaroun a passé son enfance et sa jeunesse est celui qui dit je ? Tâtonnant dans
l’exisCONFESSIONSdans le quartier chrétien d’Achrafieh durant tence, comme dans sa recherche, il a assisté sur l’absurde de notre condition. Écrite avant la pandémie,
De Rabee Jaber, l’interminable guerre civile : guerre de Deux au déclin de ses parents adoptifs - son père elle préfgure, peut-être, l’étape suivante :
traduit de l’arabe (Liban) Ans, puis guerre de Cent Jours. Il a grandi est amoindri par une opération à l’œil -, et un monde déconnecté et des humains réduits au silence.”
par Simon Corthay, entre une femme aux fourneaux qui cuisine au départ de ses sœurs. Il se sent coupé en BrunoCorty, Le Figaro littéraireGallimard, les maamouls au samné et un homme cruel, deux, une part de lui est restée dans une
155 p., 16 €.impitoyable ; une énigme. Il y a aussi une voiture blanche ensanglantée, l’autre a vécu
PHOTOMONTAGE : LE FIGARO/PHOTOS : STOCK ADOBE ET JOSSE/LEEMAGE ; HENRI MARTINIE/ROGER-VIOLLET ; MURDO MC LEOD/SABINE WESPIESER ÉDITEUR
Ajeudi 22 avril 2021 LE FIGARO
Ci-contre : Johannes2 Gutenberg et Johann
Fust avec la première
presse, en Allemagne
(gravure couleur
e du XIX siecle).
En bas : la librairie
Flammarion sur les
Grands Boulevards
à Paris, en mai 1969.L'ÉVÉNEMENT ©NORTH WIND PICTURES/
LEEMAGE ; KEYSTONE-Littéraire FRANCE/GAMMA-RAPHO
Trois mille ans
d’une histoire
mouvementée
JEAN-MARC BASTIÈRE objet qu’on fabrique et qui circule,
mais il est aussi un contenu
symboEUT-ÊTRE le livre tel lique, avec sa vie propre, un «
ferque nous le connaissons ment » capable de changer
l’histoidisparaîtra-t-il un jour, re… Le livre n’est pas non plus un
en mourant de sa belle objet isolé : il prospère dans un éco-Pmort, ou alors survivra- système éditorial et implique des
t-il comme une relique avec un acteurs aussi variés que, par
exemcarré de derniers dévots, même s’il ple, les auteurs, traducteurs,
édisemble plutôt bien résister pour le teurs, papetiers, distributeurs,
lémoment ; mais nous devons pren- gislateurs… et, dans le passé, des
dre cette perspective au sérieux, copistes, artistes enlumineurs,
comme une ombre géante et mena- imprimeurs-libraires…
çante portée sur lui. Ce que nous Cet ouvrage au long cours peut se
savons, c’est qu’une révolution, lire de bout en bout. Il peut aussi
une vraie, a commencé. Elle a s’apprécier par passages. On peut
même déjà tout bouleversé, ayant ainsi découvrir des
développepénétré de façon foudroyante notre ments sur l’arrivée du papier, les Le livre, ferment
vie quotidienne et même intime. différentes écritures, la fabrication
Car ce phénomène planétaire n’a du livre et sa sacralité à l’époque
que quelques petites dizaines d’an- médiévale, le marché du livre à
nées. Sans doute cette « création l’époque moderne, la distinction
destructrice » est-elle plus impor- entre livres savants et populaires, la de notre civilisationtante encore par ses implications naissance de la presse périodique et
que l’invention de des gazettes au
el’imprimerie au XVII siècle,
l’expane DOSSIER Rouleaux de papyrus, codex en parchemin, livres XV siècle. Il s’agit bien sion de la diffusionHISTOIRE DU LIVRE
sûr de la révolution nu- clandestine au siècleET DE L’ÉDITION
mérique, avec l’inter- des Lumières, l’offset imprimés : les supports écrits ont connu bien des métamorphoses qui ont modifiéDe Yann Sordet,
net, le world wide web, et la photocompositionpostface
eet tous les outils et for- qui, au XX siècle, s’af-de Robert Darnton, les façons de penser et créé une économie profitable.
mes de communication Albin Michel, franchissent du
798 p., 32 €.écrite développés dans plomb, ou le monde de
son sillage (moteurs de l’édition
contemporecherche, téléphones rain, plus fragilisé sur
portables, réseaux so- ses bases qu’on
n’imaciaux…). gine.
Dans ce contexte Avec le recul, nous
dramatique, la publi- apparaît l’originalité
cation d’une Histoire de la civilisation du
lidu livre et de l’édition vre, plus tout à fait la
arrive à point nommé. nôtre, ni tout à fait une
Événement (sous for- autre, elle qui nous
me d’un vrai livre, tel semblait, naguère
enque nous les aimons !) core, évidente et
famiqui est à la hauteur de lière. Déjà, la
transinos attentes, l’auteur, tion du volumen au
Yann Sordet, conservateur général codex avait eu des conséquences :
des bibliothèques, aimable direc- introduction de la notion de
forteur de la Bibliothèque Mazarine et mat, concentration de l’attention
rédacteur en chef de la revue His- du lecteur sur la page, orientation
toire et civilisation du livre, nous dans le livre par le feuilletage. Ce
gratifiant d’une somme à la fois qui, suivant une évolution logique,
dense, vaste et pointue. Depuis les a entraîné une articulation visuelle
tablettes d’argile jusqu’aux livres des textes : séparation des mots et
numériques, l’historien au regard division en chapitres et en
paragralarge couvre une évolution de trois phes ; apparition des tables des
mamillénaires. Son ouvrage s’inscrit tières, des pages de titres,
inainsi dans l’histoire de longue du- dex, etc. Cette frontière définie du
rée, nous permettant de bien cer- cadre de lecture, si différente de la
ner les moments de rupture. Que navigation sur le net qui est sans
livoit-on ? De grandes étapes, clai- mites ni fin, a des implications
rement démarquées : invention de culturelles immenses. Elle suppose,
el’écriture (à la fin du IV millénaire même si elles apparaissent plus
av. J.-C.) ; apparition des écritures tard, les notions d’« auteur » et
ealphabétiques (milieu de II millé- d’« œuvre » qui, - dans ce nouveau
naire av. J.-C.) ; généralisation, au contexte numérique plus flottant et
début de l’ère chrétienne, en Mé- incertain -, ne peuvent être
défenditerranée, du codex en parche- dues qu’avec une connaissance
min (il se feuillette) qui se substi- profonde des enjeux. Non,
décidétue, malgré des résistances, au ment, l’histoire du livre n’est pas
volumen en papyrus (il se dérou- un long fleuve tranquille. ■
le) ; l’invention de l’imprimerie à
caractères mobiles en Occident au
emilieu du XV siècle ; la
transformation de l’imprimé en outil de Jean-Yves Mollier : « Il fallait demander aux libraires l’autori sation de feuilleter des livres »
propagande, révolution liée à la
Réforme et à la Contre-Réforme ;
l’avènement de la culture de masse Pompéi comme exemple parce commis. La vitrine en verre et la trée dans une librairie et qu’elle nePROPOS RECUEILLIS PAR
eau XIX siècle avec l’industrialisa- qu’on peut imaginer une librairie table avec des livres à la disposi- sait pas comment on fait pour seMOHAMMED AÏSSAOUI
maissaoui@lefigaro.frtion de la production et le déve- (taverna libraria) en voyant les tion de la clientèle sont donc deux procurer des livres. Ce n’était niUNE HISTOIRE
loppement de l’alphabétisation ; DES LIBRAIRES nombreuses boutiques conservées. innovations majeures du milieu du une ignorante ni une sotte, mais
el’irruption d’internet (fin des an- ET DE LA LIBRAIRIE Universitaire, spécialiste de l’histoi- Si on pense à la France et aux li- XIX siècle. une bourgeoise ordinaire, et qui
De Jean-Yves Mollier, nées 1980), enfin, qui annonce le re de l’édition, du livre et de la lec- brairies telles qu’elles sont aujour- écrivait très bien !
Imprimerie nationale/ début de la révolution numérique. ture, Jean-Yves Mollier publie une d’hui, avec vitrine en verre, tables Le métier a revêtu plusieurs
Actes Sud, Depuis l’Antiquité, à l’occasion des passionnante histoire des libraires. et rayonnages, où sont placés les fonctions (bibliothécaire, éditeur, Existe-t-il un âge d’or
216 p., 29,90 €. grandes mutations de la culture de livres, c’est après 1850 que ce mo- et même colporteur), mais de la profession ? Comment
l’écrit, l’accueil du public, ambi- LE FIGARO. - Est-il possible dèle se développe. J’aurais alors la librairie telle qu’on la connaît son influence dans la société
valent, oscille toujours entre en- de dater la naissance envie de citer la Librairie Nouvelle actuellement est-elle récente ? a-t-elle évolué ?
thousiasme et critique inquiète. de la première librairie ? du boulevard des Italiens parce Oui, la librairie telle que nous la L’âge d’or de la profession se situe
Notre époque ne fait pas exception. Jean-Yves MOLLIER. - Il n’est pas qu’on y voit plus de femmes que connaissons (vitrine ouverte sur la dans les années 1850-1890, au
mopossible de dater avec précision d’hommes et que les clientes tour- rue, livres à disposition) date des ment où le colportage de librairie
Contenu symbolique l’ouverture de la première librai- nent autour des tables comme années 1850. Auparavant, elle était régresse et où se met en place le
Nous ne pouvons pas évoquer tout rie, mais l’existence de ces lieux est aujourd’hui. C’est la première li- souvent située dans les étages des réseau des « bibliothèques de
ce que contient un tel ouvrage, tant attestée pour la Grèce de Platon et brairie au sens moderne du terme. immeubles et leur fréquentation gare » (un millier en 1900),
ancêeil reflète de facettes. Sa force est de d’Aristote (V siècle av. J.-C.) et, Avant, en tout cas depuis le était si peu habituelle qu’en 1855 la tres des Relay H, puis Relay, qui
elier les dimensions matérielle et in- surtout, la Rome de Cicéron, où les XVI siècle, les livres n’étaient pas femme du critique littéraire le plus entraîne, lui-même, l’apparition
tellectuelle du phénomène. Le li- librairies, avec murs peints à à la portée des clients qui devaient en vue de Paris (Adèle Janin, la de librairies de centre-ville
parvre, en tant qu’objet historique, est l’encre rouge sur fond blanc, an- les demander pour les feuilleter en femme de Jules) écrit à l’éditeur de tout où le chemin de fer parvient.
à la fois une « marchandise », un noncent les nouveautés. J’ai cité présence du libraire ou de son son mari qu’elle n’est jamais en- La France de 1900 possède un
ALE FIGARO jeudi 22 avril 2021
3C’EST LA FÊTE DE LA LIBRAIRIE
INDÉPENDANTE !
Le titre explique tout : Que vive la loi unique du prix du livre !
Cet ouvrage est publié à l’occasion de la Fête de la librairie
indépendante, le 24 avril. Près de 500 enseignes offriront l’ouvrage.
Marie-Rose Guarniéri, la présidente de l’association Verbes, à l’initiative
de ce projet, a souhaité mettre en avant les 40 ans de la loi Lang. L'ÉVÉNEMENTQue vive la loi unique du prix du livre !,
association Verbes, avec Gallimard, 134 pages illustrées. Littéraire
Le siècle des Lumières soumis à la loi du marché
PAUL-FRANÇOIS PAOLI coup de sonde extraordinaire sur décennies, les progrès de l’alphabé- Leurs œuvres qui attaquent les bases
deux mondes que nous n’avons pas tisation et le recul du magistère de théologiques de la monarchie
absoE POUVOIR n’est pas au l’habitude d’associer à cette épo- l’Église génèrent une demande de lue sont censurées partiellement ou
ÉDITER ET PIRATER bout du fusil comme le que : le monde des idées et celui de livres à laquelle le système éditorial totalement, et ce sont des éditeurs
De Robert Darnton, pensait Mao, il est au bout l’argent. Le monde des mots et celui parisien ne peut plus répondre. étrangers qui vont se charger de les
traduit de l’anglais des mots. Et ce sont eux du profit. Le monde des écrivains, Darnton décortique les mailles du diffuser en imprimant des
contrefa(États-Unis) Lqui, à la longue, inspirent des philosophes et celui des hommes filet. Il nous emmène à la rencontre çons par milliers.
par J.-F. Sené, parfois les fusils… Voici sans doute une d’affaires. Comme le suggère Roger du Paris de Louis XV, avec ses
libraiGallimard, « Croissant fertile du livre »des leçons à retenir de ce livre de Ro- Darnton à propos d’une Europe où ries surveillées qui diffusent au 496 p., 25 €.
ger Darnton qui en découragera plus les élites écrivent en français : nous compte-gouttes les auteurs officiels, La contrefaçon ? Rien de plus simple
d’un tant son abord est austère malgré sommes déjà dans Balzac. « Les pre- mais aussi ceux qui ont pu échapper en apparence, même si c’est
coml’extraordinaire formule de Voltaire mières pages des Illusions perdues à la censure, car le régime monar- pliqué à faire et ensuite à écouler : on
qui introduit le propos de l’auteur : sont mon sujet », précise-t-il. chique est devenu libéral. Sauf que, reproduit un livre original souvent
« Tout l’univers connu n’est gouverné Comment Voltaire, Diderot, comme Tocqueville l’a montré, c’est luxueux en le banalisant. « Ils ne se
que par des livres .» Voltaire en savait d’Alembert, Rousseau, mais aussi quand un régime se libéralise qu’il préoccupent guère de l’intégrité du
quelque chose, lui qui mourut adulé et les matérialistes des Lumières radi- se fragilise, car il ne peut plus reve- texte. Leurs objectifs majeurs sont de
dont les œuvres avaient été en partie cales que furent d’Holbach ou nir en arrière : il est obligé de tenir réduire les coûts et de maintenir des
publiées hors de France par des im- La Mettrie purent-ils conquérir ses promesses, qui vont le saper, prix bas pour atteindre un large
puprimeurs qui faisaient des profits sur l’opinion alors que leurs œuvres puis le détruire. La France de Turgot blic », écrit Darnton, qui appelle cela
son génie et comptaient bien conti- étaient contrôlées par un État qui ne n’est plus celle de Colbert, les livres « capitalisme de butin », notion
nuer après sa mort grâce aux 92 volu- permettait pas leur diffusion ? Or ce sont devenus des marchandises. Le théorisée par Max Weber, qui a
mes qu’il laissait à la postérité. qui caractérise les années 1750 est nouveau public bourgeois veut lire conceptualisé le lien entre
capitalisRoger Darnton, grand spécialiste justement l’amorce d’une nouvelle Rousseau et Voltaire, grandes ve- me et protestantisme.
des Lumières françaises, jette un culture démocratique. En quelques dettes des salons aristocratiques. Darnton le montre : ce sont des
protestants calvinistes qui ont
diffusé les travaux antireligieux de
Voltaire tout en soutenant
politiquement à Berne, à Lausanne et à
Neuchâtel leurs amis calvinistes
théocrates ! Les affaires sont les af-Gallimard faires. Ce monde fourmillant sur
lequel Darnton jette sa loupe grossis-présente KERWIN SPIRE
sante est « le croissant fertile du DOSSIER Rouleaux de papyrus, codex en parchemin, livres livre ». Il s’étend depuis les
PaysMONSIEUR Bas, notamment les villes de Leyde
ROMAINGARYimprimés : les supports écrits ont connu bien des métamorphoses qui ont modifié et d’Amsterdam, où Voltaire s’est
parfois réfugié, jusqu’à la Suisse, en
Consul général de France
passant par la Belgique et cette fa-les façons de penser et créé une économie profitable. 1919 Outpost Drive
Los Angeles 28. California meuse forteresse de Kehl, en
Allemagne, où Beaumarchais
imprimera une édition de son Voltaire adulé.
On y voit grouiller un monde de
petites mains - ouvriers et
typographes, libraires sans le sou et autres
« pauvres diables » qui tirent
celuici par la queue. L’industrie du livre
est née. On y rencontre des
aventuriers de l’édition, comme ce Samuel GALGALLLIMIMARARD D
Ostervald, patricien suisse de la
Société typographique de Neuchâtel
ou encore son libraire Gosse,
protestant lui aussi, qui piratent
Voltaire sans vraiment violer la loi
puisqu’il n’existe pas encore de
législation en ce domaine mais des KERWIN
conventions et des censures
religieuses ou morales.
Et les auteurs dans tout ça ? Ici
nous avons bien des surprises. On SPIRE
ne s’étonnera guère que Rousseau
reste à distance de ce système mal-MonsieurRomainGary
gré les sollicitations. On apprend
que Diderot jugeait la contrefaçon
«UnouvragebiographiquequiretracelesquatreannéespasséesparRomain « déshonorante », car l’écrivain perd
la maîtrise de son œuvre sans ga-Gary comme consul général de France à Los Angeles. Kerwin Spire a eu
gner un sou. Kant s’en mêle, qui
l’intuition que le séjour californien de cet homme déchiré a permis son soutient que les idées doivent
pouémancipation.Enétudiantlesarchivesdiplomatiquesetenretrouvantde voir circuler, car elles ne relèvent
pas de la propriété. Voltaire se joue précieuxtémoinsenCalifornie,ilaaccumuléquelquessolidesarguments.[…]
de tout cela. « Permis à tout libraire
Danscetteviehantéeparlaquestiondel’identité,lerôledudiplomate,avec d’imprimer mes sottises vraies ou
sapartdecompositionetdesecret,luiallafortbien.» prétendues à ses risques, périls et
forJean-ChristophePloquin,LaCroix tunes », écrit-il à Gabriel Cramer,
son éditeur de confiance. Ce n’est
d’ailleurs pas l’argent qui le motive.
Perfectionniste, il réécrit sans cesse
ses textes, ce qui agace les
imprimeurs pirates qui le pressent de
conclure. Mais la diffusion de masse
concourt à son génie. Darnton
d’ailleurs ne juge pas. Les pirates
aussi ont leur morale, c’est celle du
contrat qui repose sur la fiabilité du Jean-Yves Mollier : « Il fallait demander aux libraires l’autori sation de feuilleter des livres »
partenaire. Ils s’associent, se
trahissent, se piratent les uns les autres
maillage extraordinaire avec au centres Leclerc de leurs rabais de 20 une marchandise et un ferment. Je La présence de libraires et, de plus pour diffuser le même livre au
moins une librairie pour à 30 %, et les libraires retrouvaient l’ai écrit, avec un peu d’emphase, en plus, de la librairie en littératu- même moment dans de meilleures
10 000 habitants dans presque tous une possibilité de survivre dans une mais je le maintiens : en certaines re, au cinéma et dans les séries conditions. « Grâce à leurs tactiques
les départements (idem en Alle- conjoncture très difficile. Si on circonstances (guerres, pandémie, aujourd’hui est un signe de la ca- de concurrence acharnée et leurs
limagne, mais pas en Italie, Espa- compare avec le secteur des dis- attentats, etc.), le pain de l’esprit pacité de résilience de cette pro- vres à bas prix, les pirates
pourgne, Portugal). quaires, celui-ci a disparu alors que est aussi essentiel que celui du bou- fession. Quand le cinéma montrait voyaient l’élément le plus dynamique
la librairie a survécu, preuve évi- langer. Les Français l’ont bien com- les chanteurs de rues, dans les an- de commerce du livre français », écrit
Quel a été l’enjeu de la loi Lang, dente de la capacité d’une loi, en pris en venant ou en revenant dans nées 1930, c’était non pas la preuve l’historien. Dix ans avant la
Révoluavec le prix unique du livre ? certaines circonstances, à modifier leurs librairies et en achetant des li- de leur résistance, mais au tion, plus de la moitié des livres en
L’enjeu de la loi Lang était simple au le cours de l’histoire… Mais Chirac, vres de distraction et de réflexion. contraire la nostalgie pour une circulation en France étaient piratés
départ : abolir l’arrêté Monory de Marchais et Mitterrand étaient époque en voie de disparition. Ce sans que l’État pût endiguer le
phéfévrier 1979 sur la liberté des prix et d’accord en 1981, signe d’une La figure du libraire a fait l’objet n’est pas le cas de la présence de la nomène qui profitait aussi aux
lirevenir au « prix conseillé » par connivence de la classe politique de nombreuses fictions : comment librairie dans les fictions, qui est braires de province. Les grands
l’éditeur. La résistance de la Fnac et assez rare pour être soulignée… expliquer cette attirance ? plutôt le signe d’un attachement mots des Lumières - raison, liberté
des centres d’Édouard Leclerc en- réel de la population à ce commer- et autonomie - avaient pris le
poutraîna l’obligation de passer par une En quoi le débat autour ce si particulier qui vend des mar- voir sur les cerveaux pour concourir
loi, votée en trente-six heures de de la question du « commerce chandises ne se réduisant pas à à ce que l’on n’appelait pas encore
En certaines circonstances (guerres,navette parlementaire, un record essentiel » a-t-il été important ? leur seule enveloppe physique. les lois du marché. Comme l’avait
edans l’histoire de la V République, Le débat auquel j’ai participé avec Marchandise et ferment, comme entrevu Marx, qui n’admirait pas pandémie, attentats, etc.), le pain «
Balzac pour rien : les hommes font et à l’unanimité. La Fnac se voyait vigueur sur la librairie commerce disait Lucien Febvre, le livre résidede l’esprit est aussi essentiel privée de son principal argument essentiel, ou même vital, a confir- dans cette tension entre ses deux l’histoire, mais ils ne savent pas
toude vente, le discount de 20 %, les mé cette double valence du livre, que celui du boulanger dimensions… ■ jours l’Histoire qu’ils font. ■»
Photo F.Mantovani ©Gallimard
Ajeudi 22 avril 2021 LE FIGARO
4 EN TOUTES me un roman en pièces détachées : une Le roman retrouvé
de Tatiana de Rosnaynovella centrale, “Mustang”, et autour,confidences
tels des satellites, sept récits », for- Écrit entre 1990 et 1993, Célestine du Bac, récit
mant un ensemble cohérent partant d’une belle amitié entre Martin, un garçon de
Maylis de Kerangal donne de la voix « d’un même désir : sonder la voix hu- 18 ans, fils de bonne famille, rêveur, et Célestine,
Trois ans après Un monde à portée de main, maine, sa matérialité, ses pouvoirs ». une femme sans domicile, sans âge, abîmée par
Maylis de Kerangal (ci-contre) va publier un Et d’ajouter : « Surtout, j’ai eu envie la vie et l’alcool, était resté au fond d’un carton.
nouveau roman, Canoës, à paraître le 6 mai, d’aller chercher ma voix, (…) d’aller la À l’occasion d’un déménagement, en 2018,
chez Verticales. L’auteur de Naissance d’un faire entendre au plus juste. » Parallè- l’auteur d’Elle s’appelait Sarah, a retrouvé ceCRITIQUE pont (prix Médicis 2010) et de Réparer les vi- lement, Folio va rééditer Ni fleurs ni cou- manuscrit qui avait été refusé par son premier
vants le présente ainsi : « J’ai conçu “Canoës” com- ronnes, roman paru en 2006. éditeur. Il paraîtra le 12 mai chez Robert Laffont.Littéraire
La possibilité
de l’amour
ALEXIS JENNI Le Prix Goncourt
2011 met en scène
un écrivain et un dessinateur
discutant du sentiment amoureux.
On l’avait quitté,
il y a quelquesBRUNO CORTY mais, au cours d’un de ces dîners
bcorty@lefigaro.fr mois, sur les traceslittéraires qu’il exècre, ne mâche
pas ses mots devant une assem- de John Muir,
on retrouve AlexisN L’AVAIT quitté, il blée qui admire devant un célèbre
Jenni, en 2021,y a quelques mois, écrivain « maigre et négligé, les
à parler d’amoursur les traces de joues creuses et les cheveux en
serJohn Muir, premier pillière espagnole ». Ça nous rap- dans La beauté
dure toujours.Ochantre américain pelle quelqu’un… Lorsque la
GABRIELLE CEZARD/de la nature sauvage, à qui il a conversation arrive sur le
sentiLE FIGAROconsacré une très belle biographie ment amoureux et qu’un critique
(Paulsen). On le retrouve en 2021 annonce que le fameux écrivain
à parler d’amour dans La beauté va « sortir son grand roman
edure toujours, son 22 livre depuis d’amour », le héros de Jenni, qui te sur son ami Noé, dessinateur, la pratique du ski : beaucoup j’ai la chance, la très grande
chan2011. Cette année-là, auteur in- travaille lui aussi sur le sujet, en couple depuis douze ans avec d’attente, d’efforts, pour un plai- ce d’être avec un homme qui me
connu, il remportait avec son s’étrangle : « Dans ses livres, Felice, une avocate. sir très court. Alors il écoute les regarde sans fin, qui me dessineLA BEAUTÉ DURE
premier roman, L’Art français de l’amour est un naufrage avant Cet été-là, la canicule écrase la gens, s’imprègne de leurs histoi- sans se lasser, qui me touche de sesTOUJOURS
la guerre, le prix Goncourt. La bi- même de commencer, le sexe est capitale. Les lacrymogènes des D’Alexis Jenni, res. Celle de Noé et Felice le fas- mains habiles, la très grande
chanGallimard, bliographie du Lyonnais, ex-pro- une obsession, qui échoue avant forces de l’ordre la rendent par cine : « Je voudrais savoir
pour255 p., 19 €.fesseur de biologie, est très riche : même que de jouir, les relations endroits irrespirable. C’est la cri- quoi deux personnes peuvent voit. » Voir, toucher, goûter : La
romans, essais, ouvrages sur la humaines sont un naufrage triste, se des « gilets jaunes ». Quand il rester côte à côte, se frotter lon- beauté dure toujours rappelle un
cuisine, la guerre, la spiritualité. et pas même une tempête, au moins n’observe pas les manifs, Noé guement l’une à l’autre, et y pren- autre livre de Jenni, Son visage et
Alexis Jenni assume cet éclectis- ça aurait de la gueule… » consacre son temps à dessiner dre plaisir ; et continuer pendant le tien (Albin Michel, 2014). C’est
me. Dans La beauté dure toujours, Felice, la femme qu’il a sauvée des années. » une autre forme de méditation,
Quête de l’intime celui qu’il appelle « le narrateur », d’un mauvais mariage avec un Cette quête de l’intime est d’hymne à nos sens, de manière
un écrivain quinquagénaire sans Au grand dam de son éditeur, homme rigide, dominateur, ponctuée de scènes d’amour ins- de s’interroger sur ce qui nous
illusions, solitaire, se fait sermon- l’auteur se lance donc dans ce cruel. Le roman de Jenni passe du pirées du Cantique des cantiques. tient, nous maintient en vie, sur
ner par son éditeur, qui l’accuse projet un peu fou : raconter le point de vue du narrateur, seul On adhère ou pas. Il y a pire ma- ce besoin vital de voir la beauté
de refuser tout contact avec le grand amour, celui qui dure, qui ou en compagnie de Noé, à celui nière d’écrire sur le désir. De tou- chez l’autre, de s’en nourrir pour
monde de l’édition : « Si tu tombes résiste au temps, à l’usure des de Noé et de Felice. Il y est ques- tes, c’est sans doute la voix de Fe- ne pas dépérir, d’en redouter
ausdans l’oubli, personne ne viendra te sentiments, au refroidissement de tion d’amour, donc, mais aussi lice qui nous touche le plus : « Tu si les sortilèges. Car, comme l’a
chercher. Déjà que… avec tes livres la peau. Pour cela, lui pour qui de disciplines artistiques. Là où es mon inconfortable », dit-elle à écrit le poète : « Quiconque a de
qui vont dans tous les sens… » l’amour est « une langue étrangère Noé évoque « son bonheur absolu Noé. Et aussi : « Je ne sais pas ses yeux contemplé la beauté/ Est
L’écrivain bougon s’exécute, (…) apprise dans les livres » comp- à dessiner », lui compare son art à comment je suis ni ce que je suis ; et déjà livré à la mort… » ■
Comme un veilleur attend l’auroreAUX AMOURS
De Loïc Demey,
Buchet/Chastel, LOÏC DEMEY Le récit d’une quête intérieure écrit dans une prose poétique éblouissante.
100 p., 12 €.
ASTRID DE LARMINAT
adelarminatlefigaro.fr cent ». Il attend qu’elle se manifes- Demey, 43 ans, professeur d’édu- d’air, une libellule, une queue de lé- Le pire ennemi du poète est en
te. Il se dit qu’à force de désirer et cation physique en Lorraine, les zard ou un grain de pollen qui pour- lui-même. C’est la part de lui qu’il
L Y A des aventures inté- d’imaginer leur rencontre, à force restitue dans une prose poétique rait me mener au plus petit indice de appelle « l’homme gris », l’adulte
rieures aussi exaltantes que de la décrire telle qu’il la rêve, « vo- éblouissante. votre existence. » « coiffé d’un esprit rigoriste et
les expéditions en terres in- tre visage aux couleurs hâlées des li- Parfois, il doute. Il s’observe, il froid » qu’il était devenu un temps
Signe de l’invisibleconnues. Sont-elles moins sières à l’instant du crépuscule, des observe ce poète qui converse avec au sortir d’une enfance rêveuse. EnI dangereuses ? Pas sûr, car pieds grêles sur des talons argentés, Il y a une dramaturgie de la quête lui-même et « s’embrouille de si- écrivant à ce « vous » auquel le
texon y risque son âme et on peut s’y les cheveux noirs emmêlés de vent », intérieure. Des personnages sur- lence », qui « prie en interrogeant le te est adressé, le narrateur pensait
perdre. Sous la forme d’une lettre, elle consentira à lui apparaître. gissent pour décourager le narra- corridor », se tourmente et trépi- avoir trouvé « les voies du salut »,
ce livre nous embarque dans une « Je détiens la conviction de vous teur. Lorsqu’il demande à des pas- gne, lassé d’attendre et tenté d’al- une nouvelle ferveur. Mais qui
estéquipée imaginaire à la recherche repérer au fin fond du paysage. » sants s’ils ont vu celle que son cœur ler s’oublier avec des femmes de ce « vous » ?
d’une femme inconnue dont le Sans quitter sa maison, sa chaise, sa aime, ils se moquent de ses spécu- passage en faisant semblant de Aux amours, qui n’est ponctué
narrateur est en quête. « Où êtes- table et la bougie qu’il allume le soir lations de poète. Cela ne l’ébranle croire à ce simulacre d’amour : « Je que de virgules, s’achève par un
vous ? », interroge-t-il à l’orée de à sa fenêtre, il emmène ses rêveries pas. « L’époque accepte de spéculer vous en prie ayez pitié de lui ». point d’interrogation. La quête de
son récit. Il la cherche, mais com- battre la campagne, à la croisée des à la seule fin de prospérer, de s’em- Une voix lui souffle que la vérité cet homme qui croit qu’un très
me un mystique chercherait son chemins, dans les villages, par les pâter, elle s’adonne au virtuel, en est dans la tombe où l’on descend haut amour peut s’incarner, qui
Dieu, sans bouger. ravins et les collines. Les scènes que aucun cas à l’invisible. » Il continue les morts, qu’il n’y a pas d’illumina- veut le voir et l’étreindre, est
ina« Je vous appelle sans prononcer ce chercheur d’amour recrée en lui de guetter les signes de la présence tion à espérer, et qu’il ferait mieux chevée et s’ensable. Pourtant
l’arvotre prénom, je vous appelle les ont l’éclat et l’intensité des souve- dont il a soif : « Je m’en tiens à ac- de sortir pour « étreindre la réalité dente beauté de son chant donne
paupières closes en espérant jusqu’à nirs de l’enfance. L’auteur, Loïc crocher mon regard à un courant rugueuse », comme dit Rimbaud. la foi. ■
Drôle d’endroit pour une prière
FRANÇOIS EULRY Un officier français prisonnier dans un oflag interroge Dieu et les hommes.
LA MESSE
ALLEMANDE
De François Eulry, confrontation entre Dieu et des des prisonniers. Le narrateur cite re un roman de la mémoire, avec FRÉDÉRIC DE MONICAULT
Cherche Midi, êtres dans un camp « que la neige cette exhortation du Lévitique : l’obligation de revoir des fantômes
267 p., 18 €. N ROMAN sur la achève de barricader ». « Soyez saints, car je suis saint, moi le pour tenir debout, « en équilibre ».
guerre ? Oui, mais Les pages de François Eulry ne Seigneur votre Dieu. » La période narrée par François
surtout un roman sur sont pas mystiques, elles sont vi- Eulry est l’une des plus sombres, les
Un roman de la mémoirela spiritualité. Joseph brantes. Cet ancien médecin mili- personnages sont ballottés par des Uest un officier fran- taire, en charge de l’hôpital d’ins- Ce détour par la sainteté est aussi et événements qui les dépassent.
çais. Prisonnier dans un oflag dans truction des armées du Val-de- surtout une histoire d’hommes. La « Dans l’immédiat après-guerre, je
le nord-est de l’Allemagne, en 1940, Grâce, ne s’est pas aventuré par communauté des prisonniers voisi- fus incapable de mener une vie
norle voilà chargé d’animer l’office do- hasard sur ce chemin du cauchemar ne avec celle des gardes-chiourmes male », se souvient le narrateur dès
minical. Il supplée un autre captif, le et de la rédemption. Le cauchemar, et des liens peuvent même se tisser. l’ouverture du chapitre 2. Ces poids
curé Paul, soigné à l’infirmerie. Il c’est la survie dans un milieu hosti- Pour quelle raison la figure d’un of- trop lourds à porter peuvent-ils
pourrait s’acquitter de cette tâche le. Non pas que la cruauté soit ficier allemand, Werner, devient- s’alléger avec le temps ? La
spirituaDans La Messe allemande, de façon mécanique. Ce serait renier omniprésente, mais la peur se faufi- elle si importante pour Joseph ? On lité est-elle une aide ou un fardeau
François Eulry cherche un chemin sa nature profonde : l’homme est le partout dans cet oflag. La ré- n’en dira pas plus si ce n’est que supplémentaire ? Ce roman âpre
pour l’âme dans la noirceur tourmenté, pétri de religion, demption, c’est le moyen d’y l’intrigue se prolonge bien après la réussit ses va-et-vient constants
connaisseur des textes et des ensei- échapper, ainsi qu’à ce tissu de peti- guerre et le retour en France. La entre la profondeur des âmes et la du monde. COLLECTION PERSONNELLE/
CHERCHE-MIDIgnements, il subit de plein fouet la tes médiocrités qui font le quotidien Messe allemande pourrait être enco- noirceur des jours. ■
A
MANTOVANI/GALLIMARD/OPALELE FIGARO jeudi 22 avril 2021
5Thoreau inédit Hommage à Jean MalaurieCocteau (« L’oraculeuse sibyl- roi du thriller français, Franck
le »), avait publié ses Mémoires. Thilliez, est de retour avec son Le Passeur vient de publier un Le 19 mai, un Cahier de l’Herne seraÇÀ Les voici réédités en poche chez personnage fétiche, Sharko. ensemble d’essais et d’articles consacré à Jean Malaurie (98 ans),
Bartillat dans une édition critique Cette fois, il opère un retour en inédits de D. H. Thoreau sous le auteur des Derniers Rois de Thulé,
de son biographe, François Bro- arrière puisque dans 1991, à pa- titre Un monde plus large, traduit paru en 1955, et fondateur de la &LÀ
che. Le Livre de ma vie paraîtra raître chez Fleuve le 6 mai, le par le fidèle Thierry Gillyboeuf, collection « Terre humaine », où
le 6 mai. personnage vit sa toute premiè- où l’on trouve notamment Le furent édités Tristes tropiques, de
La vie d’Anna de Noailles re enquête dans les murs du 36, Service. À noter également, la Lévi-Strauss, et Le Cheval
d’orUn an avant sa disparition, la Franck Thilliez quai des Orfèvres. Cette année- parution récente de Matin inté- gueil, de Pierre-Jakez Hélias. Le CRITIQUEpoète Anne de Noailles (1876- revient avec Sharko là, un tueur en série défraie la rieur chez Rivages, en format volume comportera des
témoi1933), admirée par Proust et Un an après Il était deux fois, le chronique. poche. gnages et de nombreux inédits. Littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.frDans l’intimité des Joyce
EDNA O’BRIEN Le portrait d’un couple boiteux, excessif, splendide. La peur collée
CHRISTOPHE MERCIER aux semelles
DNA O’Brien-James
Joyce : la rencontre n’a rien
d’inattendu entre l’écri- pas insensible au charme deL Y A du vert partout.
vain irlandais le plus célè- Le kudzu envahit le Colburn. Cela rend fou de ja-Ebre du siècle dernier et la moindre mètre carré. lousie un ancien amoureux.
romancière aujourd’hui nonagénai- Cette plante est typique Le flic local, qui a des
prore considérée comme la plus grande blèmes de dos, regarde toutIdu Mississippi. Selon
de son pays, et dont l’œuvre, très Farris Smith, cet État cultive ça d’un œil inquiet. Des
jutôt, a été saluée par ses pairs et aussi le désespoir, les mur- meaux disparaissent. On
orcontemporains, Philip Roth en tête, mures des fantômes, les se- ganise une battue. Aucun
réqui préfaça Fille de la campagne. sultat. Le flic se sent inutile.crets enfouis. Ces derniers ne
Les points communs entre sont pas ce qui Autour de la table
l’auteur d’Ulysse et celle des Païens manque dans ces de billard, les
d’Irlande ne s’arrêtent pas là : pages enfié- clients sirotent
amoureux de Dublin, Joyce n’a eu des bières. La fo-vrées. En 1975,
de cesse de le fuir - pour Paris, pour Colburn revient rêt regorge de
Trieste, pour Rome, et même pour à Red Bluff, la cauchemars,
le Bourbonnais, cette discrète ré- ville où il a comme celle de
gion française dont Valery Larbaud Blanche Neige. Etgrandi. Vingt
a été le chantre -, tandis que, de son ans plus tôt, il a où a filé Célia,
dicôté, la « fille de la campagne » découvert dans tes ? Ils ne
qu’était Edna O’Brien, Irlandaise la grange son s’étaient pas
disamoureuse de son pays, s’aperce- putés tant que ça,père qui gigotait
vait très vite qu’elle ne le supportait au bout d’une avec Colburn.
que de loin, et s’installait à Londres. corde : il a donné Michael Farris
James & Nora. Portrait de Joyce un coup de pied Smith a le goût Pour les en couple n’est pas un écrit récent : «dans le tabouret. des phrases sans
hommes, ce bref texte a été publié pour la Cela détruit une verbe, un sens de
première fois en 1981. Et ce n’est c’étaient des enfance. la poésie rurale.
pas le seul qu’Edna O’Brien a La municipalité Les chapitressouvenirs consacré à son Maître : son James offre à qui veut sentent la sueur,
des jours Joyce, biographie plus traditionnel- des bâtiments à le whisky bon
le, est paru en 1999. meilleurs l’abandon. Col- marché, le
déburn, qui est sarroi. Ses motsou des Un modèle de subtilité sculpteur, dit contiennent tout
suggestions Mais James & Nora a un prix tout d’accord. Il tra- le poids de la
faparticulier : à travers le portrait de d’un avenir vaille les métaux, talité.
Joyce et de sa femme, la romanciè- ramasse dans les Il faudrait partir,possible re se livre à un éblouissant exercice jardins des ma- connaître autre
dont ils de style, dans lequel elle arrive à in- JAMES & NORA. chines oubliées, chose. Le passé
Portrait de Joyce tégrer des passages entiers de Joyce étaient des enjoliveurs colle aux
semelen couple (et souvent de Finnegan’s Wake, ce rouillés. « Pour les les des person-désormais D’Edna O’Brien,qui est une gageure) sans solution hommes, c’étaient nages. Il esttraduit de l’anglais certains qu’il de continuité avec son texte à elle, des souvenirs des trouble, pois-(Irlande) par Aude preuve s’il en est de la richesse et de n’arriverait jours meilleurs ou seux. C’est unde Saint-Loup De gauche à droite : James Joyce et son épouse Nora la conscience de sa propre écriture. des suggestions roman sur laet Pierre-Emmanuel pasElle retrouve les obsessions de Joy- avec leurs deux enfants Lucia et George, à Paris en 1924. »d’un avenir possi- peur, celle quiDauzat,
GRANGER NYC/BRIDGEMAN IMAGES/LEEMAGE ce (son anticléricalisme, sa passion Sabine Wespieser, ble dont ils étaient vous saisit quand
du sexe, son alcoolisme), sa crudi- 94 p., 13 €. désormais certains qu’il n’ar- vous vous réveillez en sueur
té, tout en faisant le portrait d’un aux deux sens du terme, désargenté Et plus loin, à propos de Finne- riverait pas. » au milieu de la nuit. Cette
couple boiteux, excessif, splendide et impécunieux, mais aussi parce gan’s Wake : « L’illisibilité (du li- La pauvreté saute au visage, terrible impression qu’il y a
et romanesque. que la chair est triste et qu’il écrit vre), au-delà de la diversité des dans cette contrée. Un vaga- du kudzu plein les draps…
La traduction de Pierre-Emma- tous les livres en un - celui-là même, styles, tient à ce qu’il est intradui- bond déboule au volant
nuel Dauzat est un modèle de subti- “chu d’un désastre obscur”, dont sible : intraduisible dans les autres d’une Cadillac pourrie avec
lité, et il accompagne les cinquante rêvait Mallarmé ? Mais qu’en est-il langues puisqu’il en mêle dix-sept, une femme et un gamin qui
pages d’Edna O’Brien d’une postfa- de l’énigmatique joist ? Ici, Edna mais des “langues endormies”, ne sait même pas son nom. BLACKWOOD
ce qui est, en soi, un passionnant “joycise”, elle écrit dans le “style de et que les différentes langues se L’adolescent crasseux récu- De Michael Farris Smith,
essai sur Joyce, et sur son impossi- Joyce”, parce que, depuis Joyce, tout traduisent les unes dans les père des canettes vides pour traduit de l’anglais (États-Unis)
ble traduction. « Lisons Edna qui lit écrivain irlandais a deux langues autres. » les revendre. Au bar, la ser- par Fabrice Pointeau,
Joyce, sans avoir besoin de le tradui- maternelles, l’irlandais et le “joyce”. Ces cent pages joyciennes sont veuse rousse lui offre des Sonatine,
re au sens classique du terme. Dès le Il faut s’attaquer aux couches de plus éclairantes que les milliers de plateaux gratuits. Célia n’est 282 p., 21 €.
nom propre, on achoppe : “James mots au piolet pour en espérer des lu- pages universitaires consacrées à
Joyce, poor joist.” Pauvre, Joyce l’est mières. » ce géant si difficilement lisible. ■
Une fin d’été brésilienne
LUIZ RUFFATO Le romancier raconte le retour mélancolique
d’un homme usé par la vie dans sa ville natale de l’État rural du Minas Gerais.
SÉBASTIEN LAPAQUE Tietê pour étancher sa soif du Autrefois n’existe plus, Oséias, Cette rencontre avec ses
anslapaque@lefigaro.fr pays perdu : « Quand j’ai démé- autrefois est loin derrière ! Mort ! nées mortes réveille au tréfonds REMORDS
nagé à Sao Paulo, au début Fini ! », l’avertit Rosana. Comme d’Oséias le souvenir de secrètes De Luiz Ruffato,
L EXISTE des lieux uni- j’aimais bien revenir traîner à la tous les nostalgiques, le narra- injustices. Dans les années 1970, traduit du brésilien
ques pour observer le gare routière, chaque week-end, teur de Luiz Ruffato, qui lui res- les militaires qui avaient pris le par Hubert Tézenas,
Brésil, immense pays en cherchant à deviner la trajec- semble comme un frère, veut pouvoir à Brasilia en 1964 ont Métailié, 255 p.,
20,60 €.plein d’odeurs, de cou- toire de chacun de ces innombra- croire à la possibilité d’assigner réanimé la mentalité féodale desI leurs, de joies, de cha- bles visages qui défilaient le passé à comparaître. Débarqué uns et le caractère servile des
grins, d’improvisation, de dé- hagards. » dans le Minas Gerais de son en- autres. Ce qui n’empêchait pas la
brouillardise et de vie : les fance avec de légers bagages et chaleur à l’intérieur des familles
Secrètes injusticesgares routières. Celle de Sao une poignée de vieux souvenirs, ni les échanges entre les classes
Paulo, le Terminal Rodoviario Un jour, Oséias prend un bus et il cherche à étreindre les fantô- sociales.
do Tietê, est la plus grande retrouve la terre rouge et les col- mes qui rôdent dans les bas
Amis dispersésd’Amérique du Sud. Du Tietê, lines verdoyantes du Minas Gerais quartiers de Cataguases, une
vilon peut aller danser la samba à après vingt ans d’absence et de le dont l’industrie textile floris- Quatre décennies plus tard, les
Rio, filer vers l’Amazonie, des- solitude dans la ville aux mille sante a attiré de nombreuses fa- aînés sont morts et les amis ont
cendre vers le sud, aller admi- gratte-ciel, aux 7 millions de voi- milles venues d’Italie dans les été dispersés. Malgré le modão
rer les chutes d’Iguaçu, rejoin- tures et aux 12 millions années 1920. « Mon enfance sent sertanejo, les hits de la country
dre le Pérou, la Bolivie, d’habitants. le coton, qui arrivait du Nordeste locale diffusés en plein air,
l’Argentine ou l’Uruguay par Chez ses sœurs, Rosana et dans les bennes bâchées des ca- Oséias ne reconnaît plus
l’arrièles lignes internationales. Isinha, avec sa nièce Tamires et mions et était déchargé par des re-pays aux jours pleins de
lenLuiz Ruffato dresse un tableau Arrivé par la route d’une ville avec Marilda, sa première petite hommes aux muscles luisants qui demains qu’il a connu et aimé.
subtil de l’émiettement de l’État rural du Minas Gerais, amie, le retour d’Oséias dans son empilaient les énormes balles en Un tableau très subtil et très
Oséias Moretto, le narrateur de pays natal est déchirant. « Tu re- du Brésil contemporain. montagnes blanches et neigeu- personnel de l’émiettement du
DANIEL MORDZINSKI/EDITIONS MÉTAILIÉRemords, est souvent revenu au commences avec tes autrefois… ses. » Brésil contemporain. ■
Ajeudi 22 avril 2021 LE FIGARO
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Les morts ont la cote en librairieON EN
Il y avait une règle dans l’édition : avec nos morts, de Delphine meuse règle. L’écrivain et édi- demi-siècle. Philippe Grimbert,parle
on ne choisissait pas un titre in- Horvilleur, publié chez Grasset, teur Jean-Marie Laclavetine, qui l’auteur d’Un secret,
psychanacluant le mot « mort », car ce est en tête des meilleures ven- connaît l’impact d’un titre, a inti- lyste, n’a pas craint non plus de
serait dissuasif pour les lecteurs. tes au rayon non+fiction. Il s’est tulé son nouveau livre La Vie nommer la mort dans le titre deLE MOT « MORT » DANS UN TITRE
Qui oserait offrir un roman dont écoulé à 65 000 exemplaires ; la des morts (Gallimard) : c’est un son nouveau roman : Les mortsNE FAIT PLUS FUIR LES LECTEURS.
LA PREUVE : LE RÉCIT DE DELPHINE ce terme ornerait la couvertu- maison d’édition en a imprimé peu la suite de son succès, Une ne nous aiment plus (à paraître
HORVILLEUR S’EST VENDU DOCUMENT re ? Un livre est en train de 85 000. Delphine Horvilleur n’est amie de la famille, où il évoquait le 5 mai chez Grasset)
À 65 000 EXEMPLAIRES.
contredire ce principe : Vivre pas la seule à se jouer de la fa- sa sœur, Annie, disparue il y a un MOHAMMED AÏSSAOUILittéraire
« Il faut bien le porter, ce cœur si grand »
Intrigué par la touchante audace siennes, d’un traité japonais sur leRILKE Les
de cette disciple inattendue, thé, lui suggère des lectures, lui
rél’auteur des Cahiers de Malte Laurids pond sur la relation à Dieu, sur lalettres inédites
Brigge lui répond sur-le-champ. mort, qui est « le cœur de la vie ». Ici
S’ensuivra une correspondance ou là, il la réprimande, agacé de sadu poète praguois
croisée riche d’une soixantaine de naïveté et de ses inévitables
gamilettres, et qui s’achèvera avec la neries, alors qu’il voit dans leur re-à une jeune
mort du Praguois, en 1926, à 51 ans. lation épistolaire une « occupation
Rilke est alors à un tournant de sa consolante ».admiratrice
vie : l’inspiration poétique s’est tarie Rilke s’offre quelques escapades àLETTRES À UNE
depuis plusieurs années, son cœur Paris, à Venise l’enchanteresse,JEUNE POÉTESSEnous révèlent
balance entre deux femmes, Nanny qu’il fréquente depuis l’âge deDe Rainer Maria Rilke,
Wunderly-Volkart et Baladine 22 ans. Après son fébrile et fécondédition et traduction l’attention
de l’allemand Klossowska, mère du futur peintre retour en grâce, qui lui permet
de Jeanne Wagner Balthus, et il a choisi la Suisse com- d’achever les Élégies de Duino etqu’il portait et Alexandre Pateau, me point de chute, entre Locarno, la d’écrire en quelques semaines les
Bouquins, région de Zurich, et plus tard le Sonnets à Orphée, ces deux sommetsaux âmes 244 p., 19 €. château de Muzot. poétiques, leur relation se distend.
Ils ne se verront qu’à deux reprises,sensibles « Occupation consolante » en 1923 et quelques mois avant sa
Infatigable épistolier – sa corres- mort. « Vous étiez alors l’uniqueet douées.
pondance contient quelque point lumineux et directeur dans ma
10 000 lettres –, Rilke ne se contente vie », lui confiera-t-elle.
AuparaTHIERRY CLERMONT pas de réponses de circonstance ou vant, il l’avait avertie : « Il faut bien
tclermont@lefigaro.fr de propos courtois, voire condes- le porter, Anita, ce si grand cœur, si
cendants. Il sait être profond, sans difficile à employer. » Un cœur qui se
UELLE étrange et dis- toutefois s’épancher, ou alors avec consolera dans la lecture de la
Recrète relation entre- parcimonie. Mais la tonalité de cherche, de Proust, qui venait à
peitenue par Rilke au l’échange est bien plus intimiste que ne de disparaître. Auparavant, à
soir de sa vie avec une celle que l’on trouve dans ses Lettres propos de la poésie, il lui avait assé-Qjeune admiratrice à un jeune poète, dont Le Seuil a ré- né : « Je ne saurais vous mettre
suffisuisse, âgée d’à peine vélé à l’automne dernier les répon- samment en garde contre la tentation
19 ans au moment de leurs pre- ses du jeune Franz Xaver Kappus. de la rime, qui viole et aliène
impermiers échanges. Fille de bonne fa- Perçu comme un grand frère, ceptiblement ce qu’on pensait lui
mille de la région de Saint-Gall, à « absolument fin et délicat », il pro- confier. »
quelques lieues de l’asile où sera in- digue à Anita, qui s’avoue d’emblée Anita volera ensuite de ses
proterné Robert Walser, Anita Forrer « créature déraisonnable », « super- pres ailes, deviendra graphologue et
Espitolier infatigable, assiste à une lecture du poète à ficielle », « malheureuse au-de- plus tard l’exécutrice testamentaire
Rainer Maria Rilke l’automne 1919 et lui envoie une dans », des conseils, dispense des de la grande écrivain voyageuse
est l’auteur de quelque première missive quelques semai- mises en garde. Il lui lance, de bon suisse Annemarie Schwarzenbach,
nes plus tard, lui avouant : « Vous 10 000 lettres. cœur : « Si vous avez besoin de moi, dont elle fut l’amante, à la fin des
MITHRA/©INDEX/HIP/avez une langue qui résonne et qui parlez-moi simplement et ouverte- années 1930. Elle mourra en 1996, à
LEEMAGEvit en notre for intérieur. » ment. » Il lui parle de scènes pari- 95 ans, oubliée de tous. ■
Le promeneur insouciantVIE DE POÈTE
De Robert Walser,
traduit de l’allemand ROBERT WALSER Deux ouvrages remettent à l’honneur l’étrange écrivain suisse, maître de la forme brève.
(Suisse)
par Marion Graf,
Zoé Poche, pour y entamer le second acte de au moment où il arrête d’écrire, fromage salé, sirotent du vin du de traverse et les prés d’estive,
220 p. 10 €. NE ÂME jeune qui sa vie, qui se prolongera à l’asile de jusqu’à ses derniers jours. Tyrol, en lorgnant les serveuses. parle à son poêle ou à son bouton
se sent une voca- Herisau, où il mourra, le jour de Au fil de leurs balades, qui sont On retrouve dans ces pages de chemise, s’emballe pour une
tion de poète a be- Noël 1956, dans la neige, après une autant d’excursions et de divaga- Hölderlin (« sa tristesse sans borne opérette d’Offenbach, ou revient «
soin de liberté et promenade en solitaire. tions, Walser revient sur le passé, et sa liberté perdue »), Rilke, les sur son histoire avec une dame Ude mobilité. » alors qu’il était un « hurluberlu ro- classiques russes, Goethe, Dickens. « entourée d’un chien et d’un chat, de
Un parcours buissonnier Dans La Vie de poète, regroupant mantique, fantasque et insouciant », Walser commente Nietzsche, littérature et d’idées mélancoliques ».
vingt-cinq courtes proses, aussi lu- Les Éditions Zoé ont eu la bonne multiplie les anecdotes, transfigure « vendu au diable », étrille Strind- Passent des artistes ambulants, un
mineuses que déroutantes, Robert idée de rééditer cette Vie de poète, les souvenirs, emberlificote, face à berg, évoque Bismarck, et la « stu- barbier récalcitrant, un pasteur, une
Walser avait brossé son au- complétée par une nouvelle tra- son jeune admirateur. Nous les re- pide idolâtrie hitlérienne ». Le poète « pauvre servante », un domestique,
toportrait d’enfant terrible des let- duction du livre de Carl Seelig rela- trouvons dans des buffets de gare, s’éloigne de la vie comme il s’éloi- un jeune ouvrier à la « joie
jaillissantres alémaniques. C’était en 1917, tant ses nombreuses rencontres des brasseries, avant ou après de gne de lui-même, et confie, en te ». C’est là tout l’univers de
Walquelques années après ses deux avec celui qui se disait « archivaga- longues marches à travers la forêt, 1943 : « La beauté vraie, la beauté du ser, étrange monsieur au chapeau
chefs-d’œuvre, Les Enfants Tanner bond et propre à rien ». Ces Prome- les vignobles, le long de sentiers de quotidien, se révèle plus subtilement mou, enchanteur du quotidien le
et L’Institut Benjamenta, fruits de sa nades avec Robert Walser nous of- montagne. Les deux comparses dans la pauvreté et la simplicité ». plus banal, sorte de Buster Keaton
vie de bohème à Berlin. frent un parcours buissonnier dans (Walser est autorisé à sortir) pren- Ce détachement vis-à-vis du échappé d’un conte de Gogol. Une
La crise de l’esprit couvait, et en la vie et l’œuvre de l’écrivain, ad- nent le train, le tramway, le car, monde, on le trouvait déjà dans silhouette qui nous guette depuis
1929 il était interné dans une cli- miré par Kafka, Hesse et Sebald, avant le retour à la maison de san- cette Vie de poète, où le narrateur des lustres, au coin d’un bois, au
nique psychiatrique près de Berne, depuis le milieu des années 1930, té. Ils mangent des saucisses, du polymorphe, qui aime les chemins tournant d’un chapitre. ■ T. C.
Michel Mohrt, toujours vivant
PIERRE JOANNON Un hommage fraternel à l’auteur de « Mon royaume pour un cheval ».
MICHEL MOHRT,
RÉFRACTAIRE
STENDHALIEN belge Pol Vandromme fut la son propre pays. Sa fidélité au sou- Styron, Roth ou Kerouac (excusezCHRISTIAN AUTHIER
De Pierre Joannon vibrante illustration. venir de son ami Jean Bassompier- du peu…). Ses propres romans –
La Thébaïde., OMME d’autres de sa Au fil de chapitres aussi denses re, ancien milicien engagé dans la Les Nomades, Le Serviteur fidèle, La
150 p., 16 €.
génération et de son que vivants défilent les motifs division SS Charlemagne et fusillé Campagne d’Italie… – et ses récits
profil, académicien et d’une œuvre et d’une vie : l’utopie en 1948, qui apparaît dans nombre ou essais entretiennent à la fois
homme « de droite », du phalanstère, l’admiration de ses livres, relève d’un pacte l’air du large et l’attachement auC tels Jacques Laurent, (contrariée) pour Montherlant, la d’amitié et non de l’idéologie. Issu vieux pays, qui ne se cantonnait
Jean Dutourd ou Félicien Mar- guerre de Sécession (et à travers d’une famille monarchiste de l’Ac- pas à ses yeux à un pré carré
topoceau, Michel Mohrt (1914-2011) elle l’horreur de la guerre civile), tion française, l’auteur de Mon graphique, mais à des valeurs, à
semble injustement oublié. Pierre les États-Unis et l’Angleterre, sa royaume pour un cheval fut allergi- une fidélité dupe de rien. Mohrt,
Joannon, spécialiste de l’Irlande, Bretagne natale (qui lui inspira no- que au poison de l’antisémitisme et réfractaire stendhalien mêle
souveà laquelle il a consacré plusieurs tamment La Prison maritime, du racisme. Son royalisme de senti- nirs intimes de ce « gentilhomme
ouvrages, passionné de littérature grand prix du roman en 1961, ou le ment et de dissidence le porta plu- breton au physique de major de
l’aret par là même auteur d’un livre très beau récit La Maison du père), tôt à être « le chantre inspiré de tou- mée des Indes » à de fines analyses
de correspondance avec Michel la quête stendhalienne du bon- tes les causes perdues ». Il se sentit ne négligeant jamais la part la plus
Déon, lui rend justice avec un heur, Venise… ainsi sudiste, jacobite, carliste ou sensible de l’écrivain, pour lequel
magnifique petit texte balançant vendéen, en cultivant imperturba- l’amour devait beaucoup à
l’abRoyalisme entre l’essai et le récit. Plutôt que blement le rejet du monde moderne sence et aux souvenirs. On a le Disparu en 2011, Michel Mohrt
de dissidence (ici, en 2004) entretenait les chemins arides de l’exégèse et de la société industrielle. sentiment poignant en lisant Pierre
dans ses récitsuniversitaire, Joannon emprunte Traumatisé par la défaite de 1940, La tentation de l’exil le mena aux Joannon que le « moule » dont
sorl’air du large et l’attachement le registre de la fraternité littérai- vécue sous l’uniforme, Michel Mo- États-Unis, où il enseigna notam- tait ce type d’écrivain est brisé. Il
re, de l’évocation buissonnière et hrt hérita des années terribles le ment à Yale. De retour en France, il nous reste ses livres et Michel Mo- au vieux pays..
PHILIPPE MATSAS/RAM/OPALE/LEEMAGEsensible dont le grand critique sentiment d’être un étranger dans publia chez Gallimard Faulkner, hrt est bien vivant. ■
ALE FIGARO jeudi 22 avril 2021
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINELa pandémie changera
Retrouvez sur internet davantage le monde la chronique
« Langue française »que ne l’a fait la Seconde 732Guerre mondiale SUR C’est le nombreWWW.LEFIGARO.FR/CLAUDIO MAGRIS
LANGUE-FRANCAISE de pages d’« Un étranger nommé Picasso », AU QUOTIDIEN ESPAGNOL « EL PAIS ».
l’enquête qu’Annie Cohen-Solal consacre à l’artiste FRANÇOIS BOUCHON/LE FIGARO EN VUE@
et à ses rapports avec la France, notamment à travers
les documents de la Préfecture de police (Fayard) Littéraire
ET AUSSIChristiane Rancé allie carnet de bord
et journal intime pour tranformer le récit
de sa traversée de l’océan sur un cargo Orléans, c’est noir
en un magnifique chant d’amour.
VALENTIN VALKOV/STOCK.ADOBE.COM Il y a quelque chose
de chabrolien dans le polar
serré mais finement troussé
de William Burch :
des notables de province
en souffrance, des haines
cuites et recuites,
des ambitions sourdes,
l’appât du gain jamais
très loin… Il y a aussi une
plongée réussie dans les rues
sombres d’Orléans : la ville en
elle-même devient un élément
du décor, qui inciterait presque
à la découvrir l’ouvrage
à la main. Il y a encore
la connaissance précise du
système judiciaire : magistrats
et avocats guerroient sans
limites dans des bureaux
capitonnés d’où ils espèrent
ne rien laisser filtrer. À voir…
Pourquoi Sylvie Gobelin
avoue-t-elle avoir
empoisonné son père ?
Et pourquoi la juge Wolff
ne la croit-elle pas ? Les
parties de ping-pong verbal
entre les protagonistes ne
souffrent pas de temps morts.
Les noirs desseins des uns
ou des autres n’empêchent
pas que ces traits sont
désespérément humains et
que le lecteur pourra presque Du vent dans les veines
les traquer dans son propre
entourage. Faut-il compter sur
l’autorité publique pour mettre CHRISTIANE RANCÉ Un récit de voyage en cargo devient une invitation à trouver
bon ordre dans ce paysage
tourmenté ? « Le commandant notre « authentique séjour terrestre ».
Tiercelin n’était pas devenu
policier par vocation ni par
ALICE DEVELEY vence. Une fois devenue grande, énormes valises de livres, de la se déprend de la terre et, dans cette hasard, il avait choisi ce
adeveley@lefigaro.fr LE GRAND LARGEelle avale les kilomètres, de la Grèce poésie surtout. La voilà qui réalise éternité du présent, « aspire à une métier par indifférence, sinon
De Christiane Rancé, au Japon, en passant par la Mongo- la phrase de Baudelaire : « Notre amnésie totale du futur ». Elle de- par paresse », écrit William
Albin Michel, OURQUOI dit-on que lie. Pourtant, la femme aux semelles âme est un trois-mâts cherchant son vient l’océan, la vague, le sel. Burch. Pas très encourageant
304 p., 19,90 €.l’on fait un voyage alors de vent n’est jamais rassasiée. Icarie. » L’amour qu’elle ressent la boule- pour démarrer une enquête,
que c’est le voyage qui Alors, elle s’interroge. Existe-t-il, Elle prend « le grand large ». Sur verse. Elle veut fixer ce vertige mais un polar qui fait l’impasse
nous fait ? Christiane comme le définissait Bonnefoy, un ce château de fer de six étages, les avant qu’il ne disparaisse et, une sur les fins limiers, c’est PRancé peut en parler ; « vrai lieu », ce « point de l’univers odeurs correspondent aux cou- fois débarquée, repart aussitôt. Elle une bonne trajectoire pour
c’est lors d’une traversée de l’At- (…) qui correspondrait de façon véri- leurs. « Je l’ignore encore, mais j’ai le sent, « l’océan est l’avant-veille s’ancrer dans la réalité.
lantique sur un cargo, le corps tablement nécessaire et intérieure à commencé le long et immobile voya- de l’Eden ». FRÉDÉRIC DE MONICAULT
dansant sur des vagues carnivores, ce que nous pouvions être et désirer ge de l’introspection, un éloge de la À travers ce recueil, qui allie le
qu’elle naquit une deuxième fois. du monde » ? distance : celle de mes souvenirs. » carnet de bord au journal intime,
Dans Le Grand Large, l’écrivain a Rancé se rappelle ses rencontres et Christiane Rancé offre un
magnifiDans la main de Dieules yeux bleus. L’azur et l’océan se ces écrivains qui ont veillé sur elle, que chant d’amour. Elle en est
perreflètent comme un miroir dans L’auteur écume les possibilités. Ce comme la mouette sur la terre. Re- suadée, la beauté existe dans les
son regard. L’eau l’enivre, son lieu-dit est-il géographique ? Un vivent Monfreid, Mallarmé, Weil, yeux de celui qui regarde. Elle l’a
cœur se gonfle d’iode. Elle devient être vivant ? Un ciel ? Est-ce écri- Melville… L’auteur se souvient de trouvée en Argentine, dans la
cet écrivain aux ailes de géant qui, re ? Prier ? Mais rien ne la satisfait. tout. Elle est éveillée. On le com- pampa dévorée par le ciel, les
clacomme Rimbaud, « se baigne dans Et puis, un jour, elle se voit propo- prend dès lors, le voyage est celui meurs des stades et dans le chant
le poème de la mer » et y trouve ser de relater une traversée océa- de la mémoire. Mais pas seulement. des baleines. Ainsi, nous qui
por« des astres ». nique en cargo. Rancé hésite, dou- Sur le bateau, Christiane Rancé tons le masque de la tristesse, « cet
On le sait, dès son enfance, te, puis accepte. Elle le sent, le est comme dans la main de Dieu. air d’énorme fatigue, d’accablement
Christiane Rancé a du vent qui cou- voyage est déjà une réponse en soi. Elle communie. Son cœur devient existentiel », elle nous invite à oser LA VILLA DES TÉNÈBRES
le dans ses veines. Elle s’envole au Si elle envisage mille naufrages et aussi léger qu’un ballon. Elle res- faire le premier pas : voyager et De William Burch,
gré des déplacements de ses parents leur cortège d’accidents, elle ne sent un plaisir simple d’exister, tomber amoureux. Enfin, quand le Vérone Éditions,
du Maroc à la Normandie, à la Pro- recule pas et embarque avec deux sans téléphone ni chaussures. Elle temps le permettra… ■ 170 p., 14,50 €.
politique corrompu aux abois in-L’art du mystificateur
carné par Antonio de la Torre.
La bichromie également joue unALTARRIBA ET KEKO Un album qui raconte l’ascension rôle important tant elle attire
l’attention et souligne les symboles.d’un conseiller politique espagnol véreux. Très réussi.
Ici, le vert de l’espérance
fonctionne comme le ver dans le fruit.
dents longues les traits d’un Quen- L’odyssée de ce héros amoral
tin Tarantino jeune, mâtiné de faux plonge le lecteur dans une pommeMOI, MENTEUR
airs d’Emmanuel Macron. Cet am- pourrie jusqu’au trognon. KekoD’Antonio Altarriba
bitieux renard à la prudence de déploie un trait noir très contrasté,et Keko,
Sioux est un menteur profession- Denoël Graphic, et dont la stylisation évoque parfois
nel. Au début de l’histoire, quel- 168 p., 21,90 €. celui de Frank Miller dans Sin City.
ques hauts dignitaires lui ont
assiAlan Moore ibériquegné pour mission de pousser dans
C’EST LE GENRE de lecture dont le grand bain du monde politique Sans faille, le récit d’Antonio
Alon ne ressort pas indemne. Dans madrilène un élu local à l’homo- tarriba est effrayant de noirceur.
Moi, menteur, scénarisé par Anto- sexualité assumée. Une occasion Dans Moi, assassin, le scénariste Cuadrado a fait aménager une piè- On pourrait presque qualifier cet
nio Altarriba et dessiné par Keko, en or de laver de tout soupçon le basque mettait en scène un profes- ce secrète où trônent des dizaines ancien professeur de littérature
on suit la résistible ascension (au parti, trop longtemps accusé d’ho- seur d’histoire de l’art qui élevait de masques, de toutes époques, de française à l’université du Pays
sens brechtien du terme) d’un jeu- mophobie. Sa tâche va s’en trouver l’assassinat au rang de « perfor- toutes origines. Ces faciès et autres basque « d’Alan Moore ibérique ».
ne conseiller en communication au diablement compliquée lorsque la mance » esthétique. Quatre ans visages en bois sculpté, africains, Avec ce brillant roman graphique,
service d’un parti politique espa- police découvre trois têtes coupées plus tard, avec Moi, fou, c’était à chinois, japonais, vénitiens, grecs il prouve qu’en une décennie, il a
gnol gangrené par la corruption et conservées dans des bocaux de l’industrie pharmaceutique d’être ou même plus récents comme celui conquis sa place en haut du
poles magouilles. verre. Trois conseillers munici- visée à travers la destinée d’un des Anonymous, le confortent dium des meilleurs scénaristes de
Adrian Cuadrado s’est fait la tête paux prêts à dévoiler les affaires docteur en psychologie chargé dans l’idée qu’au bal des vampires, BD.
du gendre idéal. Sa femme et ses sales du parti… L’inspecteur Que- d’identifier des maladies inédites il est celui qui boira la plus grande Même si l’on comprend vite qu’il
deux enfants vivent dans la petite sada enquête. Ne s’agirait-il pas pour permettre aux laboratoires pinte. Le récit avance à cent à ne tombera pas facilement le
masville de Vitoria, pendant qu’il en- d’un tueur en série artistique ? d’élargir leur pharmacopée et leurs l’heure. Cette leçon de mise en que, on se réjouit de voir son héros
tretient une somptueuse maîtresse On peut se poser la question… bénéfices. scène paraît presque vertigineuse mystificateur se débattre au cœur
à Madrid dans un loft spacieux d’autant qu’un tel personnage Avec Moi, menteur, Altarriba fait et rappelle le tempo de cet excel- de ce monde factice, saisi sous le
qu’on croirait sorti du Batman de existe déjà dans le premier tome de de ce troisième volet une sorte de lent thriller politique espagnol de prisme du mensonge. Croix de
Tim Burton. Le dessinateur Keko la Trilogie du Moi concoctée par synthèse sombre et implacable. Rodrigo Sorogoyen, El Reino bois, croix de fer… ■
OLIVIER DELCROIXs’est amusé à donner à ce héros aux Antonio Altarriba depuis 2014. Dans son appartement d’apparat, (2019), où l’on suivait à la trace un
La BD
de la semaine
ANTONIO ALTARRIBA-KEKO/DENOËL GRAPHIC
Ajeudi 22 avril 2021 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Druon, sa bibliothèque, son stylo, son monocle…
de la
plus l’auteur de la célèbre fresque personnelle qui contient des édi- de Bernard Buffet, dont le coupleUne vente aux enchères excep-semaine tionnelle se tiendra le 18 mai, Sal- historique Les Rois maudits, an- tions originales des Rois maudits Druon était proche. Les
admiracien ministre des Affaires cultu- et de nombreux livres de Jean teurs moins fortunés pourraientle VV, rue de Rossini, à Paris : la
relles, académicien, décédé en d’Ormesson, Romain Gary, Léo- lorgner du côté de son monocle,bibliothèque personnelle de Mau-LE 18 MAI, DES LIVRES DÉDICACÉS
À L’ACADÉMICIEN AINSI 2009. Parmi les lots d’exception pold Sédar Senghor, Julien Green, de sa chevalière, de ses nom-rice Druon ainsi que des objets et
QUE DES ÉDITIONS ORIGINALES des manuscrits autographes se- qui passeront sous le marteau, André Malraux, tous avec un en- breux chapeaux. Ou de son
styDES « ROIS MAUDITS » SERONT EN MARGE l’organisateur attire l’attention voi manuscrit à Druon. À la vente lo-plume imitant un cigare… ront proposés par la maison deVENDUS AUX ENCHÈRES.
sur une partie de la bibliothèque également, une série d’œuvres MOHAMMED AÏSSAOUIventes Millon. On ne présenteLittéraire
Guimard et Groult : les choses de leur vie
prendre confiance en son talent. guerre. « Je ne suis pas sûre que maDOCUMENT Au
« On imagine mal aujourd’hui à mère approuverait les dérives d’un
quel point les femmes étaient han- certain féminisme… », écritdébut des années
dicapées par le manque de d’ailleurs Blandine.
confiance en elles-mêmes », nous Tandis que Benoîte manie la1950, le couple
rappelle Blandine. Le geste est houe, le râteau et la plume,
toud’autant plus beau que Paul n’est jours heureuse de faire, Paul mo-s’observe, s’épie
pas diariste. Il faut d’ailleurs met- que les certitudes des « gens de
tre au point un détail d’importan- plume ». Il entérine le désintérêtet fait ses gammes
ce : Journal amoureux, qui s’étend croissant pour la littérature : «
Jadu 12 septembre 1951 au 12 mars mais on n’a autant publié, jamais onavant d’entrer
1953, n’est pas la chronique quoti- n’a moins lu. » Eux deux lisent,
dienne que l’on croit, il a été écrit discutent et se chamaillent. Il esten littérature.
en 1959, plus qu’un journal, il est profondément touché par
L’Homun retour sur le passé. Un couple me révolté, de Camus, elle est
enrevient sur ses premières années, thousiasmée par les textes scienti-PAR ALICE FERNEY
son mariage recomposé, son art de fiques de Jean Rostand. Le
OILÀ un livre écrit et vivre et parfois de se faire souffrir, « matérialisme triomphant » de
composé à six tout en aidant à faire grandir deux Benoîte étonne Paul, la tendance
mains, au sein de la fillettes nées d’une précédente de Paul à se disperser agace
Benoîmême famille, sur union, avant de faire un troisième te. Quand il veut se mettre à la cé-V deux générations. Il enfant. « On écrit des romans avec ramique, elle craque, il conclut
est connu que c’est une tradition moins que cela », note Paul faisant avec sagesse : « Ce qui intéresse
chez les Groult : on est diariste de- ce résumé. chez un homme n’est pas souhaité
puis l’enfance et l’on peut s’y met- La vie de couple et ses écueils est chez un mari » !
tre à plusieurs, car non seulement bien sûr le premier sujet du Journal
Le passé ressuscitéon s’entend bien, mais on est créa- amoureux. Tout d’abord, les deux
teurs, créatifs, auda- amants ont un passé, Pourquoi publier ces pages ?
N’estcieux. La mère de qu’ils ne partagent pas ce pas impudique ? Non ! disait
Benoîte Groult, Nicole, JOURNAL et qui les divise dès Paul, « il faut faire feu de toute
AMOUREUX sœur de Paul Poiret, qu’il est évoqué. feuille » et « il n’existe pas de
ro1951-1953amie de cœur de Marie Benoîte a successive- mancier qui ne livre au public les
déDe Benoîte Groult Laurencin, est origina- ment été épouse puis tails les plus scabreux de son
intimiet Paul Guimard,le, vive, et à la fin de sa veuve de Pierre té ». Mais, ici, pas de détail
Stock, vie dira : « J’ai voulu Heuyer, amoureuse de scabreux, de l’intelligence et de
264 p., 19,50 €.tout tenter ». Vaste Kurt, dont elle retrou- l’humour, plutôt. En quoi est-ce
programme. Pour ses vera les bras en 1960, intéressant ? « C’est un formidable
deux filles, elle a voulu épouse de Georges de témoignage des années 1950 »,
réla meilleure vie : la Caunes, qu’elle a quitté pond Blandine. Elle dit vrai. Entre
passion d’œuvrer et la pour épouser Paul. 1951 et 1953, l’avortement est
injoie, l’amour et la li- Couple recomposé, terdit, toutes les femmes ne
traberté. Aujourd’hui en- Benoîte et Paul vaillent pas, le confort domestique
core, le clan vit sous s’aiment « comme ni est rudimentaire, la voiture
reprécette bannière formi- l’un ni l’autre n’espérait sente la liberté, il n’y a pas
d’emdable. Ensemble, Flora encore aimer », mais ne bouteillages, Mauriac écrit, Gide
et Benoîte publieront disent pas que c’est fa- meurt, au cinéma on voit Fanfan la
trois livres, et nous dé- cile. « Le problème du tulipe et en avant-première Paul
couvrons, grâce à couple est insoluble. Le s’émeut devant Limelight. Le
jourBlandine, qui le préfa- problème de l’éducation nal ressuscite ce passé avec une
ce, ce Journal amoureux des enfants est terri- puissance stupéfiante : ils sont là,
de Benoîte et Paul. fiant. Le problème des enfants par tous les deux, au milieu d’une
époLes lecteurs connaissent Blan- rapport au divorce est dramati- que si différente de la nôtre.
Chadine de Caunes, qui les a boule- que », affirme Paul, tandis que que événement de la vie ordinaire
versés par la force simple de son Benoîte se montre jalouse lorsque leur donne à réfléchir à de plus
récit La Mère morte. Benoîte reparaît un ancien amour. L’atten- grands sujets. La sincérité fait la
saGroult ne se présente plus : célè- tion lucide n’est pas la dernière des veur de leur dialogue. Il est
amuPaul Guimard est bre auteur de La Touche étoile, son qualités de Benoîte, qui veut suffire « d’irremplaçable », propose nommée). Elle remarque l’obliga- sant de noter que Paul compte plus
félicité par sa femme, essai Ainsi soit-elle fit d’elle une à celui qu’elle aime : « Paul conduit Benoîte ; « oublier beaucoup », tion faite aux femmes d’être belles, sur le journal que sur la vie
conjula romancière Benoîte icône du féminisme. Quant à Paul une famille qu’il n’a pas faite », pense Paul. fustige leur « immonde goût d’être gale pour « avancer dans la
Guimard, il demeure l’écrivain qui écrit-elle, inquiète de peser trop Groult, pour le prix Les deux époux ont en commun infirmières ». À vrai dire, elle n’ar- connaissance de sa femme ». Elle
Interrallié reçu pour donna Les Choses de la vie à Claude lourd. Elle voudrait qu’il n’ait ja- le goût des poètes, celui des mots, rête jamais, tandis que Paul, dont écrit au moins trois fois plus que lui.
son livre Rue du Havre, Sautet, Romy Schneider et Michel mais de regrets : le regret est l’en- des maisons et des bateaux. C’est la vie « est faite de moments perdus, Elle a une énergie à revendre ! Elle
le 9 décembre 1957. Piccoli. Mais en 1951, année du- nemi de l’amour à qui on a trop sa- assez, c’est beaucoup, ils en feront d’heures creuses », « n’a jamais est capable de reconnaître « une
rant laquelle commence ce jour- crifié. Le questionnement est AFP/AFP une vie. Ils logent près de la Porte mieux à faire que… rien » ! Si le fé- minute parfaite » et détesterait se
nal, Benoîte n’écrit que pour elle- constant et mutuel : aimer est un d’Auteuil et rejoignent souvent la minisme pointe son nez chez la fu- rendre compte de son bonheur
même, et la carrière littéraire de art qui se travaille parce que campagne dans le Val-d’Oise. ture auteur d’Ainsi soit-elle, elle après l’avoir perdu. Ce bonheur est
Paul, journaliste, n’a pas com- « l’amour naît sans raison et meurt « Nous ne venons pas à la campa- prévoit qu’avec les « vraies fem- palpable. Paul Guimard et Benoîte
mencé. Paul est néanmoins plus pour des raisons absurdes ». Les re- gne, nous fuyons Paris », écrit mes », qui sont ravies de l’être, et Groult ont aimé vivre, écrire, lire,
lancé (son premier roman paraîtra cettes (intelligentes) pour faire du- Benoîte dans un propos prémoni- les hommes, qui ont beaucoup à en parler, ils ont réussi à le faire
enen 1956) et sa sollicitude est à rer la relation amoureuse toire. Elle travaille à la radio, dé- perdre dans l’émancipation de semble jusqu’à ce que la mort les
l’origine de ce projet d’écriture à émaillent le journal : savoir évo- couvre la double journée et la leurs compagnes, le combat sera sépare. Aujourd’hui encore ils nous
deux : il veut aider sa femme à luer du concept « d’unique » à celui « charge mentale » (pas encore rude. Benoîte préfère l’amour à la charment et nous éclairent. ■
VOUS RÉVÈLE LES DESSOUS DE LA CULTURE
NAPOLÉON, LA LÉGENDE ET L’HISTOIRE
Fut-il le fossoyeur de la Révolution ?Lefondateur du patriarcat?Undictateur militaire?Un
conquérant sans scrupules ?Unesclavagiste?LebicentenairedelamortdeNapoléon aallumé
le brasier de la polémique. Le FigaroHors-Série met sur la table lespièces du dossier,pour
répondreauprocès anachronique dont l’Empereur fait l’objet.Autour de Jean Tulard,Thierry
Lentz,Emmanuel de Waresquiel, PatriceGuenifey,Jacques-Olivier Boudon, Jean-Marie Rouart, les
meilleurshistoriens napoléoniens font la partdumythe et de l’histoire. Récit de sa vie en douze
journées, dictionnaireillustré des personnages(épouses, famille, généraux, ministres), portrait du
chef de la Grande Armée et de l’homme d’Étatvisionnaire:l’incroyableitinérairedujeune Corse
mélancolique devenu empereur de tous lesFrançais.
«Napoléon, l’épopée, le mythe, le procès », Le FigaroHors-Série, 164 pagessomptueusement illustrées.
Retrouvez Le FigaroHors-Série€ €Actuellementement disponibldisponible Version digitaledisponibleégalement à 6,9912,90 chez votremarchand de journaux et sur www.figarostore.fr/hors-serie sur TwitteretFacebook
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